CHAPITRE XII
État des mœurs au dix-huitième siècle.
Avant de poursuivre notre récit et de raconter les aventures où se trouve mêlé le nom de Mme de Boufflers, nous prions le lecteur de vouloir bien se rappeler quel était l'état des esprits et des mœurs au milieu du dix-huitième siècle, c'est-à-dire à l'époque dont nous nous occupons.
Sans cette précaution indispensable, nous craindrions fort que Mme de Boufflers ne passât aux yeux de nos lecteurs, et plus encore de nos lectrices, pour une femme charmante, assurément, séduisante, spirituelle, mais fort galante et d'assez mauvaises mœurs.
Il ne faut pas cependant que notre héroïne soit plus mal jugée qu'il ne convient. Apprécier les femmes de ce temps-là avec nos idées actuelles serait le comble de l'injustice. Autant vaudrait leur reprocher leurs cheveux poudrés, leur rouge ou leurs robes à paniers. Par suite de leur éducation et des usages de l'époque, elles n'envisageaient pas l'existence de la même façon que nous, et leurs idées religieuses et morales étaient fort différentes des nôtres. Il ne faut pas plus nous en choquer que nous ne nous choquons de leurs costumes. Critiquons et déplorons les mœurs de l'époque tant que nous le voudrons, mais n'en rendons pas responsables les contemporains qui n'avaient que le tort d'être de leur temps.
Aussi, pour porter un jugement équitable sur les femmes du monde au dix-huitième siècle, devons-nous avant toutes choses avoir présentes à l'esprit les mœurs qui avaient cours. Nous avons déjà abordé le sujet dans des ouvrages précédents[ [108], nous y renvoyons le lecteur. Mais il y a certains points que nous avons laissés dans l'ombre et sur lesquels il nous paraît utile d'insister pour mieux faire comprendre la désinvolture morale de nos aïeules.
De même que la religion, aux yeux des gens de la cour, passait pour une institution très nécessaire, d'un intérêt social de premier ordre, mais qui s'adressait uniquement aux basses classes et qui n'avait d'autre but que de les maintenir dans le devoir et l'obéissance, de même l'austérité des mœurs et le respect des obligations du mariage, au regard des mêmes gens de cour, n'avaient de valeur que pour la bourgeoisie et les classes inférieures. La fidélité dans le mariage n'était à leurs yeux qu'un sot et risible préjugé, bon assurément pour les petites gens, mais dont les hautes classes n'avaient nullement à s'inquiéter.
Il y a, du reste, un principe qui domine toute la morale du dix-huitième siècle, au moins pour les gens dont nous nous occupons, c'est que la vie est courte, que mille accidents peuvent l'abréger encore, qu'il faut donc en jouir de son mieux et que c'est folie pure d'en user comme si elle devait être éternelle ou qu'on dût la vivre deux fois.
L'amour paraissait aux gens de cette époque une chose toute simple, toute naturelle; c'était même à leurs yeux le seul bon côté de la vie, le seul qui en fasse le charme et l'agrément, le seul qui quelquefois en fasse oublier les amertumes et les tristesses.
Loin d'en faire fi, loin de pratiquer le renoncement et de répudier les dons les plus précieux de la nature pour l'édification du prochain ou dans l'espoir de récompenses futures et hypothétiques, ils en jouissent autant qu'ils le peuvent. Cela leur paraît tout simple d'aimer, d'être heureux sans songer aux choses de l'autre monde! C'est la pure morale païenne.
Mais pourquoi nos ancêtres ne cherchaient-ils pas tout simplement l'amour dans le mariage, au lieu de le poursuivre si passionnément au dehors?
Parce que les mœurs s'y opposaient tout autant que les usages.
On ne se mariait que pour se conformer aux habitudes, donner satisfaction à sa famille, assurer sa descendance. Le mariage était un arrangement de famille; on unissait deux noms, deux fortunes. Quant au cœur, à la sympathie réciproque, personne n'y songeait.
Les filles sont élevées au couvent. Mais les bruits du monde pénètrent dans ces pieuses retraites: avant même d'entrer dans la vie, elles savent qu'on n'aime pas son mari, que c'est là un malheur général et dont on se console fort aisément.
A quinze ans, elles sortent du couvent pour monter à l'autel avec un fiancé qu'elles n'ont jamais vu.
Ainsi les usages créaient, entre deux êtres qui la veille encore s'ignoraient, des liens indissolubles. On les appelait à vivre ensemble, eux dont les natures, les caractères, les sentiments étaient peut-être si dissemblables, si incompatibles, si peu faits pour s'accorder.
Devaient-ils donc, pour respecter un lien contracté dans de telles conditions, briser leur vie entière, renoncer au bonheur en ce monde, en cette vie si courte? Ils n'y songeaient pas un instant.
Marié au hasard et sans consentement moral, le mari n'entendait nullement enchaîner sa vie. A peine le sacrement reçu, il reprenait sa liberté; mais il était assez équitable pour ne pas exiger de sa femme plus qu'il ne donnait et il la laissait libre de ses inclinations.
Alors, que restait-il à la femme et quelle était sa situation? Abandonnée peu après son mariage, souvent au lendemain de ses noces, elle avait le choix entre deux solutions:
Rester fidèle à l'homme dont elle portait le nom? Mais alors elle était condamnée à l'isolement du cœur, à l'absence d'affection, de tendresse. A seize ans, voir sa vie perdue, gâchée sans espoir, était-ce possible? Il fallait, pour accepter un pareil sacrifice, une vertu bien surhumaine, ou n'avoir ni imagination, ni cœur, ni sens. «Comment supposer que le cœur d'une femme ne soit pas occupé!», dit très justement le prince de Montbarrey.
La seconde solution était plus séduisante: c'était de chercher un consolateur, et c'est presque toujours à ce dernier parti que la femme s'arrêtait.
Et dans ce cas encore deux solutions pouvaient se présenter. Ou le choix était heureux et alors ces deux êtres réunis par une inclination réciproque s'adoraient, ne se quittaient plus et devenaient le modèle des faux ménages. Ils sont nombreux au dix-huitième siècle, ces couples que le hasard a rapprochés, qui s'aiment à la folie et se restent scrupuleusement fidèles.
Mais, hélas! souvent la femme n'était pas plus heureuse dans le choix de l'amant que ses parents ne l'avaient été dans celui du mari; alors, elle cherchait encore, et puis encore, et bientôt elle n'écoutait plus que sa fantaisie.
Cette désinvolture et ce mépris des lois morales entraînaient-ils pour la femme la perte de sa situation sociale; tombait-elle sous la réprobation du monde? En aucune façon, et par la force même des choses, puisque l'immoralité était générale.
Le dix-huitième siècle est plein d'indulgence pour ce joli péché d'amour, qui lui paraît de tous le plus naturel, le plus excusable; il ne vous en détourne pas comme d'une faute irréparable. On n'a pas encore élevé toutes ces barrières morales et religieuses qui faisaient dire spirituellement au prince de Ligne: «On a fait un crime de tout ce qu'il y a de plus charmant. La nature ne s'en doutait pas. On y a fait venir l'honneur, la réputation, la décence, l'amour-propre. S'il y a des hasards, des convenances, des rapprochements et puis quelque folie, c'est un temps passé bien heureusement[ [109].»
L'éducation, les mœurs, les usages, l'exemple, la littérature, tout vous entraînait à l'amour, à l'amour illégitime s'entend; tout vous y poussait.
Aussi l'adultère régnait-il en maître, mais l'adultère serein, paisible, reconnu, légitime!
La femme n'est pas seulement libre de suivre ses penchants, on ne trouve pas mauvais qu'elle serve en même temps la fortune de sa maison. Celle qui par chance attire l'attention du souverain est enviée; personne dans sa famille, ou bien rarement, ne s'avise de crier au déshonneur et de lui reprocher des complaisances coupables. On se borne à tirer parti de la situation au profit des siens.
Mme de Boufflers avait bien des raisons pour ne pas montrer plus d'austérité que ses contemporaines. Élevée à la cour de Léopold, elle a eu pendant son enfance les exemples maternels; elle a vu cette cour galante, aimable, où l'amour est si fort en honneur; puis elle a entendu à Remiremont les récits de ses compagnes, récits où sa mère joue presque toujours le premier rôle. A l'âge où les premières impressions sont si profondes, où l'esprit est comme une cire molle, elle a puisé cette idée très nette, qu'il ne faut pas s'embarrasser de préjugés vulgaires et que la vie est faite pour en jouir.
Pourquoi aurait-elle dirigé sa vie sur des idées différentes? Comment aurait-elle montré une austérité dont personne, ni dans sa famille, ni dans ses entours, ne lui avait donné l'exemple?
Comme la plupart des femmes de son temps, Mme de Boufflers n'a donc attaché aux faiblesses du cœur qu'une importance très secondaire; aussi n'a-t-elle brillé ni par sa vertu ni par sa constance. Volage par tempérament, elle n'a eu, il faut le dire, d'autre règle morale que son bon plaisir, d'autre frein que sa fantaisie.
Du reste, elle ne tirait vanité ni ne rougissait de sa conduite; elle trouvait tout simple d'obéir aux élans de son cœur, et on l'eût assurément fort surprise en lui disant qu'elle s'exposait à être jugée très sévèrement par la postérité.
Elle est bien le type de la femme du dix-huitième siècle, indulgente aux faiblesses de la chair, et voulant à tout prix jouir de la vie, sans qu'aucun souci de châtiments futurs vienne lui gâter le très simple bonheur d'exister.
Elle s'était baptisée elle-même «la dame de volupté», et elle avait adopté et repris à son compte l'épitaphe de Mme de Verrue, qui lui convenait si bien:
Ci-gît, dans une paix profonde,
Cette dame de volupté
Qui, pour plus grande sûreté,
Fit son Paradis en ce monde.
Le fond du caractère de Mme de Boufflers était la gaieté, elle riait de tout. La vie à ses yeux n'était qu'une plaisanterie; aussi ne la prenait-elle pas au sérieux et agissait-elle en conséquence. «Sa gaieté était pour son âme un printemps perpétuel qui a duré jusqu'à son dernier jour.»
En somme, Mme de Boufflers n'a été ni meilleure ni pire que ses contemporaines; elle a été de son temps tout simplement.
