CHAPITRE IX
La cour de Lunéville: les Lorrains, les étrangers, les artistes.
Voyons rapidement quels sont les personnages principaux de la petite cour, ceux qui forment l'entourage immédiat et journalier du roi, ceux qui composent sa société intime.
Les femmes sont assez nombreuses: il y a d'abord la marquise de Boufflers naturellement; puis ses sœurs, Mmes de Mirepoix, de Bassompierre, de Chimay, de Montrevel; ses nièces, Mmes de Caraman et de Cambis; puis la duchesse Ossolinska, la princesse de Talmont, la belle comtesse de Lutzelbourg, la comtesse de Linanges; Mmes de la Galaizière, de Lenoncourt, de Gramont, de Choiseul, de Raigecourt, des Armoises, de Lambertye; Mmes Alliot, Héré, Durival, etc., etc.
Nous ne parlerons pas des amis polonais du roi, on les connaît déjà; puis, peu à peu, ils perdent du terrain, et se montrent plus rarement à la cour.
Les Français et les Lorrains sont les vrais courtisans de Stanislas. Citons d'abord la Galaizière qui, en dehors de ses fonctions, est homme du monde spirituel et séduisant; son frère, le comte de Lucé, homme instruit, aimable, et que le roi affectionne tout particulièrement; sa bonté, sa complaisance, la douceur de son caractère l'ont fait aimer de toute la cour. Il est au plus mal avec le Père de Menoux, ce qui lui vaut l'amitié de Mme de Boufflers.
Le marquis de Boufflers, le mari de la favorite, cumule ses devoirs militaires dans l'armée française avec ses fonctions à la cour de Stanislas; aussi se trouve-t-il bien souvent éloigné de la Lorraine. On ne le voit à Lunéville qu'à de rares intervalles, mais personne ne se plaint de son absence et pour cause[ [71].
Le marquis du Châtelet, grand chambellan, est un vieux militaire, indifférent, tatillon, vulgaire et qui n'a aucun agrément dans l'esprit. Quand il n'est pas à l'armée, il vient à Lunéville, mais toujours seul, sa femme, la divine Émilie, refusant obstinément de le suivre. Elle a, nous le savons, d'autres occupations.
Le secrétaire du roi est le chevalier de Solignac[ [72]. Stanislas l'aime parce qu'il a été dès sa jeunesse uni à sa fortune et qu'il a partagé tous les périls de sa vie aventureuse. Élève de Fontenelle, Solignac aime les lettres, les arts et les cultive avec goût; il contribue beaucoup au charme de la cour. C'est un homme instruit, dévoué et discret. Stanislas l'a baptisé gaiement son «teinturier ordinaire», car c'est lui qui est chargé de corriger les élucubrations politiques du royal philosophe et de les mettre en bon français.
Alliot, conseiller aulique et grand maître des cérémonies de Lorraine, est l'intendant du palais. C'est un des personnages les plus modestes, mais peut-être le rouage le plus important de la cour. C'est lui qui règle toutes les dépenses, paye les serviteurs, maintient l'ordre et l'économie dans le palais; c'est grâce à lui que Stanislas, avec un revenu modeste, peut faire figure de roi et se livrer à mille fantaisies coûteuses sans contracter de dettes[ [73].
Enfin, il y a dans l'entourage intime de Mme de Boufflers: son frère, le prince de Beauvau; ses beaux-frères de Bassompierre, de Chimay; le chevalier de Listenay, Devau, Saint-Lambert, l'abbé Porquet, etc. Mais nous ne les citons que pour mémoire; nous en parlerons dans un prochain chapitre.
Ce ne sont pas seulement les personnages résidant en Lorraine qui font les délices de la cour; les étrangers, les personnages de passage, épisodiques, si l'on peut s'exprimer ainsi, contribuent pour une large part à l'agrément du cercle royal; ils y apportent l'imprévu et une agréable diversité.
C'est, à Lunéville, une succession incessante de visites, toutes plus agréables les unes que les autres.
