XX
J'allai, le jour de Noël, déjeuner chez Lanoue, qui m'avait invité à une petite fête intime.
Un froid sec, piquant, tonique. Marcher était une joie, même avec des semelles trouées. Bien serré dans mon vieux paletot, je partis d'assez bonne heure: un repas d'ami n'est-il pas meilleur quand il est précédé d'une longue causerie?
L'itinéraire m'était familier. Mes pas, comme ceux des bestiaux parqués, reviennent toujours dans les mêmes empreintes. Paris est grand, mais, dans Paris, j'ai mon village. Comme presque tous les hommes je ne suis capable que d'une petite patrie. Les gens qui parcourent le monde se croient délivrés de toute servitude; ne pensez-vous pas qu'il leur faut s'improviser une patrie dans leur entrepont de navire ou leur wagon de chemin de fer? Ils doivent, parfois même, emporter cette patrie minuscule dans leur valise, dans leur poche, dans le regard d'un compagnon chéri.
La rue du Cardinal-Lemoine m'est favorable à la descente. Elle se précipite vers le fleuve, les bras ouverts. Elle m'entraîne, comme un désir qui veut être assouvi. Elle est allègre comme une débauche de forces accumulées.
Puis, c'est la plaine, l'horizon à pleins poumons de la Seine et des quais, la fluette passerelle de l'Estacade, l'île et cette grève provinciale où Paris semble oublier sa féroce turbulence.
Je revis, une fois de plus, toutes ces douces choses avec des yeux d'homme heureux. Que cette image me demeure à jamais pour les mauvais jours.
Lanoue, sorti de bon matin, en vue de menues emplettes, n'était pas encore de retour. Marthe, occupée des préparatifs de notre petite fête, me reçut en costume d'intérieur: bonnet de dentelle et peignoir sommaire. Mais ne suis-je pas un peu de la maison?
Le bébé me prit par la main pour me faire voir les trésors trouvés miraculeusement, à l'aube, dans la cheminée. Tout, dans l'appartement exigu, respirait ce bonheur familial auquel j'ai rêvé jadis comme à une terre interdite.
Remonter les jouets mécaniques, assembler les cubes coloriés, paître les brebis de sapin, tout cela me parut fort plaisant jusque vers onze heures. Comment ensuite s'annonça le désastre? A quel instant précis apparurent les premiers signes de ma ruine intérieure? Voilà ce que je ne saurais vous dire au juste. Il se peut que la cause de tout ait été ce peignoir à manches courtes. Il n'est rien qui ne soit prétexte pour une âme mal défendue.
Marthe est une belle personne, brune et robuste. Elle est d'humeur grave et enjouée: réserve et confiance tout ensemble. C'est la femme de mon ami; elle ne s'était jamais, jusque-là, trouvée compromise dans les excès de mon imagination.
Or, il advint que Marthe se pencha par-dessus la table pour arranger je ne sais quoi à la suspension. Elle levait un bras. La manche de son peignoir était brève, flottante, fort large. Mon regard s'engagea involontairement dans cette manche et remonta le long du bras, jusqu'à l'ombre moite et touffue de l'aisselle.
Ce fut tout pour Marthe. Elle avait déjà replié son bras, déjà tourné le dos, déjà quitté la pièce.
Moi, j'étais assis dans le fauteuil à bascule, les jambes croisées, et je me balançais. L'enfant jouait sur le tapis. C'est ainsi que n'importe qui eût compris la scène.
Monsieur, vous êtes un homme; je n'aurai pas besoin de vous expliquer trop longuement le caractère des pensées dont je fus assailli, la nature de l'événement qui se passa dans mon esprit.
Une brutalité formidable, une espèce de viol, de colère, de délire. Des vêtements déchirés. Des supplications et des sanglots. Rien ne résistait à la bourrasque, ni l'honneur, ni l'amitié. J'étais lâché, déchaîné, ivre. Les plus petits détails m'apparaissaient, et de ce corps entre mes mains, et de mes actes.
