DE FERNANDE A OCTAVE.
(Billet placé sous la pierre de l'ormeau.)
Je pars parce que je vous aime; vous le dire et résister à vos transports m'eût été impossible. Partir sans vous le dire est également au-dessus de mes forces. Je suis un être faible et souffrant; je ne puis commander à mon coeur; j'aime mes devoirs et je veux sincèrement les remplir. Ce que j'entends par mes devoirs, ce ne sont pas les seules lois de la société; la société châtie sévèrement ceux qui lui désobéissent; mais Dieu est plus indulgent qu'elle, et il pardonne. Je saurais braver pour vous le ridicule et le blâme qui s'attachent aux fautes d'une femme; mais ce que je ne puis vous immoler, le sacrifice que vous refuseriez, c'est le bonheur de Jacques. Que n'est-il moins parfait! que n'a-t il eu envers moi quelque tort qui m'autorise à disposer de mon honneur et de mon repos comme je l'entendrais! Mais, quand toute sa conduite est sublime envers moi et envers vous, que pouvons-nous faire? Nous soumettre, nous fuir, et mourir de chagrin plutôt que d'abuser de sa confiance.
Je ne sais pas quand j'ai commencé à vous aimer. Peut-être est-ce dès le premier jour que je vous ai vu, peut-être Clémence avait-elle tristement raison en m'écrivant que je réussissais à donner le change à ma conscience, mais que j'étais déjà perdue lorsque je croyais travailler à voire réconciliation avec Sylvia. Je ne sais plus maintenant apprécier au juste ce qui s'est passé dans ma pauvre tête depuis un an; je suis brisée de fatigue, de combats, d'émotions. Il est temps que je parte; je ne sais plus ce que je fais; je suis comme vous étiez il y a un mois. Alors je me sentais encore de la force; d'ailleurs, la crainte de vous perdre m'en donnait. Que n'aurais-je pas imaginé, que ne me serais-je pas persuadé, que n'aurais-je pas juré à Dieu et aux hommes, plutôt que de renoncer à vous voir? Cette idée était trop affreuse, je ne pouvais l'accueillir; mais la victoire que nous nous flattions de remporter était au-dessus des forces humaines; à peine vous vis-je au point d'enthousiasme et de courage où je vous priais d'atteindre, que mon âme se brisa comme une corde trop tendue; je tombai dans une tristesse inexplicable, et quand j'en sortais pour contempler avec admiration votre dévouement et votre vertu, je sentais qu'il fallait vous fuir ou me perdre avec vous. Que Dieu nous protège! A présent le sacrifice est consommé; si je succombe, souvenez-vous de moi pour me plaindre et pour me pardonner ce que je vous ai fait souffrir.
Si vous voulez m'accorder une grâce, restez encore quelques jours à Saint-Léon; et puisque Silvia n'a pu se décider à me suivre, profitez de cette sainte amitié que la Providence vous offre comme une consolation. Elle est triste aussi; j'ignore ce qu'elle a; peut-être devine-t-elle que je suis malheureuse. Elle se dévoue à mes enfants; elle leur servira de mère. Voyez-les, ces pauvres enfants que j'abandonne aussi, pour fuir tout ce que j'ai de plus cher au monde à la fois; leur vue vous rappellera mes devoirs et les vôtres; vous souffrirez moins pendant ces premiers jours. Si, au lieu de vous plonger dans la solitude, vous vous nourrissez l'âme du témoignage de notre honnête amitié et du spectacle de ces lieux, où tout vous parlera des graves et augustes devoirs de la famille et de l'honneur, vous vous souviendrez d'y avoir été heureux par la vertu, et vous vous réjouirez de n'avoir pas souillé la pureté de ce souvenir.
LXVII.
DE SYLVIA A JACQUES.
Saint-Léon.
Vous avez bien fait de me laisser vos enfants; ce voyage eût fait beaucoup da mal à ta fille, qui n'est pas bien portante. Son indisposition ne sera rien, j'espère; elle serait devenue sérieuse dans une voiture, loin des mille petits soins qui lui sont nécessaires. Ne parle pas à ta femme de cette indisposition, qui sera guérie sans doute quand tu recevras ma lettre. C'est une grande terreur pour moi que la moindre souffrance de tes enfants, surtout à présent que je suis seule. Je tremble de voir leur santé s'altérer par ma faute; je ne les quitte pourtant pas d'une minute, et je ne goûterai pas un instant de sommeil que notre chère petite ne soit tout à fait bien.
Je suis heureuse d'apprendre que vous avez fait un bon voyage, et que vous avez reçu le plus aimable accueil; mais je m'afflige et m'effraie de la tristesse épouvantable où tu me dis que Fernande est plongée. Pauvre chère enfant! Peut-être as-tu mal fait de céder si vite à son désir; il eût fallu lui donner le temps de réfléchir et de se raviser. Il m'a semblé qu'au moment de partir, elle était au désespoir, et que, sans la crainte de te déplaire, elle eût renoncé à ce voyage. Je n'augure rien de bon de cette séparation. Octave est comme fou. J'ai réussi à le retenir jusqu'à présent, mais je désespère de le calmer. J'ai essayé de le faire parler; j'espérais qu'en ouvrant son coeur et en l'épanchant dans le mien, il se calmerait ou se pénétrerait davantage de la nécessité d'être fort; mais la force n'est pas dans l'organisation d'Octave; et quand même j'obtiendrais quelques nobles promesses, sa résolution serait l'enthousiasme de quelques heures. Je le connais, et le voyant aussi sérieusement épris de Fernande, j'espère peu à présent qu'il la seconde dans ses généreux projets. Il est dans une agitation effrayante; sa souffrance paraît si vive et si profonde, que j'en suis émue de compassion et que je pleure sur lui du fond de mon âme. Sois indulgent et miséricordieux, ô mon Jacques! car ils sont bien à plaindre. Je n'ai jamais été dans cette situation, et je ne sais vraiment pas ce que je ferais à leur place. Ma position indépendante, mon isolement de toute considération sociale, de tout devoir de famille, sont cause que je me suis livrée à mon coeur lorsqu'il a parlé. Si j'ai de la force, ce n'est pas à me combattre que je l'ai acquise; car je n'en ai jamais eu l'occasion. L'idée de sacrifier une passion réelle et profonde à ce monde que je hais me parait si horrible, que je ne m'en crois pas capable. Il est vrai que les seuls devoirs réels de Fernande sont envers toi; et ta conduite en impose de tels à tous ceux qui t'aiment, qu'il ne doit plus y avoir un instant de bonheur pour ceux qui te trahissent. Aide-la donc avec douceur à accomplir cet holocauste de son amour; j'essaierai d'obtenir quelque chose de la vertu d'Octave; mais il me ferme l'accès de son coeur, et je ne puis vaincre la répugnance que j'éprouve à forcer la confiance d'une âme qui souffre, fût-ce avec l'espoir de la guérir.