D'abord les Lorrains qui résident à Versailles ont souvent le mal du pays, et ils viennent, à tous propos, voir leurs parents ou leurs amis et faire de longs séjours dans leur ancienne patrie; ils y transportent les goûts, les mœurs, l'urbanité français.
Puis, Lunéville n'est-il pas sur la route d'Allemagne, et aussi à quelques lieues de Plombières, la plus célèbre station thermale du dix-huitième siècle?
Quel personnage marquant s'aviserait de se rendre en Allemagne ou d'aller prendre les eaux de Plombières sans venir rendre hommage au roi Stanislas, sans venir faire un séjour dans cette spirituelle petite cour, dont la réputation grandit chaque jour et où l'on est sûr d'être si bien accueilli?
Stanislas est ravi de cet empressement universel; outre que toutes ces visites flattent sa vanité, elles apportent dans sa vie une utile distraction. Femmes de cour, grands seigneurs, philosophes, jésuites, poètes, militaires, tout le monde est accueilli à Lunéville à bras ouverts; on y est fêté, entouré, choyé, et on ne vous laisse quitter cette cour rêvée sans la promesse formelle d'un retour prochain.
On voit défiler à la cour de Lorraine nombre d'illustrations du monde, des lettres et des arts.
La princesse de la Roche-sur-Yon, de la maison de Condé, se rend presque tous les ans à Plombières. Elle ne manque jamais de s'arrêter à la cour de Stanislas et d'y faire un long séjour[ [74].
M. de Belle-Isle, qui commande à Metz, et la maréchale, sont devenus d'intimes amis du roi, qui écrit les lettres les plus tendres à son «chérissime» maréchal; tous deux rendent de fréquentes visites à leur royal voisin, et leur arrivée cause toujours une grande joie.
Parmi les principaux hôtes qui viennent successivement charmer et distraire la cour de Lunéville, il faut citer le prince de Conti, le prince héritier de Hesse-Darmstadt, Mlle de Charolais; l'évêque de Toul, Mgr Drouas de Boussey; le comte et le marquis de Caraman, le comte de Stainville, le maréchal de Bercheny, un vieil ami de Stanislas, qui demeure près de Châlons; Mgr de Choiseul-Beaupré, le maréchal de Maillebois et son fils, etc., etc.
Il y a au château de nombreux appartements destinés aux étrangers; mais quelquefois l'affluence est telle qu'on ne peut loger tous les invités et qu'il faut leur retenir des chambres à l'hôtel du Sauvage, le meilleur de la ville.
Beaucoup de visiteurs ne restent que quelques jours; d'autres font des séjours prolongés.
La marquise de la Ferté-Imbault vint un printemps accompagner Mlle de la Roche-sur-Yon à Plombières; elles s'arrêtèrent naturellement à Lunéville; elles ne devaient y demeurer que trois jours, mais elles se plurent tellement dans ce «pays des fées» qu'elles y restèrent trois semaines. Stanislas ne se lassait pas de causer avec la marquise, dont l'esprit et la gaieté l'émerveillaient, du moins c'est elle qui le dit. Elle avoue même naïvement qu'elle avait fait la plus forte impression sur le roi, et qu'il éprouvait pour elle des sentiments très vifs. Chaque matin, à neuf heures, il venait familièrement dans sa chambre pour lui rendre visite, la traitant presque en camarade, s'amusant à lui faire débiter mille folies, l'accablant de déclarations brûlantes qui se terminaient par un grand éclat de rire et qu'elle recevait de même: «J'étais si fou d'elle et elle si folle de moi, disait-il en riant quinze ans plus tard au duc de Nivernais, que je fus au moment de faire doubler ma garde contre elle et contre moi.»
