Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.
LA
COUR DE LUNÉVILLE
AU XVIIIe SIÈCLE
L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la Suède et la Norvège.
DU MÊME AUTEUR
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| La Marquise de Boufflers et ses amis. | |
PARIS.—TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.—7892.
Marie Françoise Catherine de Beauvau
Marquise de Boufflers. 1711-1786
Anne Marguerite de Ligniville
Princesse de Beauvau-Craon. 1686-1772
Miniatures appartenant à M. le Duc de Mouchy
Heliogr. Chauvet Plon Nourrit & Cie. Edit.Imp. Maire
LA
COUR DE LUNÉVILLE
AU XVIIIe SIÈCLE
LES MARQUISES DE BOUFFLERS ET DU CHATELET
VOLTAIRE, DEVAU, SAINT-LAMBERT, ETC.
PAR
GASTON MAUGRAS
Avec une héliogravure
Treizième Édition
PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE—6e
1906
Il y a quelques années, le comte de Ludres, ce remarquable érudit, cet esprit charmant, dont tous les lettrés déplorent la perte, nous signalait l'intérêt qu'il y aurait à écrire une histoire intime de la cour de Lorraine pendant le règne du roi Stanislas.
C'est cet ouvrage que nous mettons aujourd'hui sous les yeux du public.
Nous avons décrit de notre mieux les mœurs de cette petite cour simple et bon enfant, en même temps si gaie et si galante; mais au dernier moment il nous vient un scrupule: certaines de nos lectrices ne vont-elles pas s'alarmer de quelques récits un peu vifs, de quelques passages un peu scabreux? Nous les prions instamment de vouloir bien se rappeler que nous sommes en plein dix-huitième siècle, et que les incartades morales qui aujourd'hui blessent nos mœurs plus réservées n'avaient rien qui fût de nature à effaroucher nos ancêtres. Autres temps, autres mœurs.
Du reste, si nous sommes resté fidèle à notre principe de dépeindre en toute sincérité la société dont nous nous occupions sans plus en dissimuler les vilains côtés que les beaux, nous nous sommes efforcé de traiter les sujets délicats dans une langue prudente et chaste, et nous espérons bien ne choquer personne.
Les délicieuses miniatures qui sont en tête de ce volume appartiennent à M. le duc de Mouchy qui, avec une bonne grâce dont nous ne saurions lui témoigner trop de gratitude, a bien voulu nous autoriser à les reproduire.
En dehors des innombrables documents publiés au dix-huitième et au dix-neuvième siècle sur la cour de Lorraine, nous avons eu à notre disposition de très nombreuses pièces inédites. D'abord une volumineuse correspondance de Mme de Boufflers, qui fait partie de notre collection d'autographes; puis les riches documents de la bibliothèque de Nancy, des Archives nationales, des archives du ministère des affaires étrangères et de plusieurs collections particulières. Enfin Mme Morrisson a bien voulu nous communiquer toute la correspondance de Mme du Châtelet et de Saint-Lambert, et nous la prions d'accepter nos plus vifs remerciements.
Mme la comtesse de Beaulaincourt, MM. le prince de Beauvau, le comte de Croze-Lemercier, le comte de Ludres, de Conigliano, nous ont gracieusement ouvert leurs archives. Nous leurs offrons l'expression de nos sentiments très reconnaissants.
Il nous reste encore un devoir non moins agréable à remplir, c'est de remercier bien sincèrement M. Le Brethon, de la Bibliothèque nationale; M. Legrand, des Archives nationales; M. Favier, conservateur de la bibliothèque de Nancy, qui, avec une inépuisable obligeance, nous ont guidé dans nos recherches et ne nous ont pas ménagé leurs précieux conseils.
Les principales sources auxquelles nous avons eu recours, en dehors des différents dépôts publics et de nombreuses archives particulières, sont[ [1]:
Histoire de la réunion de la Lorraine à la France, par le comte d'Haussonville, 4 vol., Michel Lévy, 1860.
Voltaire et la Société au dix-huitième siècle, par Desnoireterres. 8 vol., Paris, Didier, 1871.
La Mère du Chevalier de Boufflers, par M. Meaume. Paris, Techener, 1885.
Mémoires sur Voltaire, par Longchamps. Paris, Béthune et Plon, 1838.
Voltaire et Madame du Châtelet, par Mme de Graffigny. Paris, 1820.
Œuvres complètes de Voltaire. Edition Garnier.
Lettres de Madame du Châtelet, par Asse. Paris, Charpentier, 1878.
Histoire d'une famille de la chevalerie lorraine, par le comte de Ludres. Paris, Champion, 1894.
Souvenirs de la maréchale de Beauvau, par Mme Standish. Paris, Techener, 1872.
Vie de la princesse de Poix, par la vicomtesse de Noailles. Paris, Lahure, 1855.
Correspondance de la comtesse de Sabran et du chevalier de Boufflers. Paris, Plon, 1855.
Mémoires de la Société d'archéologie lorraine.
Mémoires de la Société royale de Nancy.
Mémoires de l'Académie de Stanislas.
Annales de la Société d'émulation des Vosges.
Journal de la Société archéologique du Musée lorrain.
(Dans ces innombrables brochures, nous signalons en particulier les savants articles de MM. Louis Lallement, Meaume, A. Joly, Guerrier de Dumast, Guibal, Saucerotte, Pierrot, Renaud, de Guerle, Druon, etc.)
Description de la Lorraine et du Barrois, par Durival. Nancy, 1774.
Stanislas Leczinski et le troisième traité de Vienne, par Pierre Boyé. Paris, Berger-Levrault, 1898.
La Cour de Lunéville en 1748 et 1749, par Pierre Boyé. Nancy, 1891.
Les Derniers Moments du roi Stanislas, par Pierre Boyé. Nancy, 1898.
Le Royaume de la rue Saint-Honoré, par le marquis Pierre de Ségur. Paris, Calmann Lévy, 1896.
Le Château de Lunéville, par A. Joly. Paris, 1859.
Correspondance de Madame du Deffant et de Madame de Choiseul, par le marquis de Saint-Aulaire. Paris, Calmann Lévy, 1877.
La Reine Marie Leczinska, par M. de Nolhac. 1901.
Mémoires du duc de Richelieu.
Confessions de J.-J. Rousseau.
Journal du duc de Luynes, de Barbier, de Collé, de d'Argenson.
Mémoires de Bachaumont.
Causeries du Lundi, de Sainte-Beuve.
Œuvres complètesde Saint-Lambert;
—— de Boufflers;
—— de Palissot;
—— de Tressan;
—— de Moncrif;
—— de Marmontel;
—— de Voisenon;
—— de Chamfort.
Etc., etc.
LA COUR DE LUNÉVILLE
AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
CHAPITRE PREMIER
LA COUR DE LUNÉVILLE DE 1698 A 1729
Entrée de Léopold à Lunéville.—Joie des habitants.—État de la Lorraine en 1698.—Mariage de Léopold.—Guerre de la succession d'Espagne.—La cour de Lunéville.—M. et Mme de Beauvau-Craon.—Passion de Léopold pour Mme de Craon.—Indignation de la Princesse palatine.—Les jésuites à la cour de Lorraine.—Passion coûteuse de Léopold pour le jeu et la politique.—Accident survenu au prince.—Sa mort.—Son fils François lui succède.
Le 14 mai 1698, la petite cité de Lunéville était en liesse. Au centre des principales places s'élevaient des arcs de triomphe; toutes les maisons étaient ornées de lauriers et de drapeaux; le long des rues, des guirlandes de feuillage et des rangées de sapins, plantés pour la circonstance, donnaient à la ville un air de fête. De toutes parts accouraient les bourgeois organisés en compagnies d'honneur; les habitants de la campagne, revêtus de leurs plus beaux habits, arrivaient des points les plus éloignés et remplissaient les rues du bruit de leur gaieté exubérante. Sur tous les visages se lisaient la satisfaction et le bonheur.
La joie devint du délire lorsqu'on vit s'approcher un somptueux cortège de cavaliers et de carrosses. En tête s'avançait, sur un cheval fringant, le jeune duc de Lorraine, Léopold[ [2], qui reprenait enfin possession de ses États héréditaires, dont sa famille avait été chassée depuis plus de trente ans[ [3].
Le prince, à peine âgé de dix-huit ans, était un élégant cavalier; il possédait le double et incomparable charme de la jeunesse et de la beauté; son regard franc, sympathique, accueillant, séduisait tous les cœurs. De longues acclamations s'élevaient sur son passage; on se pressait autour de lui, on embrassait ses mains; tous les yeux étaient pleins de larmes, mais de larmes de joie et d'espoir.
La noblesse lorraine, accourue en grand nombre, faisait escorte à son souverain, et la vue de tous ces brillants seigneurs surexcitait encore l'enthousiasme populaire.
Léopold n'avait rien négligé de ce qui pouvait frapper l'imagination de ses sujets et le grandir à leurs yeux. Outre des carrosses magnifiques, un nombreux domestique, des meubles somptueux, il s'était fait suivre des trophées que, malgré son jeune âge, il avait déjà conquis sur les Turcs[ [4]. L'admiration fut générale quand on vit défiler ces délicieux petits chevaux arabes si vifs et si légers, tenus en main par des heiduques. Mais l'émerveillement n'eut plus de bornes quand parut une longue suite d'animaux bizarres et complètement inconnus en Lorraine; on les montrait du doigt, on chuchotait leur nom; on ne se lassait pas d'admirer ces étranges et somptueux «chameaux», tous brillamment caparaçonnés et conduits par des prisonniers arabes[ [5].
La satisfaction des Lorrains, en retrouvant un prince de la famille qui régnait sur eux depuis tant d'années, fut sans bornes, et ils la manifestèrent par des témoignages irrécusables[ [6].
On comprendra mieux les acclamations enthousiastes qui accueillirent Léopold lorsqu'on saura à quel degré de misère et de détresse était tombé ce malheureux pays.
Depuis soixante-dix ans la Lorraine était pour ainsi dire le champ clos que se disputaient et s'arrachaient successivement les Allemands, les Français, les Suédois.
Opprimée, pillée, rançonnée par les uns et par les autres, suivant les hasards de la guerre, cette province, jadis riche et prospère, offrait le tableau le plus lamentable. Ce n'était partout que viols, assassinats, incendies, destruction, ruine; livrées à une soldatesque effrénée, les villes avaient été saccagées, les campagnes dévastées. Les infortunés habitants avaient fini par chercher un refuge dans les forêts qui couvraient le pays; ils y vivaient relativement à l'abri, mais réduits à l'état de véritables bêtes sauvages et dans une misère que l'on peut deviner.
La famine, la peste étaient venues s'ajouter aux douleurs de l'occupation étrangère et achever cette œuvre de désolation[ [7].
Ce peuple infortuné était menacé d'un anéantissement complet[ [8]. On peut aisément supposer la joie que lui fit éprouver la conclusion de la paix.
Le retour de la Lorraine à un prince de la vieille famille ducale donnait à tous l'espoir de jours meilleurs. On se réjouissait d'échapper enfin à une longue oppression et à une odieuse tyrannie. Comme au sortir d'un affreux cauchemar, les Lorrains oubliaient presque l'horreur des maux qui les avaient frappés pour ne songer qu'à l'avenir, et ils manifestaient leur bonheur et leur confiance par une gaieté délirante.
Léopold ne démentit pas les espérances que ses sujets avaient fondées sur lui. Malgré sa jeunesse, il s'occupa activement de rendre le bien-être et la prospérité à la Lorraine; il rebâtit les villes et les villages, rappela les habitants, fit venir des étrangers, repeupla les campagnes, encouragea l'agriculture, l'industrie, le commerce, et il mérita bientôt le nom glorieux de restaurateur de la patrie.
Neveu de l'Empereur, Léopold voulut l'être également du roi de France. L'année qui suivit son retour, le 12 octobre 1698, le jeune duc épousait la nièce de Louis XIV, Élisabeth-Charlotte d'Orléans, fille de Monsieur et de sa seconde femme, la Princesse palatine de Bavière. C'était une princesse douce, aimante, honnête, mais laide, avec une figure longue et de gros yeux à fleur de tête. La jeune duchesse fut reçue par ses nouveaux sujets avec le plus vif empressement. Cette fois, ce fut à Nancy, délivrée enfin des troupes françaises, que Léopold et son épouse firent leur entrée triomphale[ [9].
Le duc de Lorraine possédait non seulement toutes les qualités d'intelligence nécessaires pour rendre la prospérité à ses États, mais il avait aussi tout ce qu'il fallait pour se faire adorer. Son commerce était des plus agréables et des plus sûrs; il n'avait aucune morgue, et sa douceur, sa bonne grâce, sa générosité étaient extrêmes; il traitait ses sujets comme des amis. Bien loin d'imiter la rigide étiquette de Versailles ou celle de Vienne, où il avait passé tant d'années, il s'efforça de faire de la cour de Lorraine une cour familiale, et d'y admettre ses sujets pour leur en faire partager les plaisirs. Il conviait aux bals et aux spectacles de la cour, voire même aux dîners, les bourgeois de Nancy ou de Lunéville, et il poussait la gracieuseté jusqu'à envoyer à ses invités ses propres carrosses.
La duchesse n'était pas moins populaire que son mari; elle était d'une grande affabilité envers tous, elle visitait les simples bourgeois et causait volontiers en patois avec les paysans.
Malheureusement, la tranquillité du jeune duc ne devait pas être de longue durée.
En 1700, la France, l'Angleterre et les Provinces-Unies se mirent d'accord pour partager à l'amiable la succession éventuelle du roi d'Espagne, Charles II. Entre autres territoires, le dauphin, fils aîné de Louis XIV, recevait dans sa part le duché de Milan; mais il était convenu qu'il l'échangerait contre le duché de Lorraine, si Léopold y consentait.
M. de Callières fut chargé par Louis XIV d'obtenir l'adhésion du prince; on lui donnait vingt-quatre heures pour se décider.
Le duc, poussé par la nécessité, séduit aussi peut-être par l'idée de gouverner un jour une province plus considérable et moins exposée que la Lorraine, se résigna, et il signa, le 16 juin 1700, le traité qui le dépossédait de ses États et lui attribuait le duché de Milan à la mort de Charles II. A partir de ce moment, un résident français séjourna à la cour de Lorraine: ce fut M. d'Audiffret.
Un événement inattendu vint bouleverser toutes ces combinaisons si savamment élaborées.
Charles II mourut, mais après avoir fait un testament en faveur du duc d'Anjou. Louis XIV accepta, et le duc d'Anjou fut proclamé roi d'Espagne sous le nom de Philippe V.
Le roi d'Angleterre et l'Empereur, furieux d'avoir été joués, du moins ils le croyaient, préparèrent une formidable coalition contre la France. Léopold et ses sujets virent avec terreur que la Lorraine allait de nouveau servir de champ clos aux luttes acharnées de la France et de l'Empire.
Donc la guerre de la succession d'Espagne s'ouvre; la Lorraine se trouve cernée par les armées françaises et impériales. C'est en vain que Léopold proclame la neutralité du pays et demande qu'on la respecte: l'Empereur refuse de s'y engager.
Louis XIV de son côté prétend que la neutralité a été violée et il ordonne à une armée française d'occuper Nancy. A cette nouvelle, Léopold déclara qu'il ne ferait pas de résistance, mais qu'il cédait uniquement à la force. Il se déroba aux adieux de ses sujets consternés et il partit au milieu de la nuit, ainsi que la duchesse: tous deux gagnèrent Lunéville par des sentiers de montagne.
Le 1er décembre 1702, les troupes françaises entraient à Nancy.
Cependant, la fuite forcée du duc et de son épouse avait soulevé une véritable indignation en Europe: les généraux des deux armées belligérantes reçurent l'ordre de respecter à l'avenir la neutralité de la Lorraine.
Louis XIV néanmoins refusa, malgré les plus pressantes sollicitations, de retirer ses troupes de Nancy. Le duc de Lorraine répondit alors fièrement qu'il ne rentrerait jamais dans sa capitale tant qu'un soldat français en foulerait le sol.
A Lunéville, il n'y avait pas de château. Léopold et la duchesse avaient dû s'installer dans une vieille maison, triste, froide et délabrée, et s'y accommoder de leur mieux.
Toutes les grandes familles lorraines, les ministres étrangers, les avaient suivis. Chacun s'était établi comme il pouvait; on avait campé d'abord; puis, peu à peu, l'on avait organisé des installations plus confortables et plus pratiques.
Quand le duc vit que son exil menaçait de se prolonger fort longtemps, il se décida à faire élever une demeure digne de son rang. Il fit donc bâtir, sur l'emplacement de l'ancien château de Henri II, un vaste et beau palais où il put, non seulement se loger convenablement avec les siens, mais encore recevoir sa cour et donner des fêtes. De superbes jardins entouraient la demeure princière.
Peu à peu on s'habitua à l'exil, au malheur des temps, et la vie reprit son cours.
Désormais à l'abri des maux de la guerre, Léopold voulut faire profiter ses sujets du calme inattendu dont ils jouissaient au milieu de la conflagration universelle. Il s'efforça de développer le commerce, l'industrie, les arts, les belles-lettres, et il y réussit à merveille.
En même temps, l'intimité de la petite cour avait grandi; on se voyait sans cesse et non sans charme. Pendant qu'à Versailles tout s'assombrissait, à Lunéville, au contraire, la vie devenait chaque jour plus agréable; on n'avait plus que des sujets de joie et de gaieté. Le prince était jeune, beau, chevaleresque; il était galant et empressé auprès des femmes; il aimait le plaisir; son frère, l'évêque d'Osnabrück, plus jeune encore, et qui en ce moment se trouvait en séjour à Lunéville, n'était pas moins ardent: la cour se mit à l'unisson. Ce ne furent bientôt plus que jeux, soupers, bals, mascarades, représentations théâtrales, etc. Les fêtes succédaient aux fêtes sans interruption.
Deux dames se partageaient alors la faveur du duc et de son frère: Léopold était devenu amoureux fou de la belle comtesse de Beauvau-Craon, et le prince Charles de Lorraine manifestait la plus violente passion pour la marquise de Lunati-Visconti.
De la seconde, nous ne parlerons presque pas puisqu'elle n'est appelée à jouer aucun rôle dans notre récit. La première, au contraire, fut la mère de notre héroïne, et, à ce titre, nous lui devons une courte biographie.
Il y avait à la cour de Lorraine une famille de Beauvau-Craon, originaire du Maine et alliée à la maison de Bourbon[ [10]. M. de Beauvau-Craon, le père, remplissait la charge de capitaine des gardes de Son Altesse. Son fils, Marc de Beauvau[ [11], occupait les fonctions de chambellan; il avait épousé, le 16 septembre 1704, Anne-Marguerite de Ligniville[ [12], fille d'Antoinette de Boussy et de Melchior de Ligniville, comte du Saint-Empire, maréchal de Lorraine, qui appartenait à tout ce qu'il y avait de plus ancien et de plus élevé dans la noblesse du pays. La jeune femme, à peine âgée de dix-huit ans, fut nommée dame d'honneur de la duchesse, puis plus tard surintendante de sa maison.
M. de Craon, s'il faut en croire les contemporains, était l'un des hommes les plus aimables et les plus spirituels de son époque. Magnifique, noble avec aisance, l'esprit élevé, le cœur grand, de rapports faciles, excellent administrateur, il possédait encore beaucoup de jugement et de bon sens. Son esprit, ses connaissances, sa gaieté naturelle rendaient sa conversation charmante; il prit bientôt sur l'esprit du duc de Lorraine une très grande influence et il devint son intime ami.
Mais Mme de Craon était délicieuse, séduisante au possible, belle à ravir; le duc ne put rester insensible à tant de charmes et, à mesure que son intimité augmentait avec le mari, elle augmentait également avec la femme. Bientôt, à la petite cour de Lunéville, personne ne put se faire d'illusion: le duc, épris au dernier point, ne dissimulait plus rien de ses sentiments intimes.
