MANFRED
J'ai omis, à dessein, de mentionner Schiller à propos de Goethe. Ce continuel parallélisme entre eux, ces partialités ardentes pour l'un ou pour l'autre, cette sorte de rivalité qu'on a voulu établir entre deux grands coeurs unis par l'amitié, ne sont pas de mon goût. Je ne puis me résoudre à troubler, par une indiscrète analyse, la majesté de ces mânes illustres qui s'embrassent maintenant dans le sein de Dieu, après avoir, sur la terre, oublié souvent leurs dissidences dans l'échange d'une noble sympathie. Sans doute, sous un point de vue important, je sens, moi aussi, mon coeur se porter plus vivement vers Schiller; mais parce que la nature de son génie répond plus directement aux aspirations de mon âme, oublierai-je la grandeur de Goethe et sa bonté calme et patriarcale à laquelle le jugement d'aucune vanité blessée, d'aucune médiocrité jalouse ne saurait m'empêcher de croire? Il put être vain, il dut être orgueilleux, cet homme si favorisé du ciel! Il dut surtout sembler tel à de grossiers adulateurs ou à de lâches envieux; et quelle gloire échappe à cette poussière que le char du triomphe soulève sur les chemins? Mais Goethe aima Schiller, ce génie si différent du sien. Il l'aima tendrement, délicatement, paternellement, il supporta les inégalités de son humeur, il sut adoucir les orages de son âme, il comprit, apprécia et chérit les facultés exquises de son coeur. O Goethe! je vous aime pour cette amitié que vous avez sentie, et dont les devoirs difficiles peut-être ont été du moins une religion dans votre vie superbe. Je ne puis vous haïr pour l'absence de cet idéal qui eut élevé votre immense génie au-dessus des lois régulières maintenues dans notre progrès humain par la sagesse divine. Cette sagesse ne l'a pas voulu ainsi. Mais elle vous a trop donné d'ailleurs, pour que notre impatience de l'avenir et notre soif de religion aient le droit de disputer vos couronnes. Nous ne sommes pas encore assez initiés aux mystérieux desseins de cette Providence pour savoir ce que sera un jour l'importance de certains travaux de pure intelligence qui nous semblent frivoles aujourd'hui, préoccupés que nous sommes de besoins moraux et religieux plus pressants. Un temps viendra, sans doute, où tous les efforts de l'esprit humain auront leur application, leur emploi nécessaire. Rien n'est inutile, rien ne sera perdu dans ce grand laboratoire où l'humanité entasse lentement et avec ordre ses matériaux divers pour le grand oeuvre d'une régénération universelle. Déjà une appréciation plus philosophique de l'histoire nous montre qu'aucune grande intelligence n'a été vraiment funeste au progrès de l'humanité, mais qu'au contraire toutes ont été des instruments plus ou moins directs que la Providence a suscités à ce progrès, même celles qui, relativement aux contemporains et relativement à leurs propres idées sur le progrès, semblaient agir en un sens contraire; ce qui est applicable aux hommes politiques du passé l'est aussi aux hommes philosophiques, et conséquemment aux poëtes et aux artistes. Les erreurs et les aveuglements des grandes intelligences dans les sciences exactes n'ont même pas nui au progrès de la vérité scientifique. En limitant ou en suspendant l'essor de l'esprit humain vers certains points de vue, ces erreurs le poussaient irrésistiblement vers d'autres horizons jusque-là négligés, et où des découvertes imprévues l'attendaient.
Ainsi, laissons à la postérité le soin d'assigner à nos grands contemporains leur véritable place. Gardons-nous d'imiter les jugements étroits et les absurdes proscriptions du catholicisme, en rejetant du sein de notre nouveau temple les grands hommes dont les formules ne s'accordent pas encore avec notre orthodoxie idéaliste. Contemplons avec respect ces faces augustes, qu'un nuage nous dérobe encore à demi. Gardons notre foi et préservons-nous de ce qui pourrait la détruire; que les brillantes séductions du génie ne nous fascinent pas et ne nous détournent pas du chemin où nous devons marcher; mais que notre rigidité de nouvelle date ne s'attaque pas insolemment à ces vastes génies qui, sans formules de principes, ont servi du moins à nous faire aimer, désirer et chercher la perfection. Une belle forme dans l'art est encore un bienfait pour nos intelligences. Elle élève notre jugement, elle aiguise et retrempe notre goût, elle ennoblit nos habitudes et ravive nos sentiments. Il n'appartient qu'aux organisations grossières et lâches de se laisser corrompre par les richesses matérielles; une âme noble sait en faire un usage noble. Les richesses intellectuelles doivent-elles appauvrir l'intelligence qui s'en nourrit? Non, sans doute, et dans ce sens Goethe nous a légué un précieux héritage. Quelle qu'ait été la pensée du testateur, recevons ses bienfaits avec reconnaissance, et tâchons qu'ils nous profitent.
