DE FERNANDE A OCTAVE.

Tilly, près Tours.

Je suis chez ma mère: offensée et presque insultée par M. Borel, je suis venue me réfugier, non dans le sein d'une protectrice et d'une amie, mais sous le toit d'une personne dont les leçons, quelque dures qu'elles soient, ne seront point des usurpations de pouvoir. Je puis entendre sortir de sa bouche bien des paroles qui me révoltaient dans celle de ce soldat brutal et grossier. Je pars demain pour Saint-Léon; ma mère m'y conduit. Elle sait notre misérable aventure; qui ne la sait pas! mais elle a été moins cruelle pour moi que je ne m'y attendais. Elle rejette tout le blâme sur mon mari, et, malgré tout ce que je puis dire, s'obstine à croire que Sylvia est sa maîtresse, et qu'il m'abandonne pour vivre avec elle. Je ne sais pas qui a répandu dans le pays cet infâme mensonge; tout le monde l'accueille avec l'empressement qu'on met à croire le mal. Hélas! ce n'était donc pas assez que je le rendisse ridicule par ma folle conduite, je ne puis empêcher qu'on le calomnie! Sa bonté, sa confiance envers moi, seront attribuées à des motifs odieux! Je suis sûre que Rosette nous trahit et vend nos secrets; je l'ai rencontrée tout à l'heure comme elle sortait de chez ma mère, et elle s'est beaucoup troublée en me voyant. Un instant après, ma mère est venue me parier de mon ménage, de mon imprudent amour, et j'ai vu qu'elle était informée des plus petits détails de notre histoire; mais informée de quelle manière! Les faits, en passant par la bouche de cette servante, étaient salis et dénaturés, comme vous pouvez penser: nos premiers rendez-vous au grand ormeau, alors que je croyais me livrer à un sentiment si pur et si peu dangereux, ont été présentés comme une intrigue effrontée; l'accueil que Jacques vous fit alors a été traité d'infâme complaisance; et notre double amitié, si longtemps paisible et toujours si pure, est condamnée sans appel comme un double commerce de galanterie. Que puis-je répondre à de telles accusations? Je n'ai pas la force de me débattre contra une destinée si déplorable; je me laisse accabler, humilier, salir. Je pense à ma fille qui se meurt, et que je trouverai peut-être morte dans trois jours. Il semble que le ciel soit en colère contre moi; j'ai donc commis un grand crime en vous aimant? Votre lettre me fait autant de bien qu'il m'est possible d'en ressentir; mais que pouvez-vous réparer désormais? Je sais que vous souffrez autant que moi de mes maux, je sais que vous donneriez votre vie pour m'en préserver; mais il est trop tard. Je ne vous ferai point de reproches; je suis perdue, à quoi servirait de me plaindre?

Je ne sais pas comment m'est parvenue votre lettre, mais je vois, au moyen que vous m'indiquez pour recevoir ma réponse, que vous n'êtes pas loin, et que vous pénétrez presque dans la maison. Octave! Octave! vous m'êtes funeste, vous m'avez perdue par la conduite où vous persévérez obstinément. À quoi serviront cette sollicitude et ces poursuites passionnées qui exposent votre vie et qui ruinent mon honneur? Pourquoi voulez-vous me disputer ainsi à une société qui rit de nos efforts, et pour qui notre affection est un sujet de scandale et de moquerie? Sous quelque déguisement et avec quelque précaution que vous approchiez de moi, vous serez encore découvert. La maison est petite, je suis gardée à vue, et Rosette vous connaît; vous voyez où mènent le secours et le dévouement de ces gens-là; pour un louis ils vous secondent, pour deux ils vous vendent. À quoi vous servira de me voir? vous ne pouvez rien pour moi. Il faut que mon mari sache tout, et que j'obtienne son pardon. Ce ne sera pas difficile, je connais trop bien Jacques pour craindre aucun mauvais traitement de sa part; mais son estime me sera retirée à jamais, il n'aura plus pour moi que de la compassion, et sa bonté m'humiliera comme un affront perpétuel. Pour vous, si vous vous obstinez à me voir encore, vous paierez peut-être cette obstination de votre vie; car Jacques se réveillera enfin du sommeil où la confiance plonge son orgueil. Je ne puis vous empêcher de chercher l'accomplissement de votre fatale destinée; vous ne pouvez augmenter le mal que vous m'avez fait, qu'en trouvant la mort dans les conséquences de votre amour. Eh bien! soit. Tout ce qui pourra hâter la mienne sera un bienfait de Dieu: qu'il m'enlève ma fille et qu'il vous frappe, je vous suivrai de près.

LXXV.

D'OCTAVE A FERNANDE.

Je t'ai perdue, tu es désespérée, et tu crois que je t'abandonnerai? Tu crois que je tiendrai compte des dangers auxquels ma vie peut être exposée, quand la tienne est compromise et désolée par ma faute? Me prends-tu pour un lâche? Ah! c'est bien assez d'être un fou que Dieu maudit, et dont la fatalité déjoue toutes les espérances et traverse toutes les entreprises. N'importe, ce n'est point le moment des plaintes et du découragement; songe que je ne puis plus te compromettre maintenant; le mal est fait, rien ne m'en consolera, et mon coeur saignera éternellement pour ma faute. Mais si le passé n'est pas réparable, du moins l'avenir nous appartient, et je ne supporte pas l'idée qu'il doive être pour toi un châtiment implacable et éternel. Pauvre infortunée! Dieu ne veut pas que tu te résignes à souffrir toute ta vie d'une faute que tu n'as pas commise; s'il veut punir, il faudra qu'il commence par moi; mais va, Dieu est indulgent, et il protège ceux que le monde abandonne. Il te préservera, lui seul sait de quelle façon; du moins il te rendra ta fille. Ce misérable Borel aura exagéré son mal pour se venger de la juste fierté avec laquelle tu repoussais ses insolentes réprimandes. Quand j'ai quitté Saint-Léon, elle était très-légèrement indisposée, et sa constitution annonçait une force capable de résister aux maladies inévitables de l'enfance. Tu la retrouveras guérie, ou, du moins, elle guérira en dormant sur ton sein. Tout le mal est venu, à elle comme à nous, de ton départ. Nous étions une heureuse famille, croyant les uns aux autres, et une même vie semblait nous animer; tu as voulu rompre cet accord que le ciel ordonnait. Il te poussait dans mes bras; Jacques l'aurait ignoré ou toléré, et Sylvia n'aurait osé s'en offenser. À présent, le monde a parlé, il a jeté sa hideuse malédiction sur nos amours, il faut les laver avec du sang. Laisse faire, j'offrirai le mien à Jacques jusqu'à la dernière goutte. Ne sais-tu pas que je serais le dernier des lâches si j'agissais autrement? S'il doit s'apaiser en prenant ma vie et te rendre le bonheur, je mourrai consolé et purifié de mon crime; mais s'il te maltraite, s'il te menace, s'il t'humilie seulement, malheur à lui! Je t'ai jetée dans le précipice, je saurai t'en retirer. Crois-tu que je m'inquiète du monde? J'ai cru autrefois que c'était un maître sévère et juste; j'ai rompu avec lui du jour où il m'a défendu de t'aimer. A présent, je brave ses anathèmes; je te prendrai dans mes bras et je t'emporterai au bout de la terre. J'enlèverai tes enfants, ta fille au moins avec toi, et nous vivrons au fond de quelque solitude où les clameurs insensées de ta société ne nous atteindront pas. Je n'ai pas, comme Jacques, une grande fortune à t'offrir; mais ce que je possède t'appartiendra; je me vêtirai en paysan, et je travaillerai pour que ta fille ait une robe de soie, et pour que tu n'aies rien à faire qu'à jouer avec elle. Le sort que je te ferai sera moins brillant que celui dont tu jouis; mais il te prouvera plus d'amour et de dévouement que tous les dons de ton mari. Relève donc ton courage et hâte-toi d'aller à Saint-Léon. Si je ne craignais d'augmenter sa colère, je viendrais te prendre ce soir dans une chaise de poste et je te conduirais moi-même à ton mari; mais il croirait peut-être, dans le premier moment, que je viens pour le braver, et telle n'est pas mon intention. Je vais m'offrir à lui, et lui donner la réparation qu'il voudra. Il me mépriserait avec raison si je fuyais dans un pareil moment. Je suis entré dans le petit jardin de ta mère ce matin, et je l'ai vue en grand conciliabule avec Rosette; chasse cette fille le plus tôt possible. Je t'ai vue aussi, dans quel état de pâleur et d'abattement! J'ai senti toutes les tortures du remords et du désespoir. J'étais habillé en paysan, et c'est moi qui ai vendu à ton domestique les fleurs où tu as dû trouver mon premier billet. Je te porterai moi-même celui-ci ce soir au moment de ton départ, et je ferai le voyage à deux pas derrière toi. Prends courage, Fernande; je t'aime de toutes les forces de mon âme; plus nous serons malheureux, et plus je t'aimerai.

LXXVI.

D'OCTAVE A HERBERT.

J'ai bien des choses à te raconter. Je suis reparti pour le Dauphiné, le 15 au soir, avec Fernande et madame de Theursan; la mère était bien loin de se douter qu'un des deux postillons qui la conduisaient n'était autre que l'amant à qui elle se flattait d'enlever sa fille. Cette madame de Theursan, qui est du reste une méchante femme, est prudente et amie des mesures sages et adroites; elle avait, dans la journée, congédié Rosette, et l'avait fait partir pour Paris avec une somme assez forte et une lettre de recommandation pour une personne qui doit la placer avantageusement. J'ai rencontré la soubrette dans une auberge du village voisin où elle prenait la diligence; j'avais envie de la cravacher; mais j'ai pensé que, dans l'intérêt de Fernande, je devais faire tout le contraire. J'ai donc doublé le présent de madame de Theursan, et je l'ai vue partir pour Paris. Là, du moins, les méchancetés de sa langue seront perdues dans le grand orage des voix qui planent sur l'abîme où tout s'engloutit pêle-mêle, fautes et blâme. Au moment du départ de Fernande, j'ai vu avec plaisir madame Borel lui donner des témoignages d'amitié qui ont dû répandre quelque consolation dans son coeur brisé. A l'approche du premier relais, après avoir échangé un regard, une poignée de main et un billet à la portière avec Fernande, j'ai quitté mon costume, et j'ai couru la poste à franc-étrier toute la nuit derrière sa voiture; à chaque relais je m'approchais d'elle, et je voyais, à la lueur mystérieuse de quelque lanterne, un peu d'espoir et de plaisir dans ses yeux. Au jour, pendant qu'elle déjeunait dans une auberge, j'ai loué une chaise et j'ai continué ainsi mon voyage. À propos, envoie-moi vite de l'argent, car, si j'avais quelque nouvelle expédition à faire, je ne saurais comment m'en tirer.

Madame de Theursan a bien remarqué ma figure sur la route; mais elle ne m'avait jamais vu, et j'avais l'air d'un voyageur de commerce si indifférent à elle et à sa fille, qu'elle ne pouvait deviner mon dessein. Je me suis arrêté sur la route, à l'entrée du vallon de Saint-Léon, et je l'ai laissée s'engager dans la plaine; j'ai envoyé alors mon équipage au presbytère en disant au postillon d'aller lentement, et, en une demi-heure, par le sentier des Collines, je suis arrivé à travers bois jusqu'au château; je suis entré sans voir personne, et je me suis assis dans le salon derrière le paravent où l'on met parfois les enfants pendant le jour. Il y avait un berceau vide, un seul; mon coeur se serra; je devinai que la petite fille était morte, et je répandis des larmes amères en songeant au surcroît de douleur qui attendait mon infortunée Fernande.

J'étais là depuis un quart d'heure, absorbé et comme accablé de cette combinaison de malheurs implacables, lorsque j'entendis marcher plusieurs personnes; c'était Jacques avec Fernande et sa mère qui venaient d'arriver. «Où est ma fille? disait Fernande a son mari; fais-moi voir ma fille.» L'accent de sa voix était déchirant. Celle de Jacques eut quelque chose d'étrangement cruel en lui répondant par cette question: Où est Octave?... Je me levai aussitôt, et je me présentai en disant d'un ton résolu: «Me voici.» Il resta quelques instants immobile, et regarda madame de Theursan, dont le visage exprimait la surprise que tu peux imaginer. Jacques, alors, me tendit la main en me disant: C'est bien. Ce fut la première et la dernière explication que nous eûmes ensemble.

Fernande était partagée entre l'inquiétude de savoir ce qu'était devenue sa fille et celle de voir la conduite de Jacques envers moi; pâle et tremblante, elle tomba sur une chaise en disant d'une voix étouffée: «Jacques, dis-moi que ma fille est morte et que tu as reçu une lettre de M. Borel.—Je n'ai reçu aucune lettre, répondit Jacques, et ton arrivée est pour moi un bonheur inattendu.» Il fit cette réponse avec tant de calme, que Fernande dut s'y tromper. J'y aurais été pris moi-même, si je ne savais par Rosette, qui était au courant de tous les secrets de Cerisy, que M. Borel a écrit et qu'il a tout raconté. Fernande se leva vivement, et un éclair de joie brilla sur son visage; mais elle retomba sur son siège, en disant: «Ma fille est morte, du moins!—Je vois, dit Jacques en se penchant vers elle avec affection, que Borel aura eu l'imprudence de te dire les motifs qui m'ont retenu loin de toi. C'est une triste justification que j'ai à t'offrir, ma pauvre Fernande; mais tu l'accepteras, et nous pleurerons ensemble.» Sylvia entra en cet instant avec le fils de Fernande dans ses bras; elle courut le mettre dans ceux de l'infortunée en la couvrant de baisers et de larmes. Seul! dit Fernande en embrassant son fils, et elle s'évanouit.