LXVIII.
D'OCTAVE A HERBERT.
Je suis dans un état déplorable, mon cher Herbert; plains-moi et n'essaie pas de me conseiller; je suis hors d'état d'écouter quoi que ce soit. Elle a tout gâté en me disant qu'elle m'aime; jusque-là, je me croyais méprisé; le dépit m'aurait donné des forces; mais, en me quittant, elle me dit qu'elle m'aime, et elle espère que je me résignerai à la perdre! Non, c'est impossible; qu'ils disent ce qu'ils voudront, ces trois êtres étranges parmi lesquels je viens de passer un an qui m'apparaît comme un rêve, comme une excursion de mon âme dans un monde imaginaire! Qu'est-ce que la vertu dont ils parlent sans cesse? La vraie force est-elle d'étouffer ses passions ou de les satisfaire? Dieu nous les a-t-il données pour les abjurer? et celui qui les éprouve assez vivement pour braver tous les devoirs, tous les malheurs, tous les remords, tous les dangers, n'est-il pas plus hardi et plus fort que celui dont la prudence et la raison gouvernent et arrêtent tous les élans? Qu'est-ce donc que cette fièvre que je sens dans mon cerveau? Qu'est-ce donc que ce feu qui me dévore la poitrine, ce bouillonnement de mon sang qui me pousse, qui m'entraîne vers Fernande? Est-là les sensations d'un être faible? Ils se croient forts parce qu'ils sont froids. D'ailleurs, qui sait le fond de leurs pensées? qui peut deviner leurs intentions réelles? Ce Jacques qui m'abandonne et me livre au danger pendant un an, et qui, malgré sa pénétration exquise en toute autre chose, ne s'aperçoit pas que je deviens fou sous ses yeux; cette Sylvia qui redouble d'affection pour moi, à mesure que je me console de ses dédains et que je les brave en aimant une autre femme, sont-ils sublimes ou imbéciles? Avons-nous affaire à de froids raisonneurs qui contemplent notre souffrance avec la tranquillité de l'analyse philosophique, et qui assisteront à notre défaite avec la superbe indifférence d'une sagesse égoïste? à des héros de miséricorde, à des apôtres de la morale du Christ qui acceptent le martyre de leurs affections et de leur orgueil? A présent que j'ai perdu l'aimant qui m'attachait à eux, je ne les connais plus; je ne sais plus s'ils me raillent, s'ils me pardonnent ou s'ils me trompent. Peut-être qu'ils me méprisent; peut-être qu'ils s'applaudissent de leur ascendant sur Fernande, et de la facilité avec laquelle ils m'ont séparé d'elle au moment où elle allait être à moi. Oh! s'il en était ainsi, malheur à eux! Vingt fois par jour je suis au moment de partir pour la Touraine.
Mais cette Sylvia m'arrête et me fait hésiter. Maudite soit-elle! Elle exerce encore sur moi une influence qui a quelque chose d'irrésistible et de fatal. Toi qui crois au magnétisme, tu aurais ici beau jeu pour expliquer le pouvoir qu'elle a encore sur moi après que mon amour pour elle est éteint, et quand nos caractères s'accordent et se ressemblent si peu. Quand Fernande était ici, j'étais si heureux, si enivré au milieu de toutes mes souffrances, que je pensais tout ce qu'elle disait. Sylvia était mon amie, ma soeur chérie, comme elle était l'amie et la soeur chérie de Fernande. A présent, elle m'étonne et m'inspire de la méfiance. Je ne peux pas croire qu'elle ne soit pas mon ennemie, et la pitié qu'elle me marque m'humilie comme le plus superbe témoignage de mépris qu'une femme puisse donner à un ancien amant. Ah! si je pouvais me livrer à elle, pleurer dans son sein, lui dire ce que je souffre, et si j'étais sûr qu'elle y compatît! Mais à quoi cela me mènerait-il? Elle est la soeur de Jacques, ou du moins il a en elle une amie si intime, qu'elle ne peut que blâmer et contrarier mon amour. Quand même elle serait assez généreuse pour désirer de me voir heureux avec une autre qu'elle, Fernande est précisément la seule femme qu'elle ne peut pas m'aider à obtenir. Ah! si elle me méprise, elle a bien raison, car je suis un homme sans caractère et sans conviction. Je sens que je ne suis ni méchant, ni vicieux, ni lâche; mais je me laisse aller à tous les flots qui me ballottent, à tous les vents qui me poussent. J'ai eu dans ma vie des moments de folle et sainte exaltation, puis des découragements affreux, puis des doutes cruels et un profond dégoût des gens et des choses qui m'avaient paru sublimes la veille. J'ai aimé Sylvia avec ferveur; j'ai cru pouvoir m'élever jusqu'à elle, qui me paraissait à demi cachée dans les cieux; puis je l'ai méprisée jusqu'à la soupçonner d'être une courtisane; puis je l'ai estimée au point de vivre son ami après avoir été repoussé comme amant; maintenant elle me fait peur et j'ai comme une sorte de haine contre elle; et pourtant je ne puis m'arracher encore aux lieux qu'elle habite; il me semble qu'elle a à me dire quelque parole qui pourra me sauver.
