DIXIÈME PARTIE
25 juillet 1795, entre Quiberon et Auray.--Un chemin de sable enfoncé dans les ravines et bordé de place en place par de maigres buissons.--Un convoi de prisonniers monte lentement un roidillon. Des soldats républicains l'escortent à pied et à cheval.--On est arrivé en haut de la cote. On laisse souffler les chevaux.
SCÈNE PREMIÈRE.--RABOISSON, MOTUS, LA TESSONNIÈRE, puis CADIO.
RABOISSON, (sur une charrette.) Soldats, nous sommes cruellement entassés ici. Pourquoi nous faire souffrir inutilement?
MOTUS. Ça n'est pas notre faute, citoyen prisonnier; on n'a pas les moyens de transport qu'il faudrait.
RABOISSON. Laissez marcher ceux de nous qui ne sont pas blessés.
MOTUS. Parle à l'officier, citoyen prisonnier: le voilà.
RABOISSON, (à Cadio, qui s'est approché.) D'abord, monsieur l'officier, nous ne sommes pas prisonniers à la rigueur, puisque nous nous sommes rendus par capitulation.
CADIO. Je crois que vous vous trompez, mais ce n'est pas à moi de prononcer en pareille matière.
RABOISSON. C'est juste. Alors, nous avons recours à votre humanité; laissez-nous marcher.
CADIO. Oui, à la prochaine côte.
RABOISSON. Merci, capitaine!
CADIO, (aux conducteurs.) En avant, allons! (Les charrettes prennent une allure un peu plus décidée, les soldats reforment leurs rangs. Motus reste en arrière pour visiter le pied engravé de son cheval. Cadio revient sur ses pas pour l'appeler.) Voyons, dépêche-toi! Il ne faut pas rester seul en arrière la nuit.
MOTUS. Ne crains rien, mon capitaine; j'ai un oeil derrière la tête... et, avec ta permission, je vois très-bien quelque chose de noir couché dans ce buisson.
CADIO, (allant au buisson, le pistolet en main.) Un homme?--Que faites-vous là? Vous ne répondez pas? Je fais feu sur vous.
LA TESSONNIÈRE, (tapi sous le buisson.) Tiens! c'est toi? Si j'avais su!... Cadio, mon garçon, fais-moi sauver. J'étais sur cette dernière charrette qui s'en va; pendant que Raboisson te parlait pour distraire ton attention, je me suis laissé glisser au risque de me faire grand mal! Grâce à Dieu, je n'ai rien: aide-moi à sortir de là; c'est ça, donne-moi la main. Merci! Indique-moi le chemin, à présent; je voudrais retourner à mon domicile.
MOTUS, (riant.) Eh bien, en v'la un qui ne se gêne pas, par exemple!
LA TESSONNIÈRE. Mon cher, je ne vous parle pas, à vous; faites-moi l'amitié de vous taire quand je m'adresse à votre supérieur!
MOTUS. Citoyen vieillard, tu as raison; je ne dis plus rien.
CADIO. Que faisiez-vous à Quiberon?
LA TESSONNIÈRE. Oh! bien sûr, je ne m'y battais pas. Ce n'est pas de mon âge; d'ailleurs, je n'aime pas les Anglais; mais je n'avais pas d'autre moyen pour émigrer que de m'adresser à eux.
CADIO. Avant d'aller à Quiberon, vous étiez chez Saint-Gueltas?
LA TESSONNIÈRE. Depuis longtemps je l'avais quitté. C'est un homme mal élevé et difficile à vivre. J'étais tranquille à Ancenis; mais je m'ennuyais, et j'avais besoin d'aller dans le Midi pour ma santé. Une fois en Angleterre, j'aurais gagné l'Espagne. Les émigrés m'ont très-mal reçu au fort Penthièvre. Ces gens-là n'ont ni coeur ni raison. J'essayais de me retirer tranquillement quand vous m'avez fait prisonnier par mégarde. Tiens, prête-moi ton cheval et dis-moi la route d'Ancenis.
CADIO, (à Motus en levant les épaules.) Partons! (Ils s'éloignent an galop.)
MOTUS, (quand ils ont rejoint la queue du convoi et se remettent au pas.) Pardonne-moi, mon capitaine, et permets-moi, sans t'offenser, de rire comme un bossu à cause de ce particulier...
CADIO. Tais-toi, mon ami. Il ne faut pas nous vanter de ce moment d'indulgence. Ce vieillard est idiot à force d'égoïsme. Il ne m'intéresse pas; mais il ne peut faire aucun mal, et j'aime mieux fermer les yeux sur son évasion que d'avoir à le faire fusiller.
MOTUS. Sans te questionner, mon capitaine, crois-tu que les autres...?
CADIO. Je n'en sais rien. Es-tu sûr que Saint-Gueltas soit sur la première charrette?
MOTUS. On me l'a dit, mon capitaine. Pas plus que toi je n'étais présent à l'emballage.
CADIO. Avançons! Je n'ai pas envie que celui-là s'échappe.
MOTUS. Mon capitaine, permets une réflexion. Il a racheté sa lâcheté de Carnac. Il s'est battu comme un lion sur la presqu'île; acculé à la mer, il pouvait se sauver en s'y jetant. Il n'a pas voulu. Moi, j'aurais souhaité être à portée de le sabrer; mais, à présent qu'il est là sur la brouette, je ne lui en veux plus. Et toi, mon capitaine? (Cadio, sans lui répondre, reprend le galop et gagna la tête du convoi.)
SCÈNE II.--SAINT-GUELTAS, RABOISSON, puis CADIO. (À deux lieues de là, dans un bois.--Les officiers commandent la halte. Les prisonniers descendent et se groupent au centre du détachement, qui a rompu les rangs.)