«Monsieur, dit alors madame de Theursan en prenant le bras de Jacques, laissez ma fille aux soins de deux personnes que j'ai la surprise de voir ici, et accordez-moi sur-le-champ un moment d'entretien dans une autre pièce.—Non, Madame, répondit Jacques d'un ton sec et hautain; laissez-moi secourir ma femme moi-même, vous direz ensuite tout ce que vous voudrez devant les deux personnes que voici. Fernande, dit-il en s'adressant à sa femme, qui commençait à revenir un peu, prends courage; c'est tout ce que je te demande en récompense de la tendresse inaltérable que j'ai pour toi. Soigne-toi, conserve-toi pour cet enfant qui nous reste; vois comme il te sourit, notre pauvre fils unique! Tu dois tenir à la vie, tu es encore entourée d'êtres qui te chérissent; Sylvia est là qui attend un effort de ton amitié pour lui rendre ses caresses; je suis à tes pieds pour te conjurer de résister à ta douleur... et... voici Octave.» Il prononça ce dernier mot avec un effort visible. Fernande se jeta dans ses bras, occupée seulement de sa douleur; il avait sur le visage deux grosses larmes, et il me regarda avec un singulier mélange de reproche et de pardon. L'homme étrange! j'eus envie un instant de me jeter à ses pieds.

Nous passâmes près d'une heure dans les larmes. Jacques était si bon et si délicat envers sa femme, qu'elle se rassura au moins sur un des deux malheurs qu'elle avait redoutés; elle pensa qu'il ne savait rien encore, et prit courage au point de me tendre la main, à moi le dernier, après avoir donné mille témoignages d'affection à son fils, à son mari et à Sylvia. «Tu vois, lui dis-je à voix basse, pendant un moment où je me trouvais seul près d'elle, que tous les coups ne frappent pas en même temps, et que je suis encore à tes pieds.» Je rencontrai les yeux de madame de Theursan, qui m'observait d'un air d'indignation. Jacques rentra avec Sylvia; ils obtinrent de Fernande qu'elle prendrait un peu de nourriture, et nous la conduisîmes à table. Le déjeuner fut triste et silencieux; mais nos soins semblaient rappeler peu à peu Fernande à la vie. Personne ne parlait à madame de Theursan, qui paraissait fort insensible à l'infortune de sa fille, et qui n'était occupée qu'à regarder alternativement Sylvia et moi, nous remerciant, avec une affectation de politesse ironique, des rares attentions que nous avions pour elle. Jacques, de son côté, affectait de n'en avoir aucune. Quand nous rentrâmes au salon, madame de Theursan, s'adressant à Jacques, lui dit d'un ton insolent: «Ainsi, Monsieur, vous refusez de me donner une explication particulière?—Absolument, Madame, répondit Jacques.—Fernande, dit-elle, vous entendez comme on traite votre mère chez vous; je suis venue ici pour vous défendre et vous protéger; mon intention était de vous réconcilier, autant que possible, avec votre mari, et d'employer la politesse et la raison pour l'engager à abjurer ses torts en pardonnant les vôtres. Mais on m'insulte avant même que j'aie dit un mot en votre faveur; c'est à vous de savoir comment vous voulez que j'agisse désormais.—Je vous supplie, maman, dit Fernande, troublée et épouvantée, de remettre à un autre moment toute explication avec qui que ce soit.—Est-ce que tu penses, Fernande, lui dit Jacques, que nous aurons jamais besoin d'intermédiaire pour nous expliquer? Est-ce que tu as prié ta mère de venir te protéger et te défendre contre moi?—Non, non, jamais! s'écria Fernande en cachant sa tête dans le sein de Jacques, ne le crois pas! tout cela arrive malgré moi; n'écoute pas, ne réponds pas... Ma mère, ayez pitié de moi et taisez-vous.—Me taire serait une bassesse, reprit madame de Theursan, si ce que j'aurais à dire pouvait servir à quelque chose; mais je vois que ce serait prendre une peine inutile. Si tout le monde est content ici, je n'ai plus qu'à me retirer. Mais songez, Fernande, que nous nous voyons pour la dernière fois; la vie honteuse à laquelle j'espérais vous soustraire et où vous voulez vous plonger plus avant m'interdit désormais toute relation avec vous. J'aurais l'air, aux yeux du monde, d'approuver le scandale de votre conduite, et d'imiter la honteuse complaisance de votre mari.» Fernande, plus pâle que la mort, tomba sur le sofa en disant: «Mon Dieu, épargnez-moi!» Jacques était aussi pâle qu'elle, mais sa colère ne se révélait que par un petit froncement de sourcil que Fernande m'a appris à observer, et dont madame de Theursan était loin de connaître l'importance. «Madame, dit-il d'une voix très-légèrement altérée, personne au monde, excepté moi, n'a de droits sur ma femme; vous avez renoncé aux vôtres en la mariant. Je vous défends donc, au nom de mon autorité et de mon affection pour elle, de lui adresser des reproches et des injures, qui, dans l'état où vous la voyez, peuvent lui devenir funestes. Je savais bien que, pour avoir le plaisir de m'offenser, vous ne marchanderiez pas avec la vie de votre fille; mais si c'est à moi que vous en avez, parlez, j'ai de quoi vous répondre; il me suffira de vous dire que je vous connais.» Madame de Theursan changea de visage; mais la colère l'emportant sur la peur que cette espèce de menace avait semblé lui faire, elle se leva, prit Fernande par le bras, et, l'attirant vers moi d'une manière brutale, elle la jeta presque sur mes genoux en disant: «Si c'est là votre choix, Fernande, restez au sein de la honte où votre mari vous a précipitée; je ne saurais relever une âme avilie. Pour vous, Mademoiselle, dit-elle à Sylvia, je vous fais mon compliment du rôle que vous jouez ici, et j'admire l'habileté avec laquelle vous avez fourni un amant à votre rivale, pour la supplanter plus facilement auprès de son mari. Maintenant je pars; j'ai rempli le devoir qui m'était imposé en offrant à ma fille l'appui qu'elle aurait dû implorer et qu'elle repousse. Que Dieu lui pardonne, car moi je la maudis!» Fernande jeta un cri d'effroi. Je la pressai involontairement sur mon coeur. Sylvia dit à madame de Theursan, avec un dédain glacial, qu'elle ne comprenait rien à son apostrophe et qu'elle ne répondait point aux énigmes. «Je vais t'expliquer celle-ci, dit Jacques avec amertume. Madame n'a pas de fortune; et elle sait que j'ai fait à sa fille un douaire qui, en cas de veuvage ou de séparation, assurerait à celle-ci une existence brillante; elle cherche à nous brouiller, afin que sa fille, en allant vivre sous sa tutelle, lui donne à gouverner cinquante mille livres de rente: voilà toute l'énigme.» Madame de Theursan était verte de fureur; mais la haine lui déliant merveilleusement la langue, elle accabla Jacques et Sylvia d'injures si poignantes, que Jacques perdit patience, et fronça le sourcil tout à fait; alors il ouvrit son portefeuille, et montra à madame de Theursan quelques mots écrits sur un petit papier, avec une image coupée en deux, en s'écriant d'une voix forte, Connaissez-vous cela? Elle fit un mouvement de rage pour la saisir, en répondant avec égarement qu'elle ne savait point ce que cela signifiait; mais Jacques, la repoussant, alla ôter du cou de Sylvia une espèce de scapulaire qu'elle porte toujours. Il déchira le sachet de satin noir, en tira une autre moitié d'image qu'il montra à madame de Theursan, et répéta de la même voix tonnante, que je n'avais jamais entendue sortir de sa poitrine: Et cela, le connaissez-vous? La malheureuse femme s'évanouit presque de honte; puis elle se releva en criant avec le désespoir de la haine: «Elle n'en est pas moins votre maîtresse, car vous savez bien que ce n'est pas votre soeur!—Ce n'est pas ta soeur, Jacques? dit Fernande, qui, ne comprenant pas plus que nous cette scène étrange et mystérieuse, s'était approchée de sa mère pour la secourir.—Non, c'est sa maîtresse, criait madame de Theursan avec égarement, en s'efforçant d'entraîner sa fille. Fuyons cette maison, c'est un lieu de prostitution; partons, Fernande; tu ne peux pas rester sous le même toit que la maîtresse de ton mari.» La pauvre Fernande, brisée par tant d'émotions et comme frappée d'étourdissement devant taut de surprises, restait indécise et consternée, tandis que sa mère la secouait et la poussait vers la porte dans une sorte de délire. Jacques la délivra de cette torture, et la conduisant vers Sylvia: «Si ce n'est pas ma soeur, lui dit-il, c'est du moins la tienne; embrasse-la, et oublie ta mère, qui vient de se perdre par sa faute.»

Madame de Theursan tomba dans d'affreuses convulsions. On l'emporta dans la chambre de sa fille; mais au moment de suivre Fernande, qui était sortie pour aller soigner sa mère, Sylvia s'arrêta entre Jacques et moi, en nous prenant chacun par un bras: «Jacques, dit-elle, tu as été trop loin, et tu n'aurais pas dû dire cela devant Fernande et devant moi. Je suis bien fâchée de savoir que c'est là ma mère; j'espérais que celle qui m'a abandonnée en me donnant le jour, était morte. Heureusement Fernande n'a dû rien comprendre à cette scène, et il sera facile de lui faire croire qu'en m'appelant sa soeur vous faisiez simplement un appel à mon amitié.—Qu'elle en pense ce qu'elle pourra, il ne convient à personne ici de lui expliquer ces tristes secrets. Octave les gardera religieusement.—D'autant plus volontiers, lui dis-je, que je ne sais rien, et que je ne devine pas plus que Fernande.» Nous nous séparâmes, et Sylvia passa le reste de la journée dans la chambre de madame de Theursan. Fernande, malade elle-même, avait été forcée d'aller se mettre au lit aussitôt qu'elle avait vu sa mère un peu calmée. Sylvia les a soignées alternativement avec un zèle admirable. Après-tout, c'est une grande et noble créature que Sylvia. Je ne sais ce qui s'est passé entre elle et madame de Theursan; mais lorsque celle-ci repartit le lendemain matin sans consentir à voir personne, elle se laissa accompagner par Sylvia jusqu'à sa voiture. Je les vis passer dans le parc, d'un endroit où elles ne pouvaient m'apercevoir. Madame de Theursan semblait être accablée, et n'avoir plus de forces pour la colère et le ressentiment. Au moment de quitter Sylvia, pour aller rejoindre sa voiture qui l'attendait à la grille, elle lui tendit la main; puis, âpres un instant d'hésitation, elle se jeta dans ses bras eu sanglotant. J'entendis Sylvia lui offrir de l'accompagner pendant une partie de la route, pour la soigner. «Non, dit madame de Theursan, votre vue me fait trop de mal; mais si je vous appelle à ma dernière heure, promettez-moi de venir me fermer les yeux.—Je vous le jure, répondit Sylvia; et je vous jure aussi que Fernande ne saura jamais votre secret.—Et ce jeune homme le gardera? ajouta madame de Theursan en parlant de moi; pardonnez-moi, car je suis bien malheureuse!—J'ai quelque chose à vous remettre, reprit Sylvia; c'est les trois lignes écrites que Jacques vous a montrées hier, les seules preuves qui existent de ma naissance: vous pouvez et vous devez les anéantir. Voici encore la moitié de l'image, laissez-moi l'autre; elle ne peut rien apprendre à personne, et j'y tiens à cause de Jacques.—Bonne, bonne personne!» s'écria madame de Theursan, en acceptant avec transport le papier que Sylvia lui offrait: ce fut toute l'expression de sa reconnaissance. Dans ce mauvais coeur, la joie d'être débarrassée d'une crainte personnelle l'emporta sur le repentir et la confusion d'une conscience coupable: elle partit précipitamment.

Sylvia resta longtemps immobile à la regarder; quand celle-ci eut disparu derrière la grille, elle croisa ses bras sur sa poitrine, et j'entendis ce mot expirer à demi sur ses lèvres pâles: «Ma mère!—Explique-moi ce mystère, Sylvia, lui dis-je en l'abordant, et en lui baisant la main avec une sorte de vénération irrésistible; comment cette femme est-elle ta mère, lorsque tu te croyais la soeur de Jacques?» Son visage prit une expression de recueillement indéfinissable, et elle me répondit: «Il n'y a au monde que cette femme qui puisse savoir de qui je suis fille, et elle ne le sait pas! c'est là ma mère.—Elle a donc été aimée du père de Jacques?—Oui, dit-elle, et d'un autre en même temps.—Mais qu'y avait-il sur ce papier?—Quatre ou cinq mots de la main du père de Jacques, attestant que j'étais la fille de madame de Theursan, mais déclarant qu'il n'était point sûr d'être mon père, et que, dans le doute, il n'avait pas voulu se charger de moi. Cette image, dont j'ai la moitié, c'est lui qui me la mit au cou en m'envoyant à l'hospice des Orphelins.—Quelle destinée que la tienne, Sylvia! lui dis-je; Dieu savait bien pourquoi il te louait d'un si grand coeur.—Mes peines ne sont rien, répondit-elle en faisant un geste comme pour éloigner une préoccupation personnelle; ce sont les vôtres qui me font du mal, celles de Fernande, celles de Jacques surtout.—Et n'as-tu pas de compassion aussi pour les miennes? lui dis-je tristement.—C'est toi que je plains le plus, me dit-elle, parce que c'est toi qui es le plus faible. Cependant il y a une chose qui me réconcilie, c'est que tu sois venu; cela est d'un homme.» Je voulus m'expliquer avec elle sur nos communes douleurs; je me sentais en ce moment disposé à une confiance et à une estime que je ne retrouverai peut-être jamais dans mon coeur. Je venais de lui voir faire une noble action, je lui aurais livré toutes mes pensées; mais elle me punit de mes méfiances passées en me fermant l'accès de son âme. «Cela regarde Jacques, me dit-elle, et je ne sais ce qui se passe en lui. Ton devoir est d'attendre qu'il prenne un parti; sois bien sûr qu'il sait tout, mais que son premier et unique soin, dans ce moment, est de rassurer et de consoler Fernande.»

