ONZIÈME PARTIE

À Auray, 10 août 1795.--Quatre heures du matin.--Devant la maison d'arrêt.

SCÈNE PREMIÈRE.--CADIO, MOTUS.

MOTUS. Mon capitaine, c'est jour de marché. On va encore leur apporter un tas de douceurs; faut-il permettre?...

CADIO. Il faut respecter les témoignages d'amitié; les sentiments sont libres. Quant aux prisonniers, notre consigne n'est pas de les priver et de les faire souffrir.

MOTUS. J'adhère à ton opinion, mon capitaine. C'est bien assez d'avoir à supprimer tous les jours leur existence... De neuf cent cinquante-deux, ils ne sont plus que trois cents à condamner.

CADIO. Pas de réflexion là-dessus!

MOTUS. Mon capitaine, si je t'offense,... tu sais bien que pour toi... Enfin suffit! Si tu me disais que j'ai outre-passé les lignes du respect que je te dois je me passerais mon sabre à travers le corps; mais quelquefois tu me permets, quand on n'est pas sous les armes, de te parler comme à un simple citoyen, et pour lors...

CADIO. Oui, en dehors du service, tu es mon égal et mon ami. Eh bien, que veux-tu dire?

MOTUS. Que la corvée d'escorter cette denrée de cimetière est contrariante aux coeurs sensibles, et qu'il y en a encore au moins pour une quinzaine de jours! On fera ce qui est commandé, mais je peux bien verser dans ton sein le déplaisir que j'en éprouve. Si j'étais blessé, tu me soignerais de tes propres mains, comme tu l'as fait plus d'une fois. Dès lors que mon âme saigne, tu peux m'assister d'un pansement moral dont le besoin se fait sentir.

CADIO. Oui; écoute... Je fais partie, sous peine d'être fusillé dans les vingt-quatre heures, du conseil de guerre qui prononce sur le sort des prisonniers, et pour tous les chefs je prononce la mort. Crois-tu que j'agisse ainsi pour plaire au général Lemoine, et que la crainte d'être fusillé m'eût empêché de refuser le métier de juge, s'il eût révolté ma conscience?

MOTUS. Non, certes, mon capitaine. J'entends la chose; tu penses que la mort est juste.

CADIO. Oui, tant que la moitié du genre humain sera résolue à égorger l'autre pour la réduire en esclavage, il faut frapper ceux qui servent la cause du mal. Ils nous ont prouvé qu'ils n'avaient pas de parole, et que le pardon était un crime envers la patrie.

MOTUS. Je ne dis plus rien, mon capitaine: la conscience d'un simple troupier doit porter les armes à celle de son supérieur... Mais voici, une vieille citoyenne qui veut te parler, et dont le physique ne m'est pas inconnu, sans que je puisse dire... J'en ai tant vu!

CADIO. Je la connais, moi; laisse-nous.

SCÈNE II--CADIO, LA MÈRE CORNY.

LA MÈRE CORNY. Bonnes gens, c'est-il bien vous?... c'est-il bien toi, Cadio? Je te savais ici, je te cherchais... Mais te voilà si changé...

CADIO. C'est moi. Comment va-t-on chez vous, mère Corny?

LA MÈRE CORNY. Hélas! mon fils, pas trop bien. Ceux qui restent sont guéris; mais mon pauvre cher homme, ma bru, deux de nos petits-enfants et quasi tous nos voisins sont morts, l'an passé, de la malefièvre!

CADIO. Tant pis, mère Corny, j'en ai du regret... Mais comment donc venez-vous de si loin?...

LA MÈRE CORNY. Je suis venue pour voir les dames,... tu sais bien, la Françoise et la Marie-Jeanne! Elles m'avaient fait savoir que je pourrais les trouver à Vannes. J'en viens, mais elles sont ici, que l'on m'a dit...

CADIO. Elles y étaient, elles n'y sont plus.

LA MÈRE CORNY. C'est-il bien sûr? Je m'imaginais qu'elles pourraient bien être dans cette prison-là avec les autres malheureux...

CADIO. Elles n'y ont jamais été. Il n'y a pas là une seule femme. Tes brigandes sont libres. Tu les retrouveras à Vannes.

LA MÈRE CORNY. Ah! bon Jésus! faut donc que j'y retourne? Me v'là au bout de mes jambes et de mon argent!

CADIO. Est-ce que je peux vous épargner le voyage? J'écrirais ce que vous voulez leur dire, et j'enverrais un exprès.

LA MÈRE CORNY. Dame! ça n'est pas de refus... à moins que... C'est un gros secret, Cadio!

CADIO. Si c'est quelque chose contre la République, ne me le dites pas, je serais forcé...

LA MÈRE CORNY. Non, non! ça n'est rien comme ça. Dis-moi, Cadio, je me fie à ta vérité, à toi. Tu as toujours été si honnête et si juste! Réponds-moi en franchise: étais-tu content ou fâché d'avoir consenti une manière de mariage avec...?

CADIO. Ce mariage-là, mère Corny, a fait le malheur de ma vie!