Soyons donc indulgents pour elle et ne lui montrons pas une sévérité que ni sa famille, ni ses amis, ni personne à son époque ne lui ont témoignée. Elle a vécu toute sa vie honorée, considérée, entourée du respect de tous.
Et cependant, sa situation à la cour de Stanislas n'est pas douteuse. Elle est publique, connue de tous. Si sa mère eût eu mauvaise grâce à lui reprocher une liaison dont elle lui avait donné l'exemple, son frère, qui occupe dans le monde une si haute situation, aurait pu se montrer moins indulgent; non seulement il ferme les yeux, mais il accepte les faveurs de Stanislas, mais il est intimement lié toute sa vie avec des hommes qui, notoirement et à juste titre, passent pour avoir été du dernier bien avec la marquise.
Ainsi sont les mœurs du temps.
Ceci posé et bien entendu, poursuivons notre récit.
Nous avons dit que Mme de Boufflers avait eu des bontés pour le chancelier de Lorraine.
Quand Stanislas eut distingué Mme de Boufflers et marqué pour elle un goût très vif, la Galaizière, quelque dépit qu'il en pût éprouver, dut céder la place au monarque, et du premier passer au second rang; mais, en réalité, il ne changea pas grand'chose à ses relations avec la marquise. Stanislas l'avait trompé avec elle; il lui rendit la pareille, et voilà tout.
Le monarque connaissait-il son malheur? A n'en pas douter. Mais son expérience des hommes, et surtout des femmes, la philosophie dont il se piquait, l'engageaient à fermer les yeux sur les incartades de sa maîtresse.
En sollicitant les faveurs de Mme de Boufflers, Stanislas ne pouvait se faire illusion sur les dangers de la situation. D'abord il n'ignorait pas l'humeur volage de la dame et il ne pouvait s'imaginer qu'il parviendrait à la changer; puis, à cette époque, n'avait-il pas soixante-trois ans? L'ardeur des jeunes années avait fait place à un calme bien relatif. Comment, dans ces conditions, aurait-il montré une jalousie exagérée?
Il se bornait donc, le plus souvent, aux manifestations extérieures du culte; en public il comblait la marquise d'honneurs et d'attentions qui ne pouvaient laisser de doute sur la nature de leur intimité; mais, ceci fait, et les apparences sauvées, il ne se préoccupait pas outre mesure de la conduite de la jeune femme.
Que lui aurait servi de faire un éclat, de morigéner? Avec une autre, la situation n'aurait-elle pas été la même? Et quelle autre femme, mieux que Mme de Boufflers, aurait représenté; quelle autre aurait été plus aimable, plus spirituelle, plus instruite? Les procédés de la marquise n'étaient-ils pas charmants? Qui mieux qu'elle lui aurait donné l'illusion du bonheur, de l'amour partagé? Ne lui avait-elle pas adressé un jour ce quatrain qui avait plongé le vieux roi dans le ravissement:
De plaire, un jour, sans aimer, j'eus l'envie;
Je ne cherchai qu'un simple amusement;
L'amusement devint un sentiment;
Le sentiment, le bonheur de ma vie?
Stanislas n'ignorait pas que le superbe intendant, sans respect pour la dignité royale, continuait à rendre des soins à Mme de Boufflers.
Cette situation équivoque était connue et elle fut l'origine d'un bon mot attribué à Stanislas, et qui fit la joie de Louis XV et de la cour de Versailles; mais nous sommes loin d'en garantir l'authenticité.
Un jour, à la toilette de la marquise, le monarque s'était montré fort entreprenant, et il commença un discours qu'il ne put mener à bonne fin. Assez penaud de sa déconvenue, il sauva la situation en se retirant avec dignité et en adressant à sa maîtresse ce mot d'une si surprenante philosophie: «Madame, mon chancelier vous dira le reste».
Si Mme de Boufflers était une épouse infidèle, elle n'était pas davantage une maîtresse fidèle: la Galaizière en savait quelque chose. La liaison de la marquise avec le roi de Pologne ne mit pas un terme à ses fantaisies.
Nous avons raconté comment elle s'était entourée d'une société intime qu'elle retrouvait presque chaque jour, souvent plusieurs fois par jour. Ces relations fréquentes avec des amis gais, aimables, et dont les sentiments concordaient avec les siens étaient certes un grand agrément, mais c'était aussi un grand danger. Les réunions journalières, la familiarité qui résulte bientôt de l'intimité, des goûts communs, tout contribuait à amener l'éclosion du sentiment. Et puis Mme de Boufflers était si séduisante! On ne pouvait l'approcher sans subir son charme; on l'admirait d'abord, elle avait tant d'esprit! on l'aimait ensuite comme amie, elle était si bonne! bientôt le sentiment s'en mêlait, on l'adorait, et la passion naissait, violente, impérieuse, irrésistible.
Panpan, l'aimable Panpan, fut la première victime des beaux yeux de la marquise: il l'aima d'abord d'un amour discret; puis, peu à peu, il fut moins réservé et il ne cacha plus ses sentiments. Il était jeune, spirituel, joli garçon; il sut se montrer si amoureux, si pressant, témoigner à la fois une passion si respectueuse et si tendre que Mme de Boufflers en fut émue; bientôt le roi, aussi bien que M. de la Galaizière, était oublié et l'infidèle marquise «couronnait la flamme» de l'heureux Panpan. Quel rêve pour le modeste avocat, le petit intendant de finances! supplanter le tout-puissant chancelier! devenir le rival d'un roi! Mais Mme de Boufflers n'écoutait que son cœur.
Alors commencèrent pour les deux amants des jours délicieux, un véritable printemps de jeunesse et d'amour; ils s'aimèrent, s'adorèrent, et si bien que cinquante ans plus tard, courbés sous le poids des ans, ils en avaient gardé tous deux le souvenir aussi vif qu'au premier jour, et ils se rappelaient encore avec délices cette phase charmante de leur jeunesse.
Tous deux sont pleins d'entrain. Leur amour les grise; ils riment à l'envie bien entendu et s'adressent mille facéties.
Panpan ayant envoyé à Mme de Boufflers un chevreuil tué de sa propre main, elle lui répond gaiement:
Ni chevreuil, ni biche, ni faon
Ne peuvent remplacer Panpan.
Quoique la terre soit féconde,
Elle n'a produit qu'un seul veau
Qui fasse les plaisirs du monde
Et les délices du troupeau.
Le veau d'or fut moins imposant,
Le veau gras moins appétissant,
Lorsque la nature propice
Voulut former un veau si beau,
Vénus vint s'offrir pour génisse,
Adonis s'offrit pour taureau.
C'est toujours le nom de Devau, qui sert de prétexte à des plaisanteries faciles. Une autre fois elle lui écrit en riant:
CHANSON
Air... (à faire).
Je me dégoûte de l'homme
J'aime le veau
J'irais à pied jusqu'à Rome
Sur un chameau
Pour crier dessus son dos:
Vivent les veaux.
Quand Mme de Boufflers s'absente, ce qui lui arrive fréquemment, Panpan, qui ne peut plus se passer de sa divine amie, est inconsolable. C'est aux bosquets de son jardin qu'il confie ses plaintes amoureuses.
En vain vous vous parez de ces feuillages verts,
O mes bosquets! il vous manque Boufflers;
Que les lieux embellis pour elle,
Que les lieux par elle embellis
Prennent à son retour une beauté nouvelle.
Elle doit les revoir, elle me l'a promis.
O mes lilas, mes jacinthes, mes lis,
O roses que j'ai cultivées,
Dans leurs boutons que vos fleurs captivées
Attendent pour éclore un rayon de ses yeux.
Pour un moment si précieux
Que vos odeurs soient resserrées.
C'est mon soleil: suivez les mêmes lois.
Je n'ai d'autre printemps que l'heure où je la vois!
Pas un anniversaire ne se passe sans que l'heureux Panpan n'adresse de tendres souhaits à celle qu'il adore. Il lui écrit en 1746:
Quels vœux former pour vous, marquise trop heureuse?
Le destin près du trône a choisi vos aïeux,
Hébé redouble en vous sa fraîcheur précieuse,
L'esprit, le sentiment brillent dans vos beaux yeux.
De la ceinture de sa mère,
L'Amour met à vos pieds ses dons les plus brillants.
Vous avez tout enfin, vous avez l'art de plaire,
Enfant de la beauté, du goût et des talents.
C'est toujours dans la langue des dieux que Panpan s'adresse à celle qui a subjugué son cœur; mais il n'est pas sans en éprouver parfois quelque embarras. La muse ne s'avise-t-elle pas d'être rebelle? Alors Panpan se désole et gémit sur son sort. C'est sous le nom de Maître Boniface, que ses amis lui donnent souvent, qu'il nous raconte ses infortunes poétiques
Messire Gaspard Boniface
Est au désespoir aujourd'hui:
Les Muses se moquent de lui
Et lui défendent le Parnasse.
Dès avant l'aube du matin
Il ne s'épargne soins ni peine
Pour vous bavarder vos étrennes;
Mais il frotte son front, tord ses doigts, sue en vain;
Pour quelques méchants vers, son pauvre esprit se guinde.
Mauvais poète et plus mauvais amant,
On le renvoie, à tout moment,
Et du Pinde à Cythère, et de Cythère au Pinde.
Ma muse ne sait plus à quel saint se vouer;
Mais mon esprit fût-il au diable,
Qu'y perdez-vous, marquise aimable?
C'est à mon cœur à vous louer.
Mais, hélas! le bonheur durable n'est pas de ce monde, et le pauvre amoureux allait en faire la triste expérience.
Si Panpan n'avait éprouvé que des déboires poétiques, il aurait pu s'en consoler aisément; mais il lui en arrive de bien plus pénibles encore. Comme le sujet est de nature assez délicate, nous croyons préférable de céder la parole à Panpan lui-même et de le laisser narrer la cruelle surprise qu'un sort jaloux lui réservait:
En vain de Lise je raffole,
De tous points Lise me convient,
Et par un cas qui me désole,
Quand je la tiens, l'Amour s'envole;
Dès que je la quitte, il revient:
En vérité, rien ne console
D'avoir un tort si singulier;
Je n'ai, comme monsieur Nicole,
Raison qu'au bas de l'escalier.
