XI

Dépouillée de la toile cirée qui la couvre habituellement, agrandie de ses deux rallonges, la table de salle à manger occupait presque tout l'espace libre au milieu de la pièce. Notre vieille lampe, la lampe à colonne de marbre, éclairait sur la table des morceaux d'étoffe coupés et empilés, des patrons de tarlatane, des boîtes d'épingles, des bobines. Penchées vers la lampe, leurs cheveux se mêlant presque, deux femmes cousaient. C'étaient ma mère et Marguerite, notre voisine, cette giletière dont je vous ai déjà parlé.

Je m'arrêtai dans l'encadrement de la porte et, regardant cette scène paisible, je ressentis un grand serrement de coeur.

Ma mère leva des yeux éblouis par la lampe, chercha mon visage dans l'ombre, fit un sourire bien doux, bien conciliant, et dit:

--C'est toi, Louis! Ton dîner est tout prêt dans la cuisine, mon enfant. J'ai laissé la soupe à petit feu.

Elle frappa deux ou trois fois sur la table avec son dé, comme font souvent les couturières, et elle ajouta, d'une voix où il y avait de la confusion:

--Nous avons envahi la salle à manger, tu vois. Marguerite a trop de travail, alors je l'aide un peu.

Je passai dans la cuisine sans rien dire. Que dire, d'ailleurs? N'avais-je pas compris? N'était-ce pas assez clair?

Je saisis la petite terrine où mijotait la soupe; je m'assis à ma place familière, entre l'évier et le buffet de bois blanc, et je me mis à manger.

Voilà donc tout ce que je pouvais faire, moi: manger. Et puis, aussi, donner asile à mille pensées odieuses, et puis encore calculer l'emploi de la petite rente. Et c'était bien pourquoi ma mère devait veiller, coudre, coudre des gilets.

Il m'avait suffi d'un coup d'oeil pour tout comprendre: Marguerite, les coupons, les patrons, les bobines, et les lunettes de ma mère guettant, dans le drap noir, la fuite du fil invisible. Au bout de la soirée, un franc cinquante, peut-être un franc soixante-quinze.

Je ne pus m'empêcher de redire: « Quinze sous pour le repas du midi; dix sous pour le repas du soir.... » J'aurais voulu me graver ces mots-là dans la peau, me les tatouer sur le coeur à coups d'épingle.

Je mangeai toute la soupe, puis des lentilles qu'il y avait là, puis une petite saucisse, puis un morceau de fromage. «Dix sous pour le repas du soir!» Je dévorai tout ce que je trouvai. Je n'en étais plus à mesurer ma honte.

Tout en mangeant, j'écoutais les deux travailleuses qui devisaient à mi-voix. Parfois, je percevais un mouvement, un froissement de jupe et, pendant quelques minutes, le bruit de la machine à coudre rongeait le silence. Puis, de nouveau, c'était le calme et, d'instant en instant, cette petite aspiration que font les femmes pour rappeler leur salive qui file vers les lèvres disjointes.

Mon dîner fini, je traversai la salle à manger sans prononcer une parole, sans m'arrêter et je pénétrai dans ma chambre. Je retirai mes chaussures imbibées d'eau. Je me jetai sur le canapé.

Ma chambre était obscure; par la porte demeurée entr'ouverte entrait un peu d'une clarté mélancolique. Cela composait un de ces tableaux qui vivent si profondément dans le souvenir: un coin de parquet luisant, deux ou trois objets à moitié ensevelis dans la ténèbre, l'arête d'un cadre, le fantôme rigide et gris d'un rideau.

J'étais parfaitement calme. J'étais parfaitement lucide et froid. L'impression dominante pour moi, était de lassitude et de résignation.

Rien à faire! Impossible de nier qu'il y avait en moi un homme capable de spéculer sur la mort de ma mère, un homme capable de calculer son petit bonheur en escomptant la mort de ma mère. Pendant ce temps, ma mère travaillait pour nourrir cet homme, pour lui assurer de la soupe, des lentilles, de la saucisse. Il y eut une tentative de conciliation: «Du calme! du calme! On ne peut pas s'empêcher de penser, mais qu'est-ce qu'une pensée? Quoi de plus inexistant qu'une pensée!» J'allais me laisser bercer par cette chanson, quand un souvenir surgit, furtif comme un rat qui traverse une chambre habitée.

Un souvenir: l'oreille d'un gros bonhomme, une oreille sur laquelle on a idée de poser le doigt, une oreille sur laquelle on finit par poser le doigt.

Rien à faire! J'allumai une cigarette et je m'allongeai tout à fait, les bras ballants, les jambes abandonnées, la poitrine offerte. Une bête pour la curée. Un champ de blé pour les sauterelles. Une charogne pour les corbeaux. Une place publique. Un ventre de catin. Venez! Venez! Ne vous gênez pas! Faites ce que bon vous semblera! Que suis-je, là-dedans? Où suis-je, là-dedans?

Il était beaucoup plus de minuit quand je me relevai. Je passai dans la salle à manger. La lampe, bien que voilée, me fit cligner des paupières. Je m'assis auprès de la table.

Marguerite rangeait les gilets dans une grande toilette de percaline noire. Marguerite a une belle figure un peu grasse et des yeux tendres, comme effrayés, des yeux rougis par le travail nocturne.

Ma mère ramassait les épingles et les bobines. J'avais pris son dé; je jouais distraitement avec: il était chaud; il exhalait une mince odeur de sueur et de renfermé.

Maman dit, en tirant sur ses doigts pour les délasser:

--Je suis contente: nous avons bien travaillé!

Un arôme de café se mêlait, dans le grand calme de la nuit, au parfum âcre et laineux des tissus. La petite pièce était emplie d'une paix dense, comme gélatineuse, où les bruits se propageaient mal. La lampe avait l'air épuisée; sa flamme dormait tout debout.

Marguerite embrassa maman, me donna le bonsoir et sortit.

Ma mère poussa le verrou et revint jusqu'à moi.

--Il faut te coucher, maintenant, mon Louis.

Je tenais une de ses mains dans les miennes. La peau de l'index était dure et criblée de piqûres d'aiguilles. Ma mère passa son autre main, à plusieurs reprises, sur mon front. Cette main me parut fraîche. Je ne disais rien. J'entendais, comme au fond d'une cave, battre deux coeurs.