LA MÈRE CORNY. Bien, bien!--Alors... voilà ce que c'est. Quand le citoyen Rebec a quitté notre paroisse par la peur qu'il a eue des menaces du délégué, encore que les bleus nous aient laissés tranquilles, mon pauvre homme a été nommé municipal, et bien étonné qu'il a été quand il a retrouvé au registre de l'état-civil les deux feuilles que Rebec avait promis de déchirer.

CADIO. Je sais par lui qu'elles y sont encore.

LA MÈRE CORNY. Et ça te contrarie?

CADIO. Je voudrais qu'elles n'y eussent jamais été!

LA MÈRE CORNY. Elles n'y sont plus, les v'là.

CADIO, (ému, regardant les papiers.) Ah! vraiment? vous me les rendez?

LA MÈRE CORNY. Pour que tu les rendes à mes pauvres brigandes, qui les brûleront d'accord avec toi.

CADIO. Elles sont averties?

LA MÈRE CORNY. Nenni! elles ne savent rien, sinon que je voulais les voir.

CADIO. C'est donc votre mari qui a soustrait...?

LA MÈRE CORNY. Non! il n'eût point osé! après sa mort, on a nommé un ancien royaliste à sa place; j'ai dit au nouveau maire en causant: «Faudrait enlever ça, c'était promis!» Il n'a pas eu peur, lui! Il croyait que la République allait nommer un roi. On le croyait tous, bonnes gens, après la paix de Nantes! Mais v'là que ça ne va plus si bien, puisque vous fusillez tous les royalistes! Tant qu'à ces feuilles, je te les donne. Tu les remettras fidèlement, pas vrai?

CADIO. Je m'y engage, vous pouvez retournez chez vous. Pour mon compte, je vous remercie. En quoi puis-je vous obliger?

LA MÈRE CORNY. Tu peux m'obliger grandement. J'ai un de mes gars, le plus jeune, qui est soldat dans ton régiment, et qui est enragé, voyez un peu! de se battre avec vous autres. Prends-le auprès de toi quand on ira au feu, empêche-le d'y aller!

CADIO. Voilà ce que je ne peux pas vous promettre; mais je peux lui faire avoir de l'avancement, s'il le mérite, et, en tout cas, lui témoigner de l'intérêt. Dites-moi le nom de son bataillon.

LA MÈRE CORNY, lui donnant un autre papier. Tiens, c'est là, en écrit. En te remerciant, Cadio; mais je vois venir Rebec. Je n'ai pas de fiance en lui, et je me sauve: ne lui dis pas...

CADIO. Soyez tranquille, je le connais!

SCÈNE III.--CADIO, REBEC.

CADIO. Pourquoi es-tu ici? Tu m'avais promis de ne pas quitter Carnac tant qu'il y aurait des malades et des blessés dans ton auberge?

REBEC. Un mot en secret, capitaine!

CADIO. Je t'écoute.

REBEC. Nos braves blessés vont bien, on les soigne au mieux, et bientôt ils pourront rejoindre. Il s'agit d'une affaire... assez importante;... mais je voudrais connaître ta façon de penser.

CADIO. Pas de préambule, je n'ai pas le temps de faire la conversation; dis tout de suite.

REBEC. Permets, permets! Tu es toujours chargé, pour ta part, de la garde des prisonniers et de la noble fonction de faire expédier ces infâmes?

CADIO. Tu le sais fort bien, mais abstiens-toi des qualifications; nul n'a le droit d'insulter les condamnés.

REBEC. Bien, capitaine, bien! vous parlez noblement... Cependant... tu tiens à ce que tous y passent?

CADIO. Je tiens à faire mon devoir.

REBEC. Il est rude, conviens-en.

CADIO. Cela ne te regarde pas.

REBEC. Si fait. Tout citoyen éprouvé comme je le suis a le droit de penser.

CADIO. Ne fais pas sonner si haut ta fidélité, toi qui avais des armes et des munitions anglaises cachées dans ta maison!

REBEC. J'avais prévu qu'elles vous serviraient, et tu serais ingrat de m'en faire un crime.

CADIO, souriant un peu. Le fait est qu'elles nous ont bien servi!

REBEC. Et puis j'ai racheté ma faute, si c'en est une, en soignant vos blessés.

CADIO. Alors, que veux-tu? Finissons-en!

REBEC. Je disais... je disais que tous ces prisonniers ne sont pas également coupables. Ceux qui étaient à Londres n'avaient pas ratifié le traité de la Jaunaie.

CADIO. Ils sont solidaires des mensonges et des trahisons de leur parti.