Elle me quitta pour s'enfoncer seule dans une autre allée du parc. J'allai m'informer de la santé de Fernande; son mari était dans sa chambre, et lisait pendant qu'elle sommeillait. Quelle position que la mienne, Herbert! Agir avec cette famille comme auparavant, quand il s'est passé entre nous des choses qui doivent nous avoir rendus irréconciliables! Comprends-tu ce qu'il me faut de courage pour aller frapper à cette porte que Jacques vient m'ouvrir, et ce que je souffre quand il sort en me disant avec son calme impénétrable: «Obtenez qu'elle ait le courage de vivre.» Que cache donc l'impassible générosité de cet homme? Est-ce par l'effort d'un amour sublime qu'il sacrifie ainsi toutes ses fureurs et toutes ses souffrances? Il y a des instants où je le crois; et pourtant cela est trop contraire à l'humanité pour que j'y ajoute foi sincèrement. S'il n'avait donné de sa bravoure et de son mépris de la vie des preuves que je n'aurai peut-être jamais l'occasion de donner, on pourrait dire qu'il a peur de se battre avec moi; mais à moi, qui l'ai vu jour par jour depuis un an, et qui sais sa vie tout entière par Sylvia, celle explication ne peut présenter aucun sens. L'opinion à laquelle je dois m'arrêter, c'est que son coeur est bon sans être ardent, ses affections nobles sans être passionnées. Il s'est imposé le stoïcisme pour faire comme tous les hommes, pour jouer un rôle; et il s'est tellement identifié avec quelque type de l'antiquité, qu'il est devenu lui-même une espèce de héros antique, à la fois ridicule et admirable dans ce siècle-ci. Que lui conseillera son rêve de grandeur? jusqu'où ira cette étrange magnanimité? Attend-il que sa femme soit guérie pour rompre avec elle, ou pour me demander raison? Il semble à la fois confondu et satisfait de l'audace de ma conduite, et il lui arrive de me regarder avec des yeux où brille la soif de mon sang. Couve-t-il sa vengeance, ou en fera-t-il un holocauste? J'attends. Il y a trois jours que nous en sommes au même point. Fernande a été réellement mal, et nous n'avons pas été sans inquiétude pendant une nuit. Jacques et Sylvia m'ont permis de veiller dans sa chambre avec eux; quel que soit le fond de leurs âmes, je les en remercie du fond de la mienne. J'espère que dans peu Fernande sera guérie; sa jeunesse, sa bonne constitution, et le soin qu'on prend d'éloigner d'elle la pensée d'un chagrin nouveau, feront encore plus, j'espère, que le secours d'un très-bon médecin qui était venu pour soigner sa fille, et qui est resté pour elle. Adieu, mon ami. Brûle cette lettre; elle contient un secret que j'ai juré de garder, et que je n'ai pas trahi en le racontant à un autre moi-même.

LXXVII.

DE JACQUES A M. BOREL.

Mon vieux camarade, je te remercie de ta lettre, et des excellentes intentions de ton amitié. Je sais que tu te serais battu de grand coeur pour défendre ma femme d'une insulte, et pour me rendre même un moindre service. J'espère que tu regardes ce dévouement comme réciproque, et que, si tu as jamais occasion de faire un appel sérieux à l'amitié, tu ne t'adresseras pas à un autre que moi. Remercie aussi pour moi ta bonne Eugénie des soins qu'elle a eus pour Fernande, et prie-la, si elle lui écrit, de ne point lui faire savoir que j'ai reçu la lettre où tu m'informais de tout ce qui s'est passé. Adieu, mon brave; compte sur moi, à la vie et, à la mort.

LXXVIII.

DE JACQUES A OCTAVE.

Je veux vous épargner l'embarras d'une explication verbale; elle ne pourrait être que difficile et pénible entre nous; nous nous entendrons plus vite et plus froidement par écrit. J'ai plusieurs questions à vous adresser, et j'espère que vous ne me contesterez pas le droit de vous interroger sur certaines choses qui m'intéressent pour le moins autant que vous.

1° Croyez-vous que j'ignore ce qui s'est passé entre vous et une personne qu'il n'est pas besoin de nommer?

2° En revenant ici, ces jours derniers, en même temps qu'elle, et en vous présentant à moi avec assurance, quelle a été votre intention?

3° Avez-vous pour cette personne un attachement véritable? Vous chargeriez-vous d'elle, et répondriez-vous de lui consacrer votre vie, si son mari l'abandonnait?

Répondez à ces trois questions; et si vous respectez le repos et la vie de cette personne, gardez-moi le secret auprès d'elle sur le sujet de cette lettre; en le trahissant, vous rendriez son salut et son bonheur futur impossibles.

LXXIX.

D'OCTAVE A JACQUES.

Je répondrai à vos questions avec la franchise et la confiance d'un homme sûr de lui:

1° Je savais, en quittant la Touraine, que vous étiez informé de ce qui s'est passé entre elle et moi;

2° Je suis venu ici pour vous offrir ma vie en réparation de l'outrage et du tort que je vous ai fait; si vous êtes généreux envers elle, je découvrirai ma poitrine, et je vous prierai de tirer sur moi ou de me frapper avec l'épée, moi les mains vides; mais si vous devez vous venger sur elle, je vous disputerai ma vie et je tâcherai de vous tuer;

3° J'ai pour elle un attachement si profond et si vrai, que, si vous devez l'abandonner soit par la mort, soit par le ressentiment, je fais serment de lui consacrer ma vie tout entière, et de réparer ainsi, autant que possible, le mal que je lui ai fait.

Adieu, Jacques. Je suis malheureux, mais je ne peux pas vous dire ce que je souffre à cause de vous; si vous voulez vous venger de moi, vous devez désirer de me trouver debout. Je serais un lâche si je vous implorais; je serais un impudent si je vous bravais; mais je dois vous attendre, et je vous attends. Décidez-vous.

LXXX.

D'OCTAVE A HERBERT.

Jacques est parti; où va-t-il, et quand reviendra-t-il? reviendra-t-il jamais? Tout cela est encore un mystère pour moi; cet homme a la manie d'être impénétrable. J'aimerais mieux vingt coups d'épée que ce dédaigneux silence. De quoi puis-je l'accuser, pourtant? Sa conduite jusqu'ici est sublime envers sa femme; mais sa miséricorde envers moi m'humilie ou sa lenteur à se venger m'impatiente. Ce n'est pas vivre que d'être ainsi dans le doute du présent et dans l'incertitude de l'avenir.

Je t'ai envoyé copie du billet qu'il m'a écrit de Saint-Léon, et de la réponse que je lui ai faite du presbytère, le tout entre le déjeuner et le dîner qui nous rassemblent tous les jours comme autrefois; car il est bon de te dire qu'il y a quelques jours Fernande me pria de reprendre notre ancienne manière de vivre, et qu'elle était autorisée par Jacques à me faire cette invitation. C'était le premier jour depuis sa maladie qu'elle redescendait au salon, et ce fut lendemain que Jacques m'envoya ce message par son groom. J'eus l'aplomb d'aller dîner comme la veille, et Jacques me reçut comme les autres jours, c'est-à-dire avec une poignée de main et une contenance grave. Cette poignée de main, qu'il ne me donne point quand nous nous rencontrons seuls, est évidement une démonstration extérieure pour rassurer sa femme, et la perte de leur enfant autorise assez son silence et sa réserve, qu'elle peut prendre pour de la tristesse. Seulement, après le dîner, il me suivit dans le jardin, et me dit: «Vos dispositions sont telles que je les supposais, il suffit. Vous êtes un ami sans foi, mais vous n'êtes pas un homme sans coeur. Je n'exige plus qu'une chose: votre parole d'honneur que vous cacherez à Fernande l'explication que nous avons eue ensemble, et que dans aucun moment de votre vie, fussé-je à cent lieues, fussé-je mort, vous ne lui apprendrez que j'ai su la vérité.» Je lui donnai ma parole, et il ajouta: «Êtes-vous bien pénétré de l'importance du serment que vous me faites?—Je pense que oui, répondis-je.—Songez, me dit-il, que c'est la première et la principale réparation que je vous demande du mal que vous nous avez fait; songez que vous frapperiez Fernande d'une blessure mortelle le jour où vous lui feriez savoir que je lui ai pardonné. Vous concevez sans doute qu'en de certaines circonstances la reconnaissance est une humiliation et un tourment: on souffre quand on ne peut remercier sans rougir, et vous savez que Fernande est fière.—O Jacques! lui dis-je avec effusion, je sais que tu es sublime envers elle!—Ne me remercie pas, dit-il d'une voix altérée, je ne puis l'être envers toi.» Et il s'éloigna précipitamment.

Hier, je trouvai Fernande triste et inquiète. «Jacques va encore nous quitter, me dit-elle; il prétend avoir des affaires indispensables qui l'appellent à Paris; mais, dans la situation où nous sommes, tout m'effraie. Peut-être a-t-il reçu enfin cette funeste lettre de Borel qu'un hasard aura retardée à la poste; peut-être me trompe-t-il par une feinte douceur que lui dicte la compassion. Je tremble qu'il ne soit instruit, et qu'il n'ait le projet de m'abandonner tout à fait sans me rien dire.» Je la rassurai en lui disant que, dans ce cas-là, Jacques aurait eu certainement une explication avec moi, et je la trompai en lui assurant qu'il m'avait, au contraire, témoigné une amitié plus vive que jamais. Fernande est bien facile à abuser; elle est si peu habituée au raisonnement et si peu capable d'observation, qu'elle no connaît jamais les gens qui l'entourent, et ne comprend pas sa propre vie. C'est une douce et naïve créature, toujours gouvernée par l'instinct d'aimer, par le besoin de croire, et trop pieusement crédule dans l'affection d'autrui pour être susceptible de pénétration. Jacques rentra et parla de ses affaires d'une manière si vraisemblable, Sylvia eut tellement l'air d'y croire, et nous fûmes en apparence si bons amis, qu'elle me dit le soir: «Oh! quelle confiance héroïque de la part de Jacques! il nous laisse encore ensemble! Songez, Octave, que vous seriez un monstre si vous en abusiez, et que de ce moment je serais forcée de vous haïr.» Jacques est parti ce matin, calme, et me témoignant une affection vraiment stoïque; mais que pense-t-il? Il doit croire que sa femme est ma maîtresse, et pourtant elle ne l'est point. Elle s'est courageusement refusée à moi, et j'ai eu la force de me soumettre, même dans les occasions où la crainte de la perdre et le trouble de mes passions auraient dû triompher de tous les scrupules. Peut-être que si Jacques savait cela, il agirait autrement; peut-être aurais-je dû le lui dire. C'eût été un autre genre d'héroïsme que de le faire rester en lui disant: «Ta femme est pure, reprends-la, et je pars.» Mais il est écrit que je ne serai jamais un héros, cela m'est impossible, et j'ai une antipathie insurmontable pour les scènes de déclamation. Je me connais trop bien: je serais parti par la porte, et au bout de huit jours je serais rentré par la fenêtre; j'aurais avoué que depuis un an je suis le plus niais des séducteurs, et je serais devenu criminel aussitôt après cette belle confession. D'ailleurs, Jacques aurait-il ajouté foi à ma parole, soit pour le passé, soit pour l'avenir? Je ne peux plus le croire aveugle. Il y a des instants où toute cette pompe de générosité m'en impose tellement, que je me livre à l'admiration avec une sensibilité puérile; et puis ma raison reprend le dessus, et je me dis qu'après tout, la vie est une comédie à laquelle ne se laissent pas prendre ceux qui la jouent; qu'après les tirades et les scènes à effet, chacun essuie son fard, ôte son costume, et se met à manger ou à dormir. Jacques serait ce qu'il croit être, si la nature l'avait doué comme moi de passions vives. S'il aimait Fernande comme je l'aime, et s'il y renonçait comme il fait, je m'inclinerais devant lui. Mais je sais bien que lorsqu'on est épris comme je le suis, on n'est pas capable de tels sacrifices. Il aime le genre héroïque, et sa paisible nature, ses passions refroidies par l'habitude du raisonnement ou par l'âge, le secondent merveilleusement. Qu'on lui mette mon coeur dans la poitrine pendant un quart d'heure, et tout cet échafaudage tombera. Il ne demande pas mieux que de s'éloigner de sa femme: il aime la solitude et les voyages comme Childe-Harold; il est plus content d'avoir à pratiquer la théorie qu'il s'est faite du renoncement, que de jouir de tous les biens de la vie, et son orgueil est plus satisfait de pouvoir me faire grâce, qu'il ne le serait de me tuer en duel. Il songe à l'admiration qu'il m'impose, et il se croit plus vengé par mon repentir que par ma mort. Ne pense pas que je veuille nier ce qu'il y a de beau dans son caractère et dans sa conduite: vraiment, je le crois capable de l'action de Régulus. Mais si Régulus avait vécu sous mes yeux, j'aurais trouvé, j'en suis sûr, dans sa vie privée mille occasions de douter et de sourire. Les héros sont des hommes qui se donnent à eux-mêmes pour des demi-dieux, et qui finissent par l'être en de certains moments, à force de mépriser et de combattre l'humanité. À quoi cela sert-il, après tout? A se faire une postérité de séides et d'imitateurs; mais de quoi jouit-on au fond de la tombe?

Je m'efforce en vain de chercher mon bonheur en cette vie dans les joies de l'orgueil; la vérité les efface avec un éclair de son miroir, et je me retrouve seul et impuissant, avec mon désir et ma passion dans le coeur. Hier, quand Jacques partait, mille folies me passaient par l'esprit: j'avais envie d'aller dire adieu à Fernande et de partir avec lui; que sais-je? Mais quand il fut parti, et que Fernande tout en larmes me laissa baiser ses mains humides, et peu à peu son cou de neige et ses beaux cheveux, dont le contact me fait frissonner de bonheur, je me sentis très-content d'être seul avec elle, et malgré moi je remerciai Dieu d'avoir inspiré à Jacques la fantaisie de s'en aller. Quand je me serais torturé l'esprit pour me prouver que la reconnaissance et l'admiration devaient me guérir de l'amour, le bouillonnement de mon sang et les élans de mon coeur auraient victorieusement démenti cette vaine affectation et cette vertu pédantesque.

Fernande est encore tout émue et toute pénétrée de ce départ; l'excellente enfant croit à son mari comme en Dieu, et je serais bien fâché à présent de combattre cette vénération. Il est vrai qu'elle le suppose imbécile, en croyant fermement qu'il n'a pas le moindre soupçon de notre amour; voilà ce que c'est que le sentiment de l'admiration. C'est comme la foi aux miracles: c'est un travail de l'imagination pour exciter le coeur et paralyser le raisonnement.

