CHAPITRE VII

Départ de Mme de Boufflers pour Paris.—Son séjour dans la capitale.—Mort de Charles VI.—Guerre entre la France et l'Empire.—La Lorraine est menacée.—Fuite de Stanislas.—Énergie de M. de la Galaizière.—Louis XV accourt au secours de l'Alsace et de la Lorraine.—Il tombe malade à Metz.—Visites de Marie Leczinska et de Louis XV à Lunéville.

Pendant les premières années du règne de Stanislas, Mme de Boufflers ne séjourna à la cour qu'autant que l'exigeaient ses fonctions de dame du Palais. Elle fit de longs séjours dans les terres patrimoniales de son mari, aux environs de Nancy, et elle profita de sa vie, relativement calme et retirée, pour mettre au monde deux fils, l'un le 10 août 1736, l'autre le 30 avril 1738.

En 1736, elle eut la douleur de perdre sa sœur, Louise-Eugénie, abbesse d'Épinal; en 1742, elle perdit également son frère, le primat de Lorraine[ [64] et aussi sa belle-sœur, la marquise de Marmier.

Le 9 juillet 1743, un nouveau deuil venait la frapper: son beau-frère Regis était tué à la bataille d'Ettingen et, dans les derniers jours de la même année, son beau-père succomba. Quelques mois après, M. de Boufflers dut se rendre à Paris pour régler les affaires de la succession; il fut décidé que sa jeune femme l'accompagnerait; c'était une occasion de la présenter à la marquise douairière qu'elle ne connaissait pas encore.

On peut supposer la joie de Mme de Boufflers en apprenant qu'elle allait enfin se rendre dans la capitale de la France, dans cette ville merveilleuse, objet de tous ses désirs; qu'elle allait enfin paraître à cette cour célèbre dans le monde entier par son élégance et ses agréments; l'écho des fêtes qui s'y donnaient, les récits enthousiastes de ses compagnes sur la beauté des femmes, sur la galanterie des hommes avaient bien souvent troublé la jeune femme.

Elle ne se possédait pas de joie à la pensée des plaisirs, des divertissements de tout genre qui devaient l'attendre à Paris. Elle se voyait habitant une ravissante demeure, meublée somptueusement, entourée de jeunes femmes de son âge, gaies comme elle, heureuses de vivre. Pendant tout le trajet sa tête travaillait et plus l'on approchait de la capitale, plus son émotion grandissait. Enfin, elle pénétra dans les murs de la bienheureuse ville.

Mais, hélas! quelle déception quand, au lieu d'une riante demeure, elle vit le carrosse s'arrêter dans la cour d'un vieil et sombre hôtel du faubourg Saint-Germain. Au lieu des appartements somptueux que son imagination lui faisait entrevoir, elle pénétra dans des appartements tendus de serge noire et grise, comme il était d'usage chez les personnes en deuil; au lieu des joyeuses compagnes qu'elle attendait, elle vit s'avancer vers elle une personne infirme qui, par sa pâleur, sa maigreur, la lenteur de sa démarche, la singularité de son costume, ressemblait plutôt à une ombre funèbre qu'à un être vivant.

C'était Mme de Boufflers, la mère, qui, en perdant son mari, avait fait vœu de ne jamais quitter le deuil.

Cet extérieur effrayant, ces vêtements lugubres, ces tristes entours, plongèrent la jeune Mme de Boufflers dans une terreur profonde. Elle s'attendait à un accueil si différent qu'à peine rentrée dans ses appartements particuliers elle se mit à fondre en larmes, et elle passa toute la nuit à pleurer sur son triste sort.

Il fallut bien cependant se résigner et faire contre mauvaise fortune bon cœur. La jeune femme sécha peu à peu ses larmes et, comme elle était douée de beaucoup d'esprit, elle chercha à vivre en bonne intelligence avec cette belle-mère qui l'effrayait si fort.

Or il se trouva que Mme de Boufflers, malgré sa sévérité apparente, avait une âme douce, une piété indulgente, un esprit juste et pénétrant. Elle aurait pu se montrer odieuse pour la jeune femme intimidée et effrayée, elle fut tout le contraire; elle lui témoigna de la compassion, apaisa son trouble et son embarras, et elle s'efforça de la mettre à son aise.

Malgré le peu de rapport des âges, des idées et des penchants, la douairière s'éprit pour sa belle-fille d'un sincère attachement qui fut bientôt réciproque. La vie s'écoulait donc, sinon gaiement, du moins calme et paisible pour la jeune femme.

On rapporte d'elle une réponse bien plaisante. Elle parlait un peu légèrement de son mari devant sa belle-mère: «Vous oubliez qu'il est mon fils», lui fit remarquer Mme de Boufflers: «Cela est vrai, maman; je croyais qu'il n'était que votre gendre!»

De cruels soucis d'argent rendaient la vie de la douairière de Boufflers des plus pénibles. Une pension de 12,000 livres que possédait son mari, et qui était tout leur avoir, s'était éteinte avec lui, et la marquise était restée dans une situation d'autant plus misérable qu'elle avait encore à sa charge deux filles, l'une de seize ans, l'autre de dix-sept, qui n'avaient aucun goût pour la vie religieuse et qui se refusaient obstinément à entrer au couvent.

Le maréchal de Noailles, ému de cette situation, s'adressa au roi et il fit obtenir à Mme de Boufflers une pension de 4,000 livres qui devint son unique ressource[ [65].

Dans la famille on s'inquiéta pour la jeune marquise d'une existence vraiment trop austère et qui pouvait finir par avoir sur sa santé une influence fâcheuse. La douairière avait une belle-sœur, veuve comme elle, la duchesse de Boufflers, et qui tenait un grand état de maison.

On offrit à la jeune femme d'aller s'installer chez elle; elle devait y trouver une société mieux assortie à son âge et aux goûts qu'on pouvait lui supposer. La proposition était séduisante, car la maison de la duchesse de Boufflers était l'une des plus agréables de Paris. L'on ne s'en étonnera pas quand nous dirons que c'est elle qui devint plus tard si célèbre sous le nom de maréchale de Luxembourg.

C'était tomber d'un extrême dans l'autre. Quitter brusquement la vie austère, presque monacale, à laquelle elle était habituée et qu'elle supportait du reste impatiemment, pour devenir la commensale, la pupille si l'on peut dire de la duchesse de Boufflers, était pour la jeune marquise une aventure assez périlleuse.