REBEC, insinuant. Permets, permets! La preuve qu'ils ne s'entendaient pas dans ce temps-là, c'est qu'ils n'ont pas pu s'entendre à Quiberon. Je ne dis pas que la Convention puisse les absoudre; mais le général Hoche... il est certain que, s'il le pouvait, il leur ferait grâce. Il est parti bien vite, pour ne pas voir cette longue et sanglante exécution. Il s'en lave les mains, et les vôtres sont condamnées à verser froidement le sang des vaincus! C'est commode, conviens-en, de se tirer comme ça des choses désagréables! On s'en va couronné des lauriers de la victoire, adoré des populations,... et le rude militaire, l'homme austère et résigné, comme voilà le général Lemoine... et toi-même, vous restez chargés de la besogne du bourreau et de l'exécration des royalistes passés, présents et à venir. L'exécution tire à sa fin, il est temps. Vos soldats se lassent et s'attristent. Je les vois, je les observe; ils ne rient ni ne chantent, et les cabarets, où, au commencement, on venait, dit-on, pour s'étourdir et s'exalter, sont muets et déserts aujourd'hui. Toi-même, capitaine Cadio, tu es pâle, tu es malade, tu en meurs!

CADIO, troublé. N'importe, j'irai jusqu'au bout!

REBEC. Il paraît qu'ils meurent bien, ces malheureux?

CADIO. Ils n'ont que cela à faire pour se racheter de la honte.

REBEC. Alors, toi, tu es incorruptible?

CADIO, (se redressant.) Que signifie ce mot-là?

REBEC, (embarrassé.) J'ai voulu dire inflexible!

CADIO. Le mot t'a échappé, il m'éclaire! Tu me crois capable...

REBEC. Mon Dieu, mon Dieu! tu es homme comme un autre! Tu m'as écouté quand je t'ai révélé la validité de ton mariage; tu as profité de mon conseil pour faire valoir tes droits. Je t'ai rendu là un service que tu ne dois pas oublier, Cadio!

CADIO. Tu as cru... Oui, je me souviens, à présent; tu as dû croire et tu as cru que je spéculerais sur la situation comme toi, imbécile!...

REBEC, (inquiet.) Tu te fâches... Tu es mal disposé, je te quitte.

CADIO, (le retenant.) Non pas, tu es chargé de négocier la rançon de quelque prisonnier, et tu as cru que je m'y prêterais. Tu vas te confesser, ou bien...

REBEC, (effrayé.) Non, non! ne me traite pas en suspect... Diable! je n'ai pas envie de m'exposer pour cette dame...

CADIO. Quelle dame? Réponds tout de suite!

REBEC. Je dirai tout, j'irai au-devant de tes soupçons. Je venais pour te révéler un complot tendant à délivrer deux prisonniers condamnés à mort dans la séance d'hier, Saint-Gueltas et Raboisson. J'avoue que le dernier m'intéresse, mais...

CADIO. Quelle est la femme qui s'intéresse à Saint-Gueltas? Nomme-la, je le veux!

REBEC. C'est celle que les insurgés appellent la grand'comtesse, c'est la citoyenne de Roseray.

CADIO. Tu as reçu des offres?

REBEC. Je m'en suis laissé faire pour pénétrer cette infernale machination. (Baissant la voix et observant Cadio.) Elle offrirait deux cent mille francs...

CADIO. Voilà qui est bon à savoir.

REBEC. Il est bien entendu que tu n'es pas plus tenté que moi...

CADIO. Je ne le suis pas, mais tu l'es. Tu vas tout avouer, ou je t'arrête.

REBEC. M'arrêter? Comme tu y vas!... Je révélerai tout ce que je sais. Si Saint-Gueltas et Raboisson, qui sont ou seront avertis, peuvent, au moment de l'exécution, se jeter dans la palude qui borde la prairie et franchir le Loch à la nage, ils trouveront sur l'autre rive les moyens de fuir.

CADIO. Tu ne sais rien de plus?

REBEC. Rien, je le jure!

CADIO, (à deux soldats qui passent pour relever la garde.) Mettez ce citoyen aux arrêts.

REBEC. Tu m'empoignes quand même? Sacristi! c'est mal, cela, c'est injuste!

CADIO. Si tu as dit la vérité, tu n'as rien à craindre, tu seras libre dans deux heures.

SCÈNE IV.--CADIO, MOTUS, quelques Soldats. (Six heures du matin, même jour.--Un bois qui descend en pente au bord de la rivière du Loch, à une faible distance d'Auray.--En face est la prairie appelée aujourd'hui le Champ des Martyrs [7]. C'est le lieu de l'exécution, encore désert.)

[Note 7: ][ (retour) ] On a enclos cette prairie, et on y a élevé une chapelle expiatoire sous la Restauration. On y va en pèlerinage, et il s'y fait des miracles.

CADIO, (postant ses hommes de distance en distance dans le taillis qui borde le rivage.) Tenez-vous cachés et faites feu sur les prisonniers qui tenteraient de s'évader par ici, à moins que la trompette ne vous avertisse d'attendre. (À Motus.) Viens avec moi. (Ils montent un peu plus haut dans le bois.)

MOTUS. D'ici, mon capitaine, nous verrons sans qu'on nous voie, et nous distinguerons sans empêchement le lieu de l'exécution. La chose n'est point gaie, quoi qu'on en dise; mais nous ne sommes point ici pour notre plaisir.

CADIO. Non sans doute. Raboisson était un homme doux et railleur, ne croyant pas au bien, mais n'aimant pas le mal.

