XIX

Ainsi donc ma vie avait un sens. Entendez-bien: ma vie, avait une direction. Elle n'était plus éparse comme un troupeau sans loi, mais ramassée, orientée. Un fleuve, et non plus un marécage. Un chant grave et plein, après des clameurs discordantes.

Il y a, paraît-il, des hommes dont toutes les pensées s'enroulent fidèlement autour d'un axe, comme les serpents à la baguette du dieu. J'allais devenir un de ces hommes.

Il y a des hommes qui vivent en état de grâce; leur coeur est pur et visité de beaux désirs. J'allais aussi vivre en état de grâce.

Il y a des hommes qui possèdent le monde, même au fond de la pauvreté. J'allais posséder le monde. J'allais enfin me posséder moi-même. J'étais sauvé; j'étais capable d'amour. Tout me le prouvait: cette indulgence sur les visages, cette lumière sereine sur les choses, ces élans, ces silences, cette confiance, et la soif de sacrifice et le tremblement de mes mains.

Une résolution s'étant formée dans mon esprit: garder secrète cette certitude. En l'avouant, en la publiant, ne risquais-je point de l'altérer, peut-être même de l'anéantir? Ne faudrait-il pas de longues années de paix pour réhabiliter Salavin, pour l'accoutumer à lui-même, à sa richesse, pour le rendre digne de sa nouvelle destinée?

Que cet amour muet fût heureux ou malheureux, voilà une chose à laquelle je ne pensais guère. L'idée que je pourrais me trouver payé de retour troublait si fort mes plus fermes propos que je préférais l'écarter. En Revanche, j'envisageais l'hypothèse contraire avec une curieuse prédilection. Un amour méconnu, méprisé, n'en serait pas moins, pour moi, l'amour. Le bonheur que je convoitais était de nature à se nourrir de maintes souffrances.

Sans doute allez-vous sourire. Vous avez sur la joie des opinions raisonnables et précises que je suis bien incapable de réfuter et même de comprendre. En fait, je ne me défends pas, je ne plaide pas ma cause, vous le savez déjà. Je m'efforce de vous faire entrevoir ce qui se passait en moi. Au surplus, je n'ai pas l'intention de m'appesantir sur cette partie de mon histoire. Je parviens encore à exprimer mes désordres, mes sottises, mes déportements. Mais le bonheur? Cela se peut-il raconter? Est-il possible d'intéresser quelqu'un à notre bonheur, cette chose fastidieuse, si plate, si pauvre aux yeux d'autrui?

Qu'il me suffise de vous dire que je fus heureux sans défiance. Il ne me restait pas assez de lucidité pour observer que mes mouvements d'enthousiasme ressemblaient par tropà mes mouvements de désespoir, qu'ils étaient, comme ceux-ci, fébriles, démesurés, maladroits, enfin, qu'ils manquaient d'harmonie.

Il eût été malaisé, même à un observateur attentif, de discerner l'espèce de révolution qui s'était accomplie en moi. Rien n'était modifié dans l'aspect de mon existence. Marguerite, guérie, avait repris sa place auprès de ma mère. On entendait ronronner la machine à coudre et ma plume, par intervalles, heurter du bec le fond de l'encrier. Nous prenions ensemble nos repas dans la cuisine pleine de buée et d'odeurs aromatiques.

J'étais tout encombré de mon sentiment et je le considérais avec timidité, avec crainte, comme un objet fragile que l'on redoute de briser en le portant.

Je me répétais de minute en minute: «Attention! Voilà la vraie vie qui commence!» Tantôt, anxieux des surprises de l'avenir, je souhaitais, comme tant d'hommes comblés, que l'éternité tout entière ne fût qu'une amplification de l'instant où je me plaisais. Et tantôt, travaillé de rêves ambitieux, je me voyais acheminant vers les sommets de la vertu, de la perfection, mon âme couverte de bénédictions, ivre de béatitude, rachetée, sanctifiée. C'est cela: une vie de saint! Et pourquoi pas? Les bienheureux n'ont-ils pas été choisis souvent parmi la tourbe des brebis galeuses? Y aura-t-il au paradis place assez glorieuse pour l'ange déchu que touchera soudain la grâce?

Telles étaient mes pensées cependant que, d'une plume vertigineuse, je recopiais, article par article, la loi sur les accidents du travail.

Parfois, maman me priait de quelque menu service. J'apportais à le lui rendre un empressement que j'eusse voulu moins visible. Enfin, on ne peut pas tout avoir: la félicité et la maîtrise de ses nerfs.

Parfois, Marguerite chantait. Je l'accompagnais en pensée, attentif à ce que mon chant restât intérieur, pour ne me point trahir.

J'évitais de regarder Marguerite, la vraie, la vivante. C'est en moi seulement que je la contemplais, en moi seulement que j'élevais vers elle une oraison silencieuse.

Ne souriez pas! Ne vous moquez pas de moi! Si j'avais réussi la vie que je rêvais, c'eût été vraiment une belle chose.

Il m'arrivait aussi de penser à mes amis, à ces hommes dont vous m'avez entendu parler en termes si méprisants. Oudin m'apparaissait alors comme un caractère d'élite, une âme supérieure dont l'influence sur moi demeurait souverainement bienfaisante. Les malheurs de Poupaert m'inspiraient une compassion sans réserves; je saurais lui venir en aide, à celui-là, le consoler, lui restituer la quiétude, le bonheur. Et Devrigny! Devrigny, la vie même, la santé, la vigueur exubérante! Quel gai compagnon! Quant à Vitet, que de spirituelles et affectueuses leçons n'avait-il pas su me donner! Il m'avait enseigné à châtier mon orgueil, à prendre, de mes vertus et de mes forces, un sentiment modeste et mesuré. Ledieu m'avait généreusement associé à toutes ses joies. Jay n'était point médisant, comme je l'avais cru à ma honte, mais clairvoyant et perspicace. J'avais mal jugé la femme de Petzer, mal interprété les actes de Coeuil.

Pour Lanoue, mon frère admirable, mon ami d'élection, mon bienfaiteur, je n'y pouvais penser sans attendrissement, sans confusion, sans remords.

Enfin, ma pensée revenait toujours à ma mère, à Marguerite, à ces deux chères figures entre lesquelles ma vie, ma nouvelle vie allait se consumer. Clarté chaude, parfum, suave musique!

Vous le voyez c'était tout à fait beau, tout à fait touchant. Et ce fut ainsi sans interruption du 17 au 25 décembre.