Quant au mari, soit qu'il fût aveugle, soit qu'il se piquât de philosophie, soit qu'il fût simplement de son temps et attachât peu d'importance à ce qu'on considérait en général comme pure peccadille, il acceptait tout et voulait tout ignorer; il poussait même la discrétion jusqu'à se retirer dès que le prince se faisait annoncer chez sa femme, ce qui avait lieu tous les jours. Il arrivait souvent à Léopold de passer la journée entière chez Mme de Craon et d'y faire toute sa correspondance, de façon qu'elle était informée de ses intentions les plus secrètes.
Le jardin de l'hôtel de Craon était situé en façade sur le parc même du château; une porte de communication reliait le parc au jardin de l'hôtel, de telle sorte qu'il n'était pas nécessaire de passer par la ville et que rien n'était plus facile que de se rendre de fréquentes visites sans éveiller l'attention.
L'on se tromperait étrangement si l'on s'imaginait que cet incident avait amené la plus légère altération dans l'intimité de M. et de Mme de Craon. Ils avaient été passionnément épris l'un de l'autre à l'époque de leur mariage; l'attachement ouvertement manifesté de Léopold pour Mme de Craon ne put pas les désunir. Rien ne vint troubler la sérénité de leurs rapports et leur mutuelle affection; ils continuèrent à vivre dans la plus étroite amitié et avec les plus grands égards, et cette douce intimité dura un demi-siècle.
Nous n'ignorons pas que notre assertion paraîtra bizarre à plus d'un lecteur et fortement invraisemblable. Il en fut ainsi cependant. Nous sommes trop respectueux de la vérité pour ne pas dire ce qui fut, quelque surprenant que cela puisse paraître, étant données nos idées actuelles.
Mme de Craon, du reste, n'était pas une femme ordinaire, et le charme de son esprit aussi bien que sa rare beauté expliquent la passion violente qu'elle avait inspirée à Léopold.
Sans être régulièrement belle, elle passait cependant pour la plus jolie femme de son temps. Elle avait une taille divine, une fraîcheur de teint incomparable, la peau très blanche, une bouche et des dents admirables; elle séduisait au plus haut point. Ni l'âge ni les maternités fréquentes ne purent avoir raison de ses attraits; à cinquante ans, elle était presque aussi fraîche, aussi jolie, aussi désirable que dans sa toute jeunesse.
Son esprit vif, prime-sautier, accueillant, charmait dès le premier abord; mais on découvrait bientôt chez elle une volonté très ferme et de rares qualités d'intelligence. Son humeur cependant ne passait pas pour être des plus égales, et l'on prétend que ceux qui l'entouraient avaient quelquefois à souffrir d'injustes boutades. «On appelle cette dame, qui n'est point aimée, le battant l'œil, écrit M. d'Audiffret, parce qu'elle est souvent de mauvaise humeur.»
Telle est la femme que pendant près de vingt-cinq ans le duc Léopold adora à peu près uniquement.
La passion de Mme de Craon pour le prince n'était pas moins vive que celle qu'il éprouvait pour elle; elle l'aimait passionnément. En 1718, il eut une fluxion de poitrine des plus graves, et on le crut perdu. Mme de Craon en fut si bouleversée et dans un tel désespoir qu'elle eut un transport au cerveau dont elle faillit mourir.
A cette époque, comme de nos jours, une passion réciproque si profonde, si longue, si immuable, passait peut-être pour regrettable; mais on ne pouvait s'empêcher de la trouver touchante, et elle inspirait toujours le respect, souvent l'admiration, quelquefois l'envie.
Parmi les contemporains, personne ne s'avisa de blâmer Mme de Craon, et elle vécut toute sa vie entourée d'hommages et de la considération de tous.
Cependant, le jeune prince amoureux ne savait qu'imaginer pour charmer sa belle maîtresse; la cour en profitait, les réjouissances étaient incessantes. La joie n'était troublée que par les querelles et les jalousies de Mme de Craon et de Mme de Lunati.
Ces deux dames naturellement se détestaient cordialement; les scènes entre elles étaient journalières et il en résultait souvent entre les deux frères les plus pénibles discussions. Léopold se faisait l'écho du chapitre d'Osnabrück qui réclamait son évêque, se plaignait qu'il mangeât son revenu hors du pays, qu'il se compromît par une galanterie publique et «dont toute l'Allemagne était informée»; mais le prince Charles restait sourd à toutes les remontrances, il s'entêtait à rester en Lorraine et à se ruiner pour Mme de Lunati.
Enfin, il finit par céder aux objurgations de son chapitre et il quitta la Lorraine. Les deux frères se séparèrent le cœur plein d'aigreur, Léopold ne pouvant pardonner au prince Charles ses procédés pour la favorite et les plaisanteries qu'il s'était permises sur son compte. Après le départ de l'évêque la cour retrouva un peu de calme et de tranquillité.
Le traité d'Utrecht, en 1712, termina la guerre de la succession d'Espagne et amena la cessation des hostilités.
Les troupes françaises quittèrent Nancy et Léopold put enfin rentrer dans sa capitale. Mais il n'y eut rien de changé dans son existence; il continua à Nancy les habitudes contractées à Lunéville; les fêtes et les galanteries reprirent de plus belle.
Le duc, épris plus que jamais, ne craignait pas de taquiner la muse en l'honneur de la maîtresse bien-aimée; il lui a adressé de nombreuses pièces de vers qui nous ont été conservées[ [13]. Elles sont, il faut l'avouer, plus médiocres les unes que les autres, et la forme en est aussi pitoyable que le fond; le pauvre prince avait plus de bonne volonté que de talent. Nous ne citerons qu'une seule de ces pénibles élucubrations, celle où il manifeste sans ambages les sentiments éternels qu'il a voués à Mme de Craon.
L'HOROSCOPE
Je n'avais garde, Iris, de ne vous aimer pas;
Je ne m'étonne plus de mon amour extrême.
Le ciel, dès ma naissance même,
Promit mon cœur à vos appas.
Un astrologue expert dans les choses futures
Voulut en ce moment prévoir mes aventures.
Des planètes alors les aspects étaient dous,
Et les conjonctions heureuses.
Mon berceau fut le rendez-vous
Des influences amoureuses.
Vénus et Jupiter y versaient tour à tour
Tant de quintescence d'amour
Que même un œil mortel eût pu la voir descendre.
De leur trop de vertu qui pouvait me défendre?
Hélas! je ne faisais que de venir au jour;
Qu'ils prenaient bien leur temps pour nous faire un cœur tendre!
Quand de mon amour fatal
L'astrologue d'abord fit le plan général;
Il le trouva des moins considérables.
Je ne devais ni forcer bastions,
Ni décider procès, ni gagner millions,
Mais aimer des objets aimables;
Offrir des vœux quelquefois bien reçus,
Éprouver les amours coquets ou véritables,
Donner mon cœur, le reprendre et rien de plus.
Alors l'astrologue s'écrie:
Le joli garçon que voilà!
La charmante petite vie
Que le ciel lui destine là!
Mais quand dans le détail il entra davantage,
Il vit qu'encore enfant je scavais de ma foi
A deux beaux yeux faire un si prompt hommage
Que mon premier amour et moi
Nous étions presque du même âge.
D'autres amours après s'emparaient de mon cœur;
La force et la durée en était inégale,
Et l'on ne distinguait, par aucun intervalle,
Un amour et son successeur.
Ce n'étaient jusque-là que des préliminaires;
Le ciel avait paru d'abord,
Par un essai des passions légères,
Jouer seulement sur mon sort.
Mais quel amour, o dieus, quel amour prend la place
De ceux qui l'avaient précédé!
Fuyez et dans mon cœur ne laissez point de trace.
Celui qui se rendait maître de mon destin
Du reste de ma vie occupait l'étendue.
L'astrologue avait beau porter au loin sa vue,
Il n'en découvrait point la fin.
Quoi! disait-il, presqu'en versant des larmes,
Ce pauvre enfant que je croyais heureux,
Des volages amours va-t-il perdre les charmes!
Quoi, pour toujours va-t-il être amoureus!
Non, non, il faut que je m'applique
A voir encor l'affaire de plus près.
Alors il met sur nouveaux frais
Toutes ses règles en pratique;
D'un œil plus attentif il observe le cours
Et des fixes et des planètes.
Dans tous les coins du ciel promène ses lunettes,
Retrace des calculs qui n'étaient pas trop courts.
Et puis quand il eut fait cent choses déjà faites,
Il vit que j'aimais pour toujours.
Malgré sa passion et ses serments, Léopold manifestait de temps à autre des velléités d'indépendance. Mais la favorite n'entendait pas raillerie sur ce chapitre.
La jeune duchesse de Mantoue étant venue à Lunéville, le prince lui témoigna beaucoup d'égards; Mme de Craon fut aussitôt d'une humeur exécrable; elle bouda pendant trois jours avec «des airs de hauteur étonnante». Le duc affolé faisait retomber sur son entourage son inquiétude et son chagrin. «Le bon prince, écrit M. d'Audiffret, est dans un embarras qui lui est ordinaire lorsque la dame est de mauvaise humeur. Il ne fait pas bon auprès de lui dans ces temps d'orage. Le caractère allemand se montre tout au naturel et personne n'en est exempt.» Pour rentrer en grâce auprès de l'altière maîtresse, il dut faire amende honorable, et promettre que Mme de Mantoue ne reviendrait plus à la cour.
Une autre fois, la crise fut plus sérieuse encore. Léopold avait remarqué une demoiselle d'Agencourt; des relations s'étaient secrètement établies entre eux, si bien qu'au bout de peu de temps il fut urgent d'en cacher les suites. On chercha, comme de juste, à marier la jeune imprudente, et un certain marquis de Spada fut choisi pour masquer la faute. L'heureux époux ne fut pas sans se douter de son malheur, car il trouva un jour sur le lit de sa femme un bouton qu'il reconnut être de la veste du prince.
L'aventure cependant fut ébruitée; Mme de Craon, indignée, ferma sa porte au duc, et c'est en vain qu'il lui adressa des lettres remplies de supplications et de remords. Léopold désespéré exila Mme de Spada et son mari, et il leur accorda comme dédommagement une terre de 2,000 livres de rente près de Saint-Mihiel. Il finit par obtenir son pardon; mais, à la suite de cette infidélité, Mme de Craon eut plusieurs accès de fièvre des plus violents. Le prince très alarmé ne quitta pas un seul instant son chevet, et la porte fut fermée pour tout le monde. «C'est pitié, Monseigneur, que tout ce qu'on voit et tout ce qu'on fait en cette cour, écrit M. d'Audiffret. Le duc de Lorraine n'est occupé que de son amour; Mme de Craon lui fait faire tout ce qu'elle veut et le mène bon train.»
La liaison publique du duc avec Mme de Craon ne laissait pas la duchesse de Lorraine indifférente; mais elle supportait son malheur avec beaucoup de dignité. Par douceur de caractère et aussi par égard pour son mari, elle feignait d'ignorer sa conduite; elle en souffrait beaucoup cependant, car elle aimait Léopold tendrement. Quand la mesure était comble et le chagrin trop vif, c'était son confesseur qui était chargé de la calmer et comme elle avait une nature douce et aimante, quelques bonnes paroles de son mari la consolaient et l'apaisaient. On cite d'elle, cependant, ce mot sur la favorite: «Ah! la coquine! son cotillon l'a bien servie!»
Sa mère, la Princesse palatine, était tenue fort exactement au courant de ce qui se passait à la cour de Lunéville: «C'est une malédiction que ces affreuses maîtresses, écrit-elle; partout elles causent du malheur; elles sont possédées du démon. Mme de Craon et son mari rongent le prince jusqu'à la chemise!»
Dès qu'il est question de M. de Craon, elle se laisse entraîner aux plus violentes injures: «C'est le plus grand coquin qu'on puisse trouver, un misérable et faux personnage, un vilain c...! etc.» Telles sont les moindres aménités dont elle use à son égard.
Avec sa rude franchise de langage, la princesse ne cache rien de ses impressions et de sa colère. Elle écrit le 7 septembre 1717: «Je crois que la guenipe qui est maîtresse du duc de Lorraine lui a donné un philtre, comme a fait la Neidschin à l'électeur de Saxe; car, lorsqu'il ne la voit pas, il est trempé d'une sueur froide, et, pour que le c... de mari reste tranquille et calme, le duc fait tout ce qu'il veut[ [14].»
En femme pratique, la Palatine trouve que sa fille pourrait encore prendre son parti quant à l'affection de son mari; mais ce qui la révolte, ce qui la met hors d'elle, ce sont les dépenses folles du prince pour Mme de Craon et ses enfants, dépenses qui ruinent les enfants légitimes.
Le prince, en effet, ne se contentait pas d'offrir à sa maîtresse des fêtes coûteuses et de riches présents; il comblait encore ses enfants d'honneurs et de bénéfices, il dotait richement ses filles. En agissant ainsi et en leur témoignant une affection presque paternelle, il savait probablement ce qu'il faisait; mais la duchesse de Lorraine ressentait douloureusement cette préférence. Malgré sa douceur elle écrit amèrement: «Il n'y a point de rois qui aient fait à leurs favoris une plus belle fortune... L'on songe à établir cette race sans songer à la sienne propre!»
Il n'est pas douteux que le prince de Craon n'ait été l'objet des plus grandes libéralités du duc de Lorraine; outre les titres et les honneurs, il recevait sans cesse des bénéfices, des donations de terre, tant et si bien qu'il jouit bientôt de revenus considérables.
Naturellement, ces faveurs excitaient la jalousie des autres courtisans et l'on attribuait aux motifs les moins nobles les générosités du prince. Leur cause était cependant des plus simples. M. de Craon remplissait en réalité auprès de Léopold les fonctions de premier ministre, et il s'en acquittait à son entière satisfaction. Quoi d'étonnant à ce que Léopold récompensât par des titres et des donations les éminents services de son ministre? Il n'est pas besoin de chercher une autre explication, celle-là suffit et amplement[ [15].
S'il est vrai, comme on le répète volontiers, que les ménages particulièrement bien vus de la Providence ont beaucoup d'enfants, il était impossible d'être plus favorisé sous ce rapport que M. et Mme de Craon.
De 1704 à 1730, la princesse eut vingt enfants, sans que ces maternités répétées nuisissent en rien à la passion qu'elle avait inspirée à Léopold[ [16].
En 1718, le duc et la duchesse de Lorraine firent un voyage à Paris; ils logèrent chez le duc d'Orléans au Palais-Royal. Le prince s'était naturellement fait accompagner de l'inséparable ménage, et la duchesse d'Orléans put voir enfin cette femme qui lui causait tant de soucis. Elle fut obligée de rendre hommage à sa beauté et à sa bonne tenue: «Elle a fort bonne mine, dit-elle, et un air modeste qui plaît... Elle rit d'une façon charmante et elle se conduit vis-à-vis de ma fille avec beaucoup de politesse et d'égards. Si sa conduite était sous les autres rapports aussi exempte de blâme, il n'y aurait rien à dire contre elle.»
En même temps, elle est obligée d'avouer que sa fille a beaucoup enlaidi: «Elle a un vilain nez camus, dit-elle; ses yeux se sont cernés, sa peau est devenue affreuse.» Devant ce portrait, on ne s'explique que trop bien les préférences de Léopold.
La duchesse d'Orléans, qui ne cesse de surveiller les deux amants, reste stupéfaite de la passion du prince, de sa violence, qui lui fait perdre tout sentiment, qui l'absorbe au point de lui faire tout oublier. Il veut cacher son amour, et, plus il veut qu'il soit ignoré, plus on le remarque. Quand Mme de Craon n'est pas là, le duc est inquiet, regarde toujours du côté de la porte; quand elle entre dans la chambre, sa figure change, il rit, il est tranquille. Puis au bout d'un instant, lorsqu'on croit qu'il va regarder devant lui, sa tête se tourne sur ses épaules, et ses yeux restent fixés sur Mme de Craon. «C'est un drôle de spectacle», dit-elle; mais elle avoue qu'on ne peut être plus épris d'une femme que le prince ne l'est de «la Craon» et qu'il a pour elle la plus grande passion qui soit possible.
La favorite, du reste, était loin de manifester pour le prince la même admiration et la même déférence: «Elle traite le duc de haut en bas, écrit Mme d'Orléans, comme si c'était elle qui fût duchesse de Lorraine et lui M. de Ligniville.»
Les Pères jésuites qui résidaient à la cour de Lorraine et qui étaient les confesseurs du souverain s'efforçaient de faire croire à l'innocence des rapports du prince et de Mme de Craon. A les entendre, il n'existait entre eux qu'une pure amitié et il fallait avoir l'esprit bien mal fait pour soupçonner un autre sentiment. Le Père de Lignères, confesseur de la duchesse d'Orléans, fut chargé par ses confrères de Nancy de persuader à sa pénitente cette bienveillante interprétation. Mais la duchesse le reçut de main de maître. Il faut l'entendre raconter elle-même l'incident:
«Mon confesseur s'est donné toutes les peines du monde pour me faire croire qu'il ne se passe pas le moindre mal entre le duc de Lorraine et Mme de Craon. Je lui ai répondu: «Mon Père, tenez ces discours dans votre couvent, à vos moines qui ne voient le monde que par le trou d'une bouteille; mais ne dites jamais ces choses-là aux gens de la cour. Nous savons trop que quand un jeune prince très amoureux est dans une cour où il est le maître, quand il est avec une femme jeune et belle vingt-quatre heures, qu'il n'y est pas pour enfiler des perles, surtout quand le mari se lève et s'en va sitôt que le prince arrive... Ainsi, si vous croyez sauver vos Pères jésuites qui sont les confesseurs, vous vous trompez beaucoup, car tout le monde voit qu'ils tolèrent le double adultère...»
Le Père de Lignères, abasourdi par cette sortie, baissa la tête et se le tint pour dit.
Quant à la duchesse, elle ajoute:
«Tous les jésuites veulent que l'on tienne leur ordre pour parfait et sans tache; voilà pourquoi ils cherchent à excuser tout ce qui se passe aux cours où l'un des leurs est confesseur. Aussi j'ai dit au mien, sans ménagement: «Ce qui se passe à Lunéville est inexcusable... C'est là un adultère public, et plus souvent ils feront approcher de la sainte table le duc et sa maîtresse, plus grand sera le scandale.» (26 mars 1719.)
Léopold avait de nombreux sujets de dépenses: d'abord il était joueur enragé, et cette malheureuse passion lui coûtait beaucoup d'argent; il lui arriva en deux fois de perdre plus de deux millions. Il est vrai que, quand il était par trop malheureux au jeu, il avait trouvé un moyen fort ingénieux de se libérer: il ne payait pas. C'est en vain que ses adversaires lui faisaient observer respectueusement qu'eux avaient payé lorsqu'ils avaient perdu; Léopold faisait la sourde oreille et continuait à jouer sur parole jusqu'à ce que la chance eût tourné en sa faveur. Ce jeu effréné dura toute sa vie.
Le prince avait encore une autre passion très coûteuse, la politique. Il avait de grandes ambitions et prétendait un jour ou l'autre jouer un rôle en Europe. Pour y parvenir, il entretenait un peu partout des émissaires, négociait sous le manteau de la cheminée, achetait des consciences, intriguaillait à Vienne, en Hollande, un peu partout. Tout ce commerce lui coûtait fort cher, sans qu'il soit arrivé jamais à un bien brillant résultat.
Mais s'il n'obtint rien pour lui, il fut plus heureux pour son fils François. Son rêve était de le marier à la fille aînée de l'Empereur, l'archiduchesse Marie-Thérèse. Dans ce but, en 1723, il envoya le jeune prince, alors âgé de quatorze ans, faire un séjour à la cour de Vienne; il le fit accompagner par M. de Craon pour le surveiller et surtout pour le diriger de façon à lui faciliter le mariage si ardemment souhaité.
François reçut à Vienne un accueil enthousiaste; grâce aux habiles manœuvres de M. de Craon, il y fut bientôt considéré comme l'héritier de l'Empire, Charles VI n'ayant pas d'enfant mâle, et il s'y établit définitivement.
Le jeu et la politique absorbaient donc des sommes considérables. Le duc avait beau créer des impôts et pressurer son peuple pour subvenir à ses prodigalités, il devenait chaque jour plus besogneux; il en était arrivé à être criblé de dettes et à emprunter à tout le monde. Les pensions n'étaient plus payées; on devait trois quartiers aux officiers du prince, deux années aux domestiques. C'était lamentable; c'était la ruine prochaine et inévitable.