MOTUS. Tu l'as connu quand tu servais, malgré toi, de trompette sur la cornemuse, du temps de la guerre de Vendée?

CADIO. Oui, j'ai vu là plusieurs de ceux que je suis forcé de condamner aujourd'hui.

MOTUS. Te souviens-tu, mon capitaine, du jour où je t'ai bandé les yeux au château de Sauvières?...

CADIO. Oui certes, je m'en souviens, aujourd'hui surtout!

MOTUS. Et moi, ça me revient comme dans un rêve. On faisait semblant de vouloir te fusiller.

CADIO. Et j'avais peur.

MOTUS. Oh! tout le monde a peur la première fois devant la gueule d'un fusil; mais quand je pense que, sans l'humanité et la patience du capitaine Ravaud, j'aurais fusillé comme espion l'homme le plus brave que j'aie jamais connu?

CADIO. Je t'entends: nous fusillons là-bas des gens qui meurent mieux que je n'aurais su mourir alors!

MOTUS. Sans t'offenser, mon capitaine, l'émigré Raboisson est un citoyen poli que je regretterais d'abattre...

CADIO. Tu peux être tranquille là-dessus. Raboisson n'essayera pas de fuir.

MOTUS. Alors, tant mieux. Le bandit Saint-Gueltas ne m'intéresse pas, d'autant plus que tu lui en veux...

CADIO. A présent, non, s'il accepte son arrêt. La haine expire devant les tombeaux. Silence! attention à ce qui se passe là-bas!

MOTUS, (au bout d'un moment.) Voilà le détachement. Pas un seul curieux aujourd'hui. Ils se sont dégoûtés d'être écartés de la scène par la prudence des camarades.

CADIO. La campagne est déserte là-bas. Les mesures d'évasion sont donc concentrées par ici.

MOTUS. Mon capitaine, voilà des gens qui coupent de l'osier dans la palude. C'est pour frayer ou indiquer le chemin aux fuyards.

CADIO. C'est possible; mais que signifie cette halte à l'entrée de la prairie? Les fossoyeurs sont-ils gagnés aussi? Ils n'ont pas fini d'ouvrir la tranchée où doivent tomber les condamnés.

MOTUS. Mon capitaine, je les connais tous; si tu veux me prêter ta lorgnette, je te dirai leurs noms.

CADIO. Je ne veux pas le savoir. Je serais forcé de les condamner aussi à mourir. Empêchons l'évasion, et ne recherchons pas ceux qui la favorisent.

MOTUS. Ah! je vois d'ici Saint-Gueltas, du moins je crois...

CADIO. Je le vois, moi, sois tranquille!

SCÈNE V.--SAINT-GUELTAS, RABOISSON, L'ABBÉ SAPIENCE, STOCK, un Sous-Officier, un Soldat, deux Jeunes Soldats. (Dans la prairie en face.--Une clôture en haie vive sans continuité borde le talus qui descend à la palude. Au delà est la rivière, puis le bois où sont cachés Motus, Cadio et ses hommes.--De grands arbres bordent un chemin, de l'autre côté de la prairie.--Quarante condamnés au centre d'un détachement d'infanterie sont à l'entrée.--Les soldats séparent les condamnés en deux groupes de vingt personnes chacun.)

SAINT-GUELTAS, (qui regarde tout avec attention et curiosité, à Raboisson, qui est près de lui.) Je ne vois pas encore comment on va s'y prendre pour nous expédier.

RABOISSON, (tranquille et souriant.) Aucun de ceux qui sont venus ici avant nous pour la même affaire qui nous y amène ne reviendra nous le dire; mais je vois ce que c'est: on creuse une fosse de vingt-cinq ou trente pieds de long, on nous forme en pelotons de vingt individus, on nous range face à la tranchée, et on nous fusille par derrière à bout portant. Nous tombons le nez en terre, et tout est dit. Nous sommes morts et enterrés du coup!

SAINT-GUELTAS. C'est une mort ignoble! Et personne ici pour nous voir tomber! personne ne racontera avec quelle assurance ou quelle grâce nous aurons su mourir! Pas un regard ami, pas une larme d'amour!

UN SOLDAT, (bas, à son camarade.) Ces rosses de terrassiers n'en finiront pas aujourd'hui? Est-ce embêtant d'attendre comme ça?

L'ABBÉ SAPIENCE, (qui l'écoute.) Oui, c'est une infamie, une cruauté gratuite! on prolonge notre agonie.

LE SOLDAT. Ah! si vous croyez que ça nous amuse, nous, d'être là pour ce que nous avons à y faire!

UN SOUS-OFFICIER, (au soldat.) Huit jours de salle de police pour avoir parlé aux condamnés! (Il court aux fossoyeurs.) Ça finira-t-il, voyons, sacré mille tonnerres? Qui m'a flanqué des clampins comme ça? Voulez-vous qu'on vous fasse dépêcher, la baïonnette dans les reins?

UN TOUT JEUNE SOLDAT, (tout bas, à un autre.) Si ça dure encore cinq minutes, mon fusil me tombera des mains. La tête me tourne et le coeur me manque.