Si cette manière de sentir et de raisonner est juste, c'est à Byron encore plus qu'à Goethe qu'il nous faut l'appliquer, à Manfred encore plus qu'à Faust. Dans ce poëme, successeur du premier, nous voyons au premier coup d'oeil un homme encore plus malheureux, encore plus coupable, encore plus damné que Faust. Historiquement c'est le même homme que Faust, car c'est Faust délivré de l'odieuse compagnie de Méphistophélès, c'est Faust résistant à toute l'armée infernale, c'est Faust vainqueur des sens, vainqueur de la vaine curiosité, de la vaine gloire et des ardentes passions. Psychologiquement, ce n'est plus le même homme, c'est un homme nouveau, car c'est Faust transformé, Faust ayant subi les tortures de la vie active. Faust meurtrier involontaire, mais désolé, Faust veuf de Marguerite, veuf d'espérances et de consolations. Ce n'est plus l'ennui et l'inquiétude qui dévorent son âme, c'est le remords et le désespoir. Il est entré dans une nouvelle phase de sa terrible existence. Le milieu fatal qui l'enveloppait a changé de nature; son être a changé de nature aussi. Ce n'est plus le railleur Méphisto qui l'aiguillonne de ses sarcasmes et l'enivre de voluptés pour le forcer à vivre sous la loi du hasard; c'est toute l'armée des ténèbres, ce sont les dews d'Ahriman, c'est le roi des démons en personne, qui vient avec Némésis et les funestes destinées entamer une lutte à mort d'où Faust-Manfred sortira vainqueur, mais où des tortures plus affreuses encore que les précédentes assiégeront son agonie. Dans cette phase nouvelle, qu'on pourrait appeler la phase expiatoire de Faust, le grand criminel, le maudit sublime n'a plus à subir, il est vrai, les tourments d'une intelligence avide; l'intelligence s'est arrêtée dans son vol audacieux le jour où le coeur a été brisé. Mais dans ses déchirements ce coeur qui, chez Faust, n'avait pas vécu, puise chez Manfred une vie intense, toute de regret et de repentir, supplice incessant, inexprimable, inouï. Ce nouveau Faust est bien plus vivant, bien plus accessible à nos sympathies, bien plus noblement humain que le premier. Nous ne rencontrons plus chez lui les contradictions qui, chez Faust, nous remplissaient d'étonnement et de doute. Le mystère qui enveloppe sa vie passée ne porte plus que sur des faits qu'il nous est inutile de sonder. Son histoire nous est inconnue, mais son coeur nous est dévoilé. Ce coeur est entr'ouvert et saignant devant nous; il souffre, et dès lors nous le comprenons, nous le savons, car la souffrance est notre partage à tous, et il n'est pas besoin que nous ayons commis ou causé un crime pour savoir ce que c'est que pleurer éternellement et souffrir sans remède.
Manfred est donc un homme bien supérieur à Faust. Il n'a pas moins que lui le sentiment et l'enthousiasme lyrique des beautés de la création; mais il les sent d'une autre manière, il les divinise autrement que Spinosa et Goethe; il ne matérialise pas la pensée divine, il spiritualise, au contraire, la création matérielle. Lui aussi reconnaît ses frères dans le buisson tranquille, dans l'air, dans les eaux; mais ce n'est pas en s'annihilant au niveau de la matière, ce n'est pas en abjurant l'immortalité de sa pensée pour fraterniser dans un désespoir résigné avec les éléments grossiers de la vie physique. Au contraire, Manfred, à la manière des païens pythagoriciens, prête du moins une vie divine aux muettes beautés de la nature, ou leur attribue une intelligence supérieure à celle de l'homme. Il évoque les fées dans la blancheur immaculée des neiges et dans la vapeur irisée des cataractes. Au son de la flûte des montagnes, il s'écrie: Ah! que ne suis-je l'âme invisible d'un son délectable, une voix vivante, une jouissance incorporelle! C'est que l'idéal qui manquait à Faust déborde dans Manfred; c'est que le sentiment, la certitude de l'immortalité de l'esprit le transportent sans cesse du monde évident au monde abstrait.
Je ne pense pas que personne vienne faire ici la grossière objection que ce fantastique de Manfred est un jeu d'esprit, un caprice de l'imagination, et que Byron n'a jamais cru à la fée du Mont-Blanc, au palais d'Ahriman, à l'évocation d'Éros et d'Antéros, etc. Chacun sait de reste que dans la poésie fantastique toutes ces figures sont de libres allégories. Mais, dans le choix et l'action de ces allégories, la portée de l'idéal du poëte se révèle clairement. Où Faust ne rencontre que sorciers montés sur des boucs et des escargots, que monstres rampants et venimeux, laides et grotesques visions d'une mémoire délirante, obsédée de la laideur des vices humains, Manfred rencontre sur la montagne de beaux génies sur le front calme et pur desquels se reflète l'immortalité. C'est-à-dire qu'Éros, le principe du bien, la pensée d'amour et d'harmonie dont l'univers est la manifestation, apparaît à Manfred à travers la beauté des choses visibles; tandis qu'Antéros, l'esprit de haine et d'oubli, c'est-à-dire la muette indifférence d'une loi physique, qui n'a pour cause et pour but que sa propre existence et sa propre durée, apparaît à Faust à travers la bizarrerie, le désordre et l'effroi de la vie universelle. Le fantastique de Faust est donc le désordre et le hasard aveugles, celui de Manfred la sagesse et la beauté divines.