Une grande fortune, un grand nom, un grand état dans le monde, donnaient à la duchesse une situation des plus brillantes et attiraient chez elle toute la société. C'était assurément une des femmes les plus spirituelles de son temps, une des plus aimables; mais elle avait peu d'égards pour la morale vulgaire et ses mœurs passaient pour fort relâchées.

Qu'allait devenir la jeune femme dans ce milieu élégant, raffiné et perverti? Quelles leçons allait-elle puiser auprès de cette duchesse entourée d'hommages intéressés et dont le comte de Tressan, le poète mondain, avait osé écrire:

Quand Boufflers parut à la cour,

On crut voir la mère d'Amour.

Chacun s'empressait à lui plaire

Et chacun l'avait à son tour.

Et puis les deux dames étaient toutes deux fort séduisantes, pleines d'esprit, de charme. N'y allait-il pas avoir conflit d'intérêts ou de succès? C'était une épreuve bien dangereuse et qui pouvait fort mal tourner.

Mais la duchesse avait trop bonne opinion d'elle-même pour craindre une rivalité. Au lieu de s'abaisser à une mesquine jalousie, elle se montra fort aimable pour sa jeune parente; elle lui facilita, de toutes manières, son entrée dans la société et, loin de chercher à l'éclipser et à l'écraser de sa supériorité, elle l'aida de tout son pouvoir.

La jeune femme, sous l'égide de la duchesse, pénétra donc dans les cercles les plus brillants; elle fut présentée à la cour; elle fit connaissance avec les hommes de lettres les plus célèbres, Voltaire, Montesquieu, le président Hénault, Tressan qu'elle devait plus tard retrouver en Lorraine.

Ce séjour dans une société éminemment raffinée développa prodigieusement, chez Mme de Boufflers, ses aptitudes naturelles. Au contact de tous les hommes distingués et de toutes les femmes charmantes qu'elle fut appelée à fréquenter, elle acquit ce ton parfait et ces manières incomparables qu'on ne trouvait qu'à Versailles et, en même temps, ce goût des lettres et des arts qui allait faire le charme de la cour de Lorraine.

Pendant que Mme de Boufflers goûtait à Paris les agréments d'une société choisie, les plus graves événements se passaient en Lorraine.

Stanislas, malgré son désir ardent de vivre en paix, de se consacrer uniquement au bonheur de ses sujets et au sien propre, allait éprouver bien des soucis. Un instant, il put se croire revenu aux pires jours de son existence, il se vit à deux doigts de sa perte.

Depuis son arrivée en Lorraine, de nombreux motifs de mécontentement et de plaintes s'étaient élevés contre la nouvelle administration, et la noblesse, aussi bien que les simples habitants, étaient venus plus d'une fois porter leurs doléances jusqu'aux pieds du roi de Pologne.

Si les Lorrains avaient eu l'espoir de conserver leurs lois, leurs usages, leurs traditions, ils furent bien vite détrompés. M. de la Galaizière n'eut qu'un but: transformer les deux duchés le plus rapidement possible en une province française. Il prit des mesures qui choquèrent les habitants et leur rendirent le nouveau régime de plus en plus pénible. Aussi les protestations s'élevèrent-elles de tous côtés, mais ce fut en vain.

La situation du chancelier n'était pas commode; lui-même écrivait à Fleury, le 17 mars 1740:

«Je ne puis dissimuler à V. E. que les difficultés ne soient très grandes. Il ne s'agit de rien moins, Monseigneur, que de rétablir le règne de la justice, du bon ordre et de la subordination dans un pays d'où ils étaient bannis, et de sevrer la noblesse des bienfaits du prince quand elle ne les aura pas mérités par des services.

«Vous sentez, Monseigneur, combien une telle entreprise doit m'attirer de contradictions et me susciter d'ennemis. J'assure de nouveau V. E. que je m'étudierai sans cesse à employer tous les ménagements compatibles avec l'autorité, pour adoucir ce qu'un si grand changement entraîne nécessairement de rude après soi...»

La noblesse lorraine avait bien des sujets de plaintes; mais le coup qui lui fut peut-être le plus douloureux, parce qu'il la touchait dans sa fortune, c'est l'édit sur l'exploitation des bois. Cet édit lui causait, en effet, le plus grave préjudice, car elle possédait et exploitait la plus grande partie des vastes forêts qui couvraient le pays. C'est sur cette importante question que les récriminations furent les plus violentes. Il fut même décidé que des plaintes officielles seraient adressées au ministre du roi de France, en même temps que l'on ferait appel au grand-duc de Toscane, comme ancien souverain de la Lorraine.

Stanislas était très ému de cette situation. Il reçut un jour la visite de MM. de Raigecourt et d'Haussonville qui l'assurèrent que Fleury désavouait hautement tout ce qui se faisait; ils reprochèrent au roi d'opprimer la noblesse: «Le blâme en retombera sur votre règne, lui dirent-ils; il sera à jamais en exécration à la nation[ [66]».

Le malheureux Stanislas, à la suite de cette entrevue, resta dans une agitation terrible et il ne put fermer l'œil de la nuit. Dès la première heure, il fit appeler la Galaizière; mais ce dernier le rassura complètement en lui montrant les lettres approbatives du cardinal: «Je respire, lui dit le roi. Je vois bien qu'on ne cherche qu'à vous rendre la victime de tout ceci; mais, puisque vous êtes approuvé de Son Eminence, je vous soutiendrai[ [67]».

A ce moment survint un événement inattendu qui vint mettre à néant toutes les espérances de la noblesse lorraine.

L'empereur Charles VI mourut. La France refusa de laisser exécuter la Pragmatique sanction qu'elle-même avait acceptée, et la guerre commença entre la France et l'Empire.

La situation était des plus graves. Si les Lorrains s'étaient résignés, en apparence, au nouvel ordre de choses, la plupart étaient prêts, à la première occasion favorable, à secouer le joug qui pesait si lourdement sur eux.

Ce n'était pas le moment, dans cette période incertaine et troublée, d'écouter les doléances de la noblesse et d'ébranler le pouvoir de M. de la Galaizière. Aussi la cour de France s'empressa-t-elle d'approuver tous ses actes et de le confirmer dans son autorité souveraine.