L'AUTRE. Allons, allons, c'est la consigne, faut y aller! (Le jeune soldat s'évanouit.)

LE SOUS-OFFICIER. Qu'est-ce qu'il y a, mille noms de...?

L'AUTRE JEUNE SOLDAT. Faites excuse, mon caporal, c'est le camarade qui ne peut pas supporter l'ennui d'attendre... (Le sous-officier jure et tempête. Il est aussi ému que les autres et se soutient par la colère. Les terrassiers, effrayés, se hâtent.)

SAINT-GUELTAS, (à Raboisson, à l'autre bout, de la prairie.) Il paraît qu'on veut nous donner le temps de dire nos prières! Que signifie cette pose que nous faisons ici?

RABOISSON. Je ne sais, qu'importe? La vie n'est pas belle, mais on peut bien la supporter un quart d'heure. Regarde donc le soldat qui est à ma gauche.

SAINT-GUELTAS. Le diable m'emporte, c'est Stock! un de ceux qui vont nous tuer. Il s'est enrôlé dans les bleus après Savenay pour sauver sa vie, le lâche! Je veux le faire pâlir! (Haut.) C'est aujourd'hui le 10 août, je crois! (Stock fait un geste de menace comme s'il voulait prendre Saint-Gueltas au collet, et lui glisse un billet dans la main.)

RABOISSON, (bas.) Qu'est-ce que c'est?

SAINT-GUELTAS, (après avoir lu à la dérobée.) La comtesse veut et peut nous sauver; il ne faut qu'un moment d'audace. (Il lui passe le billet.)

RABOISSON, (après avoir lu.) Très-aimable de sa part! tu la remercieras pour moi.

SAINT-GUELTAS. Tu ne veux pas profiter?...

RABOISSON. Ma foi, non, je suis las de vivre; nous le sommes tous! Notre cause est perdue, nous ne pouvons plus protester que par notre mort; sachons mourir, ce n'est pas le diable.

SAINT-GUELTAS. Eh bien, moi, je ne veux pas mourir bêtement! Il me faut une dernière aventure, une dernière émotion! Je cours embrasser ma belle amie, et je reviens ici partager ton sort.

RABOISSON. Alors, fais attention au signal qu'elle t'indique.

SAINT-GUELTAS. Oui, je suis de sang-froid, et pourtant le coeur me bat! Grâce à cette femme terrible et charmante, l'amour aura mes dernières palpitations!

RABOISSON. Allons, tu es heureux à ta manière jusqu'au bout! Moi, je vais plus tranquillement au repos du néant absolu. Regarde comme la nature est insensible à nos désastres! Le soleil rit dans ce charmant paysage. La rivière chante là-bas sous les saules, les oiseaux font leurs nids sur ces buissons qui nous entourent, et se dérangent à peine.--Et les hommes! regarde là-bas ces pêcheurs qui jettent leurs filets... Comme ils se soucient peu de nous! Le coup qui nous frappera leur fera à peine lever la tête, et les oiseaux, un instant effarouchés, reprendront leur ouvrage et leurs chansons!

SAINT-GUELTAS. Moi, je regarde cette terre dont l'herbe est foulée sous nos pieds et qui attend nos cadavres pour reverdir. Sais-tu que l'endroit est bien choisi pour notre sépulture? Il est très-joli, ma foi! Qui sait si dans quelques années on n'y viendra pas en pèlerinage!

L'ABBÉ SAPIENCE, (qui s'est rapproché d'eux.) On y viendra, monsieur! La République se perd en nous sacrifiant, et le martyre va nous sanctifier!

RABOISSON, (riant.) Alors, nos ossements feront des miracles? Parlez pour vous, monsieur; mais, moi qui n'ai jamais cru à rien, je ne ferai pas marcher les paralytiques.

SAINT-GUELTAS. Et moi donc! à moins que ma poussière ne serve à composer des philtres amoureux... (On entend des cris et des imprécations sur le côté de la prairie qui est opposé à la palude. C'est une rixe simulée entre des paysans pour attirer les regards de ce côté-là.)

RABOISSON. C'est le signal, adieu!

SAINT-GUELTAS. Non pas, au revoir! (Il se baisse, traverse les buissons, se laisse rouler au bas du talus, rampe dans l'oseraie de la palude et se jette dans la rivière.)

UN SOLDAT, (s'en apercevant et parlant à son voisin.) Eh bien, en v'là, un crâne! Ne dis rien, il a bien gagné d'en être quitte.

L'AUTRE. Mais c'est un chef, et un rude!

LE PREMIER. Ah! tant pis, c'est un de moins à descendre.

STOCK, bas, (à Raboisson.) Eh bien, et vous?

RABOISSON. Merci, Stock, je suis bien ici.

STOCK, (à part.) Mieux que moi!

SCÈNE VI.--MOTUS, CADIO, SAINT-GUELTAS, LOUISE, un Sous-Officier, un Soldat. (Dans le bois, sur l'autre rive du Loch.--Saint-Gueltas, au moment d'aborder, est aperçu par les bleus en embuscade, qui tirent sur lui. Il disparaît.)

