XII

Le lendemain matin, j'étais encore couché, en proie à la torpeur, quand j'entendis chuchoter dans la pièce voisine.

--C'est cela, disait ma mère, c'est cela, Marguerite. Rapportez-m'en chaque jour à peu près autant qu'hier. Nous nous installerons dans la salle à manger comme hier; c'est plus commode.

Déjà j'étais debout, l'esprit net de sommeil. Déjà j'étais tout à mes soucis, comme une prune gâtée, fourmillante de guêpes.

Toilette rapide. Déjeuner. Je me sentais résolu, sans savoir exactement à quoi. Mes desseins ne ressemblaient plus absolument à des mollusques; il leur poussait, dans l'intérieur, quelque chose de dur, d'osseux, une espèce de colonne vertébrale.

--Prends ton pardessus, Louis!

Soit! Soit! Le pardessus et, toute de suite, la porte, l'escalier, la rue.

Il faisait une matinée brumeuse, larmoyante. Gorgées de brouillard, de grosses gouttes claires roulaient sur la face des choses. Les hommes marchaient, vite et droit, comme des gens qui savent très bien où ils vont.

Vers huit heures moins le quart, je me trouvai sur la place Maubert. Le kiosque à journaux était ouvert, mais l'affiche n'était pas encore posée. Je me mis à rouler une mince cigarette, par contenance, puis j'attendis avec les autres.

Nous étions là cinq ou six qui allions de long en large, les mains dans les poches. Nous nous regardions à la dérobée. Il y avait entre nous, me sembla-t-il, un air de parenté: quelque chose de pauvre, d'inquiet, d'humilié; une certaine défiance réciproque, aussi.

A huit heures, la bonne femme du kiosque exposa le placard où étaient formulées les offres d'emplois. On m'avait depuis longtemps signalé cette petite agence en plein air; je n'avais, jusque-là, osé y recourir. Je m'approchai, derrière les autres, en affectant un peu de détachement.

Sur la feuille moite, le texte, polycopié à la pâte, se lisait mal. Certains des hommes épelaient à voix haute, avec difficulté, en mastiquant, pour ainsi dire, les mots que leur esprit absorbait avec lenteur.

Le numéro 12 retint mon attention: «Avocat demande personne instruite, jeune, bonne éducation, célibataire, pour travaux de bureau. Envoyer photographie.»

J'entrevis un cabinet de travail un peu sombre, avec un large tapis de moquette, un feu de boulets, un feu rouge cerise, au creux de la cheminée, et de longs après-midi solitaires, un hoquet de pendule dans le silence cotonneux.

Voilà exactement ce qu'il me fallait.

--C'est vingt-cinq centimes, me dit la femme du kiosque en me tendant l'enveloppe qui contenait l'adresse du numéro 12.

J'écrivis, dans un bureau de poste, une lettre soignée, digne et toutefois persuasive, une lettre péremptoire, convaincante. Les mots personne instruite me troublaient assez; mais, enfin, j'ai mon brevet. Je pris, dans mon portefeuille, l'unique photographie que je possédais, une épreuve déjà ancienne, sur laquelle je suis représenté avec des cheveux bouclés, une moustache à peine dessinée et cet air particulièrement mélancolique et timide qui fut le mien entre vingt et vingt-cinq ans. Une photo? Pourquoi cette demande de photo? Y a-t-il donc des gens si maniaques?

La lettre partie, je me sentis réconforté, content. J'entrevis un succès, une de ces rencontres heureuses qui changent la destinée d'un homme. A compter de cet instant, j'eus un avenir. L'avenir? N'est-ce pas une pensée que l'on pense soudain et qui suffit à changer le goût du monde?

Je vous l'ai dit, le temps était fort humide; je passai donc le reste de ma journée à la bibliothèque Sainte-Geneviève, dans mon coin favori: au bout d'une des tables, au fond, à gauche.

Là, je suis bien. Il tombe des hautes fenêtres une clarté sereine et spirituelle qui chante sur les pages imprimées ainsi qu'un archet sur une corde. Là, tout est juste et tempéré, comme dans le cerveau d'un sage. L'encens de la pierre et des livres pénètre l'âme et la purifie.

Je passai donc à la bibliothèque toute cette journée. J'y retournai le lendemain. J'attendais. A quoi bon multiplier les tentatives, n'est-ce pas? alors qu'une seule bonne démarche, adroitement conduite...

Comme je revenais à la maison, le soir du second jour, la concierge me remit une lettre. Une réponse, déjà! Je me hâtai de monter jusqu'au second étage, où le papillon de gaz palpite dans le courant d'air.

e m'étais assis sur une marche au rebord limé, mangé par plusieurs générations de locataires et j'allais déchirer l'enveloppe. Soudain, ma précipitation me dégoûta. Je m'imposai, je réussis à m'imposer de ne lire cette lettre que dans ma chambre, plus tard, quand je serais bien calme. Mes mains tremblaient. On n'ouvre pas la porte de son nouveau destin avec des mains qui tremblent.

