COMME QUOI SIR JONATHAN PERDIT LA RAISON
l'aide d'un sextant, Fricoulet mesurait exactement la hauteur du soleil, pendant que Gontran et Ossipoff s'empressaient de fermer le «trou d'homme» par lequel les voyageurs avaient pénétré dans l'appareil.
Tout à coup, l'ingénieur murmura:
—Midi!
En même temps un petit timbre argentin résonna dans le silence: c'était le chronomètre de Farenheit qui sonnait l'heure.
—Nous partons, dit simplement Fricoulet.
Il poussa un commutateur: aussitôt un crépitement se fit entendre, suivi presque immédiatement d'une légère vibration qui ébranla les parois intérieures du cylindre et l'ingénieur ajouta:
—Nous sommes partis.
—Farceur! s'exclama l'Américain en se précipitant à l'un des hublots.
Mais, aussitôt, il poussa un retentissant By God qui attira auprès de lui les autres voyageurs.
On était parti et l'Éclair justifiait à merveille le nom dont il avait été baptisé, car déjà, en moins de quelques secondes, il avait emporté ceux qui le montaient à plusieurs milliers de mètres au-dessus de la surface martienne qui s'étendait au-dessous de lui comme une immense carte géographique.
Les canaux, dont les eaux miroitaient aux rayons du soleil, formaient comme une résille étincelante dont eût été enveloppée la planète tout entière et les océans semblaient de gigantesques miroirs d'argent bruni qui renvoyaient jusqu'aux voyageurs la lueur intense que dardait sur eux le soleil, alors au Zénith.
Et, de seconde en seconde, l'Éclair poursuivant sa marche rapide ainsi qu'une flèche lancée par un arc monstrueux, filait à travers l'espace, emportant ses voyageurs plus haut, toujours plus haut.
Farenheit, dont les enthousiasmes duraient peu et dont le caractère bougon trouvait toujours matière à récriminations, dit tout à coup:
—Savez-vous bien, mon cher monsieur Fricoulet, que cette position verticale de l'appareil n'a rien d'agréable,... l'homme n'est pas bâti pour marcher à la façon des mouches sur les cloisons,... les planchers ne sont pas faits pour les chiens...
—Baste! répliqua Gontran, tout cela n'est qu'une question de principe... car, en ce moment, je voudrais bien savoir quelle différence vous trouvez entre les murs et le plancher?... une boîte carrée, parfaitement identique sur toutes les faces, n'a ni haut... ni bas...
—Au surplus, cher sir Jonathan, ce n'est qu'une question d'heures; du train dont marche l'Éclair, nous pourrons, avant dix heures, reprendre la position horizontale qui vous est si chère.
—Avant dix heures! répéta Ossipoff en fronçant légèrement les sourcils.
—Alcide a raison, mon cher monsieur, dit alors Gontran d'un ton dégagé... il ne nous faudra certainement pas plus pour atteindre le grand courant astéroïdal dont nous voulons nous servir pour rejoindre... pour atteindre, veux-je dire, les autres mondes vers lesquels nous entraîne notre curiosité.
Il avait prononcé ces mots avec un si imperturbable sérieux que l'Américain s'y laissa prendre et, tirant l'ingénieur à part, il lui grommela à l'oreille ces mots d'une voix menaçante:
—By God! monsieur Fricoulet, il avait été convenu que nous tentions de regagner la Terre et voilà M. de Flammermont qui parle de continuer ce maudit voyage!—Qui trompe-t-on ici?
Fricoulet lui frappa amicalement sur l'épaule et répondit d'un ton gouailleur:
—Que vous importe, du moment que ce n'est pas vous?
Et il souligna sa phrase d'un coup d'œil à l'adresse du vieux savant.
Cette réponse dérida Farenheit qui laissa entendre un petit ricanement moqueur suivi bientôt d'un «pauvre homme» rempli de commisération.
—Et, dites-moi, mon cher monsieur Alcide—lorsqu'il était content, l'Américain appelait volontiers l'ingénieur par son petit nom—dites-moi, savez-vous avec quelle vitesse nous allons naviguer sur ce fleuve céleste vers lequel nous nous dirigeons, en ce moment?