MOTUS, (qui observe d'un peu plus haut avec Cadio.) L'affaire est faite, mon capitaine.

CADIO. À moins qu'il ne nage entre deux eaux. Regardons bien!

MOTUS, (au bout de quelques instants.) Il ne pourrait pas si longtemps que ça. Il a été au fond.

CADIO. Non! Vois! (Il vise Saint-Gueltas, qui a abordé sous les buissons et qui monte droit à lui sans le voir.)

LOUISE, (sortant du taillis à côté de Cadio, se jette à ses genoux, qu'elle embrasse.) Grâce pour lui, et je suis à toi! (Cadio, éperdu, laisse retomber son arme.--Louise s'élance au-devant de Saint-Gueltas.) Fuyez!

SAINT-GUELTAS. Louise?

LOUISE. J'ai agi sous le nom d'une autre pour vous décider...

SAINT-GUELTAS. Ah! généreuse amie!... Viendras-tu avec moi?

LOUISE. Jamais! Fuyez!

SAINT-GUELTAS, (voyant Cadio.) Ah! ah! je comprends! Je n'accepte pas!... Monsieur Cadio, je vous remercie; mais j'ai fait serment à mes amis de retourner mourir avec eux. J'y vais, ne vous en déplaise! (Il s'élance vers la rivière, s'y jette en plongeant, échappe aux balles des soldats embusqués, traverse la palude sans que les soldats de la prairie qui le couchent en joue tirent sur lui, et, remontant le talus, va prendre son rang auprès de Raboisson pour être fusillé, aux acclamations des prisonniers et des soldats. Raboisson lui serre la main. Au moment où ils tombent, on entend le cri de Vive le roi! et un coup de fusil plus loin derrière eux.)

UN SOUS-OFFICIER. Qu'est-ce que c'est, nom de...?

UN SOLDAT. C'est Stock qui s'est brûlé la cervelle, mon caporal. Faites pas attention. C'était un Suisse; il avait le mal du pays!

SCÈNE VII.--LOUISE, CADIO. (Dans le bois.--Cadio et Motus ont porté Louise évanouie sur l'autre versant de la colline.)

LOUISE, (revenant à elle.) Ah! Dieu! C'est fini?

CADIO. Vous êtes libre, mademoiselle. Saint-Gueltas n'est plus, et voici tout ce qui vous liait à moi! (Il lui remet les feuilles du registre que lui a confiées la mère Corny, et s'éloigne précipitamment en faisant signe à Motus d'accompagner Louise où elle voudra.)

SCÈNE VIII.--MARIE, ROXANE, LOUISE, HENRI. (Midi.--Dans les ruines d'un couvent entre Carnac et Auray.)

MARIE. Oui, laissons passer la grande chaleur. Louise a besoin d'une heure de repos. Ici, nous aurons l'ombre et la solitude.

HENRI. Si vous y êtes bien, je vais donner l'ordre au postillon de dételer les chevaux. (Il s'éloigne.)

LOUISE, (accablée.) Ah! Marie, que de bontés pour moi! Comment avez-vous pu retrouver ma trace? Je ne comprends plus rien à ce qui m'arrive aujourd'hui.

ROXANE. Nous avons deviné ton projet plus que nous ne l'avons découvert; mais le secret n'a point été si bien gardé que nous n'ayons pu te suivre à Auray, où l'affaire de ce matin est déjà connue. Ah! Louise, quelle folie que de t'exposer pour sauver ce misérable! Tu l'aimais donc toujours?

LOUISE. Non certes! j'ai cessé de l'aimer le jour où l'espoir d'avoir un fils l'a trouvé insensible et hautain; mais le souvenir de l'enfant est sacré, et, quelque haïssable que fût le père, je lui devais ce que j'ai tenté pour lui. Ah! je hais tous mes souvenirs, sauf celui du pauvre enfant et celui de la générosité de Cadio!

MARIE, (l'embrassant.) Et celui de mon amitié, ingrate?

LOUISE, (se jetant dans son sein.) Oh! toi!... Mais tu ne me blâmes pas, toi, j'en suis sûre!

MARIE. Non. J'admire ta grandeur d'âme au contraire, car ce n'est pas une dernière faiblesse de l'amour, je le sais. (A Roxane.) Ne la grondez pas: ce serait à nous, républicains, de la trouver coupable pour avoir voulu sauver un de nos pires ennemis; mais, moi, devant les châtimens et les supplices, je suis faible aussi, et j'aurais fait comme Cadio: je n'aurais pas tiré sur Saint-Gueltas.

ROXANE. Cadio! allons, il n'y a pas à dire, c'est un grand coeur, de nous avoir rendu ces actes! je serais capable de l'embrasser, s'il était là.

HENRI, (approchant.) Il y est, je viens de l'apercevoir là-bas. Entrez dans cette chapelle ruinée, si vous ne voulez pas le voir.

ROXANE. Mais, moi, je veux bien le voir, le remercier...