La France se conduisit en Lorraine comme en pays conquis. Non seulement elle leva dans le pays de nombreux régiments qui furent incorporés dans l'armée française, mais elle accabla d'impôts de tous genres les sujets de Stanislas; on les contraignit à fournir d'immenses approvisionnements pour les armées; on leur fit payer par deux fois l'impôt du vingtième, bien que la Lorraine, de l'aveu de tous, dût en être exemptée puisqu'elle ne faisait pas encore partie du royaume de France, etc.

Ces exactions véritables surexcitèrent encore davantage les habitants des deux duchés; tous faisaient des vœux pour le succès des armes de Marie-Thérèse.

En 1743, les Autrichiens, sous les ordres de Charles de Lorraine, frère de François III, s'approchèrent de la frontière de l'est du côté de la Sarre. L'effroi fut grand à la cour de Lunéville quand le prince annonça publiquement qu'il allait pénétrer dans les anciens États de son frère, aider les populations à secouer le joug qui les opprimait et les rendre à leur ancienne dynastie.

A Lunéville, on s'empressa d'armer les remparts, de creuser des fossés, enfin de mettre la ville en état de résister à un coup de main. Douze pièces de canon, qui étaient dans les bosquets, furent placées devant la grille du château. On faisait des patrouilles dans les rues et l'on arrêtait volontiers les bourgeois attardés. L'émotion était à son comble.

La reine Catherine, effrayée, ne voulut pas s'exposer à soutenir un siège; elle se réfugia à Nancy et descendit chez l'abbé de Choiseul, en attendant que le château qui n'avait pas été habité depuis longtemps fût en état de la recevoir. Le roi de Pologne vint la rejoindre peu de temps après (août 1743).

Heureusement, l'alarme fut de courte durée; à l'automne, Stanislas qui s'ennuyait à Nancy put rentrer à Lunéville.

Mais, au printemps de 1744, la situation s'aggrava de nouveau et devint même plus critique encore. Un chef d'aventuriers croates, le baron de Mentzel, publia une proclamation où il annonçait aux Lorrains son arrivée prochaine, et où il les menaçait de livrer leur pays au pillage s'ils ne se déclaraient immédiatement pour leurs anciens souverains.

Ces menaces étaient superflues. Les troupes autrichiennes n'avaient qu'à se montrer pour qu'une formidable insurrection éclatât en Lorraine.

La noblesse n'était pas moins mal disposée que le peuple. Une lettre de M. de la Galaizière à Fleury indique bien ses sentiments. Voici ce que le chancelier écrivait à propos du marquis et de l'abbé de Raigecourt dont les propos violents contre le gouvernement de Stanislas avaient fait scandale:

«Vous paraissez surpris de ce qu'ayant l'un et l'autre des bienfaits du roi, ils ne sont rien moins qu'affectionnés à son service; mais tel est le caractère du gros de cette nation; les bienfaits qu'elle désire avec plus d'ardeur qu'une autre, qu'elle recherche quelquefois même avec bassesse, ne l'attachent point; j'en fais depuis longtemps l'expérience; la reconnaissance n'est pas la qualité dominante dans cette province... Si on voulait punir MM. de Raigecourt, il faudrait étendre le remède à bien d'autres sujets de pareille étoffe.»

Avec un entourage aussi suspect, Stanislas ne vit qu'à demi rassuré et ses jours s'écoulent dans les transes. A la moindre victoire, il proclame que l'armée française est «composée d'autant de héros que de soldats»; à la moindre défaite, «il s'en remet à la Providence» et prépare en hâte ses paquets.

Au printemps de 1744, le roi et toute la cour s'installent à la Malgrange, près de Nancy, d'où il était plus facile de s'enfuir sans faire d'éclat. L'on y vivait dans une tranquillité relative, attendant toujours d'heureuses nouvelles qui n'arrivaient pas, lorsque tout à coup, le 3 juillet, le roi apprend par un courrier du maréchal de Coigny que le prince Charles a passé le Rhin à Spire, à la tête de 80,000 hommes. Il en reste si «étourdi» qu'à son ordinaire il s'en «remet à la Providence».

Le 6, un autre courrier apporte la nouvelle que les ennemis se sont emparés des lignes de Wissembourg. Les troupes françaises ont été partout repoussées. La situation est si menaçante que le maréchal de Belle-Isle prévient Stanislas qu'il ne répond plus de sa sécurité.

Le courrier arrive à minuit et est reçu par le duc Ossolinski. On réveille aussitôt le roi et on commence sans plus tarder les préparatifs de départ. La terreur était générale, tout le monde était convaincu que les duchés envahis allaient échapper à la France.

Le jour même, à trois heures de l'après-midi, la reine Opalinska prenait la fuite, accompagnée de Mmes de Linanges et de Choiseul; elle allait chercher un refuge à Meudon. Stanislas, auquel l'âge et la douceur de sa nouvelle vie avaient enlevé le goût des aventures, voulait à tout prix l'accompagner; mais M. de la Galaizière s'y opposa et il le supplia de ne pas donner lui-même le signal du découragement. Tout ce qu'il put obtenir, c'est que le roi chercherait un abri derrière les murs de Metz.

Le soir même, en effet, le souverain terrorisé quittait la Malgrange et, après avoir voyagé toute la nuit, allait s'enfermer dans la citadelle de Metz avec son trésor et quelques courtisans.

Un seul homme se montra à la hauteur des circonstances et ne perdit pas la tête au milieu de l'affolement général: ce fut M. de la Galaizière.

Seul, sans ordres, sans appui, sans armée, abandonné par ceux qui auraient dû le seconder et partager ses dangers, il n'hésita pas à prendre toutes les mesures que commandait la gravité des circonstances. Il fit face à tout et s'arrangea de façon à pouvoir attendre les secours qu'il avait demandés en toute hâte.

Il groupa à la hâte quelques milices lorraines, enrégimenta les ouvriers des salines et les répartit dans les quelques régiments qui lui restaient de façon à s'assurer de leur fidélité. Tous les passages de montagne furent occupés; des fortifications en terre, des abatis d'arbres élevés sans perdre une minute de tous côtés; bref, en quelques jours, grâce au zèle et à l'activité prodigieuse de son chancelier, la Lorraine fut à l'abri d'un coup de main et préservée des incursions des coureurs ennemis.

La promptitude et l'énergie de ces mesures sauvèrent le pays.

A la nouvelle de l'invasion de la Lorraine Louis XV, qui était en Flandre avec l'armée, accourut pour porter secours au maréchal de Coigny.

Un événement imprévu vint fort à propos modifier complètement la situation. Le roi de Prusse envahit la Bohême, et le prince Charles fut obligé de repasser le Rhin en toute hâte pour aller défendre le territoire de Marie-Thérèse.

