CHAPITRE XI

Bonté du roi.—Son esprit de repartie.—Ses plaisanteries.—Son goût pour les constructions.—Ses maisons de campagne.—Le luxe de sa table.—Les surtouts.—Les desserts.—Les truquages du roi.—Le vin de Tokay.—Bébé.

Si Stanislas était pour ses courtisans le roi le meilleur et le plus facile, il n'était pas moins bon, accessible, familier pour ses sujets. Il se faisait adorer d'eux par sa bonhomie, sa simplicité, par la confiance même qu'il leur témoignait. «Il avait coutume de se promener par tout le pays dans une calèche: il n'avait qu'un seul page avec lui dans ses courses, et il se plaisait à fumer dans une grande pipe à la turque de six pieds de long. Comme on lui représentait à ce sujet qu'il exposait sa personne: «Eh! qu'ai-je à craindre, dit-il, ne suis-je pas au milieu de mes enfants?»

Dans ses promenades, il se plaisait à interroger familièrement les paysans qu'il rencontrait; à causer avec eux de leur famille, de leurs besoins, de leurs récoltes, des nouvelles qui pouvaient les intéresser. Un jour, aux environs de Toul, il arrête un paysan et lui demande comment va l'évêque de la ville, qui était malade: «Monseigneur fait dans ses culottes, répond le paysan troublé par la dignité royale, mais il n'en est pas moins plein de respect pour Votre Majesté.»

Il était généreux et compatissant; jamais un infortuné ne fit en vain appel à sa charité. Il ne se contentait pas de soulager les maux de ceux qui avaient recours à lui, il allait souvent au-devant des besoins de ses sujets. Il faisait distribuer gratuitement les remèdes aux indigents et fournissait secrètement de larges aumônes aux pauvres honteux. Dans toutes les villes importantes il avait établi des greniers d'abondance pour les années de disette. On le vit fréquemment faire des avances aux négociants que frappaient des malheurs immérités et il avait établi de ses propres fonds, à Nancy, une caisse de commerce à la disposition des magistrats municipaux.

Sa bonté ne le cédait en rien à sa bienfaisance, et on cite de lui des traits bien faits pour lui attacher les cœurs de ceux qui l'entouraient.

Comme il réglait l'état de sa maison[ [98], il donna l'ordre de porter sur la liste des pensionnaires un officier français qui lui avait donné des preuves d'attachement. «En quelle qualité Votre Majesté veut-elle qu'il figure sur la liste?» demanda Alliot inquiet des libéralités du prince. «En qualité de mon ami», répondit le roi en souriant.

On raconte qu'un certain jour un nommé Jacques, palefrenier du château, pénétra jusque dans le cabinet du prince. Ce dernier, occupé à rédiger des dépêches importantes pour la cour de France, ne l'apercevait pas. Jacques se mit à tousser et à faire du bruit avec ses sabots. Stanislas, pensant que c'était son valet de chambre, continua son travail. Jacques à la fin perdit patience et désespérant de se faire remarquer, prit le premier la parole: «Sire, dit-il, je suis Jacques.»—«Et que fait Jacques ici? dit le roi en souriant. Pourquoi Jacques si matin? Il faut donc que je quitte le roi de France et mes affaires pour écouter maître Jacques? Allons, dis-moi ce que tu veux.» Jacques exposa sa requête: sa femme était accouchée, et, bien qu'étant, elle aussi, au service du roi, elle n'avait pas le moyen de payer les mois de nourrice. «Eh bien, dit Stanislas avec bonhomie, va trouver Alliot de ma part et dis-lui de te porter pour 50 écus de gratification que je te fais pendant trois ans, pourvu que tu t'acquittes bien de ton service[ [99]

C'est par de pareils traits, répétés et colportés, que Stanislas conquérait tous les cœurs.

Le roi de Pologne était volontiers facétieux dans la conversation et il possédait à un rare degré l'esprit de repartie.