Panpan voudrait prendre gaiement ce terrible coup du sort, mais au fond il a plus envie d'en pleurer que d'en rire. Il en mesure bien vite les conséquences. Que faire cependant, si ce n'est se résigner?
Le manque d'à-propos de l'infortuné Panpan lui fut fatal en effet, et contribua probablement à hâter l'heure inévitable de la séparation et des adieux.
Du reste, pas plus qu'un autre, Panpan ne pouvait avoir la prétention de fixer l'humeur changeante de Mme de Boufflers; il savait bien, en s'attachant à elle, que son règne ne serait pas éternel, et qu'un jour ou l'autre, il lui faudrait quitter les régions orageuses de la passion pour rentrer dans les sphères plus sereines de la pure amitié.
Panpan cherche-t-il à lutter contre la destinée? va-t-il s'acharner à conserver un bien dont il ne peut plus jouir? En aucune façon; Panpan est homme d'esprit. Si le rôle d'amant ne lui convient plus, et pour cause, car il ne lui reste bientôt que son cœur et la poésie pour exprimer ses sentiments, il demeurera au moins l'ami, le meilleur ami de celle qu'il a si tendrement aimée. Que dis-je? lui-même lui conseille de se consoler et il poussera l'abnégation jusqu'à devenir son confident et le dépositaire de ses secrets amoureux. C'est ce rôle quelque peu sacrifié qu'il lui offre quand il lui écrit:
Auprès de quelque folle tête
Dont le cœur gouverne l'esprit,
Être tablette, à ce qu'on dit,
N'est pas un métier fort honnête.
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Daignez donc égayer mes pages
De quelques amusants secrets,
Daignez me conter les ravages
Que font sans doute vos attraits.
. . . . . . . . . . . . . . . . .
A vous ouïr me voilà prête
Allons, parlez, belle Nini,
Plus discrète encor qu'un ami:
Rien n'est plus sûr que notre tête-à-tête.
Confidente de vos plaisirs
Je crois l'être aussi de vos peines,
Puissé-je voir mes feuilles pleines
De vos transports et non de vos soupirs.
Que vos jours coulés dans la joie
Soient désormais des jours heureux.
Ce sont là les sincères vœux
Du tendre ami qui près de vous m'envoie.
Panpan tint fidèlement parole; il continua à vivre avec Mme de Boufflers dans les termes de la plus étroite amitié.
Mais quel était donc le rival heureux de Panpan? Hélas, c'était encore un des assidus du petit cercle de la marquise; c'était le bel officier, le poète acclamé, le froid et séduisant Saint-Lambert. Bientôt Panpan ne put se faire illusion sur son sort; il était remplacé par son ami le plus cher dans le cœur de la marquise.
Ce ne dut pas être un mince triomphe pour l'orgueilleux Saint-Lambert que le jour où il put ajouter à la liste de ses victimes le nom de la marquise de Boufflers. Quelle gloire pour ce noble de contrebande, pour ce poète médiocre, pour cet amoureux compassé et maladif, d'être le rival heureux d'un roi, l'amant de la plus charmante femme de la Lorraine!
Jamais, dans ses rêves les plus extravagants, Saint-Lambert n'avait pu prévoir semblable fortune.
Aussi, en l'honneur d'un événement aussi imprévu, sort-il un peu de sa raideur et de sa morgue ordinaires. Il consent à faire quelques avances et les vers qu'il envoie à sa bien-aimée, les ardentes supplications qu'il lui adresse sont empreints d'une chaleur qui ne lui est pas ordinaire. C'est certainement à l'inspiration de la marquise qu'il doit les meilleurs morceaux qui soient restés de lui.
Si Saint-Lambert est aimé, la marquise cependant ne cède pas encore. Dans l'épître à Chloé, le poète impatient l'engage à ne plus borner ses faveurs à des bagatelles qui ont assez duré et ne sont plus de saison:
Chloé, ce badinage tendre,
Ces légères faveurs amusent mes désirs;
Ce sont des fleurs que l'Amour sait répandre
Sur le chemin qui nous mène aux plaisirs.
Mais puis-je à les cueillir borner mon espérance?
Ici, loin des témoins, dans l'ombre et le silence,
Donnons au vrai bonheur ce reste d'un beau jour,
De ces riens enchanteurs n'occupons plus l'amour.
Chloé, tirons ce dieu des jeux de son enfance...
Cependant la marquise ne cache pas la passion qui l'entraîne, qui déjà lui a pris le cœur. Elle a tout avoué à son heureux amant. Elle ne résiste plus, mais ce n'est pas encore assez.
Rappelle-toi ce soir où, sensible à mes vœux,
Tu daignas par un mot dissiper mes alarmes:
Qu'il irritoit mes transports amoureux!
Déjà tous mes soupirs expiroient sur ta bouche:
Je voulus tout tenter; mais, sans être farouche,
Tu repoussas l'Amour égaré dans tes bras:
Je ravis des faveurs, et je n'en obtins pas.
De vains scrupules arrêtent encore les élans de sa tendresse. Pourquoi résister à un si doux penchant? Aujourd'hui les mœurs sont moins sévères que dans les temps plus anciens; on ne se défend plus quand le cœur a parlé:
L'honneur, ce vain fantôme, effrayoit ta tendresse,
Il dissipoit des sens l'impétueuse ivresse:
Tu m'aimes, je t'adore. Ah! garde-toi de croire
Que ce foible tyran puisse nous arrêter.
On le craignoit jadis, et les cœurs de nos mères
Ne goutoient qu'en tremblant le bonheur de sentir.
De ce siècle poli les lois sont moins sévères;
L'Amour, à ses côtés, n'a plus le repentir:
Nous rions aujourd'hui de ces prudes sublimes
Qu'effarouche un amant, qui gênent leurs désirs;
Et ces plaisirs si doux dont tu te fais des crimes,
Dès qu'on les a goûtés, ne sont que des plaisirs.
Après une défense honorable Mme de Boufflers cède enfin et l'heureux Saint-Lambert est au comble de ses vœux. Il célèbre sa victoire par une pièce intitulée Le Matin, qu'il envoie aussitôt à la bien-aimée et où il lui rappelle, avec une précision de détails peut-être excessive, les heures exquises, enivrantes qu'il lui doit:
LE MATIN
La nuit vers l'occident obscur
Replioit lentement ses voiles;
D'un feu moins brillant les étoiles
Éclairoient le céleste azur;
De sa lumière réfléchie
Le soleil blanchissoit les airs,
Et, par degrés, à l'univers
Rendoit les couleurs et la vie.
Du sommeil à la volupté
Mes sens éprouvoient le passage
Des songes me traçoient l'image
Du bonheur que j'avois goûté;
Je sentois qu'il alloit renaître,
Et, par ces songes excité,
Je recevois un nouvel être.
Libre des chaînes du sommeil,
Mes yeux s'ouvrent pour voir Thémire:
Je vois, j'adore, je désire.
Dieux! quel spectacle et quel réveil!
Près de moi Thémire étendue
Ne déroboit rien à ma vue;
Je détaillois mille beautés,
Je m'applaudissois de ma flamme;
Oui, disois-je, ces traits charmants,
Animés par un cœur fidèle,
Sont au plus tendre des amants;
C'est pour moi que Thémire est belle.
J'avois entr'ouvert les rideaux;
Du soleil la clarté naissante
Doroit cette onde jaunissante
Qui retombe sous ces berceaux.
. . . . . . . . . . . . . . . .
La terre sembloit s'embellir
Pour s'offrir aux yeux de Thémire:
Elle étend les bras et soupire,
Et je sens mon cœur tressaillir:
Elle entr'ouvre des yeux timides
Qu'éblouit l'éclat du grand jour;
Dans ses beaux yeux mes yeux avides
Cherchoient, trouvoient, puisoient l'amour.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J'ai su, près du bonheur suprême,
Le suspendre pour le goûter;
L'instant de le précipiter
Fut marqué par Thémire même,
Et des plaisirs de ce que j'aime
J'ai senti les miens s'augmenter.
J'ai joui, malgré mon délire
Et mes transports impétueux,
Du murmure voluptueux
Des fréquents soupirs de Thémire.
Ma bouche à ses cris languissants
Répond à peine: Ah! je t'adore.
Le plaisir fatigua nos sens,
Et nos cœurs jouirent encore.
Mais l'astre du jour dans les cieux
Poursuivoit sa vaste carrière,
Et de son disque radieux
Répandoit des flots de lumière;
De mille ornements odieux
J'ai vu l'importune barrière
Dérober Thémire à mes yeux.
Plein d'amour et d'impatience,
Je sors sans témoins et sans bruit,
Et vais languir jusqu'à la nuit
Dans les horreurs de son absence.
Saint-Lambert n'habitait pas Lunéville: son régiment tenait garnison à Nancy; mais, naturellement, il était sans cesse sur la route et on le rencontrait plus souvent à Lunéville que partout ailleurs.
Mme de Boufflers peut voir son ami fort aisément dans la journée; la vie de la cour amène des rencontres fréquentes, et qui ne peuvent prêter à aucune fâcheuse interprétation; mais se parler en public, sous l'œil d'observateurs malicieux ou méchants, n'est pas ce qui convient à des amoureux; ce qu'il leur faut, c'est l'isolement, la solitude, et surtout les rencontres nocturnes. Et cela n'est pas commode. Aller retrouver Saint-Lambert chez lui, courir la ville la nuit est impraticable pour la marquise. Le recevoir dans ses appartements du château est également bien dangereux.
Certes, le roi est tolérant, peu jaloux; mais cependant il y a des limites à sa patience et il ne faudrait pas les dépasser. Ce serait s'exposer, de gaieté de cœur, à perdre une situation brillante.
Ces difficultés n'étaient pas de nature à décourager une imagination aussi fertile que celle de Mme de Boufflers. Bientôt elle découvre, non loin de l'appartement qu'elle occupe, tout près de la chapelle et de la bibliothèque, et à côté du logement de son médecin, une petite chambre abandonnée à laquelle personne ne songe. Elle la fait meubler discrètement, y installe un lit, quelques meubles, et voilà le logis du brillant officier. Elle seule et son ami en ont la clef; c'est dans cette pièce qu'elle se rend chaque nuit pour retrouver celui qui possède son cœur.
