CHAPITRE XXIV
Séjour du chevalier de Boufflers à Ferney.
Nous avons vu comment Voltaire, après bien des péripéties et de cruelles mésaventures, avait enfin trouvé un asile dans le pays de Gex, aux pieds du mont Jura. Il ne s'était pas contenté de faire de Ferney une résidence délicieuse, entourée de beaux ombrages et de terrasses d'où la vue s'étendait à l'infini, sur les montagnes, le lac, et tout le pays environnant; dominé par cette bonté et ce cœur compatissant qu'on ne peut lui contester, il était devenu en peu de temps le bienfaiteur du pays. Quiconque arrivait à Ferney était frappé de la grande situation dont jouissait le philosophe, et de la véritable adoration dont il était l'objet de la part des habitants.
Boufflers, observateur perspicace et délicat, s'en aperçut bien vite; ses premières lettres montrent l'impression profonde que lui fit le châtelain de Ferney et combien, contre l'ordinaire des choses de ce monde, il lui parut plus grand de près que de loin. Le jeune homme est enthousiasmé de son hôte; jamais il n'aurait pu se l'imaginer si bon, si affable, si simple.
«Décembre 1764.
«Enfin me voici chez le roi de Garbe, car jusqu'à présent j'ai voyagé comme la Fiancée. Ce n'est qu'en le voyant que je me suis reproché le temps que j'ai passé sans le voir: il m'a reçu comme votre fils, et il m'a fait une partie des amitiés qu'il voudrait vous faire. Il se souvient de vous comme s'il venait de vous voir et il vous aime comme s'il vous voyait.
«Vous ne pouvez pas vous faire l'idée de la dépense et du bien qu'il fait. Il est le roi et le père du pays qu'il habite; il fait le bonheur de ce qui l'entoure, et il est aussi bon père de famille que bon poète. Si on le partageait en deux, et que je visse d'un côté l'homme que j'ai lu, et de l'autre celui que j'entends, je ne sais auquel je courrais. Ses imprimeurs auront beau faire, il sera toujours la meilleure édition de ses livres.
«Il y a ici Mme Denis et Mme Dupuis, née Corneille. Toutes deux me paraissent aimer leur oncle. La première est bonne de la bonté qu'on aime; la seconde est remarquable par ses grands yeux noirs et un teint brun; elle me paraît tenir plus de la corneille que du Corneille.
«Au reste, la maison est charmante; la situation superbe, la chère délicate, mon appartement délicieux, il ne lui manque que d'être à côté du vôtre; car j'ai beau vous fuir, je vous aime, et j'aurai beau revenir à vous; je vous aimerai toujours.
«Voltaire m'a beaucoup parlé de Panpan, et comme j'aime qu'on en parle. Il a beaucoup recherché dans sa mémoire l'abbé Porquet qu'il a connu autrefois, mais il n'a jamais pu le retrouver; les petits bijoux sont sujets à se perdre.
«Adieu, ma belle, ma bonne, ma chère mère; aimez-moi toujours beaucoup plus que je ne mérite, ce sera encore beaucoup moins que je ne vous aime.»
Ce ne sont pas là des impressions éphémères et sur lesquelles, après plus ample informé, le chevalier est appelé à revenir. Bien au contraire. Plus il voit le patriarche de près, plus il vit dans son intimité et plus il l'admire, plus son enthousiasme grandit:
«Vous ne sauriez vous figurer combien l'intérieur de cet homme-ci est aimable, écrit-il à sa mère; il serait le meilleur vieillard du monde s'il n'était point le premier des hommes; il n'a que le défaut d'être fort renfermé, et sans cela il ne serait point aussi répandu. Cet homme-là est trop grand pour être contenu dans les limites de son pays; c'est un présent que la nature a fait à toute la terre...»
Voltaire n'avait pas grand effort à faire pour se montrer affable et accueillant vis-à-vis du chevalier. Essentiellement reconnaissant par tempérament, il n'avait jamais oublié les bontés dont le Roi et Mme de Boufflers l'avaient comblé pendant son séjour en Lorraine. Aussi était-il ravi de posséder sous son toit ce jeune homme qu'il avait connu enfant, qu'il avait vu jouer sur les pelouses du parc de Lunéville, le fils de cette incomparable marquise de Boufflers, si séduisante, si spirituelle, la meilleure amie de Mme du Châtelet! La présence du chevalier rajeunissait de quinze ans le châtelain de Ferney, et si elle lui rappelait un événement bien douloureux, elle lui rappelait aussi les plus douces années de sa vie.
Ce n'est pas seulement au souvenir du passé que le chevalier est redevable des bonnes grâces de Voltaire. Son mérite personnel y a sa part. Il est si gai, si original, ses reparties sont si fines, il laisse voir si ingénument l'admiration qu'il éprouve, que le philosophe, amusé et flatté, s'éprend pour lui d'une véritable affection. Il ne croit pas pouvoir moins faire que d'écrire à Mme de Boufflers combien il est heureux de posséder dans son ermitage un jeune «peintre» aussi distingué.
«Ferney, 15 décembre 1764.
«J'ai l'honneur, madame, d'avoir actuellement dans mon taudis le peintre que vous protégez. Vous avez bien raison d'aimer ce jeune homme; il peint à merveille les ridicules de ce monde, et il n'en a point; on dit qu'il ressemble en cela à madame sa mère. Je crois qu'il ira loin. J'ai vu des jeunes gens de Paris et de Versailles, mais ils n'étaient que des barbouilleurs auprès de lui. Je ne doute pas qu'il aille exercer ses talents à Lunéville. Je suis persuadé que vous ne pourrez vous empêcher de l'aimer de tout votre cœur quand vous le connaîtrez. Il a fort réussi en Suisse. Un mauvais plaisant a dit qu'il était là comme Orphée, qu'il enchantait les animaux; mais le mauvais plaisant avait tort. Il y a actuellement en Suisse beaucoup d'esprit; on a senti très finement tout ce que valait votre peintre.
«S'il va à Lunéville, comme il le dit, je vous assure, madame, que je suis bien fâché de ne pas l'y suivre. J'aurais été bien aise de ne pas mourir sans avoir eu l'honneur de faire encore ma cour à madame sa mère. Tout vieux que je suis, j'ai encore des sentiments; je me mets à ses pieds et, si Elle veut le permettre, aux pieds du Roi. J'aurais préféré les Vosges aux Alpes, mais Dieu et les dévots n'ont pas voulu que je fusse votre voisin.
«Goûtez, madame, la sorte de bonheur que vous pouvez avoir; ayez tout autant de plaisir que vous le pourrez; vous savez qu'il n'y a que cela de bon, de sage et d'honnête. Conservez-moi un peu de bonté et agréez mon sincère respect.
«Le vieux Suisse Voltaire.»
Le philosophe ne se contente pas d'écrire à Mme de Boufflers; il parle volontiers de son hôte à ses correspondants et à tous il vante «son esprit, sa candeur, sa gaucherie pleine de grâces et la bonté de son caractère». Il ne tarit pas en éloges.
Il mande à Dupont, le 15 janvier 1765:
«Nous avons à Ferney un de vos compatriotes: c'est M. le chevalier de Boufflers, un des plus aimables enfants de ce monde, tout plein d'esprit et de talents.»
Avec le maréchal de Richelieu il est encore plus dithyrambique:
«Ferney, le 21 janvier 1765.
«Le chevalier de Boufflers est une des singulières créatures qui soient au monde. Il peint en pastel fort joliment. Tantôt il monte à cheval tout seul à cinq heures du matin et s'en va peindre des femmes à Lausanne; il exploite ses modèles. De là, il court en faire autant à Genève, et de là il revient chez moi se reposer des fatigues qu'il a essuyées avec des huguenotes.....»
Comment, si près de la cité de Calvin, Boufflers pourrait-il ne pas y aller? Comment laisserait-il inachevées ces études sur les mœurs de la Suisse qu'il a si complaisamment et heureusement commencées? De Ferney, le chevalier va donc de temps à autre faire de courtes visites à Genève, il pénètre dans la société et il y reçoit, comme à Lausanne, l'accueil le plus empressé. Les réflexions que lui inspirent ses nouveaux amis sont aussi fines qu'amusantes.
«24 décembre 1764.
«J'ai été hier pour la première fois à Genève. C'est une grande et triste ville, habitée par des gens qui ne manquent pas d'esprit, et encore moins d'argent, et qui ne se servent ni de l'un ni de l'autre. Ce qu'il y a de très joli à Genève, ce sont les femmes; elles s'ennuient comme des mortes, mais elles mériteraient bien de s'amuser.
«Le peuple suisse et le peuple français ressemblent à deux jardiniers dont l'un cultive des choux et l'autre des fleurs. Remarquez encore avec moi que moins on est libre et mieux on aime les femmes. Les Suisses s'en servent moins que les Français et les Turcs davantage.
Vous dont tout reconnaît l'empire et la beauté,
Sexe charmant, je plains le Suisse qui vous brave,
De quoi peut lui servir sa triste liberté,
Si le ciel vous destine à consoler l'esclave?
«En voilà assez sur les femmes en général; il est temps de revenir à ma mère, qui est femme aussi, mais d'un ordre supérieur. Elle est aux femmes ce que les séraphins sont aux anges, et les cardinaux aux capucins...
«Adieu, madame, je vous aime comme il faut vous aimer quand on est votre fils et même quand on ne l'est pas.»
«Voici un impromptu que j'ai fait dernièrement.
«J'arrivai chez une belle dame crotté et mouillé; elle me proposa de me faire donner des souliers de son mari:
De votre mari, belle Iris,
Si je lui donne une coiffure,
Je veux la lui donner gratis.
Boufflers est en coquetterie réglée avec les jolies Genevoises qui viennent à Ferney. Mme Cramer, entre autres, qui a beaucoup d'esprit, s'amuse un jour en présence du jeune homme à faire un couplet sur le Père Adam, l'aumônier de Voltaire; le chevalier l'aide à trouver ses rimes:
Il faudrait que Père Adam,
Voulût être mon amant.
Oui, que la peste me crève,
S'il me veut, je suis son Ève,
Et je serai, dès demain,
La mère du genre humain.
Boufflers réclame aussitôt le prix de sa collaboration:
Pendant que la chanson s'achève,
Payez-moi le prix qui m'est dû;
Et si jamais vous êtes Ève,
Que je sois le fruit défendu.
