À TRAVERS LA ZONE 28

epuis la scène racontée dans le précédent chapitre, l'existence à bord avait subi une transformation complète: chacun vivait de son côté, n'adressant la parole à ses compagnons que dans les cas d'extrême nécessité et s'empressant, dès que cela se pouvait, de retomber dans son mutisme et de retourner à sa solitude.

L'échec de la tentative suprême faite par Fricoulet pour rejoindre la Terre, avait porté un coup terrible aux voyageurs qui, sans même se rendre un compte exact du pourquoi, se rejetaient réciproquement la responsabilité de cet échec, imputable à la seule fatalité.

Cependant, sans qu'ils eussent eu occasion de se communiquer leurs sentiments, il y avait, entre eux, communauté d'idée en ce qui concernait Ossipoff.

Le vieux savant était pour eux:

Le pelé, le galeux, d'où venait tout le mal.

Aussi vivait-il plus à l'écart encore que ses autres compagnons, dans une sorte de quarantaine rigoureusement observée, sauf par Séléna qui venait, de temps à autre, passer quelques minutes avec lui.

Mais, entre le père et la fille, aucune conversation, même pas l'échange du bonjour banal, seulement un baiser indifférent déposé par le vieillard sur le front de sa fille.

Puis, sans se soucier aucunement de sa présence, il se remettait à la besogne: depuis son départ de Mars, le vieillard avait entrepris de mettre au net les observations recueillies par lui, dès le jour où il avait mis le pied dans le cratère du Cotopaxi et il comptait employer à terminer cette lourde tâche les deux mois de captivité imposés par le voyage de Jupiter.

Au fond, il se rendait parfaitement compte de l'odieux du rôle qu'il jouait; il comprenait à merveille la haine qu'il avait inspirée à ses compagnons, il excusait même les reproches contenus dans l'attitude résignée et dans les regards navrés de Séléna.

Oui, poussé par cet irrésistible vent de folie scientifique, il courait à sa perte, entraînant à sa suite sa fille qu'il adorait cependant, et trois hommes pour lesquels il n'avait d'autres sentiments que ceux de la sympathie.

Mais cet amour incommensurable pour la science, cette curiosité toujours inassouvie de l'inconnu, lui avaient desséché le cœur et chassé de son esprit toute autre idée que celle ayant trait à cet infini immense qu'il avait résolu de parcourir d'un bout à l'autre.

Il opposait donc un front serein et un calme imperturbable aux regards furieux de Gontran, aux sourires sarcastiques de Fricoulet et aux hurlements menaçants de Farenheit.

Celui-ci avait été définitivement déclaré, par Fricoulet, comme atteint d'une aliénation mentale parfaitement caractérisée: depuis de longs mois déjà, l'Américain ne dérageait pas; il vivait dans un état de surexcitation non interrompue, et ce dernier effondrement de ses espérances lui avait porté un coup si terrible, qu'une fissure cérébrale s'en était suivie.

Dans l'intérêt de tous les voyageurs, le sien y compris, on avait décidé, à l'unanimité, d'enfermer Farenheit dans sa cabine où il ne cessait de vociférer contre ses compagnons et contre Ossipoff, plus particulièrement, les plus terribles menaces.

Gontran, lui, boudait Séléna, la pauvre!

Mais la nature humaine est ainsi faite, que lorsque la désespérance s'empare de nous, les êtres les plus chers vous deviennent indifférents, odieux même, et que l'égoïsme, de sa griffe aiguë, transforme tous nos sentiments.

Certes, pour avoir fait ce qu'il avait fait, pour renoncer à sa carrière, dilapider sa fortune, abandonner sa famille et sa patrie, pour s'engager en d'aussi invraisemblables aventures que celles où il avait suivi Séléna, il fallait que M. de Flammermont eût pour la jeune fille une véritable, une profonde adoration.

Et cette adoration avait résisté à tous les déboires dont il était abreuvé depuis de si longs mois.

Mais, cette fois-ci, les choses dépassaient par trop la mesure: ce n'était plus par semaines ni par mois que se chiffrait le retard apporté au mariage! Il fallait compter par années; et combien d'années? Un minimum de trente ans?

Mais dans trente ans, Gontran en aurait cinquante-sept et Séléna bien près de quarante-huit.

Cent cinq ans à eux deux! plus d'un siècle!

En vérité! cela serait du dernier grotesque!

Sans compter qu'il y avait quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent, pour que leur affection ne résistât pas à un stage d'aussi longue durée.

La prudence des parents restreint autant que possible la période pendant laquelle le fiancé fait la cour à sa fiancée; à s'étudier trop longtemps, on finit par s'apercevoir de ses défauts mutuels, on remarque que ce minois si frais, emprunte quelque agrément à la veloutine Fay, et que le corset de la célèbre faiseuse n'est peut-être pas pour rien dans la sveltesse de la taille; comme aussi, d'autre part, on constate que les cheveux laissent apercevoir le crâne, indice d'une calvitie prochaine, et que la patte d'oie, aux fils tout d'abord invisibles trahit une fatigue précoce. Au moral, il en va de même; mademoiselle est coquette, monsieur est joueur; mademoiselle est colère, monsieur est emporté, etc., etc.