Mais pourquoi suis-je ainsi? pourquoi ne puis-je ni rien croire, ni rien nier décidément? Oh! j'ai eu une belle nuit avec Fernande! j'ai versé à ses pieds des larmes qui m'ont semblé descendre du ciel; mais peut-être n'était-ce qu'une comédie que je jouais vis-à-vis de moi-même, et dont j'étais à la fois l'acteur inspiré et le spectateur niaisement émerveillé! Qui sait, qui peut dire ce qu'il est? Et à quoi sert de se chauffer le cerveau jusqu'à ce qu'il éclate? à quoi mène cette exaltation qui tombe d'elle-même comme la flamme? Fernande était sincère dans ses résolutions, dans sa confiance, la pauvre enfant; et tout en jurant à Dieu qu'elle ne m'aimerait point, elle m'aimait déjà en secret. Elle s'arrache au danger de me le dire, et elle me l'écrit naïvement! Oh! c'est cela qui me la fait aimer! c'est cette faiblesse adorable qui met son coeur au niveau du mien! D'elle, au moins, je n'ai jamais douté; je sens ce que j'ai senti dès le premier jour: c'est que nous sommes faits l'un pour l'autre, et que son être est de la même nature que le mien. Ah! je n'ai jamais aimé Sylvia, c'est impossible, nous nous ressemblons si peu! Presser Fernande dans mes bras, c'est presser une femme, la femme de mon choix et de mon amour! et on s'imagine que j'y renoncerai? Mais qu'arrivera-t-il? Que m'importe? si on la rend malheureuse, je l'enlèverai avec sa fille, que j'adore, et nous irons vivre au fond de quelque vallée de ma patrie. Tu me donneras bien un asile? Ah! ne me sermonne pas, Herbert; je sais bien que je me rends malheureux, et que je fais folie sur folie; je sais bien que, si j'avais une profession, je ne serais pas oisif; que, si j'étais comme toi, ingénieur des ponts et chaussées, je ne serais pas amoureux; mais que veux-tu que j'y fasse? je ne suis propre à aucun métier; je ne puis me plier à aucune règle, à aucune contrainte. L'amour m'enivre comme le vin; si je pouvais, comme toi, porter deux bouteilles de vin du Rhin sans extravaguer, j'aurais pu passer un an entre deux femmes charmantes sans être amoureux de l'une ni de l'autre.
Adieu; ne m'écris pas, car je ne sais pas où je vais. Je fais mon portemanteau vingt fois par jour; tantôt je veux aller à Genève oublier Fernande, Jacques et Sylvia, et me consoler avec mon fusil et mes chiens; tantôt je veux aller me cacher à Tours, dans quelque auberge d'où je serai à portée d'écrire à Fernande et de recevoir ses réponses; tantôt je ris de pitié en me voyant si absurde; tantôt je pleure de rage d'être si malheureux.
LXIX.
DE JACQUES A SYLVIA.
Ce que tu me mandes de ma fille m'effraie extrêmement; c'est la première fois qu'elle est malade, et, dans l'ordre des choses, elle aurait dû et devra l'être souvent; mais je ne puis commander à mon inquiétude quand il s'agit de mes enfants, parce qu'ils sont jumeaux, et que leur existence est plus précaire que celle des autres. La petite est bien plus délicate que son frère, et cela justifie la croyance générale qu'un des deux vit toujours aux dépens de l'autre dans le sein de la mère. Si elle va plus mal, écris-le-moi sans hésiter. J'irai te rejoindre, non pour aider à tes soins, qui ne peuvent être que parfaits, mais pour te soulager de la terrible responsabilité qui pèse sur toi. J'ai caché et je cacherai cette nouvelle à Fernande aussi longtemps que je pourrai; sa santé est réellement très-altérée, le chagrin et l'inquiétude aggraveraient son mal. Elle est entourée ici de soins, d'amitiés et de distractions; mais rien n'y fait. Elle est d'une tristesse qui me consterne, et ses nerfs sont dans un état d'irritation qui change entièrement son caractère. Tu as raison, Sylvia, cette séparation n'a produit rien de bon. Il y a peu d'âmes qui soient organisées assez vigoureusement pour se maintenir dans le calme d'une forte résolution; toutes les consciences honnêtes sont capables de la générosité d'un jour, mais presque toutes succombent le lendemain à l'effort du sacrifice. J'ai cru qu'il était de mon devoir de consentir à celui de Fernande et même de le seconder; ce n'est pas que j'en aie espéré un résultat heureux pour moi. Quand l'amour est éteint, rien ne le rallume; et en m'arrachant à notre Dauphiné, je n'avais pas certainement sur le visage l'imbécile joie d'un mari dont la vanité triomphe. Je n'avais pas non plus dans le coeur l'imprudent espoir d'un amant qui se flatte de retrouver son bonheur dans l'immolation du bonheur d'autrui. Je savais bien que Fernande aimerait Octave absent d'un amour plus acharné, et que je la dérobais seulement au danger dont sa pudeur eût peut-être suffi pour la préserver. Je savais que le trait s'enfoncerait dans son coeur à mesure qu'elle s'efforcerait de le retirer. Tous les hommes oublient ce qu'ils ont éprouvé, et feignent de ne plus savoir ce que c'est que l'amour quand on leur retire celui qu'ils croyaient posséder. Il faut voir alors par quels stupides arguments ils essaient de prouver que la femme qui les quitte est coupable envers eux. Pour moi, je n'accuserais Fernande que dans le cas où elle recevrait mes caresses d'un front serein, avec un sourire trompeur sur les lèvres. Mais sa conduite est noble; sa tristesse protesterait contre ma tyrannie, si j'étais assez grossier pour l'exercer. Dans l'espèce d'aversion qu'elle me témoigne malgré elle de temps en temps, il y a une violence de sincérité que je préfère à une hypocrite douceur. Pauvre enfant! pauvre chère enfant! comme tu dis, elle fait ce qu'elle peut. Dans de certains moments elle se jette à mon cou en sanglotant, dans d'autres elle me repousse avec horreur. Ah! que peut-elle craindre de moi? Je lui proposerai bientôt de revenir si son état ne s'améliore pas; car je ne veux pas qu'elle soit malheureuse et qu'elle me haïsse. Tous les chagrins, tous les affronts sur moi plutôt que celui-là! J'attends encore quelques jours; l'excitation où elle est s'apaisera peut-être comme le redoublement d'une maladie. J'ai dû consentir à l'amener ici, même avec la conviction que cela ne servirait à rien; j'ai dû lui laisser la faculté de faire un noble effort, et de mettre dans sa vie le souvenir d'un jour de vertu; ce sera un remords de moins pour l'avenir, un droit de plus à mon respect. Quand elle sera lasse de combattre, je ne lèverai point le bras pour l'achever, mais je le lui offrirai pour s'y reposer. Hélas! si elle savait combien je l'aime! Mais je me tais désormais; mon amour serait un reproche, et je respecte sa souffrance. Insensé que je suis! il y a des instants où je me flatte qu'elle va revenir à moi, et qu'un miracle va s'accomplir pour me récompenser de tout ce que j'ai dévoré de douleurs dans le cours de ma triste vie!