La Lorraine était sauvée. Stanislas, remis de son effroi, rentra dans ses États.

A peine était-il réinstallé à Lunéville qu'il apprit que son gendre, en arrivant à Metz, était tombé gravement malade. On connaît les détails de la maladie du roi, sa conversion, le renvoi de Mme de Châteauroux, l'arrivée en toute hâte de Marie Leczinska et du dauphin.

La première entrevue du roi et de la reine fut touchante. Louis XV embrassa Marie Leczinska et lui demanda humblement et à plusieurs reprises pardon de sa conduite et des peines qu'il lui avait causées.

Cependant la maladie prit tout à coup une tournure favorable, et, dans les premiers jours de septembre, le roi était complètement rétabli.

Les vieilles dames de l'entourage de la reine, électrisées par une réconciliation qu'elles croyaient définitive, commirent mille maladresses et se couvrirent de ridicule. Elles remirent du rouge, enlevèrent «le bec noir» de leurs cheveux et se mirent à porter des rubans verts, symbole d'espérance. Dans l'attente «d'un glorieux événement», on mettait chaque soir deux oreillers sur le traversin de la reine.

Le roi, auquel ce manège ne put échapper, s'en agaça, et il recommença à être fort maussade. Et puis, maintenant qu'il était guéri, il était honteux du spectacle qu'il avait donné, de sa pusillanimité, de sa vilaine conduite vis-à-vis de Mme de Châteauroux. Il en voulait à tout le monde, à l'évêque de Metz, à son confesseur le Père Pérusseau, à la reine elle-même. Il devint plus sombre et plus mélancolique chaque jour.

Enfin il envoya la reine faire une visite à son père, et il lui promit de la rejoindre le lendemain.

Marie Leczinska partit de Metz le 28 septembre, à onze heures du matin; elle arriva le soir même à Lunéville.

Le lendemain, à huit heures du soir, Louis XV faisait à son tour son entrée dans la ville, aux acclamations du peuple et au son du canon.

Le roi de Pologne souhaita la bienvenue à son gendre à la descente du carrosse. Le soir, il y eut cavagnole comme à Versailles, puis illumination, feux d'artifice et l'on tira de nombreuses fusées sur la terrasse du château.

Malgré la variété de ces divertissements et l'affabilité de la réception, Stanislas ne put obtenir de son hôte une parole aimable. C'est à peine si Louis XV demanda à aller saluer la reine Catherine, qu'un asthme retenait dans ses appartements. En vain lui présenta-t-on les plus jolies femmes de la cour, il n'adressa la parole à aucune, et il y en eut même plusieurs qu'il refusa de recevoir.

Stanislas installa son gendre dans ses propres appartements, et quant à lui il alla se coucher «secrètement» dans un petit entresol de la garde-robe.

Le lendemain, le roi était de plus méchante humeur encore, s'il est possible; rien ne put le divertir.

C'est en vain que le bon Stanislas fait visiter à son hôte toutes ses maisons de campagne; c'est en vain qu'il croit l'amuser par la vue des jets d'eau, des grottes, des rocailles qui peuplent le parc et les environs: Louis XV reste impassible. Dans ces promenades, le roi de France est à cheval; le roi de Pologne, comme d'habitude, dans la petite voiture à un cheval qu'il conduit lui-même.

A l'encontre de son maître, la Galaizière est d'une humeur charmante. Il donne des réceptions, invite les dames à dîner et à souper, leur fait mille galanteries; il tient un grand état de maison[ [68].

Pendant le séjour de Louis XV à Lunéville, surgit une question d'étiquette assez plaisante.

Le cardinal de Tencin était arrivé et il mangeait à la table du roi de Pologne. Les cardinaux avaient le droit d'avoir un fauteuil devant les rois de Pologne. Le cardinal de Fleury en avait un à Meudon, le cardinal de Rohan en avait un aussi quand il venait à Lunéville. On présenta donc un fauteuil au cardinal de Tencin qui refusa et prit une chaise à dos. Malgré cette marque de modestie, les ducs qui étaient présents, MM. de Gesvres, de Villars, etc., ne voulurent pas manger avec le roi, à cause de «la chaise à dos» du cardinal de Tencin. Pour éviter de nouvelles tracasseries, le lendemain on alla dîner au kiosque; là il n'y avait point de cérémonie et tout le monde eut des chaises à dos, ce qui calma l'effervescence.

Après un séjour de trois jours rendu plutôt pénible par son invariable mauvaise humeur, Louis XV annonça son départ.

Le 2 octobre, après avoir passé une revue des gendarmes et dîné au château de Chanteheu, il partit pour Strasbourg. Il avait complètement négligé d'aller faire ses adieux à la reine Opalinska, toujours souffrante. Ce procédé choqua vivement toute la cour. Il est probable qu'en route Louis XV réfléchit à l'inconvenance de sa conduite, car il envoya un courrier pour demander des nouvelles de sa belle-mère[ [69].

Le 9 octobre, Marie Leczinska reprenait tristement la route de Versailles et Stanislas, qui jamais ne se séparait sans chagrin de cette fille chérie, la suivit jusqu'à Bar-le-Duc[ [70].

De l'aveu général, M. de la Galaizière avait sauvé le pays de l'invasion; on dut le récompenser des services éminents qu'il venait de rendre. Sa faveur n'eut plus de bornes. Un de ses frères, M. de Chaumont de Lucé, fut, sur les instances de Stanislas lui-même, nommé envoyé de France près de la cour de Lorraine; un autre, M. de Mareil, celui qui commandait le Royal-Lorraine et qui avait brillamment combattu les Impériaux, fut nommé maréchal de camp et lieutenant du roi; sa sœur, qui était religieuse, fut nommée coadjutrice du couvent où elle résidait; le plus jeune de ses fils, qui n'avait que sept ans, reçut la riche abbaye de Saint-Mihiel, devenue vacante par la mort d'Antoine de Lenoncourt. Quelque temps après, Stanislas donnait encore à son sauveur la terre de Neuviller, érigée en comté, et la Galaizière en fit une des plus belles propriétés de la province.

Naturellement le chancelier devint plus puissant que jamais et tout plia sous son autorité. Stanislas, dont le rôle avait été loin d'être brillant, ne chercha plus à lutter contre un homme dont il reconnaissait la supériorité et il lui abandonna sans réserve le pouvoir absolu.