—C'est là une question à laquelle il m'est impossible de répondre, en ce moment du moins, mon cher sir Jonathan, répliqua l'ingénieur; notre vitesse dépendra de la rapidité même de ce fleuve aérien; je vous ai dit qu'il nous fallait remonter le courant et vous comprendrez sans peine que, plus la vitesse en sera grande, plus lente sera notre marche puisque une partie de notre force sera employée à lutter contre ce courant qui tendra à nous emporter dans une direction opposée à celle dans laquelle nous voulons aller.
L'Américain hocha la tête d'un air approbatif.
—Je comprends, dit-il,... mais, encore une question,... cette force, dont vous venez de parler, êtes-vous certain de la posséder en quantité suffisante pour faire le voyage?... Cette hélice, qui nous pousse en avant, quel est le moteur qui la fait tourner? et ce moteur pourra-t-il la faire tourner jusqu'à ce que nous soyons arrivés?
Fricoulet se mit à rire.
—Votre question en contient plusieurs, dit-il; quoi qu'il en soit, je vais tenter d'y répondre... Vous avez remarqué, n'est-ce pas, ou tout au moins vous avez été, comme moi, à même de remarquer que les Martiens sont parvenus à un état intellectuel bien supérieur à celui auquel nous sommes arrivés nous-mêmes; ils ont perfectionné à un haut degré les moyens que nous connaissons d'utiliser la puissance presque infinie des forces naturelles... Bien plus, ils ont arraché leur secret à certaines de ces forces dont nous connaissons l'existence, tout en ignorant leur nature intime, par exemple la lumière, le son, l'électricité, les vents, les courants...
Se laissant emporter par ce sujet qui lui était si familier, Fricoulet menaçait de s'y étendre longuement et d'entrer dans des détails dont l'Américain bâillait à l'avance.
—Mais, en ce qui concerne plus particulièrement le véhicule qui nous transporte, dit-il pour couper court aux explications qu'il pressentait, quel procédé avez-vous appliqué?
—Le principe de l'électricité.
Farenheit parut étonné.
—J'ai cependant visité l'Éclair en détail, murmura-t-il, et je n'ai aperçu ni machines, ni piles...
Fricoulet sourit.
—C'est que les Martiens, répondit-il, gens expéditifs en toutes choses, au lieu de fabriquer le fluide, se contentent de recueillir l'électricité naturelle, toujours en action dans la nature, et de l'emmagasiner dans des sortes de réservoirs d'où ils la tirent à volonté, au fur et à mesure de leurs besoins...
L'Américain secoua la tête.
—Je n'ai pas vu de réservoir semblable, ici, dit-il.
—L'électricité nous est fournie par une sorte de batterie d'accumulateurs,... c'est le seul nom que je puisse donner à cet appareil; seulement, au lieu de lames de plomb, plongeant dans des dissolutions acidulées, ce sont des sortes de cartouches qui se dissolvent par un effet moléculaire.
—Mais alors, c'est de l'électricité solidifiée.
—En quelque sorte;... ce qui nous permet de disposer, sous un fort petit volume, d'une formidable quantité de fluide... du reste, si vous voulez me suivre, vous allez vous rendre compte, par vos yeux, du fonctionnement de l'appareil.
—Vous suivre! ricana l'Américain... c'est fort joli à dire,... mais la porte se trouve au plafond et, pour y atteindre...
—Pour y atteindre, riposta Fricoulet, vous n'avez qu'à m'imiter...
Ce disant, il plia légèrement sur les jarrets et, sans effort apparent, s'éleva jusqu'à la porte qu'il ouvrit et par laquelle il disparut.
—Toujours l'effet de la pesanteur qui diminue à mesure qu'on s'éloigne du centre d'attraction, cria-t-il en passant sa tête par l'ouverture et en riant à la vue de la mine stupéfaite de l'Américain.
Celui-ci, revenu de sa surprise, imita l'ingénieur et, au bout de quelques minutes, tous les deux se trouvaient dans un compartiment spécial de l'Éclair, arrêtés devant une rangée de tubes établis dans un coffre et que l'ingénieur déclara être remplis d'électricité.