Voilà pourquoi Byron, moins artiste que Goethe, c'est-à-dire moins habile, moins correct, moins logique à beaucoup d'égards, me semble beaucoup plus poëte que lui, et beaucoup plus religieux que la plupart de nos poëtes spiritualistes modernes.—Et même, j'en demande humblement pardon au grand lyrique qui a adressé à Byron ces vers fameux:
Esprit mystérieux, mortel, ange ou démon,
Qui que tu sois, Byron, bon ou fatal génie!…
Byron me semble beaucoup plus préoccupé de la science des choses divines que M. de Lamartine lui-même. M. de Lamartine accepte une religion toute faite, et la chante admirablement, sans se donner la peine d'examiner cette philosophie, beaucoup trop étroite et beaucoup trop erronée pour pénétrer et convaincre réellement sa haute intelligence. Né à la gloire dans une époque de réaction contre l'athéisme grossier, le chantre des Méditations, poussé par de nobles instincts, a été une des grandes voix qui ont prêché avec fruit, avec honneur, avec puissance, le retour au spiritualisme. Tout était juste alors pour la défense du grand principe; mais, après la première chaleur du combat, il est impossible que le lyrique n'ait pas jeté un regard profond sur cette croyance catholique dont il s'était fait l'apôtre. Pourquoi donc ne l'a-t-il pas abjurée ouvertement, à l'exemple de ce grand homme qui, de nos jours, donne au monde le spectacle d'une sincérité si sublime, et d'un courage si vénérable, en disant: Jusqu'alors je m'étais cru catholique; il paraît que je m'étais trompé. A coup sûr l'absurde et l'odieux de ces doctrines catholiques n'ont point échappé à la sagacité et à la loyauté de M. de Lamartine. Cependant, au lieu d'entrer dans une nouvelle phase d'inspiration et de lumière, il a continué à accorder sa lyre sur le même mode. Il nous a vanté en de très-beaux vers l'excellence de ces sacrifices humains dont Jocelyn est un exemple funeste; il a lancé plus que jamais l'anathème sur notre grande révolution française, où pourtant il eût à coup sûr joué un rôle, non à l'étranger, dans un honteux exil, mais sur le banc des girondins peut-être. La soif d'action politique qui dévore aujourd'hui le poëte sacré prouve bien qu'il n'est pas l'homme du passé, le Jérémie de la Restauration. Aujourd'hui les nouveaux vers de M. de Lamartine ont été, dit-on, mis à l'index par le Saint-Père, par le chef suprême de la religion qu'il a si vaillamment défendue, si généreusement servie. Cette nouvelle sottise du Vatican ébranlera-t-elle la foi du chantre des Méditations? Nous pensons bien que la chose est faite depuis longtemps, car les hérésies du dernier poëme de M. de Lamartine nous montrent la révolte irrésistible de son intelligence contre le joug catholique; mais nous ne croyons pas que M. de Lamartine, absorbé par les soucis parlementaires, ait beaucoup de temps de reste pour se demander désormais s'il est philosophe ou chrétien. Il est député! c'est une autre affaire; ce n'est pas tout à fait le chemin de l'idéal.
Quel regret pour nous, pauvres rêveurs! faudra-t-il donc conclure que notre grand lyrique ne se soucie plus guère de la philosophie du Christ, et que peut-être il ne s'en est jamais tourmenté bien profondément? A voir comme il entre ardemment dans les questions positives du siècle, nous sommes bien persuadé que la raison, l'esprit d'analyse et la tranquillité d'âme ne lui ont jamais manqué au point d'accepter aveuglément le catholicisme. A-t-il donc chanté tout simplement pour chanter, comme il agit aujourd'hui tout simplement pour agir? Poëte, il lui fallait un dieu. Il accepta celui qui était alors au pouvoir; homme politique, il lui a fallu un parti, il a accepté celui qui est au pouvoir aujourd'hui.
A Dieu ne plaise qu'entraîné par des dissidences d'opinions, nous venions à dessein analyser ici le fond des croyances de M. de Lamartine. Quand même ce droit appartiendrait à la critique, nous ne pourrons jamais oublier les larmes que les Méditations autrefois, et, récemment encore, certaines pages de Jocelyn nous ont fait verser. Nous ne dirons jamais que l'idéal a tenu peu de place dans la vie intellectuelle de M. de Lamartine, lui qui a fait vibrer si souvent dans nos âmes les cordes de l'enthousiasme, et qui ravivait en nous le sentiment de l'idéal, alors que le déchaînement du matérialisme s'efforçait de nous le ravir. Nous dirons seulement, parce que nous devons le dire ici, que M. de Lamartine s'est montré, en poésie comme en politique, peu scrupuleux sur les moyens de connaître et de saisir son idéal. M. de Lamartine est peut-être un homme de sentiment plus qu'un homme de connaissance; tout lui a été bon, la royauté dévote et la royauté bourgeoise, pourvu qu'il exerçât sa royauté à lui, sa seule royauté légitime, celle du génie[4].
[Note 4: J'écrivais ceci en 1839. Depuis M. de Lamartine s'est noblement vengé de nos doutes et de nos reproches sur sa religion et sa politique, en écrivant d'admirables vers remplis du sentiment de la vraie religion de l'avenir et en s'asseyant sur les bancs de l'opposition à la Chambre (Note de 1845).]