Je montai donc assez posément les deux derniers étages. Ma mère et Marguerite travaillaient dans la salle à manger. Je pris le temps de leur dire bonsoir, de quitter mon pardessus, d'allumer une lampe et de passer dans ma chambre. Je fermai la porte et posai la lettre sur la table. Le moment était venu d'ouvrir cette lettre, de savoir. Non! Pas encore! Je me déchaussai, car jamais je ne reste chaussé quand je suis chez moi, dans mon trou, dans mon terrier. Je pris mes vieilles savates, puis je fis une cigarette. De temps en temps, je jetais un coup d'oeil oblique à cette lettre qui gisait là, comme une chose de peu d'importance, et qui contenait tout simplement l'avenir, mon avenir. J'attendais encore. A constater que je pouvais attendre, il me venait un peu d'orgueil; je commençais à être fier de moi; je commençais à prendre, de mon caractère, une idée avantageuse.

Cette idée n'eut pas le temps de s'affermir. Brusquement, je me jetai sur la lettre et je m'aperçus, en l'ouvrant, que mes mains tremblaient, ce que j'avais tant voulu éviter. Elles tremblaient si bien que je faillis déchirer l'enveloppe et son contenu.

Le contenu? Je reconnus d'abord ma photographie, puis mon écriture, ma lettre. En travers de la page ces mots, au crayon bleu: «C'est un secrétaire femme que l'on demande. Retourner lettre et photographie à ce jeune homme.»

Je suis fait aux déconvenues, mais celle-là me remplit brusquement d'une si étrange honte que je me sentis rougir, jusqu'aux larmes. D'un coup, je revis le texte si particulier de cette offre d'emploi: «Personne jeune... bonne éducation... célibataire... envoyer photographie.» Comment avais-je pu ne pas comprendre? Comment avais-je pu me tromper à ce point? Et j'avais envoyé ma photographie! Moi! Pour qui avais-je bien pu passer?

Je relus ma lettre. Les termes, qui m'en avaient paru si nets, l'avant-veille, me semblèrent, cette fois, prêter à toutes les équivoques. De nouvelles bouffées de rougeur me montèrent au visage. Dieu! Que j'avais été bête, bête, bête! Et ridicule, oh! ridicule!

Devant mes yeux, le mur, aussi droit, aussi lisse, aussi froid que jamais. Rien à faire! Et, surtout, un courage si chancelant, un courage si fragile. Et si peu de raisons d'estime. Et ce torrent de choses laides, au travers de l'âme. Ce combat! Cette défaite!

Ma mère appela soudain:

--Louis, viens dîner, mon enfant.

Fallait-il me plaindre? Osais-je me plaindre? N'avais-je pas une mère? N'avais-je pas de quoi dîner? N'avais-je pas cette petite chambre, cette retraite profonde et secrète comme une coquille? Ah! Les escargots ne connaissent pas leur bonheur.

La salle à manger demeurant encombrée par les travaux de couture, nous dînâmes dans la cuisine. Depuis la veille, Marguerite, pour gagner du temps, dînait avec nous; c'était un arrangement entre elle et ma mère.

Je ne vous ai pas beaucoup parlé de Marguerite. Eh bien, si ça ne vous fait rien, ne parlons pas de Marguerite.

Elle était assise à l'un des bouts de la table. J'occupais l'autre bout; j'avais l'évier à gauche et le buffet de bois blanc à droite: ma vraie place dans la vie. Maman était entre nous deux et, de temps en temps, elle se retournait pour surveiller quelque chose qui cuisait sur le gaz.

Les femmes poursuivaient leur conversation de la journée, une conversation sans fin, comme leur travail. Ce dialogue avait l'air d'un monologue tant Marguerite et maman se ressemblent. Oh! non pas physiquement, mais par le coeur, par certaines façons de souffrir la vie.

Je ne parlais guère, je n'écoutais guère. Un mot pourtant, le mot malheur, ce mot qui revient sans cesse dans les propos des femmes, m'accrocha l'esprit au passage. J'ouvris la bouche et je dis quelque chose de très ordinaire, je dis à peu près:

--Le malheur, le malheur! Il ne faut pas que ça dure trop longtemps, parce qu'alors ça n'a plus de raison de ne pas durer toujours.

Ma mère allait porter à sa bouche une cuillerée de potage qu'elle reposa dans son assiette. Elle hocha la tête sans me regarder et dit à mi-voix, comme pour elle-même:

--Voilà! Ce qu'il dit là, c'est son père, tout à fait son père.

Ah! Non! Non! Avouez qu'il y a de quoi désespérer! Si mon père s'en mêle, maintenant! Si mon père, que je n'ai pas connu, si d'autres gens, dont je ne sais absolument rien, se mêlent de moi, avouez qu'il y a de quoi devenir fou. Je ne parviens pas à me trouver; s'il faut que je me cherche au milieu d'une foule, au milieu d'un tumulte, je renonce, je renonce!

Inutile de vous dire que je pensai toutes ces choses, mais que je ne proférai pas un mot.

Néanmoins, une partie de mes réflexions devaient se laisser voir sur ma figure, car, en relevant les yeux, je rencontrai les yeux de Marguerite, des yeux si chargés de reproche et, me sembla-t-il, de compassion, que je m'arrêtai net, c'est-à-dire que je m'arrêtai de penser comme je pensais, que je m'arrêtai de rouler sur ma pente.

Si la terre, qui s'en va toute seule à travers le vide, rencontrait soudain les pensées d'un autre monde, elle s'étonnerait sans doute comme je m'étonnai ce soir-là.