Le Père de Menoux cherchait souvent à abuser de la crédulité du roi et il croyait y réussir; mais Stanislas ne se laissait tromper que quand il le voulait bien. Un jour, en présence du jésuite, il répondait en riant à un peintre qui faisait son portrait et ne parvenait pas à saisir la ressemblance: «Adressez-vous donc au Père de Menoux que voilà si vous voulez bien m'attraper.»

Il visitait un jour les travaux de reconstruction de l'aile du château longeant le canal et qui avait été détruite en 1744 par un incendie. Quelques jeunes officiers de la garnison de Nancy l'accompagnaient. L'un d'eux, à la vue des tailleurs de pierre courbés sur leur travail, dit assez haut pour être entendu: «Voilà des bûches qui martèlent des pierres.»—«Vous vous trompez, dit le roi sévèrement; tous les hommes ont une valeur relative, quelle que soit leur condition.»

Puis, il se mit à interpeller familièrement les ouvriers, les interrogeant avec bonhomie. Tout à coup, il dit à l'un d'eux: «Que pensez-vous des militaires? Sans doute vous les estimez bien au-dessous des maçons?»—«Certainement, lui répondit l'ouvrier, puisque les maçons sont faits pour édifier et que les militaires ne sont bons qu'à détruire. Votre Majesté n'ignore pas que pour préserver une muraille faite par des maçons, on fait souvent sauter un grand nombre de militaires.»—«Entendez-vous, Messieurs, dit le roi ravi, en se tournant vers les officiers; entendez-vous comme les bûches parlent?»

«Et ces messieurs, qu'en pensez-vous?» interrogea encore le roi fort amusé.—«Je crois, répondit un des maçons, que ces braves messieurs ne sont pas aussi cruels sur la brèche que les bourreaux de soldats qu'ils y envoient.»—«Et puis, riposta un autre, quand d'aventure ces messieurs feraient faire par-ci par-là quelques enterrements à la guerre, en échange, combien de baptêmes ne font-ils pas faire à Nancy?»

«Pour le coup, sauve qui peut, dit le roi riant aux éclats de l'épigramme. Nous avons fait parler des bûches, je m'aperçois qu'elles mordent cruellement[ [100]

L'esprit facétieux de Stanislas ne se bornait pas uniquement à la conversation, mais ses plaisanteries n'étaient pas toujours d'un atticisme parfait. On cite de lui des traits qui rappellent plutôt le barbare que le grand seigneur.

Il lui arrivait quelquefois, quand il n'avait à sa table que des intimes, d'aborder dès le début du repas un sujet de conversation passionnant; puis, quand il voyait ses convives disputant avec la plus vive animation, il s'emparait avec les doigts d'une volaille et la dévorait à belles dents. Aussitôt fait, il se levait de table tranquillement. Force était naturellement à tous les convives de le suivre, mais les dents longues et la mine assez piteuse.

Une autre des bonnes plaisanteries royales consistait à emmener les dames se promener dans les jardins du château et particulièrement sur un pont de bois jeté en travers du canal, en face du rocher. Un système de tuyaux adroitement dissimulé amenait l'eau jusque sous le pont et la répandait en gerbes au moment où l'on s'y attendait le moins. Quand Stanislas, par d'habiles détours, avait conduit les dames jusque sur le pont, il pressait un bouton, et immédiatement des jets d'eau froide allaient fort indiscrètement rafraîchir les dessous des visiteuses; les paniers dont elles étaient ornées favorisaient à merveille ce genre de distraction. Les cris, la frayeur et la colère des victimes faisaient la joie du bon roi. Il était bien rare qu'une nouvelle venue n'eût pas à souffrir de cette médiocre facétie.