HENRI. Pas encore, il paraît fort troublé. Laissez-moi connaître l'état de son âme. Marie peut rester, elle le calmera encore mieux que moi. (Louise et Roxane s'éloignent.)

SCÈNE IX.--Les Mêmes, CADIO, MOTUS, puis LOUISE et ROXANE, qui s'étaient retirées à l'arrivée de Cadio.

CADIO, (voyant Motus derrière lui.) Que viens-tu faire ici? où est la personne que je t'ai dit d'accompagner...?

MOTUS. Mon capitaine, j'ai exécuté tes ordres. J'ai accompagné la jeune citoyenne jusqu'à la porte d'Auray, où elle m'a dit qu'elle voulait entrer seule. De là, j'ai été à la prison, faire mettre en liberté le citoyen Rebec; après quoi, pensant bien que tu viendrais ici selon ta coutume, je m'y suis rendu pour te communiquer une pétition... Mais je vois que ce n'est pas le moment, tu n'as pas l'air absolument satisfait.

CADIO. Dis toujours.

MOTUS. Eh bien, c'est la citoyenne Javotte, la belle fille et la brave patriote qui n'a point voulu rejoindre son bourgeois, et qui souhaiterait l'honneur d'être attachée au régiment en qualité de cantinière, si la chose ne te déplaît pas.

CADIO. Accordé.

MOTUS, (ému.) Merci, mon capitaine.

CADIO. Laisse-moi à présent.

MOTUS. Sans t'offenser, mon capitaine, tu me parais plus molesté que de coutume...

HENRI, (paraissant.) Ne t'inquiète pas, mon brave, je suis là. (Motus fait le salut militaire et s'éloigne.)

CADIO, (surpris de voir Henri.) Toi? (Voyant Marie.) Et vous? Où est mademoiselle...?

HENRI. En sûreté, nous y avons pourvu.

CADIO. Vous savez donc ce qui s'est passé tantôt?

MARIE. Elle nous l'a dit. Elle t'admire et te bénit, Cadio!

CADIO, (avec amertume.) Vraiment! Elle est émerveillée de se trouver libre au moment où, pour sauver son amant, elle consentait à suivre son mari?

HENRI. Tu crois donc toujours l'être?

CADIO. Non, elle ne m'est plus rien. Moi aussi, je suis libre; j'oublierai.

MARIE. Que venais-tu donc faire dans cette solitude, Cadio?

CADIO. Je ne venais pas me brûler la cervelle. J'appartiens à la patrie; je suis tout à elle, à présent que je n'ai plus d'injure à venger. Je venais ici chercher le calme que j'y trouve quelquefois C'est le couvent où j'ai failli être moine. Je me demande si ce n'était pas là ma destinée! Je serais chassé, je serais errant aujourd'hui; mais j'aurais dans l'esprit une idée fixe: celle de me préserver de l'amour pour plaire à Dieu, tandis que je m'en suis préservé pour remplir un devoir chimérique, celui de rester digne d'une femme qui me méprisait.

HENRI. Que dis-tu là? Tu as donc toujours aimé Louise?

CADIO. À présent, je peux l'avouer: je l'ai aimée comme je l'ai haïe, passionnément! sans aucun espoir, et rempli de dégoût pour le choix qu'elle avait fait, je me suis obstiné à être un homme plus fort, plus brave, plus chaste que celui qu'elle me préférait. Ah! l'effroyable travail auquel je me suis condamné pour plier ma nature contemplative à ces habitudes d'énergie et de stoïcisme! J'ai failli en devenir fou!.. Et, quand, après avoir vaincu tous mes instincts, j'avais réussi à me rendre terrible au lieu de tendre que j'étais, je me retrouvais toujours en face de l'impossible! «Elle ne saura pas tes souffrances, elle n'assistera pas à tes combats, tu n'auras jamais un nom qui remplisse une page de l'histoire, et dont l'éclat efface celui que ton rival a reçu de ses pères. Elle ne rougira pas de t'avoir méconnu, elle ne se doutera pas que tu es supérieur à son idole!» Voilà ce que je me disais, Henri! Ah! pourquoi as-tu mis dans mon coeur cette soif de devenir un homme? Je ne pouvais pas aspirer à demi, moi qui dès l'enfance m'étais paresseusement abandonné à la facile douceur de ne rien être! J'étais heureux comme l'oiseau des bois et comme la fleur des bruyères! Tu m'as fait croire que la race humaine était plus noble, plus digne du regard de Dieu; hélas! j'ai foulé aux pieds la musette du bohémien, et j'ai pris le sabre qui donne l'envie de tuer, le cheval dont la course enivre! J'ai respiré l'odeur de la poudre, et je me suis cru bien grand! Pauvre fou! j'oubliais que l'homme développe en lui, avec la fièvre de la lutte, la fièvre de l'amour, et que plus il fait bon marché de sa vie, plus il est avide d'un jour où sa vie se complète par le bonheur. Ah! mes amis, n'admirez pas votre ouvrage, vous avez fait un malheureux!

MARIE, (lui prenant la main.) Si Louise avait quitté brusquement Saint-Gueltas pour venir avec toi, est-ce que tu l'aurais estimée?

