KONRAD
Konrad étant le nom du type privilégié de Mickiewicz, et en particulier celui du héros des Dziady, j'intitule ainsi le fragment de Mickiewicz dont je vais essayer de rendre compte, quoique ce fragment n'ait point de titre, ni dans la traduction ni dans l'original, et soit seulement désigné: Troisième partie des Dziady, acte Ier. C'est donc un simple fragment que je vais mettre en regard de Faust et de Manfred. Mais qu'importe une lacune entre le travail publié en 1833 et celui que l'auteur poursuit sans doute en ce moment? Qu'importe une suspension dans le développement des caractères et la marche des événements, si ces événements et ces caractères sont déjà posés et tracés d'une main si ferme que nous reconnaissons au premier coup d'oeil dans le poëte l'égal de Goethe et de Byron? D'ailleurs, le drame métaphysique n'étant pas astreint, dans sa forme, à la marche régulière des événements, mais suivant à loisir les phases de la pensée qu'il développe, le lecteur se préoccupe assez peu de l'accomplissement des faits, pourvu que la pensée soit suffisamment développée. Les deux premiers actes de Faust feraient une oeuvre complète, et l'arrivée de Marguerite dans le drame ouvre déjà un drame nouveau où Faust n'a guère à se développer, et ne se développe guère en effet. La fin de Faust reste en suspens, et c'est Byron qui s'est chargé de terminer cette grande carrière d'une manière digne de son début.—Mais encore, dans Manfred, la première et la dernière scène suffiraient rigoureusement au développement de l'idée. Contentons-nous donc, quant à présent, du fragment de Mickiewicz. Nous verrons qu'il suffit bien pour constater la fraternité du poëte avec ses deux illustres devanciers. Je ne le prouverai point par des assertions qu'on pourrait suspecter d'engouement, mais par des citations qui perdront en français tout autant que celles de Faust et de Manfred. Ainsi, la pensée, dépouillée de toute la pompe du style, mise à nu, et passant, pour ainsi dire, sous la toise de la traduction en prose, n'aura de mérite que par elle-même et dans l'ordre purement philosophique. Je dirai seulement quelques mots préliminaires sur la forme qui sert de cadre à cette pensée.
Nous avons dit que la nouveauté de cette forme créée par Goethe consistait dans l'association du monde métaphysique et du monde extérieur. Chez Faust, le mélange est très-habilement combiné. Il y a presque toutes les qualités d'un drame propre à la représentation scénique, et on conçoit qu'en donnant moins d'extension au monologue, et en ne faisant du sabbat qu'une scène de ballet, les théâtres aient pu s'en emparer. Mais ce qui, probablement, aux yeux du plus grand nombre des lecteurs est une qualité dans Faust, nous paraît un défaut, si nous considérons la véritable nature du drame métaphysique. Celui-là entre beaucoup trop dans la réalité. Faust devient trop aisément un homme pareil aux autres, et Méphistophélès n'est bientôt lui-même qu'un habile coquin, demi-escroc, demi-entremetteur, qui trouverait facilement son type dans la nature humaine. Byron, au contraire, a porté le drame dans le monde fantastique beaucoup plus que dans le monde réel. Ce dernier mode n'est, pour ainsi dire, qu'entrevu dans Manfred, et, par une admirable logique de sentiments, il y apparaît pur, paisible, presque idéal dans sa candeur. C'est bien là le regard qu'un grand et courageux désespoir jette en passant sur la vie tranquille des hommes simples. Le chasseur de chamois et l'abbé de Saint-Maurice caractérisent l'innocence et la piété. Ce rôle du chasseur égale en beauté et rappelle, pour le sentiment général, le Guillaume Tell de Schiller; mais ce qui rend la scène particulièrement touchante, c'est la douceur et la sagesse de Manfred, qui, loin de railler et de mépriser ce naïf montagnard, comme eût fait peut-être Faust, sympathise avec lui par la mémoire de sa jeunesse et l'intelligence de tous les aspects de la beauté morale. Le même sentiment se retrouve dans la scène avec le prêtre. Manfred n'est despotique et arrogant qu'avec les personnes infernales, c'est-à-dire avec ses propres passions et ses propres pensées. C'est pourquoi son orgueil est toujours légitime et respectable. Il triomphe de la vengeance, des furies, de la fatalité, de la mort même, pour s'élever, sans espoir de bonheur, il est vrai, mais avec une force surhumaine, à la connaissance de la justice divine. Là est tout le drame, et non pas dans la tentative de suicide de Manfred, ni dans les exhortations du prêtre. Ces accessoires servent rigoureusement à marquer le contraste entre l'existence mystérieuse de Manfred et celle des autres hommes. Ce sont de magnifiques ornements, nécessaires seulement comme le cadre l'est au tableau pour en reculer l'effet et en détacher les profondeurs sur un fond brillant.
Mais peut-être serait-on en droit de dire que Byron a été trop loin dans l'opposition avec Faust; tandis que celui-ci est trop dans la réalité, Manfred est peut-être trop dans le rêve. La donnée de Mickiewicz me semble la meilleure. Il ne mêle pas le cadre avec l'idée, comme Goethe l'a fait dans Faust. Il ne détache pas non plus le cadre de l'idée, comme Byron dans Manfred. La vie réelle est elle-même un tableau énergique, saisissant, terrible, et l'idée est au centre. Le monde fantastique n'est pas en dehors, ni au-dessus, ni au-dessous; il est au fond de tout, il meut tout, il est l'âme de toute réalité, il habite dans tous les faits. Chaque personnage, chaque groupe le porte en soi et le manifeste à sa manière. L'enfer tout entier est déchaîné; mais l'armée céleste est là aussi; et, tandis que les démons triomphent dons l'ordre matériel, ils sont vaincus dans l'ordre intellectuel. A la puissance temporelle, les ukases du czar Knutopotent, les tortures, les bras des bourreaux, l'exil, les fers, les instruments de supplice. Aux anges, le règne spirituel, l'âme héroïque, les pieux élans, la sainte indignation, les songes prophétiques, les divines extases des victimes. Mais ces récompenses célestes sont arrachées par le martyre, et c'est à des scènes de martyre que le sombre pinceau de Mickiewicz nous fait assister. Or, ces peintures sont telles, que ni Byron, ni Goethe, ni Dante n'eussent pu les tracer. Il n'y a eu peut-être pour Mickiewicz lui-même qu'un moment dans sa vie où cette inspiration vraiment surnaturelle lui ait été donnée. Du moins la persécution, la torture et l'exil ont développé en lui des puissances qui lui étaient inconnues auparavant; car rien, dans ses premières productions, admirables déjà, mais d'un ordre moins sévère, ne faisait soupçonner dans le poëte cette corde de malédiction et de douleur que la ruine de sa patrie a fait vibrer, tonner et gémir en même temps. Depuis les larmes et les imprécations des prophètes de Sion, aucune voix ne s'était élevée avec tant de force pour chanter un sujet aussi vaste que celui de la chute d'une nation. Mais si le lyrisme et là magnificence des chants sacrés n'ont pu être surpassés à aucune époque, il y a de nos jours une face de l'esprit humain qui n'était pas éclairée au temps des prophètes hébreux, et qui jette sur la poésie moderne un immense éclat: c'est le sentiment philosophique qui agrandit jusqu'à l'infini l'étroit horizon du peuple de Dieu. Il n'y a plus ni juifs, ni gentils: tous les habitants du globe sont le peuple de Dieu, et la terre est la cité sainte qui, par la bouche du poëte, invoque la justice et la clémence des cieux.