Voltaire, qui considère d'un œil indulgent tout ce marivaudage, y prétend cependant jouer un rôle et il adresse de son côté à Mme Cramer ce huitain:
Mars l'enlève au séminaire,
Tendre Vénus, il te sert:
Il écrit avec Voltaire,
Il sait peindre avec Hubert,
Il fait tout ce qu'il veut faire;
Tous les arts sont sous sa loi:
De grâce, dis-moi, ma chère,
Ce qu'il sait faire pour toi.
Entre temps, le chevalier poursuit ses succès artistiques, il peint, dessine, croque au pastel les plus jolies femmes de ses relations; Voltaire lui-même n'échappe pas à son spirituel crayon; le chevalier est si satisfait de son léger croquis qu'il l'adresse à sa mère:
«Décembre 1764.
«Je vous envoie pour vos étrennes un petit dessin d'un Voltaire pendant qu'il perd une partie aux échecs. Cela n'a ni force ni correction, parce que je l'ai fait à la hâte, à la lumière, et au travers des grimaces qu'il fait toujours quand on veut le peindre; mais le caractère de la figure est saisi et c'est l'essentiel. Il vaut mieux qu'un dessin soit bien commencé que bien fini, parce qu'on commence par l'ensemble et qu'on finit par les détails.
«Je continue à m'amuser beaucoup ici; je suis toujours fort aimé, quoique j'y sois toujours...
«J'ai peint ici une jolie petite femme de Genève, minaudière, avec un grand succès, et comme on la croyait fort difficile, tout le monde est à mes pieds pour des portraits; mais je suis fort las de ne pas vous voir au milieu des différents plaisirs que j'ai ici, pour céder aux instances qu'on me fait; j'ai beau m'amuser, vous me manquez partout; il me semble presque que tous mes plaisirs ont besoin de vous.
«Adieu, madame la marquise, il est deux heures, je meurs de sommeil, et je crois même que je vous endors par ma lettre.»
La marquise n'est pas une correspondante fidèle et elle laisse trop souvent sans réponse les charmantes épîtres de son fils, si bien que ce dernier se plaint de l'abandon dans lequel on le laisse:
«Janvier 1765.
«Vous jouez un peu le personnage de ggio muto dans notre correspondance; je dirais à quelque autre qu'elle n'en est pas moins aimable mais vous ne gagnez rien à vous faire prier; vous avez une avarice d'esprit qui n'est point pardonnable avec vos richesses. Je vois qu'il faudra bientôt que je retourne à Lunéville pour vous aider à m'écrire...
«Souvenez-vous de moi, madame, auprès de vous et auprès du Roi; dites-lui de ma part sur la nouvelle année:
De tout temps unanimement,
Sire, on vous la souhaite bonne,
Et pour répondre au compliment,
Votre Majesté nous la donne.
«Et vous, ma chère maman, comme vous valez mieux que tout ce qui m'amuse ici, pour briser tous mes liens, mandez-moi que vous êtes malade et que vous avez besoin de moi: ce sera une raison pour tout brusquer, et pour revoler à vous. Mais n'allez pas vous y prendre grossièrement, parce que je serai obligé de montrer votre lettre.»
L'intimité est si grande entre le jeune chevalier et le vieux philosophe, ils ont tant de plaisir à être ensemble, que Voltaire compose en l'honneur de son nouvel ami une charmante épître:
Croyez qu'un vieillard cacochyme,
Chargé de soixante et dix ans,
Doit mettre, s'il a quelque sens,
Son âme et son corps au régime.
Dieu fit la douce illusion
Pour les heureux fous du bel âge;
Pour les vieux fous, l'ambition,
Et la retraite pour le sage.
Vous me direz qu'Anacréon,
Que Chaulieu même et Saint-Aulaire,
Tiraient encore quelque chanson
De leur cervelle octogénaire:
Mais ces exemples sont trompeurs.
Et quand les derniers jours d'automne
Laissent éclore quelques fleurs,
On ne leur voit point les couleurs
Et l'éclat que le printemps donne;
Les bergères et les pasteurs
N'en forment point une couronne.
La Parque, de ses vilains doigts,
Marquait d'un sept suivi d'un trois
La tête froide et peu pensante
De Fleury qui donna des lois
A notre France languissante.
Il porta le sceptre des Rois,
Et le garda jusqu'à nonante.
Régner est un amusement
Pour un vieillard triste et pesant;
De toute autre chose incapable;
Mais vieux poète, vieil amant,
Vieux chanteur insupportable,
C'est à vous, ô jeune Boufflers,
A vous dont notre Suisse admire
Les crayons, la prose et les vers,
Et les petits contes pour rire;
C'est à vous de chanter Thémire
Et de briller dans un festin,
Animé du triple délire
Des vers, de l'amour et du vin.
Boufflers s'était bien promis, par respect et par pudeur, de ne pas écrire un seul vers aussi longtemps qu'il serait l'hôte de Voltaire; mais comment ne pas répondre à une aussi délicieuse épître! C'est une question de reconnaissance. Il renonce donc à son vœu et les dieux récompensent la pureté de ses intentions, car, «pour la première fois de sa vie, il fait quelques vers de suite sans en être mécontent».
Voici la réponse qu'il adresse au châtelain de Ferney:
Je fus, dans mon printemps, guidé par la folie,
Dupe de mes désirs et bourreau de mes sens;
Mais, s'il en était encore temps,
Je voudrais bien changer de vie.
Soyez mon directeur, donnez-moi vos avis;
Convertissez-moi, je vous prie,
Vous en avez tant pervertis!
Sur mes fautes je suis sincère,
Et j'aime presque autant les dire que les faire.
Je demande grâce aux amours:
Vingt beautés à la fois trahies,
Et toutes assez bien servies,
En beaux moments hélas! ont changé mes beaux jours.
J'aimais alors toutes les femmes;
Toujours brûlé de feux nouveaux,
Je prétendais d'Hercule égaler les travaux,
Et sans cesse auprès de ces dames
J'étais l'heureux rival de cent heureux rivaux.
Je regrette aujourd'hui mes petits madrigaux;
Je regrette les airs que j'ai faits pour mes belles;
Je regrette vingt bons chevaux
Qu'en courant par monts et par vaux
J'ai, comme moi, crevés pour elles;
Et je regrette encore plus
Les utiles moments qu'en courant j'ai perdus.
Les neuf muses ne suivent guère
Ceux qui suivent l'amour. Dans le métier galant
Le corps est bientôt vieux, l'esprit longtemps enfant.
Mon corps et mon esprit, chacun pour son affaire,
Viennent chez vous sans compliment
L'esprit pour se former, le corps pour se refaire.
Je viens dans ce château, voir mon oncle et mon père,
Jadis les chevaliers errants,
Sur terre après avoir longtemps cherché fortune,
Allaient chercher dans la lune
Un petit flacon de bon sens:
Moi je vous en demande une bouteille entière;
Car Dieu mit en dépôt chez vous
L'esprit dont il priva tous les sots de la terre
Et toute la raison qui manque à tous les fous.
Après un séjour de deux mois à Ferney, Boufflers se décida enfin à s'arracher à ce lieu de délices et à regagner la Lorraine.
De part et d'autre, le chagrin fut égal; Voltaire était désolé de voir s'éloigner ce jeune compagnon auquel il s'était sincèrement attaché et dont la présence interrompait l'éternel tête-à-tête avec Mme Denis. Le chevalier était inconsolable de quitter l'homme illustre auprès duquel il eût voulu passer sa vie. Enfin on se quitta enchantés les uns des autres, en se promettant un revoir prochain et de tromper les longueurs de l'absence en s'écrivant de temps à autre.
En arrivant à Lunéville, Boufflers fut fort étonné d'apprendre que les lettres écrites au jour le jour pendant son voyage avaient été fort appréciées à la Cour de Stanislas, qu'on les avait même jugées dignes d'être envoyées à Paris, où elles n'avaient pas eu moins de succès, et que de l'avis de tous on les regardait comme des chefs-d'œuvre du style épistolaire.
CHAPITRE XXV
1763-1765
Mort de Bébé.—Brouille du Roi avec le Père de Menoux.—Installation de Tressan à la Cour de Lorraine.—Les dernières années du Roi.—Sa tristesse.—Ses amusements: la chasse, la pêche, le trictrac.—Le jeu à la Cour.—Le Faro.— Les plaisanteries du Roi.—Visites de Le Kain et delà princesse Christine.—La fête du Roi.—L'Académie de Nancy.
En 1764, Stanislas eut le chagrin de voir s'éteindre sous ses yeux un des êtres les plus aimés de son entourage.
Depuis deux ans, la santé de Bébé allait en déclinant; c'est en vain que le Roi avait eu recours à la science des plus habiles médecins, c'est en vain qu'il avait tout essayé pour prolonger une existence qui lui était chère, tout avait échoué devant l'inexorable consomption.
La dernière année de sa vie, et bien qu'il n'eût que vingt-deux ans, Bébé n'était plus qu'un vieillard décrépit et à peine pouvait-on lui arracher quelques paroles. Quand il faisait très chaud, on le sortait un peu au soleil; alors il paraissait se ranimer et il essayait de faire quelques pas. Au mois de mai, il eut un rhume accompagné de fièvre; il se guérit, mais il resta dans un état de véritable léthargie; son agonie fut longue, il ne mourut que le 9 juin.
Stanislas éprouva un véritable chagrin de cette fin prématurée et il voulut que l'on rendît à son nain des honneurs dignes de l'affection qu'il lui portait. Il ordonna de déposer ses restes dans l'église des minimes de Lunéville, où il fit élever à sa mémoire une petite pyramide surmontée d'une urne funéraire. Sur une plaque de cuivre on grava le portrait du défunt et au-dessous se lisait cette épitaphe:
D. O. M.
HIC JACET
NON CORPUSCULUM SEDEXTA
NICOLAI FERRI LOTHARINGI,
E VICO DE PLANE
IN SALMENSI PRINCIPATU
NATI DIE 14 NOVEMBRI ANNI 1741.
La mort de Bébé n'avait pas seulement contristé le cœur du bon Roi, elle avait vivement ému tous les savants de l'époque.
On voulut conserver, pour l'offrir en curiosité aux générations futures, le squelette de cet étrange phénomène: Rönnow[ [115], le premier médecin, et Saucerotte, le chirurgien du Roi, firent d'abord l'autopsie du défunt, puis ils «décharnèrent les os» et, sur l'ordre de Stanislas, envoyèrent le squelette au cabinet du Jardin du Roi. Là on fabriqua une poupée de cire superbement habillée et on l'exposa à côté du squelette, dont elle avait toutes les dimensions. Bébé était revêtu d'un long habit de soie bleu-clair passé, d'une cravate blanche, d'un jabot et de manchettes de dentelles; un long gilet gris-clair, une culotte rouge, des bas gris, des souliers gris-foncé à boucle d'argent complétaient son costume; il tenait à la main un tricorne noir. Il resta ainsi longtemps exposé à la curiosité des visiteurs[ [116].