Ainsi, qu'on me permette de le dire, lord Byron, cet autre roi légitime qui ne dédaignait pas non plus les succès littéraires et les succès parlementaires, était beaucoup plus préoccupé de la science de Dieu que M. de Lamartine ne l'a jamais été. Il n'a jamais accepté l'erreur coupable du catholicisme; il n'a rien accepté à la légère, la chose lui paraissait trop grave pour n'être pas discutée chaudement et amèrement dans le sanctuaire de son âme. Il se souciait fort peu de passer pour un athée ou pour un sceptique, lui, le plus instinctivement religieux des poëtes! Condamné, par la nature même de ce sentiment religieux, à une sincérité farouche, il cédait à tous les mouvements anarchiques de sa conscience. Lorsque, lassé de chercher en vain, à travers ce siècle superstitieux d'une part et incrédule de l'autre, une formule qui éclairât sa croyance, il succombait à un désespoir sublime, il écrivait d'une main brûlante de fièvre: «Mourir! redevenir le rien que j'étais avant de naître à la vie et à la douleur vivante!»… «Le silence de ce sommeil sans rêve, je l'envie trop pour le déplorer!»… «Les hommes deviennent ce qu'ils ne s'avouent pas à eux-mêmes, ce qu'ils n'osent se confier les uns aux autres.» Mais ces heures de découragement n'attestent-elles pas la lassitude douloureuse d'une âme qui s'épuise à la recherche d'une certitude d'immortalité? Dans son dialogue avec la fée des Alpes, Manfred raconte ainsi sa vie; je cite ce passage a dessein, pour montrer que cette vie passée de Manfred est bien celle de Faust, mais que celui qui la raconte n'est plus Faust, car il croit à l'immortalité de l'intelligence.
Dans mes rêveries solitaires, je descendais dans les caveaux de la mort, recherchant ses causes dans ses effets; et de ces ossements, de ces crânes desséchés, de cette poussière amoncelée, j'osais tirer de criminelles conclusions. Pendant des années entières, je passai mes nuits dans l'étude des sciences autrefois connues, maintenant oubliées; à force de temps et de travail, après de terribles épreuves et des austérités telles qu'elles donnent à celui qui les pratique autorité sur l'air, et sur les esprits de l'air et de la terre, de l'espace et de l'infini peuplé, je rendis mes yeux familiers avec l'éternité…. Et, avec ma science, s'accrut en moi la soif de connaître et la puissance et la joie de cette brillante intelligence, jusqu'à ce que….
Ici, Manfred raconte l'épisode d'Astarté qui a le tort de ressembler à l'histoire de René et d'Amélie de M. de Chateaubriand; mais ceci s'est fait, à coup sûr, à l'insu de Byron: son génie était fait de telle sorte que les réminiscences y prenaient souvent la forme de l'inspiration. Puis Manfred reprend:
Je me suis plongé dans les profondeurs et les magnificences de mon imagination autrefois si riche en créations; mais, comme la vague qui se soulève, elle m'a rejeté dans le gouffre sans fond de ma pensée. Je me suis plongé dans le monde, j'ai cherché l'oubli partout, excepté là où il se trouve, et c'est ce qu'il me reste à apprendre. Mes sciences, ma longue étude des connaissances surnaturelles, tout cela n'est qu'un art mortel:—J'habite dans mon désespoir, et je vis et vis pour toujours!
Lorsque Manfred approche de son agonie, il s'adresse au soleil, et, admirant la nature comme Faust, il lui parle pourtant comme Faust n'eût pas su le faire:
Astre glorieux! tu fus adoré avant que fût révélé le
mystère de ta création! Dieu matériel! tu es le représentant
de l'inconnu, qui t'a choisi pour son ombre!
Dans la scène du commencement, qui ressemble si peu à celle de Faust, quoique Byron ait avoué cette ressemblance, Byron proclame encore l'immortalité de l'âme, en des termes plus clairs que les précédents:
LES GÉNIES.—Que veux-tu de nous, fils des mortels? parle!
MANFRED.—L'oubli… l'oubli de moi-même.
* * * * *
LE GÉNIE.—Cela n'est point dans notre essence, dans notre pouvoir, mais tu peux mourir.
MANFRED.—La mort me le donnera-t-elle?
LE GÉNIE.—Nous sommes immortels et nous n'oublions pas. Le passé nous est présent aussi bien que l'avenir. Tu as notre réponse.
MANFRED.—Vous vous raillez de moi… esclaves, ne vous jouez pas de ma volonté. L'âme, l'esprit, l'étincelle de Prométhée, l'éclair de mon être, enfin, est aussi brillant que le vôtre, et… répondez!
LE GÉNIE.—Tes propres paroles contiennent notre réponse.
MANFRED.—Que voulez-vous dire?
LE GÉNIE.—Si, comme tu le dis, ton essence est semblable à la nôtre, nous avons répondu en te disant que ce que les mortels appellent la mort n'a rien de commun avec nous.
MANFRED.—C'est donc en vain que je vous ai fait venir de vos royaumes! Vous ne pouvez ni ne voulez me donner l'oubli?
Ici les esprits cherchent à séduire Manfred par l'appât de la prospérité humaine. Ils lui offrent «l'empire, la puissance, la force, et de longs jours.» Mais l'ancien Faust est lassé de jouissances terrestres, et désormais il appelle le néant pour refuge à son immortelle douleur, le néant dont il n'osait parler jadis à Méphistophélès, tant il le craignait, et qu'il invoque aujourd'hui avec la certitude de ne le pas trouver!