Telle est l'immense pensée du drame polonais: on y peut voir l'extension qu'a prise le sentiment de l'idéal depuis Faust jusqu'à Konrad, en passant par Manfred. On pourrait appeler Faust la chute, Manfred l'expiation, Konrad la réhabilitation; mais c'est une réhabilitation sanglante, c'est le purgatoire, où l'ange de l'espérance se promène au milieu des supplices, montrant le ciel et tendant la palme aux victimes; c'est un holocauste où la moitié du genre humain est immolée par l'autre moitié, où l'innocence est en cause au tribunal du crime, où la liberté est sacrifiée par le despotisme, la civilisation du monde nouveau par la barbarie du monde ancien. Au milieu de cette agonie, les démons rient et triomphent, les anges prient et gémissent; Dieu se tait! Alors le poëte exhale un cri de désespoir et de fureur; il rassemble toutes les puissances de son coeur et de son génie, pour arracher à Dieu la grâce de l'humanité qui va périr. Rien n'est sublime comme cet appel désespéré de l'homme au ciel; c'est la voix de l'humanité tout entière qui invoque l'intercession divine et proteste contre le règne de Satan…. Mais Konrad est, comme l'ange rebelle, tombé dans le péché d'orgueil. Le ciel se ferme, Dieu se voile;, un simple prêtre, que les anges bénissent en l'appelant serviteur humble, doux, a seul le pouvoir de chasser les démons qui l'obsèdent, et c'est à ce pieux serviteur, dont les lèvres pures n'ont jamais blasphémé, que Dieu révélera les mystères de l'avenir.
Ici la critique serait facile, trop facile même. On pourrait dire que les révélations inintelligibles du dieu rappellent un peu les énigmes sans mot des antiques oracles, et que c'est un assez pauvre secours accordé à la foi et à la prière, que cette vision où dans un chiffre mythique la patrie du poëte se voit délivrée par une réunion de quarante-quatre villes, ou par un personnage dont le nom se compose de quarante-quatre lettres, ou par une armée composée de quarante-quatre phalanges, etc. Les Polonais se perdent en commentaires sur cette prédiction. Nous n'en grossirons pas le nombre, et nous nous abstiendrons de relever beaucoup d'autres passages bizarres et obscurs des Dziady, que ne rachèteraient pas, pour nous autres Français, le mérite de l'expression et le charme du merveilleux ressortant de superstitions toutes locales. Un seul mot d'ailleurs doit imposer silence à toute censure pédantesque: la Pologne est catholique, et Mickiewicz est son poëte mystique. Son idéal n'a pas encore conçu une forme nouvelle. La majorité de la race slave est rangée sons la loi sincère de l'Évangile. Respectons une foi naïve, qui ne s'est pas dégradée, comme chez nous, par une restauration jésuitique, et que d'ailleurs le saint-siège a réhabilitée pour longtemps peut-être en se détachant d'elle. Rappelons-nous le mot sublime de M. de La Mennais en parlant de la concession infâme faite par le souverain Pontife aux puissances coalisées: Tiens-toi là près de l'échafaud, lui a-t-on dit, et, à mesure qu'elles passeront, maudis les victimes! N'imitons pas le pape; gardons-nous de railler les victimes. C'est bien assez que Nicolas les décime et que Capellari les anathématise. Ne les citons pas à la barre de notre tribunal philosophique. Avant de passer de la philosophie chrétienne à une philosophie plus avancée, la France a passé par la glorieuse expiation d'une révolution terrible. La Pologne subit maintenant son expiation, non moins douloureuse, non moins respectable. Il serait aussi lâche de lui reprocher aujourd'hui son catholicisme, qu'il l'eût été alors de nous reprocher notre athéisme.
Nous regrettons sans doute qu'après d'aussi magnifiques élans vers la vérité, Mickiewicz soit forcé, par les convictions auxquelles il est patriotiquement fidèle, de proclamer de pieux mensonges, à la manière des sibylles. Avec une idée plus hardie de la justice éternelle et des fins providentielles de l'humanité, il eût résolu plus clairement la question. Il eût pu prophétiser que la défaite de la Pologne sera pour la suite des temps un triomphe sur la Russie, et que, comme l'empire romain a subi le triomphe intellectuel de la Grèce terrassée, l'empire russe subira le triomphe intellectuel et moral de la Pologne. Oui, sans aucun doute, la barbarie tombera devant la civilisation, le despotisme sous la liberté. Ce ne sera peut-être pas par la force des armes que s'opérera la résurrection de cette nation sacrifiée aujourd'hui au brutal instinct de la haine et de la violence, mais, à coup sûr, la main de Dieu s'étendra sur la tyrannie et tournera les esclaves contre les oppresseurs. La Russie se fera justice elle-même. Croit-on que dans ce vaste empire tout ce qui mérite le nom de peuple ne nourrit pas une profonde haine contre les bourreaux, une profonde sympathie pour les victimes? C'est par là que la Pologne retrouvera sa nationalité, et l'étendra des rives de la Vistule aux rives du Tanaïs. Il y a certainement dans cette moitié de l'Europe une puissance formidable qui gronde, et qui renversera l'odieux empire de la monarchie barbare. Tout ce qui sent, tout ce qui pense, tout ce qui, en Russie, mérite le nom d'homme, pleure des larmes de sang sur la Pologne. Comprimée encore, cette puissance éclatera. Elle aura de terribles luttes à soutenir contre la force matérielle; mais que sont les machines contre le génie de l'homme? Les armées du czar ne sont que des machines de guerre; qu'un rayon d'intelligence y pénètre, et ces machines obéiront à l'intelligence et fonctionneront pour elle, comme le fer et le feu pour les besoins de l'industrie humaine.