La même année 1764, le Roi eut la douleur de voir s'éloigner de lui un homme qu'il n'avait cessé de combler de ses faveurs, et auquel il était profondément attaché, le Père de Menoux.
Cependant la dévotion du monarque ne faisait qu'augmenter avec l'âge, et l'influence du jésuite aurait dû croître en proportion; mais ce dernier, grisé par le succès, avait fini par manquer de tact et par lasser la patience de son royal pénitent. Entre autres prétentions, n'avait-il pas exigé qu'on fît disparaître la naïade qui surmontait une des fontaines de la place Royale de Nancy, sous prétexte que sa nudité alarmait la pudeur des habitants! Le Roi résista aux indiscrètes sollicitations du Révérend Père; leur intimité en souffrit, et le 30 septembre 1764, le Père de Menoux se démit bruyamment de ses fonctions de supérieur des missions royales de Lorraine. Stanislas, quelque chagrin qu'il en éprouvât, le laissa s'éloigner; ils ne se revirent jamais.
Si le Roi de Pologne avait perdu quelques-uns de ses plus fidèles courtisans, il avait eu la satisfaction de voir s'établir près de lui, et cette fois à titre définitif, un homme qu'il honorait d'une affection toute particulière, le comte de Tressan.
Après la paix de 1763, Tressan s'était vu privé du traitement de lieutenant général qu'il avait obtenu de M. de Belle-Isle. Sa situation pécuniaire était déjà des plus modestes; ce nouveau coup de la fortune la réduisit à un état plus que précaire. Dans l'impossibilité de soutenir son rang dans ses fonctions de gouverneur de Bitche, il demanda et obtint la dispense de résider dans son gouvernement, et il se retira avec toute sa famille à cour de Lunéville.
Stanislas, ravi d'avoir près de lui un homme qu'il aimait et dont les goûts concordaient avec les siens, accueillit avec empressement son nouvel hôte; il le logea au château, ainsi que toute sa famille, il le nomma grand maréchal du Palais et le combla de bontés.
A mesure qu'il vieillit, les sujets de tristesse ne manquent pas à Stanislas; non seulement il a vu peu à peu disparaître autour de lui tous ceux qu'il a aimés, tous ses vieux amis polonais, tous ceux qui ont été les compagnons fidèles de ses infortunes ou de sa vie heureuse, mais il assiste pour ainsi dire à sa propre déchéance, et il a la douleur de se survivre à lui-même.
Il est âgé de quatre-vingt-neuf ans, mais s'il conserve les apparences extérieures de la santé, en réalité il est affligé de cruelles infirmités qui peu à peu l'ont privé de ses plus précieuses distractions. Sa vue s'affaiblit de plus en plus; il ne peut plus lire, à peine écrire. Puis il devient sourd et cette infirmité l'attriste peut-être plus que toutes les autres. Autrefois il aimait beaucoup l'exercice, mais son embonpoint à fait de tels progrès qu'il a dû renoncer à la marche à peu près complètement.
Son état moral n'est guère plus brillant que son état physique. La déception si vive qu'il a éprouvée en voyant s'évanouir son rêve insensé de remonter sur le trône de Pologne, à la mort d'Auguste III, a eu sur son esprit le plus fâcheux contre-coup. Il n'est plus que l'ombre de lui-même; il s'absorbe souvent dans de pénibles réflexions et il tombe dans un assoupissement dont on ne le tire qu'avec peine.
Son entourage a subi l'influence du maître. La cour s'est assombrie depuis deux ans et elle est devenue aussi triste, morne et désolée, qu'elle était autrefois joyeuse, animée, brillante. Les jeunes courtisans se sont éloignés, ils se sont tournés vers le soleil levant, et ils ont pris la route de Versailles. Il ne reste plus à Lunéville que quelques amis fidèles, Mme de Boufflers et ses enfants, le marquis et le chevalier, M. et Mme de Boisgelin, M. de Bercheny, de Croix, Tressan, le chevalier de Listenay, Alliot, Panpan, Porquet, Solignac, etc.
Mme de Boufflers a le cœur trop haut placé pour abandonner Stanislas dans ses heures de détresse et elle s'efforce d'entourer de soins et d'affection les dernières années de son vieil ami. Mais il faut bien l'avouer, le rôle de garde-malade, de sœur de la charité ne convient ni à l'âge ni à l'humeur de la marquise, la tristesse n'est pas son fait, et elle cherche par de fréquents voyages dans la capitale à égayer une vie qui tous les jours devient plus morose et plus sombre.
Quant à Stanislas, il apprécie à leur valeur les marques d'attachement de son amie; si elle n'est pas auprès de lui aussi souvent qu'il le souhaiterait, il se dit qu'il ne faut pas demander à la vie plus qu'elle ne peut donner, à la femme encore moins, et il sait, en philosophe désabusé, faire la part de la nature et de la légèreté naturelle à celle qu'il a tant aimée et qui a répandu tant de charme et d'agrément sur la seconde moitié de sa vie.
Le grand âge de Stanislas et ses infirmités l'obligent à modifier sa vie et ses rapports avec les courtisans; aussi les rouages officiels se relâchent, le prestige du roi s'atténue, la dignité de la Cour disparaît; dans les dernières années, Stanislas n'a plus qu'une ombre d'autorité. Depuis l'entourage immédiat du monarque jusqu'au moindre valet, chacun agit un peu à sa guise et sans trop se soucier du maître.
Bien qu'aucun de ces changements ne lui échappe, le monarque n'a rien perdu de son enjouement et de sa douceur; il ne se plaint de rien, de personne et il supporte avec résignation l'abandon relatif dans lequel il vit. Bien souvent le pauvre vieux prince n'a d'autre compagnie que son chien Griffon, ami fidèle et sûr, qui, lui, ne le quitte jamais.
C'est seulement au moment de la nouvelle année que Lunéville retrouve son animation des anciens jours. Toute la noblesse accourt présenter au Roi ses vœux et ses souhaits, mais ce devoir accompli, tous s'empressent de retourner à leurs plaisirs ou à leurs occupations et la Cour retombe dans la tristesse.
Stanislas s'est si bien accoutumé à son isolement qu'il le regrette presque quand par hasard on vient l'en troubler. Il écrit à sa fille le 5 janvier 1765 après les brillantes et officielles réceptions du 1er janvier:
«Me voilà délivré de la grande compagnie que la nouvelle année m'a attirée et réduit à ma solitude. J'ai tout le temps sans aucune distraction de penser à ma chère Maryczka.»
Plus que jamais en effet le Roi adore sa fille; elle est devenue l'unique objet de ses pensées, et bien que sa vue soit perdue, il s'efforce encore de lui griffonner quelques mots d'affection. Ses lettres sont presque illisibles, mais d'une tendresse vraiment touchante. Il ne l'appelle jamais que «ma bien chère petite mignonne», «mon cher cœur», «mon très cher cœur», «mon incomparable Marie»[ [117]. Lui-même se désigne en riant sous le nom de gros papa Lala (en polonais lalka qui signifie poupon.)
Les distractions du Roi ne sont pas nombreuses et les journées s'écoulent souvent bien lentement à son gré. Il a dû successivement renoncer à tous les exercices physiques qui autrefois le charmaient, la promenade, le cheval, la chasse. La meute, et tout le service de la vénerie ont été supprimés, au grand regret des gamins de Lunéville, pour lesquels c'était fête de partir «en traque» sur les grands chariots de corvée. Quelquefois encore Stanislas se livre au plaisir de la chasse à tir, mais combien différente d'autrefois! Appuyé sur un parapet du parc, il massacre au hasard les lapins que des rabatteurs ramènent sur lui.
Il n'y a plus qu'un sport auquel le Roi puisse s'adonner aisément, c'est la pêche; malgré sa vue, ou plutôt à cause de sa vue, Stanislas y obtient des succès inattendus; aussi affectionne-t-il particulièrement ce genre de distraction. Chaque fois qu'il jette la ligne dans la Vezouge, un nageur habile, glissant entre deux eaux, va attacher un poisson à l'hameçon: «Tirez, sire, tirez vite, le poisson mord!» lui criait-on, et le prince, ravi de son habileté, s'émerveillait cependant de cette pêche miraculeuse qui ne lui faisait jamais défaut.
Un des grands plaisirs du Roi a toujours été de jouer au trictrac; sa passion pour ce jeu n'a fait qu'augmenter avec l'âge et l'impossibilité de trouver d'autres distractions. Tous les jours régulièrement de deux à quatre, il y a une partie établie. Mme de Boufflers, Tressan et Panpan sont les plus fidèles partners du monarque, mais ils sont souvent occupés, absents, malades; alors que faire? comment les remplacer? Les courtisans, que ce jeu ennuie, sans égard pour l'innocente manie du vieillard, imaginent mille subterfuges pour esquiver cette éternelle partie de trictrac. Stanislas, par bonté, n'ose insister, mais il éprouve un désespoir enfantin et sa journée est perdue; dans son chagrin, il en arrive à chercher des partners parmi les bourgeois de Lunéville.
Tous les jours le Roi déjeune au Bosquet entre onze heures et midi, puis il fait quelques pas dans le parc ou s'asseoit pour prendre l'air; c'est alors qu'il use de ruse pour tâcher de trouver un adversaire. Dès qu'il aperçoit un bourgeois de la ville se promenant lui aussi dans le Bosquet, il le salue le premier pour le mettre à son aise, puis commence à causer avec lui familièrement; il l'interroge sur sa famille, sur ses besoins, et quand la glace est rompue, il lui dit avec bonhomie: «Monsieur, me ferez-vous le plaisir de faire ma partie de trictrac?»[ [118]
Quand le bourgeois accepte, tout va bien, mais quand il s'excuse, en disant qu'il ne sait pas jouer: «Comment, vous ne savez pas jouer au trictrac!» s'écrie le roi. Et son accent est si désolé, que son interlocuteur s'éloigne navré. Alors le Roi cherche une nouvelle victime et il recommence son petit manège avec l'espoir d'être plus heureux. Bientôt les habitants de Lunéville, pour complaire à leur vieux maître, eurent tous appris le trictrac.