Mais Stanislas ne résidait pas seulement à Lunéville; depuis qu'il avait fait arranger le château de Commercy, il se rendait souvent dans cette résidence qui lui plaisait beaucoup, et il y faisait de fréquents séjours.
Quand Mme de Boufflers était à Commercy avec le roi, renonçait-elle à voir le cher Saint-Lambert? En aucune façon. Mais, cette fois, il n'y a pas le moindre coin disponible dans le château; alors c'est le curé du lieu qui prête les mains aux savantes combinaisons des amoureux.
Le presbytère était adossé à l'orangerie du château, et une porte de communication permettait au curé d'aller se promener à toute heure dans les jardins.
D'autre part, Mme de Boufflers occupait au rez-de-chaussée l'appartement des bains qui, par une porte située dans une garde-robe, communiquait avec l'autre extrémité de l'orangerie. C'est par cette porte que le roi venait chaque jour faire sa partie de jeu, assister à un concert ou fumer sa pipe chez Mme de Boufflers.
Chaque fois que Saint-Lambert pouvait s'échapper de Nancy, il accourait secrètement à Commercy et se cachait chez l'obligeant curé. Le soir venu, une lumière placée à la fenêtre de la garde-robe, dont nous avons parlé, avertissait que le roi était chez Mme de Boufflers. Saint-Lambert se tenait coi. Dès que Stanislas s'était retiré dans ses appartements, la lumière disparaissait. Aussitôt, Saint-Lambert, qui avait les clefs des deux portes, traversait l'orangerie, une lanterne sourde à la main, et il pénétrait chez Mme de Boufflers qui l'attendait. Il regagnait le presbytère de la même façon.
En 1747, l'idylle si heureusement commencée est fâcheusement interrompue par le départ de Saint-Lambert pour l'armée; c'est au milieu des larmes et de regrets sans fin qu'il se sépare d'une maîtresse bien aimée. Il écrit de Metz à Mme de Boufflers:
«Metz, 3 avril.
«On ne prend jamais bien son temps pour s'éloigner de vous, mais nous avons assurément pris le plus mauvais temps du monde. Nous arrivâmes hier après avoir fait la route par eau, quelquefois par terre, avec douze chevaux qui ne pouvaient nous traîner, souvent à pied à travers les boues, et toujours la bise au nez comme les amants de dame Françoise.
«Je vous prie de croire que je vous ferais grâce de tous ces détails si j'avais voyagé seul; mais j'étais avec messieurs vos frères, et je ne sais s'ils ont aujourd'hui le temps de vous écrire. Je puis vous assurer qu'ils se portent bien; cela est quelque chose d'agréable à vous dire. J'ai embrassé M. le comte de Maillebois avec bien du plaisir; je ne l'ai pas vu seul et n'ai pu encore lui parler de ses nouvelles bontés; souffrez que je vous en parle, à vous à qui je les dois et à qui j'aime à les devoir. Vous connaissez assez le goût infini que j'ai pour vous et le médiocre intérêt que j'ai toujours pris à ma fortune pour être sûre que vos bons offices ont été et seront toujours plus agréables pour moi parce qu'ils me prouvent votre amitié, que parce qu'ils peuvent m'être utiles; je vous aimerai toujours, parce qu'il n'y a rien d'aussi aimable que vous; mais j'aurai bien du plaisir à vous aimer quand je pourrai parce que vous avez quelque amitié pour moi.
«Je vous souhaite tous les biens et tous les plaisirs possibles et il ne manquera aux miens que de contribuer aux vôtres; je désire passionnément que c'en soit un pour vous de m'entendre dire quelquefois que tous les sentiments qui attachent pour jamais si vivement sont et seront toujours pour vous dans mon âme.
«En relisant ma lettre, je m'aperçois que j'ai oublié le mot de madame; j'en écrirais une autre si j'en avais le temps; je vous proteste que cette omission n'est point une familiarité ridicule, et que j'ai pour vous, madame, tout le respect que je vous dois, et je dois en avoir beaucoup[ [110].»
Heureusement l'absence ne fut pas de longue durée; la paix fut signée.
Vite, le jeune officier annonce la bonne nouvelle à Mme de Boufflers et il se fait précéder d'une élégie où il lui rappelle, non sans charme, leurs joies passées et le bonheur qui les attend de nouveau dans leur discret asile, quand ils vont tomber dans les bras l'un de l'autre. Désormais, il va lui consacrer sa vie; il ne pense plus qu'à elle, ne veut plus écrire, rimer que pour elle:
Enfin je vais revoir ce cabinet tranquille
Où l'Amour et les arts ont choisi leur asile;
Je verrai ce sopha placé sous ce trumeau,
Qui de mille baisers nous répétoit l'image;
J'habiterai l'alcôve, où je rendis hommage
A la beauté sans voile, à l'Amour sans bandeau.
Là, Philis se livroit au bonheur d'être aimée;
Là, lorsque de nos sens l'ivresse étoit calmée,
Attendant sans langueur le retour des désirs,
Un amour délicat varioit nos plaisirs.
Nous lisions quelquefois ces vers pleins d'harmonie
Où Tibulle exhala sa flamme et son bonheur:
Je t'adorai, Philis, sous le nom de Délie;
Dans ces vers emportés tu reconnus mon cœur.
Que ce temps dura peu!.....
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Pour suivre mon devoir dans une route obscure,
Il fallut te quitter: quels moments! quels adieux!
Je crus me séparer de toute la nature.
Mais les pleurs des amants ont apaisé les dieux:
Louis calme la terre; il me rend à moi-même.
Je ne vends plus mon temps aux querelles des rois,
Et, tout entier à ce que j'aime,
Je n'obéis plus qu'à tes lois.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Nous saurons de nos jours faire le même usage.
Je ne sais que t'aimer, viens m'apprendre à penser;
Conduis ma jeune muse, et reçois-en l'hommage;
Sois à jamais de mes écrits
Le juge, l'objet, et le prix.
Que mon sort et mes vers n'excitent point l'envie,
Qu'ils soient dignes de l'exciter.
Oublié désormais d'un monde que j'oublie,
Te bien peindre, te mériter,
Te caresser et te chanter,
Sera tout l'emploi de ma vie.
La joie de se retrouver après une longue séparation, le bonheur de goûter des plaisirs dont ils ont été si longtemps privés font commettre à nos amants quelques imprudences; Mme de Boufflers ne dissimule pas suffisamment le bonheur que lui fait éprouver le retour de Saint-Lambert, et le roi s'inquiète d'une passion si vive. Bien qu'il ferme assez philosophiquement les yeux sur les fantaisies de son amie, bien qu'il ne se préoccupe pas plus qu'il ne convient d'incartades dont il a l'habitude et qu'il ne peut espérer réprimer complètement, il ne veut pas cependant de scandale public, ni avoir l'air de prêter la main à une liaison offensante pour lui. Dès que les assiduités du jeune officier lui paraissent dépasser la mesure, il lui rappelle ses devoirs militaires, et le fait retenir à Nancy pour raisons de service.
Mme de Boufflers et Saint-Lambert, que les obstacles n'arrêtent pas, en sont réduits à se voir en cachette et à imaginer mille subterfuges pour se rencontrer. Leurs entrevues en deviennent, du reste, beaucoup moins fréquentes.
L'année 1747 fut marquée par de tristes événements.
Le 20 janvier, la dame d'honneur de la reine, la comtesse de Linanges, mourut après quelques jours de maladie.
Cette mort amena à la cour plusieurs changements qui furent loin d'être défavorables à la famille de Beauvau. Mme de Bassompierre fut nommée dame d'honneur à la place de Mme de Linanges et Mme de Boufflers eut la place de première dame du palais. En même temps, M. de Bassompierre devenait chambellan, M. de Boufflers commandant des gardes du corps; enfin leur beau-frère, le chevalier de Beauvau, succédait au comte de Croix dans une place de chambellan.
La reine de Pologne se trouvait depuis longtemps dans un état de santé fort précaire: elle était asthmatique, hydropique, et ces deux maladies l'avaient peu à peu réduite à l'état le plus fâcheux; elle perdait la mémoire, elle avait des absences continuelles; enfin, elle était menacée de tomber en enfance. Il n'y avait plus que le jeu auquel elle prît intérêt; elle jouait toujours à quadrille avec acharnement.
En janvier 1747, le mariage de Marie-Josèphe de Saxe, troisième fille d'Auguste III, roi de Pologne, avec le dauphin porta au comble l'exaspération de la vieille reine et aggrava singulièrement son état. L'arrivée de la dauphine à Versailles était pour elle un véritable cauchemar, et pour prévenir un éclat il fallut, à son entrée en France, faire éviter Nancy à la jeune femme et la faire passer par Belfort et Langres[ [111].
Dans les derniers temps de sa vie, Catherine ne songeait qu'à retourner dans sa patrie et elle demandait sans cesse les fourgons qui devaient y transporter son mobilier et tous les objets qui lui étaient chers. Pour la calmer, Stanislas ordonna de construire sous les fenêtres même du château deux grandes voitures à cet usage. Tout le monde en parlait à la reine, elle entendait le bruit des ouvriers, et elle s'apaisait un peu. Dans ses accès de délire elle se croyait déjà transportée en Pologne.
Cependant la maladie avait pris le tour le plus inquiétant; les jambes de la malade enflèrent, puis s'ouvrirent, et bientôt il ne fut plus possible de se faire d'illusion sur l'issue fatale qui allait se produire.
Le 11 mars au matin on apporta à la reine la communion. Elle comprit alors toute la gravité de son état et fut très effrayée. Elle recommanda ses gens au roi et demanda pardon d'avoir persécuté quelques personnes de son entourage; puis elle commença à divaguer.
Le dimanche 19 mars, elle reprit toute sa connaissance.
Stanislas, il faut l'avouer, ne témoignait pas pour son épouse un intérêt des plus vifs et il ne se rendait presque jamais à son chevet.
La reine s'apercevait parfaitement de cet abandon. Quand on lui annonça qu'elle allait recevoir l'extrême-onction, elle demanda son mari avec beaucoup d'instance et elle déclara qu'elle se ferait porter chez lui s'il ne voulait point venir. Devant cet ultimatum, le roi consentit enfin à se montrer; il vint en robe de chambre, ôta son bonnet et s'approcha de la malade qui lui prit la main et en la baisant lui dit: «Enfin, c'en est fait; adieu donc pour toujours, mon cher ami.»
