III

Il était tellement obsédé par ces mirages néfastes, qu'en passant devant l'entrée du bal où le quadrille ne cessait de vacarmer il bouscula deux danseurs, passablement gris, qui en sortaient bras dessus, bras dessous.

La lanterne rouge de l'enseigne leur permit de dévisager le maladroit. Ses traits décomposés, ses yeux hagards, l'expression farouche et incendiaire de sa physionomie les frappèrent aussitôt; mais ce qui les estomaqua au point de les dégriser, ce fut l'extraordinaire état de son accoutrement. Ce débraillé, à lui seul, constituait un attentat au décorum et à l'ordonnance.

—Où diable ce paroissien avait-il été s'arranger ainsi?

Subitement, ils comprirent: son aventure avait fait du bruit. La rencontre était vraiment piquante. Une aubaine! Attention! On allait rire!

Et l'un des deux faubouriens lui vitriola la face du même sobriquet que venaient de lui hurler les échos de la caserne. Cette fois encore, la résolution l'abandonna; il demeura lâche, baissé, sous l'injure. Et avant qu'il eût repris connaissance, songé à repousser ces agresseurs ou du moins à s'enfuir, d'autres gaillards, attirés à la porte par les exclamations et les sifflets de ralliement de leurs camarades se massaient autour du dégradé et lui coupaient la retraite.

Un mot les mit au courant. Leur mauvais gré se compliquait de cette hostilité que les gens du peuple, principalement les faubouriens et les ruraux investisseurs de la ville, nourrissent contre tout ce qui porte l'uniforme. Des guet-apens et des rixes ensanglantaient sans cesse les abords de la caserne. Plusieurs fois le bouge même où les galants de barrière faisaient sauter leurs dulcinées, avait été démoli de fond en comble par la soldatesque en manière de représailles et par esprit de corps, à la suite d'avanies infligées à l'un ou l'autre lancier.

Si le cavalier qui venait de tomber dans cette bande de batailleurs avait déserté ou reçu la cartouche jaune pour un autre motif, sans doute l'auraient-ils accueilli en triomphateur, mais, quoique peu pointilleux sur le chapitre de la morale, cette fois, la nature de son offense les indisposait plutôt contre lui et ils se réjouissaient cruellement de pouvoir justifier leurs préventions à l'égard de l'arme entière à laquelle avait appartenu l'expulsé, et à laquelle ils attribuaient les mêmes déshonorantes pratiques. Ils seraient encore moins cléments pour le coupable que ses anciens frères d'armes. Déjà ils l'entraînaient à l'écart pour le mettre à de nouvelles questions, le coucher longuement sur la claie, le torturer avec ces atermoiements au moyen desquels les virtuoses de la brimade allongent la crevaison d'un chien galeux.

Un des principaux marlous s'interposa:

—Ne salissons pas nos mains à ce bougre: accordons lui plutôt l'occasion de se racheter. A cet effet fondons-le dans notre basse-cour et voyons s'il se montrera coq ou chapon!

Exultant à ce mirifique programme, la bande charria, sans plus tarder, le sujet à l'intérieur du bal. Si les femelles de ces lurons ne demandaient pas mieux que d'accorder une revanche à ce joueur par trop grec, par contre le patron de l'établissement, soucieux d'éviter de ruineuses mises en contravention, se fit un peu tirer l'oreille avant d'autoriser ce sport passablement décolleté, mais comme il dépendait exclusivement de cette clientèle excentrique et qu'en somme en irritant ces détestables coucheurs il courrait plus de péril qu'en s'aliénant la rousse et les pandores, il finit par se rendre à leurs injonctions comminatoires. En conséquence on ferma les portes, on bâcla les fenêtres pour empêcher les indiscrétions; on suspendit les danses. Quelqu'un imposait même silence aux gagistes, mais la majorité insista au contraire pour que le divertissement fût assaisonné de musique. Leur avis prévalut, et les croque-notes furent invités «à mener le plus de boucan possible» afin de donner le change aux mouchards du dehors. «Puis, qui sait, ce bacchanal ficherait peut-être du gingembre au refroidi!»

—Attention! clama le boute-en-train qui venait d'émettre cette hypothèse profonde,—l'honneur est aux doyennes du sérail. Allez-y, chacune, de votre boniment! Mais, jusqu'à nouvel ordre, bas les pattes!

Pour tenter la conversion du renégat on n'accordait à chaque prêcheuse que la durée d'une figure de quadrille.

Au signal l'orchestre entama avec rage le «pantalon» de la danse fatidique et on vit s'avancer sur la piste une chiffonnière édentée, une pierreuse qui tenta de circonvenir le patient avec des grimaces de guenon amoureuse et lui débita des ordures camardes.

La galerie souligna ces lugubres lazzi par des bourrades et des huées.

Après cette maugrabine, aux premières mesures de «l'été» s'amena une colporteuse presque aussi mûre, qui entretint l'indulgente hilarité des comparses mais n'obtint aucun autre succès.

Pour la «poule» cette vétérane du trottoir céda le terrain à une harengère un peu moins marquée, plus propre aussi, dont, au milieu de fort profondes ténèbres, un permissionnaire ivre se fût peut-être rassasié, quitte à l'étriper ensuite.