Mais Stanislas ne reçoit pas seulement avec plaisir les grandes dames et les grands seigneurs; il a le goût des lettres et, tout en étant très religieux, il se pique de philosophie. Il ne craint pas les nouveautés, et rien ne lui plaît tant que d'attirer à sa cour les esprits les plus audacieux de son temps. Il admet dans son intimité; que dis-je, il recherche les philosophes dont les opinions passent pour les plus subversives, ceux qui débitent et répandent les maximes les plus hardies.
C'est là un des côtés les plus singuliers du caractère de Stanislas et, disons-le, un de ceux qui lui font le plus d'honneur.
La tolérance nous paraît aujourd'hui la chose la plus naturelle du monde; mais il faut se rappeler qu'au dix-huitième siècle elle n'existait à aucun degré, qu'on vivait encore en plein fanatisme et que les vérités, qui nous paraissent les plus irréfutables, soulevaient alors des tempêtes. La tolérance était aussi contraire au sentiment public qu'à l'esprit des gouvernements. On peut citer les quelques rares esprits qui, devançant leur siècle, l'appelaient de leurs vœux, Choiseul, Stanislas, Voltaire surtout, qui s'en fit l'apôtre infatigable.
Donc en pratiquant la tolérance Stanislas avait un grand mérite et sa conduite était d'autant plus digne de louanges qu'il était lui-même plus religieux. Il portait des reliques, mais il ne trouvait pas mauvais qu'on en plaisantât.
Sa tolérance était la même pour tous; il accueillait aussi libéralement les philosophes qui fuyaient la Bastille que les jésuites qui fuyaient les foudres du Parlement. A sa cour, chacun avait toute liberté de conscience: ses premiers médecins, son trésorier étaient protestants.
Pour Stanislas, le plus grand de tous les plaisirs était de causer avec des personnes dont l'esprit était comme le sien vif et cultivé; peu lui importait leurs opinions, il adorait discuter.
Les hommes de lettres aussi bien que les philosophes n'étaient pas sans apprécier l'honneur rare que leur faisait leur royal confrère, si bon, si familier, si accessible; ils se plaisaient infiniment dans cette cour paisible où ils étaient admirés comme ils méritaient de l'être et où ils jouissaient en paix du fruit de leurs travaux, loin de l'envie et des cabales. Voltaire n'a pas vécu d'années plus heureuses que celles qu'il a passées à Lunéville.
Mais ce séjour viendra à sa date; parlons d'abord des visites qui ont précédé celle de l'illustre philosophe.
Helvétius, fermier général et philosophe tout à la fois, faisait de fréquentes tournées en Lorraine pour les besoins de sa charge. C'était un homme d'une rare distinction et qui sur bien des sujets avait des éclairs de génie; mais ses idées pour l'époque étaient singulièrement avancées. Cela ne l'empêchait pas, à chacun de ses voyages, de rendre visite au roi de Pologne. La hardiesse de son langage ne choquait nullement Stanislas qui se plaisait à discuter longuement avec lui[ [75].
Le président de Montesquieu vient aussi à la cour de Lorraine; il y est reçu avec de grands honneurs et il y fait un séjour prolongé. Malgré une simplicité d'allures qui touchait presque à la rusticité, il est très fêté, très apprécié de tous, de Stanislas surtout qui, séduit par son esprit brillant et profond, ne peut plus le quitter. Ils s'entendent à merveille et passent des heures entières à causer philosophie, art, tolérance, etc.
S'il faut en croire Mme de la Ferté-Imbault, dont les méchancetés sont assez suspectes, Montesquieu était arrivé en Lorraine si fatigué par des excès de travail qu'il fuyait toute conversation sérieuse et de parti pris n'abordait que les sujets les plus banals. Il aurait même prié la marquise de répondre à ceux qui s'étonneraient de sa «bêtise» que c'était un régime qu'il s'était imposé pour tâcher de retrouver un jour un peu d'esprit: «Il observa si bien son régime, ajoute la malicieuse marquise, que toute la cour de Lorraine et même les domestiques ne revenaient pas de lui voir l'air et la conduite d'un imbécile[ [76].»