À la sortie du coffre, tous les courants produits étaient mesurés et régularisés pour, de là, être dirigés, par des conducteurs ordinaires, vers un moteur actionnant, au moyen d'une transmission de leviers, l'axe de l'hélice.
Ce moteur, réduit à la dernière puissance, comme volume et simplicité, était, en même temps, un transformateur, car il multipliait la puissance de l'électricité, à la manière d'une bobine d'induction de Rhumkorff, tout en utilisant cette électricité par l'attraction que des aimants artificiels d'une grande force—des électro-aimants, pour être juste—exerçaient sur des pièces disposées à cet effet.
L'Américain écoutait en silence toutes les explications que lui fournissait l'ingénieur.
—Savez-vous bien, dit-il, quand Fricoulet eut terminé, qu'il y a toute une fortune dans ce système si simple et si puissant... By God! si nous sommes revenus à temps pour la grande Exposition de Philadelphie, le diable m'emporte si nous n'obtenons pas, avec ça, la grande médaille d'or...
Et, supputant à l'avance les sommes considérables que pouvait rapporter l'exploitation de ce moteur nouveau modèle, l'Américain se frottait les mains.
—Eh bien! sir Jonathan, lui dit Fricoulet, êtes-vous toujours fâché d'avoir entrepris cette petite pérégrination aérienne?
—Je vous répondrai lorsque j'aurai réintégré mon domicile de la cinquième avenue, répliqua Farenheit;... car, voyez-vous, je crains toujours un accident qui recule le moment où je mettrai le pied sur la libre Amérique...
—J'aime à croire que, cette fois, vos craintes sont vaines, cher sir Jonathan, et qu'avant un mois vous pourrez être rendu aux douceurs du commerce des suifs et aux honneurs de l'Excentric-Club.
—Que le Seigneur vous entende! répondit gravement l'Américain en soulevant sa casquette.
Ils regagnèrent la grande salle où se trouvaient leurs compagnons: Ossipoff, installé à l'un des hublots, examinait, à l'aide d'un télescope, Mars dont la surface diminuait avec une étonnante rapidité; dans un coin, à l'écart, Gontran et Séléna, assis côte à côte, causaient à voix basse, la main dans la main.
Séléna et Gontran, assis dans un coin, causaient à voix basse.
Fricoulet, une lunette à la main, alla se poster à un hublot vacant, pendant que, pour passer le temps, Farenheit rédigeait un projet d'acte de société entre lui et l'ingénieur, tendant à l'exploitation du fameux moteur.
Les heures s'enfuirent ainsi, rapides pour les voyageurs, et l'Américain s'aperçut tout à coup que le temps avait marché, à sa tête lourde de sommeil et à ses yeux tout gonflés.
—By God! grommela-t-il avec un bâillement sonore, est-ce qu'il n'est pas bientôt l'heure de se coucher.
—Pour se coucher, riposta Gontran, il faudrait pouvoir tendre les hamacs et tant que nous serons dans la position verticale...
—Un peu de patience, que diable! dit Fricoulet, nous approchons...
Et il désignait l'espace d'un noir intense que rayaient mille traits de feu.
—Le fameux anneau, n'est-ce pas? lui demanda Gontran tout bas à l'oreille.
—Que veux-tu que ce soit? répondit l'ingénieur sur le même ton.
Et, à l'Américain:
—Quelle heure avez-vous, sir Jonathan? demanda-t-il.
—Onze heure cinquante-cinq minutes, monsieur Fricoulet.
—C'est bien, dans cinq minutes vous pourrez dire deux mots à votre oreiller.
—Sommes-nous donc déjà dans le fleuve d'astéroïdes? questionna Mlle Ossipoff.
—Oui, mademoiselle,... mais j'attends que nous y soyons entrés plus avant pour nous laisser aller au courant et reprendre notre position normale...
Il s'élança vers la salle des machines et, la main sur le levier, attendit.
—Quelle heure? cria-t-il de nouveau à Farenheit.
—Minuit! répondit celui-ci.