Elle commence à se porter tout à fait bien; mais son fils maigrit et pâlit à vue d'oeil. Elle ne s'en aperçoit pas encore; mais je crains qu'elle n'ait bientôt un nouveau sujet de larmes, et que ni l'un ni l'autre de ses enfants ne soient nés avec une bonne organisation. Tous les malheurs qui pourront la frapper m'attacheront à elle; je ne suis pas un grand homme, mais je l'aime, et je n'ai pas joué de rôle quand j'ai juré de lui consacrer ma vie. Sylvia est d'une tristesse dont je ne la croyais pas capable; elle la dissimule devant Fernande, et se conduit comme un ange avec elle; mais son visage trahit une souffrance secrète et une préoccupation tout à fait étrangère à son caractère méthodique et grave. Il me vient à l'esprit, depuis quelque temps, une idée singulière sur Sylvia: je te la dirai si elle prend de la consistance.

P. S. Fernande vient de recevoir une lettre de madame Borel qui lui annonce que la lettre de son mari à Jacques n'est jamais partie, par la raison qu'elle-même s'est chargée de la déchirer au lieu de la mettre à la poste. Jacques aura encore arrangé cela. On ne peut se dissimuler que cet homme ne soit ingénieux et magnifique dans la manière dont il remplit sa tâche.

LXXXI.

DE JACQUES A SYLVIA.

Paris.

Tu me pleures, pauvre Sylvia! Oublie-moi comme on oublie les morts. C'en est fait de moi. Étends entre nous un drap mortuaire, et tâche de vivre avec les vivants. J'ai rempli ma tâche, j'ai bien assez vécu, j'ai bien assez souffert. A présent, je puis me laisser tomber et me rouler dans la poussière trempée de mes larmes. En te quittant, j'ai pleuré, et mes yeux ne se sont pas séchés depuis trois jours. Je vois bien que je suis un homme fini, car jamais je n'ai vu mon coeur se briser et s'anéantir ainsi. Je le sens qui fond dans ma poitrine. Dieu me retire la force, parce qu'elle m'est désormais inutile. Je n'ai plus à souffrir, je n'ai plus à aimer; mon rôle est achevé parmi les hommes.

Laisse-la me croire aveugle, sourd et indolent. Maintiens-la dans cette confiance, et qu'elle ne se doute jamais que je meurs de sa main. Elle pleurerait, et je ne veux pas qu'elle souffre davantage pour moi. C'est bien assez comme cela. Elle a trop appris ce que c'est d'entrer dans ma destinée, et quelle malédiction foudroie tout ce qui s'attache à moi. Elle a été comme un instrument de mort dans la main d'Azraël; mais ce n'est pas sa faute si l'exterminateur s'est servi de son amour, comme d'une flèche empoisonnée, pour me percer le coeur. A présent, la colère de Dieu va s'apaiser, j'espère. Il n'y a plus sur moi de place vivante à frapper. Vous allez tous vous reposer et vous guérir de m'avoir aimé.

Sa santé m'inquiète, et j'attends avec impatience que tu me dises si mon départ et l'émotion qu'elle a éprouvée en me disant adieu ne l'ont pas rendue plus malade. J'aurais peut-être dû rester encore quelques jours et attendre qu'elle fût plus forte; mais je n'y pouvais plus tenir. Je suis un homme et non pas un héros; je sentais dans mon sein toutes les tortures de la jalousie, et je craignais de me laisser aller à quelque mouvement odieux d'égoïsme et de vengeance. Fernande n'est pas coupable de mes souffrances; elle les ignore; elle me croit étranger aux passions humaines. Octave lui-même s'imagine peut-être que je supporte tranquillement mon malheur, et que j'obéis sans efforts à un devoir que je me suis imposé... Qu'il en soit ainsi, et qu'ils soient heureux! Leur compassion me rendrait furieux, et je ne puis renoncer encore à la cruelle satisfaction de laisser le doute et l'attente de ma vengeance suspendus comme une épée sur la tête de cet homme. Ah! je n'en puis plus! Tu vois si mon âme est stoïque. Non, elle ne l'est pas. C'est toi, Sylvia, qui es héroïque et qui me juge d'après toi-même. Mais moi, je suis un homme comme les autres; mes passions me transportent comme le vent et me rongent comme le feu. Je ne me suis point créé un ordre de vertus au-dessus de la nature; seulement, je ressens l'affection avec une telle plénitude, que je suis forcé de lui sacrifier tout ce qui m'appartient, jusqu'à mon coeur, quand je n'ai plus rien à lui offrir. Je n'ai jamais étudié qu'une chose au monde, c'est l'amour. À force de faire l'expérience de tout ce qui le contriste et l'empoisonne, j'ai compris combien c'était un sentiment noble et difficile à conserver; combien il faillait accomplir de dévouements et de sacrifices avant de pouvoir se glorifier de l'avoir connu. Si je n'avais pas eu d'amour pour Fernande, je me serais peut être mal conduit. Je ne sais si j'aurais commandé à mon dépit et à la haine que m'inspire l'homme qui l'a exposée à la risée d'autrui, par ses imprudences et ses folies égoïstes. Mais elle l'aime, et parce que je suis lié à elle par une éternelle affection, la vie de son amant me devient sacrée. Pour résister à la tentation de me défaire de lui, je pars, et Dieu seul saura ce que me coûte de désespoirs et de tourments chacun des jours que je lui laisse.

Si j'ai quelque autre vertu que mon amour, c'est peut-être une justice naturelle, une rectitude de jugement, sur lesquelles aucun préjugé social, aucune considération personnelle, n'ont jamais eu de prise. Il me serait impossible de conquérir un bonheur quelconque par la violence ou la perfidie, sans être aussitôt dégoûté de ma conquête. Il me semblerait avoir volé un trésor, et je le jetterais par terre pour m'aller pendre comme Judas. Cela me paraît le résultat d'une logique si inflexible et si absolue, que je ne saurais me glorifier de n'être pas une brute semblable aux trois quarts des hommes que je vois. Borel, à ma place, aurait tranquillement battu sa femme, et il n'eût peut-être pas rougi ensuite de la recevoir dans son lit, tout avilie de ses coups et de ses baisers. Il y a des hommes qui égorgent sans façon leur femme infidèle, à la manière des Orientaux, parce qu'ils la considèrent comme une propriété légale. D'autres se battent avec leur rival, le tuent ou l'éloignent, et vont solliciter les baisers de la femme qu'ils prétendent aimer, et qui se retire d'eux avec horreur ou se résigne avec désespoir. Ce sont là, en cas d'amour conjugal, les plus communes manières d'agir, et je dis que l'amour des pourceaux est moins vil et moins grossier que celui de ces hommes-là. Que la haine succède à l'affection, que la perfidie de la femme fasse éclore le ressentiment de sop mari, que certaines bassesses de celle qui le trompe lui donnent jusqu'à un certain point le droit de se venger, et je conçois la violence et la fureur; mais que doit faire celui qui aime?

Je ne peux pas me persuader (ce que beaucoup sans doute penseront de moi) que je sois un esprit faible et un caractère imbécile, pour avoir persévéré dans mon amour. Mon coeur n'est pas vil, et mon jugement n'est pas altéré. Si Fernande était indigne de cet amour, je ne l'éprouverais plus. Une heure us mépris suffirait pour m'en guérir. Je me rappelle bien ce que j'ai senti pendant trois jours que je la crus infâme. Mais aujourd'hui elle cède à une passion qu'un an de combats et de résistance a enracinée dans son coeur; je suis forcé de l'admirer, car je pourrais l'aimer encore, y eût-elle cédé au bout d'un mois. Nulle créature humaine ne peut commander à l'amour, et nul n'est coupable pour le ressentir et pour le perdre. Ce qui avilit la femme, c'est le mensonge. Ce qui constitue l'adultère, ce n'est pas l'heure qu'elle accorde à son amant, c'est la nuit qu'elle va passer ensuite dans les bras de son mari. Oh! je haïrais la mienne, et j'aurais pu devenir féroce, si elle eût offert à mes lèvres des lèvres chaudes encore des baisers d'un autre, et apporté dans mes bras un corps humide de sa sueur. Elle serait devenue hideuse pour moi ce jour-là, et je l'aurais écrasée comme une chenille que j'aurais trouvée dans mon lit. Mais, telle qu'elle est, pâle, abattue, souffrant toutes les angoisses d'une conscience timorée, incapable de mentir, et toujours prête à se confesser à moi de sa faute involontaire, je ne puis que la plaindre et la regretter. N'ai-je pas vu, depuis son retour, que ma confiance apparente lui faisait un mal affreux, et que ses genoux pliaient sans cesse pour me demander pardon? Combien il m'a fallu d'adresse et de précaution pour retenir sur ses lèvres l'aveu toujours prêt à s'en échapper!

Tu m'as demandé pourquoi je n'avais pas accepté la confession et le sacrifice que si souvent elle a désiré me faire. C'est parce que je crois la confession inutile et le sacrifice impossible. Tu n'aimes pas qu'on doute de la vertu d'autrui, et tu m'as reproché de ne plus vouloir me fier à l'héroïsme dont Fernande eût été peut-être capable encore. Eh quoi! cette dernière épreuve, ce fatal voyage en Touraine, n'a-t-il pas suffi à mesurer la force de Fernande? Je la connais bien, je sais jusqu'où va sa vertu, comme je sais où elle finit. Sa chasteté naturelle est la meilleure sauvegarde qui puisse la protéger, et sans doute elle l'a protégée longtemps. Mais la résolution de perdre à jamais Octave ne peut se soutenir dans cette âme puérilement sensible, que la plus petite souffrance épouvante, et qui succombe sous un véritable malheur. Est-ce sa faute? Ne serions-nous pas des insensés et des bourreaux, si nous exigions d'elle ce qu'elle ne peut accorder, si nous la frappions pour marcher quand ses jambes se dérobent sous elle? N'a-t-elle pas failli mourir parce qu'elle a perdu sa fille? Pauvre créature souffrante! sensitive qui se crispe au souffle de l'air! comment aurais-je le courage brutal de te tourmenter, et l'orgueil stupide de te mépriser parce que Dieu t'a faite si faible et si douce! Oh! je t'ai aimée, simple fleur que le vent brisait sur sa tige, pour ta beauté délicate et pure, et je t'ai cueillie, espérant garder pour moi seul ton suave parfum, qui s'exhalait à l'ombre et dans la solitude; mais la brise me l'a emporté en passant, et ton sein n'a pu le retenir! Est-ce une raison pour que je te haïsse et te foule aux pieds? Non! je te reposerai doucement dans la rosée où je t'ai prise, et je te dirai adieu, parce que mon souffle ne peut plus te faire vivre, et qu'il en est un autre dans ton atmosphère qui doit te relever et te ranimer. Refleuris donc, ô mon beau lis! je ne te toucherai plus.

LXXXII.

DE JACQUES A SYLVIA.

Tours.

Je suis revenu ici. C'est une idée étrange qui m'est passée par la tête, et que je t'expliquerai dans quelques jours. J'ai reçu ta lettre; on me l'a renvoyée exactement de Paris avec celle de Fernande, qui est bien affectueuse et bien laconique. Oui, je conçois ce qu'elle souffre en m'écrivant. Hélas! elle ne pourra même pas m'aimer d'amitié! Mon souvenir sera un tourment pour elle, et mon spectre lui apparaîtra comme un remords!

Je te remercie de m'assurer qu'elle se porte tout à fait bien, que les belles couleurs de la santé reviennent à ses joues, et qu'elle pleure sa fille moins souvent et moins amèrement. Oui, voilà ce qu'il faut me dire pour me donner du courage. Du courage! à quoi bon? Il m'en a fallu, et j'en ai eu. Mais qu'en ferais-je désormais? Tu as beau dire, Sylvia, je n'ai plus rien à faire sur la terre. Tu sais ce que le médecin, pressé par mes questions, m'a dit de mon fils. J'ai compris à demi-mot ce que je devais craindre et ce que je pouvais espérer. Le plus riant espoir qui me reste, c'est de le voir survivre d'un an à sa soeur. Il a le même défaut d'organisation. Je ne suis donc pas nécessaire à cet enfant, et je dois travailler à m'en détacher comme d'un espoir anéanti. Je vivrais encore pour Fernande, si elle avait besoin de moi. Mais, au cas où celui qu'elle aime l'abandonnerait un jour, tu es sa soeur, sa vraie soeur par l'affection et par le sang; tu me remplacerais auprès d'elle, Sylvie, et ton amitié lui serait moins pesante et plus efficace que la mienne. Ma mort ne peut que lui faire du bien. Je sais que son coeur est trop délicat pour s'en réjouir; mais, malgré elle, elle sentirait l'amélioration de son sort. Elle pourrait épouser Octave par la suite, et le scandale malheureux que leurs amours ont fait ici serait à jamais terminé.

Tu me dis précisément qu'elle s'afflige beaucoup de l'idée de ce scandale; que ce souvenir, effacé longtemps par la douleur plus vive encore de la mort de sa fille, et par la crainte de perdre mon affection, s'est réveillé en elle depuis qu'elle est un peu résignée à l'une et un peu rassurée sur l'autre. Tu me dis qu'elle demande à toute heure s'il est possible que cette aventure ne m'arrive pas à Paris, et que, lorsqu'on a réussi à la tranquilliser sur ce point par des raisons qu'on n'oserait donner à un enfant, elle tremble à l'idée d'être couverte de ridicule, et de servir de sujet aux plaisanteries de café d'une province et aux récits de chambrée d'un régiment. C'est là l'ouvrage d'Octave, et elle le lui pardonne! Elle l'aime donc bien!