La veille du départ de Montesquieu, Mme de la Ferté-Imbault prétend l'avoir ainsi apostrophé en présence de Stanislas et de la cour: «Président, je vous suis bien obligée, car vous avez paru si sot, et par comparaison m'avez si fort donné l'air d'avoir de l'esprit, que si je voulais établir que c'est moi qui ai fait les Lettres persanes, tout le monde ici le croirait plutôt que de les croire de vous.»
En dépit des cancans de Mme de la Ferté-Imbault, le président était ravi de son séjour, ravi de son hôte: «J'ai été comblé de bontés et d'honneurs à la cour de Lorraine, écrit-il à l'abbé de Guasco, et j'ai passé des moments délicieux avec le roi Stanislas.»
C'est à regret qu'il quitte cette cour aimable et où il a été si bien accueilli. Aussi a-t-il promis de revenir l'année suivante avec Mme de Mirepoix.
Tous les visiteurs ne sont pas heureusement des philosophes impies, des novateurs aussi hardis que Voltaire, Helvétius, etc.; il y en a de plus paisibles. Le président Hénault, le plus fidèle courtisan de Marie Leczinska, vient fréquemment à la cour de Lorraine, soit en allant à Plombières, soit en en revenant. Jamais du reste il ne quitte Versailles sans que la reine lui fasse promettre d'aller voir son père pour lui en rapporter des nouvelles. Stanislas de son côté ne se lasse pas d'entendre parler de sa fille chérie, et c'est toujours avec une joie non dissimulée qu'il voit arriver le cher président. Sa figure douce et agréable, les grâces et l'ornement de son esprit le font aimer du roi qui l'entraîne avec lui en de longues promenades. Tout en causant de Versailles, tout en abordant mille questions politiques ou philosophiques, Stanislas montre avec orgueil à son interlocuteur les bassins, les jets d'eau, les rocailles qui sont l'innocente passion du vieux monarque.
La première fois que le président visite les bosquets, le kiosque, le pavillon turc, d'un style et d'une architecture si bizarres, si différents de ce qu'il voit à Versailles, il prend peur et se croit un instant transporté dans les jardins du grand Seigneur. Il aperçoit une statue, et convaincu qu'elle ne peut être que celle de Mahomet il s'apprête à lui rendre les salamaleks d'usage. Mais en s'approchant il reconnaît son erreur: c'est une simple statue de saint François; sa vue rassérène le bon président et le ramène à la réalité.
Hénault est ravi de Stanislas; il lui trouve du goût, de l'esprit, l'imagination féconde et agréable, la conversation raisonnable et gaie: «Il raconte juste, voit bien, dit à tout moment les choses les plus plaisantes.» Bref, le Président est sous le charme:
«Je ne saurais vous dire, écrit-il, à quel point je suis enchanté du roi de Pologne. Ce n'est pas comme Mme de Sévigné qui se récria que Louis XIV était un grand roi parce qu'il l'avait priée à danser; j'aurais les mêmes raisons à peu près, car j'ai été comblé de ses bontés. Mais à le voir sans intérêt personnel, on le trouve adorable, si pourtant je n'avais pas d'intérêt à trouver tel le père de la reine. Mais non, je ne me fais pas d'illusion. Nous regrettons tous les jours de n'avoir pas vu Henri IV. Eh! il n'y a qu'à aller à Lunéville, à Einville, à la Malgrange! on le trouvera là.»
On voit encore à Lunéville Moncrif, Cerutti, Maupertuis, La Condamine, l'abbé Morellet qui fait l'éducation du fils de la Galaizière, etc., etc., etc.
Stanislas ne se contente pas de s'entourer d'hommes de lettres et de philosophes distingués; il a l'art de grouper autour de lui une pléiade d'artistes incomparables, qui fait bientôt de Lunéville un centre artistique dont la renommée se répand dans toute l'Europe et jette sur la petite cité lorraine un lustre étonnant.