Fricoulet arrêta le propulseur et l'Éclair, abandonné à la seule force du courant météorique, en travers duquel il se trouvait, évolua lentement sur lui-même, comme fait une barque placée en travers d'un fleuve et que le courant replace dans le fil de l'eau; l'effroyable distance, qui séparait maintenant de Mars le véhicule des Terriens, annulait toute pesanteur, si bien que l'Éclair était devenu un nouvel astre de l'infini, et non plus un appareil inerte comme l'était l'obus, au sortir du Cotopaxi.
En quelques minutes, l'évolution fut accomplie et le moteur remis en action, l'Éclair fila avec le courant.
—Sapristi, murmura Gontran à l'oreille de l'ingénieur, qu'est-ce que tu viens de faire là?
—Tu le vois bien, ce me semble.
—C'est précisément parce que je le vois que je te demande si tu n'es pas fou?
—Pourquoi cette question?
Le jeune comte amena son ami à l'arrière du bateau et lui montrant, par le hublot, un astre lumineux dont les rayons irradiaient l'espace.
—Qu'est-ce que c'est que cela? fit-il.
—Tiens,... cette question!... mais c'est le Soleil.
—Très bien, et ce petit point à peine perceptible qui semble une tache sur le disque solaire,... qu'est-ce que c'est?
—La Terre.
—De mieux en mieux... et dans quel sens marchons-nous, je te prie?
Fricoulet étendit le bras vers l'avant du bateau.
—Dans ce sens-ci, répondit-il.
—C'est-à-dire qu'au lieu de nous diriger vers la Terre, comme il avait été convenu,... nous lui tournons le dos... Ai-je raison de te demander si tu sais ce que tu fais.
Fricoulet haussa les épaules et, enveloppant son ami d'un regard plein de commisération.
—Et voilà un garçon qui se prétend né pour la diplomatie! ricana-t-il.
—Réponds; tu te moqueras de moi après.
—Penses-tu, demanda l'ingénieur, que M. Ossipoff soit tellement absorbé par la contemplation des choses célestes, qu'il ne puisse se rendre compte de la direction que nous suivons? et penses-tu que, lui voulant se rendre sur Jupiter, il ne se serait pas aperçu que nous n'en prenons pas le chemin?
—Alors?...
—Alors, j'ai mis le cap sur Jupiter, mais en même temps j'ai mis le moteur en petite vitesse afin de ne pas faire trop de chemin inutile, et sitôt que l'honnête et crédule vieillard,—de la confiance duquel nous abusons outrageusement,—sera plongé dans les douceurs du sommeil, je vire de bord, donne au moteur toute sa force, nous nous élançons vers notre planète natale, et demain, à son réveil, lorsque ton futur beau-père s'apercevra de ce changement de route, il sera trop tard pour revenir sur nos pas...
Et, in petto, le jeune ingénieur ajouta:
—Si, après une farce semblable, Ossipoff persiste à vouloir donner la main de sa fille à Gontran, je veux que le diable me croque.
M. de Flammermont serra énergiquement la main de son ami.
—En effet, dit-il, voilà ce qui s'appelle de la diplomatie.
—Mais ce n'est pas tout, ajouta Fricoulet, tu vas voir.
Et quittant le petit coin dans lequel tous deux chuchotaient si mystérieusement depuis quelques minutes, l'ingénieur s'approcha des autres voyageurs.
—Mes amis, dit-il, nous allons, si vous le voulez bien, établir les quarts; nous avons tous besoin de repos et maintenant que nous voici dans la bonne route, nous pouvons, sans danger, prendre quelques heures de sommeil; donc, étendez-vous sur vos hamacs, quant à moi, je prends le quart immédiatement.
—Pourquoi vous plutôt que moi? demanda Ossipoff.
—Parce que j'ai besoin d'étudier le moteur, de voir s'il fonctionne avec régularité, de noter sa dépense de forces.
Ce disant, il adressait à Gontran un coup d'œil d'intelligence.
—Je demande à prendre le quart après toi, fit le jeune comte.
—C'est entendu... à toi le numéro deux... le numéro trois sera pour sir Jonathan... Quant à M. Ossipoff, il prendra le quart avec la fin de la nuit.