LXX.
DE SYLVIA A JACQUES.
Il faut que tu viennes me trouver; ta fille tombe dans un état de marasme qui fait des progrès effrayants; amène quelque médecin plus habile que ceux que nous avons ici. Si Fernande est réellement aussi malade et aussi triste que tu le dis, cache-lui l'état de sa fille; et pourtant comment lui annoncerons-nous plus tard la vérité, si mes craintes se justifient? Fais ce que tu jugeras le plus prudent. La laisseras-tu ainsi sans toi chez ces Borel? La soigneront-ils bien? Il est vrai que sa mère va arriver au Tilly, à ce qu'elle me mande, et qu'elle ira chez elle si elle veut; mais d'après tout ce que tu m'as dit de sa mère, c'est une mauvaise amie et un triste appui pour Fernande. Ah! pourquoi nous sommes-nous quittés? cela nous a porté malheur.
Octave est parti pour Genève; il a accompli aussi son sacrifice; que peut-on lui demander de plus? J'ai vainement essayé d'adoucir son chagrin par mon amitié; je me suis convaincue plus que jamais que son âme n'est point grande, et que les petitesses de la vanité ou de i'égoïsme, je ne sais lequel des deux, en ferment l'entrée aux idées élevées et aux nobles sentiments. Croirais-tu qu'il a longtemps hésité à savoir si j'avais l'intention de découvrir ses secrets pour en abuser, ou si j'étais sincère dans mon désir de le réconcilier avec lui-même? Croirais-tu qu'il a eu l'idée ridicule que je lui faisais des coquetteries pour le ramener à mes pieds? Il me suppose ce vil et sot amour-propre; il me croit occupée à ces calculs petits et méprisables, quand mon coeur est brisé de la douleur de Fernande et de la sienne, quand je donnerais mon sang pour les guérir en les divisant, ou pour les envoyer vivre heureux dans quelque monde où tu n'aurais jamais mis le pied, et où leur bonheur ne toucherait point à ton existence. Pauvre Octave! son plus grand malheur est de comprendre par l'intelligence ce que c'est que la grandeur, mais d'avoir le coeur trop froid ou le caractère trop faible pour y atteindre. Il croit que Fernande est son égale, et il se trompe: Fernande est très-au-dessus de lui, et Dieu fasse qu'elle puisse l'oublier, car l'amour d'Octave ne la rendrait peut-être que plus malheureuse. Enfin il est parti en me jurant qu'il allait en Suisse. Attendons le destin, et, quel qu'il soit, dévouons-nous à ceux qui n'ont pas la force de se dévouer.
LXXI.
D'OCTAVE A FERNANDE.
Votre mari est en Dauphiné et moi je suis à Tours; vous m'aimez et je vous aime, voilà tout ce que je sais. Je trouverai moyen de vous voir et de vous parler, n'en doutez pas. N'essayez pas de me fuir encore, je vous suivrais jusqu'au bout de la terre. Ne craignez pas que je vous compromette, je serai prudent; mais ne me réduisez pas au désespoir, et ne déjouez pas par une inutile et folle résistance les moyens que je prendrai pour arriver à vous sans que personne s'en doute. Que craignez-vous de moi? quels sont ces dangers qui vous épouvantent? Pensez-vous que je veuille d'un bonheur qui vous coûterait des larmes? M'estimez-vous assez peu pour croire que je vous demanderai des sacrifices? Je ne veux que vous voir, vous dire que je vous aime, et vous décider à retourner à Saint-Léon. Là nous reprendrons notre ancienne vie, vous resterez aussi pure que vous l'êtes, et je serai aussi malheureux que vous voudrez. Je puis tout promettre et tout accepter pourvu qu'on ne me sépare pas de vous; cela seul est impossible.
J'ai déjà fait le tour du château et des jardins de Cerisy, j'ai déjà gagné le jardinier et apprivoisé les chiens. Cette nuit je suis passé sous vos fenêtres, il était deux heures du matin, et il y avait de la lumière dans votre chambre; demain je vous écrirai comment nous pouvons nous voir sans le moindre danger. Je sais que vous êtes malade, et, s'il faut répéter l'expression de ceux qui parlent de vous, un secret chagrin vous tue. Et tu crois que je t'abandonnerai quand ton mari te laisse pour aller serrer ses foins et philosopher avec Sylvia, tout en comptant ses denrées et son argent? Pauvre Fernande! ton mari est une mauvaise copie de M. de Wolmar; mais certainement Sylvia ne se pique pas d'imiter le désintéressement et la délicatesse de Claire; c'est une coquette froide et très-éloquente, rien de plus. Cesse de mettre ces doux êtres de glace au-dessus de tout, cesse de leur sacrifier ton bonheur et le mien; jette-toi dans les bras de celui qui t'aime, réfugie-toi dans le seul coeur qui t'ait comprise. Impose-moi tous les sacrifices que tu voudras, mais laisse-moi pleurer à tes genoux encore une fois, est te dire combien je t'aime, et que j'entende ce mot sortir de ta bouche.
LXXII.
D'OCTAVE A HERBERT.