Pendant que ces événements se déroulaient en Lorraine, Mme de Boufflers avait poursuivi à Paris le cours de ses succès mondains; elle s'était initiée à la société parisienne la plus séduisante et la plus raffinée et, par le charme de son esprit autant que par ses attraits physiques, elle y avait obtenu de grands succès.

De nouveaux deuils, et non des moins cruels, étaient venus la frapper pendant cette période agitée.

Le 24 juin 1744, son oncle, le marquis de Beauvau, colonel du régiment de la reine, s'était fait tuer bravement à la prise du chemin couvert de la ville d'Ypres, en Flandre.

L'année suivante, nouvelle douleur encore. Le 14 mai 1745, en même temps qu'elle apprenait la victoire de Fontenoy, on lui annonçait la mort de son frère Alexandre, âgé de vingt ans. Le jeune homme avait été tué glorieusement à la tête du régiment de Hainaut qu'il commandait.

C'est à peu près vers cette époque que Mme de Boufflers revint en Lorraine; elle y était rappelée par le soin de ses intérêts et aussi pour remplacer à la cour sa sœur, Mme de Montrevel, dont le caractère altier n'avait pu longtemps s'accommoder de l'humeur revêche de la vieille reine.

A la suite de difficultés avec Mme de Montrevel, Stanislas en effet avait jugé qu'elle ne pouvait plus conserver ses fonctions de dame du palais; mais, comme il était important de ne pas se brouiller avec une famille aussi puissante que celle des Craon, le roi chercha à lui obtenir une compensation par l'intermédiaire du cardinal de Fleury. Il écrivit à ce dernier:

«Lunéville, le 5 février 1742.

«Je ne sais si vous savez que, par des raisons indispensables, la reine mon épouse s'est séparée avec Mme de Montrevel, qui a été à son service, en observant néanmoins tout ce que la bienséance et la considération que nous avons pour la maison de Craon pouvait exiger dans un pareil cas.

«La reine même, étant disposée de donner personnellement à Mme de Montrevel les marques de son amitié, hormis celui de la reprendre à son service, voudrait lui procurer une douceur qui dépend de vous: c'est un logement au Louvre, moyennant lequel cette dame fixerait son séjour à Paris. Vous sentez par votre propre cœur généreux la satisfaction que vous donnerez à la reine si vous lui donnez occasion de faire connaître le sien à Mme de Montrevel, malgré le mécontentement qu'elle en a eu, en lui faisant sentir votre grâce accordée en sa faveur. Je me flatte que vous ne me la refuserez point, par le plaisir que vous avez d'obliger celui qui est de tout son cœur, de Votre Eminence, le très affectionné cousin.

«Stanislas, roi.»

Au dos de cette lettre, la reine Catherine écrivit à son tour:

«Le roi vous ayant expliqué mes sentiments au sujet de Mme de Montrevel, je n'y joigne, sinon que je me flatte de l'obtenir de l'amitié de Votre Eminence, étant de tout mon cœur sa très affectionnée cousine et amie.

«Catherine.»

CHAPITRE VIII
(1745 à 1747)

Le peuple et la noblesse se rallient à Stanislas.—Le règne de Mme de Boufflers.—Ses luttes avec le Père de Menoux.

A partir de 1745, une transformation complète s'opère en Lorraine. Les derniers événements ont prouvé aux habitants que tout espoir de retrouver leur ancienne nationalité est perdu et que leur sort est irrévocable. Ils s'inclinent donc devant la destinée et cherchent à s'accommoder le mieux possible du régime qui leur est imposé.

Quant à Stanislas, rassuré désormais sur l'avenir, il reprend bien vite ses paisibles habitudes et il poursuit plus que jamais l'œuvre qu'il a si habilement commencée: il s'efforce de rallier au nouveau régime la noblesse et le peuple et de transformer sa cour en une cour élégante et lettrée.

L'essor qu'il sut donner au commerce, à l'industrie; l'intelligence avec laquelle il favorisa les arts; les travaux considérables qu'il fit entreprendre et les embellissements dont il orna Lunéville et Nancy amenèrent la prospérité et la richesse dans le pays, et attirèrent au roi de Pologne bien des partisans. L'éclat et le renom dont il sut entourer la cour de Lunéville ne lui furent pas non plus inutiles; on était flatté d'appartenir à ce petit pays dont toute l'Europe parlait avec envie et éloges.

En même temps que par ses bienfaits, sa simplicité, sa bonhomie Stanislas ramenait peu à peu à lui la population lorraine, par des titres et des faveurs habilement distribués il s'attachait toute la noblesse du pays.

Bien des nobles qui, au début, s'étaient tenus farouchement à l'écart, se montraient moins irréconciliables. Vivre près du souverain est toujours si tentant! Puis la cour devenait de plus en plus agréable; on disait merveille des fêtes qui s'y donnaient. N'était-ce pas folie de ne pas prendre sa part de ces divertissements et de bouder indéfiniment devant l'inévitable?

Bientôt les plus anciennes et les plus nobles familles acceptent des charges à la cour de l'usurpateur, et chaque jour Stanislas voit avec bonheur s'élargir le cercle de ses courtisans. C'est ainsi que la fusion s'opère et que disparaît progressivement l'hostilité du début.

En même temps, par ce commerce de plus en plus suivi avec une noblesse qui avait si souvent fréquenté la cour de Versailles ou celle de Lorraine, au temps du duc Léopold, les mœurs s'adoucissaient; l'élément polonais, d'abord si prépondérant, était peu à peu écarté; le roi s'efforçait de grouper autour de lui des artistes, des hommes de lettres, des philosophes, des savants et toute une pléiade de femmes jeunes, aimables, spirituelles. La cour s'acheminait doucement vers ces formes raffinées et ce goût des lettres et des arts qui devaient quelques années plus tard la faire briller d'un si vif éclat.

Lunéville devient un Versailles au petit pied, une réduction de la cour de Louis XV. Il y a une maîtresse officielle comme à Versailles; des courtisans, des poètes, des écrivains comme à Versailles; des représentations, des chasses comme à Versailles. Fontainebleau, Compiègne, Marly, Rambouillet sont remplacés par Commercy, la Malgrange, Einville, Chanteheu, etc.

Mais, à la différence de Versailles, tout ce pompeux décorum n'est qu'en façade, toute cette représentation extérieure n'est qu'apparente. Lunéville est une cour bon enfant, simple, où chacun vit à sa guise, et sans souci de l'étiquette.