Léopold ne paraissait pas s'en soucier et il continuait gaiement sa vie, lorsqu'une catastrophe imprévue vint en interrompre brusquement le cours.
En mars 1729, le prince se rendit au Mesnil avec M. de Craon pour visiter un château que ce dernier faisait construire. En voulant franchir un ruisseau, Léopold, qui était assez gros, glissa, et il tomba à l'eau; non seulement il prit froid, mais il se blessa très sérieusement au ventre. Le lendemain, il était atteint d'une fluxion de poitrine et, de plus, sa blessure s'envenimait. Au bout de peu de jours, le délire le prit et on ne put garder d'illusions sur la gravité de la situation. Le malade était poursuivi par l'idée fixe de se rendre chez Mme de Craon, et il demandait sans cesse ses porteurs pour l'y conduire.
A son lit de mort, il eut encore une pensée touchante pour celle qui avait tant contribué à l'agrément de sa vie; il employa le peu de forces qui lui restaient à écrire à la duchesse de Lorraine pour lui recommander M. et Mme de Craon.
Le malheureux prince succomba le 27 mars 1729, à cinq heures et demie du soir, après cinq jours de maladie: «Je suis extrêmement touché de la mort du prince, écrit pompeusement d'Audiffret, et j'ose assurer que c'est une perte irréparable pour ses sujets. L'on a eu la consolation qu'il est mort en héros chrétien.»
Mme de Craon éprouva le plus violent désespoir de la mort de l'homme qu'elle aimait si passionnément; elle voulut dominer sa douleur et la dissimuler, mais elle n'y put parvenir et tomba à son tour dangereusement malade.
Par son testament, Léopold avait composé avec MM. de Craon, de Lixin et le président Lefèvre, un conseil de régence dont la duchesse était exclue. Le testament fut cassé, la duchesse douairière nommée régente et libre de désigner à sa guise les membres du conseil.
Tout le monde s'attendait pour les Craon à une véritable persécution; on était convaincu que la duchesse allait enfin se venger de ses longues années de souffrance et de patience. Il n'en fut rien. Soit générosité naturelle, soit qu'elle eût égard à la lettre de son mari mourant, la duchesse ne prit aucune mesure contre les favoris du duc; elle se contenta de suspendre M. de Craon de ses fonctions de grand écuyer.
Léopold avait laissé le trésor dans un état déplorable; non seulement les caisses étaient vides, mais les dettes s'élevaient à plus de 14 millions. «Les revenus sont dissipés deux ans d'avance, écrit d'Audiffret; c'est le chaos.»
Le conseil de régence dut prendre des mesures pour atténuer les dilapidations du duc. Il ordonna que toutes les portions aliénées du domaine feraient retour à l'État; que les terres achetées par l'État et données à des particuliers seraient restituées en nature ou en argent, etc. Ces mesures étaient surtout dirigées contre le prince de Craon.
Ce dernier non seulement les accepta avec bonne grâce; mais il avait été au-devant en déclarant que tenant tous ses biens du prince seul, il ne les garderait que s'il plaisait à son souverain. Il se soumit si complaisamment à toutes les restitutions qu'on exigeait de lui que ses ennemis eux-mêmes en furent surpris et désarmés. Cette attitude si noble, et qui était la meilleure des réponses à ceux qui l'accusaient de bas calculs, lui valut l'estime et l'affection de tous, et il conserva en Lorraine et à la nouvelle cour une situation considérable.
En apprenant la mort de son père, le duc François avait quitté Vienne aussitôt, et il était accouru à Nancy où il fut proclamé sous le nom de François III.
La vue du nouveau souverain causa une déception générale: «On l'avait connu à quatorze ans remarquablement étourdi et turbulent, écrit le comte de Ludres, et on se trouvait en présence d'un pédagogue allemand. Ce jeune homme de vingt ans s'était affublé d'une longue perruque à l'allemande, d'un grand justaucorps serré à la taille, et il n'y avait en France que les vieillards qui portaient encore ce costume datant du grand roi[ [17].»
François déplut à ses sujets. Son germanisme et son air dédaigneux, si différent de l'affabilité de son père, éloignèrent de lui non seulement le peuple, mais aussi la noblesse. Il vécut à l'écart avec quelques amis amenés de Vienne, et sans cette confiance et cette touchante familiarité qui avaient toujours existé entre les Lorrains et leurs princes.
Le séjour du jeune duc en Lorraine ne modifiait en rien, du reste, les projets de l'Empereur à son égard, et la main de Marie-Thérèse lui était toujours destinée.
CHAPITRE II
(1729-1737)
Les enfants de M. et de Mme de Craon.—Leur établissement.—Les chapitres nobles de Lorraine.—Catherine de Beauvau-Craon.—Son enfance.—Sa vie au couvent.—Son mariage avec le marquis de Boufflers.—Stanislas Leczinski, roi de Pologne.—Il est nommé duc de Lorraine.—Sa cour à Meudon.—La duchesse régente de Lorraine quitte Lunéville.—Désespoir de ses sujets.
Si nous nous sommes étendu un peu longuement sur le règne du duc Léopold et sur ses relations avec Mme de Craon, c'est que nous avons voulu montrer dans quelle famille fut élevée notre principale héroïne, quels exemples elle eut sous les yeux, et quelle était la société qui gravitait autour d'elle. Pour juger sainement Mme de Boufflers, il était de toute justice de montrer sa famille, le milieu dans lequel elle avait vécu pendant les longues années de son enfance, pendant les années où les impressions sont si vives et laissent dans l'âme des traces si profondes. Si nous la voyons plus tard manifester une grande indépendance morale et une rare liberté d'allure, nous l'excuserons plus facilement en nous disant qu'il y avait chez elle une question d'atavisme et que, du reste, elle ne vivait pas autrement que beaucoup de femmes de son époque.
Tous les enfants de M. de Craon se distinguèrent par un caractère heureux et un esprit original. On aurait pu dire au dix-huitième siècle l'esprit des Beauvau, comme on disait au siècle précédent l'esprit des Mortemart[ [18].
Le fils aîné de M. de Craon, Nicolas-Simon-Jude, né en 1710, avait été nommé en 1718 à la survivance de la charge de grand écuyer de Lorraine. Mais, lorsqu'il eut atteint l'âge de 21 ans, il abandonna ses dignités et sa fortune pour se consacrer à Dieu. Il venait de recevoir les ordres sacrés lorsqu'il mourut malheureusement à Rome, de la petite vérole, en 1734.
Le second fils, François-Vincent-Marc, né en 1713, avait été, dès son enfance, destiné à l'Église; il fut nommé en 1718, c'est-à-dire à l'âge de cinq ans, primat de Lorraine. C'était un bénéfice de 40,000 livres de rente; il n'y avait nulle fonction attachée à cette dignité si ce n'est d'officier à certaines grandes fêtes de l'année.
Le droit d'aînesse se trouva ainsi passer au troisième fils, Charles-Just, né le 10 novembre 1720. Ce jeune homme reçut une éducation des plus soignées et, à treize ans, il fut nommé lieutenant dans le régiment de la Reine que commandait son oncle, le marquis de Beauvau; puis il voyagea pendant plusieurs années.
Deux autres fils, plus jeunes, entrèrent également dans l'armée.
Quant aux filles, elles furent toutes placées dans les chapitres nobles de Lorraine pour y rester jusqu'au moment de leur mariage ou s'y faire religieuses. L'une fut abbesse d'Épinal, l'autre de Poussay.
Celles qui quittèrent le couvent pour se marier furent toutes brillamment établies et richement dotées par Léopold.
Le 17 août 1723, Anne-Marguerite-Gabrielle de Beauvau s'allia à la maison de Lorraine en épousant un prince de la branche de Marsan, Jacques-Henri de Lorraine, prince de Lixin. L'union était superbe assurément, mais le prince n'était pas renommé par la douceur de son caractère. Causant un jour, sur un sujet frivole, avec M. de Ligniville, le propre frère de sa belle-mère, il se querella avec lui et prit les choses de si haut qu'une rencontre s'ensuivit; il tua M. de Ligniville. Cette humeur batailleuse devait être fatale au prince, comme nous le verrons plus tard.
Plusieurs sœurs de la princesse de Lixin furent également fort bien mariées. Élisabeth-Charlotte épousa le marquis de la Baume-Montrevel; Gabrielle-Françoise, le prince de Chimay; Charlotte, abbesse de Poussay, le marquis de Bassompierre.
Voyons, avec plus de détails, quel fut le sort de Marie-Françoise-Catherine de Beauvau qui va jouer, dans notre récit, un rôle prépondérant.
Catherine de Beauvau n'était pas ce que l'on peut appeler, à proprement parler, une beauté; mais elle possédait, ce qui vaut mieux, un charme à nul autre pareil. Comme sa mère, elle avait un teint d'une blancheur éblouissante, des cheveux superbes, une taille d'une rare perfection. La noblesse de son maintien, la légèreté de sa démarche ajoutaient encore à ses attraits physiques.
Mais ce qui était incomparable et lui attirait tous les hommages, c'étaient l'expression, la vivacité, la mobilité de sa physionomie. Ajoutez à cela beaucoup de gaieté naturelle, de bonne grâce et de finesse; bref, elle possédait au suprême degré tous les dons qui, dans la femme du monde, peuvent séduire et charmer.
Les années de son enfance n'avaient pas été particulièrement heureuses. D'un naturel un peu sauvage et même assez capricieux, elle ne sut se plier avec une docilité suffisante à l'éducation commune et on lui en voulut. Au milieu de frères et sœurs très nombreux et très aimés, elle joua un peu le rôle sacrifié d'une Cendrillon; c'est aux autres que s'adressaient, presque toujours, les caresses de sa famille. La jeune Catherine aurait pu en concevoir quelque dépit et son caractère s'aigrir en raison même de ces préférences injustes; heureusement pour elle il n'en fut rien; l'indépendance de son humeur, sa dissipation, sa gaieté, la préservèrent des regrets, des jalousies et des chagrins qu'une âme plus sensible aurait pu éprouver.
Du reste, son séjour dans la maison paternelle ne se prolongea pas outre mesure. «L'usage de ce temps aimable et frivole, écrit de façon charmante Mme de Noailles, était de confier l'éducation des filles au couvent depuis l'enfance jusqu'au mariage. Personne n'avait, ou ne croyait avoir le temps d'élever ses enfants: d'ailleurs sur plusieurs filles, il y en avait toujours quelqu'une destinée à entrer en religion et que par conséquent il fallait éloigner du monde avant qu'elle pût le regretter[ [19].»
Donc, conformément aux usages, dès que Catherine de Beauvau fut sortie de l'enfance, on l'envoya au couvent très mondain des chanoinesses de Remiremont[ [20] et elle y attendit patiemment qu'un époux vînt l'en faire sortir.
Il y avait en Lorraine quatre chapitres nobles de femmes: Remiremont, Poussay, Épinal et Bouxières. Les deux plus célèbres étaient Remiremont et Poussay[ [21]; c'est là qu'étaient élevées les jeunes filles de la plus haute noblesse, jusqu'au moment de leur mariage; si l'époux espéré ne se présentait pas, elles prenaient généralement le voile.
Les chanoinesses de Remiremont jouissaient des plus rares privilèges. Non seulement elles étaient dispensées de la clôture, mais chacune d'elles avait sa maison à part et vivait comme elle l'entendait. Elles n'étaient astreintes à aucun vœu et pouvaient, quand il leur plaisait, quitter l'abbaye pour se marier; enfin, elles étaient exemptes de la juridiction de l'Ordinaire et ne relevaient que du Saint-Siège.
L'abbesse était revêtue des insignes de la dignité épiscopale; quand elle allait à l'offrande ou à la procession, son sénéchal portait la crosse devant elle et sa dame d'honneur lui portait la queue[ [22]. Elle avait, dans la ville de Remiremont et les environs, le droit de haute, moyenne et basse justice, et l'on ne pouvait appeler de ses jugements qu'au Parlement de Paris.
L'habit d'église des dames chanoinesses était un long manteau à queue traînante, de laine noire, avec collet d'hermine, et bordé des deux côtés par devant d'hermine. La coiffure se composait d'une mante qui tombait par derrière jusqu'à terre[ [23]. Cet uniforme n'empêchait nullement les chanoinesses d'être coiffées comme à la cour; de porter des diamants, des colliers, des rubans, etc.
Les dames de Remiremont étaient choisies parmi les plus illustres familles d'Allemagne et de Lorraine[ [24]. Les abbesses étaient toujours des princesses de l'un ou de l'autre pays.
Il ne faudrait pas s'imaginer que l'abbaye était l'asile inviolable de la paix et du bonheur. Les dames de Remiremont étaient sans cesse en querelles, tantôt entre elles, tantôt avec leurs seigneurs suzerains, les ducs de Lorraine, contre lesquels elles se sont souvent révoltées. Pour venir à bout de leur résistance, on fut plusieurs fois obligé de mettre des soldats en garnison dans l'abbaye et même, pour les effrayer, de faire venir à Remiremont l'exécuteur des hautes œuvres!
Mais ce n'était pas seulement avec leurs seigneurs que les chanoinesses se querellaient si violemment; la concorde était loin de régner dans l'illustre chapitre. Les chanoinesses allemandes, françaises, lorraines formaient trois partis distincts et se faisaient une guerre acharnée: la cour souveraine de Nancy dut plusieurs fois intervenir.
Depuis la mort de la grande abbesse Dorothée, rhingravine de Salm (1660-1702), l'abbaye offrait un triste spectacle. On avait élu comme abbesse une enfant de cinq ans, la fille du duc Gabriel de Lorraine. Les chanoinesses profitèrent de sa minorité pour ne faire que ce qui leur plaisait et violer ouvertement tous les règlements.
Une entière liberté de mœurs régna bientôt dans le couvent et ses paisibles ombrages ont abrité plus d'un drame.
Catherine de Beauvau n'eut pas lieu de prendre part aux rivalités et aux querelles qui divisaient si souvent les chanoinesses plus âgées; elle se borna à se laisser vivre au milieu de ses compagnes les plus jeunes, de celles qui comme elle étaient insouciantes et gaies. Son heureux caractère lui attira beaucoup d'amies et elle conserva toujours un agréable souvenir de ces jours de sa jeunesse, où tout son temps se passait à chanter, à jouer et à danser.
Elle resta au couvent jusqu'à l'âge de vingt-trois ans; à ce moment, elle fut demandée en mariage par Louis-François de Boufflers, marquis de Remiencourt, «capitaine pour le service de France au régiment d'Harcourt-dragons», moins âgé qu'elle de trois ans[ [25].
C'était une alliance flatteuse, M. de Boufflers étant le petit-fils de l'illustre maréchal de ce nom. Aussi la famille de Craon, sans même consulter la jeune fille, s'empressa-t-elle de donner son consentement à une union qui lui paraissait fort séduisante, bien que la fortune du fiancé fût des plus modestes.
Catherine, en fille bien dressée, s'empressa de s'incliner devant le choix de ses parents et dès le 8 avril «par devant le conseiller de S. A. R., tabellion général au duché de Lorraine, maître François Mauljean», et «sous l'autorité et agrément» de la Régente, du prince et des princesses, les deux familles établissent «les points, articles et conditions du futur mariage espéré à faire si Dieu et notre saincte mère l'Église s'y accordent».
Le «futur époux», dont les parents n'avaient pu quitter Paris, était assisté de Mme Élisabeth de Grammont, sa cousine; de Joseph du Puget, major du régiment d'Harcourt; du chevalier de la Beraye, capitaine au même régiment, «ses bons amis».
La future épouse avait auprès d'elle ses parents; son frère Just de Beauvau; ses sœurs, la princesse de Lixin et la marquise de Bassompierre; ses tantes, la maréchale de Bassompierre et la comtesse de Rouargue; sa grand'mère de Ligniville, etc.
Les principales stipulations du contrat étaient les suivantes:
«1o Les futurs conjoints ont promis et promettent de s'épouser en face de l'Église le plus tôt que faire se pourra;
«2o Ils seront unis et communs en tous biens, meubles, acquêts et conquests;
«3o En faveur et contemplation dudit mariage, les père et mère de la future épouse donnent à leur fille la somme de 40,000 livres en argent «au cours et valeur de France», qui serviront en partie à rembourser 33,000 livres de dettes foncières sur les terres données au futur époux... promettent en outre lesdits père et mère de la future épouse de l'habiller suivant son état et qualité;
«4o Réciproquement, les père et mère du futur époux s'obligent à lui céder et abandonner dès à présent la propriété et jouissance des terres et seigneuries de Remiencourt, Dommartin et Gaullancourt; mais ils se réservent leur habitation pour toute la vie de chacun d'eux dans le château de Remiencourt, dans tels appartements qu'il leur plaira choisir. S'ils veulent demeurer ailleurs, il leur sera payé annuellement par les futurs époux la somme de 300 livres.»
Enfin, il était stipulé qu'en cas de prédécès du mari la future épouse reprendrait par préciput ses habits, linge, bagues et joyaux, deux chambres garnies et son carrosse attelé de six chevaux.
Si, au contraire, le mari survivait, il reprenait ses armes, chevaux, habits, linge, avec un carrosse attelé de six chevaux, ainsi que les chaises et autres équipages à son usage.
Toutes les questions d'intérêt réglées à la satisfaction des parties, lecture fut faite du contrat et tous les assistants y apposèrent leur signature.
La cérémonie officielle fut célébrée avec de grandes réjouissances le 19 avril 1735.
Les jeunes époux s'installèrent dans leur terre de Lorraine et ils y vécurent paisiblement pendant les premières années de leur mariage, ne faisant à Nancy et à Lunéville que d'assez courtes visites.
Un événement politique fort inattendu allait décider de l'avenir de Mme de Boufflers.
Elle vivait calme et heureuse avec son mari, lorsqu'elle apprit que par la plus étrange aventure la Lorraine venait de changer de maître et qu'elle devenait la sujette du roi Stanislas[ [26], le père de la reine Marie Leczinska.
Voici ce qui s'était passé:
En 1733, Auguste de Pologne étant mort, Stanislas revendiqua son héritage. La guerre de la succession de Pologne dura deux ans. Après différentes péripéties on signa enfin à Vienne, le 3 octobre 1735, les préliminaires de paix qui proclamaient la renonciation de Stanislas à la couronne de Pologne et lui attribuaient en échange la possession des duchés de Lorraine et de Bar[ [27].
En mai 1736, Stanislas rentra en France et vint attendre au château de Meudon, mis à sa disposition par son gendre, qu'il pût entrer en possession de ses nouveaux États.
Recherché et courtisé par tout ce qu'il y avait de plus élevé à Versailles, Stanislas passa à Meudon une année délicieuse, bien faite pour le dédommager de ses tribulations précédentes.
Il faut avouer cependant que, durant son séjour, Stanislas, au lieu de se renseigner sur ses devoirs et de se mettre à même de gouverner la Lorraine, ne s'occupait guère que de misérables questions d'étiquette. Quel nom porterait-il? Serait-il seulement duc de Lorraine? C'était bien peu; il sollicita le titre de roi de Pologne et d'Austrasie. Il demanda que son duché fût érigé en royaume. Il fit prévenir par l'évêque de Toul tous les curés qu'ils eussent à chanter désormais le Domine salvum fac regem. Ces graves questions l'absorbaient presque exclusivement[ [28].
La petit cour de Meudon attirait naturellement tous les Lorrains qui résidaient à Paris; Stanislas, désireux de se faire accepter, se montrait charmant pour ses futurs sujets et les comblait de politesses. C'est ainsi que Mme du Châtelet, qui devait jouer un grand rôle dans la vie du roi, fut invitée à venir faire sa cour. Le roi l'apprécia à sa juste valeur et il conserva de la jeune femme et des agréments de son esprit un souvenir très vif.
Stanislas était un prince éclairé, instruit; de plus il était doué de la souplesse inhérente à la race polonaise. Il s'efforça de dépouiller la rude écorce de l'homme du Nord et d'adopter les mœurs raffinées et polies de la cour de Versailles. On raconte qu'à un souper, ayant entendu chanter Mlle Lemaure, il lui fit présent d'un gros diamant qu'il avait au doigt. Cette galanterie fit merveille parmi les courtisans et valut aussitôt à Stanislas la réputation d'un prince fort civilisé. Il sut également profiter des loisirs que lui imposait la politique pour s'adonner à l'étude de la littérature française, et il se lia pendant son séjour à Meudon avec les auteurs célèbres qui vivaient à Paris.