Mais qu'importe la langue dans laquelle le génie rend ses oracles! la langue de Mickiewicz est le catholicisme. Soit! je ne puis croire que pour les grandes intelligences, qui restent encore sous ce voile, il n'y ait pas dans les formules un sens plus étendu que les mots ne le comportent. Le catholicisme de Mickiewicz, quelque sincère qu'il soit, se prête à l'allégorie aussi bien que le catholicisme railleur de Faust, et le fantastique païen de Manfred. La foudre qui tombe à la fin de l'acte sur la maison du docteur est, dit-on, un fait historique. On y peut voirie symbole du châtiment céleste qui est suspendu sur le trône du czar. Il y a, dans les prédictions du prêtre Pierre, une légende profonde dans sa naïveté. Interrogé par le sénateur et ses complices sur ce coup de foudre qui vient de frapper un des leurs, il leur raconte que plusieurs malfaiteurs étaient endormis au pied d'un mur. Le plus scélérat d'entre eux fut éveillé par un ange qui lui annonça que la muraille allait s'écrouler. Il s'éloigna au plus vite, et, comme il vit en effet ses compagnons écrasés, il se hâta de remercier l'ange qui l'avait sauvé; mais celui-ci lui répondit: «Garde-toi de me remercier. Ton châtiment est réservé pour le dernier, afin qu'il soit le plus cruel de tous.»
On voit qu'il y a loin de ce catholicisme énergique et menaçant à la résignation apathique de Silvio Pellico. Konrad est le type le plus opposé à ce genre de soumission extatique digne de l'Inde peut-être, mais à coup sûr indigne de l'Europe. Sa brûlante énergie déborde en accents qui feraient pâlir Dieu même, si Dieu était ce misérable Jéhovah qui joue avec les peuples sur la terre comme un joueur d'échecs avec des rois et des pions sur un échiquier. Aussi, le silence de cette divinité dont Konrad ne comprend pas les lois impitoyables le jette dans la fureur et dans l'égarement, remarquable protestation du poëte catholique contre le Dieu que son dogme lui propose, protestation à laquelle le catholicisme n'a rien à répondre, et que Mickiewicz lui-même ne peut réfuter après l'avoir lancée! O grand poëte! philosophe malgré vous! vous avez bien raison de maudire ce Dieu que l'Église vous a donné! Mais pour nous qui en concevons un plus grand et plus juste, votre blasphème nous paraît l'élan le plus religieux de votre âme généreuse! Nous mettrons sous les yeux du lecteur une citation pour l'étendue de laquelle nous ne lui faisons aucune excuse, certain que nous sommes de bien mériter de lui en lui faisant connaître cet incomparable morceau de l'Improvisation, précédé de la scène des prisonniers. Ces deux scènes résument les deux faces du génie de Mickiewicz, le génie du récit dramatique, et le génie de la poésie philosophique. La scène s'ouvre à Wilna, dans le cloître des prêtres Basiliens, transformé en prison d'État. Un prisonnier (Konrad) s'endort appuyé sur la fenêtre. Son ange gardien lui fait de doux reproches durant son sommeil:
Méchant, insensible enfant! par ses vertus ici-bas, par ses prières dans le ciel, ta mère a longtemps préservé ton jeune âge de la tentation et des malheurs…. Que de fois, à sa supplication et avec la permission de Dieu, j'ai descendu vers ta cellule, silencieux dans les silencieuses ombres de la nuit! je descendais dans un rayon et je planais sur sa tête. Quand la nuit te berçait, moi, j'étais là, penché sur ton rêve passionné comme un lit blanc sur une source troublée….
L'ange rappelle à Konrad ses révoltes, son oubli des cieux.
Je versais alors des larmes amères, je serrais mon visage dans mes mains… je voulais… et je n'osais pas retourner vers le ciel. Ta mère était là pour me demander: Quelles nouvelles me rapportes-tu de la terre, de ma cabane? Quel a été le rêve de mon fils?
A ce monologue de l'ange, gracieux et suave péristyle placé au seuil d'un abîme, succèdent les attaques des démons. «Glissons sous sa tête un noir duvet,» disent-ils, «chantons… bien doucement… ne l'effrayons pas!»
UN ESPRIT du côté gauche.—La nuit est triste dans ta prison…. Là, dans la ville, elle se passe joyeuse: le son des instruments anime les convives, la coupe pleine en main, les ménestrels entonnent des chansons….
KONRAD s'éveille.—Toi qui égorges tes semblables, toi qui passes le jour à tuer et le soir à célébrer des banquets, te rappelles-tu le matin un seul de tes songes?… Et quand tu te le rappellerais, le comprendrais-tu?… Il s'endort.
L'ANGE.—La liberté te sera rendue…. Dieu nous envoie te l'annoncer….
KONRAD s'éveillant.—Je serai libre… oui… j'ignore d'où m'en est venue la nouvelle; mais je connais la liberté que donnent les Moscovites!… Les infâmes!… ils me briseront les fers des mains et des pieds; mais ils me les feront peser sur l'âme!… L'exil, voilà ma liberté!… Il me faudra errer parmi la foule étrangère, ennemie, moi, chanteur!… et personne ne saisira rien de mes chants… rien, qu'un bruit vain et confus! Les infâmes!… c'est la seule arme qu'ils ne m'aient pas arrachée; mais ils me l'ont brisée dans les mains. Vivant, je resterais mort pour ma patrie, et ma pensée demeurerait enfermée sous l'ombre de mon âme, comme le diamant dans la pierre.
Ces fragments suffisent à montrer comment l'idée est posée. C'est bien la lutte du désespoir contre l'héroïsme; c'est bien d'un côté la voix de l'enfer qui essaye de vaincre en redoublant la souffrance, de l'autre, la voix du ciel qui console et qui engage à persévérer.
UN ESPRIT.—Homme! pourquoi ignores-tu l'étendue de ta puissance? Quand la pensée dans ta tête, comme l'éclair au sein des nuages, s'enflamme invisible encore, elle amoncèle déjà les brouillards et crée une pluie fertile, ou la foudre et la tempête.
* * * * *
Toi aussi, comme un nuage élevé, mais vagabond, tu lances des flammes, sans savoir toi-même où tu vas, sans savoir ce que tu fais! Hommes! il n'est pas un de vous qui ne puisse, isolé dans les fers, par la pensée et par la foi, faire crouler ou relever les trônes.