Sur ce dernier point de souffrance et d'inquiétude, tu peux la rassurer par des raisonnements assez plausibles. Je suis bien aise qu'elle te parle de tout cela avec abandon; cette confiance la soulage d'autant, et tu es à même plus que personne, d'adoucir sa tristesse par une amitié éclairée. Ces sortes de scandales sont bien moins importants pour une jeune femme qu'elle ne se l'imagine, beaucoup seraient vaines de l'espèce de célébrité qui en résulte, et de l'attrait que leur attention et leurs bonnes grâces ont désormais pour les hommes. Une coquette partirait de là pour se faire une brillante carrière d'audace et de triomphes. Fernande n'est pas de ce caractère; elle ne songe qu'à rougir et à se cacher. Qu'elle se retire au fond de celto vie tranquille et heureuse que j'ai tâché de lui faire et de lui laisser; mais qu'elle ne perde pas son temps à pleurer sur un accident qui sera l'anecdote d'un jour, et qu'on oubliera le lendemain pour une autre. Il y a des événements ridicules et honteux dont on a peine à se laver, mais de tels événements ne peuvent se rencontrer dans la vie d'une femme comme Fernande. Que peut-on dire? Qu'elle est belle, qu'elle a inspiré une passion; qu'un homme s'est exposé, pour ne pas la compromettre, à se rompre le cou en fuyant sur les toits. Il n'y a rien de laid ni d'avilissant dans tout cela. Si Octave eût parlementé avec les mauvais plaisants qui l'assiégeaient, c'eût été bien différent. L'amour d'un lâche déshonore une femme, si noble qu'elle soit. Mais Octave s'est bien conduit. Tout le monde sait qu'il l'a escortée en voyage jusque chez elle, tant les grands mystères et les grandes combinaisons de ce fou réussissent! Heureusement il a du coeur, et l'on peut découvrir tous ces puérils secrets sans trouver un sujet de mépris dans sa conduite. Le ridicule et l'odieux de tout cela retombent sur moi. On m'accuse d'avoir une maîtresse dans ma maison. On dit même, tant l'espionnage imbécile et les interprétations erronées font vite la tour du monde, que j'ai essayé de la faire passer pour ma soeur, mais que madame de Theursan est venue démasquer l'imposture. C'est quelque servante, c'est peut-être madame de Theursan elle-même qui répand ce bruit! Voilà le parti que les coeurs vils tirent de la patience et de la générosité des autres. En un mot, je suis bafoué à Tours. M. Lorrain, un ancien officier de mon régiment à qui j'ai eu affaire il y a vingt ans, s'amuse à mes dépens le plus qu'il peut. Mais tout cela me regarda, et je m'en charge.

Tu ne prononces pas le nom d'Octave, je devine que tu crois me devoir ce ménagement; mais ne crains rien. Il est bien vrai que je ne puis lire et tracer ce nom fatal sans un frémissement de haine de la tête aux pieds; mais il faut bien que je m'y accoutume. Il faut que je sache tout ce qui se passe là-bas, s'il l'aime, s'il la rend heureuse. Adieu, Sylvia, qui, seule entre tous, ne m'as jamais fait de mal. Je n'ai pas besoin de te dire qu'il faut cacher à Fernande ma présence à Tours.

LXXXIII.

DE SYLVIA A JACQUES.

Mon Dieu! que fais-tu donc à Tours? cela m'épouvante. Songes-tu à te venger des calomnies qu'on répand sur nous? Si je te connaissais moins, je me le persuaderais. Pourtant, j'ai beau me rappeler l'horreur que tu as pour le duel, je tremble encore que tu ne sois engagé dans quelque affaire de ce genre; ce ne sérait pas la première fois que tu te serais cru forcé de manquer à tes principes et de faire une chose antipathique à ton caractère. Je ne vois cependant pas qu'en cette occasion tu doives jouer ta vie contre celle d'un autre. En quoi cela réparera-t-il le tort fait à Fernande? Un autre homme que toi répondrait qu'il a son affront personnel à venger; mais es-tu capable de commettre ce que tu considères comme un crime pour satisfaire une vengeance porsonnelle? Tu m'as raconté ton premier duel, c'était précisément avec ce Lorrain; tu cédais bien alors à une considération de ce genre, mais la nécessité était urgente; vous étiez tous les jours en présence l'un de l'autre sous les yeux d'une assemblée, et vous étiez tous deux militaires. Il importait peu que le canon ou l'épée emportât l'un de vous un jour plus tôt ou plus tard; qu'était-ce que la vie pour vous dans ce temps-là? Aujourd'hui que ta position est si différente, comment serait-il possible que tu fisses tout ce voyage pour te laver de calomnies qui ne t'atteignent pas, et te venger d'insultes qu'on n'ose t'adresser que de loin? En vain tu t'efforces de me prouver que ta vie n'est utile désormais à personne, tu te trompes. Oh! ne laisse pas le courage t'abandonner ainsi! c'est un calcul de le paresse, qui veut se croiser les bras, que de se persuader que la tâche est finie. Pourquoi condamnes-tu ton fils avec ce désespoir? le médecin ne t'a-t-il pas dit que la nature opérait des miracles au-dessus de toutes les prévisions de la science, et qu'avec des soins assidus et un régime sévère, ton enfant pouvait se fortifier? Je maintiens ce régime scrupuleusement, et depuis quelques jours notre cher petit est réellement bien. Si je mourais moi-même, qui le soignerait? Fernande ignore son mal, et d'ailleurs sa sollicitude est presque toujours inhabile. Qui m'impose donc la vie quand tu te démets si facilement de la tienne. Crois-tu qu'elle soit bien belle, celle que tu me laisses?

Et Fernande, n'a-t elle plus besoin de toi? que savons-nous d'Octave, quand il ne sait rien de lui-même, et se pique de ne résister à aucun des caprices qui lui viennent? Il se dit sûr d'aimer toujours Fernande; c'est peut-être vrai, c'est peut-être faux. Il s'est bien conduit depuis qu'il l'a compromise; mais quel homme est-ce là pour te succéder et pour remplir un coeur où tu as régné? Pourra t-elle l'aimer longtemps? n'aura-t-elle pas besoin un jour qu'on la délivre de lui?

Tu veux que je te dise exactement la vérité sur leur compte, et je sens que je dois le faire; dans ce moment ils sont heureux, ils s'aiment avec emportement, ils sont aveugles, sourds et insensibles. Fernande a des moments de réveil et de désespoir, Octave a des instants d'effroi et d'incertitude; mais ils ne peuvent résister au torrent qui les entraîne. Octave cherche à rassurer ta conscience en rabaissant ta vertu; il n'oserait en douter, mais il tâche de l'expliquer par des motifs qui en diminuent le mérite; pour se dispenser de t'admirer et pour se consoler d'être moins grand que toi, il tâche de saper le piédestal où tu as mérité de monter. Tu as deviné juste, il nie tes passions, afin de nier ton sacrifice. Fernande te défend avec plus de vigueur que tu ne penses, et sa vénération résiste à toutes les atteintes. Elle dit que tu l'aimes au point de rester aveugle éternellement; elle dit qu'en cela tu es sublime: et alors elle pleure si amèrement que je suis forcée de la consoler et de la relever à ses propres yeux. Ma pauvre soeur! il y a des instants où je lui en veux de t'avoir fait tant de mal. Quand je vois son visage serein et sa main dans celle d'Octave, je fuis, je me cache au fond des bois, ou je vais pleurer auprès du berceau de ton fils, pour exhaler mon indignation sans les faire souffrir. Mais quand je la vois torturée de remords, je la plains et je souffre avec elle. Je pense, comme toi, que son aventure est moins grave que la pruderie de beaucoup de femmes ne voudra le faire croire. Je vois qu'elle ne lui a point aliéné l'amitié de madame Borel, qui me paraît une personne généreuse et sensée. Sa vie pourrait être encore bien belle, si Octave voulait; elle retournerait à toi, j'en suis sûre, si elle avait à se plaindre de lui, ou s'il lui inspirait le courage qu'au contraire il cherche à lui ôter. Pourrait-elle rougir d'accepter son pardon d'une âme aussi noble que la tienne, et souffrirais-tu en le lui accordant? Oh! combien tu l'aimes encore, et quel amour que le tien! Tu n'es occupé, au sein de cet océan de douleurs, qu'à lui éviter la centième partie de celles que tu ressens.

J'ai reçu de madame de Theursan l'étrange envoi de quelques centaines de francs; ce n'est pas, comme tu penses, la modicité du présent qui me l'a fait refuser; je sais qu'elle n'a pas de fortune et que ce présent est libéral eu égard à ses moyens; mais j'admire cette réparation de l'abandon de toute ma vie. Cela ressemble a une dérision; j'ai pourtant remercié et n'ai motivé mon refus que sur l'absence de besoins. Peut-être devrais-je être reconnaissante de l'intention, je ne puis: je ne lui pardonnerai jamais de m'avoir mise au monde.

LXXXIV.

DE JACQUES A SYLVIA.

Que veux-tu que je te dise? ce Lorrain était un méchant homme, et je l'ai tué. Il a tiré sur moi le premier, je l'avais provoqué; il m'a manqué. Je savais que je n'avais qu'à vouloir pour l'abattre, et j'ai voulu. Est-ce un crime que j'ai commis? Certainement; mais que m'importe? je ne suis pas capable de savoir ce que c'est que le remords dans ce moment-ci. Il y a tant d'autres choses qui bouillonnent en moi, et qui me transportent hors de moi-même! Dieu me le pardonnera. Ce n'est plus moi qui agis: Jacques est mort; l'être qui lui succède est un malheureux que Dieu n'a pas béni, et dont il ne s'occupe pas. J'aurais pu être bon, si mon destin s'était prêté à mes sentiments; mais tout a échoué, tout m'abandonne; l'homme physique reprend le dessus, et cet homme a un instinct de tigre comme tous les autres. Je sentais la soif du sang me brûler; ce meurtre m'a un peu soulagé. En expirant, le malheureux m'a dit: «Jacques, il était écrit que je mourrais de ta main; sans cela tu ne m'aurais pas estropié pour une caricature, et tu ne me tuerais pas aujourd'hui pour te venger d'être...» Il est mort en m'adressant cette grossièreté qui semblait le consoler. Je suis resté longtemps immobile à contempler l'expression d'ironie qui restait sur la face de ce cadavre: ses yeux fixes semblaient me braver, son sourire semblait nier ma vengeance; j'aurais voulu le tuer une seconde fois. Il faudra que j'en tue un autre, n'importe lequel; cela me soulage, et cela fait du bien à Fernande: rien ne réhabilite une femme comme la vengeance des affronts qu'elle a reçus. On dit ici que je suis fou; peu m'importe! on ne dira plus que je suis lâche, et que je souffre l'infidélité de ma femme parce que je ne sais pas me battre; on dira que j'ai pour elle une passion qui me fait perdre l'esprit. Eh bien! on pensera du moins que c'est une femme digne d'amour que celle qui exerce un tel empire sur l'époux qu'elle n'aime plus; les autres femmes envieront cette espèce de trône où, dans mon délire, je l'aurai placée, et Octave enviera mon rôle un instant; car il n'y a que moi qui aie le droit de me battre pour elle, et il est obligé de me laisser réparer le mal qu'il a commis.

Adieu. Ne t'inquiète pas de moi, je vivrai; je sens que c'est mon destin, et que dans ce moment mon corps est invulnérable. Il y a une main invisible qui me couvre, et qui se réserve de me frapper. Non, ma vie n'est au pouvoir d'aucun homme: j'en ai l'intime révélation; j'en ai fait le sacrifice, et il m'est absolument indifférent de la perdre ou de la conserver. L'ange qui protège Fernande est venu près de moi, et il me parle d'elle dans mon sommeil; il étend ses ailes sur moi quand je me bats pour elle; quand je ne serai plus nécessaire à personne, lui aussi m'abandonnera. J'ai fait mon testament à Paris; en cas de mort de mon fils, je laisse les deux tiers de mon bien à ma femme, et à toi le reste; mais ne crains rien, mon heure n'est pas venue.

LXXXV.

DE M. BOREL AU CAPITAINE JEAN.

Cerisy.

Mon camarade, il faut que vous alliez me remplacer à Tours, sur-le-champ, auprès de Jacques, qui se bat encore ce soir. Je ne puis ni lui servir de témoin, ni même aller vous investir de mes fonctions; j'ai une attaque de goutte si bien conditionnée, qu'il me serait impossible de faire une lieue en voiture. Jacques vient de m'envoyer chercher; allez tout de suite, par la traverse, lui offrir mes excuses et vos services; ces choses-là ne se refusent pas. Je vais tâcher de vous mettre en trois mots au courant de l'affaire. A peine reposé d'avoir tué hier Lorrain, à qui Dieu fasse paix, Jacques s'en va au café comme si de rien n'était; et, avec cette manière glaciale que vous lui connaissez quand il est en colère, il fume sa pipe et prend sa demi-tasse en présence de plus de cent paires de moustaches jeunes et vieilles qui l'examinaient non sans un peu de curiosité, comme vous pensez. Les jeunes officiers qui ont fait la farce que vous savez à l'amant de sa femme, se sont crus insultés ou au moins provoqués par sa présence et par sa figure; ils ont affecté de parler à haute voix des maris trompés en général, et de répéter, à une table voisine de la sienne, le mot qui pouvait flatter le moins les oreilles de Jacques. Comme il restait impassible, ils ont parlé un peu plus clairement de sa femme, et ils ont fini par la désigner si bien, que Jacques s'est levé en disant: «Vous en avez menti,» du ton dont il aurait dit: «Je suis votre serviteur.» Deux de ces messieurs, qui avaient parlé en dernier, se levèrent en demandant à qui s'adressait le démenti. «A tous deux, répondit Jacques; que celui qui voudra m'en demander raison le premier se nomme.—Moi, Philippe de Munck, demain à l'heure que vous voudrez, dit l'un d'eux.—Non pas, reprit Jacques, ce soir, s'il vous plait; car vous êtes deux, et il faut que j'aie le temps de rendre raison à monsieur demain, avant que la police me contrarie.—C'est juste, répondit M. de Munck; ce soir, à six heures et au sabre.—Au sabre, soit,» dit Jacques. Vous voyez que c'est une affaire qui ne peut s'arranger en aucune façon. Deux heures après, j'ai reçu un message de lui pour me prier de lui servir encore de témoin; mais précisément j'ai pris la goutte dans la rosée d'hier à l'affaire de Lorrain, et peut-être ai-je éprouvé aussi un peu d'émotion en voyant tomber ce pauvre diable. Ce n'est pas une grande perte; mais il y avait longtemps que cela grisonnait auprès de nous, et nous ne sommes plus à l'âge où un camarade tombait comme une noix d'un noyer. Ce Jacques est étonnant, et cela prouve bien qu'un homme ne change qu'en dehors: l'arbre ne fait que renouveler son écorce, et Jacques est aujourd'hui le même que nous avons connu il y a vingt ans. On ne dira plus: «Voyez ce que deviennent ces vieux militaires, et comme leurs femmes les font marcher! en voilà un qui se battait pour un coup de crayon, et qui se laisse déshonorer sans rien dire.» Ma foi! je l'ai dit moi-même, et sa situation m'occupait tellement, qu'avant-hier, une heure avant d'apprendre qu'il était ici, je rêvais de lui, et je m'éveillai en criant, à ce que m'a dit ma femme.—«Jacques, Jacques! qu'es-tu devenu!» Mais un homme de coeur se retrouve toujours. Espérons qu'en sortant de là il ira tuer l'amant de sa femme; faites-lui sentir qu'il le doit, que sans cela tout ce qu'il fait maintenant ne sert à rien. Allez vite. Le préfet est un brave garçon qui laisse aller les duels sans faire de tracasserie; pourtant trois affaires en trois jours, c'est plus que ne comporte l'ordonnance, et il pourrait bien arriver que Jacques fût arrêté après la seconde. Il faut qu'il se dépêche. Écrivez-moi par un exprès, ce soir, quand il aura fini avec M. de Munck. J'enrage de n'être pas là; j'aimerais mieux perdre un bras que de voir Jacques manquer à l'appel.