Le traité qui attribuait les duchés de Bar et de Lorraine au roi Stanislas et les réunissait définitivement à la France fut signé le 15 février 1737[ [29].
Déjà le duc François n'habitait plus la Lorraine; l'année précédente, il avait confié la régence à sa mère et il était parti pour Vienne où il avait épousé l'archiduchesse Marie-Thérèse.
Qu'allait devenir la duchesse de Lorraine? Elle pouvait fixer sa résidence soit à Vienne, soit à Bruxelles où ses fils l'appelaient. Elle ne le voulut pas. Elle déclara qu'elle était «trop vieille pour apprendre l'allemand», et que là où elle avait vécu et souffert, là aussi elle voulait mourir.
Elle aurait désiré rester à Lunéville; mais c'était la seule résidence qui fût alors en état de loger le roi de Pologne. Par égard pour sa situation, Louis XV lui offrit de lui céder sa vie durant le château de Commercy qu'avait autrefois habité le cardinal de Retz; elle accepta.
Avant de quitter pour jamais Lunéville, la duchesse reçut la visite du prince de Carignan, ambassadeur du roi de Sardaigne, Charles-Emmanuel III; il était chargé de demander au nom de son maître la main d'Élisabeth-Thérèse, l'aînée des princesses lorraines. La cérémonie des fiançailles eut lieu le 5 mars 1737.
Le lendemain, de grand matin, la régente et ses deux filles quittaient le palais de leurs ancêtres, le visage baigné de larmes et contenant avec peine la douleur qui leur étreignait le cœur. Ces regrets étaient partagés par la population entière. Au dehors, en effet, une foule immense était rassemblée; la désolation était générale: on ne voyait que visages en pleurs, on n'entendait que des sanglots. Il y avait sept siècles que la même maison régnait sur les Lorrains; elle en était adorée.
Quand les carrosses se mirent en mouvement, la foule se précipita au-devant des chevaux pour les empêcher d'avancer et garder quelques minutes encore cette famille bien-aimée.
En même temps que la consternation et l'horreur régnaient à Lunéville, les habitants de la campagne accouraient en foule sur la route que devaient parcourir les princesses; prosternés à genoux, ils tendaient vers les carrosses des bras suppliants et demandaient en grâce à la famille royale de ne pas les abandonner.
Le cortège mit cinq heures à parcourir la première lieue.
L'ambassadeur de Sardaigne, ému par ces démonstrations, écrivait à son maître: «Une journée si affreuse est bien faite pour donner une idée du jugement dernier!»
L'on n'arriva que fort tard dans la soirée au château d'Haroué, magnifique résidence qui appartenait au prince de Craon[ [30], et que Mme de Craon avait mis gracieusement à la disposition de la régente.
Pourquoi la princesse avait-elle accepté l'invitation de sa rivale détestée? Nous l'ignorons. Avait-elle pardonné? Avait-elle voulu sauver les apparences? Toujours est-il qu'elle résida à Haroué avec ses filles jusqu'à ce que le château de Commercy fût en état de la recevoir. Du reste M. et Mme de Craon avaient quitté le château en apprenant que la Régente arrivait accompagnée de Mme de Richelieu dont le mari, deux ans auparavant, avait tué en duel M. de Lixin, le propre gendre des Craon.
C'est à Haroué que les princesses de Lorraine passèrent les dernières heures qu'il leur fut donné de vivre ensemble. Le 14 mars, la future reine de Sardaigne prenait la route de ses nouveaux États; sa sœur, la princesse Charlotte, se rendait à l'abbaye de Remiremont dont elle allait, l'année suivante, devenir abbesse[ [31], et la duchesse se dirigeait tristement vers la résidence de Commercy qu'elle ne devait plus quitter. Elle allait y finir ses jours dans l'isolement et l'oubli.
CHAPITRE III
(1737-1740)
Déclaration de Meudon.—M. de la Galaizière est nommé intendant de Lorraine.—Son arrivée à Nancy.—Arrivée de Stanislas et de la reine Opalinska.—Froideur de la population.—Grande réserve de la noblesse.—Le roi s'entoure de ses amis polonais.—Austérité de la reine.—Goût du roi pour le beau sexe.—Scandales de la cour de Lunéville.
Par le traité de 1735 il était formellement stipulé qu'à la mort de Stanislas les duchés de Lorraine feraient retour à la France.
Sur les instances de son gendre, le roi de Pologne consentit à signer, le 30 septembre 1736, la déclaration de Meudon.
Moyennant une rente annuelle de 1,500,000 l.[ [32], Stanislas accordait au roi de France le droit de prélever en Lorraine toutes les impositions, de quelque nature qu'elles fussent, et d'administrer tous les domaines, bois, fermes, salines, étangs, etc.; il lui abandonnait en outre la nomination des magistrats et des fonctionnaires, la confection des lois, etc., en un mot tous les droits de la souveraineté. C'était une abdication anticipée.
Un intendant, nommé d'accord avec Louis XV, devait exercer au nom de Stanislas les mêmes fonctions que les intendants de province exerçaient en France. Le choix de la France se porta sur M. de la Galaizière qui fut nommé chancelier et garde des sceaux de Lorraine[ [33]. Il partit pour Nancy le 28 janvier 1737.
Le 21 mars eut lieu la prestation de serment en présence de toutes les autorités civiles et militaires; le nouveau chancelier lut les lettres patentes de Stanislas et de Louis XV.
Quelques heures plus tard, un grand banquet réunissait au château tous les fonctionnaires de l'État. A la fin du repas, le chancelier se leva et au milieu du silence général, il proposa de boire, en vin de Tokay, la santé de Sa Majesté polonaise. Aussitôt, et pour faire illusion sur l'enthousiasme des assistants, la voix de l'orateur fut couverte par un bruit assourdissant de fanfares, de trompettes, de timbales, de cors de chasse et de hautbois.
Le soir, un feu d'artifice allégorique, promettant aux Lorrains la paix et l'abondance, fut tiré à l'extrémité de la Carrière; trois mille lampions éclairaient la place, et tous les monuments de la ville étaient illuminés a giorno.
Ces réjouissances, en d'autres temps, eussent attiré une foule énorme; mais c'était en vain qu'on s'efforçait de persuader aux Lorrains qu'ils étaient satisfaits de leur sort. Le changement de gouvernement était pour eux un sujet de consternation et le regret de l'indépendance perdue était unanime. Aussi les habitants restaient-ils chez eux et ne prenaient-ils aucune part aux fêtes publiques[ [34].
A la fin de mars, Stanislas et la reine Catherine Opalinska prirent congé de leur gendre. Louis XV, qui traitait ses beaux-parents avec une rare désinvolture, les reçut debout, et malgré leurs révérences empressées il ne fit pas un pas au-devant d'eux; il ne les reconduisit pas davantage.
Ce fut le 3 avril 1737 que Stanislas se présenta à ses nouveaux sujets[ [35]. Il fit son entrée à Lunéville au bruit du canon et avec les réjouissances d'usage en pareil cas. Il fut rejoint quelques jours après par la reine Opalinska.
Comme le château était en réparations, les nouveaux souverains descendirent à l'hôtel de Craon, mis gracieusement à leur disposition par le prince. Ainsi, dès le premier jour, la famille de Craon se mettait en avant et reprenait le rôle prépondérant qu'elle avait joué sous le duc Léopold.
M. de Craon n'était pas du reste un inconnu pour le roi de Pologne. Avant la mort de Charles XII, Stanislas, retiré aux Deux-Ponts, y était souvent réduit au strict nécessaire. Dans un moment de détresse, il envoya ses bijoux à un joaillier de Lunéville avec ordre de les vendre. Le prince de Craon, mis au courant par le joaillier, s'empressa de prévenir Léopold; ce dernier, très noblement, chargea M. de Craon de renvoyer les bijoux à Stanislas avec une somme qui excédait leur valeur.
Le roi de Pologne, qui était par nature essentiellement reconnaissant et qui n'oubliait jamais les services qu'on avait pu lui rendre, garda une véritable gratitude à Léopold et aussi à M. de Craon qui avait été l'intermédiaire du bienfait. Le prince eut encore en plusieurs circonstances l'occasion d'obliger le roi, de telle sorte que quand ce dernier arriva en Lorraine, son premier soin fut d'attirer près de lui M. de Craon et ses enfants, qui tous s'empressèrent auprès du nouveau souverain.
Si son gendre le traitait sans aucuns égards, Stanislas entendait au contraire observer vis-à-vis de lui les règles de la bienséance la plus stricte. A peine installé il voulut envoyer l'homme le plus considérable du pays pour complimenter Louis XV et lui annoncer la «prise de possession». Son choix se porta sur M. de Craon.
Le prince accepta volontiers la mission dont le roi de Pologne le voulait charger et il partit pour Versailles, ainsi que la princesse. Tous deux ne devaient revoir la Lorraine qu'après de longues années d'exil.
En effet, tout en favorisant de tout son pouvoir, autant par lui-même que par les siens, le paisible établissement de Stanislas, le prince de Craon était resté fidèle à la vieille dynastie lorraine. Le duc François, qui l'aimait et avait dans ses talents et dans son caractère une confiance sans bornes, l'avait chargé de se rendre en Toscane avec le titre de ministre plénipotentiaire, pour être prêt à prendre possession du grand-duché à la mort de Gaston de Médicis.
Laissant ses enfants en Lorraine, M. de Craon partit donc pour Versailles; puis, quand il eut rempli sa mission, il prit avec la princesse la route de Florence; ils s'y installèrent définitivement et ils y tinrent un grand état de maison[ [36].
Avant de raconter les débuts du règne de Stanislas et la façon dont il organisa sa petite cour, voyons d'abord quels étaient ses pouvoirs et quels rapports il entretint avec son terrible chancelier.
Les pouvoirs de M. de la Galaizière étaient énormes; par le fait, il exerçait en Lorraine l'autorité absolue. C'était, du reste, un homme d'une remarquable valeur, et il est resté une des grandes figures administratives du dix-huitième siècle.
Stanislas eut-il à souffrir de l'état de dépendance dans lequel il vécut vis-à-vis de son chancelier? Cela n'est pas douteux. Mais La Galaizière était un homme du monde, aimable, distingué, bien élevé; il n'abusait pas de sa toute-puissance; sans jamais rien céder dans la réalité, en apparence il se montrait plein d'égards et de courtoisie, et il gardait toujours, vis-à-vis de Stanislas, les formes les plus respectueuses. Dans la vie de chaque jour, il savait habilement s'effacer et laisser au monarque les cérémonies extérieures, la pompe officielle, en un mot l'illusion de la souveraineté. Enfin, il déploya dans ses rapports avec son souverain tant de finesse et d'esprit qu'ils vécurent, non seulement en paix, mais souvent même sur un pied de véritable intimité. Le roi était sensible aux procédés courtois de son chancelier, et, bien que souvent en désaccord, il ne s'éleva jamais entre eux de conflit irréparable.
Et puis le roi était si bon, si bienveillant; il tenait si peu au pouvoir! Il ne le regrettait que parce qu'il ne pouvait pas faire tout le bien qu'il aurait souhaité, et, s'il souffrait quelquefois de n'être pas le maître, c'était en se trouvant impuissant devant la dureté de son chancelier.
Quand il vit à quel rôle infime se réduisaient ses fonctions royales, il s'y résigna avec philosophie et il s'ingénia à se créer des compensations. Débarrassé des soucis du pouvoir, il ne songea plus qu'à faire du bien autour de lui et à s'entourer d'une cour agréable où il pût goûter en repos les joies du cœur et de l'esprit. Mais la tâche était malaisée, et il lui fallut plusieurs années avant d'y parvenir. Longtemps les Lorrains, aussi bien dans le peuple que dans la noblesse, n'ont voulu voir dans le roi qu'un usurpateur; que des ennemis et des oppresseurs dans les fonctionnaires chargés de les administrer.
Le roi de Pologne était la bonté même, et il se trouvait certainement le prince le mieux fait pour gagner rapidement l'affection de ses nouveaux sujets. De plus, il ne manquait pas d'esprit et il sut fort habilement retourner peu à peu l'opinion en sa faveur.
Il avait appris sans déplaisir les marques si profondes d'attachement données par les Lorrains à la régente et aux princesses lors de leur départ.
«J'aime ces sentiments, s'était-il écrié en écoutant le récit des scènes attendrissantes qui s'étaient passées à Lunéville; ils m'annoncent que je vais régner sur un peuple qui m'aimera quand je lui aurai fait du bien.»
Ces phrases et d'autres semblables, colportées à l'envi, n'avaient pas sensiblement diminué l'hostilité des populations. L'antipathie pour le nouveau règne se manifestait de toutes manières. On commença par chansonner le souverain:
Oh! grands dieux! quelle culbute!
Après nos ducs quelle chute!
Monseigneur de la Galaizière,
Laire, laire, laire, lanlaire,
Laire, laire, laire, lanla.
Que ne laissais-tu à Meudon
Ce Roi qui ne l'est que de nom
Monseigneur de la Galaizière[ [37]
Les Lorrains se laissaient même volontiers aller à manifester leurs sentiments publiquement.
On raconte qu'un jour Stanislas et la reine traversaient en carrosse la place du marché de Nancy; ils furent fort mal accueillis et même poursuivis par les quolibets de la foule. La reine, indignée, voulait faire rechercher les coupables: «Laissez-les dire, lui répondit sagement Stanislas. Je veux leur faire tant de bien qu'ils me pleureront encore plus que leurs anciens princes.»
C'étaient particulièrement les paysans qui se montraient les plus récalcitrants; dans les campagnes s'élevaient fréquemment des rixes avec les soldats français.
Dans les villes, surtout dans celles où résidait la cour, l'antipathie ne fut pas de très longue durée. Quand on vit que la présence de Stanislas et des seigneurs de sa suite amenait le mouvement, l'animation, les fêtes, on se réjouit malgré tout de voir reprendre les affaires, et on cessa bientôt de garder rigueur à un régime si favorable à la prospérité des commerçants.
Quelle était l'attitude des nobles lorrains, et comment acceptaient-ils le nouveau régime?
A la suite du changement de dynastie, la noblesse lorraine s'était divisée. Les uns n'avaient pas voulu changer de maître et avaient suivi à Vienne la dynastie nationale. Les autres, escomptant l'avenir, s'étaient tout de suite tournés vers la France. D'autres, plus éclectiques, s'étaient tournés des deux côtés à la fois; ainsi, le marquis de Choiseul-Stainville, par un équitable partage, avait fait entrer son fils aîné dans l'armée française, le second dans l'armée autrichienne.
Quant à la noblesse restée dans le pays, les uns s'étaient précipités au-devant du soleil levant, au point de soulever l'écœurement de l'ancien duc François; les autres, la majorité, se tinrent d'abord assez à l'écart. Dans l'espoir de les rallier tous plus aisément, Stanislas leur distribua libéralement les charges de la nouvelle cour. Au nombre de ses chambellans, il compte bientôt les marquis de Choiseul, du Châtelet, de Rougey; les comtes de Ludres, de Nettancourt, de Sainte-Croix, de Brassac, d'Hunolstein, etc. Le comte de Béthune est grand chambellan, le comte d'Haussonville grand louvetier, le marquis de Custine grand écuyer; le marquis de Lambertye commande les gardes du corps[ [38].
Ajoutez une foule de chambellans d'honneur; de gentilshommes pour la chambre, pour la table, pour la chasse; de pages, etc., etc.
La cour de la reine Opalinska n'est pas moins brillante que celle de Stanislas. Les marquises de Boufflers, de Salles; les comtesses de Choiseul, de Raigecourt sont dames du palais.
Un chevalier d'honneur, un premier maître d'hôtel, des filles d'honneur, des gentilshommes, des aumôniers, des pages complètent le personnel de son entourage.
Ce n'était point par une ostentation qui était loin de ses goûts que Stanislas multipliait ainsi les charges et les fonctions; mais il cherchait à donner satisfaction à tout le monde[ [39].
Bien entendu, la grande majorité de ces charges étaient plus honorifiques que réelles; la plupart étaient des sinécures et bien peu de ces nombreux fonctionnaires touchaient des émoluments. Aussi ne se croyaient-ils nullement tenus à remplir les fonctions dont on les avait gratifiés; la plupart s'isolèrent dans leurs châteaux, se bornant à attendre les événements et voulant voir, avant de se décider, ce qu'on pouvait espérer du nouveau roi.
Stanislas lui-même, soit qu'il se méfiât de leurs sentiments, soit qu'il se trouvât plus agréablement dans le milieu polonais auquel il était habitué, ne fit pas au début de grands efforts pour les attirer.
Par un sentiment de reconnaissance bien rare chez un souverain, il n'eut garde d'oublier les services rendus, et son premier soin, en retrouvant un trône, fut de récompenser ses vieux amis, ceux qui avaient partagé les dangers de sa vie aventureuse et qui avaient été les compagnons fidèles de son infortune. Il leur distribua les plus belles charges de la cour.
Le duc Ossolinski, ce duc révolutionnaire qui avait profité de ses fonctions de grand trésorier de Pologne pour enlever les diamants de la couronne, fut nommé grand maître de la cour.
Le baron de Meszech, un vieux fidèle de Stanislas, eut le soin de maintenir l'ordre et la règle dans le palais avec le titre de grand maréchal. Le chevalier de Wiltz reçut le commandement du régiment de cavalerie du roi que l'on appelait Stanislas-Roi et le titre de grand écuyer.
Le comte Zaluski, grand référendaire de Pologne, devint grand aumônier de la cour.
Le secrétaire du roi, Solignac, eut la charge de secrétaire général du gouvernement de Lorraine. M. de Sali fut nommé premier écuyer; Miaskoski, gentilhomme pour la chasse, etc.; Mme de Linanges, dame d'honneur de la reine, etc.
Le comte de Thianges, celui qui avait accepté de jouer le rôle du roi quand Stanislas avait cherché, en 1733, à reconquérir le trône de Pologne, eut la charge de grand veneur; il fut chargé de toutes les chasses et de l'équipage pour le cerf, tant des chiens que des chevaux[ [40].
Le roi ayant fondé une école pour quarante-huit cadets, la moitié des places fut réservée aux enfants de ses fidèles Polonais.
Dans son zèle de reconnaissance, Stanislas émit même la prétention de nommer, à Remiremont et à Poussay, des chanoinesses polonaises; mais cette prétention souleva un beau tapage dans les illustres chapitres, et le roi dut s'empresser de renoncer à son idée.
Si ces nominations donnaient satisfaction au besoin de reconnaissance du monarque, elles déplurent à la noblesse lorraine. On s'étonna, non sans raison, de voir les plus belles charges de la cour attribuées à des étrangers, au détriment de ceux qui avaient tous les droits possibles de les remplir. Ce fut une raison de plus de bouder le nouveau régime.
Composée presque exclusivement de ces Polonais batailleurs, querelleurs, aux mœurs encore brutales, violentes, presque sauvages, la cour de Lorraine, au début, fut loin de ressembler à ce qu'elle avait été sous Léopold, et rien ne pouvait faire prévoir alors le lustre et l'éclat dont elle devait briller quelques années plus tard.
Moins encore peut-être que les courtisans polonais du roi, la reine Opalinska n'était pas faite pour donner à la cour du charme et de l'agrément.
Issue du sang des Piast, simples paysans devenus rois, Catherine Opalinska avait été mariée à quinze ans[ [41] à Stanislas qui n'en avait que dix-huit.
C'était une femme excellente, pieuse, généreuse, bienfaisante, ayant sans cesse la main ouverte à toutes les infortunes; mais elle était d'une piété rigide, et l'austérité de ses mœurs était extrême.
Elle pratiquait l'humilité, lavait les pieds des pauvres à certaines grandes fêtes de l'année, portait elle-même ses aumônes; enfin, elle donnait l'exemple des plus rares vertus.