Permettez-moi une dernière citation de Manfred. Vous connaissez tous cette dernière scène, incomparablement supérieure à tous les dénoûments de ce genre; mais vous n'avez peut-être pas Faust et Manfred sous la main. Mon office est de vous les mettre en parallèle sous les yeux. Rappelez-vous qu'à la fin de Faust, Méphistophélès s'écrie: Maintenant, viens à moi! et que Faust, toujours esclave du démon, se laisse arracher au dernier soupir de Marguerite. Comparez cette lâcheté à la force sublime de Manfred expirant, et voyez le rôle que joue chez Byron l'homme animé d'un souffle divin, en regard avec tout le rôle qu'il joue dans Goethe, aux prises avec l'esprit des ténèbres, c'est-à-dire avec sa propre misère privée de toute assistance céleste.
Manfred est dans la tour. Entre l'abbé de Saint-Maurice.
L'ABBÉ.—Mon bon seigneur, pardonne-moi cette seconde visite; ne sois point offensé de l'importunité de mon zèle: que ce qu'il a de coupable retombe sur moi seul, que ce qu'il peut avoir de salutaire dans ses effets descende sur ta tête,—que ne puis-je dire ton coeur!—Oh! si, par mes paroles ou mes prières, je parvenais à toucher ce coeur, je ramènerais au bercail un noble esprit qui s'est égaré, mais qui n'est pas perdu sans retour!
MANFRED.—Tu ne me connais pas, mes jours sont comptés, et mes actes enregistrés! Retire-toi! ta présence ici pourrait te devenir fatale. Sors!
L'ABBÉ.—Ton intention, sans doute, n'est pas de me
menacer?
MANFRED.—Non, certes; je t'avertis seulement qu'il
y a péril pour toi à rester ici, et je voudrais t'en préserver.
L'ABBÉ.—Que veux-tu dire?
MANFRED.—Regarde là. Que vois-tu?
L'ABBÉ.—Rien.
MANFRED.—Regarde attentivement, te dis-je.—Maintenant, dis-moi ce que tu vois.
L'ABBÉ.—Un objet qui devrait me faire trembler. Pourtant, je ne le crains pas.—Je vois sortir de terre un spectre sombre et terrible qui ressemble à une divinité infernale; son visage est caché dans les plis d'un manteau et des nuages sinistres forment son vêtement. Il se tient debout entre nous deux, mais je ne le crains pas.
MANFRED.—Tu n'as aucune raison de le craindre; mais sa vue peut frapper de paralysie ton corps vieux et débile; Je te le répète, retire-toi.
L'ABBÉ.—Et moi je réponds: Jamais. Je veux livrer
combat à ce démon. Que fait-il ici?
MANFRED.—Mais oui, effectivement, que fait-il ici? Je
ne l'ai pas appelé. Il est venu sans mon ordre.
L'ABBÉ.—Hélas! homme perdu! quels rapports peux-tu avoir avec de pareils hôtes? Je tremble pour toi. Pourquoi ses regards se fixent-ils sur toi et les tiens sur lui? Ah! le voilà qui laisse voir son visage; son front porte encore les cicatrices qu'y laissa la foudre; dans ses yeux brille l'immortalité de l'enfer.—Arrière!
MANFRED.—Parle; quelle est ta mission?
L'ESPRIT.—Viens!
L'ABBÉ.—Qui es-tu, être inconnu? Réponds! Parle!
L'ESPRIT.—Le génie de ce mortel.—Viens! il est temps.
MANFRED.—Je suis préparé à tout; mais je ne reconnais pas le pouvoir qui m'appelle. Qui t'envoie ici?
L'ESPRIT.—Tu le sauras plus tard. Viens! viens!
MANFRED.—J'ai commandé à des êtres d'une essence bien supérieure à la tienne; je me suis mesuré avec tes maîtres. Va-t'en.
L'ESPRIT.—Mortel, ton heure est venue. Partons, te dis-je.
MANFRED.—Je savais et je sais que mon heure est venue, mais ce n'est pas à un être tel que toi que je rendrai mon âme. Arrière! Je mourrai seul, ainsi que j'ai vécu.
L'ESPRIT.—En ce cas, je vais appeler mes frères.—Paraissez!
(D'autres esprits s'élèvent).
L'ABBÉ.—Arrière! maudits!—arrière! vous dis-je,—Là où la pitié a autorité, vous n'en avez aucune, et je vous somme au nom de….
L'ESPRIT.—Vieillard! nous savons ce que nous sommes, nous connaissons notre mission et ton ministère; ne prodigue pas en pure perte tes saintes paroles, ce serait en vain: cet homme est condamné. Une fois encore je le somme de venir.—Partons! partons!
MANFRED.—Je vous défie tous.—Quoique je sente mon âme prête à me quitter, je vous défie tous; je ne partirai pas d'ici tant qu'il me restera un souffle pour vous exprimer mon mépris,—une ombre de force pour lutter contre vous, tout esprit que vous êtes; vous ne m'arracherez d'ici que morceaux par morceaux.
L'ESPRIT.—Mortel obstiné à vivre! Voilà donc le magicien qui osait s'élancer dans le monde invisible et se faisait presque notre égal? Se peut-il que tu sois si épris de la vie,—cette vie qui t'a rendu si misérable!