La gaieté du monarque s'exerçait à tout propos. Mme de la Ferté-Imbault raconte que, pendant son séjour à Lunéville, le roi la mena un jour à une fête de village où elle acheta pour 15 sols de ces petits rubans que l'on nommait faveurs, et qui servaient à attacher des colliers. «Le roi, voyant mon emplette, dit-elle, prit mon paquet, et se mit à l'élever en l'air au milieu de la foire en criant à tue-tête «Les faveurs de Mme de la Ferté-Imbault à 15 sols! à 15 sols! Qui en veut?» au grand divertissement de tout le public.»

Stanislas avait au suprême degré ce que nous appelons le goût de la truelle.

A peine arrivé en Lorraine, il donna un libre cours à son goût favori. Mais il ne se contenta pas de faire élever des édifices nouveaux; il eut la malheureuse idée d'améliorer ceux qui existaient ou de les reconstruire complètement sur des plans de sa façon; il souleva ainsi bien des critiques, et s'attira même bien des animosités dans le peuple. Ce qui n'était chez lui qu'une manie fut considéré comme une profanation des souvenirs nationaux, de tout ce qui rappelait les jours glorieux de la patrie lorraine.

Il démolit une partie des monuments du palais ducal et de l'église Saint-Georges; il démolit l'église de Bon-Secours[ [101] et la réédifia sur un autre emplacement et sur un nouveau plan.

On raconte qu'un potier d'étain, dont la maison s'élevait en face de Bon-Secours, désespéré de ne plus voir le monument tel qu'il y était accoutumé depuis son enfance, fit murer toutes les fenêtres de sa façade et ne prit plus de jour que sur son jardin.

Stanislas ne se borna pas à faire de Nancy une des plus belles villes d'Europe; il consacra encore tous ses soins à Lunéville et à Commercy, dont il avait fait ses demeures de prédilection. Si ses devoirs de souverain l'obligeaient en effet à séjourner quelquefois à Nancy, son goût le ramenait toujours à Lunéville ou à Commercy.

Il s'ingénia, dès les premières années de son séjour, à embellir Lunéville et à en faire une résidence délicieuse.

Le château construit par Léopold lui plaisait fort et il y résidait avec bonheur. Un des grands charmes de cette demeure étaient les beaux jardins, le parc immense, les eaux superbes qui entouraient le château. Là, sans choquer personne, et sans se soucier du qu'en-dira-t-on, Stanislas pouvait donner libre cours à son penchant pour les constructions les plus fantaisistes.

Le bon roi n'avait pas toujours le goût très raffiné. Il avait rapporté de Turquie et de sa captivité à Bender la passion des minarets, des coupoles, des kiosques, des terrasses; enfin il affectionnait un style moitié turc, moitié chinois, recherché et bizarre, qui souvent n'était pas heureux.

Sous sa direction, les jardins de Lunéville se peuplent de petits cabinets, de grottes, de bassins, de rochers artificiels, de jets d'eau à l'infini. Des machines de son invention fournissent les eaux en abondance. Ces enfantillages font la joie du vieux roi et son plus grand plaisir est de les faire admirer aux étrangers qui visitent sa cour.

A peine installé à Lunéville, Stanislas commence les travaux. Chaque jour, la matinée est consacrée à son passe-temps favori; entouré de ses dix-sept architectes, peintres, sculpteurs, il examine les plans, décide les travaux, discute, ordonne, dirige lui-même la construction de ses palais, de ses maisons de campagne; il va sur place encourager les ouvriers, voir l'effet de ses combinaisons; il fait construire, démolir, reconstruire, et il dépense ainsi le plus clair de ses revenus.

Son premier soin est d'assainir les environs de sa résidence et de les embellir. Devant le château s'étend un long canal qui va jusqu'à Chanteheu, petit village peu éloigné de la ville. Tout autour du canal sont de vastes marécages. Stanislas, en peu de temps, et par d'habiles combinaisons, fait écouler les eaux et transforme en jardins charmants ce qui n'était qu'une étendue malsaine et nauséabonde.