Elle ne se bornait pas aux pratiques intimes de la piété; elle aimait les cérémonies extérieures de l'Église. En 1739, au moment de la grande mission, on la vit suivre avec ponctualité tous les exercices; on la vit avec le roi, un flambeau à la main, renouveler les promesses du baptême, visiter le calvaire, suivre les processions. Vingt mille spectateurs fondaient en larmes à ce spectacle.
Pour tous, elle était un objet de vénération, mais aussi de crainte. Stanislas lui-même la redoutait. Quand il accordait quelque grâce pour laquelle il n'était pas certain de son agrément, il disait: «Surtout, n'en parlez pas à la reine.»
Les personnes appelées à vivre dans son intimité se plaignaient souvent de l'inégalité de son humeur. Sa santé délicate contribuait encore à la rendre morose, sévère; quelques-uns disaient même acariâtre.
La reine du reste détestait la Lorraine et elle caressa toujours le secret espoir de retourner finir ses jours en Pologne. Tout lui déplaisait à Lunéville, le château, l'eau, l'air, par-dessus tout les habitants, et elle ne dissimulait pas ses sentiments; aussi était-elle peu aimée.
On peut aisément supposer que la cour de Lorraine serait rapidement devenue une cour des plus tristes si Catherine avait pu la diriger à sa guise. Mais Stanislas était loin de partager les goûts d'austérité de sa femme et, tout en étant lui-même profondément religieux, il aimait la gaieté, le plaisir, voire même le beau sexe.
Il éprouvait même pour lui un attrait tout particulier et ses cinquante-cinq ans bien sonnés ne l'empêchaient pas de lui rendre des hommages empressés.
C'est le seul point sur lequel la reine Opalinska n'eut pas gain de cause; ses colères, ses indignations, ses anathèmes laissaient le roi fort indifférent, et il ne se montrait pas moins friand de «ses petites peccadilles», comme il appelait ses infidélités.
L'exemple donné par Stanislas sera naturellement suivi par les courtisans; l'on jouira à la cour de Lunéville d'une grande indépendance morale. Il y aura bien des intrigues, bien des maris trompés, souvent bien des scandales et des éclats.
Quand il arriva en Lorraine, Stanislas traînait à sa suite, comme favorite, la duchesse Ossolinska[ [42], sa cousine germaine; il avait éprouvé pour elle des sentiments très vifs. C'est grâce à ces sentiments que le duc, le mari, auquel, de toute justice, le roi devait bien une compensation, avait été nommé grand maître de la nouvelle cour.
La liaison de Stanislas avec sa cousine durait déjà depuis assez longtemps et, bien que le roi commençât à se lasser, elle subsista, avec quelques passades, pendant les premières années du séjour à Lunéville.
La duchesse Ossolinska avait une sœur, la belle comtesse Jablonowska, palatine de Russie. Stanislas passait également pour n'avoir pas été insensible à ses charmes et il l'avait comblée de faveurs. Puis la comtesse s'était attachée au chevalier de Wiltz, un des plus fidèles Polonais du roi, et elle l'aimait avec tant de passion qu'elle lui pardonnait même ses infidélités. Leur liaison n'était un mystère pour personne.
Le duc de Bourbon avait remarqué la comtesse pendant le séjour de Stanislas à Meudon, et il avait eu un instant l'idée de l'épouser; mais, quand il connut sa liaison avec Wiltz, il y renonça.
Le prince de Châtellerault-Talmont eut plus de confiance en lui, ou en elle, si on préfère, et il en fit sa femme, mais à la condition qu'elle ne reverrait jamais le chevalier; la comtesse promit tout ce qu'on voulut, et, quand elle fut princesse de Talmont, elle reprit paisiblement ses relations avec de Wiltz comme par le passé[ [43].
Mme du Deffant a tracé d'elle ce portrait mordant:
«Mme de Talmont a de la beauté et de l'esprit... Sa conversation est facile et a tout l'agrément et toute la légèreté français. Sa figure même n'est point étrangère; elle est distinguée sans être singulière. Un seul point la sépare des mœurs, des usages et du caractère de notre nation, c'est sa vanité... Elle se croit parfaite, elle le dit et elle veut qu'on la croie... Son humeur est excessive... elle ne sait jamais ce qu'elle désire, ce qu'elle craint, ce qu'elle hait, ce qu'elle aime.... L'heure de sa toilette, de ses repas, de ses visites, tout est marqué au coin de la bizarrerie et du caprice... Elle est crainte et haïe de tous ceux qui sont forcés de vivre avec elle.... L'agrément de sa figure, la coquetterie qu'elle a dans les manières séduisent beaucoup de gens, mais les impressions qu'elle fait ne sont pas durables.... Cependant, parmi tant de défauts, elle a de grandes qualités... Enfin, c'est un mélange de tant de bien et de tant de mal, que l'on ne saurait avoir pour elle aucun sentiment bien décidé: elle plaît, elle choque, on l'aime, on la hait, on la cherche, on l'évite.»
La princesse et le chevalier s'étaient empressés d'accompagner Stanislas à Lunéville, et Wiltz avait été nommé colonel du régiment de cavalerie du roi.
Le prince de Talmont lui aussi avait cru devoir suivre sa femme, mais il n'était pas assez aveugle pour ne pas s'apercevoir qu'elle avait repris avec Wiltz les habitudes anciennes. Contrairement aux usages du temps, il en montra beaucoup de mauvaise humeur, tant et si bien qu'il cherchait partout l'occasion de provoquer son rival. Une querelle s'éleva un jour entre eux dans le propre palais du roi; sans respect pour le lieu, et malgré les efforts des assistants, ils tirèrent l'épée, cherchant à s'entr'égorger. On courut chercher Stanislas qui eut toutes les peines du monde à les séparer.
Mais, à la suite de ce scandale, le prince de Talmont quitta la Lorraine, et il retourna se fixer à Paris en déclarant qu'il ne reverrait jamais sa femme.
Bientôt, tout s'arrangea pour le mieux, car le chevalier de Wiltz eut l'à-propos de mourir en 1738[ [44]. C'était le cas où jamais de raccommoder deux époux que séparait un simple malentendu. Sollicité par la duchesse Ossolinska, Stanislas fit agir le confesseur de M. de Talmont. Cet excellent jésuite persuada facilement à son pénitent qu'il était de son devoir de retourner vivre avec sa femme, au moins sous le même toit, pour la plus grande édification du prochain. C'est ce qui eut lieu en effet. Comme récompense et par un juste retour des choses de ce monde, le roi donna à M. de Talmont le régiment du chevalier de Wiltz[ [45].
Un autre scandale, et non des moindres, fut causé par le comte de Salm, rhingrave du Rhin. Étant venu faire un long séjour à Lunéville, il courtisa les femmes de la cour, en compromit plusieurs; puis, tout à coup, s'amouracha de Mme de Lambertye, chanoinesse de Remiremont, qui se trouvait à ce moment chez sa mère. La chanoinesse ne se montra pas trop cruelle et elle répondit à la passion du comte; mais les jeunes gens furent imprudents; la mère, prévenue, par une amie délaissée, des rendez-vous amoureux de sa fille, fouilla dans ses papiers et trouva la correspondance des deux amants. Outrée de colère, «elle rossa d'abord d'importance» la chanoinesse, puis elle mit le rhingrave en demeure de l'épouser. Mais ce dernier répondit avec désinvolture qu'il était déjà engagé avec la fille du prince de Horn, et il partit aussitôt pour les Flandres. On étouffa l'histoire et l'on s'empressa de marier la coupable au neveu de l'abbé de Saint Pierre.
Les chapitres nobles de Lorraine faisaient du reste beaucoup trop souvent parler d'eux. Les chanoinesses vivaient fort librement et il éclatait des scandales qu'il était difficile d'étouffer complètement[ [46].
En 1742, une chanoinesse de l'abbaye de Poussay, Mlle de Béthisy, se brûla tout uniment la cervelle à la suite de chagrins d'amour, et de quel amour! Elle appartenait à la meilleure famille; fille de la marquise de Mézières, elle avait pour sœurs la princesse de Montauban et la princesse de Ligne. Elle était charmante; elle avait de l'esprit, beaucoup de caractère, parlait plusieurs langues; mais on lui reprochait ses opinions politiques trop avancées. Elle allait être nommée abbesse lorsqu'elle disparut subitement; ses compagnes prétendirent qu'elle s'était enfuie pour aller faire ses couches. Prises d'un accès de scrupules assez rare, elles écrivirent à la reine, qui protégeait Mlle de Béthisy, que le voyage de leur compagne déshonorait la maison et elles demandèrent son exclusion.
Mlle de Béthisy cependant rentra à l'abbaye, mais elle ne se montra pas plus sage et elle eut encore d'autres aventures. Enfin, elle se prit d'une passion folle pour son propre frère, le chevalier; ce dernier, après avoir répondu à ses avances, l'abandonna. Désespérée, la chanoinesse chercha à se consoler avec M. de Meuse; mais elle ne put oublier son frère, et, le trouvant cette fois insensible, elle prit le parti de se tuer. Elle chargea un pistolet de trois balles et se les logea dans la tête avec tant de sang-froid qu'entrées par la tempe droite elles sortirent par la tempe gauche.
Une future abbesse qui se supprimait si résolument! Le scandale fut grand; mais Stanislas défendit de faire aucune recherche sur ce suicide.
Le roi de Pologne déplorait d'autant plus tous ces scandales et la rudesse des mœurs qui l'entouraient qu'il avait été à même, pendant son séjour à Meudon, d'apprécier les charmes d'une cour civilisée. Aussi, après avoir subi presque complètement l'influence de son entourage polonais, ne tarda-t-il pas à vouloir s'en dégager. Nous allons le voir bientôt s'efforcer de grouper autour de lui des esprits distingués, des femmes aimables, habituées aux formes élégantes et raffinées, et de faire revivre, à Lunéville, les mœurs polies et charmantes, le ton et les habitudes d'urbanité, le goût des lettres et des arts qu'il avait tant admirés à la cour de sa fille.
En se ralliant sans hésiter au nouveau souverain, les membres de la famille de Beauvau-Craon rendirent à Stanislas le plus signalé service et ils l'aidèrent puissamment à atteindre le but qu'il poursuivait. Rien donc d'étonnant à ce que le roi se montrât reconnaissant et comblât de faveurs une famille si puissante, et dont l'exemple ne pouvait être que profitable.
Aussi en toutes circonstances les enfants du prince de Craon reçurent-ils les plus hautes marques d'estime et de considération.
Dès son arrivée en Lorraine, Stanislas désigna la jeune marquise de Boufflers pour remplir les fonctions de dame du palais de la reine. Peu après son mari fut nommé capitaine des gardes[ [47].
En 1738, la jeune femme étant accouchée d'un fils, c'est Stanislas qui fut le parrain du nouveau-né. L'enfant, était même né dans des circonstances assez particulières. La mère revenait de Bar-le-Duc en chaise de poste lorsqu'elle fut prise des premières douleurs; on n'eut même pas le temps de la transporter jusqu'au village voisin, elle accoucha sur la grande route et le valet de chambre qui courait la poste avec elle dut faire l'office de sage-femme. Cet enfant, qui par la suite devint un grand voyageur comme sa naissance semblait l'y prédestiner, fut le célèbre chevalier de Boufflers.
La même année, la sœur de Mme de Boufflers, Mme de La Baume-Montrevel, devint à son tour dame du palais.
En 1739, une autre sœur de Mme de Boufflers, la princesse douairière de Lixin, dont le mari avait été tué en duel par Richelieu[ [48], se remaria avec le marquis de Mirepoix, ambassadeur de France à Vienne. Le mariage eut lieu dans la chapelle de l'hôtel de Craon, la nuit du 2 au 3 janvier 1739; bien entendu Stanislas assista à la cérémonie. Il avait auparavant offert aux époux un magnifique repas dans son château d'Einville et il les avait comblés des plus riches cadeaux.
Le frère de Mme de Boufflers, le prince de Beauvau, est plus favorisé encore. Stanislas désirant avoir un régiment de gardes, il leva ce régiment en Lorraine; les officiers furent choisis dans la noblesse de la province et le corps attaché au service de France[ [49]. C'est le jeune marquis de Beauvau qui en fut nommé colonel; mais comme il était à peine âgé de vingt ans et qu'il n'avait encore jamais servi, on lui donna, pour colonel en second, M. de Montcamp, qui fut chargé de le former[ [50].
Ce n'était pas encore assez.
Le 8 avril 1739 Louis XV, à la sollicitation de Stanislas, envoie à M. de Craon et à son frère des lettres patentes ainsi conçues: «Considérant que le marquis de Beauvau, mestre de camp, colonel du régiment de la Reine, et le prince de Craon, viennent de la même tige que Isabeau de Bavière, 8e ayeule de S. M., elle les autorise, ainsi que leurs enfants nés ou à naître en légitime mariage, à prendre le titre de cousins de S. M., dans tous les actes, etc., et S. M. leur écrira de même.»
Enfin en 1742 le roi de Pologne, qui ne cesse de s'occuper de la famille de Beauvau, écrit au cardinal de Fleury pour solliciter l'abbaye de Saint-Pierre à Metz, en faveur de Mme de Beauvau, chanoinesse de Remiremont. «Tout ce que je puis dire par une parfaite connaissance de cause, écrit-il, c'est que c'est une dame très respectable par toutes ses belles qualités, et comme on ne vous gagne que par la vertu, je suis persuadé que vous aurez égard à la sienne.»
CHAPITRE IV
(1735-1740)
Société littéraire de Lunéville: Mme de Graffigny, Devau, Saint-Lambert, Desmarets.
Abandonnons un instant Stanislas pendant qu'il organise peu à peu sa cour et qu'il cherche à s'acclimater en Lorraine et faisons connaissance avec quelques personnages de la petite cité de Lunéville. Ces personnages vont jouer bientôt un rôle si important, nous allons si bien les retrouver presque à chaque page de notre récit, qu'il est indispensable de les présenter au lecteur avec quelques détails.
Sous le règne du duc Léopold, Lunéville n'avait pas été seulement une cour galante, mais aussi une cour littéraire et savante. On se piquait d'y cultiver les sciences et les lettres.
Si l'avènement de Stanislas amena à la cour de Lorraine des esprits plus batailleurs que littéraires, dans la ville même on continuait à compter nombre d'esprits cultivés qui s'occupaient de littérature avec succès.
Les principaux personnages littéraires de la petite cité, ceux qui malgré leur jeunesse donnaient les plus belles espérances étaient Devau et Saint-Lambert; tous deux débutaient dans la carrière sous les auspices d'une femme qui aurait pu être leur mère, Mme de Graffigny.
Mme de Graffigny, qui devait devenir plus tard un des beaux esprits de Paris, faisait en ce moment les délices de Lunéville.
Née à Nancy en 1695, Françoise d'Isembourg d'Happoncourt, d'une illustre maison, avait épousé François Huguet de Graffigny, exempt des gardes du corps et chambellan du duc Léopold. C'était un homme d'un caractère violent et qui rendit sa femme parfaitement malheureuse. Elle se consola en le trompant consciencieusement et en cherchant dans l'amour et la littérature des compensations à ses peines. Enfin, après bien des années de souffrance et de résignation, elle obtint sa séparation et put vivre à sa guise.
Un commerce doux, égal, beaucoup d'esprit, un jugement solide, un cœur sensible lui avaient acquis beaucoup d'amis. Elle avait des prétentions littéraires, écrivait non sans talent et elle composait de petites pièces que l'on jouait à la cour de Léopold, où elle était reçue fort intimement. Elle conserva même toute sa vie les relations les plus affectueuses avec les princesses lorraines qui ne l'appelaient jamais que «ma chère grosse». Bientôt Mme de Graffigny imagina d'ouvrir un salon, et elle réussit à grouper autour d'elle quelques jeunes gens distingués qui, comme elle, étaient passionnés de littérature. Une nièce, pauvre et malheureuse, Mlle de Ligniville, qu'elle avait adoptée pour la sauver du couvent, vivait avec elle et l'aidait à recevoir ses amis.
Un des meilleurs, si ce n'est le meilleur des amis de Mme de Graffigny, fut François-Étienne Devau. Il était né à Lunéville le 12 décembre 1712. Ses parents le destinaient à la magistrature et ils l'envoyèrent faire ses études chez les jésuites de Pont-à-Mousson. Il se fit recevoir avocat au parlement de Nancy, mais sa nature indolente s'accommodait mal des études sérieuses et il ne sut jamais se plier à un travail régulier.
Il était aimable, aimait le commerce des lettres, et il se lia avec Mme de Graffigny, qui avait dix-sept ans de plus que lui. Quelle fut la nature de leur affection? Fut-elle, comme on l'a dit, purement maternelle de la part de la jeune femme? Il est assez délicat de le préciser.
Quand Mme de Graffigny écrit à son cher Panpan, car elle l'a surnommé Panpan, et le nom lui va si bien qu'il le gardera toute sa vie, elle l'embrasse mille fois et lui donne des marques de tendresse si vives qu'on reste fort perplexe. Nous sommes assez tenté de croire qu'au début, c'est-à-dire quand Devau avait dix-huit ans et Mme de Graffigny trente-cinq, l'intimité des deux amis ne fut pas longtemps platonique; elle le devint dans la suite, cela n'est pas douteux, mais quand on n'a aucun lien de parenté, on ne se tutoie pas sans avoir vécu dans une intimité complète, au moins pendant quelque temps. Et puis Panpan conserva jusqu'à sa mort un tel souvenir de Mme de Graffigny, de sa chère Francine, qu'elle avait dû, à n'en pas douter, être pour lui l'initiatrice, comme l'on dit de nos jours.
Toujours est-il que Mme de Graffigny, quel que soit le rôle qu'elle ait joué auprès de Devau, le lança dans le monde où elle avait les plus belles relations, et elle lui créa la situation qui lui manquait. Elle le fit admettre dans les sociétés les plus distinguées; elle le présenta à la cour de Léopold où, malgré son jeune âge, il fut fort bien accueilli. Son esprit naturel, la gaieté de son caractère, la douceur de ses manières le faisaient aimer de tous ceux qui le connaissaient.
Panpan ne se contentait pas d'être aimable dans la société, il composait encore avec facilité de petits vers fort jolis qui couraient les salons et lui faisaient de la réputation. Madrigaux, épigrammes, chansons, contes, il cultivait tous les genres.
Voici un spécimen de son talent:
LE BAL MASQUÉ
CONTE
Dans un bal, où la cour fêtait l'anniversaire
De quelque heureux événement,
On remarqua durant la nuit entière
Un grand masque au buffet attaché constamment.
Pourtant il le quittait, mais pour un seul moment:
Il revenait bientôt y faire bonne chère.
De le connaître on était curieux,
Enviant l'estomac heureux
Qui s'acquittait d'un si pénible office.
On parvint enfin à savoir
Que, pour un si dur exercice,
Sous le même domino noir
Avait passé toute la garde suisse.
Panpan composait facilement et ne se donnait aucun souci pour travailler.
Il ne se faisait du reste aucune illusion sur la valeur de ses productions, car il écrivait modestement en parlant de lui-même: «Je faisais de la prose quand je croyais faire des vers.»
Malheureusement cultiver les muses et fréquenter la société ne donnaient pas au jeune homme les revenus qui lui manquaient. Son père, mécontent de son oisiveté, lui refusait les subsides les plus indispensables, et le pauvre Panpan vivait dans une gêne extrême.
Ses belles relations lui valurent cependant le titre de conseiller de la chambre de justice du Palatinat du Rhin, bien qu'il ne sût pas un mot d'allemand et qu'il n'eût nulle envie de l'apprendre. Mais aucun traitement n'était attaché à cette sinécure; aussi Panpan s'en serait-il bien passé.
Le meilleur ami de Devau, et un des plus fidèles commensaux du salon de Mme de Graffigny, était le jeune Saint-Lambert. Il était né à Nancy le 26 décembre 1716.
Son père s'appelait simplement Lambert; il avait épousé une demoiselle noble à peu près ruinée, Mlle de Chevalier, et s'était trouvé ainsi apparenté aux meilleures familles du pays. Il crut alors devoir prendre le nom de Saint-Lambert, qui sonnait plus agréablement. Par la suite il devint lieutenant de grenadiers au régiment des gardes de Son Altesse.