On y trouve réunis tous les contrastes: religion, impiété, austérité, galanterie; tout s'y rencontre et s'y mêle, sans heurt, sans choc, sans éclat.

On y fait consciencieusement l'amour; on y pratique une religion étroite; on y débite des tirades philosophiques qui en France vous auraient valu la Bastille et le pilori; en même temps on y rencontre des processions que suit avec componction toute la cour.

C'est le plus singulier assemblage qui se puisse imaginer, et tout se passe sous l'œil bienveillant et paternel de Stanislas.

Nous avons vu dans un précédent chapitre que le roi de Pologne, malgré l'ardeur de ses convictions religieuses et en dépit de la reine Opalinska, ne dédaignait pas le beau sexe. Nous l'avons vu, malgré l'indignation de la vieille reine, amener avec lui, à Lunéville, la duchesse Ossolinska et l'installer dans ses fonctions de favorite.

Par goût, par tempérament, le roi aimait les femmes avec passion. Son âge, il est vrai, avait calmé l'ardeur de ses appétits; mais il n'était pas sans éprouver de temps à autre des retours terrestres. Et puis, ne devait-il pas quelque chose à son rang, à sa situation, au prestige qui était une des obligations de sa charge? Tous les souverains d'Europe, se conformant à l'usage établi par Louis XIV, avaient une maîtresse attitrée; c'était devenu une fonction de la cour réglée par le cérémonial, l'étiquette. Un roi avait une maîtresse comme il avait un grand chambellan, un maître des cérémonies, un confesseur; il n'était même point nécessaire qu'elle fût jolie: il suffisait qu'elle sût représenter et remplir sa charge avec dignité.

Stanislas n'avait pas cru pouvoir déroger à un usage aussi constant, aussi bien établi.

Après avoir beaucoup aimé la duchesse Ossolinska, le roi s'aperçut un jour qu'elle l'ennuyait; et, comme «il avait besoin d'être diverti», il passa à de nouvelles amours, non sans éprouver de la part de l'abandonnée force reproches et scènes violentes. Il imagina de remplacer la duchesse par la propre dame d'honneur de la reine, la comtesse de Linanges, Polonaise assez peu civilisée, grosse, courte, camarde, et qui à première vue ne paraissait guère susceptible de remplir convenablement le nouvel emploi qu'on lui confiait.

Stanislas, habitué aux formes un peu sauvages des Polonaises, s'éprit quand même de Mme de Linanges; mais l'intrigue fut de courte durée, et bientôt le roi jeta les yeux sur des beautés plus séduisantes.

Son séjour à Meudon l'avait déjà initié aux grâces des dames françaises. Quand il se trouva à Lunéville entouré de ces Lorraines si spirituelles et si fines, qui toutes, ou à peu près, avaient été formées aux belles manières de la cour de Versailles, il subit peu à peu leur influence et il se détacha insensiblement de ses amies polonaises. On prétend que, grâce à la facilité de mœurs qui régnait alors, il ne trouva pas de cruelles. Comment s'aviser de résister à un souverain qui vous a distinguée?

S'il faut en croire la chronique scandaleuse de l'époque, Mme de Bassompierre, sœur de Mme de Boufflers, ne fut pas insensible aux instances royales; Mme de Cambis, nièce de Mme de Boufflers, aurait eu également des bontés pour le roi; enfin, un certain nombre de «haultes et puissantes dames» ne dédaignèrent pas la faveur du monarque jusqu'au jour où se leva éblouissante et sans rivale l'étoile de Mme de Boufflers.

Depuis son retour en Lorraine Mme de Boufflers, autant par goût que par les nécessités de sa charge, ne quittait guère la cour; elle était de toutes les réunions, de toutes les fêtes, et elle y apportait avec l'agrément de sa personne toutes les grâces de son esprit. Mais comme, consciente de sa valeur, elle ne faisait rien pour briller, on ne lui accorda pas tout d'abord la justice qu'elle méritait. Seul, le brillant chancelier sut la remarquer, l'apprécier, et l'on assure qu'il rendit à la jeune femme des hommages empressés. Il était homme du monde, fort bien de sa personne, spirituel, intelligent; rien d'étonnant à ce que Mme de Boufflers ait été touchée de ses soins et qu'elle ne se soit pas montrée plus cruelle qu'il n'était d'usage à cette époque. Bientôt M. de la Galaizière passa pour un heureux vainqueur.

Mais Stanislas, qui n'avait pas trouvé le bonheur tel qu'il le cherchait dans les liaisons plus ou moins éphémères qui avaient succédé au règne de la duchesse Ossolinska, ne resta pas longtemps insensible à la beauté et à l'esprit de la jeune marquise. Il s'éprit bientôt pour elle d'un goût des plus vifs et il se posa en rival de son chancelier.

Stanislas avait alors 63 ans; mais son âge ne l'empêchait pas d'être encore très aimable, très gai et d'une galanterie plus séduisante que celle de bien des jeunes gens de sa cour. Il n'avait pas encore été envahi par l'obésité, et l'on retrouvait aisément des traces de sa beauté d'autrefois. Puis il avait un passé romanesque, une auréole de gloire militaire, enfin il était Roi!

Mme de Boufflers, qui ne se piquait pas de fidélité conjugale, ne se piquait pas davantage de fidélité envers un amant. Elle vit qu'elle allait jouer un rôle considérable en Lorraine et elle ne résista pas au plaisir de dominer. M. de la Galaizière fut sacrifié.

La marquise fit évincer toutes les maîtresses qui avaient tenu l'emploi jusqu'alors; il y eut naturellement des pleurs et des grincements de dents. La duchesse Ossolinska, qui n'avait pas renoncé à l'espoir de ramener un infidèle, eut de si terribles vapeurs qu'elle en faillit devenir folle. Tout fut inutile. Mme de Boufflers triompha et bientôt elle fut en possession du titre, non de maîtresse déclarée, ainsi qu'il était d'usage à la cour de France, mais de maîtresse avérée, et elle domina sans rivalité et sans partage. Elle reprenait une fonction qui devenait pour ainsi dire héréditaire dans sa famille et qu'elle conserva jusqu'à la mort du roi.