Dans le parc, il fait construire huit pavillons composés d'une chambre, de trois cabinets et d'une petite cuisine. Chaque pavillon est entouré d'un ravissant jardin. Ces asiles champêtres sont destinés aux courtisans privilégiés; mais ils sont obligés d'y loger pendant la belle saison et d'offrir à dîner au prince une fois par mois. M. de la Galaizière qui, malgré tout, est fort bien en cour et que Stanislas cherche à amadouer, reçoit un de ces pavillons.

Mais ces cottages et les jardins qui les entourent ne suffisent pas à orner le parc au gré du roi. A gauche du château et en contre-bas de la terrasse, il fait élever à grands frais un rocher artificiel sur lequel se dresse tout un village avec des paysans en bois peint de grandeur naturelle. On y voit des maisons, un ermitage, un cabaret. Tous les personnages, il y en a trois cents, sont mis en mouvement au moyen de l'eau, et, lorsque ce vaste jouet fonctionne, c'est un remue-ménage général: des coqs chantent, des moutons paissent, des chèvres se battent, un chat poursuit un rat, un ivrogne boit et sa femme lui jette un seau d'eau par la fenêtre, un charretier bat ses chevaux, des scieurs de long travaillent, une femme file, une autre se balance sur une escarpolette, etc.[ [102].

En même temps qu'il s'amuse à orner son parc de ces puérilités, Stanislas couvre les environs de Lunéville de maisons de plaisance destinées à son usage personnel et d'une architecture aussi variée qu'étrange. Par contre, elles sont toutes délicieusement décorées à l'intérieur et meublées avec un goût parfait.

Bientôt l'on voit s'élever à la tête du grand canal un petit bâtiment à la chinoise que le roi surnomme le Kiosque. C'est là qu'il ira dîner et coucher pendant les grandes chaleurs de l'été.

A l'autre extrémité du canal, vis-à-vis l'aile du château, se dresse un pavillon à la turque, que l'on appelle le Trèfle, car il en a la forme. L'intérieur ne contient rien de particulier, si ce n'est, comble du raffinement, «un petit endroit pour une chaise percée».

Un quart de lieue plus loin se trouve une ferme appelée Jolivet. Stanislas la transforme et en fait un lieu de plaisance. Du premier étage, l'on jouit d'un superbe point de vue: d'abord, le château de Lunéville avec toutes ses dépendances; puis, plus loin, le château de Craon.

A Einville, à Chanteheu, encore des maisons de plaisance pour le monarque, avec des jardins admirables, des «ménageries[ [103]», des eaux jaillissantes, des cascades, etc.

Mais tous ces pavillons, tous ces rendez-vous de chasse, toutes ces fermes ne suffisent pas encore; Léopold a fait commencer un château à la Malgrange, près de Nancy: le roi de Pologne le fait démolir et en construit un nouveau beaucoup plus important, très agréable et où il passe la plus grande partie de l'été.

Stanislas fit également exécuter de grands travaux à Commercy; on se rappelle que la duchesse de Lorraine s'y était retirée en 1737 et qu'on lui avait laissé la jouissance du château sa vie durant. Après être restée en enfance pendant quelque temps elle mourut d'apoplexie le 27 décembre 1744. Le roi prit aussitôt possession du château qui devint une de ses résidences favorites.

Comme il y avait des eaux magnifiques, il en profita pour faire jeter sur le canal un pont, qu'on appela pont d'eau, parce que les parapets étaient chargés de quatorze colonnes sur lesquelles l'eau ruisselait sans cesse; la nuit, des lumières enfermées dans des globes de cristal éclairaient ce pont extraordinaire. Il fit également élever un kiosque dont les stores étaient formés de nappes d'eau très légères. Enfin à l'extrémité du canal on éleva un château d'eau d'où l'on découvrait une vue des plus étendues et des plus riantes. Des bassins immenses, avec des cygnes et d'élégantes galères, des cascades, des fontaines nombreuses faisaient des jardins de Commercy un séjour enchanteur.