On voit que les anges de Mickiewicz ont un mysticisme bien large et bien philosophique. Les diables font une opposition furieuse, et pour qui lira en entier le petit volume des Dziady, traduit en français, ces diables paraîtront au premier abord empruntés à Callot ou aux légendes du moyen âge, beaucoup plus qu'à l'allégorie poétique. Mais, qu'on y réfléchisse, cet enfer est approprié au sujet et renferme une sanglante satire. Parmi ces innombrables phalanges d'esprits pervers, dont la poésie religieuse fait l'emblème de tous les vices et de tous les maux, il est diverses hiérarchies. Le démon moqueur de Goethe est un Français voltairien. Le sombre génie de Byron est l'esprit romantique du XIXe siècle. Le Belzébuth de Mickiewicz, c'est le despotisme brutal, c'est le patron du czar: c'est un monstre ignoble, sanguinaire, grossier, féroce et stupide. S'il venait faire de l'esprit comme Méphistophélès, il ne serait guère compris des tyrans auxquels il souffle son abrutissement et sa rage. S'il se montrait à eux menaçant et terrible, comme le génie de Manfred, il ramènerait le remords et la crainte dans ces âmes lâches et superstitieuses. Il les caresse au contraire et les berce de doux rêves. _N'épouvante pas mon gibier, dit-il à ses acolytes rangés autour du lit d'un sénateur endormi.—Quand il dort, le brigand, son sommeil n'est-il pas à moi? répond le diable subalterne.—Si tu l'effrayes trop pour une fois, lui dit le maître, il va se rappeler son rêve et nous duper.—Il est ivre et ne veut pas dormir. Coquin, nous tiendras-tu éternellement debout?—Alors le sénateur rêve, et s'imagine être dans la faveur du czar. Créé grand-maréchal, il s'enfle, il se promène avec orgueil dans les salons, puis tout à coup il est disgracié. On le raille; un coquin de chambellan lui fait l'outrage d'un sourire.
Ah! je meurs! je suis mort! Me voilà dans la tombe, rongé par les vers, par les sarcasmes…. On me fuit! Ah! quelle solitude! quel silence….—Quel bruit! Ah! c'est un calembour.—O laide mouche!… Des épigrammes, des railleries…. Des insectes qui m'entrent dans l'oreille…. Ah! mon oreille!…—Les Kameriumkiers crient comme des hiboux. Ah! voici les dames dont les queues de robe sifflent comme des serpents à sonnettes.—Quel horrible vacarme! Des cris… des rires…. Le sénateur est en disgrâce! en disgrâce! en disgrâce!
Il tombe de son lit par terre, les diables descendent
sur lui.
Détachons son âme des sens, comme on détache un chien
hargneux du collier.
La plaisanterie de Mickiewicz est pleine de fiel et de verve. Il fait aux courtisans des plaies plus profondes avec son vers incisif et mordant, qu'ils n'en ont fait à leurs victimes avec les knouts. Aussi l'armée diabolique qu'il a évoquée est-elle pour lui, non un jeu de l'imagination, mais un enfer vivant, une peinture réelle des turpitudes et des atrocités du régime moscovite. Tous les soldats de Belzébuth sont des bourreaux, des geôliers, des blasphémateurs, des cannibales. Ils ne parlent que de tortures physiques, ils lèchent le sang sur les lèvres des martyrs. On voit bien de quels hommes ils sont les maîtres et les dieux! Quand ils s'adressent aux prisonniers ou aux prêtres, ils cherchent à les vaincre par le désespoir, par la vengeance, par l'appât des plaisirs dont leurs souffrances et leurs jeûnes augmentent le besoin, par la peur surtout. Quand Pierre, prosterné auprès de Konrad évanoui, prie pour conjurer le démon, l'un d'eux lui murmure à l'oreille des paroles de menace… Et sais-tu ce que deviendra la Pologne dans deux cents ans? Et sais-tu que demain tu seras battu comme un Haman?
Je m'arrête, car je citerais tout le poëme, et, ne voulant pas retirer au lecteur le plaisir de le lire en entier, je me bornerai aux deux scènes que j'ai annoncées, et qui sont indispensables pour lui faire connaître le génie de Mickiewicz.
SCÈNE I
Un corridor.—La sentinelle se tient au loin la carabine au bras. —Quelques jeunes prisonniers sortent de leurs cellules avec des chandelles.—Il est minuit.
JACOB.—Vraiment, nous allons nous réunir?
ADOLPHE.—La sentinelle boit la goutte, le caporal est des nôtres.
JACOB.—Quelle heure est-il?
ADOLPHE.—Près de minuit.
JACOB.—Mais si la garde nous surprend, notre pauvre caporal est perdu.
ADOLPHE.—Éteins donc la chandelle: tu vois comme la lumière se réfléchit sur la fenêtre. Ils éteignent la chandelle. La ronde est un vrai badinage: il lui faudra frapper longtemps, échanger le mot d'ordre, chercher les clefs…. Puis les corridors sont longs…. Avant d'être surpris nous nous séparons, les portes se ferment, chacun se jette sur le lit et ronfle.
Les autres prisonniers arrivent de leurs celulles.
FREJEND.—Amis, allons dans la cellule de Konrad, c'est la plus éloignée; elle est adossée au mur de l'église: nous pouvons, sans être entendus, y chanter et crier à l'aise. Aujourd'hui, je me sens disposé à donner un libre cours à ma voix: en ville on se figurera que les chants partent de l'église, c'est demain Noël…. Eh! camarades, j'ai quelques bouteilles aussi.
JACOB.—A l'insu du caporal?
FREJEND.—Le brave caporal aura sa part aux bouteilles; c'est un Polonais, un de nos anciens légionnaires que le czar a transformé de force en Moscovite. Le caporal est bon catholique, et il permet aux prisonniers de passer ensemble la soirée les veilles des fêtes.
JACOB.—Si on l'apprend, nous le payerons cher.
Les prisonniers entrent dans la cellule de Konrad, y font du feu et allument la chandelle.
JACOB.—Mais voyez comme Jegota se fait triste: il ne s'était pas douté qu'il pouvait bien avoir dit à ses foyers un éternel adieu.
FREJEND.—Notre Hyacinthe a dû laisser sa femme en couches, et il ne verse pas une larme.
FÉLIX KOLAKOWSKI.—Pourquoi en verserait-il? Qu'il rende plutôt gloire à Dieu! Si elle met au monde un fils, je lui prédirai son avenir…. Donne-moi ta main; j'ai quelque talent en chiromancie, je te dévoilerai l'avenir de ton fils. Il regarde dans la main. S'il est honnête sous le gouvernement moscovite, il fera infailliblement connaissance avec les juges et la kibitka…. Qui sait? peut-être nous trouvera-t-il encore tous ici?—Vivent les fils! ce sont nos compagnons pour l'avenir.
JEGOTA.—Êtes-vous ici depuis longtemps?
FREJEND.—Comment le savoir? Nous n'avons pas de calendrier, personne ne nous écrit: le pire est d'ignorer quand nous en sortirons.
SUZIN.—Moi, j'ai sur ma fenêtre une paire de rideaux de bois, et je ne sais pas même quand il fait nuit ou jour.
