XVIII
Pendant le mois de décembre, Marguerite eut une angine. Dix jours de suite, elle demeura chez elle, au lit. Ma mère lui portait du bouillon, des tisanes, des drogues.
L'ordre de la maison se trouva profondément troublé. La malade, les deux ménages, la cuisine accablaient maman de soins. Elle trouvait encore le temps de coudre, mais en prenant sur son repos. Nous mangions côte à côte, à la hâte, et il me semblait qu'un vide considérable béait entre nous.
C'est ainsi, pourtant, que nous avions vécu pendant de longues années; deux mois d'habitudes nouvelles suffisaient donc à jeter en désuétude des coutumes vieilles comme ma vie.
Je cherchais à me rendre utile et j'avais cet empressement falot que montrent les hommes au milieu des troubles domestiques. J'errais de pièce en pièce, m'asseyant sur tous les sièges, m'adossant à tous les meubles, ouvrant et fermant les portes, déplaçant sans raison les objets. Ma mère, de temps à autre, remontait ses lunettes avec l'ongle de l'index et me regardait. Encore que son regard fût calme et tout à fait naturel, je me sentais rougir et je détournais la tête, affectant quelque occupation dont mon coeur se désintéressait aussitôt.
Quand ma mère, un bol fumant entre les doigts, passait chez Marguerite, qui, je vous l'ai dit, occupe une chambre voisine de notre logement, j'allais jusque sur le palier et, là, calant du pied la porte, j'attendais, me rongeant les ongles.
Maman revenait et disait:
--Elle va mieux.
Je répondais:
--Ah? Bien! Bien!
Je voulais prendre un air détaché. J'y parvenais difficilement.
Il y eut une visite de médecin, une visite qui fut, somme toute, rassurante. L'état de Marguerite n'était pas grave. Le praticien vint écrire son ordonnance chez nous et me dit en s'en allant:
--N'ayez aucune inquiétude, monsieur, votre soeur sera complètement rétablie dès la semaine prochaine.
Je ne songeai pas à détromper le médecin. L'idée que je pourrais avoir une soeur, une soeur comme Marguerite me fut bien agréable et me remplit de regrets mélancoliques.
Au cours d'une nuit d'insomnie tout occupée de retours sur moi-même, je m'aperçus avec étonnement que, quatre jours durant, je n'avais eu aucune de ces pensées absurdes qui me défigurent l'âme et sont le tourment de ma vie. J'en conçus un grand enthousiasme qui me tint éveillé jusqu'à l'aurore.
Les joies viennent en cortège. Le lendemain matin, Lanoue, que j'avais abandonné depuis que Marguerite était malade, Lanoue fit une apparition rue Du Pot-de-Fer. Il m'apportait du travail: des copies de conclusions grossoyées dont il s'était chargé dans le dessein de m'en faire profiter.
Vous ne savez peut-être pas ce qu'on appelle des «grossoyés», dans l'argot de la procédure? Voici: les avoués, pour corser leurs notes d'honoraires, ajoutent aux dossiers de leurs clients des conclusions sur papier timbré qui sont taxées fort cher. Il est d'usage de confier la confection de ces documents aux clercs subalternes qui, après quelques pages concernant l'affaire jugée, copient au hasard le texte du code. Quatre ou cinq mots par ligne, de la besogne bâclée, un pur prétexte. Et l'avoué, qui trouve là gros bénéfice, daigne payer assez bien cette besogne fantaisiste que les scribes expédient en dehors de leurs heures d'étude. C'est ridicule, mais c'est comme ça.
Lanoue m'apportait un code et des liasses de papier. Je me mis au travail avec ardeur. Marguerite malade, ma mère surchargée de soucis, j'allais donc pourvoir moi-même aux besoins de la maison.
Je passai mes journées et une partie de mes nuits à transcrire d'une plume fiévreuse toute la loi sur les accidents du travail. Je comptais mentalement: huit sous, seize sous, vingt-quatre sous. Je trouvais, dans cette activité dérisoire, des motifs de fierté et maintes raisons de m'estimer moi-même. Je vous l'ai dit: je me sentais devenir un autre homme. On avait changé Salavin.
Quant à rechercher les causes profondes de cette transformation, je m'en gardais avec une sorte de frayeur superstitieuse et je considérais comme un bien cette suspension de ma désespérante faculté d'analyse, cette trêve, cet assoupissement.
Un jour vint toutefois où la clarté se fit sans qu'il m'en coûtât le repos.
J'étais dans la salle à manger, en train d'écrire; mes doigts souillés d'encre galopaient sur le papier bleu, et mes yeux escortaient mes doigts avec allégresse. La porte s'ouvrit; maman parut, poussant devant elle Marguerite.
Le col serré dans un foulard blanc, ses beaux cheveux nattés, le visage un peu pâle, Marguerite avait l'air doucement ébloui des convalescents.
Elle prit place au coin du feu, dans notre vénérable fauteuil Voltaire. Et c'est ce jour-là seulement que je compris ce qui m'arrivait.