Dans la vaste forêt qui avoisinait le château, le roi fit construire, près de la Fontaine Royale, un ravissant pavillon; c'est là que, pendant les grandes chaleurs de l'été, il conviait à goûter les jeunes et jolies dames de la cour.

Stanislas se prit d'une grande passion pour sa nouvelle résidence et il partagea bientôt tout son temps entre Lunéville et Commercy.

Le souci des biens terrestres ne faisait pas oublier au vieux monarque le soin de son salut. N'était-il pas juste que le Ciel eut sa part dans ces constructions et ces dépenses? Au besoin, le Père de Menoux se chargeait de le rappeler au roi. Aussi Stanislas fit-il élever à Nancy pour douze missionnaires jésuites une vaste et belle demeure que l'on appella la Mission. La chapelle était grande et on ne peut mieux ornée, les dortoirs et les réfectoires superbes. Il y avait des chambres pour les personnes pieuses qui désiraient faire des retraites. Stanislas s'y était réservé un fort bel appartement qu'il occupait de temps à autre. Chaque fois que le roi séjournait à la Mission, on y donnait des fêtes, on y jouait la comédie; les Pères jésuites chantaient des poèmes de leur composition, ils tiraient des feux d'artifice; bref ils s'ingéniaient de toutes façons à distraire leur hôte. C'est le Père de Menoux qui naturellement fut placé à la tête de cette fondation, qui avait coûté 800,000 livres. Chaque Père recevait 800 livres de rente annuelle et ils avaient en outre 12,000 livres d'aumônes à distribuer.

Si le plus clair des revenus royaux passait en monuments, constructions, bâtisses plus ou moins champêtres, Stanislas dépensait encore des sommes considérables pour sa table; elle n'était pas seulement servie avec profusion et raffinement, mais il l'entourait d'un luxe inouï et apportait dans le choix des objets destinés à l'orner la même fantaisie et la même puérilité que dans l'ornementation de son parc et de ses jardins.

C'est Stanislas qui le premier a l'idée de ces surtouts d'une variété et d'une richesse incroyables, qui deviennent à la mode à cette époque; il en invente de tous les genres; il leur donne les formes les plus capricieuses, les plus bizarres. Les uns représentent une chasse au cerf, d'autres des paysages champêtres, d'autres des scènes mythologiques. A la demande du roi, Cyfflé compose de véritables objets d'art; un entre autres soulève l'admiration unanime: un pavillon à jour, soutenu par huit colonnes cannelées, abrite une vasque élégante. Au milieu du bassin s'élève un rocher sur lequel Léda folâtre avec le cygne. Une légère galerie couronne le petit édifice au sommet duquel jaillit une gerbe d'eau entourée d'amours.

La fertile imagination du roi fait toujours jouer à l'eau un grand rôle. Il fait imiter les fontaines monumentales de Nancy et de véritables jets d'eau surgissent sur les tables pendant les repas.

Stanislas était un véritable gastronome et les plaisirs de la table formaient l'une de ses distractions favorites. Il était, du reste, doué d'un appétit si violent qu'il avançait souvent l'heure de son dîner: «Pour peu que Votre Majesté continue, lui disait un jour M. de la Galaizière, elle finira par dîner la veille.» Son goût n'était pas toujours exquis: ainsi «il mangeait sans cuisson la choucroute ou des choux râpés saupoudrés de sucre, et des viandes cuites avec des fruits.»

Il avait introduit en Lorraine un raffinement culinaire inconnu avant lui[ [104]. C'étaient surtout les desserts qui étaient l'objet de sa sollicitude et sur lesquels s'exerçait son ingéniosité.

Le chef d'office, c'est-à-dire celui qui était chargé de préparer et de dresser le dessert, était un artiste nommé Joseph Gilliers[ [105].