THOMAS.—J'aimerais mieux être sous terre, affamé, malade, livré au supplice du knout et même de l'inquisition, que de vous voir ici partager ma misère. Les brigands!… Ils veulent nous enfouir tous dans la même tombe!…
FREJEND.—Quoi! c'est peut-être pour moi que tu pleures? Pour moi peut-être? Je le demande, de quelle utilité est ma vie? Encore si nous avions la guerre; j'ai quelque talent pour me battre, et je pourrais larder les reins à quelques cosaques du Don. Mais en paix! A quoi bon vivrais-je une centaine d'années?… Pour maudire les Moscovites, pub mourir et devenir poussière! Libre, j'aurai passé ma vie inaperçu, comme la poudre ou le vin médiocre. Aujourd'hui que le vin est bouché et la poudre bourrée, j'ai en prison toute la valeur d'une bouteille ou d'une cartouche. Libre, je m'évaporerais comme le vin d'un broc débouché, je brûlerais sans bruit, comme la poudre sur un bassinet ouvert. Mais si l'on m'entraîne, chargé de fers, en Sibérie, les Lithuaniens, nos frères, se diront en me voyant passer: «Voilà ce noble sang, voilà notre jeunesse qui s'éteint! Attends, infâme czar! attends, Moscovite!» Un homme comme moi, Thomas, se ferait pendre pour que tu restasses un moment de plus dans le monde; un homme comme moi ne sert sa patrie que par sa mort. Je mourrais dix fois pour te faire ressusciter, toi ou le sombre poëte Konrad, qui nous raconte l'avenir comme un bohémien. A Konrad. Je crois, puisque Thomas le dit, que tu es un grand poëte; je t'aime, car tu ressembles aussi à la bouteille: tu verses tes chants, tu inspires le sentiment, l'enthousiasme!… mais nous, nous buvons, nous sentons…, et toi, tu décrois, tu te dessèches. A Thomas et à Konrad. Vous savez que je vous aime, mais on peut aimer sans pleurer. Allons, mes frères, plus de tristesse; car, si je m'attendris une fois et si je me mets a larmoyer, alors plus de feu, plus de thé.
Il fait le thé.—Un moment de silence.
JACOB.—Quel long silence! N'y a-t-il pas de nouvelles de la ville?
TOUS.—Des nouvelles!
ADOLPHE.—Jean est allé aujourd'hui à l'interrogatoire; il est resté une heure en ville. Mais il est silencieux et triste, et, à en juger par sa mine, il n'a guère envie de parler.
UN DES PRISONNIERS.—Eh bien! Jean, des nouvelles?
JEAN SOBOLEWSKI, tristement.—Rien de bon aujourd'hui….
On a expédié vingt kibitka pour la Sibérie.
JEGOTA.—De qui? des nôtres?
JEAN.—D'étudiants de Samogitie.
TOUS.—En Sibérie!
JEAN.—Et en grande pompe; il y avait affluence de spectateurs. Je demandai au caporal de m'arrêter un instant, il me l'accorda. Je me tins au loin, caché entre les colonnes de l'église. On disait la messe; le peuple affluait de toutes parts. Soudain il s'élance à flots vers la porte, puis vers la prison voisine. Seul, je restai sous le portique, et l'église devint si déserte que, dans le lointain, j'entrevoyais le prêtre tenant le calice à la main, et l'enfant de choeur avec sa sonnette. Le peuple ceignait la prison d'un rempart immobile; les troupes en armes, les tambours en tête, se tenaient sur deux rangs comme pour une grande cérémonie; au milieu d'elles étaient les kibitka. Je lance un regard furtif, et j'aperçois l'officier de police s'avancer à cheval. Sa figure était celle d'un grand homme conduisant un grand triomphe… oui… le triomphe du czar du Nord, vainqueur de jeunes enfants! Au roulement du tambour, on ouvre les portes de l'hôtel de ville… ils sortent…. Chaque prisonnier avait près de lui une sentinelle, la baïonnette au fusil. Pauvres enfants!… ils avaient tous, comme des recrues, la tête rasée, les fers aux pieds!… Le plus jeune, âgé de dix ans, se plaignait de ne pouvoir soulever ses chaînes et montrait ses pieds nus et ensanglantés. L'officier de police passe, demande le motif de ces plaintes…. L'officier de police, homme plein d'humanité, examine lui-même les chaînes…. Dix livres… c'est conforme au poids prescrit!… On entraîna Jancewski: je l'ai reconnu!… les souffrances l'avaient fait laid, noir, maigre; mais que de noblesse dans ses traits! Un an auparavant, c'était un sémillant et gentil petit garçon; aujourd'hui, il regardait de la kibitka comme de son rocher isolé le grand empereur!… Tantôt, d'un oeil fier, sec, serein, il semblait consoler ses compagnons de captivité; tantôt il saluait le peuple avec un sourire amer, mais calme; il semblait vouloir lui dire: Ces fers ne me font pas tant de mal!… Soudain j'ai cru voir son regard tomber sur moi. Comme il n'apercevait pas le caporal qui me tenait par mon habit, il me supposa libre! il baisa sa main en signe d'adieu et de félicitation, et soudain tous les yeux se tournèrent vers moi. Le caporal me tirait de toutes ses forces pour me faire cacher; je refusai, mais je me serrai contre la colonne; j'examinai la figure et les gestes du prisonnier. Il s'aperçut que le peuple pleurait en regardant ses fers, et il secoua les fers de ses pieds comme pour montrer à la foule qu'il pouvait les porter. La kibitka s'élance… il arrache son chapeau de la tête, se dresse, élève la voix, crie trois fois: «La Pologne n'est pas encore morte!…» et il disparaît derrière la foule. Mes yeux suivirent longtemps cette main tendue vers le ciel, ce chapeau noir pareil à un étendard de mort, cette tête violemment dépouillée de sa chevelure, cette tête sans tache, fière, qui brillait au loin, annonçant à tous l'innocence et l'infamie des bourreaux. Elle surgissait du milieu de la foule noire de tant de têtes, comme, du sein des flots, celle du dauphin prophète de l'orage. Cette main, cette tête, sont encore devant mes yeux et resteront gravées dans ma pensée. Comme une boussole, elles me marqueront le chemin de la vie et me guideront à la vertu…. Si je les oublie, toi, mon Dieu! oublie-moi dans le ciel!
LWOWICZ.—Que Dieu soit avec vous!
CHAQUE PRISONNIER.—Et avec toi!