CADIO. Il y a eu un jour où, dans l'horreur du carnage, elle m'a mis une arme dans la main en me disant: «Garde-moi, venge-moi!» Elle ne savait ce qu'elle faisait, elle l'a oublié peut-être! Moi, je m'en souviens, car, ce jour-là, j'étais passé dieu, j'étais invulnérable! Une seule petite blessure a fait couler mon sang, elle l'a essuyé, elle pleurait. Moi, j'étais heureux, j'étais fou! J'aurais dû mourir ce jour-là.

HENRI. Et, aujourd'hui, tu crois que sa reconnaissance est moindre, son amitié moins sincère?

CADIO. Aujourd'hui, elle aime Saint-Gueltas mort, comme elle l'a aimé vivant. Le destin qui me poursuit a donné une belle mort à ce maudit, et à moi l'affront de la lui laisser conquérir, sous peine d'être lâche en tuant de ma main un rival sans défense. Louise s'est flattée de m'avoir désarmé en me promettant... Ah! dites-lui bien que ce n'est pas pour elle, que c'est pour moi-même que je me suis abstenu de le frapper! Dites-lui que sa promesse était lâche et odieuse; elle a cru que je voulais d'elle autre chose que son amour! Elle m'a jugée d'après lui! Tenez! son âme est flétrie comme sa personne, comme sa vie, comme son honneur. Tout est usé en elle, la joie d'être mère et la douleur de l'avoir été. Son coeur est glacé, les baisers d'un débauché ont souillé ses lèvres... Il ne reste plus d'elle que la brigande ennemie de son pays et alliée des traîtres. Ses voeux sont pour l'Angleterre, le Dieu qu'elle prie est le même fétiche que les moines voulaient me faire adorer ici; c'est le roi du ciel qui gouverne le monde à la façon des rois de la terre, en consacrant l'esclavage! Elle méprise le peuple dont elle s'est servie pour nous faire la guerre et dont elle rougirait d'accepter l'alliance... Elle est vaine, elle est folle, elle est aveugle,... et je l'aimais, moi qui aurais dû la trouver indigne d'être la compagne d'un soldat de la République!

LOUISE, (paraissant.) J'en suis indigne, Cadio, c'est vrai! Considérez-moi comme morte et pardonnez-moi. Un éternel repentir expiera mon égarement.

CADIO. Que je vous pardonne! Est-ce que vous l'accepteriez, mon pardon?

LOUISE. Puisque je vous le demande...

CADIO. Ah! vous n'accepteriez pas celui de l'amour...:

MARIE. Aujourd'hui, non! Son âme est brisée; mais le temps efface les plus cruels souvenirs. (Bas.) Reviens dans un an, Cadio, et je te réponds d'elle.

CADIO, (avec douleur.) Elle pleure!... elle pleure amèrement!... Louise, est-ce lui que vous pleurez?

LOUISE. Non, Cadio, c'est le mal que je t'ai fait.

HENRI. Vous pouvez le réparer, Louise. Vous voyez bien qu'il vous aime plus que jamais!

LOUISE. Eh bien, qu'il revienne dans un an. Jusque-là, je vivrai de sa pensée; elle aura purifié mon âme et retrempé ma vie! (Elle s'éloigne.)

CADIO. Un an! Elle veut porter le deuil de Saint-Gueltas...

MARIE. Non! Elle t'aime depuis la terrible journée de Carnac. Je le sais, moi; mais elle craint l'amertume de tes ressentiments, et des reproches qu'elle ne mérite plus de toi, puisqu'elle se les fait à elle-même.

CADIO. Elle m'aime et elle me craint!... Ah! je serais un lâche si j'achevais de briser ce pauvre coeur de femme! Non, non, Marie, dites-lui que je n'ai pas travaillé en vain à me rendre fort. Je saurai étouffer en moi les tortures de la jalousie. C'est à cela maintenant que j'appliquerai ma volonté, je me suis soutenu par la haine; je saurai m'élever par l'amour.

HENRI. Bien, Cadio! Te voilà dans le vrai; tu entres dans le grand courant qui entraîne la patrie, lasse de violence, vers la réconciliation. Le besoin d'aimer est l'impérieux résultat de nos déchirements. Tu vas quitter cette sanglante arène pour quelques semaines, j'apporte ici ton congé; tu le trouveras à Auray. Viens nous rejoindre à Nantes, où nous emmenons Louise. Là, vous oublierez que vous représentez tous deux, les partis extrêmes de la lutte: elle, le passé avec ses erreurs; toi, le présent avec ses excès. Marie m'a pardonné d'être gentilhomme, Louise te pardonnera d'être sans famille. Le temps est venu où l'on ne vaut que par soi-même; la Révolution a consacré le principe, c'est à l'amour de sanctifier le fait.

ROXANE, (qui l'écoute.) C'est bien fort, Henri, ce que tu dis là!... Si au moins Cadio était général!

HENRI. Soyez tranquille, il le deviendra!

FIN

POISSY.--TYP. ET STÉR. DE AUG. MOURET