Je suis à Tours depuis un grand mois, comptant les jours le plus patiemment que je peux, et attendant les rares instants où il m'est permis de la voir. Encore ai-je perdu quinze jours à demander et à obtenir cette faveur. L'imprudente! elle ne sait pas combien sa résistance, ses scrupules et ses larmes m'attachent à elle et donnent de force à ma passion. Rien n'irrite mon désir, rien ne m'éveille de mon indolence naturelle comme les obstacles et les refus. J'ai eu assez à combattre sa terreur d'être découverte et compromise, j'ai été fort occupé. Tu dis que je n'ai pas d'emploi; je t'assure qu'il n'y a pas de profession plus active et plus assujettissante que celle de pénétrer auprès des femmes que le monde et la vertu se chargent de garder. J'ai eu à lutter contre madame de Luxeuil (cette Clémence dont je t'ai parlé une fois), le philosophe le plus pédant et le plus insupportable de la terre, la femme la plus sèche, la plus froide, la plus jalouse du bonheur d'autrui. Je l'avais parfaitement jugée d'après ses lettres. J'ai eu occasion de faire parler d'elle un mien ami qui est à Tours, et qui la connaît fort bien, parce qu'elle y vient souvent. Je sais maintenant que c'est ce qu'un appelle une personne distinguée, un de ces êtres qui ne peuvent ni aimer ni se faire aimer, et qui donnent leur malédiction à tout ce qui aime sur la terre; pédagogues femelles qui ont le triste avantage de voir clairement le malheur des autres, et de le prédire avec une joie malicieuse pour se consoler d'être étrangers aux biens et aux maux des vivants; momies qui ont des sentences écrites sur parchemin à la place du coeur, et qui mettent leur gloire a étaler leur fatal bon sens et leur raison impitoyable à défaut d'affection et de bonté. Sachant que Fernande était à Cerisy, et qu'au dire des voisins tourangeaux elle se mourait d'une maladie de langueur, elle est venue la voir et se repaître de sa tristesse, comme un corbeau qui attend le dernier soupir d'un mourant sur le champ de bataille. Je ne sais même pas si elle n'a pas indisposé contre la pauvre Fernande madame Borel, leur compagne commune de couvent. Fernande trouve que tout le monde lui bat froid, et ne peut s'empêcher de regretter Saint-Léon. Elle y retournera, je l'y déciderai, et là je vaincrai ses scrupules et les miens: oui, les miens; car je t'avoue, Herbert, que je suis le plus misérable séducteur qu'il y ait jamais eu. Je ne suis un héros ni dans la vertu ni dans le vice: c'est peut-être pour cela que je suis toujours ennuyé, agité et malheureux les trois quarts du temps. J'aime trop Fernande pour renoncer à elle; je préfère commettre tous les crimes et supporter tous les malheurs; mais cet amour est trop vrai pour que je veuille la persécuter et l'effrayer par des transports qu'elle ne partage pas encore. Elle les partagera, Dieu et la nature le veulent. Quelle digue peut s'opposer à l'amour de deux êtres qui s'entendent et dont les brûlantes aspirations s'appellent et se répondent à toute heure? Je conçois les joies extatiques de l'amour intellectuel chez des amants jeunes et pleins de vie, qui retardent voluptueusement l'étreinte de leurs bras pour s'embrasser longtemps avec l'âme. Chez les captifs ou les impuissants, c'est une vaine parade d'abnégation qu'expient en secret le spleen et la misanthropie. Je divague donc avec Fernande, et je m'élève dans les régions du platonisme tant qu'elle veut. Je suis sûr de redescendre sur la terre et de l'y entraîner avec moi quand je voudrai.
Tu dois t'étonner de la vie que je mène: moi aussi; mais, au bout du compte, cet abandon de moi-même au hasard ou au destin, cette soumission de mes actions à mes passions est la seule chose qui me convienne. Je suis un vrai jeune homme, je le sais, au moins je l'avoue, et seul peut-être parmi tous ceux que je vois, je ne joue point de rôle. Je me laisse aller au gré de ma nature, et je n'en rougis pas. Les uns se drapent, les autres se fardent| il en est qui se plâtrent et veulent se changer en statues majestueuses. Il en est d'autres qui attachent des ailes de papillon à des organisations de tortue. En général, les vieux se font jeunes, et les jeunes affectent la sagesse et la gravité de l'âge mûr. Moi, je suis tout ce qui me passe par la tête et ne m'occupe en aucune façon, des spectateurs. J'écoutais dernièrement deux hommes se dépeindre l'un à l'autre. L'un se disait bilieux et vindicatif, l'autre insolent et apathique. Quand nous nous séparâmes en quittant la diligence, tous deux s'étaient déjà révélés: le prétendu bilieux s'était laissé provoquer avec le plus grand sang-froid par l'apathique, lequel n'avait pu supporter une contradiction très-légère sur une question politique. Le besoin de l'affectation est si grand chez les hommes, qu'ils se vantent des défauts qu'ils n'ont pas, plus volontiers que des qualités qu'ils peuvent avoir.
Moi, je cours après l'aimant qui m'attire, et ne tourne les yeux ni à droite ni à gauche pour savoir ce qu'on dit de ma démarche. Quelquefois je me regarde au miroir, el je ris de moi-même; mais je ne change rien à ma manière d'être, cela me donnerait trop de peine. Avec ce caractère-là, j'attends sans trop d'ennui ni de désespoir ce que le destin va faire de moi; j'occupe mes instants le plus paisiblement du monde; la pensée de mon amour suffit pour réchauffer ma tête et entretenir mon espérance. Enfermé dans une petite chambre d'auberge assez fraîche et sombre, j'emploie à dessiner ou à lire des romans (tu sais que j'ai la passion des romans) les heures les plus chaudes de la journée. Personne ici ne me connaît que deux ou trois jeunes gens de Paris qui n'ont aucun rapport avec les Borel. D'ailleurs, les Borel ne connaissent ni mon nom ni ma figure, et mon séjour ici ne peut compromettre Fernande auprès de personne. Jacques lui écrit toujours qu'il reviendra la chercher la semaine prochaine; mais il est clair comme le jour qu'il n'y pense guère ou qu'il est plus occupé des soins de son exploitation que de sa femme. Il est vrai qu'il ne tient qu'à elle de demander des chevaux de poste, de monter dans sa voiture avec Rosette et d'aller le rejoindre. C'est à quoi je travaille à la décider, car je partirais aussitôt pour mon ermitage, et j'arriverais à quelques jours de distance, en disant à Jacques et à Sylvia que j'ai été faire un tour en Suisse. Ou ils ne se doutent de rien, ou ils veulent ne rien voir. Cette dernière opinion est celle à laquelle je m'abandonne le plus volontiers; elle apaise beaucoup un reste de remords qui me revient à l'esprit lorsque Fernande, avec ses grands yeux humides d'amour, et ses grands mots de sacrifice et de vertu, me replonge dans les incertitudes du désir el de la timidité. Moi, timide! c'est pourtant vrai. J'escaladerais les murailles de Babel, et je braverais tous les gardiens de la beauté, eunuques, chiens et gardes-chasse; mais un mot de la femme que j'aime me fait tomber à genoux. Heureusement les prières d'un amant sont plus impérieuses que les menaces de toute la terre, et même que les terreurs de la conscience. Je verrai Fernande ce soir. Elle vient quelquefois au bal des officiers de la garnison avec madame Eugénie Borel; je la fais danser sans avoir l'air de la connaître, si ce n'est comme une figure de bal, et je trouve le moyen de lui dire quelques mots. Madame Borel a ici une grande vieille maison déserte, une espèce de pied-à-terre dont on n'ouvre les volets et les portes qu'une fois par semaine. Il doit être facile d'y pénétrer et d'y donner rendez-vous à Fernande. Elle ne veut plus que j'aille rôder dans le parc de Cerisy. J'aime pourtant bien l'amour espagnol; mais la poltronne n'est plus du même avis.
