VIII
Je m'en allais au hasard des rues, et la journée était devant moi comme un désert calciné, sans horizon et sans surprises. Ceux qui disent que la vie est courte, ils me font rire, entendez-vous, rire, rire! Ce sont les années qui sont courtes, mais les minutes sont longues et ma vie, à moi, n'est faite que de minutes.
Je suivais le trottoir, marchant de préférence sur la bordure de granit. Je laissais le bout de ma canne tremper dans le ruisseau. J'aime les ruisseaux des rues. Ils coulent sur des pavés et tarissent à heure fixe, je sais; ils ne naissent pas d'une source, mais d'un robinet de fonte. Tant pis! On n'a jamais que la poésie qu'on mérite. J'ai passé une partie de mon enfance, malgré ma pauvre maman, à pêcher des épingles rouillées et des boutons de bottines dans les ruisseaux de la rue Tournefort. Aujourd'hui, je ne patauge plus dans l'eau sale, mais je regarde encore avec attention les petits morceaux de vaisselle, le gravier, les infimes débris que le courant lave et entraîne peu à peu vers l'égout. Et puis, le ruisseau chante quand même sa petite complainte. Cela me fait penser à des prairies, à des fleuves, à des pays que je ne connaîtrai jamais. C'est de l'eau civilisée, de l'eau pourrie. De l'eau, de l'eau malgré tout! La mer, les grands lacs, les torrents dans la montagne! Si vous passez rue Lhomond, le soir, assez tard, à l'heure où les bruits de Paris s'engourdissent et s'endorment, vous entendrez, au-dessous de vous, tous les égouts de la montagne Sainte-Geneviève qui chantent doucement, comme des cataractes lointaines. Ce sont les cataractes de mes voyages, à moi.
Que voulez-vous? Je ne suis presque jamais sorti de Paris; je n'ai rien vu, je ne sais rien, je suis un homme quelconque, un homme insignifiant, oui, oui, insignifiant. Je n'ai rien à vous raconter d'extraordinaire. Toutes mes aventures me sont arrivées en dedans. Et vous êtes bien bon de m'écouter, moi qui n'ai rien à vous dire, moi qui ne suis fait qu'avec des riens.
Je suivais donc le trottoir. Je n'étais pas trop malheureux. J'avais à peu près autant d'âme qu'une chrysalide et je ne me sentais pas pressé de briser mon enveloppe. J'aurais voulu rester jusqu'au soir dans cette espèce de torpeur qui prolongeait pour moi la nuit. Malheureusement toutes sortes de mécanismes se mettaient à jouer et c'était bientôt fini de mon repos.
Le plus souvent, ça commençait par l'absurde histoire du nombre des pas. Vous savez? Les blocs de granit qui forment la bordure du trottoir sont disposés bout à bout. Je marchais dessus, d'abord sans y penser; puis je commençais à m'apercevoir que, tous les deux pas, je posais le pied sur l'interstice qui sépare deux des blocs de la bordure. Alors, comme malgré moi, je m'appliquais à faire exactement deux pas d'un interstice à l'autre. Je m'y appliquais sans m'y appliquer, sans en avoir l'air, d'abord parce que j'aurais eu honte de donner aux passants le spectacle de ma sottise, ensuite parce que j'étais profondément persuadé que ce n'était là qu'un jeu de mon corps, un jeu auquel mon esprit ne participait point.