Un des plus brillants parmi ces artistes est certainement Jean Lamour[ [77], l'auteur des admirables grilles de la place royale de Nancy, d'un travail si varié et si délicat[ [78]. Il avait pour sa profession un véritable fanatisme et regardait la serrurerie comme de l'orfèvrerie en grand. Son imagination féconde inventait sans cesse pour les grilles des parcs et les balcons des palais de nouveaux modèles, remplis de goût et tous plus remarquables les uns que les autres.
Stanislas lui donna le titre officiel de «serrurier du roi de Pologne». Il l'aimait beaucoup, lui rendait de fréquentes visites dans son atelier, causait avec lui de son art, discutait ses modèles, etc.[ [79].
Stanislas a auprès de lui plusieurs sculpteurs dont les noms sont restés célèbres: Barthélemy Guibal[ [80], Joseph Soutgen[ [81]; les trois frères Adam, qui tous trois ont laissé, en Lorraine aussi bien qu'à Versailles, des travaux admirables. Le plus célèbre, Nicolas Adam, celui que l'on a surnommé le Phidias du dix-huitième siècle, fut chargé d'élever le mausolée de Catherine Opalinska, et il en a fait une œuvre impérissable.
En 1746, arriva à Lunéville un pauvre ouvrier flamand, Cyfflé[ [82], que Guibal accueillit par pitié. On découvrit bientôt que ce modeste artisan était un véritable génie et il fit preuve de qualités si rares qu'on lui confia les œuvres les plus délicates. Émerveillé de ses travaux, Stanislas le nomma son premier ciseleur. Quand il eut un fils, le roi voulut être son parrain, et c'est la marquise de Bassompierre qui fut la marraine[ [83].
Les architectes, les peintres, les musiciens, voire même les comédiens, n'étaient pas moins bien accueillis du roi de Pologne.
Héré[ [84] était directeur général des bâtiments du roi; c'est lui qui a construit à Nancy les bâtiments du gouvernement et de la place Royale, qui forment peut-être l'ensemble le plus pur de l'art architectural au dix-huitième siècle, etc. Stanislas travaillait avec lui presque chaque jour. Il lui conféra la noblesse et lui fit cadeau d'un magnifique hôtel.
Le roi aimait passionnément la peinture et il s'adonnait souvent, avec son premier peintre Girardet[ [85], à son goût favori. On a de lui le portrait de plusieurs de ses amis, entre autres celui du bailli de Thianges; il a laissé aussi plusieurs ouvrages de sainteté illustrés par ses soins. Mais le bon prince était comme sa fille Marie Leczinska, il avait plus de bonne volonté que de talent et il avait grand besoin d'un «teinturier» pour rendre ses œuvres supportables. Le teinturier du roi était le peintre André Joly[ [86] qui a laissé des œuvres intéressantes. Entre temps, Joly était chargé de la décoration des innombrables pavillons royaux qui ornaient le parc et les environs.
Stanislas qui aimait tous les arts avait un goût marqué pour la musique; on lui en faisait tous les jours à son lever et à son coucher, et même pendant les repas, à l'exception du vendredi, où par esprit de mortification il se contentait d'un simple morceau de harpe. Aussi avait-il voulu réunir près de lui des musiciens de premier ordre. Son orchestre se composait de sujets brillants et renommés. Parmi eux se trouvait le fameux violon Baptiste[ [87], l'ami et le compagnon de Lulli. Chaque jour, la musique du roi donnait, dans une salle du château, un concert délicieux[ [88].
Enfin, Stanislas avait tenu à avoir une troupe de comédie. Dès 1736, il avait pris à son service la troupe de Claude-André Maizière, et lui avait fait construire à Lunéville, près du château, une salle magnifique. Comme beaucoup de costumes et de décors manquaient, on simplifia les choses en enlevant à l'opéra de Nancy tout ce qui faisait défaut. La troupe de Stanislas donnait souvent des représentations fort appréciées[ [89].