Quand Stanislas a trouvé un partner, il le ramène avec lui au château. A deux heures exactement on s'asseoit à la table de jeu, le Roi prend un cornet et jette le dé. A quatre heures précises il se lève et si la partie n'est pas terminée, il dit à son invité: «Monsieur, je compte que vous reviendrez demain pour achever cette partie». Si le joueur n'est pas de la ville, le Roi l'invite à dîner.
Pendant le jeu, deux pages se tiennent debout derrière le grand fauteuil du monarque. Stanislas prise beaucoup et il a pour habitude de placer son mouchoir sur le bras de son fauteuil; naturellement au moindre mouvement le mouchoir tombe, et les pages n'ont d'autre mission que de le ramasser et de le remettre en place[ [119].
Si le roi de Pologne trouve difficilement des partners parmi ses courtisans, ce n'est pas que la passion du jeu n'existe plus à la Cour de Lorraine; elle y règne au contraire plus que jamais. Mais l'honnête et innocent trictrac n'est pas ce qu'il faut pour émouvoir des âmes blasées. Heureusement on vient d'inventer un nouveau jeu de hasard, le faro, où l'on peut perdre en peu de temps beaucoup d'argent. Il fait bientôt les délices de la Cour.
Les soirées se passent comme d'habitude chez Mme de Boufflers; on cause, on fait de la musique, on joue, c'est une réunion familiale pleine d'édification. Mais dès que le monarque s'est retiré dans ses appartements particuliers, c'est-à-dire vers neuf heures, la scène change du tout au tout. La société, un instant auparavant si paisible et si calme, se précipite sur les cartes, sur les tables de jeu, et alors commence une formidable partie de faro. Mme de Boufflers se montre la plus ardente, la plus acharnée, et elle perd sans sourciller des sommes considérables.
Bientôt la passion pour le faro devient générale: des salons elle gagne l'antichambre et descend même jusqu'aux cuisines. Ce n'est pas tout encore. Peu à peu on voit les laquais, les marmitons eux-mêmes pénétrer timidement dans les appartements de réception, assister à la partie, bientôt même y prendre part; on les voit debout, jeter leurs écus par-dessus la tête des personnages de la Cour et suivre avec anxiété les péripéties du jeu. Ces scènes indécentes et scandaleuses se prolongent souvent jusqu'à l'aube.
Pendant ce temps Stanislas, plein de confiance, repose du sommeil de l'innocence.
Le trictrac, la chasse, et la pêche ne sont pas les seules distractions du vieux Roi; il en a une autre moins inoffensive: celle de se donner des indigestions, qui parfois manquent de l'emporter. Il a toujours été un grand mangeur et il adore les plaisirs de la table; il a en particulier une passion désordonnée pour le melon, et pour la satisfaire il a fait établir à Lunéville une melonnière modèle, de façon à avoir des fruits toute l'année; il entretient à grands frais «des jardiniers melonniers», spécialement affectés à la culture de ce précieux cucurbitacé.
En dépit d'indispositions fréquentes et souvent dangereuses, le Roi mangeait très gloutonnement, et ses médecins étaient impuissants à modifier sa manière de faire. Il avait conservé des habitudes grossières de sa jeunesse la coutume de manger avec ses doigts. Un jour, Mme de Boufflers assistait au repas du monarque, et elle tenait sur ses genoux le jeune Conigliano qu'elle affectionnait particulièrement; tout à coup l'enfant se penche à l'oreille de l'aimable marquise et lui dit à voix basse: «Le Roi mange comme un cochon.»
Stanislas, s'apercevant du colloque, interroge Mme de Boufflers: «Que dit le petit Cogliano?[ [120]» Après un moment d'hésitation, la marquise répond hardiment: «Sire, il dit que vous mangez comme un cochon», et elle éclate de rire. Le Roi, toujours bonhomme, en fait autant ainsi que toute l'assistance.
Malgré le peu de délicatesse de ses manières lorsqu'il était à table, Stanislas, se conformant aux usages de la Cour de Versailles, et confiant dans le respect qu'inspirait la majesté royale, ne craignait pas de manger souvent en public et de se donner en spectacle à ses fidèles sujets.
Pendant un de ces dîners d'apparat, il arriva un jour une assez plaisante aventure. Dans la foule qui entourait la table du Roi se trouvait une jeune et fraîche villageoise que le hasard avait placée auprès d'un vénérable franciscain. Tous deux, émerveillés du spectacle, s'absorbaient dans la contemplation du monarque. Une des femmes de Mme de Boufflers, jeune et fort étourdie, remarqua le couple et par espièglerie, quelque diable aussi la poussant, elle attacha, sans se faire remarquer, par une forte épingle, la jupe de la paysanne à la robe du capucin. La jeune fille, au bout d'un moment, fait un mouvement et sent qu'on la retient; elle insiste, on la retient encore. Elle se trouble, rougit, et sentant bien que l'obstacle vient du côté du moine, elle balbutie: «Mon père... mon père... mais laissez-moi, je vous prie.» Le moine la regarde avec stupéfaction, puis, voulant s'éloigner à son tour, il se sent retenu de façon invincible. Il toise d'un air courroucé la paysanne, mais il n'en est pas plus avancé. Enfin tous deux indignés s'éloignent brusquement et l'on voit, à la grande joie de toute la Cour, qu'un lien invisible les retient l'un à l'autre.
S'apercevant de l'émoi général et des rires des assistants, Stanislas demande la raison de cette gaîté hors de saison. On est obligé de lui tout avouer. Très mécontent de l'inconvenante plaisanterie dont un ministre de la religion a été l'objet en sa présence, le Roi veut connaître l'auteur du méfait, on accuse les pages, on soupçonne les assistants; enfin Mme de Boufflers apprend le lendemain que la coupable est une de ses femmes; elle la fait appeler, l'accable de reproches et la chasse. Marguerite, c'était le nom de la femme, court se jeter aux pieds du Roi et demande grâce en sanglotant: «Quoi! s'écrie le Roi, c'est toi! Ne reparais jamais au château.»—«Non, non, dit la pauvre fille avec à-propos, j'aimerais mieux mourir que de vous quitter.» A ces mots le Roi s'attendrit, et se met à pleurer tout comme Marguerite: «Eh bien, reste donc, dit-il, mais au moins n'y reviens plus[ [121].»
Tressan était bien souvent le compagnon du Roi; son esprit mordant amusait le monarque qui du reste ne se faisait aucune illusion sur le caractère agressif de son grand maréchal; il disait un jour de lui: «Je vais lui arracher quelque mauvaise plaisanterie ou quelque bonne méchanceté.» Il était si bien accoutumé à sa société qu'il ne lui laissait guère un instant de liberté. «Où est Tressan?» était l'invariable refrain du Roi dès qu'il se trouvait seul; il n'avait de cesse qu'on ne l'eût retrouvé et qu'on ne le lui eût amené; alors il ne le lâchait plus et l'infortuné devait tenir compagnie au monarque jusqu'à l'heure du coucher.
Quand Tressan avait la goutte, ce qui arrivait assez fréquemment, Stanislas se faisait porter auprès de son lit: «Plains-toi, mon ami, lui disait-il, jure, crie, gronde à ton aise.» Le patient profitait de la permission et tous deux se livraient à d'interminables conversations, entrecoupées des plaintes, des gémissements, et des malédictions du malade.
Stanislas n'avait rien perdu de son goût pour la plaisanterie, et chaque fois qu'il en trouvait l'occasion, il s'empressait d'y donner cours. La majesté des cérémonies religieuses n'était même pas pour lui un obstacle.
Deux exemples entre cent donneront l'idée des facéties dont le vieux prince était coutumier.
En 1764, pendant la semaine sainte, le Roi, suivant la coutume, «fait la cène» et lave les pieds à treize pauvres de la ville. Le dernier était un faible d'esprit nommé Lami; quand ils furent tous placés à table, Sa Majesté prit de la soupe dans une cuillère et la présenta à Lami, qui, alléché, ouvrit aussitôt une bouche immense, mais le Roi, au lieu de le faire manger, absorba lui-même le contenu de la cuillère, en riant bruyamment de sa plaisanterie et de la figure déconfite du pauvre diable.
La familiarité de Stanislas avec le grand maréchal était extrême et ce dernier était souvent victime de l'humeur joviale de son maître. Le 18 mai 1764, jour de la Saint-Félix, le Roi voulut aller entendre la messe aux Capucins. On fit venir des chaises à porteurs. Tressan soutenait le Roi en descendant le perron de la cour. Dès qu'il fut arrivé devant sa chaise, Stanislas dit à son compagnon: «Monte, mets-toi dans cette chaise, tu iras le premier aux Capucins.» Tressan obéit et s'installe confortablement. Mais aussitôt, le Roi crie aux porteurs: «Arrêtez! arrêtez!» et il monte à son tour en s'asseyant sur les genoux de Tressan consterné. Les courtisans éclatent de rire en voyant la mine piteuse du grand maréchal. Seuls les porteurs ne rient pas et après s'être consultés du regard déclarent qu'il leur est impossible de soulever un poids aussi considérable: «Qu'on prenne des valets de pied!» s'écrie Stanislas, qui ne veut pas démordre de son idée. Après plusieurs essais infructueux, douze valets de pied joints aux porteurs finissent par enlever la chaise et l'on part pour les Capucins, où l'on arrive sans encombre, le Roi toujours ravi et Tressan demi-pâmé.
Tout le monde entend la messe pieusement, mais à la bénédiction, Tressan, qui craint que le Roi, mis en goût, ne s'avise de revenir dans le même équipage, s'esquive prudemment, et il est impossible de le retrouver de la journée.
Stanislas n'est pas seul à avoir l'esprit tourné à la plaisanterie. Le jeune chevalier de Boufflers se montre volontiers le rival du Roi dans cet ordre d'idées et il n'est sorte de facéties qu'il n'imagine dans ses jours de gaieté. Ses plaisanteries ne sont pas toujours du meilleur goût ni sans porter quelquefois atteinte à la majesté royale, mais Stanislas est plein d'indulgence pour ce jeune homme dont l'entrain et la verve l'amusent en dépit de tout.
On sait que le frère du chevalier, le marquis de Boufflers, était capitaine des gardes du corps. En 1765 le chevalier n'imagine-t-il pas de rédiger au nom de Stanislas, pour le duc de Choiseul, une note des plus plaisantes où il énumère toutes les raisons qui doivent décider le ministre à lui donner la survivance de son frère.
«Le Roi de Pologne, duc de Lorraine et de Bar, convaincu de l'incapacité du marquis de Boufflers, a résolu de confier la compagnie de ses gardes à un officier digne de ce poste important; il a jetté les yeux sur le chevalier de Boufflers, dont l'expérience, la gravité, la sagesse et surtout l'assiduité lui sont connues, pour lui donner la survivance de son frère.