Sur ce, l'ingénieur se retira dans la machinerie, tandis que Gontran et Farenheit, après avoir souhaité une bonne nuit à Ossipoff et à sa fille, regagnaient leur hamac respectif.
L'Américain n'eut pas plutôt la tête sur l'oreiller qu'il s'endormit profondément comme le témoigna un ronflement sonore et semblable à un soufflet de forge.
Fut-ce ce ronflement, fut-ce pas plutôt l'inquiétude qui empêcha le jeune comte d'imiter son compagnon; toujours est-il qu'il ne put fermer l'œil.
À la fin, lassé de se tourner sur son matelas comme une carpe dans une poêle à frire, furieux de voir le sommeil le fuir obstinément, M. de Flammermont se leva doucement et, sans bruit, se dirigea vers la machinerie.
—Puisque je ne dors pas, pensa-t-il, mieux vaut que je prenne le quart tout de suite, et que Fricoulet aille se coucher; sans doute aura-t-il plus de chance que moi.
Il ouvrit la porte, mais l'ingénieur, penché sur une feuille de papier qu'il noircissait de chiffres, était tellement absorbé dans ses calculs qu'il n'entendit point entrer son ami.
Gontran s'avança jusqu'à lui et, sans mot dire, lui mit la main sur l'épaule.
Fricoulet tressaillit et, relevant la tête, montra au jeune comte son visage, qu'un voile d'inquiétude assombrissait.
—Ah! c'est toi! fit-il d'un ton singulier.
—Oui,... c'est moi... pas moyen de dormir... alors je viens te relever... mais qu'as-tu donc?... ce front plissé... ces sourcils froncés... qu'arrive-t-il?
L'ingénieur haussa furieusement les épaules.
—Il arrive, grommela-t-il entre ses dents, que le fleuve dans lequel nous sommes immergés, marche dans un sens tout à fait contraire à la direction que nous voulons suivre; au lieu de couler vers la Terre, il en vient.
—Tu ne m'apprends rien de nouveau,... je sais cela tout comme toi; mais c'était prévu cela, il était convenu que nous remonterions le courant.
—Seulement il n'était pas prévu que la vitesse de ce courant serait égale à notre vitesse propre.
—En sorte?
—En sorte que, depuis plus d'une heure que l'Éclair a viré de bord, il est aussi immobile qu'une pierre... il ne recule pas, c'est vrai, mais il n'a pas avancé d'un millimètre.
—Je croyais cependant que ce moteur pouvait imprimer à notre bateau une vitesse considérable.
—En effet, 42,570 mètres par seconde, ce n'est pas peu de chose, j'imagine, riposta l'ingénieur avec amertume.
—Mais quelle est donc la rapidité des corpuscules qui nous environnent?
—Elle est égale à la vitesse de la translation de la Terre multipliée par la racine carrée de 2.
—Pourquoi? demanda Gontran qui n'avait conservé que des réminiscences très vagues des cours de cosmographie suivis autrefois au Lycée Henri IV.
—Pourquoi?... pourquoi?... fit l'ingénieur impatienté; te l'expliquer nous entraînerait trop loin... Qu'il te suffise de savoir que la vitesse orbitale de la Terre est de 29 kilomètres et demi par seconde, que la racine carrée de 2 est 1,414 et que ces deux nombres, multipliés l'un par l'autre, donnent un total de 42,570 mètres par secondes... As-tu compris, maintenant?
Le jeune comte agita ses bras en l'air désespérément.
—Ah! dit-il, pourquoi ce maudit courant ne tourne-t-il pas aussi bien en sens contraire?
—Il nous aurait fallu quinze jours à peine pour gagner la Terre.
—Tu avais dit un mois?
—Oui, en nous abandonnant au courant, comme un train de bois; mais en ajoutant notre propre vitesse à celle du fleuve aérien dans lequel nous nous trouvons... la durée du voyage se trouvait diminuée de moitié.