MANFRED.—Démon imposteur, tu mens! ma vie est arrivée à sa dernière heure;—cela, je le sais, et je ne voudrais pas racheter de cette heure un seul moment; je ne combats point contre la mort, mais contre toi et les anges qui t'entourent; j'ai dû mon pouvoir passé, non à un pacte avec ta bande, mais à mes connaissances supérieures,—à mes austérités,—à mon audace,—à mes longues veilles,—à ma force intellectuelle et à la science de nos pères,—alors que la terre voyait les hommes et les anges marcher de compagnie, et que nous ne vous cédions en rien! Je m'appuie sur ma force,—je vous défie,—vous dénie—et vous méprise!
L'ESPRIT.—Mais tes crimes nombreux t'ont rendu….
MANFRED.—Que font mes crimes à des êtres tels que toi? Doivent-ils être punis par d'autres crimes et par de plus grands coupables?—Retourne dans ton enfer! tu n'as aucun pouvoir sur moi, cela je le sens; tu ne me posséderas jamais, cela je le sais: ce que j'ai fait est fait; je porte en moi un supplice auquel le tien ne peut rien ajouter. L'urne immortelle récompense ou punit elle-même ses pensées vertueuses ou coupables; elle est tout à la fois l'origine et la fin du mal qui est en elle; indépendante des temps et des lieux, son sens intime, une fois affranchi de ses liens mortels, n'emprunte aucune couleur aux choses fugitives du monde extérieur; mois elle est absorbée dans la souffrance ou le bonheur que lui donne la conscience de ses mérites. Tu ne m'as pas tenté et tu ne pouvais me tenter; je ne fus point ta dupe, je ne serais point ta proie;—je fus et je serai encore mon propre bourreau. Retirez-vous démons impuissants! La main de la mort est étendue sur moi,—mais non la vôtre! (Les démons disparaissent).
L'ABBÉ.—Hélas! comme tu es pâle!… tes lèvres sont décolorées, ta poitrine se soulève… et, dans ton gosier, ta vois ne forme plus que des sons rauques et étouffés…. Adresse au ciel tes prières… prie… ne fût-ce que par la pensée; mais ne meurs point ainsi.
MANFRED.—Tout est fini, mes yeux ne te voient plus qu'à travers un nuage; tous les objets semblent nager Autour de moi, et la terre osciller sous mes pas: adieu! donne-moi ta main.
L'ABBÉ.—Froide! froide!… et le coeur aussi…. Une
seule prière!… Hélas! comment te trouves-tu?
MANFRED.—Vieillard! il n'est pas si difficile de mourir.
(Manfred expire).
L'ABBÉ.—Il est parti!… son âme a pris congé de la terre, pour aller où? je tremble d'y penser; mais il est parti.
Je ne pense pas que le fantastique ait jamais été et puisse jamais être traité avec cette supériorité. Jamais, avec des moyens aussi simples, on n'a produit un effet plus dramatique. Cette lente apparition de l'Esprit, que le vieux prêtre n'aperçoit pas d'abord, et qu'il contemple avec douleur mais sans effroi, à mesure qu'elle se dessine entre Manfred et lui, est d'une gravité lugubre. Je crois qu'il n'y avait rien de si difficile au monde que d'évoquer le démon sérieusement. Goethe, après avoir rendu Méphistophélès étincelant d'esprit et d'ironie, avait été obligé, pour le rendre terrible à l'imagination, de faire jouer tous les ressorts de son invention féconde en tableaux hideux, en cauchemars épouvantables. Après lui, rien dans ce genre n'était plus possible, et marcher sur ses traces n'eût produit qu'une parodie. Byron n'a pas couru ce danger; son génie sombre et majestueux méprisait les petits moyens que le génie à mille facettes de Goethe savait rendre si puissants; Byron n'a vu dans le diable que la personnification du désespoir qu'il portait en lui-même, et pourtant, dans l'apparition de cette divinité infernale, il a été aussi grand artiste que Goethe. Il a même fait preuve d'un goût plus pur, en ne donnant à aucune de ses figures fantastiques les formes effrayantes qui sont du domaine de la peinture. Il ne les a rendues telles que par l'idée qu'elles représentent, et cependant ce ne sont pas de froides allégories, du moins on ne les accueille pas comme telles. Elles glacent l'imagination tout aussi bien que ces sorciers qui sèment et consacrent autour des gibets, lorsque Faust, à cheval, traverse avec Méphistophélès la nuit mystérieuse. Elles font d'autant plus d'impression qu'on est moins en garde contre elles. C'est un coup de maître que d'avoir ainsi obtenu cet effet et d'avoir su rendre insaisissable la nuance qui sépare l'allégorie philosophique de la fantaisie poétique. Le rôle de l'abbé de Saint-Maurice est un chef-d'oeuvre et l'emporte de beaucoup sur celui du prêtre Pierre, que nous verrons tout à l'heure dans le drame de Mickiewicz. Dans le premier jet de la composition de Manfred, Byron voulait rendre ce personnage odieux ou ridicule. Il sentit bientôt qu'il avait un meilleur parti à en tirer, que Manfred était un ouvrage de trop haute philosophie pour descendre à lutter contre telle ou telle forme de religion. Il se borna à personnifier, dans l'abbé de Saint-Maurice, la bonté, l'humble zèle, la foi, la charité. Pas une seule déclamation de sa part; aussi, pas la moindre amertume de celle de Manfred. Et cette bonté du vieillard n'est pas stérile pour Manfred; elle l'aide à triompher des angoisses et des terreurs de la mort, elle le ranime et lui fait retrouver le sublime orgueil de sa puissance. Que fait-il ici? dit le vieillard.—Mais oui, effectivement, s'écrie Manfred, que fait-il ici? Je ne l'ai pas appelé.