M. Saint-Lambert habitait Affracourt, joli petit village à un kilomètre d'Haroué, résidence des Craon. C'est là que le jeune Saint-Lambert fut élevé dans une camaraderie presque journalière avec les enfants de la famille de Craon, et c'est ainsi qu'il se trouva intimement lié avec le futur prince de Beauvau.
Saint-Lambert étudia longtemps chez les jésuites de Pont-à-Mousson, où il obtint des succès flatteurs; puis il fit ses débuts dans la carrière militaire. Son intimité avec les Beauvau lui valut un modeste grade dans la garde de Stanislas. En attendant de trouver une occasion de se distinguer, le jeune militaire se contentait de cultiver les Muses et de vivre agréablement, autant du moins que le lui permettait sa mauvaise santé, dans la société littéraire de Lunéville.
Devau et Saint-Lambert étaient à peu près du même âge, ils avaient les mêmes goûts, tous deux formaient les mêmes rêves d'avenir; aussi ne se quittaient-ils guère et s'aimaient-ils tendrement. Bientôt Saint-Lambert voulut s'essayer dans cette carrière des lettres où il voyait son ami cueillir de faciles succès, et il commença lui aussi à «taquiner la Muse». C'est à Panpan qu'il demandait de corriger ses travaux, en même temps qu'il lui jurait une éternelle amitié.
A Monsieur de Vaux le fils, chez Monsieur son père,
proche la cour, à Lunéville
«Affracourt, janvier 1739.
«Prenons cette année, mon cher Panpan, un nouvel engagement et sur les autels de la probité, de l'amitié et des muses, mes trois dieux, jurons-nous de nous aimer le reste de notre vie; mais non, ne le jurons pas, non, il n'est point de serments qui puissent avoir autant de force que les sentiments que j'ai pour vous; je vous aime et je veux vous aimer, mon cher Panpan; voilà pour ma vie un plan que mon esprit fait, inspiré par mon cœur, et dont rien ne pourra jamais m'écarter. Permettez-moi de faire pour moi des souhaits qui en seront pour nous; vous-même, n'est-ce pas, mon cher Panpan, vous les devinez ces souhaits, et quel serait leur objet, que pourrais-je désirer avec plus d'ardeur que ce plaisir continué qui fait le vrai bonheur et que je ne puis trouver qu'en vivant avec vous.
«Les plaisirs que j'ai ici ne sont que l'ombre des véritables que je n'ai goûtés qu'avec mes amis; ils sont l'ouvrage de ma raison, je les cherche, je les crée et je sens trop le besoin pour goûter le plaisir qui le suit; mon cœur n'y prend pas assez de part et j'y mêle trop de froideur pour n'y pas rencontrer d'ennui; je n'ai jamais plus senti la vérité de cette maxime de La Bruyère; «Soyez avec vos amis triste ou gai, spirituel ou sot, vous êtes avec vos amis, vous êtes content»; en voilà le sens à peu près, car il le dit bien mieux.
«Je suis obligé de lire sans fin et il est des moments où les livres ne me sentent rien.
«Je retouche toujours ma tragédie et je joins en la retouchant, au dégoût de corriger mes fautes, celui de travailler pour ne pas périr d'ennui. J'attends avec impatience la critique de mon ode, je la corrigerai avec soumission; je n'attends pas ma tragédie avec plus de tranquillité: je vous prie de ne pas la regarder à son arrivée, afin que vous soyez plus en état d'en bien juger quand je l'aurai encore retouchée. Il me semble que l'on s'accoutume aux fautes comme aux beautés; à force de les voir elles nous déplaisent moins et je crois que cela ne contribue guère moins que l'amour-propre à l'entêtement des auteurs pour leurs ouvrages; mais ne trouvez-vous pas qu'il y a bien de l'amour-propre à vous faire une prière aussi inédite; je commence à le croire moi-même, et je l'effacerais si vous n'étiez pas assez mon ami pour la faire.
«Mon père vous fait mille compliments aussi bien qu'à M. votre père et à Mme votre mère; il vous souhaite une bonne année. Pour moi, mon cher Panpan, je vous prie de leur dire les choses les plus tendres de ma part et vous ne serez point au-dessus de mes sentiments; je meurs d'envie de les embrasser; je voudrais bien me trouver encore auprès de ce feu que je dérangerais, essuyer quelques petites injures et vous apaiser en vous embrassant.
«Adieu, mon cher Panpan, la table même ne m'a jamais inspiré rien de plus vif que ce que je sens pour vous[ [51].»
Les premiers essais de Saint-Lambert parurent si heureux à son ami Devau que ce dernier, enthousiasmé, le supplia de poursuivre, de travailler encore, bien convaincu qu'il arriverait à la gloire littéraire. Il se vantait d'avoir découvert son talent naissant, d'avoir été le professeur de cet illustre élève. Quand plus tard Saint-Lambert fit paraître son poème des Saisons, Devau lui écrivait:
Raphaël des Saisons, je fus ton Pérugin:
Je guidai ton enfance aux rives du Permesse,
Et ton premier laurier fut cueilli de ma main;
Dans Tibulle déjà je devinais Lucrèce.
Des chefs-d'œuvre bientôt suivirent tes essais;
Mon amitié s'accrut par tes brillants succès.
Ce sentiment si pur, né de notre jeunesse,
Fut de cet âge heureux le charme et le soutien,
Et d'un âge plus mûr il fut encor l'ivresse.
Saint-Lambert jouissait, si l'on peut s'exprimer ainsi, d'une déplorable santé, et il est bien souvent question dans ses lettres des maux qui l'accablent. On ne se doutait guère à cette époque qu'il deviendrait le brillant officier que nous connaîtrons bientôt, l'heureux rival de Voltaire et de Jean-Jacques, et qu'il survivrait à tous ses amis.
Une lettre de lui à Mme de Graffigny montre bien l'intimité de leurs rapports et les préoccupations littéraires qui les agitaient:
«1er mars 1736.
«Je suis très sensible, madame, à la part que vous prenez à mes infirmités. Cette marque de votre amitié les diminue. Je vous demande bien excuse d'avoir si longtemps retenu l'Epître sur la calomnie; je l'avais oubliée dans mon cabinet et vous m'avez surpris en la demandant.
«Je ne vous dirai pas que je fais une tragédie puisque vous le savez, mais je vous prierai de n'en parler à personne. Oui, madame, malgré ma jeunesse, ma mauvaise santé, et la faiblesse de mes talents, je veux faire babiller les Muses. J'ai longtemps résisté à la tentation. Quoi! disais-je, à dix-huit ans faire la barbe d'Apollon, le même métier que Corneille, cela est bien insolent; cependant je me suis laissé entraîner par la beauté de mon plan que je me réjouis de vous montrer, car je ne puis me résoudre à vous l'envoyer. Vous savez qu'il faudrait l'écrire. J'ai déjà fait la première scène; la deuxième sera achevée après-demain, et dans quinze jours le premier acte. Vous voyez que j'ai déjà un pied dans le cothurne.
Ce grand projet m'étonne, et ma muse incertaine
A refusé longtemps de suivre Melpomène;
Mais le dieu des rimeurs me défend de trembler;
Je le sens, il m'anime, et l'encre va couler.
«Trouvez bon que je garde encore quelque temps le volume de La Motte; je ne veux pas voir le second que j'ai lu ailleurs. Ne me direz-vous rien d'Homère? Vous m'avez promis votre sentiment sur ce père de la poésie; j'attends une dissertation; cela sera plaisant de voir Mme de Graffigny dissertatrice.
«Adieu, madame; ayez la bonté de m'écrire et de penser une fois la semaine à celui qui pense tous les jours à vous[ [52].»
La santé du jeune Saint-Lambert ne s'améliorait pas rapidement, loin de là, car, en 1741, M. de Saint-Lambert le père écrivait à Panpan une lettre fort curieuse que nous citons en en respectant scrupuleusement l'orthographe:
«Facour, 7 mai 1741.
A Monsieur Devau, le fils.
«Mon fils, monsieur me prie de vous escrire, ne pouvant le faire luy-même, pour vous remercier et ses Mrs aussi de vostre attention. Il est dans un estat pitoiable depuis deux mois et demis, mais depuis anveirons quinse jours celat a s'augmentée au poin qu'il n'est plus conaisable, je ne lui crois pas quatre livres de chère sur le corps, je crins l'héthisie s'il n'y est déjas, il as ut d'abort depuis plus de deux mois un rhume terrible et toujours de la fièvre, ce n'estait pas toussée, c'estait quand celat le prenait; à présant depuis quinse jour ces maux sont encor augmentée, la esthomac qui ne soutien rhin, des tranchée continuel, poin de someil, vomis à tout moment des biles noir; il est un peu levée aujourd'huy parce qu'il soufre ancor au lit davantage, ce n'est plus qu'un spectre; l'année passée sortan de sa plurésie, il paressait estre en parfaite santée en comparaison de ce qu'il est à présan; tout ce qu'il prand ne fusse qu'un boulion, en tombant dans ses boiaux luy donne des tranchée violantes; vous dit cependant luy qui connait tanpéramant qu'il n'y as pas de danger pourveu qu'il se ménage longtemps. La tou est un peu diminuée depuis quelque jours, il me charge de vous faire à tous mil amitiés de sa part, je le fait de même, et suis, monsieur, vostre très humble et obéissant serviteur[ [53].»
Un des coryphées du petit cénacle était encore un jeune officier de cavalerie, au régiment d'Heudicourt, M. Desmarets[ [54]. Bien qu'il fût très bon musicien et qu'il jouât à merveille la comédie, ce n'était pas uniquement le culte des Muses qui l'attirait chez Mme de Graffigny, mais bien aussi et surtout les attraits personnels de la maîtresse de céans. Mme de Graffigny, qui n'avait pas encore passé l'âge des faiblesses, était en ce moment du dernier bien avec Desmarets, et naturellement le jeune officier se distinguait par son assiduité aux réunions de la femme de lettres.
Mme de Graffigny, Saint-Lambert, Devau, Desmarets étaient presque des personnages dans la petite cité de Lunéville; on citait leurs vers, leurs productions; on les considérait un peu comme des illustrations du pays; l'on fondait sur eux de grandes espérances, et tous les personnages marquants se trouvaient mis en relations avec eux.
Quand Voltaire, en 1735, vint à Lunéville pour fuir la persécution qui le menaçait en France, il y retrouva Mme de Richelieu[ [55]. Elle était intimement liée avec Mme de Graffigny, elle mena le poète chez son amie; il y rencontra les commensaux habituels, Devau, Saint-Lambert, Desmarets, etc. On devine l'accueil que reçut Voltaire. Cette société, où on ne le désignait que sous le nom de l'Idole, où on lui prodiguait l'encens sans ménagement, lui plut extrêmement. Il passa avec eux la majeure partie de son temps. Il poussa même la bienveillance jusqu'à dédier à Saint-Lambert une épître charmante en réponse à quelques vers respectueux que le jeune homme lui avait adressés. Suivant son habitude, il couvre de fleurs son jeune correspondant, tout en proclamant sa propre indignité.
Mon esprit avec embarras
Poursuit des vérités arides;
J'ai quitté les brillants appas
Des Muses, mes dieux et mes guides,
Pour l'astrolabe et le compas
Des Maupertuis et des Euclides.
Du vrai le pénible fatras
Détend les cordes de ma lyre;
Vénus ne veut plus me sourire,
Les Grâces détournent leurs pas.
Ma Muse, les yeux pleins de larmes,
Saint-Lambert, vole auprès de vous;
Elle vous prodigue ses charmes:
Je lis vos vers, j'en suis jaloux.
Je voudrais en vain vous répondre;
Son refus vient de me confondre;
Vous avez fixé ses amours,
Et vous les fixerez toujours.
Pour former un lien durable
Vous avez sans doute un secret;
Je l'envisage avec regret,
Et ce secret, c'est d'être aimable.
On peut supposer l'émoi qu'une épître si élogieuse devait causer dans la société de la petite ville et la gloire qui en rejaillissait sur Saint-Lambert.
La célèbre Clairon, avant de débuter à la Comédie-Française, séjourna également à Lunéville et elle fit partie de la troupe de comédie que Stanislas avait réunie dès la première année de son séjour en Lorraine; elle aussi pénétra dans le petit cénacle et elle se lia intimement avec Mme de Graffigny et ses amis. Panpan se permettait de lui donner des conseils, voire même de lui adresser des flatteries, ce qui lui valut un jour cette réponse dans une lettre commencée par Mme de Graffigny elle-même:
«Parlez donc, maître Boniface[ [56], excrément de collège, petit grimaud, barbouilleur de papier, rimeur de halles, fripier d'écrits, cuistre; vous êtes un temps infini à m'écrire pour ne me dire que des impertinences. Ah, vous aurez à faire à une seconde Mlle Beaumalles! Monsieur, plus d'éloges de votre part, car ce serait mortelle injure pour moi[ [57].»
Une des plus intimes amies de Mme de Graffigny, une des plus assidues dans le salon de l'aimable bas-bleu, était la jeune marquise de Boufflers.
La charmante femme n'avait pas été appréciée de la vieille reine comme elle aurait mérité de l'être. Pour être juste, il faut avouer qu'elle ne fut pas davantage appréciée de la cour et que les premières années de son séjour à Lunéville ne lui furent pas des plus douces.
Aussi, comme elle avait des goûts littéraires très prononcés, fut-elle heureuse de renouer connaissance avec Mme de Graffigny qu'elle avait vue si souvent à la cour de Léopold ou de la Régente, et de retrouver Saint-Lambert qui tant de fois avait partagé les jeux de son enfance. Elle fit la connaissance de Panpan, de Desmarets; elle trouva bientôt beaucoup de charme dans cette société jeune, gaie, cultivée; aussi chaque fois qu'elle quittait la campagne pour venir résider à Lunéville, aimait-elle à se rencontrer avec ses nouveaux amis et à passer de longues heures à causer littérature, ou à entendre la lecture de leurs œuvres.
En 1738, Voltaire et Mme du Châtelet étaient installés à Cirey, en Champagne. Voltaire n'avait pas oublié son séjour en Lorraine, en 1735, et les agréables relations qu'il avait nouées avec quelques habitants. Quel fut l'étonnement et la joie de Mme de Graffigny lorsqu'elle reçut de Mme du Châtelet une invitation à venir rompre le tête-à-tête de Cirey et à faire un séjour près du célèbre philosophe!
La demande de la marquise apporta à la fois la joie et le trouble dans le petit cénacle. Certes, il était dur de se quitter, d'abandonner cette intimité charmante et de tous les instants; mais comment ne pas être flattée d'une si précieuse invitation; comment ne pas être dans le ravissement à l'idée de vivre quelques jours dans l'intimité de l'Idole? D'autre part, Mme de Graffigny serait-elle à la hauteur des circonstances? soutiendrait-elle convenablement son rôle entre deux personnages si intimidants, d'un mérite si écrasant?
Mme de Boufflers, consultée, déclara qu'on ne pouvait sans offense dédaigner une si précieuse marque de distinction; puis elle parla avec enthousiasme de Mme du Châtelet, de la divine Émilie, qu'elle connaissait depuis longtemps, qu'elle aimait tendrement, et qui sûrement ferait le meilleur accueil à son invitée.
Enfin, poussée par tous ses amis, Mme de Graffigny se décida à partir; mais avant de s'éloigner, elle s'engagea à tenir les habitués du cénacle au courant de ses moindres faits et gestes, à ne leur rien celer de ce que ferait ou dirait celui qui pour tous était l'Idole.
CHAPITRE V
Liaison de Voltaire et de Mme du Châtelet.
Avant de raconter le séjour de Mme de Graffigny à Cirey, il nous faut rappeler comment, et à la suite de quels événements, Voltaire et Mme du Châtelet se trouvaient dans cette résidence.
La liaison du philosophe et de la divine Émilie rentre strictement dans le cadre que nous nous sommes imposé; en effet, ils vont jouer bientôt tous deux un rôle si prépondérant dans notre récit, ils vont si bien transformer la petite cour de Lunéville et jeter sur elle un tel lustre, qu'il est indispensable de consacrer quelques pages rapides aux événements qui ont précédé et amené l'arrivée des deux illustres amants à la cour de Stanislas.
Nous avons déjà eu plusieurs fois l'occasion de parler de Mme du Châtelet.
Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil, fille du baron de Breteuil, introducteur des ambassadeurs, était née le 17 décembre 1706. Le 20 juin 1725, elle avait épousé le marquis Florent-Claude du Châtelet-Lomont, d'une grande famille lorraine[ [58].
Si l'on s'en rapporte au portrait mordant laissé par Mme du Deffant, Mme du Châtelet aurait été fort ridicule:
«Représentez-vous une femme grande et sèche... sans hanches, la poitrine étroite, de gros bras, de grosses jambes, des pieds énormes, une très petite tête, le visage maigre, le nez pointu, deux petits yeux vert de mer, le teint noir, rouge, échauffé, la bouche plate, les dents clairsemées et extrêmement gâtées. Voilà la figure de la belle Émilie, figure dont elle est si contente qu'elle n'épargne rien pour la faire valoir. Frisure, pompons, pierreries, verreries, tout est à profusion. Mais comme elle veut être belle en dépit de la nature, et qu'elle veut être magnifique en dépit de la fortune, elle est souvent obligée de se passer de bas, de chemises, de mouchoirs et autres bagatelles.»
Parlant de sa science, la terrible marquise se borne à dire:
«Née sans talent, sans mémoire, sans imagination, elle s'est faite géomètre pour paraître au-dessus des autres femmes, ne doutant pas que la singularité ne donne la supériorité. Sa science est un problème difficile à résoudre; elle n'en parle que comme Sganarelle parlait latin devant ceux qui ne le savaient pas.»
Ces railleries mordantes ne lui suffisant pas encore, elle reproche à sa victime ses prétentions, son impolitesse, son rire glapissant, ses grimaces et ses contorsions.
A la lecture de ce portrait, Thomas ne put s'empêcher de s'écrier: «Mme du Deffant me rappelle un médecin de ma connaissance qui disait: «Mon ami tomba malade, je le traitai; il mourut, je le disséquai.»
«C'était un colosse en toutes proportions, écrit encore de Mme du Châtelet une femme qui ne l'aime pas. C'était une merveille de force ainsi qu'un prodige de gaucherie: elle avait des pieds terribles et des mains formidables; elle avait la peau comme une râpe à muscade; enfin la belle Émilie n'était qu'un vilain Cent-Suisse.»
Pour être sincère, il faut avouer que Mme du Châtelet n'était pas précisément jolie; mais elle était cependant plaisante, dans tous les cas, beaucoup mieux qu'on ne le pourrait croire si l'on s'en rapportait aux portraits cruels et injustes que nous venons de citer. Elle était grande, svelte et brune; elle avait l'œil vif, la bouche expressive; enfin sa figure était aimable et l'ensemble de sa personne fort agréable. Et puis, n'en déplaise à Mme du Deffant, elle était douée d'une rare intelligence; son esprit pénétrant, délié, investigateur s'attaquait à tout; elle parlait couramment le latin, l'italien, l'anglais; elle causait très bien; bref, c'était une femme d'une véritable valeur et d'une haute culture intellectuelle; mais avec des prétentions et des travers que beaucoup de ses contemporains n'ont pu lui pardonner.
Le mariage de Mme du Châtelet ne tourna pas plus heureusement que la généralité des unions de l'époque. Naturellement elle n'aimait pas son mari, qui du reste lui était fort inférieur, et, dès que le ménage eut un fils, les relations des deux époux devinrent plus froides encore[ [59]. Du reste, M. du Châtelet était la moitié de l'année à l'armée et sa femme ne le voyait qu'à de longs intervalles.
Ce n'était pas l'usage alors de tromper son ennui par les soins de la maternité ou les pratiques étroites de la religion. Les femmes estimaient qu'elles avaient mieux à faire. Mme du Châtelet, en particulier, n'était pas douée d'une de ces natures paisibles dont le cœur et les sens sommeillent jusqu'à la mort, et la solitude n'était pas son fait.