«Sa Majesté prie M. le duc de Choiseul d'obtenir en conséquence au chevalier de Boufflers un brevet de colonel, afin de perpétuer l'heureux accord, qui a toujours existé entre le service de Lorraine et le service de France.
«On sera peut-être étonné que le Roi de Pologne, à son âge, nomme un survivant à un officier de vingt-neuf ans. On répond que le besoin que ses gardes ont d'un chef fait passer sur toutes les objections. D'ailleurs l'embonpoint de Sa Majesté Polonoise et la maigreur du marquis de Boufflers compensent assez la différence d'âge. On pourroit trouver encore une autre compensation dans les vœux que la France et la Lorraine font pour la vie du Roi de Pologne, et ceux que toutes les troupes font pour la mort du marquis de Boufflers.
«Le chevalier de Boufflers a fait la guerre comme volontaire pendant quatre mois; il a extrêmement fatigué le prince Ferdinand, toute la dernière campagne[ [122]; c'est un sujet propre à rétablir dans les troupes cette gaieté françoise que le marquis de Boufflers attriste par sa sévérité, et cet ancien esprit de la nation, auquel le marquis de Boufflers a porté tant d'atteintes. Il aime la table, le jeu, les femmes et les chevaux; il ne cesse de boire à la santé de M. le duc de Choiseul et de le bénir dans toutes ses chansons.»
Cette singulière apologie du chevalier par lui-même amusa beaucoup le Roi.
Boufflers, toute plaisanterie à part, se jugeait volontiers très supérieur à son aîné: c'est lui qui disait ce mot charmant qu'il s'appliquait naturellement: «Les aînés sont le coup d'essai de la nature, les cadets en sont le chef-d'œuvre.»
Les relations entre Stanislas et le chevalier étaient des plus cordiales et affectueuses et ils discutaient souvent ensemble. Un jour où ils avaient longuement parlé du bonheur, Boufflers écrivait au Roi cette jolie lettre:
«Sire,
«Je viens d'être heureux un moment en prenant de Votre Majesté une leçon de bonheur. Il n'appartient à personne d'en parler aussi bien que vous, Sire, parce que personne ne fait autant d'heureux et qu'il est naturel de bien raisonner sur son métier. Votre Majesté nomme trois sources de bonheur, l'amour-propre, la raison et l'instinct, et elle fait penser à une quatrième plus sûre encore, plus abondante que les trois premières, c'est à un bon Roi[ [123].»
Au mois d'avril 1764 eut lieu une éclipse de soleil dont l'annonce seule amena une profonde perturbation dans toute la Lorraine. Les bruits les plus absurdes circulaient et trouvaient d'autant plus de créance qu'ils étaient moins fondés. On annonçait les pires catastrophes, que les puits allaient tarir, que l'obscurité serait complète, qu'on ne pourrait sortir sans risque de la vie, enfin «des mauvais plaisants ou des méchants» avaient fait afficher sur les murs de Nancy et de Lunéville cette annonce effrayante:
AVIS AU PUBLIC
«Le public est averti que la nuit du jour qui suivra immédiatement l'éclipse du 1er avril, il y aura un tremblement de terre très considérable, et le même que celui qui arriva à la mort de N. S. J. C. Voilà ce qu'une étude continuelle et des recherches très exactes sur le cours de la nature nous a fait découvrir, seulement depuis dix à douze jours. Depuis ce temps nous parcourons les villes du royaume pour en donner avis, et étant passés à Nancy fort tard, nous avons cru que le meilleur parti était de faire à la hâte quelques petites affiches pour instruire le public de cet événement, en l'avertissant de se tenir sur ses gardes cette nuit, et le plus qu'il sera possible hors des maisons, surtout de celles qui seront placées au midi.»
Toute la ville était affolée; les habitants avaient fait des provisions d'eau et de victuailles comme pour soutenir un siège. On se serait cru au 1er mai de nos jours.
La Cour, sans partager l'effroi de la population, avait fini par subir l'influence ambiante et l'on n'y était qu'à moitié rassuré.
Elle fut pourtant bien innocente, cette éclipse qui bouleversait si profondément la Lorraine. Elle commença le 1er avril, «vers neuf et demie du côté de l'ouest. Avant onze heures elle était dans son milieu, le bas ou midi du soleil formait un C de ce qui restait du disque.» Le ciel était un peu couvert, il y avait un demi-jour et de la fraîcheur.
Le soir, tous les habitants couchèrent dehors par crainte du tremblement de terre, mais dès que le jour parut ils témoignèrent par mille folies leur joie d'avoir échappé à un si grand danger.
Au cours de l'année 1765, Stanislas eut la satisfaction de recevoir plusieurs visites fort agréables. D'abord la duchesse de Gramont; ensuite Lekain, l'illustre tragédien, vint faire un séjour à Lunéville: il daigna, à la demande du Roi, paraître sur la scène; il joua d'abord le rôle de Zamore dans Alzire; puis, flatté du succès obtenu et des félicitations enthousiastes de Stanislas, il parut successivement dans Rhadamiste, le duc de Foix, Iphigénie en Tauride, Mithridate, etc.
Mme de Boufflers, qui n'aimait pas Lekain, refusa de se déranger et elle resta à la Malgrange, où elle était installée.
Peu de temps après le départ du comédien, Stanislas vit arriver la princesse Christine, cette bonne abbesse de Remiremont qui, l'année précédente, avait fait un si méchant accueil au brillant chevalier de Boufflers. Bien que la princesse ne fût pas toujours des plus aimables, Stanislas l'accueillait cependant avec plaisir; ses visites apportaient une précieuse diversion à la monotonie de la vie.
La future abbesse était venue pour assister à la fête du Roi, et ce dernier, charmé d'une si délicate attention, écrivait à Marie Leczinska:
«9 mai 1765.
«Mon très cher cœur, votre chère lettre est un beau bouquet pour ma fête, que j'ai planté au fond de mon cœur pour qu'il ne se fane jamais. J'ai fait aujourd'hui parodie à Marly: je viens de dîner à Chanteheu. La plus belle pièce de mon cabinet est Mme la princesse Christine, qui me tient compagnie et qui en fait le plus bel ornement. Il faut s'étourdir en jouissant du beau temps qu'il fait, pour ne pas songer à tout ce qui fait de la peine.»
Marie Leczinska, la princesse Christine et Mme de Boufflers n'étaient pas seules à fêter l'anniversaire de Stanislas.
A Nancy, on avait l'habitude de faire un feu de joie sur la place du marché de la ville neuve, mais les maisons qui entouraient la place étaient toutes en bois et leurs propriétaires redoutaient toujours avec raison de voir leurs immeubles contribuer, plus qu'ils ne l'auraient désiré, à l'éclat des réjouissances publiques. En 1765, on décida de supprimer cette dangereuse illumination et de la remplacer par un feu d'artifice sur la place Royale. Une décoration de boiserie peinte ornait les quatre faces du piédestal de la statue de Louis XV, des transparents en bleu clair laissaient voir à jour les chiffres du Roi de Pologne et ces mots: Vive Stanislas le bienfaisant!
A neuf heures du soir, une foule immense garnissait la place; toutes les croisées étaient remplies du plus beau monde. On fit faire un grand cercle à environ vingt-cinq pas de distance de la grille et on fit partir successivement les artifices des quatre faces aux acclamations du peuple, «qui criait vive le Roi! de très bon cœur.»
Un des derniers plaisirs de Stanislas, et non des moindres, est de s'occuper de son Académie; il en parle souvent avec Tressan et Solignac et il recherche avec eux tout ce qui peut rehausser l'éclat et augmenter la réputation de cette fondation, qu'il regarde comme une des plus utiles de son règne. En dépit de son âge et de ses tristesses, le bon Roi n'a pas renoncé aux succès littéraires et il cherche encore à obtenir les suffrages de ses confrères; mais pour ne pas les influencer et être bien sûr de la sincérité de leur appréciation, c'est toujours sous le voile de l'anonymat qu'il se présente à leurs suffrages, anonymat si transparent que personne n'en est la dupe, sauf le Roi lui-même.
Au mois de mai 1765, Solignac vient mystérieusement apporter au président de l'Académie, M. du Rouvrois, un opuscule qui a pour titre: Recueil de diverses matières; c'est, dit-il, l'œuvre d'un jeune homme qui donne des espérances et qui, avant de se lancer dans la carrière littéraire, désire savoir de la bouche même des meilleurs juges s'il doit poursuivre sa voie ou s'arrêter.
L'Académie se réunit le 29 mai pour juger le travail qu'on lui présentait, et comme personne n'ignorait que le bon jeune homme était âgé de quatre-vingt-huit ans, l'assistance fut à peu près au complet.
L'ouvrage étant anonyme, l'Académie crut pouvoir ne rien ménager, et elle n'hésita pas à le couvrir des louanges les plus hyperboliques.
Elle déclare sans ambages au jeune homme qui sollicite si modestement son avis que «son coup d'essai est un coup de maître, qu'il a atteint à la perfection, qu'il mérite d'être couronné, qu'il écrit en chrétien éclairé et soumis, en savant philosophe, en excellent politique, que sa morale est divine, sa philosophie saine, sa politique humaine et bienfaisante, son style précis et pur, ses pensées solides et sublimes, ses comparaisons justes et brillantes, etc., etc.»
Si le Roi n'était pas satisfait, il était vraiment bien difficile; mais il fut ravi, d'autant plus ravi qu'ayant conservé l'incognito, il pouvait être bien convaincu que les louanges qu'on lui prodiguait étaient sincères et spontanées.
Un membre de l'Académie crut même devoir publier une pièce de vers à ce sujet:
Encore un coup, messieurs, tout beau!
Ce qu'on nous donne pour esquisse
Me paraît un fort grand tableau;
Ne tombons point dans le panneau:
Dans l'art l'auteur n'est point novice.
Un apprenti sur ce pied-là
En saurait donc plus que les maîtres.
CHAPITRE XXVI
1766
Séjour de Marie Leczinska à Commercy.—Mort du Dauphin.—Chagrin de Stanislas.—Cérémonie funèbre à la Primatiale de Nancy.—Accident arrivé à Stanislas.—Ses souffrances.—Sa mort.—M. de la Galaizière s'empare des deux duchés au nom de la France.—Testament du Roi.