LXXIII.
DE M. BOREL A JACQUES.
MON VIEUX CAMARADE,
Ta fille se meurt, c'est fort bien; mais ta femme se perd, c'est autre chose. Tu ne peux empêcher l'un, et tu dois t'opposer à l'autre. Laisse donc tes enfants à quelque personne sûre, et reviens chercher madame Fernande. Je me chargerais bien de te la reconduire si tu m'avais donné le droit de lui commander. Mais je n'ai eu de toi à ton départ que cette parole: «Mon ami, je te confie ma femme.» Je ne sais pas bien ce que tu entendais par là, toi qui es un philosophe, et dont les idées diffèrent beaucoup des nôtres; moi, je suis un vieux militaire et ne connais que le code du régiment Or, dans mon temps, voilà comme cela se passait, et, dans mon intérieur, voici comment cela se passe encore. Quand un ami, un frère d'armes me recommande sa femme ou sa maîtresse, sa soeur ou sa fille, je me crois investi des droits, ou, pour parler plus juste, chargé des devoirs suivants: 1° souffleter ou bâtonner tout impertinent qui s'adresse à elle avec l'intention évidente de porter atteinte à l'honneur de mon ami, sauf à rendre raison de ma manière de procéder au souffleté ou au bâyonné, si telle est son humeur. Ce premier point sera fidèlement exécuté, tu peux y compter, si le larron de ton honneur me tombe sous la main; mais jusqu'ici il est aussi insaisissable que la flamme et le vent. 2° Je me crois obligé, quand la femme de mon ami est récalcitrante ou sourde aux bons conseils que je tache de lui donner d'abord, d'avertir mon ami, afin qu'il mette ordre lui-même à sa conduite, car je n'ai point le droit de la corriger comme je ferais de la mienne en pareille circonstance. Voilà ce dont je m'acquitte, mon cher Jacques, avec beaucoup de chagrin et de répugnance, comme tu peux croire; mais enfin il le faut. Ce n'est pas une petite responsabilité que d'avoir à garder intacte la vertu d'une lemme jeune et jolie comme la tienne. J'ai fait de mon mieux, mais je ne puis empêcher qu'on se moque de moi; une femme en sait plus long qu'un homme sous ce rapport. Me taire serait tolérer et encourager le mal, et prêter ma maison à un commerce dont ma femme et moi semblerions complices. Je te transmets donc les faits tels qu'ils sont, tu en feras l'usage que tu voudras.
Il y a quinze jours, ou pour mieux dire quinze nuits, j'entendis passer et repasser quelqu'un sous ma fenêtre à deux heures du matin. Mon grand lévrier, qui dort toujours au pied de mon lit, s'élança en hurlant vers la croisée entr'ouverte, et, à ma grande surprise, ce fut le seul chien de la maison qui prit la chose en mauvaise part. Tous les autres, bien qu'accoutumés à faire leur devoir, ne disaient mot, et je pensai que c'était quelqu'un de la maison. J'appelai, je criai qui vive? plusieurs fois, personne ne répondit; je pris une simple canne à épée et je sortis, mais je ne trouvai personne, et madame Fernande qui était à sa fenêtre, m'assura n'avoir rien vu et rien entendu. Cela me parut singulier et invraisemblable; mais je n'en témoignai rien, et je me tins sur mes gardes les nuits suivantes. Deux nuits après j'entendis très-distinctement les mêmes pas, mon lévrier fit le mène tapage; mais je l'apaisai et je descendis dans le jardin sans faire de bruit. Je vis fuir d'un côté un homme et de l'autre une femme, qui n'était ni plus ni moins que la tienne. Je ne me montrai pas à elle dans cet instant; mais le lendemain, au déjeuner, j'essayai de lui faire entendre que je m'étais aperçu de quelque chose; elle ne voulut pas comprendre. Néanmoins le galant ne revint plus. J'avais eu d'abord l'intention d'avoir une explication formelle avec ta femme; mais la mienne m'en empêcha, elle s'en était déjà chargée; et pour ne pas affliger Fernande, comme les femmes entre elles connaissent mieux les petits ménagements, elle lui avait dit qu'elle seule avait découvert son intrigue. Madame Fernande avait répondu, avec force larmes et attaques de nerfs, qu'elle avait en effet inspiré une violente passion à un pauvre jeune fou pour lequel elle n'avait que de l'amitié, et qu'elle avait écouté par compassion au moment de l'éloigner d'elle pour toujours. Je te répète les paroles dont ma femme, qui n'est pas mal romanesque non plus dans son genre, s'est servie en me racontant le fait. Tu croiras de cette prétendue amitié tout ce qu'il te plaira; pour moi, je n'en crois pas un mot; mais comme Fernande jurait à Eugénie que le monsieur était parti au moins pour l'Amérique, comme il ne se passait plus rien depuis plusieurs jours, je renonçai de bon coeur à la tâche désagréable que je remplis Aujourd'hui.