Celle-ci fit place à une commère rondelette, vraiment accorte, un morceau friand sur lequel il ne fallait pas cracher; toutefois le mijauré ne répondit pas plus à ses avances qu'à celles des trois précédentes gorgones.

Les assistants commençant à le trouver difficile, se remirent à l'interpeller sans expurger leur vocabulaire.

Il ne se laissa pas démonter par leurs reproches et opposa la même froideur, le même dédain aux paroissiennes qui défilèrent après cette favorite de la corporation. Brunes ou blondes, amazones imposantes ou gamines délurées, sirènes serpentines ou boulottes douillettes, vampires décharnés ou goules ventrues, aucune ne parvint à lui tisonner le tempérament.

La toute dernière, celle que les juges du tournoi tenaient en réserve: un trottin de modiste, une rousseaude encore mineure, l'air d'un collégien précoce, sans poitrine et sans hanches, n'obtint pas plus de résultat que la kyrielle qui l'avait précédée.

Quand cette maigrichonne se retira en s'avouant vaincue, ce fut un tollé, un hourvari, une explosion de sarcasmes et d'invectives.

—Eh bien, s'il en est ainsi!—hurla le chef de la bande, à toutes ces femmes horriblement mortifiées,—il y passera de force! A la curée les mâtines!

—A la bonne heure! se dit le dégradé. Mieux vaut subir leurs violences que leurs fadaises!

Et comme toutes, vieilles et jeunes, se ruaient à la fois dans l'arène, il leur décocha un regard tellement frigide, tellement rébarbatif, qu'elles tombèrent en arrêt, matées par sa superbe, confondues par l'énormité de son aversion.

Mais il se ravisa subitement sous l'afflux d'une inspiration satanique: le moment était venu de s'amuser à cette expérience tout autant, même mieux que les facétieux récidivistes.

Bientôt, avec l'aide du mauvais génie, le lancier déchu serait peut-être le seul à se divertir. Oui, rirait bien qui rirait le dernier! Les candides repris de justice ne se doutaient guère de ce qui les attendait, du tour abominable que ce cachottier était résolu à leur jouer.

On le vit se départir de son attitude répulsive, de sa contenance hargneuse. Allait-il s'humaniser à la fin? Ses traits se détendirent; il se rengorgea, se campa avantageusement, et, les bras croisés sur la poitrine, laissa errer sur son houleux entourage des regards ressemblant à des œillades. Où voulait-il en venir? Il songeait tout simplement à prolonger l'épreuve, à gagner du temps en leurrant ces bagasses, en les promenant par des alternatives de confiance et de déception, jusqu'à la minute fatidique où sa conspiration éclaterait à tous les yeux. Rien n'avertit les matériels Philistins et leurs rouées Dalilas de la catastrophe que leur préparait ce méchant Samson, pas même le sourire faux et sybillin effleurant furtivement ses lèvres.

Oui, il joua tellement bien la comédie que les femelles s'y laissèrent prendre et rentrèrent momentanément leurs griffes, malgré les objurgations des mâles avides de carnage et pressés d'en finir. Voilà qu'elles se reprirent à le supplier en chœur, à lui chuchoter de tendres et humbles déclarations: leurs paroles impatientes, leurs rogues reproches expiraient en soupirs langoureux. C'est tout au plus si elles s'enhardirent jusqu'à l'embrasser, à l'étreindre dans leurs bras, à le presser contre leurs gorges palpitantes. A la longue, comme il demeurait calme, souriant, énigmatique, sans se prononcer encore, en cette crispante posture d'un bellâtre que sa fatuité empêche de désigner son élue,—les mieux tournées abandonnèrent jupes et corsages, recoururent à des attitudes savantes, à des pratiques jusqu'à présent souveraines et irrésistibles.

Lui continuait de les berner en secret....

Alors, toujours sans le brutaliser, elles achevèrent la besogne de ceux qui l'avaient dégradé et le débarrassèrent pièce par pièce de son uniforme dépareillé. Loin de leur opposer la moindre résistance, il semblait encourager ces privautés, si bien qu'elles finirent par le réduire au costume sommaire du conscrit examiné par le conseil de revision.

A l'époque où il passa cette visite, véritable parangon de beauté mâle et adolescente, ses formes nerveuses et musclées avaient arraché des jurons approbateurs aux grognards chargés de jauger et de trier la viande à canons. Mais aujourd'hui, une influence mystérieuse, un pouvoir occulte étrangement suggestif était intervenu pour enchérir encore sur ses perfections naturelles, pour le transfigurer, le parer d'une splendeur surhumaine.

Aussi devant ce nu impeccable, les femmes demeurèrent elles quelques moments éblouies, tenues en suspens, ne sachant plus quel parti prendre, muettes, retenant même leur haleine, sentant leurs jambes se dérober sous elles, sur le point de tomber à genoux....

Puis le désir l'emportant sur la dévotion, leur nostalgie charnelle s'invétérant jusqu'au paroxysme, elles fondirent sur lui, toutes le voulant à la fois, toutes résolues à s'en emparer coûte que coûte, à en prendre leur part, dussent-elles pour cela le lacérer et se disputer les lambeaux de sa personne comme elles venaient de se partager les bribes de son reste de tenue.