Trop ému ou trop indifférent pour répondre, il se retourna et sortit.
Il ne revint que vers quatre heures et demie, un instant avant l'agonie.
La reine avait à ce moment toute sa connaissance. Elle faisait remarquer que l'on sonnait l'agonie pour elle; elle se consolait elle-même, s'exhortait, se jetait de l'eau bénite; puis, peu à peu la faiblesse prit le dessus, on l'entendit encore prononcer ces mots: «Mon Dieu, vous m'avez donné une âme, ayez-en pitié, je la remets entre vos mains.»
Quelques instants après, à cinq heures et demie du soir, la princesse expirait. Elle était âgée de soixante-six ans.
Une heure avant de mourir, elle avait réclamé le testament qu'elle avait fait quelques années auparavant et elle le déchira. Elle se borna à recommander sa maison au roi de Pologne et à prier qu'on la fît enterrer sans l'ouvrir. Elle voulut être enterrée dans le cimetière commun, au milieu des pauvres, et elle demanda que ses obsèques eussent lieu sans luxe, ni pompe, ni oraison funèbre.
Si l'humilité de la reine la poussait à supprimer le vain appareil des funérailles, la dignité royale ne permettait pas de se conformer complètement à ses désirs: le lendemain de sa mort, elle fut exposée habillée d'une robe somptueuse, coiffée en dentelles et à visage découvert; puis, le soir, à huit heures et demie, elle fut portée en grande pompe à l'église de Bon-Secours, près de Nancy. Le funèbre cortège, composé d'un grand nombre de carrosses, partit de Lunéville à huit heures et demie du soir; des gardes avec des flambeaux l'escortaient. On n'arriva à Bon-Secours qu'à quatre heures du matin. Le corps de la reine fut enterré dans une chapelle.
Le roi confia l'exécution d'un mausolée à Nicolas-Sébastien Adam, le célèbre sculpteur de l'époque.
Stanislas, qui toute sa vie avait souffert du caractère de sa femme, ne manifesta pas de regrets superflus. On prétend même que son premier cri, en apprenant que la reine avait cessé de vivre, fut: «Me voilà donc libre pour le reste de mes jours après un esclavage de cinquante ans!» Il donna cependant quelques jours à un deuil de convenance et il se retira à Einville d'abord, puis à Jolivet.
Marie Leczinska, qui aimait beaucoup sa mère, éprouva un grand chagrin. Bien qu'il n'eût jamais témoigné beaucoup d'attachement à la reine Opalinska, Louis XV se montra convenable, et il ordonna que la cour prendrait le deuil pour six mois[ [112].
Stanislas conserva toute la maison de la reine. Il décida que les dames du palais feraient les honneurs, chacune à son tour, de l'appartement où se tenait la cour; c'était celui que la reine avait occupé.
Officiellement, cet arrangement subsista; mais, dans la réalité, ce fut Mme de Boufflers qui, désormais, tint la première place; c'est elle qui recevait les étrangers.
Telle était la situation de la cour de Lunéville au début de l'année 1748, c'est-à-dire au moment même où Mme du Châtelet et Voltaire allaient y arriver et la faire briller d'un éclat qu'elle n'avait encore jamais connu.
CHAPITRE XIII
Voltaire et Mme du Châtelet.
(1739 à 1748)
Que sont devenues Mme du Châtelet et Voltaire depuis que nous les avons abandonnés à Cirey, au moment du départ de Mme de Graffigny pour la capitale?
A partir du mois de mai 1739, l'enchantement de Cirey est rompu. Le philosophe et son amie partent pour Bruxelles, viennent à Paris, retournent en Belgique; ils ne posent plus en place. Deux fois Voltaire se rencontre à Trèves avec Frédéric qui, depuis plusieurs années déjà, l'accable de flagorneries. Le ravissement est réciproque. Le roi surtout montre un enthousiasme sans nom: «Voltaire a l'éloquence de Cicéron, la douceur de Pline, la sagesse d'Agrippa... La du Châtelet est bien heureuse de l'avoir!»
Frédéric invite son nouvel ami à le venir voir, et celui-ci, qui ne sait résister aux instances et aux flatteries de son «confrère couronné», va passer une dizaine de jours en Prusse.
C'est en vain que Mme du Châtelet gémit, proteste, s'indigne; le philosophe, pris par la vanité, ne veut rien entendre. La pauvre femme écrit à d'Argental ces lignes navrées:
«J'ai été cruellement payée de tout ce que j'ai fait. En partant pour Berlin, il m'en mande la nouvelle avec sécheresse, sachant bien qu'il me percera le cœur, et il m'abandonne à une douleur qui n'a point d'exemple, dont les autres n'ont pas d'idée et que votre cœur seul peut comprendre.... J'espère finir bientôt comme cette malheureuse Mme de Richelieu, à cela près que je finirai plus vite...[ [113]»
Le chagrin, le découragement, le ressentiment de l'abandon sont sincères chez Mme du Châtelet, mais la rancune n'existe pas dans son cœur. Après un court et délicieux séjour en Prusse, Voltaire revient à Bruxelles et la marquise, ravie, écrit: «Tous mes maux sont finis, et il me jure bien qu'ils le sont pour toujours.» La pauvre femme eût été moins rassurée si elle avait pu se douter que, à la même époque, le philosophe écrivait à Frédéric:
Un ridicule amour n'embrase point mon âme,
Cythère n'est point mon séjour,
Et je n'ai point quitté votre adorable cour
Pour soupirer en sot aux genoux d'une femme.
En 1743, Voltaire eut à supporter deux déboires fort cruels pour son amour-propre.
Se croyant quelques titres littéraires, il eut l'idée de se présenter à l'Académie; mais la docte compagnie lui préféra l'évêque de Mirepoix: «Je m'attendais bien que Voltaire serait repoussé, lui écrit Frédéric, dès qu'il comparaîtrait devant un aréopage de Midas crossés mitrés.» Le philosophe, indigné, déclara qu'il ne se représenterait jamais.
A ce moment les comédiens du roi répétaient Jules César. A la veille de la représentation, la pièce fut interdite. La mesure était comble. Voltaire, écœuré, déclara qu'il quitterait la France puisqu'on ne savait pas y récompenser «trente années de travail et de succès», et il accepta les offres de Frédéric qui redoublait d'instances pour l'attirer à sa cour.
Le dépit du philosophe était du reste plus apparent que réel, car, à l'heure même où il montrait tant d'indignation, il était chargé par M. Amelot d'une négociation secrète. Le roi de Prusse était alors l'arbitre de l'Europe; la cour de Versailles cherchait à le détacher de ses alliés et Voltaire avait pour mission de l'amener, sans qu'il s'en doutât, à faire le jeu de la France.
A l'annonce de cette nouvelle séparation, la douleur de Mme du Châtelet fut immense; elle pria, pleura, gémit, mais Voltaire se montra inébranlable. Pour calmer sa maîtresse éplorée, il lui fit l'aveu, sous le sceau du plus grand secret, de la mission politique dont il était chargé. Allait-elle pousser l'égoïsme jusqu'à mettre en balance les intérêts de la France et ceux de son cœur, que rien du reste ne menaçait? Il fallut bien se résigner. Voltaire promit de ne pas rester éloigné plus d'une dizaine de jours et d'écrire par toutes les postes.
Il resta quatre mois absent et les nouvelles qu'il donnait étaient si rares que Mme du Châtelet demeurait quelquefois plus de quinze jours sans en recevoir; jamais il ne parlait de retour, et ses lettres ne contenaient que quelques mots très brefs: «Je crois, écrit la pauvre femme, qu'il est impossible d'aimer plus tendrement et d'être plus malheureuse.» Elle en arrive à être jalouse de Frédéric comme elle pourrait l'être d'une «rivale».
C'est qu'une fois le pied en Allemagne, Voltaire a été l'objet de telles adulations qu'il en a perdu absolument la tête. Toutes les petites cours d'Allemagne l'attirent, le réclament, se le disputent: c'est le dieu du jour.
Quant à Frédéric, qui n'a pas été long à deviner les secrets desseins de son hôte, il se moque fort agréablement de lui, tout en ayant l'air de lui ouvrir candidement son cœur et de lui parler sans détours. Enfin, quand l'heure de la séparation a sonné, le roi et le philosophe se quittent avec toutes les démonstrations les plus excessives, avec un attendrissement et des effusions sans fin.
Voltaire quitte Berlin le 12 octobre 1743; comme il ne peut jamais se mettre en route sans éprouver les aventures les plus extravagantes, nous le retrouvons le 14, au matin, sur le grand chemin, dans le plus pitoyable état: sa voiture a versé, elle est en morceaux, quant à lui, il est couvert de contusions et peut à peine remuer. Heureusement, les braves gens du pays accourent pour le tirer de ce mauvais pas, et ils en profitent pour piller un peu les bagages et garder quelques souvenirs de l'illustre voyageur; ils trouvent entre autres des portraits du roi et de la princesse Ulrique et, comme ils sont très attachés à leurs souverains, ils gardent précieusement leurs images. Enfin, le carrosse est péniblement raccommodé; Voltaire, tout endolori, remonte dans le véhicule et l'on se remet en route pour gagner Schaffenstad, où le poète compte passer la nuit et goûter un repos bien gagné. Il arrive à minuit: hélas! le feu est aux quatre coins du village; le cabaret, l'église sont déjà réduits en cendres. Quant à trouver un gîte, il n'y faut pas songer.
C'est une des mille aventures de voyage de Voltaire.
Enfin, il parvient à Bruxelles où il trouve Mme du Châtelet au comble de l'exaspération et de la colère, outrée de sa conduite et jurant de ne jamais la lui pardonner. Il suffit de quelques heures pour tout apaiser. Voltaire fut si éloquent, si persuasif, si repentant de sa conduite; il jura si bien qu'il n'avait pu faire autrement, qu'il ne recommencerait pas, que la divine Émilie se laissa convaincre, ce dont elle mourait d'envie, et elle oublia tous ses griefs. La vie reprit comme par le passé.
Maintenant, Voltaire est réconcilié avec la cour et il a ses entrées franches dans la capitale.