Est-il rien de plus magnifique dans le sentiment et dans l'expression que cette invincible puissance de Manfred à l'heure de sa mort, méprisant le désespoir qui lui dispute son dernier souffle, et triomphant de tous les remords, de tous les doutes, de toutes les souffrances de la vie, à l'aide de cette grande notion de la sagesse et de la justice éternelles: L'âme immortelle récompense ou punit elle-même ses pensées vertueuses ou coupables? Il y a là tout un dogme, et un dogme de vérité. Quel incroyable aveuglement, sur la foi des prudes et des bas-bleus puritains de l'Angleterre, a donc accrédité ce préjugé que Byron était le poëte de l'impiété? Mais nous, qui, je l'espère, sommes suffisamment dégagés de l'affreuse croyance à la damnation éternelle, la plus coupable notion qu'on puisse avoir de la Divinité; nous, qui n'admettons pas qu'à l'heure suprême un démon, ministre tout-puissant d'une étroite et basse vengeance, et un ange, faible appui d'une créature plus faible encore, viennent se disputer l'âme des mortels, comment avons-nous pu répéter ces niaises accusations, qu'il faudrait renvoyer à leurs auteurs? N'est-ce pas le plus vraiment inspiré des poëtes, n'est-ce pas, parmi eux, le plus noble disciple de l'idéal, celui qui, au sein d'une époque gouvernée par les cagots et les royales prostituées qui leur servaient d'agents, a osé jeter ce grand cri de révolte contre le fanatisme, en lui disant: Non, l'esprit du mal ne contrebalance pas dans l'univers la puissance céleste! Non, Satan n'a pas prise sur nous, Ahriman est subjugué. Le mauvais principe doit tomber sous les pieds de l'archange, et cet archange, c'est l'homme, éclairé enfin du rayon divin que Dieu a mis en lui; car son oeuvre à lui homme inspiré, à lui archange, à lui savant, philosophe ou poëte, est de dégager ce rayon des ténèbres dont vous imposteurs, vous impies, vous calomniateurs de la perfection divine, l'avez enveloppé.
Il ne faut pas oublier qu'à cette époque où Byron était traduit devant l'inquisition protestante et catholique, à cette époque où Béranger, avec cette religion sage et naïve qui lui inspirait le Dieu des bonnes gens et tant d'odes touchantes et admirables, était cité à la barre des tribunaux civils comme écrivain impie et immoral; il ne faut pas oublier, dis-je, que la jeunesse se pressait en foule à des cours de philosophie et de science d'où elle ne rapportait que la croyance au matérialisme, la certitude glaciale que l'âme de l'homme n'existait pas, parce qu'elle n'était saisissante ni à l'analyse métaphysique, ni à la dissection chirurgicale; et Byron osait dire à cette génération d'hypocrites ou d'athées:—Non! l'âme ne meurt pas; un instinct divin, supérieur à vos analyses métaphysiques et anatomiques, me l'a révélé. Je sens en moi une puissance qui ne peut tomber sous l'empire de la mort. L'ennui et la douleur ont ravagé ma vie, au point que le repos est le besoin le plus impérieux qui me soit resté de tous mes besoins gigantesques. J'aspire au néant, tant je suis las de souffrir; mais le néant se refuse à m'ouvrir son sein. Ma propre puissance, éternelle, invincible, se révolte contre les découragements de ma pensée; elle me poursuit, elle est mon infatigable bourreau, elle ne me souffre pas abattu et couché sur cette terre dont j'invoque en vain le silence et les ténèbres. Elle me pousse dans des espaces inconnus, elle m'enchaîne à la poursuite de mystères impénétrables, elle proteste contre moi-même de mon immortalité, elle défie les terreurs de la superstition; mais elle s'approche tristement de l'heure où, dégagée de ses liens, elle entrera dans une sphère d'intelligence supérieure, où elle comprendra les mérites ou les torts de son existence précédente, où elle punira ou récompensera elle-même, par la connaissance d'elle-même et de la vérité divine, ses pensées coupables ou vertueuses!