Puis, montrant à son ami les calculs au milieu desquels il venait d'être interrompu, il lui dit:
—Je viens de relever notre route depuis que nous avons quitté Mars; nous n'avons pas franchi plus de douze cents lieues... cent lieues à l'heure! quelle dérision!... Sais-tu combien de temps, de ce train-là, nous mettrions à gagner la Terre?... trois cent mille heures,... et sais-tu combien cela fait, trois cent mille heures?... Non, n'est-ce pas? eh bien! cela fait un peu plus de mille ans.
Un poids de mille kilos se serait soudainement abattu sur la tête du malheureux Gontran, qu'il n'eut certainement pas paru plus déprimé.
—Mille ans!... répéta-t-il, mille ans!... jamais je ne vivrai assez pour épouser Séléna.
—C'est peu probable, ricana Fricoulet, une semblable longévité n'est plus de nos jours, et Mathusalem lui-même n'a guère vécu plus de sept cents et quelques années.
—Mais alors, nous sommes perdus.
—Qui sait? peut-être y a-t-il un moyen de sauver la situation.
M. de Flammermont se jeta sur la main de son ami.
—Ah! ce moyen, supplia-t-il, trouve-le, Alcide, je t'en conjure.
—Pas en ce moment, par exemple, je tombe de sommeil et mes yeux papillotent tellement que tout danse devant moi;... demain, j'aurai la vue plus nette et les idées aussi.
—Mais d'ici demain, que va-t-il se passer?
—Absolument rien... La force du courant étant neutralisée exactement par notre propre force, l'Éclair va demeurer aussi immobile que s'il était à l'ancre.
Tout en parlant, l'ingénieur donnait un dernier coup d'œil au moteur, assujettissait solidement le levier qui correspondait avec le gouvernail; puis, souhaitant le bonsoir à son ami, gagna le petit logement qu'il s'était aménagé dans un coin de la machinerie.
Force fut bien à M. de Flammermont de rejoindre, lui aussi, son hamac où le sommeil se décida enfin à le visiter, en dépit des préoccupations terribles que venait de faire naître dans son esprit la révélation de Fricoulet.
Pénétrant par les hublots, les rayons du soleil emplissaient déjà la machinerie d'une lueur éclatante, lorsque l'ingénieur se réveilla en sursaut.
—Parbleu! fit-il en se frottant les paupières encore toutes gonflées de sommeil, voilà qui est singulier,... j'aurais juré que je venais d'entendre rire...
Et il demeurait là, assis sur son séant, tout hébété de ce brusque réveil, lorsqu'en effet, derrière lui, un éclat de rire moqueur retentit.
Il se retourna et vit, à la tête de sa couchette, debout, les bras croisés sur la poitrine et le considérant d'un air railleur, Mickhaïl Ossipoff.
—Bonjour, monsieur Ossipoff, dit-il; il est tard, hein?
—Quelque chose comme neuf heures du matin.
En un bond, Fricoulet fut à bas de sa couchette murmurant:
—Je suis véritablement honteux de m'être attardé ainsi.
—Il est autre chose dont vous auriez plus raison d'être honteux, monsieur Fricoulet, répliqua railleusement le vieillard.
—Et de quoi donc, je vous prie? demanda le jeune homme.
—Mais... de votre étourderie inqualifiable.
L'ingénieur attacha sur Ossipoff un regard interrogateur.
—Pouvez-vous qualifier autrement, demanda le savant, l'action d'un pilote qui dirige le bâtiment, à lui confié, dans une direction diamétralement opposée à celle qu'il doit suivre.
Fricoulet eut un geste effaré:
—Que voulez-vous dire? murmura-t-il, tout en ayant cependant le pressentiment de ce qu'allait lui répondre le vieillard.
—Il avait été convenu hier soir, n'est-ce pas, que je prenais le quatrième quart, c'est-à-dire que je devais m'éveiller vers six heures du matin; or, vous savez, n'est-ce pas, que lorsqu'on s'endort avec l'idée bien arrêtée de s'éveiller à heure fixe, il est bien rare que le sommeil ne vous abandonne pas précisément vers cette heure-là... C'est ce qui m'est arrivé à moi;—il était cinq heures et demie environ lorsque je suis sorti de ma couchette.. et bien m'en a pris, car en passant par la cabine de nos amis, je les ai vus ronflant tous les deux, à qui mieux mieux,... quant à vous, vous dormiez non moins profondément qu'eux...