Le plaisir de jouir enfin de la liberté ne lui a pas fait oublier les doux souvenirs de Cirey. En avril 1744, il se retrouve avec la divine Émilie dans ce paisible et verdoyant asile. Le président Hénault qui, en se rendant à Plombières, leur fait une courte visite, écrit après les avoir vus:
«Ils sont là tous deux, tout seuls, comblés de plaisirs; l'un fait des vers de son côté, et l'autre des triangles...
«Si l'on voulait faire un tableau, à plaisir, d'une retraite délicieuse, l'asile de la paix, de l'union, du calme de l'âme, de l'aménité, des talents, de la réciprocité de l'estime, des attraits de la philosophie jointe aux charmes de la poésie, on aurait peint Cirey.»
Tous les vilains souvenirs du passé ont disparu, toutes les craintes se sont effacées: Voltaire est maintenant fort bien vu à la cour; il est devenu un favori, un courtisan. Bien loin d'avoir à se cacher, il se montre partout avec son amie. Ils vont ensemble à Fontainebleau; ils vont à Sceaux, chez la duchesse du Maine. Il est intime avec M. d'Argenson, avec M. de la Vallière, avec Richelieu, et bien d'autres. Il a deviné la fortune naissante de Mme d'Étioles, que l'on commence à peine à soupçonner, et il fait, à Étioles, de fréquentes visites.
En mars 1746, un fauteuil devient vacant à l'Académie par la mort du président Bouhier. Voltaire est élu le 25 avril et, le 9 mai, il prononce son discours de réception. Peu après, il est nommé gentilhomme ordinaire du roi! Ce fut peut-être le plus beau jour de sa vie, car, étrange bizarrerie, sa préoccupation continuelle était d'aller à la cour. Mme du Châtelet s'étonnait qu'un si grand homme pût être flatté de cette misérable place: «Ne m'en parlez pas, disait la maréchale de Luxembourg, c'est comme un géant dans un entresol.»
C'est vers cette époque que Mme du Châtelet prit à son service le frère de sa femme de chambre, un grand garçon nommé Longchamp, qui allait jouer, dans la vie de Voltaire, un rôle assez important. Il avait été treize ans valet de chambre de la comtesse de Lannoy, femme du gouverneur de Bruxelles; par conséquent, il était initié aux usages et aux mœurs du grand monde. Cependant il ne tarda pas à trouver qu'il y avait en France dans les usages de la haute société certaines différences fort appréciables.
C'est le 16 janvier 1746 qu'il entra au service de la divine Émilie. Le surlendemain, comme il attendait dans l'antichambre le moment du réveil, la sonnette s'agite; il entre avec sa sœur. La marquise ordonne de tirer les rideaux et se lève. Elle laissa tomber sa chemise et «resta nue comme une statue de marbre». A la cour de Bruxelles, Longchamp avait été plus d'une fois dans le cas de voir des femmes changer de chemise, «mais, à la vérité, dit-il, pas tout à fait de cette façon».
Quelques jours après, Mme du Châtelet prend un bain; comme la femme de chambre est absente, elle sonne Longchamp et lui dit d'ajouter de l'eau chaude dans la baignoire. Le valet très ému de ce qu'il voit ne sait plus, en vérité, où porter les yeux et obéit assez maladroitement: «Mais prenez donc garde, vous me brûlez, lui crie la marquise indignée; regardez ce que vous faites!»
A cette époque un valet est semblable à l'esclave antique, ce n'est pas un homme et l'on n'en tient nul compte.
Peu de temps après, Voltaire, qui avait été à même d'apprécier la jolie écriture et l'intelligence de Longchamp, le prenait à son service et en faisait bientôt son homme de confiance.
Le 14 août 1747, Voltaire et Mme du Châtelet arrivent à Anet chez la duchesse du Maine. Il faut entendre Mme de Staal, avec le style mordant qui lui est propre, raconter leur entrée dans le château:
«Mardi 15 août 1747.
«Mme du Châtelet et Voltaire, qui s'étaient annoncés pour aujourd'hui et qu'on avait perdus de vue, parurent hier, sur le minuit, comme deux spectres, avec une odeur de corps embaumés qu'ils semblaient avoir apportée de leurs tombeaux: on sortait de table. C'étaient pourtant des spectres affamés: il leur fallut un souper, et, qui plus est, des lits qui n'étaient pas préparés; la concierge, déjà couchée, se leva en grande hâte... Voltaire s'est bien trouvé du gîte. Pour la dame, son lit ne s'est pas trouvé bien fait; il a fallu la déloger aujourd'hui. Notez que ce lit, elle l'avait fait elle-même, faute de gens, et avait trouvé un défaut de... dans son matelas, ce qui, je crois, a plus blessé son esprit exact que son corps peu délicat... Elle est, d'hier, à son troisième logement; elle ne pouvait plus supporter celui qu'elle avait choisi: il y avait du bruit, de la fumée sans feu (il me semble que c'est son emblème)...
«Elle fait actuellement la revue de ses principes: c'est un exercice qu'elle réitère chaque année, sans quoi ils pourraient s'échapper et peut-être s'en aller si loin qu'elle n'en retrouverait pas un seul. Je crois bien que sa tête est pour eux une maison de force et non pas le lieu de leur naissance; c'est le cas de veiller soigneusement à leur garde...»
La marquise dévalise tous les appartements du château pour meubler le sien; il lui faut six ou sept tables de toutes les grandeurs: d'immenses pour étaler ses papiers; de solides pour son nécessaire; de légères pour les pompons, les bijoux, etc. Malgré toute cette belle ordonnance, un valet maladroit renverse l'encrier sur les calculs algébriques de la divine Emilie, ce qui provoque une scène épouvantable.
Entre temps, Voltaire fait répéter sa comédie de Boursoufle, que l'on joue avec succès la veille de son départ.
Enfin, au bout d'une dizaine de jours, le philosophe et son amie retournent à Paris.
A peine sont-ils partis que Mme de Staal reçoit une lettre de quatre pages. Voltaire a égaré sa pièce, oublié de retirer les rôles, perdu le prologue; elle doit réparer le désastre:
«Il m'est enjoint, dit-elle plaisamment, de retrouver le tout; de retourner au plus vite le prologue, non par la poste, parce qu'on le copierait; de garder les rôles, crainte du même accident, et d'enfermer la pièce sous cent clefs. J'aurais cru un loquet suffisant pour garder ce trésor!»
En octobre, nous retrouvons la marquise et Voltaire à Fontainebleau, où réside la cour. Mme du Châtelet joue au jeu de la reine, et la mauvaise veine la poursuit; malgré les signes de Voltaire, malgré ses objurgations à voix basse, elle s'entête, perd non seulement tout ce qu'elle a sur elle, mais encore 84,000 livres sur parole. Le poète indigné lui crie alors en anglais qu'elle joue avec des fripons et il lui ordonne de se retirer. Malheureusement, l'anglais était une langue fort répandue et le mot provoqua un scandale effroyable. Traiter de fripons les plus grands seigneurs, les plus grandes dames du royaume, c'était en effet un peu vif. Certes, l'épithète, dans le cas actuel, n'était peut-être pas déplacée, mais elle n'était pas à dire.
En voyant l'émoi causé par son algarade, Voltaire estima qu'il était prudent de disparaître et il se réfugia à Sceaux, chez Mme du Maine, où il se cacha pendant deux mois, jusqu'à ce que le bruit fût apaisé. Puis, quand il ne fut plus question de l'aventure, il avoua sa retraite et prit part à la vie bruyante et gaie de la petite cour.
Le 30 décembre 1747, on joue à Versailles, dans le théâtre des Petits-Cabinets, l'Enfant prodigue; les acteurs sont Mme de Pompadour, le duc de Chartres, le duc de Gontaut, M. de Nivernais, etc. Voltaire croit de bonne politique et fort galant d'adresser des vers à Mme de Pompadour pour la féliciter et la remercier; mais, par une malheureuse fortune, ces vers font scandale: on y voit une injure à la reine, et l'auteur reçoit, dit-on, un ordre d'exil. Cela n'est pas prouvé, du reste. Ce qui est sûr, c'est que Voltaire et Mme du Châtelet prennent brusquement la résolution de passer le reste de l'hiver à Cirey. Peut-être Mme du Châtelet est-elle guidée par une simple raison d'économie, et veut-elle réparer la large brèche faite à sa fortune. Toujours est-il que le voyage est décidé et mis aussitôt à exécution.
On était au mois de janvier 1748; le froid était rigoureux, le sol était couvert de neige et il gelait à pierre fendre. Malgré tout, Mme du Châtelet, qui n'aimait voyager que la nuit, décida que l'on partirait à neuf heures du soir. A l'heure dite, le vieux carrosse de la marquise fut amené devant la maison, attelé de quatre chevaux de poste; les malles furent chargées sur la voiture; puis, quand Voltaire et son amie, chaudement vêtus, furent installés l'un à côté de l'autre, l'on introduisit encore nombre de paquets, de cartons et de boîtes; enfin, la femme de chambre de la marquise prit place en face de sa maîtresse; mais on était si serré qu'il était impossible de faire un mouvement. Deux laquais montèrent encore derrière la voiture. Enfin, le signal du départ fut donné et le lourd véhicule s'ébranla.
Longchamp, le nouveau valet de chambre de Voltaire, était parti en avant comme postillon, avec mission de préparer les relais et d'attendre ses maîtres à la Chapelle, château de M. de Chauvelin; il devait leur faire préparer à souper et allumer du feu dans leurs appartements.
Nous avons dit que Voltaire avait la spécialité des aventures de voyage les plus invraisemblables. Nous allons en avoir une fois de plus la confirmation.