Gilliers avait l'art de composer des desserts, des pièces montées, qui faisaient la joie de Stanislas. Tantôt c'est un jardin enchanté, tantôt «au milieu d'un parc en miniature, qu'on croirait dessiné par Lenôtre, s'élève une grotte en rocaille, du sommet de laquelle jaillit une fontaine; à droite et à gauche du massif, de petits bassins contiennent les eaux de deux gerbes liquides. De distance à autre, des promeneurs, figurés par des statuettes, semblent parcourir ces lieux charmants; d'autres y goûtent les douceurs du repos au milieu des fruits, des fleurs et des sucreries».

Les pâtissiers du roi se livraient aux plus ingénieuses fantaisies. Un jour, quatre servants déposèrent sur la table royale un pâté monstre, ayant la forme d'une citadelle. Tout à coup, le couvercle se soulève et des flancs du pâté s'élance Bébé, le nain du roi, costumé en guerrier, le casque en tête, un pistolet à la main qu'il fait partir au grand effroi des dames. On juge de la joie et de l'hilarité de l'assistance.

Mais le plaisir du monarque ne se bornait pas à servir à ses convives des plats recherchés ou d'une forme savante; son plus grand bonheur était de truquer les mets qu'il leur offrait et de jouir de leur crédulité ou de leur déception.

Il faisait servir comme gibier étranger et pour plongeons du Nord des oies plumées vivantes, tuées à coups de baguettes et marinées. Des dindons, traités de la même manière et marinés dans des herbes odoriférantes des bois, étaient présentés comme coqs de bruyère.

La joie du roi était complète quand ses convives étaient dupes de ces inventions.

Stanislas ne se contentait pas de truquer les plats; il truquait aussi les vins qu'il offrait à ses amis, et pour eux il ne dédaignait pas d'opérer lui-même.

Son prédécesseur sur le trône de Lorraine, François, devenu roi de Hongrie, avait coutume de lui envoyer chaque année une feuillette de vin de Tokay. On sait que le premier cru de Tokay était réservé uniquement pour la table de l'empereur d'Autriche. Les souverains étrangers ne pouvaient en boire qu'autant que l'empereur voulait bien leur en expédier.

«L'envoi du roi de Hongrie avait lieu en grande cérémonie: le tonneau, placé sur une voiture pavoisée aux armes d'Autriche et de Hongrie, était escorté par quatre grenadiers sous les ordres d'un sergent.» C'est en ce pompeux équipage qu'arrivait chaque année en Lorraine le tokay impérial, et le roi témoignait toujours d'une grande satisfaction à l'arrivée du cadeau de son prédécesseur. Toute la cour était au courant de ce grave événement, et le vin, reçu par Stanislas lui-même dans la cour d'honneur du château, était ensuite soigneusement enfermé dans les caves royales. Quelques jours après le monarque, accompagné d'un acolyte discret, descendait dans ses caves; là, il s'affublait d'un tablier et, avec du vin de Bourgogne additionné de quelques ingrédients de circonstance, il composait un vin de Tokay de sa façon. Le mélange était versé dans des bouteilles faites spécialement à la verrerie de Porcieux, et distribué, comme vin de l'empereur d'Autriche, aux grands de la cour et aux meilleurs amis du roi. Personne, naturellement, n'avait l'indiscrétion de demander par quel étrange phénomène se produisait ainsi la multiplication du vin de Tokay.

Toujours guidé par le même esprit d'enfantillage, Stanislas cherche à s'entourer de phénomènes qui l'amusent. A Nancy, le portier de son palais est un géant[ [106].

A Lunéville, il a un nain comme on n'en a jamais vu, dont il s'amuse comme d'une poupée et qui fait ses délices. C'est le plus petit personnage de la cour, mais non le moins important. Il est âgé de cinq ans et n'a que 15 pouces de haut; il ne pèse que 12 livres.

