IX

Après le déjeuner, j'allais dans ma petite chambre. J'étais tout à fait sûr de ce qui m'y attendait, mais j'affectais, vis-à-vis de moi-même, de n'en rien savoir.

Ah! monsieur, si je trompais le plus cruel de mes adversaires avec la moitié de la perfidie que j'apporte à me duper moi-même, je serais, en vérité, une canaille.

J'allumais un mégot, je déployais le journal, j'écrivais quelque insignifiante lettre. J'écoutais les bruits que faisait ma mère en desservant la table ou en lavant la vaisselle et je disais à haute voix:

--J'ai bonne envie d'aller, tantôt, voir cette usine de Montrouge, tu sais, maman?

Ou bien:

--Je n'ai pas encore reçu de réponse de la maison Malindoire et Simonnet. Je cherche dans le plan de Paris...

Voilà le genre de bêtises que je disais pour me donner le change sur les raisons qui m'avaient attiré dans ma chambre.

Cependant, je lançais, à la dérobée, de brefs coups d'oeil vers mon vieux canapé. Il avait l'air narquois et paterne des gens habitués au triomphe. Je le regardais avec une fureur désespérée; il se contentait de bâiller par tous les trous de sa tapisserie.

J'allais à la fenêtre et observais les nuages d'un air soucieux. Faudrait-il prendre un parapluie? Non! Je vérifiais devant la glace le noeud de ma cravate. Je feuilletais mon carnet d'adresses et, tout à coup, sans trop savoir comment cela m'était arrivé, je me trouvais étendu, tout de mon long, sur le canapé. J'entendais, avec mon dos, les ressorts étouffer un rire insultant.

Qu'importe! J'étais allongé, tout droit, comme une pirogue au fond d'une crique. Je flottais, j'attendais les courants et les brises. Le démon de mes nuits nouait autour de ma poitrine une étreinte souveraine et, enlacés, face contre face, nous nous enfoncions tous deux dans l'autre monde. Le réveil était odieux, avec ce corps plus pesant qu'une montagne et l'aigreur, dans la gorge, des aliments mal digérés.

Je prenais encore une fois ma canne et mon chapeau et m'en retournais à la rue.

Je pensais par moments avec précision à la place qu'il me serait donné de rencontrer, d'obtenir. J'imaginais des bonheurs absurdes: j'allais découvrir un secrétariat, oui, un secrétariat! J'aurais un bureau solitaire, avec une fenêtre ouvrant sur un arbre qui me baignerait d'une clarté verte, fraîche, funéraire. On me laisserait tout à fait seul; on Finirait même par m'oublier un peu; je vivais là dans une paix profonde, je serais tranquille, tranquille, comme mort.

Monsieur, vous allez prendre de moi une idée qui a bien des chances d'être fausse. Vous allez penser que j'ai un sale caractère, que je suis un misanthrope. Moi, un misanthrope! C'est absurde! J'aime les hommes et ce n'est pas ma faute si, le plus souvent, je ne peux les supporter. Je rêve de concorde, je rêve d'une vie harmonieuse, confiante comme une étreinte universelle. Quand je pense aux hommes, je les trouve si dignes d'affection que les larmes m'en viennent aux yeux. Je voudrais leur dire des paroles amicales, je voudrais vider mon coeur dans leur coeur; je voudrais être associé à leurs projets, à leurs actes, tenir une place dans leur vie, leur montrer comme je suis capable de constance, de fidélité, de sacrifice. Mais il y a en moi quelque chose de susceptible, de sensible, d'irritable. Dès que je me trouve face à face non plus avec des imaginations mais avec des êtres vivants, mes semblables, je suis si vite à bout de courage! Je me sens l'âme contractée, la chair à vif. Je n'aspire qu'à retrouver ma solitude pour aimer encore les hommes comme je les aime quand ils ne sont pas là, quand ils ne sont pas sous mes yeux.

Vous le voyez, je fais mon possible pour vous expliquer des choses inexplicables, pour bien vous montrer, surtout, que si j'ai l'air d'un misanthrope, c'est, précisément, parce que j'aime trop l'humanité.

Peut-être me direz-vous qu'avec une nature comme la mienne il faut plutôt chercher son bonheur dans les choses. J'entends bien; mais il est nécessaire de faire des avances aux choses pour qu'elles vous procurent de la joie, et je suis, le plus souvent, une âme trop ingrate, trop aride pour faire des avances.