SAINT-GUELTAS, (à Raboisson, bas.) Notre convoi est de mille, et personne n'est blessé gravement. Nos gardiens ne sont pas plus de deux cents ici. Nous allons rester deux heures dans ce bois... et la nuit est sombre! Est-ce qu'il ne te semble pas que c'est une invitation à fuir?
RABOISSON. Pourquoi fuirions-nous? Nous sommes prisonniers sur parole; c'est la preuve de la capitulation.
SAINT-GUELTAS. L'absence de surveillance est la preuve du contraire. On sait que nous allons à la mort. M. Hoche, qui veut ménager tout le monde a dû ordonner qu'on nous laissât accrochés aux buissons de la route.
RABOISSON. M. Hoche a l'âme trop haute pour employer de pareils subterfuges. Il a juré à Sombreuil...
SAINT-GUELTAS. Il n'a rien juré. J'y étais!
RABOISSON. J'y étais aussi, ce me semble! Sombreuil nous a dit...
SAINT-GUELTAS. Sombreuil a perdu la tête! C'est un héros, mais c'est un fou! Après avoir parlé à Hoche, il a voulu se jeter à la mer. Son cheval a résisté. S'il eût traité avec le général, il n'eût pas cherché à fuir ou à se tuer.
RABOISSON. Mais j'ai entendu les soldats crier: «Rendez-vous! on vous fait grâce!»
SAINT-GUELTAS. D'autres nous disaient: «Sauvez-vous!» ce qui signifiait: «Vous serez tués, si vous restez.» D'ailleurs, les soldats peuvent-ils traiter avec les vaincus? Il y a eu là-bas, sur cette pointe de rocher, un drame inénarrable, une confusion indescriptible. Les mêmes soldats qui nous criaient de fuir tiraient sur ceux de nous qui étaient déjà à la mer. J'étais calme, je voyais tout. Croyant mourir là, je ménageais mes coups, tous portaient. Je sentais que j'étais le seul maître de moi, le seul qui, n'ayant pas eu d'illusions sur cette dernière lutte, pouvait la contempler sans rage et sans terreur. Sais-tu à combien d'hommes nous avons cédé, nous qui étions encore trois mille cinq cents? A sept cents fantassins que nous pouvions écraser. Nous avions tous le vertige, ils l'avaient aussi. Tiens! j'ai senti là pour la première fois, en voyant des Français s'égorger sous la mitraille de l'escadre anglaise, que la guerre civile dépasse son but quand elle appelle l'étranger. J'ai rougi du rôle qu'on nous faisait jouer. J'ai eu horreur de la rage avec laquelle nos compagnons se tuaient les uns les autres pour rejoindre les barques et y trouver place. Je pouvais fuir aussi, je n'ai pas voulu, non pas tant par scrupule que par amour-propre. À présent, je regrette d'avoir cédé à cette mauvaise honte. Ces patriotes un instant désarmés vont nous livrer à un tribunal militaire qui ne peut nous faire grâce, et, moi, je n'ai pas ratifié la parole que vous avez formellement donnée de ne pas chercher à vous échapper.
RABOISSON. Essaye donc, si le coeur t'en dit; moi, j'ai juré de bonne foi: je reste. Songe seulement que ta fuite nous expose tous au reproche d'avoir manqué à notre serment, et qu'elle autorise contre nous toutes les rigueurs de la vengeance.
SAINT-GUELTAS. En ce cas, je reste aussi. Pourtant... ce pays est royaliste... Les bleus sont imprudents de nous transporter ainsi la nuit. Si les paysans qui n'ont pas encore donné le voulaient,... te refuserais-tu à être délivré?
RABOISSON. Non! s'ils s'exposaient pour notre délivrance, nous ne pourrions nous refuser à les seconder.
SAINT-GUELTAS. Eh bien, attendons... Je ne puis croire que, sur cette terre de Bretagne, il ne se trouve pas autour de nous quelques centaines d'hommes qui veillent sur nous. Ce matin, à Carnac, on nous apportait des fruits et des fleurs. Les femmes pleuraient en nous montrant à leurs enfants comme des demi-dieux... Écoute!... il me semble que j'entends le cri de la chouette... Sont-ce des ombres que je vois là-bas ramper sous les arbres?
CADIO, (qui l'écoute.) Vous ne voyez rien, monsieur. Moi aussi, j'ai l'oeil ouvert, et le cri qui résonne dans le bois, c'est réellement l'oiseau de la nuit qui chante. Nous ne sommes pas imprudents de vous escorter en si petit nombre. Nous savons que les paysans ne se lèvent pas d'eux-mêmes pour la guerre civile, et qu'en perdant leurs chefs, ils recouvrent l'amour du repos et de la sécurité. Notre indulgence pour votre malheur n'est pas une défaillance de notre patriotisme. N'essayez pas de fuir. Personne parmi nous ne fait semblant d'oublier son devoir.
SAINT-GUELTAS. Monsieur Cadio, je suis charmé de vous voir pour vous dire...
CADIO. Que les chouans vous ont empêché de vous battre avec moi? Je le sais, et je vous plains d'avoir eu pour amis les ennemis de votre honneur.
SAINT-GUELTAS. Si vous étiez aussi héroïque que vous vous piquez de l'être, vous feriez en sorte que je pusse vider ici avec vous cette affaire d'honneur.
CADIO. Croyez qu'il en coûte à ma haine de ne plus pouvoir châtier moi-même l'outrage que vous m'avez infligé. Je fais des voeux pour qu'on vous rende la liberté; mais mon devoir m'est plus cher que ma vengeance. Vous appartenez à la République; je ne puis rien ici ni pour vous ni pour moi.