Marthe traversa la chambre voisine. Une seconde, j'aperçus à contre-jour, devant la fenêtre, sa silhouette presque nue dans son vêtement flottant. Nouveau coup de fouet. Nouvelle rage. Mes yeux remontèrent au plafond où se peignait une histoire extravagante: je volais cette femme, je l'emportais dans des chambres obscures, odorantes, avec des lits bouleversés, sous une veilleuse agitée de spasmes nerveux.
Et puis, un voyage. Partir! On pourrait partir! Une vie haletante, maudite, admirable, à travers des continents inconnus. L'Asie! ou dans les îles de l'Océanie, ou dans les Antilles.
A mes pieds, l'enfant se prit à chanter en secouant une crécelle. Eh bien! l'enfant serait abandonné à Lanoue. Il se consolerait avec cet enfant, Lanoue! Je lui écrirais une lettre pour tout expliquer. J'écrivis la lettre, d'un bout à l'autre, sur l'enduit crémeux du plafond.
J'entrevis une cabine de paquebot, avec un hublot glauque, fêlé par l'horizon marin; et des étreintes secouées par la trépidation des machines, renversées soudain par des coups de roulis; et des mains cramponnées au bastingage, des mains convulsées d'angoisse; et des remords à deux, des remords écrasés sous des caresses terribles.
Pour tout dire, il me faut ajouter que ce qui se passait en moi ne ressemblait pas exactement à ce qu'on appelle le désir. C'était une de ces imaginations qui trouvent leur satisfaction en elles-mêmes. Je n'aurais pas fait l'ombre d'un mouvement pour réaliser ma folie. Non! Toute cette saoulerie demeurait vautrée dans l'âme et presque sans rapport avec son objet. Une saleté lâche, cachée, solitaire.
... J'achevais la lettre à Lanoue quand une petite moulure de plâtre, une de ces vagues fioritures qui écumaient et déferlaient au pourtour du plafond devint insensiblement cette belle mèche blonde qui tremble et se tord devant l'oreille de Marguerite quand elle coud, penchée sur son ouvrage. Et toute la douce figure de Marguerite apparut au plafond, avec ce regard qu'elle avait eu pour murmurer: «Oh! je sais bien que vous êtes bon».
Eh bien! Marguerite serait oubliée.
Marguerite! Déjà! Mon rêve haletait, comme un cheval forcé qui bute et va s'abattre. Tout le sang de mon rêve s'épuisait.
C'est alors que retentit la voix de Marthe. Je crois me rappeler qu'elle disait une phrase des plus simples:
--Octave vous fait attendre. Il sera bien fâché.
Toutes les images s'abîmèrent dans une nuée grise. Je me sentis frissonnant, fatigué, triste, comme un homme qui vient d'étouffer ses illusions sur un sopha d'hôtel meublé. Cette faiblesse dans les jambes, cette tête pleine de coton, ce coeur défaillant et, surtout, surtout, une impérieuse envie de pleurer, de gémir.
Je me levai et passai dans l'antichambre.
Là, je pris mon pardessus.
--Que faites-vous? dit Marthe, apparue sur le seuil de la cuisine. Vous avez oublié quelque chose?
--Oui, j'ai oublié... j'ai oublié...
Le son de ma voix me parut si pitoyable que je dis pas un mot de plus. J'ouvris la porte et me jetai dans l'escalier. Je vois encore le visage étonné de Marthe avancer dans la pénombre et se pencher sur la rampe.
Comme j'arrivais au premier étage, je me trouvai face à face avec Lanoue. Il eut un bel et affectueux sourire pour me tendre la main.
--Octave, lui dis-je en m'écartant, Octave, excuse-moi. Je ne reste pas avec vous. Je ne peux pas rester. Je ne mérite pas que l'on s'intéresse à moi.
Lanoue s'arrêta, frappé de stupeur. Je l'aurais presque bousculé pour gagner plus rapidement le dehors. Je descendis les dernières marches en bondissant. Je criais:
--Non, non, Octave, il ne faut pas m'aimer!
Comme je refermais la porte du vestibule, j'entendis derrière moi, dans l'escalier, des bruits de pas précipités. Lanoue appelait d'une voix altérée:
--Louis! Louis! Ecoute, Louis...
Dans la rue, je pris ma course, sans tourner la tête.