Je m'en allais donc par les rues en ruminant ma vie et en constatant, presque à toute minute, que le monde m'échappait, que j'étais abandonné, un vrai pauvre, un misérable.

Un jour, dans la rue d'Ulm, une rue bien paisible, j'aperçus un apprenti qui tirait une voiture à bras. La voiture était lourdement chargée. L'apprenti avait l'air d'une grenouille remorquant un paquebot. Penché en avant, il pesait de tout son maigre corps sur la bricole qui lui sciait les épaules. D'une main, il serrait un des brancards et, de l'autre... Ah! devinez! De l'autre, il tenait un livre et, tout en tirant sa voiture, il lisait, avec des yeux qui lui sortaient de la tête.

Je ne sais ce que lisait ce garçon; mais, toute la soirée, je ressentis une sombre impression d'envie et de honte. L'existence du petit bonhomme lisant dans les brancards, cette existence me semblait pleine, riche, désirable, au prix de la mienne si creuse et si médiocre.

Le plus souvent mes longues promenades sur le trottoir me valaient toutes sortes d'histoires désagréables. Une fois de plus j'appelle «histoires» ce qui n'en est pas, c'est-à-dire des choses qui se passent uniquement à l'intérieur de la bête.

Je marchais d'un pas bien régulier. J'étais tout entier avec de vieilles pensées, des souvenirs, d'informes rêves. Je ne regardais ni les gens qui allaient dans ma direction, ni ceux qui allaient dans la direction opposée et, brusquement, une femme qui marchait devant moi, une femme que je n'avais même pas vue, se retournait d'un air offensé et changeait brusquement de trottoir.

Voilà qui est vexant, je vous assure, voilà qui me remplissait d'amertume. Passer droit son malheureux chemin et être pris pour un suiveur, pour un de ces imbéciles qui vont à la piste. Ah! non! Et cela simplement parce que, sans y faire attention, je marchais peut-être depuis trois ou quatre minutes à la même allure que cette péronnelle. Et voilà, voilà la vie des grandes villes! Il faut avoir son rythme à soi et faire constamment en sorte qu'il ne coïncide pas avec celui d'aucun autre. Marcher du même pas que quelqu'un, c'est déjà attenter un peu à sa liberté, et, parfois, alarmer sa pudeur. Il faut vivre avec des millions d'êtres qui sont nos semblables en affectant non seulement de ne pas les voir, mais encore en s'appliquant à les fuir poliment, sociablement.

Je vous avouerai que tout cela me dégoûte et c'est pourquoi je recherche, en général, les rues où il n'y a personne.

Ces rues-là sont rares à Paris. J'étais, malgré que j'en eusse, obligé de passer le plus souvent dans des endroits très agités. C'est ainsi que je me trouvai, un soir, en pleine foire du Lion de Belfort, sur le boulevard Arago. Je me souviens de ce soir-là, parce que je vis une chose bien curieuse, une chose que je trouve bien triste et que vous trouverez peut-être tout à fait réconfortante, tant il est vrai que rien n'est absolument triste, en soi.

Je vous disais donc que je suivais le boulevard. Arago; bordé, dans cette partie-là, de baraques chétives, sordides, qui étaient le rebut de la foire. Vous savez, de ces baraques où l'on vend de la «pâte qui se tire», verte et rose, de ces baraques où l'on casse des pipes à coups de carabine, où l'on montre une femme-poisson, enfin des choses à pleurer d'ennui.

Je vis tout à coup une espèce de tente rapiécée sur laquelle était étalée une affiche de calicot. C'était là-dedans que le professeur Stenax dévoilait l'avenir d'après les méthodes magnétiques. Il y avait, devant la baraque, un petit groupe d'ouvrières, de soldats, de flâneurs. il y avait aussi une espèce de vieux mangrelou, avec une barbe de quinze jours, toute blanche, des loques sur le corps et je ne sais quel air de désespoir famélique imprimé dans sa figure fripée. Un homme fini, usé avec des yeux de chien ou d'enfant et une odeur de misère incurable.

Eh bien, monsieur, il est entré dans la baraque. Il est entré derrière les petites bonnes, les employés et les garçons de boutique. Il tenait avec force la main fermée sur un gros sou, son gros sou de la journée, sûrement. Il l'a donné d'un air inquiet et hésitant. Il l'a donné pour entrer dans la baraque où l'on allait lui parler de son avenir.

Voilà! Voilà les choses que je voyais dans mes promenades.