—Les forces humaines ont des limites, dit Fricoulet en manière d'excuse.
Ossipoff haussa les épaules et continua:
—Cela, d'ailleurs, n'avait pas une grande importance, et je pris la direction de la machine... mais, alors, savez-vous de quoi je m'aperçus?...
L'ingénieur ne répondit pas, mais il lança au vieillard un regard inquiet.
—Je m'aperçus, poursuivit Ossipoff triomphant, que la proue de notre appareil était dirigée vers la Terre... ah! pour un pilote, vous êtes un bon pilote, monsieur Fricoulet.
Et il se prit à ricaner.
—Alors, qu'avez-vous fait? demanda l'ingénieur d'une voix tremblante.
—Vous le demandez!—mais ce que vous eussiez fait à ma place en vous apercevant d'une si complète méprise... J'ai changé notre direction, bord pour bord... j'ai forcé le moteur à donner toute sa puissance et, en quelques heures, nous avons regagné tout le temps que votre incurie nous avait fait perdre... en ce moment, nous sommes à plus d'un million de lieues de Mars... Fricoulet se croisa les bras sur la poitrine et, enveloppant le vieillard d'un regard mi-furieux, mi-railleur.
—Eh bien! dit-il, vous avez fait de la belle besogne.
Ces mots plongèrent Ossipoff dans un ahurissement profond.
—Que voulez-vous dire par là? demanda-t-il.
À peine avait-il prononcé ces paroles que Fricoulet le regretta; mais il était trop tard.
Sans répondre à la question du vieillard, l'ingénieur s'écria:
—Alors, vous nous emmenez sur Jupiter?
—Assurément... et de là sur Saturne,... sur Uranus,... sur Neptune.
—C'est de la folie,... il nous faudra des années pour parvenir jusqu'aux dernières planètes du système solaire?
—Des années!... pourquoi cela?—nous franchissons 85,000 mètres par seconde, soit 76,620 lieues à l'heure, ou 1,850,000 lieues par 24 heures... Allez, dans deux mois, nous serons sur Jupiter et, avant cinq mois, nous atteindrons Saturne.
Comme il achevait ces mots, Farenheit apparut sur le seuil de la machinerie, il était tout pâle et ses joues tremblaient de colère.
—Monsieur Ossipoff, dit-il d'une voix où l'on devinait une colère difficilement contenue, j'aime à croire que ce que je viens d'entendre n'est qu'une plaisanterie.
—Une plaisanterie!... et pourquoi cela?
—Parce que je me moque de Saturne et de Jupiter autant qu'un poisson d'une pomme... s'écria-t-il;... parce que j'entends rejoindre au plus tôt la cinquième avenue... et que vos planètes du diable n'en sont nullement le chemin.
Ce disant, il s'était avancé et se tenait devant le vieillard, menaçant, les poings convulsivement serrés.
—Mon cher sir Jonathan, répliqua Ossipoff avec beaucoup de calme, je suis véritablement fâché de ce qui arrive; mais ce que vous demandez est de toute impossibilité.
L'Américain se tourna vers Fricoulet.
—Vous m'avez donc trompé? grommela-t-il furieusement.
L'ingénieur haussa les épaules.
—Pouvais-je prévoir, répondit-il, que la vitesse de l'Éclair serait égale à celle de ce maudit courant.
—On ne promet pas, quand on n'est pas sûr de tenir, répliqua Farenheit.
—Eh! je ne vous ai rien promis, moi, s'écria l'ingénieur, que l'entêtement de Farenheit commençait à énerver, adressez-vous à Gontran...
Celui-ci, attiré par les éclats de voix, entrait dans la machinerie.
—Pourquoi mon nom? demanda-t-il.
—Ah! vous voilà! hurla Farenheit en se précipitant vers lui,... m'avez-vous, oui ou non, promis de me faire rejoindre la Terre?
Stupéfait, le jeune comte demeura un moment sans répondre; puis, d'un coup d'œil il désigna Ossipoff à l'Américain.
Mais celui-ci s'écria:
—Eh! à quoi bon tant de mystère?... il sait tout maintenant; on peut parler devant lui.