Le début du voyage se passe assez paisiblement; mais les routes sont détestables et le carrosse gémit sous le poids des malles et des voyageurs. Enfin, un peu avant d'arriver à Nangis, l'essieu de derrière se brise, la voiture roule dans la neige et reste étendue sur le flanc. Voltaire, qui est du mauvais côté, succombe sous le poids de Mme du Châtelet, de la femme de chambre, des paquets amoncelés, qui tous se sont effondrés sur lui; il étouffe, gémit, hurle, pousse des cris aigus, appelle au secours. Les laquais, dont l'un est blessé, et les postillons accourent et s'efforcent de retirer les voyageurs de leur situation critique; mais on ne peut procéder au sauvetage que par la portière qui est en l'air. Un laquais et un postillon montent alors sur la caisse de la voiture et extraient d'abord les plus gros paquets comme s'ils les tiraient d'un puits; puis, saisissant les humains par les membres qui se présentent, bras ou jambes, ils les amènent à eux et les passent dans les bras de leurs camarades, qui les déposent à terre. C'est ainsi que la femme de chambre est d'abord tirée d'affaire, puis Mme du Châtelet; enfin Voltaire, moulu, courbaturé, gémissant à fendre l'âme.
Mais ce n'était pas tout: le plus difficile restait à faire; on ne pouvait pourtant pas passer la nuit à la belle étoile avec un pareil froid. Les postillons et les laquais étaient incapables à eux seuls de faire les réparations; on les envoya à la recherche de paysans qui pussent les aider à remettre le carrosse en état.
En attendant, Voltaire et son amie, assis sur des coussins tirés de la voiture, pestaient contre la destinée.
Enfin, le secours espéré arrive; les paysans se mettent à l'œuvre et bientôt le carrosse paraît en état de reprendre sa route. Voltaire remercie ces braves gens du service rendu, leur remet généreusement douze livres pour leur peine, et l'on repart, poursuivis par les malédictions des rustres qui se trouvent insuffisamment payés de leur dérangement. Voltaire n'en a cure; mais, cent mètres plus loin, le carrosse, mal raccommodé, culbute de nouveau. Nouveaux cris, nouvelle cérémonie pour extraire les infortunés voyageurs de leur prison. On court après les paysans, on les supplie de revenir, on leur promet monts et merveilles. Mais, instruits par l'expérience, ils restent sourds à toutes les supplications. Voltaire a un accès de désespoir, il s'arrache les cheveux; il se voit menacé de passer la nuit dehors. Bref, il finit par où il aurait dû commencer: il fait prix avec les paysans et les paye d'avance.
Il était huit heures du matin quand on arriva à la Chapelle: sur la route, on trouva Longchamp fort inquiet, qui venait au-devant de ses maîtres, ne sachant ce qui avait pu leur arriver.
Il fallut passer deux jours au château pour réparer le carrosse; enfin, le troisième jour, l'on reprit la route de Cirey où l'on arriva sans encombre.
Mais ce n'était pas tout d'être à Cirey, il ne fallait pas que Voltaire pût s'y ennuyer. Après quelques jours de solitude employés à mettre de l'ordre dans la maison, Mme du Châtelet fit venir son amie de couvent, Mme de Champbonin, ainsi que sa nièce, âgée de treize ans; puis elle invita toute la noblesse du voisinage, et alors commença une série ininterrompue de divertissements et de plaisirs.
Mme du Châtelet composait des farces, des proverbes; Voltaire en faisait autant. On distribuait les rôles aux invités, et la plus grande partie des journées se passait à répéter et à étudier les rôles.
On avait construit, au fond d'une galerie, une espèce de théâtre des plus primitifs; sur des tonneaux vides placés debout, on avait tout simplement établi un plancher. De chaque côté, les coulisses étaient formées de vieilles tapisseries. Un lustre à deux branches éclairait la scène ainsi que la galerie. L'on faisait venir quelques violons pour récréer le public pendant les entr'actes.
L'on représentait le soir ce que l'on avait appris dans la journée et le temps s'écoulait fort agréablement.
«Ce qui n'était pas le moins plaisant pour les spectateurs, dit Longchamp, c'est que les acteurs jouaient parfois leurs propres ridicules sans s'en apercevoir. Mme du Châtelet arrangeait les rôles à ce dessein; elle ne s'épargnait pas elle-même et se chargeait souvent de représenter les personnages les plus grotesques. Elle savait se prêter à tout et réussissait toujours.»
Cette douce existence durait depuis trois semaines lorsqu'elle fut interrompue par une invitation qui allait bouleverser toute la vie de Voltaire et de la marquise.
On fut un jour fort surpris à Cirey de voir débarquer le Père de Menoux, le confesseur du roi Stanislas. Se prévalant d'une ancienne liaison avec M. de Breteuil, le père de Mme du Châtelet, il venait, disait-il, voir ses illustres voisins. En réalité, son but était tout autre.
Le jésuite, s'il faut en croire Voltaire, aurait eu la machiavélique pensée de susciter une rivale à son ennemie jurée, Mme de Boufflers. Mme du Châtelet était «très bien faite, encore assez belle» (c'est toujours Voltaire qui parle); c'était une femme auteur; bref le Père de Menoux s'imagina qu'elle possédait toutes les qualités requises pour supplanter la marquise détestée et il résolut de tenter l'aventure.
Quoi qu'il en soit, le jésuite fit mille grâces, mille caresses aux hôtes de Cirey; il se montra plein d'esprit, de savoir, de tolérance; il leur persuada que le roi de Pologne désirait ardemment les voir et que son plus grand désir était de les posséder à sa cour. Enfin, il repartit pour la Lorraine, laissant le philosophe et son amie sous le charme de sa visite. Jamais Voltaire n'avait encore rencontré un jésuite aussi séduisant et avec une telle largeur de vues.
A peine de retour à Lunéville, le Père de Menoux joua le même jeu auprès de Stanislas; il lui raconta que les hôtes de Cirey brûlaient d'envie de venir lui faire leur cour. Bref, il manœuvra si bien qu'il arriva à ses fins.
Stanislas parla à Mme de Boufflers d'inviter Voltaire et Mme du Châtelet; la marquise, qui depuis de longues années était liée avec la divine Émilie, adopta cette idée avec enthousiasme. C'est la première fois que la maîtresse et le confesseur se trouvaient d'accord! Stanislas, ravi, chargea Mme de Boufflers de se rendre elle-même à Cirey et de ramener à Lunéville l'illustre couple.
C'est en effet ce qui eut lieu.
Mme de Boufflers venait d'avoir la douleur de perdre de la petite vérole sa sœur, Mme de Beauvau, chanoinesse de Remiremont; elle saisit avec empressement l'occasion d'aller chercher des consolations et de l'affection auprès d'une amie chère, et elle partit pour Cirey. Là elle renouvela la pressante invitation du roi.
Voltaire et Mme du Châtelet ne résistèrent pas longtemps à de si flatteuses instances.
M. du Châtelet avait peu de fortune et en ce moment même sa femme sollicitait pour lui un commandement en Lorraine. Quelle meilleure occasion pouvait-elle trouver pour arriver à ses fins que d'aller faire sa cour à Stanislas?
Quant à Voltaire qu'on disait exilé par l'ordre de la reine Marie Leczinska, quel démenti plus éclatant pouvait-il donner à cette calomnie que de devenir l'hôte du roi de Pologne?
Aussi tous deux, pour des motifs différents, furent-ils ravis de l'invitation et s'empressèrent-ils d'abandonner Cirey pour prendre, en compagnie de Mme de Boufflers, la route de Lunéville.
CHAPITRE XIV
(1748)
Séjour à Lunéville (février, mars, avril).
Mme de Boufflers, Voltaire et Mme du Châtelet arrivèrent à Lunéville le 13 février 1748, à onze heures du soir.
Mme du Châtelet se retrouvait là en pays de connaissance; elle appartenait, par son mari, à la plus vieille noblesse lorraine; elle était liée avec la plupart des personnages de la cour; elle n'eût pas été plus à son aise à Paris ou à Versailles.
Voltaire, au contraire, était un nouveau venu; certes, il avait déjà fait plusieurs séjours à Lunéville, mais c'était sous le règne de Léopold ou de son fils; et que de changements depuis lors!
Les deux voyageurs furent reçus avec de grandes démonstrations de joie et comblés d'attentions de toutes sortes. On les installa dans les plus beaux appartements du château. Mme du Châtelet fut logée au rez-de-chaussée, à côté du roi, dans les anciens appartements de la reine; les pièces étaient élevées, magnifiquement meublées, et donnaient sur les jardins. Voltaire occupait la partie du premier étage située à l'angle du palais, au-dessus des appartements de Stanislas. De sa chambre, la vue s'étendait superbe sur tous les environs; il voyait le canal, Chanteheu, Jolivet, etc. Un escalier intérieur le mettait en communication avec Mme du Châtelet, ce qui rendait les visites faciles et discrètes. Ainsi, les convenances étaient observées, et il n'y avait de gêne pour personne.
Par une déplorable coïncidence, Voltaire qui, dès son arrivée, entend bien se mettre en frais et charmer son hôte, tombe malade assez sérieusement, et la contrariété qu'il en éprouve le rend plus malade encore. Aussitôt, toute la cour est en émoi; Stanislas, bouleversé, envoie au philosophe son propre médecin et son apothicaire; il accourt lui-même au chevet du patient et lui prodigue toutes les attentions les plus délicates. «Il n'est personne qui ait plus soin de ses malades que le roi de Pologne, écrit Voltaire reconnaissant; on ne peut être meilleur homme.»
Enfin, le poète se rétablit, les alarmes s'apaisent, et à partir de ce moment commence pour la petite cour de Lunéville une vie d'agitation et de plaisirs, comme elle n'en a jamais connu encore. C'est une succession ininterrompue de fêtes, de spectacles, de soupers, de réjouissances de tous genres. Le roi tient à faire honneur aux illustres hôtes qu'il possède, et il n'est sorte de politesses qu'il n'imagine pour les distraire et les charmer.
Mme de Boufflers, la princesse de la Roche-sur-Yon, la princesse de Talmont, la duchesse Ossolinska, la comtesse de Lutzelbourg, Mme de Bassompierre, Mme Durival, Mme de Lenoncourt, Saint-Lambert, Panpan, Porquet, tous les familiers de la cour que nous connaissons, tous imitent l'exemple du souverain et se mettent en frais pour contribuer à l'agrément des nobles invités.
Ceux-ci ne se montrent pas en reste de grâces et d'amabilités.
Un jour, en se présentant chez le roi de Pologne, Voltaire lui offre un magnifique exemplaire de la Henriade avec ce quatrain:
Le Ciel, comme Henri, voulut vous éprouver:
La bonté, la valeur à tous deux fut commune;
Mais mon héros fit changer la fortune
Que votre vertu sut braver.