LXXXVI.

DU CAPITAINE JEAN A. M. BOREL.

Tours.

Jacques en a fini avec tous ses adversaires sans recevoir une égratignure; il a du bonheur au jeu, comme tous ceux qui n'en ont pas en ménage. M. Munck a une estafilade au travers de la figure, qui lui sépare le nez en deux, ce qui doit singulièrement le vexer. Cela ne rendra l'honneur à aucun mari, mais pourra bien en consoler quelques-uns et en préserver quelques autres. C'est un joli garçon de moins. La beauté pleurera et lui cherchera un successeur; l'autre jeune homme ne s'est pas soucié de demander son reste à Jacques. C'était un poulet de dix-neuf ans, un fils unique, un enfant de famille, que sais-je? Les témoins ont montré tant de désir d'arranger l'affaire, que nous avons consenti à dire que nous étions fâchés d'avoir donné un démenti, s'il était vrai qu'on n'eût pas eu l'intention de nous impatienter. On a assuré qu'on n'avait pas eu cette intention. Cela pourra bien faire tort à l'enfant; mais je conçois que, ses témoins ayant rendu un peu la main, la partie était trop inégale entre lui et Jacques. Nous avons eu assez de peine à faire entendre raison à celui-ci; il a une bile de tous les diables, et ce n'est qu'après mûre délibération qu'il s'est un peu adouci. Savez-vous que le camarade va bien? C'est ce qui s'appelle ne pas mettre les pouces, et qu'il ait tort ou raison de sabrer par ici plutôt que de sabrer par là-bas, c'est plaisir et honneur de voir un ancien camarade faire de pareilles preuves avec la nouvelle armée. Au reste, le camarade n'est pas de bonne humeur; et pour ceux qui le connaissent un peu, il est facile de voir qu'il a soif du sang de bien d'autres. Je ne sais pas ce qu'il compte faire; je lui ai dit, en recevant ses remerciements pour lui avoir servi de témoin: «Je voudrais t'en servir dans une quatrième occasion, et je ferais volontiers le voyage avec toi pour ça. A présent tu as la main remise, est-ce que tu ne vas pas t'en prendre à qui de droit?» Il m'a répondu moitié figue, moitié raisin: «Si on te le demande, tu diras que tu n'en sais rien.—Ah ça, est-ce que tu en veux aussi aux anciens?» lui ai-je dit. Là-dessus, il m'a embrassé, en me chargeant de te faire ses adieux et ses amitiés. Il doit être parti maintenant, car le préfet lui a fait dire en dessous main qu'il allait être forcé de le faire arrêter, s'il ne tirait ses guêtres bien vite. Je l'ai laissé fermant sa malle, et je suis revenu à mon perchoir, où je vous attends à déjeuner aussitôt que la goutte vous le permettra. En attendant, j'irai fumer une pipe et jaser de tout cela avec vous. Il y a beaucoup à dire pour et contre Jacques; c'est un drôle de corps, mais il fait feu des quatre pieds.

LXXXVII.

DE JACQUES A SYLVIA.

Aoste.

Tu dois avoir reçu un billet que je t'ai envoyé de Clermont, par lequel je t'annonçais que j'étais sorti sans égratignure de mes trois duels, et que mon corps se portait aussi bien que mon âme se porte mal: ce sont les plus mauvaises nouvelles qu'un homme puisse donner de lui-même. Un corps qui s'obstine à vivre, et qui nourrit avec vigueur les peines de l'âme, est un triste présent du ciel. Ce que je ne t'ai pas dit, c'est que j'allais passer à deux pas de toi sans te voir; j'ai refait cette route de Lyon pour la vingtième fois, et pour la première j'ai passé auprès de ma vallée chérie sans y entrer. Il était six heures du matin quand je me suis trouvé sur le haut de la côte Saint-Jean, et les postillons, qui me connaissent bien, avaient déjà tourné le chemin pour descendre, quand je leur ai dit de continuer vers le Midi. Penché à la portière, j'ai longtemps contemplé ce beau site que je ne reverrai peut-être plus, et tous ces sentiers que nous avons tant de fois parcourus ensemble; mais j'ai longtemps hésité à regarder ma maison. Enfin, au moment où le bois Manon allait me la cacher, j'ai fait arrêter, et je suis monté au-dessus de la route pour la regarder à mon aise et m'abreuver de ma douleur. Le soleil levant étincelait dans tes vitres: étais-tu donc déjà levée? Les volets de Fernande étaient fermés: elle dormait peut-être dans les bras de son amant. Cette maison, ces jardins et cette vallée m'inspirèrent une espèce de haine. Je viens de tuer un homme et d'en défigurer un autre sans aucun motif raisonnable que de satisfaire ma vanité blessée, et j'ai dû regarder tranquillement le toit qui abrite mon désespoir et ma honte!

Oui, ma honte! Je sais bien que c'est un des mots de convention adoptés par une société stupide, et qui, devant la raison, ne présentent aucun sens: l'honneur d'un homme ne peut pas être attaché au flanc d'une femme, et il n'est au pouvoir de personne de compromettre ou d'entacher le mien; mais je n'en suis pas moins obligé d'être en guerre avec tout le monde, parce que je suis dans une position ridicule, et que pour m'en laver je me couvre en vain de sang. Il n'y en a qu'un, je le sais bien, qui peut enlever ce sourire cruel que je trouve sur la figure de tous mes amis. O Fernande! j'aime pourtant mieux faire rire de moi que de faire couler tes larmes; j'aime mieux les railleries de l'univers entier que ta haine et ta douleur! Il n'est pas besoin d'être un héros pour cela; car je suis devenu une espèce de brute vindicative et cruelle, et j'ai encore assez de bon sens et de justice pour comprendre ce que la logique de mon affection me démontre.

J'ai eu de singulières discussions avec Borel; quelques autres vieux amis de l'armée ont essayé de m'entamer adroitement, et de me faire parler, soit par intérêt, soit par curiosité; j'ai fait à ceux-là des réponses évasives et même brutales: j'avais horreur de leur amitié comme de tout le reste. Je n'ai pourtant pas pu me dispenser de parler avec Borel, parce qu'au fond de ses systèmes imbéciles il y a un certain bon sens naturel qui entend parfois raison, et, dans le blâme qu'il me prodigue, un véritable dévouement. Il était si mal disposé contre Fernande, que j'éprouvais surtout le besoin de la justifier. Nous avons passé deux jours ensemble à Tours, lui à me faire des remontrances, moi à chercher, tout en l'écoutant d'une oreille, l'occasion de me battre avec Lorrain. Nous avons échangé bien des raisonnements inutiles, lui voulant me prouver que je ne pouvais plus aimer ma femme, et moi tâchant de lui faire comprendre qu'il m'était impossible de ne pas l'aimer encore. Il a terminé ses harangues en me demandant à quoi servirait ma conduite, et si j'espérais servir de modèle et de type aux maris généreux: à quoi j'ai répondu, en riant, que je n'avais même pas la prétention de faire suivre mon exemple par les amants. Sa lourde sollicitude ne m'a, du reste, épargné aucun des coups d'épingle qu'une âme brisée peut recevoir à la suite d'un désastre. De tous les hommes que j'ai connus, ami, ennemi ou indifférent, il n'en est pas un qui n'ait donné un coup de main pour me pousser dans la tombe.

J'ai eu bien de la peine à calmer mon sang irrité; je me serais jeté devant la bouche d'un canon avec la certitude que je devais servir de boulet pour tuer les autres. Cette espèce de croyance à la fatalité aurait fait de moi un héros ou un tigre, suivant la différence d'un cheveu dans le poids des circonstances qui me portaient. J'ai été au moment de tuer un enfant de dix-neuf ans pour un mot; et puis je lui avais fait grâce, quand m'est venu un billet mystérieux qu'une femme m'écrivait pour me supplier d'épargner sa vie et de renoncer à ma fureur. C'était un billet sublime d'expression et de sentiment. Je crus d'abord qu'il était d'une mère, et j'allais y céder avec attendrissement, lorsqu'en le relisant je m'aperçus qu'il était d'une maîtresse. Elle me suppliait de lui laisser le bonheur. Le bonheur! ce mot-là me rendit furieux. Hélas! ma pauvre Sylvia, j'avais perdu la tête; j'aurais voulu tuer tous ceux qui étaient moins malheureux que moi; je m'obstinais à faire battre ce jeune homme: il me semblait obéir à l'impulsion d'une main impitoyable et accomplir quelque rêve terrible. Le capitaine Jean, un de mes témoins, me parlait depuis longtemps sans que ses discours présentassent aucun sens à mon esprit; enfin, il réussit à me faite entendre un seul mot: «Ah ça, Jacques, tu veux donc massacrer aujourd'hui?» Ce mot de massacrer tomba sur ma poitrine brûlante comme une goutte d'eau froide; il me sembla que je m'éveillais d'un rêve. Je fis tout ce qu'il désirait, sans même écouter dans quels termes on arrangeait la partie de mon honneur; it ne m'importait plus de faire effet par ma bravoure. Il m'avait semblé d'abord que j'avais envie de me disculper du reproche d'être lâche, et qu'à ce sentiment d'orgueil blessé j'aurais sacrifié la vie de mon père; mais ce n'était qu'un prétexte dont se servait mon désespoir pour me pousser: j'avais un accès de rage tout simplement; et quand il fut apaisé, je retombai dans l'apathie, comme un fou furieux, dans l'accablement qui suit une de ses crises, se laisse tomber sur la paille et regarde autour de lui d'un air stupide. On fit approcher de moi mon adversaire, pour que, suivant l'usage, nous eussions à échanger une poignée de main; mais entre chaque minute il s'écoulait de tels siècles dans ma tête, que j'obéis machinalement et avec surprise. Je ne me souvenais pas de l'avoir jamais vu: j'étais déjà à cent ans de ce qui venait de se passer en moi; j'étais entré dans le néant de l'âme, qui est désormais mon refuge en cette vie.

Me voilà donc calmé! que Dieu me pardonne à quel prix! Mais il sait bien que cela n'a pas dépendu de moi, et que mon être a été transformé à l'insu de ma volonté. Ah! cette colère, elle était affreuse! mais elle me faisait du bien comme les convulsions et les rugissements à un épileptique. Je suis maintenant plus pesant qu'une montagne, plus froid qu'un glacier; je contemple ma vie avec un affreux sang-froid; je me fais l'effet de ces martyrs des temps fabuleux du christianisme qui, après le supplice, se relevaient par miracle, ramassaient tranquillement leur tête ou leur coeur pantelant sur l'arène, et se mettaient à marcher, emportant leur âme séparée de leur corps, aux yeux des hommes épouvantés.

Un autre que moi n'aurait pas pu certainement supporter mon destin: Il n'y a que moi sur la terre qui aie la force d'accomplir une pareille vie sans mourir de lassitude ou sans me tuer dans un accès de délire. J'ai pourtant traversé tout cela, et me voici encore! Ce qu'il y avait de jeune, de généreux et de sensible en moi n'est plus; mais mon corps est debout, et ma triste raison contemple sans nuage la ruine de toutes ses illusions. Maudite soit cette organisation régulière et solide que ne peuvent briser les événements! Don funeste! Avais-je commis quelque crime avant de naître, pour avoir la malédiction du premier homme, l'exil dans le désert, et l'injonction de vivre?

Je suis passé ce matin près d'une maison de campagne que là beauté de la nature fit construite au pied des montagnes et que la rigueur des climats a fait abandonner. Je me suis arrêté pour entrer dans le clos, attiré par l'air de tristesse et de destruction qui régnait en ce lieu; j'y suis resté deux heures, abîmé dans la pensée de mon désespoir et de mon isolement. Et toi aussi, vieux Jacques, tu fus un marbre solide et pur, et tu sortis de la main de Dieu fier et sans tache, comme une statue neuve sort de l'atelier et se dresse sur son piédestal dans une attitude orgueilleuse; mais te voilà comme une de ces allégories usées et rongées par le temps, qui se tiennent encore debout dans les jardins abandonnés. Tu décores très-bien le désert: pourquoi sembles-tu t'ennuyer de la solitude? Tu trouves le temps long et l'hiver bien rude; il te tarde de tomber en poussière, et de ne plus lever vers le ciel ce front jadis superbe que le vent insulte aujourd'hui, et où l'air humide amasse une mousse noire comme un voile de deuil. Tant d'orages ont terni ton éclat que ceux qui passent ne savent plus si tu es d'albâtre ou d'argile sous ton crêpe funèbre. Reste, reste dans ton néant, et ne compte plus les jours: tu dureras peut-être longtemps encore, pierre misérable! Tu te glorifiais d'être une matière inattaquable: à présent tu envies le sort du roseau desséché qui se brise les jours d'orage. Mais la gelée fend les marbres; le froid te détruira: espère en lui!