Les seuls plaisirs véritables que goûta Stanislas pendant les années assombries de sa vieillesse étaient les courts séjours qu'il pouvait encore faire à Versailles auprès de sa chère Maryczka, auprès de celle qui était devenue l'unique joie de sa vie. Rien ne pouvait le faire renoncer à ces voyages, et pour revoir sa fille, il affrontait gaîment aussi bien les fatigues de la route que les intempéries des saisons.
Au mois de juillet 1765, le Roi voulut, comme à l'ordinaire, faire ses préparatifs de départ, mais il était si vieux, si cassé, si fatigué qu'on craignit qu'il ne pût arriver au terme du voyage et on l'écrivit à Marie Leczinska. La Reine, très émue, s'empressa de détourner son père d'un projet qui pouvait lui être si dangereux, mais pour le consoler elle lui annonça qu'elle viendrait elle-même à Commercy et qu'elle passerait trois semaines auprès de lui.
Fidèle à sa promesse, la Reine partit de Compiègne le 17 août et elle arriva à Commercy le 19 au soir. On peut supposer la joie du vieux monarque en revoyant sa fille bien-aimée; cette réunion fut pour tous deux un enchantement de tous les instants; on aurait dit qu'un pressentiment les avertissait qu'il ne se reverraient plus en ce monde.
Marie Leczinska est si heureuse qu'elle trouve tout charmant, délicieux; elle ne cesse de répéter que Commercy est un «palais enchanté». Stanislas, ravi de son admiration, lui montre avec un orgueil enfantin toutes les merveilles dont il est l'auteur; il la promène dans ces jardins magnifiques qui s'étendent à perte de vue devant le château et qu'il fait entretenir avec tant de soin; il lui fait admirer les étangs, les cascades, le pont d'eau avec ses colonnes lumineuses, le kiosque, le château d'eau avec sa vue unique au monde, etc.
Le monarque, en l'honneur de sa fille, veut faire chanter les merveilles de ce riant séjour et c'est à Panpan qu'il s'adresse, à Panpan qui est devenu le poète attitré de la cour.
Le lecteur du roi se met à l'œuvre, mais hélas! l'inspiration lui manque et il accouche de ce pénible poème, dont les flatteries ne dissimulent pas la pauvreté:
Après mille détours dans ces plaines fertiles,
Sous les yeux de son Roi, la Meuse s'applaudit
De prêter ses ondes dociles
Aux loix que le goût leur prescrit.
C'est peu de porter jusqu'aux nuës
Par d'innombrables jets ses flots ambitieux;
Ici, dans les airs suspendues
En nappe ses eaux étendues
Tempèrent du soleil l'éclat trop radieux.
Là, leur cristal à l'œil paraît être solide
Et de son élément n'avoir que la fraîcheur:
Rival hardi du marbre, en colonne fluide
Il semble soutenir un palais enchanteur.
Et quel est donc le dieu qui produit ces miracles?
C'est un sage adoré, c'est le meilleur des Rois.
Les plus magnifiques spectacles
S'empressent d'éclore à sa voix,
La nature à ses vœux semble s'être asservie,
Il est par son vaste génie
Au-dessus de l'humanité;
Le Bien qu'il fait à la Patrie
Le rapproche encor plus de la Divinité.
Par les plus chaudes journées, toute la Cour se rend à la Fontaine Royale; là, sous les épais ombrages, auprès des eaux jaillissantes, le Roi et sa fille passent de longues heures à causer du passé et de leur mutuelle tendresse; de l'avenir il n'est jamais question, car tous deux le redoutent également. Vers cinq heures, on sert dans le pavillon une magnifique collation à laquelle sont conviés tous les courtisans.
C'est encore l'heureux Panpan qui est chargé de célébrer pour la postérité les charmes de la Fontaine Royale:
Dans ces palais de superbe structure,
Je vis hier le triomphe des arts.
Dans ces lieux, aujourd'huy, je vois de toutes parts
Le triomphe de la nature.
Ces chênes, que le temps a courbés en berceau,
Aux feux brûlants du jour opposent leurs ombrages.
Voyez sous leurs épais feuillages
Couler en murmurant ce limpide ruisseau;
A peine a-t-on aidé la pente qui l'entraîne
Un flot à l'autre flot s'enchaîne,
En suivant seulement le penchant du coteau.
Des grottes de ces bois les timides naïades
Après avoir erré de canal en canal,
Par d'imperceptibles cascades,
Ouvrent un lit plus vaste à leurs flots de cristal.
Un essaim d'habitants peuple ces eaux tranquilles,
Et joue en sûreté sous leur nappe d'argent;
Sur tout être qui vit l'humanité s'étend;
Le filet respecta leurs paisibles asiles.
Sur leurs bords tapissés d'un gazon toujours frais
S'élève l'humble toit d'un champêtre palais,
Où règnent à l'abri du tumulte des villes,
Même au sein de la cour, l'innocence et la paix.
C'est dans ces beaux lieux où nous sommes
Que le plus illustre des Rois,
Déposant sa grandeur, veut n'être quelquefois
Que le plus aimable des hommes.
Stanislas, pour distraire sa fille et la détourner de trop sombres pensées, donna des fêtes, des réjouissances; il fit à plusieurs reprises illuminer les jardins, le canal, le pont d'eau et tirer devant le château des feux d'artifice merveilleux.
C'est pendant ce séjour qu'on apprit la mort inopinée de l'empereur François, survenue à Inspruck le 18 août. Les Lorrains, qui étaient toujours restés fidèles au souvenir de leur ancienne dynastie, témoignèrent une profonde douleur. Une foule extraordinaire accourut de la campagne pour assister aux services célébrés à Lunéville et à Nancy en mémoire du fils de Léopold. Ces marques d'attachement montraient à Stanislas qu'en dépit de ses bienfaits il n'avait pu faire oublier à ses sujets leurs anciens souverains, et il en fut péniblement affecté.
Le séjour de la Reine dura trois semaines. Les dernières journées furent attristées par la perspective de la séparation prochaine. Enfin l'heure fatale arriva. Stanislas, désolé, voulut accompagner sa fille jusqu'à Saint-Aubin. Tous deux étaient si vivement émus qu'ils ne pouvaient parler, ils se tenaient étroitement serrés l'un contre l'autre et versaient d'abondantes larmes. La Reine monta en sanglotant dans son carrosse, et elle prit la route de Versailles.
Quand le moment fut venu de retourner à Lunéville, Stanislas ne cessait d'exprimer les regrets qu'il éprouvait de quitter son cher Commercy «qu'il aimait tant». Le jour du départ il était à ce point troublé qu'il embrassa la concierge du château avant de monter en carrosse.
Le départ de sa fille chérie n'était pas la seule douleur qui oppressât le cœur du bon Roi.
La santé du Dauphin donnait depuis quelques mois des inquiétudes et il en avait été souvent question dans les longs entretiens entre le père et la fille. Bien que les nouvelles de Versailles fussent de nature plutôt rassurante, Stanislas ne pouvait se défendre d'une vague appréhension et il parlait de son petit-fils avec une angoisse qu'il ne savait dissimuler. Pendant les mois d'octobre et de novembre, la santé du prince devint de nouveau précaire et on attendait anxieusement les courriers de Versailles.
A la fin de novembre, une fâcheuse nouvelle vint attrister la Cour. On apprit la mort du vieux marquis du Châtelet; le grand chambellan venait de succomber chez son frère, au château de Loisey, à l'âge de soixante-dix ans. Stanislas fut vivement affecté de la perte de ce bon serviteur qui, depuis tant d'années, avait été intimement lié à sa vie et dont la présence lui rappelait les jours heureux des années 1748 et 1749. Fidèle à son souvenir, il désigna aussitôt son fils pour le remplacer.
Au commencement de décembre, l'état de santé du Dauphin devint d'une gravité extrême; le Roi de Pologne était dans la désolation; pas une lettre où il ne parle de son petit-fils avec angoisse, où il ne dise les vœux ardents qu'il forme pour son rétablissement. Non seulement il priait lui-même pour l'auguste malade, mais il ordonna des prières publiques dans toutes les églises de la Lorraine.
Le 19 décembre, le chevalier de Boufflers arriva de Fontainebleau; il apportait de désastreuses nouvelles; le prince déclinait de jour en jour, d'heure en heure; une issue fatale paraissait prochaine.
Ces sinistres prévisions n'étaient que trop justifiées; le Dauphin s'éteignit le 20 décembre.
La nouvelle ne parvint à Lunéville que le 23; elle fut apportée par un courrier qui se rendait à Dresde, porteur du triste message. Stanislas fut consterné; en dépit de toute espérance, il espérait encore; il avait tant prié qu'il comptait fermement sur un miracle de la Providence. Il ne pouvait admettre que la mort inexorable frappât aveuglément un homme en pleine jeunesse, l'unique espoir d'une antique monarchie, alors qu'elle épargnait un vieillard chargé d'ans, infirme et inutile à tous.
La douleur du Roi fut immense; il avait reporté sur son petit-fils toutes ses affections, tous ses rêves d'avenir; il resta inconsolable. Il s'enferma dans ses appartements privés et pendant plusieurs jours ne voulut voir personne que Mme de Boufflers: «Hélas! s'écriait-il dans sa douleur, j'ai perdu deux fois la couronne et je n'en ai pas été ébranlé; la mort de mon cher Dauphin m'anéantit.»
Quant à Marie Leczinska, dans sa désolation elle écrivait à son père:
«Je vis encore après mon malheur affreux... Je pleure un saint... Dieu est ma seule consolation...
«Je pleure un fils et un ami, le malheur de l'État... Il n'y a que le bonheur dont jouit mon fils par la miséricorde de Dieu qui me console....»
Stanislas voulut qu'un service solennel fût célébré à la mémoire du malheureux prince, à l'église primatiale de Nancy, et il en fixa la date au 3 février. Il chargea un jésuite, le père Coster, de composer l'oraison funèbre. Le père, en bon courtisan, s'étendait avec complaisance dans son discours sur les vertus et les mérites de Stanislas lui-même. Quand on soumit au Roi le projet et qu'il entendit son éloge, il s'écria: «Il faut que le Révérend Père supprime ce passage, dites-lui de le garder pour ma propre oraison funèbre.»
Stanislas avait choisi la date du 3 février parce que lui-même devait se trouver à ce moment à la Malgrange, ayant pour habitude de faire ses dévotions à Bon-Secours cinq fois par an, aux grandes fêtes de la Vierge; or, cette année, la Purification se trouvait le 2 février.