On peut deviner, d'après ce rapide tableau, ce qu'était la cour de Lunéville. Mais ces fréquentes visites de grandes dames et d'illustres seigneurs, ces séjours prolongés d'hommes de lettres célèbres et de philosophes, cette présence continuelle d'artistes éminents dans tous les genres n'étaient pas sans avoir amené une métamorphose complète dans les habitudes et dans les mœurs. Le roi n'avait pas été seul à se transformer.
Au contact d'une société élégante, sous l'influence des arts, des lettres et de la philosophie, les caractères fougueux des Polonais se sont apaisés peu à peu; aux passions bruyantes ont succédé les galanteries aimables; les plaisirs tranquilles et de bon goût ont remplacé les plaisanteries grossières et brutales.
Mme de Boufflers et son frère le prince de Beauvau eurent une grande part dans ce changement des mœurs; tous deux possédaient au suprême degré ce goût et ce ton français qui faisaient l'attrait de la cour de Louis XV, et ils eurent sur la société de Lunéville la plus heureuse influence.
Peu à peu, la cour devint aussi polie et plus lettrée que celle de Versailles.
Le petit cercle royal était modelé sur la cour même de France; mais l'étiquette en était bannie, ce qui en complétait le charme. Malgré les innombrables fonctions, malgré la pompe apparente, on ne connaissait à Lunéville ni les pratiques gênantes du cérémonial, ni les flatteries basses et viles. On raconte qu'au début du règne de Stanislas, un homme qui avait rempli des fonctions à la cour de Léopold demanda au roi à être replacé: «Et quelle charge aviez-vous? dit Stanislas.»—«J'étais, sire, grand maître des cérémonies.»—«Eh! fi, fi, monsieur, s'écria le bon roi, je ne permets pas seulement que l'on me fasse la révérence!»
C'était la vérité même. Le roi était gracieux à l'excès pour les personnes de son intimité; il n'avait pour eux que propos aimables; sa bonté et sa bienveillance n'avaient pas de bornes. Sa cour était moins le palais d'un souverain que la retraite d'un philosophe ou la demeure d'un riche gentilhomme, amoureux des lettres et des arts. C'était, il est vrai, un roi sans courtisans, mais entouré d'amis; les hommages qu'on lui rendait étaient dictés par le cœur. Il aimait mieux être «diverti qu'adoré» et il était de l'avis du chevalier de Boufflers qui assurait que Dieu seul a un assez grand fonds de gaieté pour ne pas s'ennuyer de tous les hommages qu'on lui rend.
La vie était gaie, facile et douce, et les journées s'écoulaient sans qu'on y songeât.
Le roi avait conservé ses habitudes d'autrefois; il se levait à cinq heures et sa matinée entière était occupée par les conférences avec les architectes, les sculpteurs, les maçons, etc.; il dînait à onze heures et demie. L'après-midi était consacré au jeu, à la comédie, à l'opéra, au concert, à la promenade ou à la chasse. Mais c'est le jeu qui l'emportait sur toutes les autres distractions; Stanislas et Mme de Boufflers l'aimaient avec passion et en recherchaient les émotions violentes. Le jeu favori de la cour était la comète[ [90].
Le souper était servi à huit heures, et, à dix heures irrévocablement, le roi se retirait; mais nous verrons que toute la cour n'imitait pas son exemple et que chaque soir de joyeuses réunions avaient lieu dans les appartements privés de la favorite.
On peut supposer qu'une grande austérité de mœurs ne régnait pas dans une cour où se trouvaient tant de jeunes seigneurs, tant de poètes, d'hommes de lettres, tant de jeunes et jolies femmes, tant de ces Lorraines renommées pour leur beauté. On y rimait force madrigaux, on y chantait force ballades langoureuses, on y courait fort les bosquets du parc, et l'amour y trouvait largement son compte.
Stanislas était trop indulgent pour ne pas fermer les yeux; et puis n'était-ce pas encore en réalité un hommage qu'on lui rendait et comment aurait-il pu trouver mauvais qu'on suivît si bien l'exemple qu'il donnait lui-même?