Et voilà où commence l'absurde: un moment arrivait où je ne pouvais plus détacher ma pensée de cette affaire d'interstices. Peu à peu, tout en affectant la plus parfaite Indifférence, je sentais bien que j'allongeais ou que je raccourcissais mes pas, assez pour appliquer juste ma semelle sur l'interstice. Et je faisais cela d'une façon très détachée, comme si j'eusse voulu me cacher mon action à moi-même. Cet état de choses durait un certain temps et, soudain, je m'apercevais que l'imagination entrait en danse. Je me disais--non, ce n'est pas moi qui disais cela, c'est quelque chose qui était en moi sans être moi--je me disais que, si je ne parvenais pas jusqu'au troisième bec de gaz en faisant régulièrement deux pas par bloc de granit, ma vie serait manquée, mes entreprises vouées à l'échec. Arrivé au troisième bec de gaz, je m'assignais une nouvelle tâche, celle, par exemple, d'atteindre dans les mêmes conditions un kiosque à journaux. Une, deux; une, deux; u-une, deu-eux... Comprenez-vous? Et le démon murmurait: «Si tout va bien, si tu fais bien exactement tes deux pas, il ne peut manquer de t'arriver quelque chose d'heureux dans la journée».
Ah! vraiment, monsieur, est-il possible d'être aussi bête? Songez que je ne suis pas du tout superstitieux, songez surtout qu'en faisant toutes ces mômeries je ne cessais de me contempler avec mépris et même, le plus souvent, de penser à autre chose.
Parfois, c'était la ridicule histoire du précipice. Je vais vous expliquer cela. J'en ai honte, mais, puisque j'ai entrepris de tout vous dire, je vous dirai tout, c'est-à-dire pas grand chose, car celui qui tentera d'expliquer, en dix gros volumes, ce qui se passe dans le coeur d'un homme pendant une seule minute, celui-là entreprendra une besogne surhumaine.
Je marchais donc sur la bordure du trottoir, très aisément, très naturellement, sans penser à rien de précis. Tout à coup, j'imaginais --c'était plutôt une idée qu'une véritable imagination--j'imaginais qu'à droite et à gauche de l'étroite bordure il y avait un précipice et que je devais avancer sans le moindre faux pas. Il n'en fallait pas davantage pour me faire hésiter, bégayer des jambes, trébucher et, finalement, mettre un pied sur le bitume ou dans le ruisseau.
Alors, j'étais soulagé; le charme était rompu. Je changeais de trottoir ou je passais sur la chaussée et, pendant un grand moment, je ne pensais plus à toutes ces idioties.
J'atteignais quelque croisement de voies. Autre affaire! La multiplicité des itinéraires me jetait dans une espèce de stupeur.
Autrefois, en allant au bureau, je n'avais jamais de ces indécisions. Une seule route me semblait possible: celle que cinq ou six ans de pratique m'avaient fixée, celle qui était jalonnée de mille repères familiers. Mais, dans les promenades dont je vous parle, il n'en était plus de même: le but de mes pas était, le plus souvent, très indécis et le temps ne me pressait point. Alors, je m'arrêtais à l'angle d'une maison, devant quelque morne boutique. J'étais tiré à gauche, poussé à droite, partagé, flottant. Je tournoyais sur moi-même comme une barque que le courant hale dans un sens et que le vent sollicite dans le sens opposé. Je fermais les yeux et fonçais au petit bonheur.
Eh bien, à ce train-là, il m'arrivait quand même d'arriver, si j'ose dire. En d'autres termes, je finissais quelquefois par me trouver dans un endroit qui n'était pas n'importe lequel. C'était, je suppose, la fameuse étude d'avoué où il y avait à prendre une place d'expéditionnaire.
J'entrais, je faisais antichambre, j'étais amené en présence d'un employé supérieur. Toujours il y avait quelque chose qui ne marchait pas: ou bien la place était prise depuis la veille, ou bien la place ne convenait qu'à un tout jeune homme, ou bien on exigeait quelque connaissance spéciale dont je me trouvais dépourvu.
Parfois le «principal clerc» me demandait les références fournies par mes derniers patrons. Je promettais de les apporter le lendemain et je dégringolais en hâte l'escalier. Ma journée était finie. J'avais fait ma démarche; elle prouvait, une fois de plus, qu'il m'était impossible de trouver une place. Cette certitude était, précisément, la seule chose que je cherchais.