LXXXVIII.

D'OCTAVE A HERBERT.

Malgré la colère des uns, les remords des autres, et l'incertitude de mon esprit au milieu de tout cela, je ne peux pas m'empêcher d'être heureux, mon cher Herbert, car mon coeur est rempli d'amour et mon sort est fixé. Une affection indissoluble m'attache à Fernande, n'en doutez pas: je ne suis pas inconstant. On peut me rebuter; la femme que j'aime, quand elle s'obstine à me repousser, peut finir par me dégoûter d'elle; mais ce n'est pas une autre femme qui peut m'en distraire avant qu'elle l'ait elle-même ordonné. Malgré la différence effrayante de nos caractères, j'ai longtemps aimé Sylvia, et j'ai lutté contre ses dédains longtemps après qu'elle ne m'aimait plus. Fernande est une tout autre femme. C'est celle-là qui est née pour moi, et dont les défauts mêmes semblent combinés pour resserrer nos liens et rendre notre intimité nécessaire. Je ne sais pas si je suis aussi criminel que Sylvia veut me le faire croire, mais il m'est impossible de ne pas me sentir amoureux et transporté de joie. L'amour est égoïste, il s'assied aveugle et joyeux sur les ruines du monde, et se pâme de plaisir sur des ossements comme sur des fleurs. J'ai fait le sacrifice du chagrin d'autrui comme j'ai fait celui de ma propre vie. Je ne connais plus les lois du tien et du mien. Fernande s'est confiée a moi, j'ai juré de l'aimer, de vivre et de mourir pour elle; je ne sais que cela, et tout le reste m'est étranger. Jacques peut venir à toute heure du jour ou de la nuit me demander mon sang et le boire à son aise sans que je le lui dispute. Pour l'acquit de ma conscience, je livre ma poitrine nue; qu'est-ce qu'un homme peut faire de plus? Et de quoi Jacques peut-il se plaindre? Je ne porte pas de cuirasse et ne dors pas sous les verrous. Sylvia, croyant me faire tomber à genoux devant son idole, me lit quelques fragments de ses lettres. Il commence à faire de la poésie sur sa douleur; il est à moitié guéri. Il s'est battu bravement, et il a bien fait. J'en aurais fait autant à sa place, et, si j'en avais eu le droit, je l'aurais prévenu. Il a bien recommandé de cacher ces événements à sa femme; il peut être tranquille, je m'en charge. Je n'ai pas envie qu'elle retombe malade, et je veille sur elle comme sur un bien qui m'appartient désormais. J'ai trouvé hier à la poste une lettre de Clémence pour elle. Comme je connais fort bien l'écriture, j'ai ouvert sans façon la missive, et j'y ai trouvé tous les charitables avertissements auxquels je m'attendais; de plus, la nouvelle additionnelle, le mensonge gratuit d'une bonne blessure que, selon la renommée et selon elle, Jacques aurait reçue dans la poitrine. J'ai déchiré la lettre, et j'ai pris des mesures pour que toutes les dépêches adressées à Fernande passent par mes mains en arrivant. Celles de Jacques seront respectées religieusement; mais gare aux autres! Il m'en coûte assez pour la voir heureuse et endormie sur mon coeur. Je ne me soucie pas qu'une prude envieuse ou une mère infâme viennent la réveiller pour le plaisir de tous faire du mal à tous deux. Elle est encore délicate; l'absence de Jacques, qui lui écrit rarement, et la mauvaise santé de son fils, sont pour elle des sujets suffisants d'inquiétude et de chagrin. Ma sollicitude entretient encore le calme et l'espoir dans son coeur. Rien ne me coûtera, rien ne me répugnera pour la préserver le plus longtemps possible des coups qui la menacent. Je suis égoïste, je le sais; mais je le suis sans honte et sans peur. L'égoïsme qui se dissimule et rougit de lui-même est une petitesse et une lâcheté; celui qui travaille hardiment au grand jour est un soldat courageux qui lutte contre ses ennemis et s'enrichit des dépouilles du vaincu. Celui-là peut conquérir son bonheur ou défendre celui d'autrui. Qui donc a jamais songé à accuser de vol et de cruauté celui qui triomphe et qui fait bon usage de la victoire?

LXXXIX.

DE JACQUES À SYLVIA.

Aoste.

Il faut avoir vécu ma vie peur savoir quelle chose horrible est devenu pour moi l'isolement. J'ai aimé passionnément la solitude, qui est une chose bien différente. Alors j'étais jeune. J'avais l'avenir ou le présent. Je suis venu plusieurs fois dans les montagnes avec le coeur plein de passions. J'ai peuplé leurs retraites sauvages de mes sentiments ou de mes rêves. J'y ai savouré mon bonheur ou caché ma souffrance; j'y ai vécu enfin. Je passais, je quittais une affection pour la retrouver, ou plutôt je l'apportais là dans le secret de mon âme pour l'interroger et pour m'en repaître. J'y ai répandu des larmes chaudes d'espérance; j'y ai pressé sur mon coeur des fantômes adorés et des spectres de feu. Il est bien vrai qui j'y suis venu aussi maudire et détester ce que j'avais aimé en d'autres temps; mais j'aimais quelque autre chose ou j'attendais un autre amour. Mon sein était riche, et je pouvais mettre une idole de diamant à la place de l'idole d'or qui était tombée. A présent, j'y viens avec un coeur vide et désolé, et, à la manière dont je souffre, je vois bien que je ne guérirai plus. Ce qu'il y a de terrible, ce n'est pas tant le manque d'espoir que le manque de désir. Ma douleur est morne comme ces pics de glace que le soleil n'entame jamais. Je sais que je ne vis plus et je n'ai plus envie de vivre. Ces rochers et ces froides cavernes me font horreur, et je m'y enfonce comme un fou qui se noie pour fuir l'incendie. Si je regarde au loin, la peur me prend; la seule vue de l'horizon me fait frissonner, parce que je crois y voir planer tous mes souvenirs et tous mes maux, et je m'imagine qu'ils me poursuivent avec des ailes rapides. Où irai-je pour leur échapper? Ce sera partout de même. Je suis venu jusqu'ici avec l'intention de voyager ou au moins de parcourir toute cette contrée romantique. Je sentais comme un reste d'activité, comme une inquiétude de ne pas être bien mort. Et puis je me suis laissé tomber sur ce rocher du Saint-Bernard, et je ne songe plus à quitter la cabane où je me suis arrêté croyant n'y passer qu'une heure. M'y voilà depuis près d'un mois, chaque jour plus inerte, plus indifférent, plus paralytique. Je ne sens même plus l'atmosphère, et j'ai souvent chaud là où il doit faire froid, tandis qu'en d'autres moments un rayon de soleil qui brûle l'herbe à mes pieds ne rend pas la circulation à mon sang glacé. Il y a des jours où je marche précipitamment sur le bord des abîmes sans soupçonner le danger, sans ressentir la lassitude; je suis alors comme une roue qui a perdu son balancier, et qui tourne follement jusqu'à ce que sa chaîne trop tendue fasse rompre la machine. Dans ces jours-là, je traverse comme par miracle des passages où jamais le pied d'un homme ne s'est hasardé, et quand je m'en aperçois ensuite, je ne peux plus comprendre comment cela s'est fait. J'espère quelquefois que je suis devenu fou. Mais à cette exaltation terrible succèdent des jours de mort. Cette force maladive tombe tout à coup et fait place à une fatigue épouvantable. La pensée joue un rôle bien effacé dans tout cela. Quelquefois je cherche, la nuit, à me rappeler ce qui a occupé mon cerveau dans la journée, et il m'est impossible de le retrouver. Ma mémoire ne me présente plus que l'image des objets matériels qui m'ont entouré. Je vois des montagnes, des ravins, de ponts étroits suspendus sur des abîmes de fumée blanche, et tout cela se succède et s'enchaîne pendant des heures entières jusqu'à m'obséder. Alors je me lève dans l'obscurité et je touche les murs de ma chambre en faisant des efforts incroyables pour sortir de ce rêve sans sommeil. Quelquefois je me recouche sans avoir pu chasser ces images qui me harcellent, et j'attends le jour avec impatience pour m'élancer comme malgré moi dans la campagne. Alors tout s'efface, je marche au hasard, et il me semble être enveloppé de vapeurs qui me cachent la réalité. D'autres fois il m'arrive de m'apercevoir que je pense; je vois dans mon imagination des tableaux affreux: mon fils mourant, ma femme dans les bras d'un autre; mais je regarde tout cela avec un sang-froid imbécile, jusqu'à ce qu'il me vienne une sorte de réveil qui me montre à moi-même. Je me vois dans ce tableau; cette femme est la mienne; cet enfant est à moi. Je suis Jacques, l'amant oublié, l'époux outragé, le père sans espoir et sans postérité; et je m'assieds, car mes jambes ne peuvent plus me porter, et une idée me fatigue plus en un instant qu'une journée d'agitation et de marche forcée.

Il y a deux ans, j'étais dans un état déplorable d'ennui et de souffrance. Mais que ne donnerais-je pas pour retourner en arriére! Je craignais de ne plus pouvoir aimer. Depuis longtemps je n'avais pas rencontré une femme digne d'amour. Je m'impatientais et je m'effrayais de ce lomg sommeil da mon coeur; je me demandais si c'était la faute de son impuissance, et je sentais bien que non. Mais je voyais les années s'envoler comme des rêves, et je me disais qu'il n'y avait plus pour moi de temps à perdre si je voulais être heureux encore une fois. Je pensais que posséder une femme par le mariage, c'était assurer, autant que possible, la durée de ce bonheur; je ne me flattais pas de le conserver toute ma vie; mais j'espérais qu'il me conduirait jusqu'à cette dernière période de la jeunesse où la philosophie devient facile à mesure que les passions s'éteignent. Il n'en est point ainsi. Je ne suis pas encore assez vieux pour me détacher de tout et pour me consoler d'avoir tout perdu. Mon espérance est morte encore verte, et de mort violente; mais je ne suis plus assez jeune pour croire qu'elle puisse renaître. Cet effort est le dernier que mes forces morales m'ont permis. Je m'étais créé une famille, une maison, une patrie; j'avais rassemblé, sur un coin de terre, les deux seuls êtres qui me fussent chers, elle et toi. Dieu m'avait béni en me donnant des enfants. Cela eût pu durer cinq à six ans! Notre vallée était si belle! je prenais tant de soin pour rendre ma femme heureuse, et elle semblait m'aimer si passionnément! Mais un homme est venu et a tout détruit; son souffle a empoisonné le lait qui nourrissait mes enfants. Oui! j'en suis sur, c'est son premier baiser sur les lèvres de Fernande qui les a tués, comme c'est son premier regard sur elle qui a tué son amour pour moi.

Je suis peut-être injuste et fou de m'en prendre à lui; peut-être en eût-elle aimé un autre si celui là ne fût pas venu; peut-être ne m'a-t-elle jamais aimé. Elle sentait le besoin d'abandonner son coeur, et elle me l'a confié sans discernement; elle a pris pour une passion durable ce qui n'était qu'un caprice d'enfant ou un sentiment d'amitié filiale qui se trompait faute de savoir ce que c'est que l'amour. Avec moi, elle souffrait sans cesse, elle était mécontente de tout; je ne réussissais jamais à produire l'effet que je voulais sur son esprit, et elle attribuait à mes moindres actions des motifs tout opposés à la réalité; ou nous ne nous comprenions pas, ou nous nous comprenions trop. Durant notre voyage en Touraine, alors qu'elle essayait un sacrifice au-dessus de ses forces, et que le dérangement de son être démentait sa volonté, il lui est arrivé de me dire plusieurs fois, dans un accès de colère nerveuse insurmontable, qu'elle avait toujours senti que nous n'étions pas faits l'un pour l'autre. Elle m'a accusé de l'avoir senti aussi, et de l'avoir épousée malgré cela; elle m'a rappelé mille circonstances légères qu'elle me présentait comme des preuves. Il est vrai qu'elle rétractait le lendemain ces paroles, qu'elle disait échappées à son délire: et je feignais de les avoir oubliées; mais elles s'étaient enfoncées dans mon coeur comme des poignards, et depuis j'en ai mis souvent le souvenir sur mes plaies pour les cautériser.

Hélas! faut-il renoncer ainsi au passé? elle aurait dû au moins me le laisser; je me serais nourri d'une douleur moins amère. Mais à présent il faut que tout soit détruit et gâté, même le souvenir du bonheur perdu! Si elle m'a aimé, elle m'a aimé moins longtemps et moins fortement que lui; car elle s'est éprise de lui dès le premier jour, il ne faut plus en douter. Elle s'est trompée elle-même pendant six ou huit mois; son âge est si riche en illusions! elle croyait m'aimer encore, mais moi je voyais bien où elle en était. Elle s'est trouvée surprise tout à coup par un amour nouveau avant de savoir que l'autre était anéanti.

Ma douleur se calmera, je n'en doute pas; je la laisse s'exhaler, je ne cherche point à la combattre, je ne rougis pas de crier comme une femme quand mes accès me prennent. Je sais que j'en viendrai à être tranquille et résigné; je ne suis pas impatient de ce moment-là, il sera plus affreux encore que le présent. J'aurai accepté ma sentence; je verrai mon malheur distinctement, et je le sentirai par tous les pores; je n'aurai plus rien de jeune dans le coeur, le regret lui-même s'éteindra. L'orgueil humain ne veut pas lutter contre une espérance perdue, contre un amour qui se retire; il prend son parti, et, en quelques jours, l'homme devient un vieillard. J'aime encore Fernande, parce qu'un amour comme le mien ne peut pas finir sans convulsions et sans une rude agonie; mais je sens que bientôt je ne pourrai plus l'aimer, et mon sort sera pire.