C'était un véritable prodige; quand il était né, il ne pesait qu'une livre un quart; on l'avait porté à l'église sur une assiette garnie de filasse; un sabot rembourré lui avait servi de berceau. A deux ans, il commençait à marcher, et on lui fit ses premiers souliers qui avaient 18 lignes de long.

Stanislas, ayant entendu parler de ce phénomène, demanda à le voir et il en fut si émerveillé qu'il le garda à sa cour.

Malgré sa petitesse, Bébé était admirablement proportionné et avait une très jolie figure[ [107]. Mais il était orné de tous les défauts: entêté, colère, paresseux, jaloux, gourmand, sensuel, il ne lui en manquait pas un. Quand il avait mis quelque chose dans sa tête, on ne pouvait le faire obéir qu'en lui promettant un costume nouveau ou une friandise. Quand on le contrariait, il cassait volontiers les verres et les porcelaines du roi. Stanislas ne faisait que rire des incartades de son nain, et il le gâtait outrageusement.

Il lui avait fait donner des habits de toutes les couleurs et de toutes les formes; celui que Bébé portait avec le plus d'élégance était celui de hussard.

Bébé avait encore reçu une très jolie calèche, attelée de quatre chèvres, qu'il conduisait lui-même dans les allées du parc. On lui donna aussi un hôtel en bois, haut de trois pieds, qu'on installa dans une des pièces du château. Quand il était en querelle avec le roi, ou qu'il voulait lui résister, c'est dans son hôtel que Bébé allait bouder. Si Stanislas le faisait appeler, Bébé ouvrait la fenêtre et disait avec dignité: «Vous direz au roi que je n'y suis pas.»

Il était si petit qu'un jour il s'égara dans un champ de luzerne; il se crut perdu et appela au secours jusqu'à ce qu'on fût venu le délivrer. Aussi Stanislas avait-il toujours peur d'égarer son nain. Bébé, qui avait un goût marqué pour la plaisanterie, s'amusait souvent à se cacher. Stanislas, ne voyant plus son nain, s'agitait, s'inquiétait; toute la cour était en alarme, et Bébé, tranquillement assis sous quelque fauteuil, riait de bon cœur.

Ce facétieux personnage ne se cachait pas que sous les meubles; il avait imaginé d'autres abris plus agréables: on le retrouvait quelquefois paisiblement installé sous les paniers des dames, si bien que les femmes de la cour craignaient toujours d'écraser le petit personnage.

Stanislas était un joueur de tric-trac acharné; or, Bébé détestait ce jeu: le bruit des jetons et du cornet blessait sa sensibilité. Dès qu'on commençait à jouer, il faisait tant de bruit et était si insupportable que le roi n'avait d'autre ressource que de cesser la partie. Alors, on plaçait le nain sur la table; il entrait dans le tric-trac, mettait tous les jetons en piles, s'asseyait dessus et se laissait tomber en riant aux éclats.

Stanislas voulut faire donner à Bébé une éducation brillante, mais il dut bien vite y renoncer. Malgré tous les efforts, on ne put développer chez lui ni raison, ni jugement; on ne put jamais lui faire comprendre l'idée de Dieu et d'une religion.

La princesse de Talmont s'était prise d'une grande amitié pour Bébé; elle eut la prétention de réussir là où tous les maîtres avaient échoué, et elle se donna beaucoup de peine pour l'instruire, sans succès du reste. Cependant, Bébé, reconnaissant de ses soins, s'était pris pour elle d'une si grande passion qu'il en était jaloux. Un jour, la voyant caresser un petit chien, il devint furieux, lui arracha l'animal des mains et le jeta par la fenêtre en disant: «Pourquoi l'aimez-vous plus que moi?»

Bébé était donc à la cour, sinon le plus heureux des hommes, du moins le plus heureux des nains. «Que dites-vous de sa bête de mère, écrit le président Hénault, qui fait dire des messes pour qu'il grandisse?»