L'affaire en était là quand le colonel de la garde royale nous invita à ses bals. Je n'aime guère ces freluquets de la nouvelle armée, qui portent des talons rouges au lieu de cicatrices, et des ordres étrangers au lieu de notre vieille croix; mais, au bout du compte, le colonel est un aimable homme. Quelques-uns de ces messieurs sont d'anciens militaires que la nécessité d'avoir un état a forcés de retourner leur casaque; on boit de bon vin à leurs soupers et on joue gros jeu. Tu sais que je ne suis pas un saint; ma femme aime la danse comme une vraie folle; après avoir un peu grogné, je consentis à la mettre dans sa calèche, à prendre les rênes et à la conduire à Tours avec madame Fernande, qui s'avouait beaucoup mieux portante, et madame Clémence, cette bégueule que je n'aime guère, et qui, grâce à Dieu, prit congé de nous en arrivant à la ville. Ta femme se fit belle comme un ange pour aller au bal; et vraiment on n'eût pas dit, en la voyant, qu'elle fût si malade qu'elle prétend l'être. Je m'en allai avec ceux qui ne dansent pas, et je laissai ces dames avec ceux qui n'ont pas eu les pieds gelés en Russie; je recommandai seulement à Eugénie de surveiller de près sa compagne, et de m'avertir sur-le-champ si elle dansait plusieurs fois ou si elle causait trop souvent avec quelqu'un. Je revins moi-même trois ou quatre fois donner un coup d'oeil à leur manière d'être. Tout se passa fort bien en apparence, et à moins que ma femme ne soit d'accord avec la tienne, ce dont je la crois incapable, il faut que le cavalier soit très-adroit et moins insensé que Fernande ne l'avait dépeint. Il faut aussi qu'elle ait été de très-bon accord avec lui pour ne pas me le faire connaître; car il m'est impossible d'imaginer lequel, de ceux qui l'ont fait danser durant deux bals, a pris avec elle les mesures qu'elle a su si bien exécuter. Je poursuis mon Récit.
Le lendemain du dernier bal, quand nous fûmes de retour à Cerisy, elle nous dit qu'elle avait oublié une emplette, et qu'elle s'amuserait à monter à cheval un de ces jours pour faire cette course. Je lui répondis qu'au jour et à l'heure qu'elle choisirait, je serais prêt à l'accompagner avec ma femme, ou sans ma femme, si cette dernière était occupée. Je lui proposai le lendemain ou le surlendemain. Elle me dit que cela dépendrait de l'état de sa santé, et qu'elle m'avertirait le premier matin où elle se sentirait bien. Le lendemain, vers midi, ne la voyant point descendre au salon, je craignis qu'elle ne fût plus malade qu'à l'ordinaire, et j'envoyai savoir de ses nouvelles; mais sa femme de chambre nous répondit qu'elle était partie à six heures du matin, à cheval et suivie d'un domestique. Cela m'étonna un peu, et j'allai prendre des informations à l'écurie. Je savais que la jument d'Eugénie et l'autre petite bête que monte ta femme ordinairement étaient allées chez le maréchal ferrant, à deux lieues d'ici. Fernande avait donc été obligée de monter mon cheval, qui est beaucoup trop vigoureux pour une femme aussi poltronne qu'elle; cela me sembla trahir un singulier empressement d'aller à Tours, et me jeta dans une double inquiétude. Je craignais qu'elle ne se rompît le cou, et, ma foi! c'eût été bien autre chose que tout le reste. J'allai l'attendre à la grille du parc, et je la vis bientôt arriver au triple galop, couverte de sueur et de poussière. Elle fût assez déconcertée en m'apercevant; elle espérait sans doute rentrer et se dépouiller de cet accoutrement de marche forcée sans être remarquée; mais elle reprit courage et me dit avec assez d'aplomb: «Ne trouvez-vous pas que je suis bien matinale et bien brave? —Oui, lui dis-je; je vous fais compliment d'être changée à ce point depuis le départ de Jacques.—Et vous voyez comme je mène bien votre cheval, ajouta-t-elle en feignant de ne pas comprendre. Je me porte vraiment bien aujourd'hui; je me suis levée avec le jour, et, voyant un si beau temps, je n'ai pu résister à la fantaisie de faire cette expédition.—C'est très-joli de votre part, repris-je; mais Jacques vous laisse-t-il courir les champs toute seule de la sorte?—Jacques me laisse faire tout ce que je veux,» répondit-elle d'un petit ton sec; et elle partit au galop sans ajouter un mot de plus. J'essayai de la faire sermonner par ma femme; mais les femmes se soutiennent entre elles comme les larrons; je ne sais ce qu'elles se dirent. Eugénie me pria de ne pas me mêler de cette affaire, et voulut me prouver que je n'avais pas le droit de faire des leçons à une personne qui n'était ni ma soeur ni ma fille; que mes épigrammes étaient brutales et blessaient Fernande, ce qui était contraire aux égards que nous devions à son isolement et aux devoirs de l'hospitalité. Que sais-je! elle me raisonna si bien, que je me tus encore et que ta femme retourna à Tours de la même façon deux jours après, c'est-à-dire hier. Que pouvais-je lui dire pour l'en empêcher, après tout? Et qui l'empêchait de me répondre qu'elle allait tout simplement acheter des gants et des souliers blancs? Eugénie le croyait ou feignait de le croire; or, voici le dénoûment.