JEAN SOBOLEWSKI.—Cependant les voitures défilaient, on y jetait un à un des prisonniers. Je lançai un regard dans la foule serrée du peuple et des soldats. Tous les visages étaient pâles comme des cadavres, et dans cette foule immense, il régnait un tel silence que j'entendais chaque pas et chaque bruissement des chaînes! tous sentaient l'horreur du supplice!… Le peuple et l'armée le sentaient, mais tous se taisaient, tant ils ont peur du czar…. Enfin le dernier prisonnier parut: il semblait résister; le malheureux! il se traînait avec effort et chancelait à chaque pas.—On lui fait descendre lentement les degrés; à peine a-t-il posé le pied sur le second, qu'il roule et tombe: c'était Wasilewski. Il avait reçu tant de coups à l'interrogatoire, qu'il ne lui était pas resté une goutte de sang sur le visage. Un soldat vint et le releva; il le soutint d'une main jusqu'à la voiture, et de l'autre il essuya de secrètes larmes…. Wasilewski n'était pas évanoui, affaissé, appesanti, mais il était roide comme une colonne. Ses mains engourdies, comme si on les eût dégagées de la croix, s'étendaient au-dessus des épaules des soldats. Il avait les yeux hagards, hâves, largement ouverts!… Et le peuple aussi a ouvert les yeux et les lèvres…. Et soudain un seul soupir, parti de mille poitrines, retentit autour de nous, un soupir creux et comme souterrain; on eût dit un gémissement qui sortait à la fois de toutes les tombes enfouies sous l'église. Le détachement l'étouffa par le roulement du tambour et par le commandement: «Aux armes! marche!…» On se met en mouvement, et les kibitka fendent la rue, rapides comme le vol d'un éclair. Une seule paraissait vide: elle contenait pourtant un prisonnier, mais un prisonnier invisible!… Seulement, au-dessus de la paille apparaissait une main ouverte, livide, une main de cadavre, qui tremblotait comme un signe d'adieu.—La kibitka s'enfonce dans la mêlée….—Avant que le fouet ait dispersé la foule, on s'arrête devant l'église…. Soudain j'entends la sonnette; le cadavre était là…. Je jette les yeux dans l'église déserte, je vois la main du prêtre élever au ciel la chair et le sang du Seigneur, et je dis: «Seigneur, toi qui, par le jugement de Pilate, as versé ton sang innocent pour le salut du monde, accueille cette jeune victime de la justice du czar; elle n'est ni aussi sainte ni aussi grande, mais elle est aussi innocente!» (Long silence.)
L'Abbé Lwowicz.—Frère, ce prisonnier peut vivre encore. Dieu seul le sait…. Peut-être nous le dérobera-t-il un jour. Je prierai…. Joignez vos prières aux miennes pour le repos des martyrs: savons-nous le sort qui nous attend tous demain?
Frejend.—Quel affreux récit! il m'a arraché la dernière de mes larmes…. Je sens que ma raison s'égare…. Félix, console-nous un peu…! O toi, si l'envie t'en prenait, ne ferais-tu pas rire le diable dans les enfers?
Plusiers Prisonniers.—Oui, Félix, une chanson!…
Versez-lui du thé, du vin.
Félix.—Vous le voulez tous: il faut que je sois gai
quand mon coeur se brise. Eh bien, je serai gai, écoutez
ma chanson. (Il chante.)
«Peu m'importe la peine qui m'attend, les mines, la Sibérie
ou les fers! toujours, en fidèle sujet, je travaillerai
pour le czar.
«Si je bats le métal avec le marteau, je me dirai: «Cette
mine grisâtre, ce fer, servira un jour à forger une hache
pour le czar!
«Si l'on m'envoie peupler les steppes, je prendrai en
mariage une jeune Tartare; peut-être de mon sang naîtra-t-il
un Pahlen pour le czar.
«Si je vais dans les colonies, je cultiverai un jardin, je
creuserai des sillons, et, chaque année, je ne sèmerai que
du lin et du chanvre.
«Avec le chanvre, on fera du fil, un fil grisâtre qu'on enveloppera d'argent: peut-être aura-t-il l'honneur de servir un jour d'écharpe au czar.»
Les prisonniers chantent en choeur.
«Naitra-t-il un Pahlen pour le czar?»
SUZIN.—Mais voyez: Konrad est immobile, absorbé, comme s'il se remémorait ses péchés pour la confession. —Félix! il n'a rien entendu de ta chanson.—Konrad!… Voyez!… son visage pâlit… il se colore de nouveau…. Est-il malade?
Félix.—Attends!… silence!… Je l'avais prévu!… Oh! pour nous qui connaissons Konrad, ce n'est pas un mystère.—Minuit est son heure! silence, Félix!… nous allons entendre une autre chanson!
JOSEPH, regardant Konrad.—Frères, son âme est envolée… elle erre dans une contrée lointaine…. Peut-être lit-elle l'avenir dans les cieux?… Peut-être aborde-t-elle les esprits familiers qui lui raconteront ce qu'ils ont appris dans les étoiles!… Quels yeux étranges!… la flamme brille sous ses paupières… et ses yeux ne disent rien, ne demandent rien… ils n'ont pas d'âme… ils brillent comme les foyers qu'a délaissés une armée partie en silence et dans l'ombre de la nuit pour une expédition lointaine: avant qu'ils s'éteignent, l'armée sera de retour dans ses quartiers.
KONRAD chante.—Mon chant gisait moite dans le tombeau, mais il a senti le sang!… Le voilà qui regarde de dessous terre, et, comme un vampire, il se dresse, avide, de sang!… Oui!… vengeance!… vengeance!… vengeance contre nos bourreaux, avec l'aide de Dieu, et même malgré Dieu!…
Et le chant dit:
«Moi, je viendrai un soir, je mordrai mes frères, mes compatriotes. Celui à qui je plongerai mes défenses dans l'âme, se dressera, comme moi, vampire… et criera: «Oui, vengeance!… vengeance!… vengeance contre nos bourreaux, avec l'aide de Dieu, et même malgré Dieu!»
«Puis nous irons, nous nous abreuverons du sang de l'ennemi; nous hacherons son cadavre! Nous lui clouerons les mains et les pieds pour qu'il ne se relève pas, et qu'il ne reparaisse plus même comme spectre.
«Nous suivrons son âme aux enfers!… Tous, nous lui pèserons de notre poids sur l'âme jusqu'à ce que l'immortalité s'en échappe… et tant qu'elle sentira, nous la mordrons!… Oui!… vengeance! vengeance! vengeance contre nos bourreaux, avec l'aide de Dieu, et même malgré Dieu!»
L'ABBÉ LWOWICZ.—Konrad, arrête, au nom de Dieu!
c'est une chanson païenne.
LE CAPORAL.—Quel regard affreux!… C'est une chanson
satanique!
KONRAD.—Je m'élève!… je m'envole!… Là, au sommet du rocher… je plane au-dessus de la race des hommes, dans les rangs des prophètes!… De là, ma prunelle fend, comme un glaive, les sombres nuages de l'avenir; mes mains, comme les vents, déchirent les brouillards!… Il fait clair… il fait jour!… J'abaisse un regard sur la terre: là se déroule le livre prophétique de l'avenir du monde!… Là, sous mes pieds! vois, vois les événements et les siècles futurs, pareils aux petits oiseaux que l'aigle poursuit!… Moi, je suis l'aigle dans les cieux!… Vois-les sur la terre s'élancer, courir; vois cette épaisse nuée se tapir dans le sable!…
QUELQUES PRISONNIERS.—Que dit-il?… Quoi?… Qu'est-ce donc?… Vois, vois quelle pâleur!