Elle possédait un tempérament ardent et une âme passionnée; aussi, quand elle aime, s'abandonne-t-elle tout entière, sans restrictions et sans réserves. Cœur, esprit, corps, elle donne tout à l'amant adoré. Situation, fortune, préjugés, mari, avenir, enfant même, elle est prête à tout lui sacrifier, sans un soupir, sans un regret.
Malheureusement pour elle, elle donne trop, et elle n'est pas payée de retour. Et puis, elle ne possède pas le véritable charme de la femme; on l'aime bien quelques jours, mais elle ne sait pas retenir et on ne s'attache pas à elle.
Aussi n'a-t-elle jamais été heureuse en amour. A ses caresses ardentes, à son dévouement absolu, on ne lui répond en général que par des sentiments plus discrets. Alors qu'elle rêve d'amours éternelles, on ne lui répond que par des liaisons éphémères ou des froideurs qui la désespèrent.
Quand elle se vit délaissée par son mari, elle n'hésita pas longtemps sur le parti qui lui restait à prendre; elle chercha un amant et M. de Guébriant fut l'heureux élu. Elle l'aima de toute son âme, elle l'idolâtra; mais le marquis était de son temps, il ne se piquait pas d'une constance à toute épreuve, et au bout de quelques mois il abandonnait purement et simplement sa conquête. Mme du Châtelet, qui avait cru naïvement à des liens éternels, fut au désespoir; quand elle ne put douter de son malheur, elle n'hésita pas: elle avala une dose de laudanum qui aurait pu tuer deux personnes. C'est ce qui la sauva.
Il lui fallut du temps pour se remettre de cette douloureuse épreuve physique et morale; mais, grâce à sa jeunesse et à une santé vigoureuse, elle se rétablit complètement.
La cruelle mésaventure par laquelle elle avait débuté dans la voie de la galanterie ne découragea pas Mme du Châtelet. Au marquis de Guébriant succéda le jeune duc de Richelieu: c'était tomber de Charybde en Scylla. Le duc n'admettait que les liaisons d'un jour et il le prouva bien vite à sa nouvelle amie. Mais, cette fois, elle commençait à s'habituer aux mœurs de l'époque et elle ne prit pas au tragique l'incident qui survenait. Et même, par extraordinaire, les deux amants se séparèrent sans se brouiller à mort et une franche et cordiale amitié succéda à l'éphémère passion qui les avait réunis.
Mme du Châtelet eut-elle d'autres intrigues et se consola-t-elle de Richelieu comme elle s'était consolée de Guébriant? C'est possible, mais nous l'ignorons, et cela importe peu à notre récit.
Arrivons à l'événement capital de sa vie, à sa liaison avec Voltaire.
Elle avait déjà rencontré Voltaire dans son enfance, chez son père; elle le retrouva en 1733 dans les salons de Paris. Il était l'intime ami du duc de Richelieu et naturellement il fut bientôt lié avec Mme du Châtelet.
Le poète avait alors trente-neuf ans: il était dans tout l'éclat de la réputation et de la gloire; il jouissait d'un prestige inouï. Mme du Châtelet, dont le cœur était libre en ce moment, ne le revit pas sans une grande émotion, et bientôt elle s'éprit pour lui de la passion la plus folle, la plus irrésistible.
Voltaire, que les charmes physiques troublaient assez peu, ne fut pas insensible à l'admiration qu'il inspirait à une femme jeune, aimable, instruite, dont tout le monde célébrait à l'envi l'intelligence et le savoir, et qui de plus, point capital pour Voltaire, appartenait à la plus haute noblesse; il répondit aux avances de la jeune Émilie et tous deux s'embarquèrent dans une liaison qui devait durer toute leur vie.
Enfin, à force de persévérance et après quelques essais malheureux, Mme du Châtelet avait trouvé, elle le croyait du moins, la passion profonde et éternelle qu'elle cherchait si consciencieusement; elle avait enfin trouvé un aliment à ce besoin d'affection et de dévouement qui la dévorait.
Comme on ne saurait être trop près l'un de l'autre quand on s'aime, les deux amants décidèrent de ne se quitter jamais, pas plus à Paris qu'à la campagne; et, pour commencer sans perdre de temps cette heureuse intimité, Mme du Châtelet offrit un logement à Voltaire dans l'hôtel qu'elle occupait à Paris, rue Traversière. M. du Châtelet, consulté, trouva cet arrangement fort convenable, et le monde ne se montra pas plus exigeant que le mari.
Mme du Châtelet aima son nouvel amant comme elle avait aimé les autres et comme elle savait aimer, c'est-à-dire avec fureur. Elle l'aima pendant quinze ans passionnément. L'esprit, le charme, la gloire de Voltaire l'enthousiasmaient. Elle était fière d'avoir enchaîné sous ses lois le premier génie du siècle. Voltaire n'était pas moins flatté d'être l'amant connu, reconnu, attitré d'une grande dame, d'une marquise authentique, d'un grand chevau de Lorraine! Au fond, tous deux se convenaient fort bien; leurs caractères, leurs intelligences se plaisaient extrêmement. L'habitude les enchaîna et bientôt ils ne pouvaient plus se passer l'un de l'autre.
Dans le premier moment d'enthousiasme, le philosophe lui aussi est véritablement sous le charme et il pare sa nouvelle amie de tous les mérites; il lui décerne les titres les plus élogieux: elle est sa «docte Uranie», sa «reine de Saba», la «Minerve de France»; mais le nom qu'il lui donne le plus volontiers est celui de divine Emilie, nom qui lui restera, et sous lequel elle est connue.
Voltaire, il faut l'avouer, a fait toute la réputation de Mme du Châtelet. A force de la placer sur un piédestal, de célébrer en vers, comme en prose, ses mérites, son savoir, sa beauté, il a fini par l'entourer d'un véritable prestige. Il est vrai que, dans un moment de mauvaise humeur, il répondait à un indiscret qui s'étonnait de cet enthousiasme vraiment excessif: «Mais, mon ami, elle aurait fini par m'étrangler si je n'avais consenti à vanter sa beauté et sa science.»
Cependant cette liaison, qui au début avait paru offrir à Mme du Châtelet tout ce qu'elle pouvait désirer, ne fut pas exempte de déceptions et de déboires.
Voltaire, d'un tempérament délicat, se croyait et se disait mourant à tout instant; et la pauvre marquise se transformait fréquemment en garde-malade. Ce n'était pas le rôle sur lequel elle avait compté, elle dont la santé vigoureuse souhaitait d'autres occupations. Elle ne se plaignait pas cependant, et elle se montrait aussi bonne, aussi dévouée que son partner était quinteux, geignant, du reste charmant à ses heures et d'une verve intarissable.
Pour chercher un dérivatif et donner un aliment à son activité, Mme du Châtelet se plongea dans les études abstraites; elle se lança à corps perdu dans la géométrie, dans les travaux algébriques, dans les spéculations astronomiques les plus ardues; elle s'y adonna avec passion, leur demandant, en absorbant et en fatiguant son cerveau, d'apaiser l'ardeur de son tempérament, puisqu'on ne lui donnait pas l'occasion de l'utiliser plus agréablement.
La marquise avait encore d'autres sujets de souci: elle était jalouse de son amant, et, bien qu'elle n'eût pas trouvé dans cette liaison tout ce qu'elle en avait d'abord espéré, elle craignait toujours de se voir abandonnée; les cruelles mésaventures de sa jeunesse n'étaient pas faites pour la rassurer. Voltaire, de son côté, n'ignorait pas le passé orageux de la marquise; en dépit de sa philosophie, il redoutait toujours quelque nouvelle intrigue et se montrait fort soupçonneux. De là entre les deux amants des méfiances, des querelles, des scènes fréquentes.
Ce n'était pas tout. Il y avait encore pour Mme du Châtelet un grave sujet de trouble et d'inquiétude.
La vie de Voltaire s'est passée dans des transes continuelles. Il avait le tort de devancer son siècle et ses écrits qui, aujourd'hui, nous semblent fort innocents; ses théories qui, pour la plupart, sont devenues d'indiscutables vérités, soulevaient des tempêtes et lui valaient force lettres de cachet. Le gouvernement, les dévots ne cherchaient qu'une occasion de faire disparaître ce dangereux novateur. Voltaire avait goûté une première fois de la Bastille et il savait par expérience qu'il était plus facile d'entrer dans ce château royal que d'en sortir. Pour ne pas être exposé à y passer sa vie il devait, à chaque nouvelle alerte, se cacher, fuir à l'étranger jusqu'à ce que l'orage fût apaisé. Déjà, en 1729, sa situation était si critique qu'un moment il avait songé à retourner vivre en Angleterre «où nul ministre n'est assez puissant pour attenter à la liberté d'un citoyen».
Mme du Châtelet vécut donc avec lui une existence agitée, troublée par des alarmes continuelles; elle partagea toutes les anxiétés de son ami pour sa sécurité, ses angoisses incessamment renouvelées, ses rages folles contre ses persécuteurs. Bref, leur vie ne fut qu'un long tissu de craintes, d'émotions, d'agitations, et par moments d'enthousiasme et de gloire.
Voilà quelle était la situation réciproque des deux amants, situation qui dura quinze ans, au milieu d'alternatives que nous allons brièvement raconter.
Un an environ après le début de leur liaison, c'est-à-dire en 1734, Voltaire, à propos des Lettres philosophiques, avait dû fuir précipitamment et se rendre à Plombières dont les eaux lui étaient devenues subitement des plus nécessaires.
Au bout de quelques mois, le calme s'étant fait, le philosophe revint secrètement s'installer en Champagne, au château de Cirey, propriété de Mme du Châtelet, qu'elle mettait à la disposition de son malheureux ami. Cirey avait le double avantage d'être fort isolé; puis d'être à une courte distance de la frontière de Lorraine. A la moindre alerte, le poète pouvait retourner prendre les fameuses eaux de Plombières.
En 1735, nouvelle alerte et non moins grave: des extraits de la Pucelle ont couru, et l'auteur est menacé des mesures les plus rigoureuses.
Cette fois, ce n'était plus à Plombières qu'il se réfugiait, mais à la petite cour de Lunéville. Il était, du reste, bien résolu d'y demeurer incognito, «comme les souris d'une maison qui ne laissent pas de vivre gaîment sans jamais connaître le maître ni la famille».
L'oubli se fait encore une fois et Voltaire vient de nouveau goûter un peu de calme et de repos dans la délicieuse retraite de Cirey, près de la divine Émilie.
Le poète jouissait avec délices de la vie heureuse que la tendresse de son amie lui ménageait lorsqu'une nouvelle menace vint encore troubler sa quiétude. Cette fois, c'était à propos du Mondain, dangereux pamphlet qu'il avait confié à son ami l'évêque de Luçon et que l'on avait trouvé dans les papiers du prélat après sa mort.
Encore une fois il fallait fuir sans perdre une minute si l'on voulait éviter la Bastille. En décembre, Voltaire s'enfuyait en Hollande.
Enfin, en février 1737, Voltaire, ayant promis d'être sage, peut revenir à Cirey. Cette fois, les leçons du passé lui ont servi; il se tient coi et c'est à peine si l'on entend parler de lui. Il reste enfoui à Cirey pendant plus de deux ans, ne recevant des nouvelles de Paris que deux fois par semaine.
Sa nièce, Mme Denis, étant venue le voir, écrit avec chagrin:
«Je suis désespérée, je le crois perdu pour tous ses amis. Il est lié de façon qu'il me paraît presque impossible qu'il puisse briser ses chaînes. Ils sont dans une solitude effrayante pour l'humanité. Cirey est à quatre lieues de toute habitation, dans un pays où l'on ne voit que des montagnes et des terres incultes; abandonnés de tous leurs amis et n'ayant presque jamais personne de Paris.
«Voilà la vie que mène le plus grand génie de notre siècle; à la vérité, vis-à-vis d'une femme de beaucoup d'esprit, fort jolie, et qui emploie tout l'art imaginable pour le séduire.
«Il n'y a point de pompons qu'elle n'arrange, ni de passages des meilleurs philosophes qu'elle ne cite pour lui plaire. Rien n'y est épargné. Il en paraît plus enchanté que jamais.»
Tous deux, du reste, travaillaient à force: Voltaire, à ses ouvrages philosophiques, à la Pucelle, à ses tragédies; Mme du Châtelet, à ses travaux astronomiques.
Deux années passent ainsi comme un songe. Cependant, à la fin de 1738, Mme du Châtelet trouve utile d'apporter un peu de variété dans ce perpétuel tête-à-tête, et, d'accord avec le philosophe, elle engage Mme de Graffigny, que tous deux connaissent et apprécient, à venir faire un séjour à Cirey.
CHAPITRE VI
(1739)
Séjour de Mme de Graffigny à Cirey.
A peine arrivée à Cirey, Mme de Graffigny tient la parole qu'elle a donnée à ses amis, et dans des lettres pleines de verve, d'un entrain endiablé, elle narre à son cher Panpan, à son aimable Panpichon, les moindres détails de sa vie.
Le ton qu'elle emploie vis-à-vis de Panpan est extrêmement libre: «Il est l'ami de son cœur, selon son cœur; elle l'aime plus parfaitement que jamais ami ne l'a été; elle le regrette à chaque instant du jour; elle l'embrasse cent fois, etc., etc.»
Il est vrai que la dame qui ne manque ni d'exubérance, ni de tendresse, embrasse non moins vivement Saint-Lambert. Quant à Desmarets, elle le baise sur l'œil gauche.
Tous ses amis ont des surnoms et elle ne les désigne jamais autrement dans sa correspondance. Desmarets surtout en a une incroyable variété; il est successivement: maroquin, Saint-Docteur, Cléphan, gros chien, gros chien blanc. Saint-Lambert est le Petit Saint, etc.
Laissons Mme de Graffigny raconter elle-même les divers incidents de sa route et l'accueil de ses hôtes:
«Cirey, 4 décembre 1738.
«Je suis donc partie avant le jour, j'ai assisté à la toilette du soleil; j'ai eu un temps admirable et des chemins jusqu'à Joinville comme en été, à la poussière près, mais on s'en passe bien. J'y suis arrivée à une heure et demie, dans une petite chaise de Madame Royale; cette voiture était assez bonne et même assez douce; j'avais un cocher excellent, voilà le beau. Voici le laid: les cochers m'ont dit qu'il leur était impossible d'aller plus loin. Que faire? J'ai pris la poste. Je suis arrivée à deux heures de nuit, mourante de frayeur, par des chemins que le diable a fait horribles, pensant verser à tout moment, tripotant dans la boue, parce que les postillons disaient que si je ne descendais, ils me verseraient. Juge de mon état. Je disais à Dubois[ [60]: «Panpan ne se doute guère que je grimpe une montagne à pied, à tâtons.» Enfin, je suis arrivée.
«La nymphe m'a très bien reçue, je suis restée un moment dans sa chambre; ensuite, je suis montée un moment dans la mienne pour me délasser. Un moment après, arrive... qui? ton Idole! tenant un petit bougeoir à la main comme un moine. Il m'a fait mille caresses; il a paru si aise de me voir que ses démonstrations ont été jusqu'aux transports; il m'a baisé dix fois les mains et m'a demandé de mes nouvelles avec un air d'intérêt bien touchant; sa seconde question a été pour toi, elle a duré un quart d'heure; il t'aime, dit-il, de tout son cœur. Puis il m'a parlé de Desmarets et de Saint-Lambert...
«Tu es étonné que je te dise simplement que la nymphe m'a bien reçue, et c'est que je n'ai que cela à te dire. Son caquet est étonnant, je ne m'en souvenais plus, elle parle extrêmement vite;... elle parle comme un ange, c'est ce que j'ai reconnu. Elle a une robe d'indienne et un grand tablier de taffetas noir. Ses cheveux noirs sont très longs; ils sont relevés par derrière jusqu'au haut de la tête et bouclés comme ceux des petits enfants. Cela lui sied fort bien..... Pour ton Idole, je ne sais s'il s'est poudré pour moi; mais tout ce que je puis te dire, c'est qu'il est étalé comme il le serait à Paris.»
Les premiers temps du séjour de Mme de Graffigny sont un enchantement de tous les instants. Elle ne se possède pas de joie et ne sait comment dépeindre son bonheur à ses amis.
«Cirey, vendredi, minuit.
«Dieu! que vais-je lui dire, et par où commencer? Je voudrais te peindre tout ce que je vois, mon cher Panpan; je voudrais te redire tout ce que j'entends! enfin, je voudrais te donner le même plaisir que j'ai; mais j'ai bien peur que la pesanteur de ma grosse main ne brouille et ne gâte tout; je crois qu'il vaut mieux tout uniment te conter, non pas jour par jour, mais heure par heure.....
«Ce que c'est que la vie! me disais-je: hier soir dans les ténèbres et la boue, aujourd'hui dans un lieu enchanté!... J'assaisonnai donc ce souper de tout ce que je trouvai en moi et hors de moi; mais de quoi ne parla-t-on pas: poésies, sciences, arts; le tout sur le ton de badinage et de gentillesse...
«A propos du soir—bonsoir! voilà une heure qui sonne, il faut un peu reposer les jambes rompues de cette pauvre abbesse, qui s'est mise au lit en embrassant tous ses chers amis, tels que Saint-Docteur, le Petit Saint et Panpichon. Bonsoir donc, tous mes fidèles et chers bons amis.»
Mais avant tout, il convient de faire aux amis infortunés qui n'ont pas le bonheur suprême de se trouver en présence de l'Idole, il convient de leur faire une description minutieuse du temple; au moins, ils pourront se le figurer par la pensée. Maigre consolation!
«Samedi, 5 heures soir.
«La petite aile tient si fort à la maison que la porte est au bas du grand escalier; il a une petite antichambre, grande comme la main; ensuite vient sa chambre, qui est petite, basse et tapissée de velours cramoisi; une niche de même avec des franges d'or: c'est le meuble d'hiver. Il y a peu de tapisseries; mais beaucoup de lambris, dans lesquels sont encadrés des tableaux charmants; des glaces, des encoignures de laque admirables; des porcelaines, des marabouts; une pendule soutenue par des marabouts d'une forme singulière; des choses infinies dans ce goût-là, chères, recherchées, et surtout d'une propreté à baiser le parquet; une cassette ouverte où il y a une vaisselle d'argent; tout ce que le superflu, chose si nécessaire, a pu inventer: et quel argent, quel travail! il y a jusqu'à un baguier où il y a douze bagues de pierres gravées, outre deux de diamants.
«De là, on passe dans la petite galerie qui n'a guère que trente ou quarante pieds de long. Entre ses fenêtres sont deux petites statues fort belles sur des piédestaux de vernis des Indes: l'une est cette Vénus Farnèse, l'autre Hercule. L'autre côté des fenêtres est partagé en deux armoires, l'une des livres, l'autre des machines de physique; entre les deux, un fourneau dans le mur qui rend l'air comme celui du printemps. Devant, se trouve un grand piédestal sur lequel est un Amour assez grand qui lance une flèche: cela n'est pas achevé. On fait une niche sculptée à cet Amour qui cachera l'apparence du fourneau[ [61].
«La galerie est boisée et vernie en petit jaune; des pendules, des tables, des bureaux, tu crois bien que rien n'y manque..... Il n'y a qu'un seul sopha et point de fauteuils commodes, c'est-à-dire que le petit nombre de ceux qui s'y trouvent sont bons, mais ce ne sont que des fauteuils garnis; l'aisance du corps n'est pas sa volupté, apparemment.
«Les panneaux des lambris sont des papiers des Indes fort beaux; les paravents sont de même; il y a des tables à écrans, des porcelaines; enfin, tout est d'un goût extrêmement recherché. Il y a une porte au milieu qui donne dans le jardin: le dehors de la porte est une grotte fort jolie.»
Après avoir minutieusement décrit la demeure de l'Idole, il est de toute justice de dépeindre celle qui abrite les charmes de la déesse. Mme de Graffigny n'a garde d'y manquer:
«L'appartement de Voltaire n'est rien en comparaison de celui-ci: sa chambre est boisée et peinte en vernis petit jaune avec des cordons bleu pâle; une niche de même, encadrée de papier des Indes charmant. Le lit est en moiré bleu et tout est tellement assorti que, jusqu'au panier pour le chien, tout est jaune et bleu: bois de fauteuils, bureau, encoignures, secrétaire; les glaces et cadres d'argent, tout est d'un brillant admirable. Une grande porte vitrée conduit à la bibliothèque qui n'est pas encore achevée.