Tu sais aussi bien que moi que dans les villes de province tout se remarque, tout s'interprète et tout se découvre. La jolie figure de ta femme avait fait trop de sensation dans les bals pour que les officiers de la garnison ne cherchassent pas à lui faire la cour; et, comme il n'y a pas de meilleures prudes que les femmes qui cachent un petit secret, ils étaient tous repoussés avec perte. Ils la virent passer le premier matin et la suivirent de loin jusqu'à notre maison de ville, comme ma femme appelle son pied-à-terre; ils la virent entrer et sortir, remarquèrent le temps qu'elle y passa, s'informèrent, surent qu'il n'y avait personne dans la maison, et se demandèrent naturellement si c'était pour dormir ou pour prier Dieu qu'elle venait s'enfermer là pendant deux heures. Oisifs comme des officiers en garnison, et malicieux comme de vrais sous-lieutenants, cinq ou six d'entre eux firent si bonne enquête, qu'ils découvrirent une certaine issue de derrière par laquelle sortit, quelque temps après que Fernande fut partie, un jeune homme que l'on ne connaît pas par son nom, mais qu'on a vu à l'auberge de la Boule-d'Or depuis quelque temps. Hier, lorsque la pauvre Fernande retourna au rendez-vous, on attendit que le compère se fût introduit de son côté, et on lui ferma la retraite sans qu'il s'en aperçût, puis on monta la garde autour de la maison, et on laissa sortir Fernande sans l'effaroucher par aucune démonstration hostile; ces messieurs sont tous gens de bonne famille et trop bien élevés pour adresser la parole à une dame en pareille occasion. De mon temps, nous n'aurions pas été si respectueux; mais autre temps, autres moeurs, heureusement pour ta femme. Ces messieurs n'en voulaient qu'à l'heureux rival qu'elle leur préférait. Elle monta à cheval dans la cour après avoir pris la clef du rez-de-chaussée, qu'elle avait demandée à ma femme sous prétexte de prendre un instant de repos dans le salon, pendant qu'on briderait son cheval pour repartir; elle remit cette clef dans sa poche, non sans avoir bien barricadé son amant pour qu'il ne fût dérangé dans sa retraite par aucun curieux, et le domestique qui l'accompagnait, et qui était ou n'était pas dans le secret, emporta également la clef de la cour. Fernande partit au milieu d'une haie de spectateurs qui feignaient de fumer leur pipe en parlant de leurs affaires, mais qui se portèrent aussitôt après en embuscade à la fenêtre du grenier par où l'amant était entré d'une maison voisine. Ils contemplèrent avec grand plaisir les inutiles efforts qu'il fit pour sortir; ils le tinrent longtemps prisonnier, et voulaient, dit-on, le forcer à parlementer en répondant à de certaines questions, moyennant quoi on l'aurait mis en liberté. Il resta muet à tous les appels, à toutes les plaisanteries, et se tint tout le jour tranquille comme s'il eût été mort. Les vauriens d'assiégeants décidèrent qu'on le prendrait par la famine, et qu'on monterait la garde toute la nuit; on posa des postes autour de la maison, et on les releva d'heure en heure comme des factions militaires. Mais le captif, désespéré, fit une sortie à laquelle on ne s'attendait pas, et s'évada par les toits d'une manière qu'on dit miraculeuse de hardiesse et de bonheur. On le vit passer comme une ombre dans les airs, mais on ne put le joindre; et ce matin il a quitté la ville sans qu'on sache quelle route il a prise. Ton ancien camarade Lorrain, qui est aujourd'hui chef d'escadron dans les chasseurs de la garde royale, est venu dîner avec nous, et m'a raconté toute l'affaire non sans un certain plaisir, car il ne t'aime pas infiniment. Je suis monté chez ta femme aussitôt qu'il a été parti; elle s'était donnée pour malade toute la journée et n'avait pas quitté sa chambre. Je lui ai fait une scène de tous les diables, et elle s'est mise en colère comme un petit démon. Au lieu de me prier de me taire, elle m'a défié de t'informer de sa conduite, et m'a déclaré que je n'avais pas le droit de lui parler ainsi; que j'étais un butor, et qu'elle ne souffrirait pas de toi-même les reproches que je lui faisais. S'il en est ainsi, fais comme tu voudras, je m'en lave les mains; mais ma conscience m'ordonne de te dire ce qu'il en est.
Elle m'a chassé de sa chambre, et voulait envoyer chercher sur-le-champ des chevaux de poste et quitter une maison où elle se disait insultée et opprimé. Eugénie s'est efforcée de la calmer, et une violente attaque de nerfs qui cette fois est, je crois, bien, réelle, est venue terminer le différend. Elle est au lit maintenant, et Eugénie passera la nuit auprès d'elle; moi je me hâte de t'écrire, parce que je crains que demain la force et la volonté ne lui reviennent de partir, et je ne veux pas la laisser s'en aller ainsi toute seule avec cette petite soubrette, qui m'a l'air, par parenthèse, d'une sournoise très-rouée. Je ferai mon possible pour lui persuader de t'attendre; mais, pour Dieu! tire-moi bien vite de cet embarras. Ne me fais pas de reproches, car tu vois que j'ai agi pour le mieux, et que je ne suis pas responsable de ce qui arrivera désormais; si elle veut partir, faire quelque folie, se laisser enlever, que sais-je? puis-je la mettre sous les verrous? Je ne le cache pas qu'elle a la tète perdue; dans l'indignation que m'inspirait sa résistance à mes avis, il m'est échappé qu'elle ferait mieux d'aller soigner sa fille qui se meurt, que de s'occuper d'un amour extravagant qui la livre déjà à la risée de toute une province et de tout un régiment. J'ai été fâché aussitôt d'avoir trahi le secret que tu m'avais recommandé, car elle est tombée dans des convulsions qui m'ont prouvé que cette nouvelle lui fait beaucoup de mal, et qu'elle n'a pas oublié l'amour maternel. Je termine en te priant d'avoir de l'indulgence envers elle. Je connais ton sang-froid, et compte sur la prudence de ta conduite, mais joins-y un peu de pitié pour cette pauvre égarée. Elle est bien jeune, elle pourra se ranger et se repentir. Il y a de bien bonnes mères de famille qui ont eu leurs jours d'égarement. Elle a, je crois, un bon coeur, du moins avant son mariage elle était charmante; je ne l'ai plus reconnue quand tu nous l'as ramenée avec des caprices, des convulsions et des violences dont je ne l'aurais jamais crue capable autrefois. Tu m'as paru être un mari bien débonnaire, je ne te le cache pas; tu vois ce que c'est que d'être trop amoureux de sa femme. D'autres disent que tu as quelques torts à te reprocher, et que tu vis là-bas dans une intimité un peu trop tendre avec une espèce de parente qui est venue te trouver après ton mariage, on ne sait pas d'où. Je sais bien que lorsqu'une femme est enceinte ou nourrice, on est excusable d'avoir quelque fantaisie; mais il ne faut pas que cela se passe sous le toit conjugal; c'est une grande imprudence, et voilà comme elles s'en vengent. Ne te fâche pas de ce que je te dis, c'est le propos d'un commis voyageur qui, entendant raconter l'aventure de Fernande ce matin dans un café, a dit que tu méritais un peu ton sort; c'est peut-être un mensonge. Quoi qu'il en soit, viens, ne fût-ce que pour découvrir la retraite de ton rival et le traiter comme il le mérite; je t'aiderai. Je ferme ma lettre, est minuit. Ta femme vient de s'endormir, c'est-à-dire qu'elle va mieux. Je lui ferai des excuses demain.