Ils saisissent Konrad.
Calme-toi!
KONRAD.—Arrêtez! arrêtez!… arrêtez! je recueillerai mes pensées, j'achèverai mon chant, j'achèverai!…
LWOWICZ.—Assez! assez!
D'AUTRES.—Assez!
LE CAPORAL.—Assez! que Dieu vous bénisse!… La sonnette, entendez-vous la sonnette? la ronde, la ronde est à la porte… éteignez la chandelle: chacun chez soi!…
UN DES PRISONNIERS, regardant à la fenêtre.—La porte est ouverte… les voilà….—Konrad est évanoui: laissez-le seul dans sa cellule! (Tous s'échappent.)
SCÈNE II
KONRAD, après un long silence.
Je suis seul!… Eh! que m'importe la foule? Suis-je poëte pour la foule?… Où est l'homme qui embrassera toute la pensée de mes chants, qui saisira du regard tous les éclairs de mon âme? Malheur à qui épuise pour la foule sa voix ou sa langue!… La langue ment à la voix, et la voix ment aux pensées… La pensée s'envole rapide de l'âme avant d'éclater en mots, et les mots submergent la pensée et tremblent au-dessus de la pensée, comme le sol sur un torrent englouti et invisible. Au tremblement du sol, la foule découvrira-t-elle l'abîme du torrent, devinera-t-elle le secret de son cours?
Le sentiment circule dans l'âme, il s'allume, il s'embrase comme le sang dans ses prisons profondes et invisibles. Les hommes découvriront autant de sentiment dans mes chants qu'ils verront de sang sur mon visage.
Mon chant, tu es une étoile au delà des confins du monde!… L'oeil terrestre qui se lance à ta poursuite peut étendre ses ailes… jamais il ne t'atteindra… il frappera seulement la voie lactée… Il devinera qu'il y a des soleils, mais non quel est leur nombre et leur immensité!…
A vous, mes chants, qu'importent les yeux et les oreilles des hommes? Coulez dans les abîmes de mon âme; brillez sur les hauteurs de mon âme, comme des torrents souterrains, comme des étoiles sublunaires.
Toi, Dieu! toi, nature! écoutez-moi!… Voici une musique digue de vous, des chants dignes de vous!—Moi, grand maître, grand maître, j'étends les mains, je les étends jusqu'au ciel…. Je pose les doigts sur les étoiles comme sur les cercles de verre d'un harmonica.
Mon âme fait tourner les étoiles d'un mouvement tantôt lent, tantôt rapide; des millions de tons en découlent; c'est moi qui les ai tous tirés. Je les connais tous, je les assemble, je les sépare, je les réunis, je les tresse en arc-en-ciel, en accords, en strophes; je les répands en sons et en rubans de flamme.
J'ai relevé les mains, je les ai dressées au-dessus des arêtes du monde, et les cercles de l'harmonie ont cessé de vibrer. Je chante seul, j'entends mes chants, longs, traînants comme le souffle du vent; ils retentissent dans toute l'immensité du monde, ils gémissent comme la douleur, ils grondent comme des orages; les siècles les accompagnent sourdement. Chaque son retentit et étincelle à la fois: il me frappe l'oreille, il me frappe l'oeil; c'est ainsi que, quand le vent souffle sur les ondes, j'entends son vol dans ses sifflements, je le vois dans son vêtement de nuages.
Ce sont des chants dignes de Dieu, de la nature!… C'est un chant grand, un chant créateur!… Ce chant, c'est la force, la puissance; ce chant, c'est l'immortalité…. Que pourrais-tu faire de plus grand, toi, Dieu?… Vois comme je tire mes pensées de moi-même; je les incarne en mots; elles volent, se disséminent dans les cieux, roulent, jouent et étincellent…. Elles sont déjà loin, et je les sens encore; je savoure leurs charmes; je sens leurs contours dans la main, je devine leurs mouvements par ma pensée. Je vous aime, mes enfants poétiques!… mes pensées!… mes étoiles!… mes sentiments!… mes orages!… Au milieu de vous, je me tiens comme un père au sein de sa famille; vous m'appartenez tous!…
Je vous foule aux pieds, vous tous, poëtes, vous tous, sages et prophètes, idoles du monde! Revenez contempler les créations de vos âmes!—Que vos oreilles et vos coeurs retentissent des justes et bruyants applaudissements des hommes, que vos fronts rayonnent de tout l'éclat de votre gloire; et tous les concerts des éloges, tous les ornements de vos couronnes, recueillis dans tant de siècles et de nations, ne vous procureront pas la félicité et la puissance que je sens aujourd'hui dans cette nuit solitaire, quand je chante seul au fond de mon âme, quand je ne chante que pour moi seul.
Oui, je suis sensible, je suis puissant et fort de raison; jamais je n'ai senti comme dans ces instants.—Ce jour est mon zénith, ma puissance atteindra aujourd'hui son apogée. Aujourd'hui, je reconnaîtrai si je suis le plus grand de tous… ou seulement un orgueilleux. Ce jour est l'instant de la prédestination.—J'étends plus puissamment les ailes de mon âme.—C'est le moment de Samson, quand, aveugle et dans les fers, il méditait au pied d'une colonne. Loin d'ici au corps de boue; esprit, je revêtirai des ailes! Oui, je m'envolerai!… je m'envolerai de la sphère des planètes et des étoiles, et je ne m'arrêterai que la où se séparent le créateur et la nature.
Les voila… les voilà… les voila ces deux ailes… elles suffiront… je les étendrai du couchant à l'aurore; de la gauche je frapperai le passé, et de la droite l'avenir… je m'élèverai sur les rayons du sentiment jusqu'à toi!… et mes yeux pénétreront tes sentiments, à toi qui, dit-on, sont dans les cieux. Me voilà… me voilà: tu vois quelle est ma puissance;—vois où s'élèvent mes ailes: je suis homme, et là sur la terre… est resté mon corps!… C'est là que j'ai aimé, dans ma patrie!… là que j'ai laissé mon coeur; mais mon amour dans le monde ne s'est pas reposé sur un seul être, comme l'insecte sur une rose; il ne s'est reposé ni sur une famille, ni sur un siècle!… Moi, j'aime toute une nation; j'ai saisi dans mes bras toutes ses générations passées et à venir; je les ai pressées ici sur le coeur, comme un ami, un amant, un époux, comme un père. Je voudrais rendre à ma patrie la vie et le bonheur, je voudrais en faire l'admiration du monde. Les forces me manquent, et je viens ici, armé de toute la puissance de ma pensée, de cette pensée qui a ravi aux cieux la foudre, scruté la marche des planètes et sondé les abîmes des mers. J'ai de plus cette force que ne donnent pas les hommes, j'ai ce sentiment qui brûle intérieurement comme un volcan, et qui parfois seulement fume en paroles.