«D'un côté de la niche est un petit boudoir; on est prêt à se mettre à genoux en y entrant; le lambris est en bleu et le plafond est peint et verni par un élève de Martin qu'ils ont ici depuis trois ans.....
«Il y a une cheminée en encoignure, des encoignures de Martin avec de jolies choses dessus, entre autres une écritoire d'ambre que le prince de Prusse lui a envoyée avec des vers. Pour tout meuble, un grand fauteuil couvert de taffetas blanc et deux tabourets de même, car, grâce à Dieu, je n'ai pas vu une bergère dans toute la maison: ce divin boudoir a une sortie par sa seule fenêtre sur une terrasse charmante et dont la vue est admirable. De l'autre côté de la niche est une garde-robe divine, pavée de marbre, lambrissée en gris de lin, avec les plus jolies estampes. Enfin, jusqu'aux rideaux de mousseline qui sont aux fenêtres sont brodés avec un goût exquis...»
Mais nous n'en avons pas fini avec la description des splendeurs de Cirey; il y a encore un appartement des bains qui est une pure merveille:
«Ah! quel enchantement que ce lieu! L'antichambre est grande comme ton lit; la chambre de bains est entièrement de carreaux de faïence, hors le pavé qui est de marbre. Il y a un cabinet de toilette de même grandeur dont le lambris est vernissé d'un vert céladon clair, gai, divin! sculpté et doré admirablement; des meubles à proportion, un petit sopha, de petits fauteuils charmants, dont les bois sont de même façon, toujours sculptés et dorés: des encoignures, des porcelaines, des estampes, des tableaux et une toilette; enfin, le plafond est peint. La chambre est riche et pareille en tout au cabinet; on y voit des glaces et des livres amusants sur des tablettes de laque. Tout cela semble être fait pour des gens de Lilliput. Non, il n'y a rien de si joli, tant ce séjour est délicieux et enchanté! Si j'avais un appartement comme celui-là, je me serais fait réveiller la nuit pour le voir; je t'en ai souhaité cent fois un pareil, à cause de ton bon goût pour les petits nids. C'est assurément une jolie bonbonnière, te dis-je; toutes ces choses sont parfaites. Sa cheminée n'est pas plus grande qu'un fauteuil ordinaire, mais c'est un bijou à mettre en poche!»
On pourrait croire, d'après ces séduisantes descriptions, que tous les appartements de Cirey sont d'un luxe surprenant. Hélas! il n'en est rien! Tout ce qui n'est pas «l'appartement de la dame ou de Voltaire» est d'une «saloperie à dégoûter».
Mme de Graffigny elle-même est horriblement logée et elle exhale ses plaintes de façon très plaisante. A l'en croire, elle habite l'antre d'Éole:
«Il faut que tu saches comment est faite ma chambre: c'est une halle pour la hauteur et la largeur où tous les vents se divertissent par mille fentes qui sont autour des fenêtres et que je ferai bien étouper si Dieu me prête vie. Cette pièce immense n'a qu'une seule fenêtre coupée en trois comme du vieux temps, ne portant rien que six volets. Les lambris qui sont blanchis diminuent un peu la tristesse dont elle serait eu égard au peu de jour.
«La tapisserie est à grands personnages, à moi inconnus et assez vilains. Il y a une niche garnie d'étoffes d'habits très riches, mais désagréables à la vue par leur assortiment. Pour la cheminée, il n'y a rien à en dire: elle est si petite que tout le sabbat y passerait de front. On y brûle environ une corde de bois par jour, sans que l'air de la chambre en soit moins cru. Des fauteuils du vieux temps, une commode, une table de nuit pour toute table; mais en récompense une belle toilette de découpures, voilà ma chambre que je hais beaucoup et avec connaissance de cause.
«Hélas! on ne saurait avoir à la fois tous les biens en ce monde. J'ai un cabinet tapissé d'indiennes qui ne l'empêchent pas de voir l'air par le coin des murs; j'ai une très jolie petite garde-robe sans tapisserie, fort à jour aussi, afin d'être assortie avec tout le reste.»
Mme de Graffigny a-t-elle au moins un gracieux horizon pour la consoler de la tristesse de son intérieur? Hélas! non. Une montagne aride, qu'elle touche presque de la main, bouche complètement la vue.
La vie à Cirey n'est pas très gaie pendant la journée: on prend le café vers onze heures dans la galerie de Voltaire qui reçoit ses hôtes en robe de chambre. Puis, à une heure, le philosophe, qui veut retourner à ses travaux, fait une grande révérence: c'est le signal du départ; chacun se retire dans sa chambre et reste seul jusqu'à neuf heures du soir. A ce moment, l'on soupe et l'on cause jusqu'à minuit.
Mais alors, quel charme! quelles délices! A cette heure, le philosophe n'a que vingt ans; il est inépuisable de verve, d'entrain; on ne se lasse pas de l'entendre. Quelle gaieté! quelle imagination plaisante! Il faudrait des volumes pour tout raconter. Et en même temps si aimable, si attentif, parlant sans cesse à Mme de Graffigny de ses amis, du cher Panpan, qu'il connaît et qu'il aime; de Desmarets, de Saint-Lambert, dont il admire les vers. Pas de soir où l'on ne boive à leur santé avec du fin amour!
Souvent, après le souper, Voltaire donne la lanterne magique «avec des propos à mourir de rire». Il fait toutes sortes de contes, de plaisanteries sur ses amis, sur ses ennemis. «Non, il n'y a rien de si drôle», s'écrie Mme de Graffigny enthousiasmée. Un soir, à force de tripoter le goupillon de la lanterne qui est remplie d'esprit-de-vin, le philosophe la renverse sur sa main, le feu y prend et voilà la main en flammes. Tout le monde se précipite, le feu est éteint en un rien de temps, et la main n'est que légèrement brûlée. Aussitôt Voltaire, qui ne se trouble pas pour si peu, reprend le divertissement et ses boniments étourdissants. Ces heures sont délicieuses et se prolongent souvent fort avant dans la nuit.
Le philosophe s'occupe de Mme de Graffigny d'une façon charmante; il lui cherche des livres, des amusements; il lui promet des lectures quand elle sera «bien sage»; il craint qu'elle ne s'ennuie, «comme si l'on pouvait s'ennuyer auprès de Voltaire! Ah! Dieu! cela n'est pas possible, s'écrie Mme de Graffigny dans son ravissement; je n'ai même pas le loisir de penser qu'il y a de l'ennui au monde; aussi je me porte comme le Pont-Neuf et je suis éveillée comme une souris. Serait-ce parce que je mange moins ou parce que j'ai l'esprit remué vivement et agréablement?..... Ce que je dors, je le dors comme un enfant. Enfin, je sens, par une expérience qui m'était presque inconnue, que l'occupation agréable fait le mobile de la vie».
On a pour Mme de Graffigny les attentions les plus délicates; celle à laquelle elle paraît le plus sensible, c'est qu'on paye les ports des lettres qu'elle reçoit: «Cela n'est-il pas bien galant?» dit-elle. Elle n'éprouve qu'un regret, c'est qu'on n'affranchisse pas aussi celles qu'elle adresse à ses amis.
Plus on voit Voltaire, plus on est étonné de son amabilité, de sa bonté. Il y a dans son caractère des côtés charmants, attachants au possible. Ainsi, il ne peut entendre parler d'une belle action sans attendrissement.
Un jour, Mme de Graffigny ayant raconté ses malheurs conjugaux et la triste histoire de sa vie, elle émeut si profondément son auditoire qu'elle s'impressionne elle-même et qu'elle a toutes les peines du monde à ne pas «brailler».—«Ah! quels bons cœurs! s'écrie-t-elle. La belle dame riait pour s'empêcher de pleurer; mais Voltaire, l'humain Voltaire, fondait en larmes, car il n'a pas honte de paraître sensible.»
Un autre jour, Mme du Châtelet veut emmener Mme de Graffigny se promener en calèche; mais les chevaux sont fringants et, à la vue de leurs «gambades», la dame tremble et hésite. Elle aurait dû suivre de gré ou de force sans le compatissant philosophe qui déclare «qu'il est ridicule de forcer les gens complaisants à prendre des plaisirs qui sont des peines pour eux».—«On l'adore à ce propos, n'est-ce pas», s'écrie Mme de Graffigny reconnaissante.
Les querelles entre Voltaire et la divine Émilie étaient du reste assez fréquentes et des plus plaisantes pour les spectateurs: une après-midi le poète devait lire Mérope; il arrive avec un habit assez peu élégant à la vérité, mais cependant agrémenté de belles dentelles. Mme du Châtelet lui demanda d'en changer. Voltaire, entêté comme d'habitude pour des riens, refuse et fait un long discours pour prouver qu'il a raison: il se refroidirait, il s'enrhumerait, il n'a pas d'autre habit. La déesse insiste, se fâche, et Voltaire agacé retourne dans sa chambre avec son manuscrit sous le bras. Un instant après il fait dire qu'il a la colique, et voilà Mérope au diable! C'est en vain qu'on l'envoie demander par un domestique; il répond qu'il a toujours la colique. Mme de Graffigny prend le parti d'aller elle-même le chercher; elle le trouve gai, bien portant, et ils causent tous deux fort agréablement. Quelques personnes du voisinage étant survenues, on fait de nouveau appeler Voltaire; il finit par venir au salon; mais aussitôt sa colique le reprend, il se met dans un coin et ne dit mot. Ce jour-là on n'en put rien tirer.
Comment Mme du Châtelet et Voltaire qui faisaient si grand accueil à Mme de Graffigny ne songeaient-ils pas à inviter ses amis? Elle qui avait la passion de l'amitié, elle qui écrivait: «Vivre dans ses amis, c'est presque vivre dans le ciel», pourquoi lui imposait-on une séparation qui devait lui être si cruelle?
C'est que Mme du Châtelet, plus encore que le philosophe, redoutait les visites importunes; les hôtes qu'il faut distraire, amuser; qui empêchent de travailler et qui par suite font perdre un temps précieux. Elle s'en ouvrit un jour très franchement à Mme de Graffigny qui l'assura que ses amis, et en particulier Saint-Lambert, sauraient parfaitement faire comme elle, c'est-à-dire s'adonner à la lecture et passer dans leur chambre la plus grande partie de la journée.
Sur cette réponse rassurante, elle fut chargée de convier Saint-Lambert à venir faire un séjour et même à arriver le plus vite possible.
Mais Saint-Lambert montre peu d'empressement:
«Allez, allez, mon Petit Saint, il n'y a que la crainte de paraître un âne qui vous empêche de venir, lui mande Mme de Graffigny. Venez en toute assurance; les ânes sont fort bien reçus ici; j'en suis un bon garant, car on ne leur parle jamais que de leurs âneries... Vous êtes un charmant petit saint qui faites de votre joli esprit tout ce que vous voulez et de votre cœur tout ce que vous devez.»
En attendant, Voltaire s'impatiente de ne pas voir arriver «son confrère en Apollon», et comme il veut être agréable à Mme de Graffigny, il demande qu'on fasse venir aussi Panpan, ce cher Panpichon, la coqueluche des dames de Lunéville.
Un soir à souper, il s'écrie:
—Ah çà! voyons, faisons donc venir notre cher petit Panpan, que nous le voyions.
—De tout mon cœur, dit Mme du Châtelet; mandez-lui, madame, de venir.
—Mais vous le connaissez, dit Mme de Graffigny au philosophe; vous savez comme il est timide: jamais il ne parlera devant cette belle dame.
—Attendez, dit Voltaire; nous le mettrons à son aise. Le premier jour, nous la lui ferons voir par le trou de la serrure; le second, nous le tiendrons dans le cabinet, il l'entendra parler; le troisième, il entrera dans la chambre et parlera derrière le paravent. Allez, allez, nous l'aimerons tant que nous l'apprivoiserons.
—Quelle folie, dit la marquise. Je serai charmée de le voir et j'espère qu'il ne me craindra pas.
Mme de Graffigny transmet fidèlement l'invitation; mais comme elle est déjà bien revenue sur le compte de Mme du Châtelet, elle détourne plutôt son ami d'une visite qui ne lui donnerait que des déceptions.
«Elle est très froide et un peu sèche, lui dit-elle; tu ne saurais quelle contenance tenir, et toutes les prévenances de ton aimable Idole ne te remettraient pas. Il est bien rare qu'elle soit comme je te l'ai d'abord dépeinte... elle est plus négligée que moi et plus mal tenue... Son ton t'abasourdirait, il est à mille lieux du tien et à deux mille de celui de la duchesse[ [62].»
Puis, elle craint qu'il ne soit pas suffisamment élégant, son habit de drap est trop vilain, et quant à sa «belle urne», elle est d'été.
Enfin, elle termine plaisamment:
«Que feriez-vous ici, pauvre sot?... Apparemment vous ne seriez pas plus heureux que je ne le suis. Restez dans votre tanière, pauvre oison!»
Qui pourrait croire que Mme de Graffigny pût être souffrante dans ce palais enchanté?
Malgré le charme de la vie qu'elle mène, elle ne se porte pas trop bien cependant: elle souffre souvent de ce terrible mal qu'on appelle «des vapeurs» au dix-huitième siècle et que nous désignons savamment sous le nom de «neurasthénie»; elle en est accablée par moments.
Elle n'est pas seule à en souffrir; Voltaire en est la victime, lui aussi, sans vouloir en convenir du reste; il attribue ses maux à des indigestions, mais ce n'est pas la véritable cause. Comme tous les gens «à vapeurs», «tant qu'il est dissipé, il se porte bien; dès qu'on le contrarie, il est malade».
Desmarets est également affligé du même mal, et Mme de Graffigny l'a avoué à Voltaire. Cette confidence donne au philosophe le plus ardent désir de voir son confrère en maladie, car s'il passe sa vie à se moquer des médecins, personne plus que lui n'adore parler de ses maux. Il demande donc à tout prix qu'on fasse venir le jeune officier. «Il grille de le voir pour parler glaires avec lui, écrit Mme de Graffigny moqueuse; c'est aussi sa marotte; il a aussi la barre dans le ventre; enfin, que te dirais-je? rien n'y manque.»
Cependant Voltaire ne peut vivre sans comédie, sans théâtre. Que faire? Pour tromper son ennui, il fait venir des marionnettes qui remplaceront momentanément les comédiens du roi: elles obtiennent un succès étourdissant.
Enhardi par cette heureuse tentative, le philosophe se décide à organiser un théâtre véritable. La salle est très petite et la scène plus encore; mais tout est admirablement arrangé et prête à l'illusion.
A partir de ce jour, la vie de Cirey est transformée; il n'est plus question que de répétitions, de drames, de comédies; tous les hôtes du château sont mis en réquisition, personne n'échappe à la tyrannie du maître de céans, et lui-même donne l'exemple.
Mme de Graffigny passe son temps à apprendre ses rôles, mais elle a beaucoup de peine à les retenir et elle enrage de son manque de mémoire.
Enfin, après force répétitions, on joue l'Enfant prodigue; puis, le lendemain, Boursoufle, une farce que le philosophe vient de terminer et «qui n'a ni cul ni tête».
Mais les acteurs ne sont pas en nombre suffisant, et Voltaire de se lamenter. Il se plaint amèrement que Panpan, Desmarets, Saint-Lambert, malgré de pressantes instances, ne veuillent pas venir grossir la troupe comique. Avec eux on ferait des merveilles.
Enfin, Desmarets se laisse séduire et il arrive à Cirey. A peine débarqué il est enrôlé dans la troupe du château. Il faut d'autant plus se presser que Mme de Graffigny veut se rendre à Paris, et que son départ est irrévocablement fixé au mercredi des Cendres.
Laissons Mme de Graffigny elle-même faire le récit de l'existence de Cirey pendant les jours gras de 1739:
«Lundi gras.
«Je saisis un moment où Mme du Châtelet est montée à cheval avec Desmarets pour vous écrire, car, en vérité, on ne respire point ici.... Nous jouons aujourd'hui l'Enfant prodigue et une autre pièce en 3 actes, dont il faut faire des répétitions. Nous avons répété Zaïre jusqu'à 3 heures du matin. Nous la jouons demain avec la Sérénade (de Regnard). Il faut se friser, se chausser, s'ajuster, entendre chanter un opéra: ah! quelle galère! On nous donne à lire des petits manuscrits charmants, qu'on est obligé de lire en volant! Desmarets est encore plus ébaubi que moi, car mon flegme ne me quitte pas et je ne suis pas gaie; mais pour lui il est transporté, il est ivre.
«Nous avons compté hier soir que, dans les vingt-quatre heures, nous avons répété et joué 33 actes, tant tragédie, opéra que comédie. N'êtes-vous pas étonnés aussi, vous autres? Et ce drôle-là, qui ne veut rien apprendre, qui ne sait pas un mot de ses rôles, au moment de monter au théâtre, est le seul qui les joue sans fautes; aussi, il n'y a d'admiration que pour lui. Il est vrai de dire qu'il est étonnant. Le fripon a manqué sa vocation.
«Enfin, après souper, nous eûmes un sauteur qui passe par ici et qui est assez adroit. Je vous dis que c'est une chose incroyable qu'on puisse faire tant de choses en un jour.....
«Panpan, mon cher Panpan, nous sortons de l'exécution du troisième acte joué aujourd'hui; il est minuit et nous avons soupé; je suis rendue, la tête tourne à Desmarets. C'est le diable, oui le diable! que la vie que nous menons. Après souper Mme du Châtelet chantera un opéra entier; et vous croyez, bourreau, qu'on a le temps de vous conter des balivernes? Allez, allez! vous êtes fou. J'ai reçu ce soir votre lettre de samedi; Desmarets l'a lue à ma toilette...»
Cette vie enchanteresse, ce ciel serein sont bouleversés tout à coup par une catastrophe inattendue.
Voltaire apprend que des copies de Jeanne circulent; comme il en a souvent fait le soir des lectures, après souper, il croit à une indiscrétion de Mme de Graffigny; il l'accuse de lui avoir volé le manuscrit, d'en avoir envoyé des copies à Panpan, etc., etc. Bref, sa tête se monte et dans une scène inouïe de violence il se dit perdu sans ressources, il annonce qu'il va fuir en Hollande, au bout du monde; il adjure Mme de Graffigny, qui n'en peut mais, d'écrire à Panpan pour le conjurer de retirer toutes les copies qu'il a données, etc., etc.
C'est en vain que la malheureuse femme proteste de son innocence, assure qu'elle n'a rien envoyé; que Panpan est aussi peu coupable qu'elle, et pour cause, le philosophe ne veut rien entendre. Mme du Châtelet arrive et redouble d'invectives et de reproches, etc. Le lendemain tout était oublié; Voltaire, calmé, reconnaissait l'injustice de ses soupçons et l'on se remettait à jouer gaiement la comédie, comme si rien absolument ne s'était passé.
Mme de Graffigny n'en avait pas fini avec les émotions douloureuses. A peine rassurée du côté de Voltaire, elle eut avec Desmarets une courte explication qui ne lui laissa pas le moindre doute sur les sentiments qu'il conservait pour elle.
«J'ai la tête si troublée de comédie, de mon voyage, et du tendre aveu que vient de me faire Desmarets qu'il ne m'aime plus et ne veut plus m'aimer, que je suis comme ivre..... Ah! mon pauvre ami, que vais-je devenir? Mon cœur, mon triste cœur, ne peut, en ce moment douloureux, t'en dire davantage. Tu crois bien qu'avec la résolution que j'avais prise de n'avoir plus de querelles et de pousser la douceur jusqu'à l'oisonnerie, il ne fallait rien moins qu'un aveu aussi délibératif que celui-là pour me désoler..... Je l'ai reçu sans lui faire un seul reproche. Je t'assure que j'en souffrirai seule, mais je n'en reviendrai pas..... N'est-il pas étonnant qu'il m'ait parlé de la sorte pour le peu qu'il lui en coûte à me rendre heureuse?...»
Le lendemain Mme de Graffigny, le cœur brisé, quittait Cirey pour n'y plus revenir. Elle quittait également l'ingrat Desmarets qu'elle ne devait jamais revoir[ [63].