Les sourcils du vieillard se froncèrent.
—Alors, c'était un complot? demanda-t-il, en promenant autour de lui un regard inquisiteur.
Gontran courba la tête.
—Nous voulions faire votre bonheur malgré vous, murmura-t-il; il ne faut pas nous en vouloir.
—Mon bonheur, à moi, c'est de satisfaire ma curiosité scientifique.
—Vous êtes un mauvais père... vous n'aimez pas votre fille, répliqua Gontran,... vous la sacrifiez froidement à votre égoïsme de savant.
—C'est-à-dire que si elle était votre complice en cette circonstance, c'est elle qui se conduirait comme une mauvaise fille;... elle a, pour être heureuse, toute sa vie devant elle: moi, quelques années à peine me restent,... je suis condamné à mourir bientôt.
Fricoulet que, même dans les cas graves, sa manie de plaisanter n'abandonnait jamais, ajouta:
—Et l'usage est d'accorder aux condamnés à mort tout ce qu'ils demandent... sauf la vie, bien entendu...
Séléna accourut, et, le visage tout en larmes, se jeta au cou du vieillard en murmurant:
—Pardon, père... mais je l'aime tant!
—L'aimes-tu donc plus que moi? répliqua Ossipoff dans le cœur duquel venait de se glisser subitement un sentiment de jalousie paternelle.
Cependant Farenheit ne devait pas tenir Gontran quitte à si bon compte.
—Vous m'avez dit que vous étiez un homme d'honneur! gronda-t-il: ce serait, je crois, le moment de le prouver,... vous m'avez promis de me reconduire à la Terre—reconduisez-m'y et allez ensuite au diable... si cela vous convient.
—Mon cher sir Jonathan, répliqua le jeune comte, je vous ai fait, il est vrai, cette promesse... mais je l'ai faite un peu à la légère.
—By God!... un homme de votre valeur ne s'engage pas à la légère—je vous somme de tenir votre promesse.
—Je ne m'y refuse pas, répliqua M. de Flammermont, mais je vous demande un délai.
L'Américain respira et demanda, d'un air un peu plus satisfait:
—Un délai de combien?
—De mille à douze cents ans.
À peine Gontran avait-il prononcé ces mots, que Farenheit poussant un rugissement terrible, se précipita sur lui, les mains grandes ouvertes, prêtes à la strangulation.
Mais, tout à coup, il s'arrêta net, fixa, sur le jeune homme, des yeux démesurément agrandis; puis l'expression farouche du visage disparut pour faire place à une expression niaise.
—By God! dit-il, tandis que sa bouche se fendait dans un large éclat de rire,... Jupiter,... Saturne,... voilà de belles planètes,... des mondes nouveaux, où il doit y avoir beaucoup à faire au point de vue industriel et commercial,... qu'en pensez-vous, mon cher Gontran?...
Et il s'avançait, la main tendue vers M. de Flammermont qui ne comprenait rien à ce brusque revirement.
Fricoulet appuya le doigt sur son front, pour indiquer qu'à son avis l'équilibre cérébral de l'Américain venait de se déranger soudainement.
—Vous pourrez dire que celui-là est bien une de vos victimes, murmura-t-il à l'oreille d'Ossipoff.
—Pourquoi cela? demanda le vieillard.
—Parce que c'est assurément la rage qui lui a détraqué la cervelle.
Comme il achevait ces mots, Farenheit poussa un cri strident, et portant ses deux mains à son front, recula jusqu'à la cloison, avec tous les signes de la plus profonde terreur; en même temps, ses yeux, injectés de sang, paraissaient vouloir sortir de sa tête, une légère écume blanchâtre frangeait ses lèvres, et tous les muscles de sa face étaient agités de tressaillements convulsifs.
Enfin, il s'affaissa sur le plancher où il demeura étendu sans connaissance.
—Vite, dit Fricoulet à Gontran, prenons-le, moi par les pieds, toi par les épaules et enfermons-le dans sa cabine,... qui sait si ce n'est point un cas de folie furieuse.
Qui sait si ce n'est pas un cas de folie furieuse?