Si Mme de Boufflers n'est plus, à cette époque, la toute jeune femme dont nous avons déjà fait le portrait; si les années lui ont déjà enlevé la fraîcheur de la prime jeunesse, elle n'en est pas moins restée fort séduisante et supérieure par son charme aux plus belles. Elle possède toujours une blancheur de teint éblouissante, des cheveux magnifiques, une taille divine, une figure d'enfant pleine d'agrément. La légèreté de sa démarche, l'élégance de ses manières, l'extrême vivacité de sa physionomie la rendent délicieusement jolie et agréable. Elle a près de trente-quatre ans; personne n'oserait lui en donner plus de vingt.

Son portrait physique est peu facile à faire, mais comment la peindre au moral? Elle est si vive, si alerte, si primesautière! Son âme est, comme sa physionomie, toujours en mouvement; on ne peut la saisir.

Elle est douée d'un esprit supérieur, à la fois fin, juste, gai, original. Tous ceux qui l'approchent sont unanimes à dire qu'il surpasse sa beauté. Et cependant, c'est la nature même; jamais aucun soin, aucun apprêt, aucune recherche.

Sauf avec ses amis les plus intimes, elle parle peu et on pourrait vivre des siècles avec elle sans se douter de sa rare instruction; elle craint de passer pour pédante; puis elle a toujours présente à la mémoire une maxime tirée des proverbes de Salomon: «Le silence est l'ornement de la femme.» Mais son silence même ne cache pas toujours son esprit; on le voit percer dans les mouvements de son visage «comme une vive lumière à travers un tissu délicat».

Quand elle parle, il lui est impossible de le faire sans originalité; toutes ses paroles sont inattendues, promptes, vives, pénétrantes. Elle est dans la conversation d'une extrême mobilité, et on lui reproche, non sans raison, de passer à chaque instant d'un sujet à un autre sans rien approfondir. Cela tient à ce qu'elle est douée d'une surprenante vivacité d'esprit et que la première apparition d'une idée la lui montre tout entière, dans tous ses détails et dans toutes ses conséquences.

Elle lit beaucoup, non pour s'instruire, mais pour s'exempter de parler. Ses lectures se bornent à un petit nombre de livres favoris qu'elle relit sans cesse: «Elle ne retient pas tout; mais il en résulte néanmoins pour elle à la longue une somme de connaissances d'autant plus intéressantes qu'elles prennent la forme de ses idées. Ce qui en transpire ressemble en quelque sorte à un livre décousu, si l'on veut, mais partout amusant et où il ne manque que les pages inutiles.»

Comme toutes les femmes habituées à dominer, la marquise est assez autoritaire, et elle supporte impatiemment les contrariétés; elle ne veut pas d'obstacles à ses fantaisies. Cela ne l'empêche pas d'avoir des amis très fidèles, très attachés et qui l'aiment profondément. Elle-même est une amie sûre et, bien qu'elle ait parfois de l'humeur, on ne peut lui reprocher de ne pas être constante dans ses attachements.

Elle est trop en vue pour ne pas exciter la jalousie et l'envie; mais elle semble ignorer ses ennemis et ne répond à la malveillance que par l'indifférence ou le mépris; quand elle est trop ostensiblement provoquée, elle riposte par quelque trait piquant, mais avec tant de grâce et de sang-froid qu'on voit bien que l'offense n'a pu l'atteindre.

Sans être méchante, elle a le trait mordant et, ses jours d'humeur, mieux vaut ne pas s'exposer à ses railleries: «Elle a plus souvent désespéré ses amants par ses bons mots que par ses légèretés», a écrit d'elle M. de Beauvau.

Une des plus nobles qualités de Mme de Boufflers est son désintéressement. Elle n'use de son pouvoir et de son influence qu'en faveur de ses amis. Bien que sa fortune soit plus que modeste, elle ne songe pas un instant à profiter de sa situation pour l'augmenter; elle ne demande jamais rien au roi et ne reçoit que les misérables 625 livres que lui valent par an ses fonctions de dame du palais. Quant à Stanislas, ravi de pouvoir se croire aimé pour lui-même, il ne songe pas un instant à dédommager la marquise de son désintéressement et de sa réserve.

La conduite de Mme de Boufflers est d'autant plus méritoire qu'elle a une passion malheureuse: elle aime le jeu, elle y perd souvent, et bien des fois elle est cruellement gênée pour payer ses dettes.

Son caractère, du reste, est à la hauteur des circonstances et elle supporte vaillamment les coups du sort. De même que l'heureuse fortune ne l'enivre pas, de même les revers, même les plus cruels, ne peuvent l'abattre; elle conserve toujours la même égalité d'humeur, la même liberté d'esprit, la même sérénité immuable.

Son esprit aimable et son naturel dégagé de tout artifice rendaient son commerce des plus agréables. Elle devint bientôt le centre de toutes les attractions; elle fut l'âme de la petite cour de Lunéville, de cette petite cour spirituelle et lettrée que Stanislas eut l'art de grouper autour de lui, qu'elle eut l'art plus grand encore de retenir et d'amuser.

Le règne de Mme de Boufflers ne s'établit pas sans conteste, et elle eut à lutter contre bien des oppositions, à vaincre bien des jalousies.

Stanislas, qui était l'homme de tous les contrastes, ne se contentait pas d'avoir en effet une maîtresse attitrée, il avait aussi un confesseur, non moins attitré, le Père de Menoux.

Le Père de Menoux, d'une bonne famille de robe, appartenait à la célèbre Compagnie de Jésus, et il était fort digne d'en faire partie. Après avoir professé les humanités dans différents collèges, il s'était adonné à la prédication. Il avait vécu à la cour et savait par expérience comment il en faut user avec les grands. Fin, subtil, retors, il était doué de beaucoup d'esprit et d'une rare intelligence. N'abordant jamais de face les questions délicates, usant toujours de moyens détournés, ne se rebutant jamais, le Père de Menoux caressait l'espoir de devenir tout-puissant à la cour de Stanislas et il poursuivait son but avec la persévérance ordinaire à son Ordre. Il jouissait déjà d'une influence presque absolue sur l'esprit de la reine; il ne lui restait qu'à gagner le roi.