Le roi quitta Lunéville avec Mme de Boufflers le 1er février, par un froid rigoureux; en passant il s'arrêta à Bon-Secours pour y prier; mais au lieu de se placer, comme à son ordinaire, dans sa tribune au-dessus de la sacristie, il s'agenouilla dans le chœur, sur le caveau même où reposaient les restes de la reine Opalinska et de la duchesse Ossolinska. En sortant, il dit à la marquise: «Savez-vous ce qui m'a si longtemps retenu dans l'église? Je pensais que dans très peu de temps, je serai trois pieds plus bas que je n'étais.»
Stanislas était du reste hanté d'idées lugubres et la pensée de la mort prochaine le poursuivait sans cesse. On prétend même qu'il eut un étrange pressentiment. Il faisait un jour remarquer à ses courtisans combien de têtes couronnées avaient été frappées par la mort depuis peu de temps, tandis que lui, le plus âgé de tous les souverains du monde, avait été épargné. Il racontait tous les périls auxquels il avait été exposé, au cours de son aventureuse existence, et dont il avait été miraculeusement préservé; il y en avait de tous les genres, sauf un seul, le feu: «Il ne me manquerait plus, dit-il, que d'être brûlé pour être passé par tous les dangers.»
La Providence lui réservait cette nouvelle et dernière épreuve, qui allait lui être fatale.
Le 2 février, Stanislas se rendit à Bon-Secours pour y communier.
Le lendemain 3 eut lieu la cérémonie à la Primatiale, mais le prince, redoutant de pénibles froissements, préféra ne pas y assister, et il resta à la Malgrange. Son fauteuil seul fut placé dans l'église. L'absence du souverain fut heureuse, car il se produisit parmi les assistants des rivalités de préséance qui faillirent dégénérer en scandale.
Le cardinal de Choiseul, qui officiait, exigea que le Père Coster, en prononçant l'oraison funèbre, lui adressât la parole; sinon il menaçait de remonter à l'autel et de continuer la cérémonie. D'autre part, la Cour Souveraine déclara que si l'orateur ne s'adressait pas directement à elle, il serait immédiatement décrété. Un incident imprévu trancha la difficulté. La Cour s'étant présentée accompagnée de la maréchaussée, les gardes du corps qui étaient de service aux portes de l'église refusèrent de laisser pénétrer l'escorte des magistrats. La Cour, offensée, se retira purement et simplement et ses stalles restèrent vides.
Le 4 février, dans l'après-midi, le prince repart pour Lunéville et le soir même il reçoit à sa table la fille de Robert Walpole, lady Mary Churchill, et son mari. Mme de Boufflers l'aide à faire les honneurs. Le Roi fait accueil à ses hôtes, est aimable et gai à son habitude; il paraît jouir de toutes ses facultés.
Le 5 février, Stanislas se lève, comme à son ordinaire, à six heures et demie. Un de ses valets de chambre, Montauban, l'habille; le prince revêt une camisole de satin doublée de molleton, une veste en soie des Indes fort mince et à boutons, enfin une robe de chambre de la même étoffe que la veste et rembourrée de ouate de coton, présent de sa fille. Dès qu'il est habillé, Montauban se retire; le prince s'assied dans son fauteuil près du feu et se met à fumer sa pipe. Au bout d'une demi-heure, il veut poser sa pipe sur la cheminée, mais il y voit à peine; il s'approche trop près du feu et le bas de sa robe de chambre est attiré par la flamme; elle se met à se consumer lentement, sans qu'il s'en aperçoive. Tout à coup, il se voit environné de flammes. Il appelle, il crie, il «hurle», personne ne vient. Par une fatalité inexplicable, Montauban s'est éloigné un instant et le garde du corps de service également. Pendant ce temps le malheureux prince impotent se trouve dans l'impossibilité de se débarrasser du vêtement qui le dévore; dans ses efforts, il est tombé près de la cheminée et ne peut plus se relever. Enfin ses cris sont entendus d'une vieille femme de charge occupée à laver des carreaux à l'étage supérieur. On accourt et on parvient à se rendre maître du feu en roulant le Roi dans une couverture. Mais le prince avait de graves brûlures au bras, au ventre, et même à la figure. La coiffe de son bonnet de nuit avait été brûlée jusqu'au ruban qui l'attachait.
On se fit d'abord de grandes illusions sur l'état du monarque. Lui-même avait conservé toute sa présence d'esprit et il ne cessait de plaisanter sur son accident. Pendant qu'on lui prodiguait les premiers soins, il disait à la vieille femme de charge accourue la première à son secours et qui avait été elle-même légèrement brûlée: «Qui eût dit qu'à nos âges nous brûlerions des mêmes feux!» Il faisait écrire à sa fille Marie Leczinska en lui annonçant son accident: «Vous m'avez recommandé de me préserver du froid: c'était contre le chaud que vous auriez dû me dire de prendre mes précautions.»
Mme de Boufflers, prévenue en hâte, était accourue une des premières au chevet du Roi; son émoi était extrême et sa douleur profonde, et elle ne parvenait pas à les dissimuler. Stanislas, au contraire, très maître de lui, ne songeait qu'à la consoler et à la rassurer. Malgré les douleurs qu'il éprouvait, le digne prince avait conservé toute sa douceur et ses façons aimables. Il montrait tant de fermeté que, le jour même de l'accident, le Père Élisée, qui prêchait l'Avent, ne craignit pas de lui lire dans sa chambre un sermon sur la mort.
Le lendemain, Stanislas apprit la mort de son ancien favori le Père de Menoux, qui avait succombé la veille à Nancy. Cet événement, qui autrefois l'eût affecté profondément, le laissa presque indifférent; il n'avait jamais revu le jésuite depuis leur brouille, en 1764.
L'émoi fut grand en Lorraine quand on connut l'accident. De toutes parts les paysans accouraient à Lunéville pour avoir des nouvelles. Les auberges ne suffisaient plus pour les abriter et ces malheureux mangeaient dans les avenues du parc. Le Roi, informé de ce qui se passait, dicta ce billet pour son intendant:
«Je suis touché, mon cher Alliot, de l'état de détresse où j'apprends que sont les pauvres gens qui viennent tous les jours de fort loin pour savoir de mes nouvelles et qui ne trouvent pas même à se reposer dans la ville. Pourquoi ne m'en avez-vous rien dit? Prenez donc des mesures pour leur faire distribuer du pain et même du vin, parce qu'il fait bien froid. Que l'on donne aux plus pauvres l'argent nécessaire pour gagner leur pays. Tâchez aussi de leur faire entendre qu'ils ne doivent pas tant s'alarmer[ [124].»
Les habitants de Lunéville, exaspérés contre le valet de chambre dont l'absence avait causé tout le mal, lui appliquèrent le sobriquet de rôtisseur du roi, et le malheureux, désespéré, mourut de chagrin peu de temps après.
Durival, qui tenait son frère au courant de tous les incidents importants de la Cour, lui donne presque jour par jour le bulletin de la santé morale et physique du Roi. Personne n'est plus véridique et mieux renseigné:
6 février.—«Le Roi seul n'a point été effrayé de son accident; il ne tarit pas en bons mots sur son aventure, sa gaieté n'a fait qu'augmenter. Il garde la chambre et on y fait sa partie.»
7.—«Le Roi continue à bien se porter, et à plaisanter d'une aventure qui fait encore frémir, quand on pense qu'il pouvait périr en une minute.»
11.—«J'ai vu le Roi dans sa chambre. Il a le bras gauche enveloppé. Les croûtes du visage commencent à se fermer. Il est sans inquiétude, sans fièvre et dort bien. Ce que j'ai appris de son accident par ceux qui s'y sont trouvés le rend encore plus effrayant. La guérison sera longue.»
Cependant des symptômes alarmants ne tardèrent pas à se manifester; la fièvre se déclara, les plaies noircirent et l'inquiétude gagna la Cour.
On a prétendu que le prince, par pénitence, portait sur sa peau un reliquaire d'argent avec des pointes; ces pointes, échauffées et pressées contre son corps lorsqu'on éteignit le feu, lui causèrent un grand nombre de blessures qui contribuèrent à aggraver rapidement son état.
A partir du 17 les bulletins envoyés par Durival à son frère deviennent de plus en plus alarmants:
17.—«La situation du Roi de Pologne est toujours la même, c'est-à-dire beaucoup de douleur dans les pansements, surtout de la main gauche, de la fièvre, et c'est ce dernier article qui inquiète parce qu'on en craint des accidents fâcheux. Des taches noires se sont manifestées sur la peau; le quinquina les a fait disparaître, mais on en craint le retour. Le Roi a fait ce matin quelques signatures de chancellerie.»
18.—«La nuit a été moins tranquille que la précédente. Le Roi a souffert et s'est fait mettre dans son fauteuil.»
19.—«Les nouvelles sont très satisfaisantes. Le Roi a eu une nuit très tranquille, les escars tombent. Il conserve sa sérénité et sa gaieté.»
20.—«Le Roi eut hier à dix heures du soir un frisson de quelques minutes, ce qui donne à penser qu'il ne provient que de refroidissement, sans principe de fièvre. Les plaies ont été trouvées, au pansement de ce matin, encore en meilleur état que dans ceux d'hier et donnant de bonnes espérances pour les suivants, d'autant que la fièvre de suppuration est fort diminuée.»
Les nouvelles particulières, cependant, étaient moins optimistes. Durival écrivait confidentiellement ce même jour:
«L'affaissement est très sensible, la fièvre continue, et plus forte la nuit que le jour. Enfin l'état du malade n'est rien moins que satisfaisant. M. le chancelier est dans la douleur.»
Le 21 le bulletin laissait entrevoir la vérité malgré des paroles encore rassurantes.
«Le prince, dont l'affaissement pendant la journée d'hier avait donné de l'inquiétude, se trouva beaucoup mieux le soir, et tint son assemblée ordinaire, avec la même gaieté qu'avant l'accident.
«Le présage qu'on en tira pour une nuit plus tranquille que la précédente s'est confirmé en partie; le Roi a passablement dormi depuis minuit jusqu'à six heures. Le pansement ne s'est fait qu'à huit heures, les chairs reprennent dans les parties découvertes; on a levé de nouveaux escars dans quelques autres; ces derniers bien plus profonds qu'on ne l'avait cru, mais bien détachés malgré l'épaisseur. Beaucoup des parties tenaces sont disposées à se détacher aux pansements prochains. Dans celui de ce matin les plaies ont été trouvées et laissées dans le meilleur état possible, et sauf les accidents nous ne sommes pas sans espérance.»