O misérable vulgaire! troupeau imbécile et paresseux qui te traînes à la suite de tous les sophismes et accueilles toutes les impostures, combien te faut-il de temps pour reconnaître ceux qui te guident et pour démasquer ceux qui t'égarent? L'heure n'est-elle pas venue, enfin, où tu vas cesser de vénérer les hommes qui te méprisent, et d'outrager ceux qui travaillent à ton émancipation? Entraîné malgré toi par une loi divine, tu recueilles à ton insu les bienfaits que de grands coeurs et de grandes intelligences ont semés sur ton chemin; mais tu ignores la reconnaissance et le respect que tu leur dois. Condamné à être ta propre dupe, tu te nourris de ces bienfaits du génie, mais en continuant de blasphémer contre lui et de répéter, à l'instigation de tes ennemis, les amères accusations qui portent sur la vie privée de tes libérateurs. Que savent aujourd'hui de Jean-Jacques les enfants du peuple? qu'il mettait ses enfants à l'hôpital. Ceci est une grande faute sans doute; mais la grande révolution française, qui a commencé leur émancipation, savent-ils, les enfants du peuple, que c'est à Jean-Jacques qu'ils la doivent? De même pour Byron; la plèbe des lettrés sait fort bien que le poëte avait dissipé les biens de sa femme, qu'il était puérilement humilié de sa claudication, qu'il s'irritait immodérément des critiques absurdes, et c'est beaucoup quand elle n'accueille pas ces accusations de meurtre que les ennemis de Byron se plaisaient à répandre, et que le grand Goethe lui-même répétait avec une certaine complaisance. En toutes occasions, les contemporains s'emparent avidement de la dépouille des victimes qu'ils viennent de frapper; ils examinent pièce à pièce ces trophées dont ils étaient jaloux et dont il leur est facile de nier l'éclat quand ils les ont traînés dans la poussière. Semblable à ces anatomistes qui disent en essuyant leur scalpel:—Nous avons cherché sur ce cadavre le siège de l'âme et nous ne l'avons pas trouvé; donc cet homme n'était que matière,—le vulgaire dit en se partageant des lambeaux de vêtement: Ce grand homme n'était pas d'une autre taille que nous; il connaissait, comme nous, la vanité, la colère; il avait toutes nos petites passions. «Il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre.» Le vulgaire a raison, les laquais ne peuvent apprécier dans le grand homme que ce que le grand homme a de misérable; mais les nobles passions, les inspirations sublimes, les mystérieuses douleurs de l'intelligence divine comprimée dans l'étroite et dure prison de la vie humaine, ce sont là des énigmes pour les esprits grossiers. Rien, d'ailleurs, ne s'oppose à la publicité de ces misères du foyer domestique; tout y aide au contraire, et, dans le même jour, mille voix diffamatoires s'élèvent pour les promulguer, cent mille oreilles, avides de scandales, s'ouvrent pour les accueillir. Mais une pensée neuve, hardie, généreuse, bien qu'émise par la voix irréfrénable de la presse, combien lui faut-il d'années pour se populariser? Les préjugés, les haines, le fanatisme, toutes les mauvaises passions qui veulent enchaîner l'essor de la vérité, sont là, toujours éveillées, toujours ingénieuses à dénaturer le sens des mots, toujours impudentes dans les interprétations de mauvaise foi, et le vulgaire, aisément séduit par cet appel à sa conscience, se range naïvement du côté de l'injure et de la calomnie.
Et cependant le vulgaire est généralement bon. Il a des instincts de justice; il est crédule parce qu'il est foncièrement loyal. Il se tourne avec indignation contre ceux qui l'ont trompé, quand ils viennent à lever le masque. Il porte aux nues ce qu'il foulait aux pieds la veille. On en conclut que le peuple est extravagant, qu'il a des caprices inouïs, insensés, qu'il est sujet a des réactions inexplicables, et qu'en conséquence il faut le craindre et l'enchaîner. Dernière hypocrisie, plus odieuse que toutes les autres! On sait fort bien que la brute elle-même n'a point de fureurs qui ne soient motivées par ses besoins. A plus forte raison l'homme en masse n'a pas de colères qui ne soient justifiées par d'odieuses provocations. Quand le peuple brise ses dieux, c'est que les oracles ont menti, et que l'homme simple ne veut pas être récompensé de sa confiance par la trahison. O médiocrité! ô ignorance! peuple dans toutes les conditions, infériorité dans toutes les sphères de l'intelligence! sors donc de tes langes, brise tes liens, essaye tes forces! Le génie n'est pas une caste dont aucun de tes membres doive être exclu. Il n'y a pas de loi divine ni sociale qui t'enchaîne à la rudesse de tes pères. Le génie n'est pas non plus un privilège que Dieu confère arbitrairement à certains fronts, et qui les autorise à s'élever dédaigneusement au-dessus de la foule. Le génie n'est digne d'hommages et de vénération qu'en ce sens qu'il aide au progrès de tous les hommes, et, comme un flambeau aux mains de la Providence, se lève pour éclairer les chemins de l'avenir. Mais cette lumière, qui marche en avant des générations, tout homme la porte virtuellement dons son sein. Déjà le moindre d'entre nous en sait plus long sur les fins de l'humanité, sur la vérité en religion, en philosophie, en politique, que les grands sages de l'antiquité. Le bon et grand Socrate, interrogeant aujourd'hui le premier venu parmi les enfants du peuple, serait émerveillé de ses réponses. Un jour viendra donc où les jugements grossiers qui nous choquent aujourd'hui seront victorieusement réfutés comme de vieilles erreurs par les enfants de nos moindres prolétaires. Prenons donc patience. La postérité redressera bien des erreurs et réparera bien des injustices. A toi, Byron, prophète désolé, poëte plus déchiré que Job et plus inspiré que Jérémie, les peuples de toutes les nations ouvriront le panthéon des libérateurs de la pensée et des amants de l'idéal!