Pour qui connaissait les sentiments religieux de Stanislas, cela paraissait facile. Sa piété était grande et sa ferveur ne pouvait faire de doute pour personne; il pratiquait ouvertement et scrupuleusement tous les exercices exigés par l'Église. Le Père de Menoux crut donc qu'il arriverait facilement à dominer complètement le pieux monarque, et il n'attachait qu'une importance fort secondaire aux «passades» de son royal pénitent. Mais quand il vit la violence de sa passion pour Mme de Boufflers, pour cette femme si séduisante et d'une haute valeur intellectuelle, il comprit qu'une influence rivale de la sienne se dressait à la cour et qu'il fallait à tout prix la faire disparaître s'il ne voulait lui-même passer au second plan. Si Stanislas n'exerçait en Lorraine aucun pouvoir effectif, il avait cependant la libre disposition de la feuille des bénéfices: ne serait-ce pas pitié de voir ces riches revenus récompenser de condamnables voluptés et passer entre les mains d'une famille avide, on ne le savait que trop?

Mme de Boufflers faisait de son côté un raisonnement analogue. Comme elle n'était pas d'humeur ni de caractère à se laisser diriger et à passer à la remorque du jésuite, qu'elle entendait bien obtenir le premier rang et le garder; comme, d'autre part, elle était trop franche pour dissimuler, elle se disposa à entamer ouvertement la lutte et elle ne laissa rien ignorer de ses intentions au Père de Menoux.

La guerre éclata donc entre la maîtresse et le confesseur, violente et acharnée, chacun usant au mieux de ses intérêts des armes à sa disposition, le confesseur criant partout qu'il ferait chasser la maîtresse, la maîtresse qu'elle ferait chasser le confesseur.

Le Père de Menoux tonnait contre l'adultère! le double adultère! Il menaçait Stanislas des peines les plus sévères de l'Église; il lui faisait entrevoir pour l'éternité des châtiments terribles s'il ne se hâtait de mettre un terme à une liaison coupable, scandaleuse et qui ne pouvait exister sans remords. Ces rudes semonces laissaient le roi terrifié et dans un état moral lamentable.

Mais arrivait la maîtresse. Elle avait recours à des arguments moins effrayants, mais plus persuasifs peut-être; elle rassérénait le roi et lui rendait bien vite la confiance et la sécurité. Du reste, elle exigeait, avec non moins d'énergie, le renvoi de l'insolent jésuite.

Le pauvre Stanislas ne savait auquel entendre, et il était très malheureux de ces querelles; il les trouvait fort déplacées, lui qui savait si bien concilier le soin de son salut et le commerce intime des dames, en particulier de Mme de Boufflers.

Renvoyer la maîtresse adorée, celle qui faisait la douceur et la joie de sa vie, mais il n'y voulait pas songer! De quoi s'avisait donc ce Père de Menoux? Croyait-il donc si facile, à soixante-trois ans, de retrouver une maîtresse jeune, charmante et spirituelle?

Renvoyer le confesseur, Mme de Boufflers en parlait à son aise: ne serait-ce pas offenser le Ciel? Était-il bien prudent de s'exposer à des châtiments éternels pour des biens périssables?

L'infortuné monarque avait beau agiter la question dans son esprit, la retourner dans tous les sens, il n'y trouvait jamais qu'une solution raisonnable: garder à la fois la maîtresse et le confesseur.

Alors, il louvoyait, atermoyait, transigeait, cédant tantôt à l'un, tantôt à l'autre. Un jour, le souci des biens terrestres occupait seul le roi; alors la maîtresse triomphait, le confesseur paraissait perdu. Le lendemain, Stanislas n'avait plus en tête que son salut éternel et c'est la maîtresse qui tremblait.

Ainsi, par un habile jeu de bascule, le roi parvenait sinon à satisfaire les deux ennemis, du moins à ne pas trop les mécontenter, et il arrivait à maintenir entre eux une paix apparente.

Quelquefois, les jours où le Père de Menoux triomphait, il infligeait au roi une retraite de quelques jours à la Mission de Nancy; le pieux monarque s'y rendait docilement avec le ferme espoir d'obtenir enfin la grâce de s'amender; mais, comme il s'y ennuyait fort, le résultat était tout l'opposé de celui qu'on attendait: «Le roi, écrit Mme de la Ferté-Imbault, avait d'autant plus besoin à son retour de la gaieté, de la folie, et même de la dépravation de Mme de Boufflers.» La marquise, qui n'épargne personne dans ses propos, ajoute méchamment mais véridiquement: «Mme de Boufflers, par contre, profitait du temps de retraite de Sa Majesté pour s'amuser à sa mode, et reprendre le train d'autrefois avec M. de la Galaizière; de sorte qu'au total, le diable n'y perdait rien.»

Le résultat de ces querelles entre la maîtresse et le confesseur fut que Mme de Boufflers et le Père de Menoux, dans leur ardent désir de s'évincer mutuellement, cherchèrent à se créer des partisans et des appuis. La question ne se borna plus à une misérable rivalité d'influence entre une femme et un jésuite; elle s'agrandit, devint une rivalité politique, et il y eut bientôt deux camps très tranchés à la cour de Lunéville.

Les philosophes, les hommes de lettres, les savants, la population et le parti lorrain se groupèrent derrière Mme de Boufflers, ainsi que les courtisans qui suivaient sa fortune.

Le Père de Menoux au contraire était soutenu par le parti français: il avait pour lui la reine de France, le dauphin, qui tous deux détestaient la maîtresse, la Galaizière, Solignac, Thiange, Alliot, beaucoup de courtisans et tous les fonctionnaires.

Ces deux partis se détestaient et se faisaient une guerre sourde et acharnée; tout l'art du gouvernement de Stanislas fut de maintenir la balance à peu près égale entre eux et d'obtenir une paix apparente qui le laissât jouir de la tranquillité à laquelle il tenait par-dessus tout.

Tout en ayant l'air de se tenir éloigné de toutes les intrigues et de laisser la maîtresse et le confesseur se débrouiller comme ils pouvaient, M. de la Galaizière soutenait secrètement le Père de Menoux.

La situation du chancelier n'était pas sans offrir quelque embarras. Il était, d'un côté, tenu à bien des égards vis-à-vis de Mme de Boufflers, quand ce ne seraient que ceux d'un galant homme vis-à-vis d'une femme qui a eu des bontés pour lui... et qui peut en avoir encore. D'un autre côté, comment aurait-il pu soutenir les philosophes, ces hardis novateurs qui menaçaient son œuvre et le troublaient dans ses projets de gouvernement?

Mais il y avait donc des philosophes à la cour de Lunéville? Presque autant que de jésuites.

C'est encore un de ces contrastes qui existaient dans l'âme du bon Stanislas; il était d'une piété étroite et rigoureuse et n'aimait rien tant que de causer impiété avec les aimables païens qu'il attirait à sa cour.