Et, comme la maîtresse n'est pas moins à courtiser que le prince lui-même, il lui adresse ces louanges délicates:
Vos yeux sont beaux, mais votre âme est plus belle.
Vous êtes simple et naturelle,
Et, sans prétendre à rien, vous triomphez de tous.
Si vous eussiez vécu du temps de Gabrielle
Je ne sais ce qu'on eût dit de vous,
Mais on n'aurait point parlé d'elle.
Ce n'est pas seulement la favorite qui entend célébrer ses perfections et ses attraits; les principaux personnages de la cour sont successivement l'objet des louanges du poète, personne n'est oublié.
S'adressant à Mme de Bassompierre, Voltaire, tout en ayant l'air de critiquer la sévérité de ses mœurs, lui décoche les plus délicates flatteries:
Avec cet air gracieux,
L'abbesse de Poussay me chagrine, me blesse;
De Montmartre la jeune abbesse
De mon héros combla les vœux;
Mais celle de Poussay l'eût rendu malheureux.
Je ne saurais souffrir les beautés sans faiblesse.
La princesse de Talmont n'est pas moins finement louée:
Les dieux, en lui donnant naissance
Aux lieux par la Saxe envahis,
Lui donnèrent pour récompense
Le goût qu'on ne trouve qu'en France
Et l'esprit de tous les pays.
Mais le temps ne pouvait toujours se passer à des marivaudages plus ou moins spirituels; il fallait aborder des distractions plus tangibles et plus sérieuses. Il y avait un théâtre au château de Lunéville; Stanislas entretenait une troupe de profession fort bien composée. Comment ne pas l'utiliser quand Voltaire est là? comment ne pas faire honneur à l'illustre écrivain en jouant quelques-unes de ses œuvres? Vite, on organise des représentations, et c'est le poète lui-même qui dirige les répétitions. On joue le Glorieux, Zaïre, Mérope, «où l'on pleure tout comme à Paris», et où l'auteur lui-même pleure «tout comme un autre».
Voir jouer est bien, jouer soi-même est mieux encore. Certes, Voltaire est toujours dans un état de santé bien languissant; mais le théâtre n'a-t-il pas le don de le ranimer? Donc, on compose une troupe avec les plus jolies femmes de la cour et quelques courtisans, et l'on organise des représentations.
Mme du Châtelet, qui a le don du théâtre et qui est comédienne achevée, propose de jouer une pastorale de la Motte, Issé, qu'elle a déjà représentée à Sceaux et à Cirey avec beaucoup de succès. La proposition est acceptée avec enthousiasme. Voltaire, qui tient fort au succès de son amie, s'occupe de tout; il met lui-même en scène, surveille les répétitions, donne des conseils, rabroue les acteurs. Enfin, l'on est prêt à passer. La marquise et Mme de Lutzelbourg interprètent les deux principaux rôles, et soulèvent l'admiration générale. L'enthousiasme est tel qu'on doit, à la demande du roi, donner une seconde représentation, puis une troisième. Voltaire, ravi et flatté, adresse à Mme du Châtelet ces vers:
Charmante Issé, vous nous faites entendre
Dans ces beaux lieux les sons les plus flatteurs;
Ils vont droit à nos cœurs:
Leibniz n'a pas de monade plus tendre,
Newton n'a point d'xx plus enchanteurs;
A vos attraits on les eût vus se rendre,
Vous tourneriez la tête à nos docteurs:
Bernouilli dans vos bras,
Calculant vos appas,
Eût brisé son compas!
Mais tous les hôtes du château ne partagent pas l'enthousiasme du philosophe. Mme du Châtelet affecte tant de prétentions qu'elle soulève des jalousies, des animosités. On n'ose, à cause du roi, la critiquer ouvertement; mais sous le manteau les beaux esprits du château s'en donnent à cœur joie, et de malicieuses satires courent les salons:
Air de Joconde.
Il n'est de plus sotte guenon
De Paris en Lorraine
Que celle dont je tais le nom
Qu'on peut trouver sans peine.
Vous la voyez coiffée en fleurs
Danser, chanter sans cesse;
Et surtout elle a la fureur
D'être grande princesse.
Cette princesse a cinquante ans
Comptés sur son visage
Elle a des airs très insolents,
Du monde aucun usage.
Elle est dépourvue d'agréments
Chargée de ridicules,
Et pour Monsieur de Guébriant
Elle a pris des pilules.
Par contre on vante les séductions irrésistibles de la jolie comtesse de Lutzelbourg, mais c'est au détriment de sa partner:
Qu'à vos yeux, charmante Doris
Le dieu Pan s'efforce de plaire,
Je le crois bien; le maître du tonnerre
Pour de moindres beautés quitta les Cieux jadis;
Mais que le Dieu de la lumière
Pour une Issé de cinquante ans,
Sans attraits et sans agréments,
En berger travesti descende sur la terre,
Fût-ce Évangile que cela?
Au diable qui le croira.
Quel émoi dans le château si la divine marquise avait connu ces vers!
Il n'y a pas que le théâtre qui enchante les nouveaux hôtes de Lunéville. Le roi ne les quitte pas, il les comble d'amabilités, et les journées s'écoulent sans qu'on y songe. Il les promène dans ses jardins, leur fait visiter ses maisons de campagne; il leur montre avec orgueil ses constructions bizarres, ses rocailles, ses jets d'eau, ses grottes, et la joie du vieux roi n'a pas de bornes quand Voltaire, qui se connaît en flatterie, daigne se pâmer devant ces étranges fantaisies et cette ingéniosité enfantine.
Quand on ne peut ou ne veut sortir, on donne des concerts ravissants; on joue au trictrac, au billard; on tourmente Bébé, on rit, on cause; les heures s'envolent. Souvent Mme de Boufflers, qui est joueuse enragée, organise une comète avec Stanislas, et voilà Voltaire et Mme du Châtelet de la partie; la marquise, passe encore, elle adore les cartes; mais Voltaire qui les déteste! Cependant comment résister à un roi? Le philosophe fait contre mauvaise fortune bon cœur, et il joue à la comète qui l'ennuie à périr. D'autres fois, dans la journée, Stanislas se réfugie avec Voltaire dans ses appartements privés, et il se fait lire quelques pièces légères, les contes badins du philosophe, etc. Seules, Mmes de Boufflers et du Châtelet assistent à ces lectures.
Quand le roi est couché, il se retire toujours à dix heures; Mme de Boufflers entraîne ses intimes dans ses appartements particuliers, et là commence une nouvelle soirée, délicieuse, sans entraves, où l'on dit mille folies, et qui se prolonge souvent jusqu'à une heure avancée. Ces soupers sont charmants. Ils ne sont peut-être pas très somptueux, mais Voltaire les égaie de sa verve étourdissante; ses récits, ses bons mots font la joie des convives. «Nous avons soupé chez Mme de Boufflers, écrit Saint-Lambert, où nous sommes morts de faim, de froid et de rire.»
Voltaire est ravi, et l'existence qu'il mène lui paraît incomparable. Il ne vit plus, comme à Paris, dans une anxiété continuelle, avec cette lugubre Bastille toujours menaçante; il ne vit plus, comme à Berlin, avec un souverain vaniteux, quinteux, à double face; il passe ses jours avec un prince affable, lettré, qui l'apprécie à sa valeur et le comble d'honneurs et de flatteries délicates. En réalité, c'est Voltaire qui règne à Lunéville.
Et puis, cette petite cour si débonnaire, où nul n'a souci de l'étiquette, où l'on jouit d'une liberté complète, où l'on travaille à ses heures, où la divine Emilie est sans cesse près de lui, n'est-elle pas la plus idéale des cours? «En vérité, ce séjour-ci est délicieux, écrit-il à d'Argental; c'est un château enchanté dont le maître fait les honneurs.»
Mme du Châtelet n'est pas moins ravie. Elle aussi coule des jours exquis dans cette cour où tout le monde lui fait fête. Mme de Boufflers a été si heureuse de la retrouver qu'elle la quitte le moins possible; les deux dames s'entendent à merveille et elles passent chaque jour de longues heures dans une adorable intimité.
Mme de Boufflers aime tant son amie qu'elle veut célébrer ses aptitudes si variées et si rares; mais elle craint de ne pas être à la hauteur du sujet; elle prie Voltaire de lui venir en aide et de faire parler la Muse.
Le poète compose donc en son nom ces étrennes:
Une étrenne frivole à la docte Uranie!
Peut-on la présenter? Oh! très bien, j'en réponds.
Tout lui plaît, tout convient à son vaste génie:
Les livres, les bijoux, les compas, les pompons,
Les vers, les diamants, le biribi, l'optique,
L'algèbre, les soupers, le latin, les jupons,
L'opéra, les procès, le bal et la physique.
Mme du Châtelet riposte galamment par ce quatrain également de la main de Voltaire:
Hélas! vous avez oublié,
Dans cette longue kyrielle,
De placer la tendre amitié:
Je donnerais tout le reste pour elle.
Mme du Châtelet mène une existence si douce qu'elle ne veut plus entendre parler de s'éloigner et que son plus cher désir est de se fixer à l'avenir avec son ami dans cette résidence incomparable à nulle autre pareille.
Par un sentiment très louable, elle trouve que M. du Châtelet ne sera pas de trop dans leur tête-à-tête, et elle cherche plus que jamais à obtenir pour lui un établissement en Lorraine. Ce serait une raison de plus pour elle de ne pas quitter le pays.
Elle avait déjà, depuis son arrivée, profité de l'extrême bienveillance du roi pour tâcher d'obtenir le commandement qu'elle sollicitait pour son mari. Mais Stanislas avait des engagements avec un de ses vieux serviteurs, un Hongrois, M. de Bercheny, et il ne savait comment concilier les intérêts des deux concurrents.
M. du Châtelet vivait à Phalsbourg, heureux et content; sur le conseil de Mme de Boufflers, la marquise le fit venir à Lunéville. Elle espérait que sa présence hâterait la solution qu'elle souhaitait si ardemment.
Elle désirait d'autant plus vivement se fixer à Lunéville qu'un incident nouveau, et que nous allons raconter, venait de bouleverser sa vie, incident qui allait avoir pour elle de désastreuses conséquences.