Si Dieu faisait un miracle en ma faveur, s'il me conservait mon fil, je vivrais, non avec une joie, mais avec un devoir, et je m'occuperais à le remplir. Mais ce pauvre enfant ne fait qu'essayer une existence languissante et prolonger mes tristes jours sans faire rétracter l'arrêt qui a mesuré impitoyablement les siens. Il faut que je l'attende, ce pauvre insecte qui se traîne lentement vers la mort, et sans lequel je ne veux point partir. Je me souviens que je te disais une fois: «Que peut-il arriver de pire à un honnête homme? D'être forcé de mourir, voilà tout.» Aujourd'hui, je vois qu'il y a quelque chose de pis: c'est d'être forcé de vivre.

XC.

DE SYLVIA A JACQUES.

Jacques! reviens, Fernande a besoin de toi; elle est malade de nouveau parce qu'elle vient d'éprouver une grande douleur. Rien ne peut la calmer. Elle t'appelle avec angoisse, elle dit que tous les maux qui lui arrivent viennent de ton abandon; que tu étais sa providence, et que tu l'as quittée. Elle s'effraie de ta longue absence, et dit qu'il faut que tu sois informé de tout pour avoir pris ainsi en horreur ta famille et ta maison. Elle craint que tu ne la haïsses, et la douleur que cette idée lui cause résiste à toutes nos consolations; elle veut mourir, parce que, dit-elle, il n'est pas un instant de repos et d'espoir sur la terre pour quiconque a possédé ton affection et l'a perdue. Prends courage, Jacques, et viens souffrir ici! Tu es encore nécessaire; que cette idée te donne de la force! Il y a autour de toi des êtres qui ont besoin de toi. Et puis ta vie n'est pas finie. N'y a-t-il donc rien autre chose que l'amour? L'amitié que Fernande a pour toi est plus forte que l'amour que lui inspire Octave. Tous ses soins et tout son dévouement, qui s'est vraiment soutenu au delà de mon espérance, échouent auprès d'elle quand il s'agit de toi. Peut-il en être autrement? Peut-elle vénérer un autre homme comme toi? Reviens vivre parmi nous. Me comptes-tu pour rien, dans ta vie? ne t'ai-je pas bien aimé? t'ai-je jamais fait du mal? ne sais-tu pas que tu es ma première et presque ma seule affection? Surmonte l'horreur que t'inspire Octave, ce sera l'affaire d'un jour. J'ai souffert aussi pour m'habituer à le voir à ta place: mais laisse-la-lui et prends-en une meilleure; sois l'ami et le père, le consolateur et l'appui de la famille. N'es-tu pas au-dessus d'une vaine et grossière jalousie? Reprends le coeur de ta femme, laisse le reste à ce jeune homme! L'imagination et les sens de Fernande ont peut-être besoin d'un amour moins élevé que celui que tu veux lui inspirer. Tu t'es résigné à ce sacrifice, résigne-toi à en être le témoin, et que la générosité fasse taire l'amour-propre. Est-ce quelques caresses de plus ou de moins qui entretiennent ou détruisent une affection aussi sainte que la vôtre? Cette jalousie d'enfant n'est pas digne de ta grande âme, et tu as au front bien des cheveux blancs qui te donnent le droit d'être le père de ta femme sans avilir la dignité de ton rôle de mari. Tu ne peux pas douter de la délicatesse avec laquelle Fernande évitera tout ce qui pourrait te blesser. Octave lui-même te deviendra supportable; c'est un assez noble caractère, et depuis ces trois mois, si difficiles pour nous tous, j'ai découvert en lui des vertus sur lesquelles je ne comptais pas. Il tomberait à tes pieds si tu t'expliquais à lui, s'il te comprenait et s'il savait ce que tu es. Reviens donc essuyer les larmes de Fernande, car toi seul pourras rendre un peu de courage et de calme à son coeur. Elle est encore frappée d'un de ces malheurs pour lesquels l'amour n'a point de consolation; toi seul aurais le droit de lui en offrir, parce que tu es de moitié dans son infortune: Tu comprends ce qui est arrivé? Je t'attends!

XCI.

DE JACQUES A SYLVIA.

Genève.

J'irai; mais je veux que tu l'avertisses de mon arrivée quelques jours d'avance: je ne veux surprendre personne. Il me serait horrible de trouver sur le visage de Fernande une expression d'embarras ou d'effroi. Dis lui qu'elle se contraigne, s'il le faut, pour ne me laisser rien apercevoir de ce qui se passe; fais-lui croire toujours que je suis sans soupçon, et persuade-lui de m'entretenir soigneusement dans cette confiance. Non, je ne me sens pas assez fort pour être témoin de leurs amours; je ne suis pas un philosophe stoïcien, et une âme de feu brûle encore mon front sous mes cheveux blancs. Ce que tu fais maintenant est bien cruel, Sylvia; j'étais presque enseveli, et tu me rappelles au monde des vivants pour souffrir quelques jours de plus, et m'assurer de nouveau de la nécessité de le quitter pour jamais. Soit, Fernande souffre; elle a besoin de moi, dis-tu: j'en doute; mais je sens que je ne mourrais pas tranquille si j'avais négligé d'adoucir une de ses peines. C'est la dernière qui l'atteindra, elle n'aura plus rien à perdre: privée de ses enfants et délivrée de son mari, elle pourra se livrer à son amour sans partage et sans crainte. Cette intimité que tu crois encore possible entre nous est un rêve romanesque; quand même j'oublierais mes ressentiments, pourraient-ils oublier le mal qu'ils m'ont fait? La vue d'un homme qu'on a rendu malheureux est insupportable: c'est comme le cadavre de l'ennemi qu'on a tué.

J'arriverai deux jours après cette lettre. Je vais donc revoir cette maison funeste! Je comprends ce qui est arrivé: mon fils est mort.

XCII.

D'OCTAVE A FERNANDE.

Lyon.

Je me suis soumis à ton ordre, et je pense encore que j'ai dû le faire; mais je n'irai pas plus loin: dix lieues suffisent bien pour mettre le silence et la paix entre lui et moi. De quoi donc as-tu peur pour moi? Crois-tu donc que Jacques songe à tirer vengeance de mon bonheur? Il est trop généreux ou trop sage pour cela. J'ai consenti à m'éloigner parce que ma présence lui serait désagréable; la sienne me ferait moins souffrir qu'il ne pense. Je ne saurais m'imputer des torts réels envers lui: il pouvait m'empêcher d'en avoir, il avait pour lui le droit et la force. Je n'ai pas commis un vol en profitant du bien qu'il me laissait. Est-on coupable parce qu'on lutte avec des êtres indifférents au dommage qu'on leur fait, ou trop magnifiques pour daigner s'en apercevoir? Si Jacques est sublime en ceci, comme tu le crois, raison de plus pour que je le voie avec plaisir, et pour que je lui donne la plus franche poignée de main que j'aie donnée de ma vie. Je ne conçois rien à ces subtilités de sentiment: idées fausses dont tu t'entoures pour te torturer, comme si tu n'étais pas déjà assez malheureuse, ma pauvre enfant! Pleure les pertes cruelles dont le sort t'afflige; je les pleure avec toi, et rien ne me consolera jamais de la mort de ta fille, pas même... ô ma Fernande! pas même cet événement que tu ajoutes à la somme de tes douleurs, et que je considère comme un bienfait du ciel, comme un acte de réconciliation entre lui et moi. Laisse mon coeur bondir de joie à cette idée; laisse-moi faire mille rêves, mille projets délicieux. Elle s'appellera Blanche comme celle qui est morte, car ce sera une fille aussi; elle aura le joli regard et les cheveux blonds de ce petit ange qui te ressemblait tant. Tu verras qu'elle sera toute pareille: aussi belle, aussi caressante, aussi capricieuse et plus forte; car les enfants de l'amour ne meurent jamais: Dieu les doue de plus d'avenir et de vigueur que ceux du mariage, parce qu'il sait qu'il leur faut plus de force pour résister aux maux d'une vie où on les accueille mal; veux-tu donc que cela soit vrai pour ton enfant? Pleureras-tu sur lui, au lieu de l'embrasser le jour où il viendra au monde? Ah! si tu le reçois avec douleur, si tu le repousses, si tu refuses de l'aimer, parce qu'il n'aura pas Jacques pour père, laisse-le-moi et que la Providence l'abandonne: je m'en charge; je le recevrai dans mon sein, je le nourrirai moi-même avec du lait de biche et des fruits, comme les solitaires des vieilles chroniques que nous lisions l'autre jour ensemble. Il reposera à mes côtés, il s'endormira au son de ma flûte; il sera élevé par moi, il aura les talents que tu aimes et les vertus que tu auras besoin de trouver en lui pour être heureuse; et quand il sera en âge de garder son secret et le nôtre, il ira t'embrasser; il te dira: «Je m'appelle Octave, et je n'ai pas besoin d'un autre nom: celui de votre mari me serait moins cher, et ne me servirait à rien. Je vous respecte et vous estime; vous n'avez pas assuré mon existence sociale par un mensonge, vous ne m'avez pas donné pour maître un homme auquel je ne suis rien; c'est mon père qui m'a élevé et qui m'a appris à me passer de richesse et de protection. Je n'ai besoin que de tendresse, donnez-moi la vôtre; je ne vous appellerai jamais ma mère; mais un baiser de vous en secret sur mon front me fera connaître toutes les joies de l'amour filial.» Dis-moi, quand il te parlera ainsi, le repousseras-tu? seras-tu fâchée d'avoir cet ami de plus? Toute la peine qu'il te causera consiste à cacher son existence à ton mari. Pour le présent et pour l'avenir, cela me semble une chose si aisée, que je ne conçois pas comment tu t'en inquiètes. Souffriras-tu de ne pouvoir avouer et produire ton enfant? Mais songe que Jacques a le double de ton âge, ma chère Fernande; tu ne peux pas te dissimuler que tu ne doives lui survivre de beaucoup, et qu'un temps viendra, dans l'ordre de la nature, où tu seras libre. Avant même cette époque présumable, que d'accidents, que de hasards peuvent nous permettre d'être époux! Crois-tu que dans dix ans, comme aujourd'hui, comme dans vingt, je ne serai pas toujours à tes pieds, et que mon plus grand bonheur ne sera pas de dire à la société: Cette femme est à moi; je l'ai conquise par mes prières, par mon obstination, par mes fautes, par mon amour; et si j'ai entaché sa réputation, du moins je ne l'ai pas abandonnée comme font les autres. Je suis resté près d'elle; j'ai laissé ma vie couler tout entière au gré de ce mari, qui certes savait se battre, et qui pouvait à tout instant venir m'égorger dans les bras de sa femme. Je suis resté là pour satisfaire au ressentiment de l'un, ou pour protéger l'autre en cas de besoin; j'ai consacré tous mes instants à celle qui s'était un jour sacrifiée à moi. J'ai commencé par l'obtenir à force de persécutions; mais j'ai fini par la mériter à force de tendresse; à présent, elle m'appartient légitimement. Que les hommes ratifient cette union qu'ils ont en vain combattue!

Tu sais bien, Fernande, que cela est sûr, quant à moi; la Providence peut faire le reste, et elle le fera, n'en doute pas. Notre destinée était de nous rencontrer, de nous comprendre et de nous aimer. Le hasard finit par se soumettre à l'amour; la force attractive surmonte tous les obstacles, et l'aimant va embrasser le fer dans les entrailles de la terre, en dépit du roc qui les sépare. Pauvre femme tremblante, jette-toi donc dans mes bras, je te protégerai contre l'univers entier! Pauvre mère désolée, essuie tes larmes; les enfants que nous aurons ensemble ne mourront pas!

Reviens à l'espérance; souviens-toi des beaux jours que nous avons eus au milieu de tes plus grandes anxiétés; souviens-toi des miracles que fait l'amour. Quand nous sommes dans les bras l'un de l'autre, ne sommes-nous pas perdus dans un monde de délires, où les cris et les plaintes de la terre n'arrivent pas? Sois sûre d'ailleurs que tu ne fais pas à ton mari tout le mal que tu penses: c'est un homme trop supérieur pour se laisser affecter des insultes, de la sottise; il sait qu'elles ne peuvent l'atteindre, et il ne croit certainement pas que nous nous fassions un jeu de l'y exposer. Il sait peut-être que nous nous aimons, ou au moins il s'en doute; et ne vois-tu pas que cela ne lui cause aucune colère? C'est un homme calme et raisonneur; de plus, c'est un homme excellent: s'il savait tes anxiétés, il t'en consolerait, il te rassurerait sur tes craintes, et je gage bien qu'il le fera quelque jour. Encore deux ou trois ans, et il sera vieux, et l'amour-propre de l'amant délaissé fera place à la générosité de l'ami consolé. A présent, il voyage et se tient éloigné, parce que notre position à tous est difficile, et notre contenance désagréable en présence l'un de l'autre. Le temps effacera ces répugnances plus vite peut-être que nous ne l'espérons: l'avenir semble placé au delà de notre atteinte; mais le temps travaille avec une rapidité dont on s'étonne quand on voit son oeuvre accomplie. Abandonne-toi donc à l'amour: il sera toujours le maître; ta résistance ne sert qu'à diminuer les joies qu'il te donne. Oh! elles sont si belles et si enivrantes! Respecte-les comme les dons sacrés du ciel; travaille à les préserver des injures du sort, qui est stupide et aveugle, et qu'il faut gouverner avec force et courage, loin de l'accepter tel qu'il est. Ne crains pas que Jacques te les reproche; s'il savait comme notre amour est irrésistible et notre bonheur immense, il nous permettrait d'en jouir. Réponds-moi vite; dis-moi si Jacques doit rester longtemps. J'ai toute la vie, j'espère, à passer avec toi, et pourtant je ne pourrais me soumettre sans douleur à perdre une semaine. Tu sais que si Jacques, d'accord avec toi, l'exigeait, je pourrais me soumettre à un long exil; mais à présent il lui semblerait peut-être que je le fuis; s'il me demandait, dis-lui que je suis à Lyon; surtout donne-moi de tes nouvelles, et soigne ce que j'ai de plus cher au monde.

XCIII.