Et cette puissance, je ne l'ai puisée ni à l'arbre d'Éden, dans le fruit de la connaissance du bien et du mal, ni dans las livres, ni dans les récits, ni dans la solution des problèmes, ni dans les mystères de la magie. Je suis né créateur. J'ai tiré mes forces d'où tu as tire les tiennes, car toi, tu ne les as pas cherchées… tu les possèdes, tu ne crains pas de les perdre… et moi, je ne le crains pas non plus! Est-ce toi qui m'as donné, ou bien ai-je ravi, là où tu l'as ravi toi-même, cet oeil pénétrant, puissant? Dans mes moments de puissance, si j'élève les yeux vers les traces des nuages, si j'entends les oiseaux voyageurs naviguer à perte de vue dans les airs; je n'ai qu'à vouloir, et soudain je les retiens d'un regard comme dans un filet la nuée fait retentir un chant d'alarme; mais, avant que je la livre aux vents, les vents ne l'ébranleront pas.—Si je regarde une comète de toute la puissance de mon âme, tant que je la contemple, elle ne bouge pas de place…. Les hommes seuls, entachés de corruption, fragiles, mais immortels, ne me servent pas, ne me connaissent pas…. Ils nous ignorent tous deux, moi et toi: moi, je viens ici chercher un moyen infaillible, ici dans le ciel. Cette puissance que j'ai sur la nature, je veux l'exercer sur les coeurs des hommes: d'un geste je gouverne les oiseaux et les étoiles; il faut que je gouverne ainsi mes semblables, non par les armes, l'arme peut parer l'arme; non par les chants, ils sont longs à se développer; non par la science, elle est vite corrompue; non par les miracles, c'est trop éclatant: je veux les gouverner par le sentiment qui est en moi, je veux les gouverner tous, comme toi, mystérieusement et pour l'éternité!—Quelle que soit ma volonté, qu'ils la devinent et l'accomplissent, elle fera leur bonheur; et, s'ils la méprisent, qu'ils souffrent et succombent!—Que les hommes deviennent pour moi comme les pensées et les mots dont je compose à ma volonté un édifice de chants: on dit que c'est ainsi que tu gouvernes!… Tu sais que je n'ai pas souillé ma pensée, que je n'ai pas dépensé en vain mes paroles. Si tu me donnais sur les âmes un pareil pouvoir, je recréerais ma nation comme un chant vivant, et je ferais de plus grands prodiges que toi, j'entonnerais le chant du bonheur!
Donne-moi l'empire des âmes. Je méprise tant cette construction sans vie, nommée le monde, et vantée sans cesse, que je n'ai pas essayé si mes paroles ne suffiraient pas pour la détruire; mais je sens que, si je comprimais et faisais éclater d'un coup ma volonté, je pourrais éteindre cent étoiles et en faire surgir cent autres… car je suis immortel!… Oh! dans la sphère de la création, il y a bien d'autres immortels…. Mais je n'en ai pas rencontré de supérieurs! Tu es le premier des êtres dans les cieux!… Je suis venu te chercher jusqu'ici, moi le premier des êtres vivants sur la vallée terrestre…. Je ne t'ai pas encore rencontré. Je devine que tu es. Montre-toi et fais-moi sentir ta supériorité…. Moi, je veux de la puissance, donne-m'en ou montre-m'en le chemin. J'ai appris qu'il exista des prophètes qui possédaient l'empire des âmes…. Je le crois…. Mais ce qu'ils pouvaient, je le puis aussi! Je veux une puissance égale à la tienne; je veux gouverner les âmes comme tu les gouvernes. (Long silence.—Aveu ironie.) Tu gardes le silence!… Toujours le silence! Je le vois, je t'ai deviné, je comprends qui tu es, et comment tu exerces ta puissance; il a menti celui qui t'a donné le nom d'Amour, tu n'es que Sagesse. C'est la pensée et non le coeur qui dévoilera tes voies aux hommes; c'est par la pensée, non par le coeur, qu'ils découvriront où tu as déposé tes armes. Celui qui s'est plongé dans les livres, dans les métaux, dons les nombres, dans les cadavres, a seul réussi à s'approprier une partie de ta puissance. Il reconnaîtra le poison, la poudre, la vapeur; il reconnaîtra tes éclairs, la fumée, la foudre; il reconnaîtra la légalité et la chicane contre les savants et les ignorants. C'est aux pensées que tu as livré le monde, tu laisses languir les coeurs dans une éternelle pénitence; ta m'as donné la plus courte vie et le sentiment le plat puissant.
Un moment de silence,
Qu'est mon sentiment?
Ah! rien qu'une étincelle.
Qu'est ma vie?
Un instant.
Mais ces foudres qui gronderont demain, que sont-ils
aujourd'hui.
Une étincelle.
Qu'est la série entière des siècles, que l'histoire nous
révéle?
Un instant.
D'où sort chaque homme, ce petit monde?
D'une étincelle.
Qu'est la mort qui dissipera tous les trésors de mes
pensées?
Un instant.
Qu'était-il, lui, quand il portait le monde dans son sein?
Une étincelle.
Et que sera l'éternité du monde quand il l'engloutira?
Un instant.
VOIX DES DÉMONS.
Je sauterai sur ton âme comme
sur en coursier. Marche, marche!
VOIX DES ANGES. Quel délira! Défendons-le! défendons-la! couvrons-lui les tempes de nos ailes!
Instant!… étincelle!… quand il se prolonge, quand elle s'enflamme, ils créent et détruisent…. Courage!… courage!… étendons, prolongeons cet instant!… Courage!… courage!… étendons, enflammons cette étincelle…. —Maintenant… bien… oui… une fois encore, je t'appelle, je te dévoile mon âme…. Tu gardes te silence! N'ai-je pas combattu Satan en personne? Je te porte un défi solennel! Ne me méprise pas!… Seul je me suis élevé jusqu'ici. Pourtant je ne suis pas seul: je fraternise sur la terre avec un grand peuple. J'ai pour moi les armées, et les puissances, et les trônes; si je me fais blasphémateur, je te livrerai une bataille plus sanglante que Satan. Il te livrait un combat de tête; entre nous, ce sera un combat de coeur. J'ai souffert, j'ai aimé, j'ai grandi entre les supplices et l'amour; quand tu m'eus ravi mon bonheur, j'ensanglantai dans mon coeur ma propre main; jamais je ne la levai contre toi!