Stanislas avait conservé tout son calme, sans se faire du reste aucune illusion sur le danger de son état. Il voulut revoir lady Churchill et son mari, qui avaient dîné avec lui la veille de l'accident. Il les reçut avec une grande bienveillance, leur fit ses adieux et leur dit en souriant: «Il ne manquait qu'une pareille mort à un aventurier comme moi.»
Il disait, en parlant de la population qui assiégeait les avenues du château: «Voyez comme ce bon peuple m'est encore attaché, aujourd'hui qu'il n'a plus rien à craindre ni à espérer de moi.»
Mme de Boufflers passait par de cruelles angoisses; bien qu'elle cherchât à se leurrer encore, elle ne pouvait cependant se dissimuler l'aggravation survenue, et son inquiétude était extrême; Panpan, Porquet, Mme de Boisgelin ne la quittaient pas; tous s'efforçaient de la consoler et ils cherchaient à lui donner des espérances qu'eux-mêmes étaient loin de partager.
Ce qu'il y avait peut-être de plus cruel dans la situation de la marquise, c'est qu'elle pouvait juger de l'état du Roi par l'attitude que prenaient vis-à-vis d'elle ceux qui, la veille encore, se montraient les plus empressés, les plus respectueux: sous prétexte de soins à donner, d'ordres des médecins, de repos nécessaire, on l'éloignait peu à peu de la chambre du malade; bientôt, malgré ses instances, on lui en interdit l'entrée. Par contre, on entourait le chancelier, ses moindres paroles étaient des ordres absolus: il s'était installé dans l'appartement royal, il n'en bougeait plus ni jour ni nuit; seuls, lui et quelques serviteurs éprouvés avaient accès dans la chambre où le vieux monarque agonisait: il fallait à tout prix éviter que le roi subît une influence étrangère et qu'il prît des dispositions dernières qui auraient pu contrarier les projets de la France.
A Nancy, l'on vivait dans l'anxiété et l'on attendait impatiemment les nouvelles. Le 22, on vit avec effroi passer deux courriers pour Versailles; ils portaient à la Reine la nouvelle que son père était au plus mal.
Le cardinal de Choiseul fit descendre la châsse de saint Sigisbert et on l'exposa à la Primatiale. Il ordonna des prières publiques et une procession solennelle.
Le 22 à quatre heures et demie, Durival reçut de son frère ce laconique billet:
«Lunéville, 22 février,
neuf heures du matin.
«Je vous marquai hier soir l'état du Roy. Je n'ai, ce matin, rien de consolant à vous annoncer; le malade respire, mais sa situation ne laisse que peu d'espérance, et peut-être bientôt... Dieu veuille que je me trompe!»
A sept heures du soir, l'évêque de Toul traversa Nancy, se rendant en toute hâte à Lunéville. Il ordonna de sonner dans toutes les églises pour les prières des quarante heures. Aussitôt, on crut le roi mort et l'alarme fut générale dans la ville.
A onze heures arrive une nouvelle lettre:
«Lunéville, 22 février,
huit heures et demie du soir.
«Notre maître respire encore. Après avoir reçu l'extrême-onction vers dix heures du matin, sans connoissance ni mouvement, il a eu quelques instants lucides. A midi une moiteur salutaire. Elle s'est soutenue et a rétabli la suppuration. Quelques paroles sont sorties avec effort de la bouche du malade, avant et après le pansement. Ce soir la tête est plus libre... On n'espère presque plus rien; mais enfin il vit encore, et c'est beaucoup. On ne pénètre plus dans la chambre du Roi, excepté les gens nécessaires et M. le Chancelier qui s'y renferme, peut-être pour toute la nuit.»
Le lendemain 23, les billets se succèdent tous plus inquiétants les uns que les autres.
«8 h. du matin.
«Il n'y a plus d'espérance de conserver notre bon Roi; il n'a plus qu'un souffle de vie.»
«10 h. du matin.
«Les médecins ne donnent pas quatre heures de vie au malheureux prince.»
«11 h. du matin.
«Je n'ai rien de plus à vous dire sur l'état du Roi, que ce que je vous en ai marqué. Sa Majesté a donné quelques signes de connoissance, mais sa situation est absolument désespérée; je ne vous parle pas de l'accablement de la Cour. Nous sommes tous dans la douleur.»
Le 23, les plaies étaient sèches et noires; le malade vivait dans un assoupissement continuel et on ne parvenait à le réveiller que par de violents cordiaux.
Le chancelier, l'intendant et les gens de service ne quittaient plus la chambre du monarque.
Un envoyé du Roi nouvellement élu de Pologne, Stanislas Poniatowski, s'étant présenté de la part de son maître, La Galaizière ordonna de le laisser pénétrer auprès du moribond; le Roi entendit encore ce qu'on lui disait, mais il ne put articuler un mot; il eut seulement la force de tendre la main à l'ambassadeur.
Puis Mme de Boufflers se présenta pour revoir une dernière fois celui dont elle avait embelli la vie, mais le chancelier, agissant en maître, eut la cruauté de lui faire refuser la porte.
L'agonie fut longue et douloureuse. A quatre heures et quelques minutes le Roi, toujours installé dans son fauteuil, rendait le dernier soupir.
La triste nouvelle se répandit bientôt dans la ville; la désolation était générale, on n'entendait que cris, clameurs et gémissements. Si les Lorrains avaient conservé pour leur ancienne dynastie une inaltérable affection, ils avaient su cependant apprécier la bonté de Stanislas et tout le bien qu'il avait cherché à leur faire; ils lui étaient sincèrement attachés. Enfin la pensée d'appartenir à un nouveau maître leur causait une véritable angoisse et redoublait la douleur qu'ils éprouvaient.
Aussitôt que Stanislas eut expiré, on l'exposa sur un lit de parade, la face découverte. L'embaumement eut lieu le lundi suivant. Immédiatement après, le corps fut placé dans un cercueil «fermant à clef, garni de velours cramoisi et bordé d'un galon d'or» et transporté dans une chapelle ardente; sur la bière furent déposés la couronne, le sceptre et le cordon bleu avec l'ordre du Saint-Esprit. Le cœur, qui était d'une taille extraordinaire, fut embaumé, puis enfermé dans une boîte de plomb et déposé sur un grand plat d'argent recouvert d'un crêpe[ [125].
Jusqu'au 3 mars ce fut un interminable défilé de toutes les autorités, de tous les corps constitués et d'une grande partie de la population.
Enfin le jour fixé pour les obsèques arriva. Le convoi funèbre partit de Lunéville le lundi à six heures du soir pour se rendre à l'église de Bon-Secours.
Le cortège était somptueux. En tête marchait la maréchaussée de Lunéville. Trois voitures drapées et avec les chevaux caparaçonnés contenaient les huissiers, les gentilhommes de la Chambre, le cardinal. Les ordres religieux, les confréries, cent pauvres habillés en casaque noire, les valets de pied, les palefreniers à cheval, tous portant un flambeau à la main, escortaient les voitures.
Ensuite venait le char funèbre recouvert d'un grand poêle «dont quatre aumôniers à cheval, habillés en surplis et bonnet carré, portaient les quatre coins». Il était accompagné par tous les gardes du corps, leurs officiers et de nombreuses troupes.
Malgré un temps affreux, une foule énorme suivit le convoi; sur la route l'affluence du peuple était si considérable qu'elle retardait la marche des chevaux. La tristesse et la consternation se lisaient sur tous les visages: «C'est que la dernière illusion de la patrie allait descendre dans les caveaux de Bon-Secours avec le cercueil de Stanislas.»
On n'arriva à l'église qu'à une heure avancée de la nuit et le corps y fut déposé en grande pompe[ [126].
Le lendemain eut lieu la cérémonie officielle[ [127].
Le testament de Stanislas montre bien la bonté de son cœur; il débute par cet aveu charmant et vraiment touchant:
«Au nom de la Très Sainte Trinité.
«Ma plus grande satisfaction pendant ma vie étant de rendre heureuses les personnes attachées à mon service, je souhaiterais, après ma mort, pouvoir leur continuer le même bonheur, mais en me réglant sur la possibilité, j'ai tâché de laisser à celles qui en auront le plus besoin quelques ressources en me perdant, et à toutes en général une marque de mon souvenir»[ [128]...
Le Roi, en effet, laissait à tous les fonctionnaires de sa cour, à tous les pensionnés, une année de traitement, à tous ses domestiques une année de gages. Personne n'est oublié depuis le plus élevé jusqu'au plus humble.
Quelques-uns, les amis les plus chers, sont l'objet de legs particuliers: la princesse de Talmont, M. de la Galaizière, le maréchal de Bercheny, le prince et la princesse de Beauvau, Alliot, Rönnow, Solignac, etc.[ [129].
Le Roi désigne comme ses exécuteurs testamentaires MM. de la Galaizière et Alliot[ [130].
Par un oubli qui serait inexplicable s'il n'était volontaire, ni Mme de Boufflers ni ses enfants n'étaient nommés dans le testament. Cédant à un sentiment de délicatesse, Stanislas n'avait pas voulu que la marquise fût l'objet d'aucun traitement particulier, mais dans les dernières années de sa vie il lui avait donné un grand nombre d'objets mobiliers tirés des châteaux de Lunéville et de Commercy.
Le lendemain de la mort du Roi, M. de la Galaizière, muni de pleins pouvoirs envoyés d'avance de Paris, prenait définitivement possession des deux duchés au nom de Louis XV. Le même jour il mettait les scellés sur tous les châteaux royaux et il envoyait son frère, M. de Lucé, porter à Versailles le testament de Stanislas.
En même temps il abdiquait ses dignités de chancelier et de garde des sceaux de Lorraine et Barrois, et reprenait sa qualité de simple intendant de province.
Si nous n'avons que rarement indiqué nos sources au cours de ce récit, c'est pour ne pas surcharger le texte de renvois et de notes. En dehors des indications que nous avons données, l'immense majorité de nos documents provient des manuscrits de la bibliothèque de Nancy; ils nous ont été communiqués par l'aimable et savant conservateur, M. Favier, qui s'est mis à notre disposition avec la plus extrême obligeance. Nous lui adressons l'expression de notre bien sincère gratitude.
Nous avions l'espoir d'achever dans le volume que nous publions aujourd'hui la vie de Mme de Boufflers; l'abondance de documents intéressants et inédits ne nous l'a pas permis. Nous verrons dans une étude qui paraîtra très prochainement ce que devint la marquise après la mort du Roi de Pologne et nous la conduirons jusqu'à sa mort en 1786. Nous verrons également quel fut le sort de Mme de Boisgelin, du spirituel chevalier, de Tressan, de Panpan et des principaux personnages qui ont joué un rôle à la Cour de Lunéville.