Si quelques semaines suffisent pour porter atteinte à un amour, que restera-t-il donc, au bout de trente ans, d'une affection, si profonde soit-elle?

Voilà ce que s'était demandé tout d'abord M. de Flammermont.

Et puis, il y avait ce diable de siècle qu'il leur faudrait faire bénir à leur arrivée sur la terre.

Il est vrai qu'ils étaient deux pour le porter, ce siècle; mais, enfin, ce n'en était pas moins ridicule, et le ridicule tue, même l'amour.

Séléna, dont le cœur ne raisonnait pas, s'apercevait bien du changement survenu chez son fiancé, changement qui allait, chaque jour, s'accentuant et dont elle n'expliquait pas la cause.

Cette fois-ci, l'attitude de Gontran n'était plus la même, ce n'était pas de la tristesse, c'était une sorte d'indifférence, de détachement.

La pauvre enfant avait trop de dignité pour demander une explication, pour faire entendre une plainte; mais quand elle était seule, elle pleurait et maintenant elle avait constamment les paupières gonflées et rougies.

Seul de toute la bande, Fricoulet conservait son inaltérable bonne humeur; en dehors de la grande dose de philosophie qui lui démontrait l'inutilité de se mettre en fureur contre la fatalité, il n'avait point les mêmes raisons que Farenheit et Gontran de pester contre les événements.

Rien ne le rappelait sur la Terre; il n'avait pas, comme l'Américain, des actionnaires auxquels il lui fallait rendre des comptes, ni comme Gontran, un bonheur sur lequel il avait hâte d'appeler les bénédictions d'un maire et d'un curé.

En outre, son propriétaire, un homme grincheux, avare et à cheval sur la question du terme, devait avoir, depuis longtemps, vendu son pauvre mobilier du boulevard Montparnasse.

Le cœur de l'ingénieur se serrait bien un peu à la pensée de ses beaux instruments et de ses chers bouquins dispersés, par autorité de justice, aux quatre coins de Paris.

Mais à cela quel remède? aucun; donc il était préférable de prendre le temps comme il venait et de ne point se faire sauter la cervelle.

Enfin, à côté de cette incertitude de savoir où il irait reposer sa tête—les hospitalités de nuit ne lui souriant guère—il y avait encore une autre cause au peu d'enthousiasme qu'éprouvait Fricoulet de retourner sur la Terre.

Instruit par ses pérégrinations célestes, le jeune ingénieur comparait sa planète natale aux différents mondes qu'il venait de visiter, il la voyait reprendre, dans l'échelle des civilisations astrales, son rang infime et il rougissait presque pour elle, en songeant aux humanités de Vénus et de Mars.

Aussi, loin de maudire Mickjaïl Ossipoff, ce Christophe Colomb des Terres du Ciel, qui l'associait, malgré lui, à la réalisation de sa sublime chimère, lui était-il, au contraire, reconnaissant de l'arracher aux spectacles désolants qui l'attendaient sur la Terre, où la lutte pour la vie pousse le fort à triompher du faible, où l'injustice l'emporte, la plupart du temps, sur l'équité, où l'argent est tout, où la vertu compte si peu et où surtout la science de la mécanique est encore dans l'enfance...

Mais Fricoulet se contentait de penser ainsi; pour rien au monde, il n'eût fait part de ces sentiments à ses compagnons de voyage; au point de vue du principe, il trouvait que ceux-ci avaient raison d'en vouloir à Ossipoff, et que celui-ci, paternellement parlant, était d'un égoïsme épouvantable.

Néanmoins, il tentait de jouer le plus consciencieusement possible le rôle de conciliateur qu'il avait adopté; mais, jusqu'alors il n'avait obtenu aucun résultat, ce qui ne l'empêchait pas de conserver l'espoir de ramener, parmi les membres de la petite colonie, la concorde des beaux jours.

Telle était l'attitude réciproque des voyageurs, depuis le fameux jour où l'on avait dû s'incliner devant la terrible réalité qui emportait les Terriens vers Saturne, au lieu de les ramener vers leur planète natale, comme ils en avaient conçu l'espoir.

Depuis près de deux semaines qu'on avait quitté Mars, l'Éclair poursuivait sa marche rapide à travers l'espace et son propulseur fonctionnait sans arrêt, sous l'effort de l'électricité emmagasinée dans les accumulateurs.

Tout d'abord, la lumière perpétuelle au milieu de laquelle ils naviguaient avait fort incommodé les voyageurs et bouleversé toutes leurs habitudes.

Mais Fricoulet, qui s'était accaparé le chronomètre de Farenheit, s'était chargé de régler le temps à sa façon: toutes les douze heures, il fermait les hublots par lesquels pénétrait la lumière extérieure, allumait les lampes et effaçait un jour sur le vieux calendrier contenu dans son portefeuille.

De la sorte, les Terriens avaient une notion exacte du temps et pouvaient régler leurs occupations.

Sa main droite brandissait l'oculaire d'une lunette, tandis que sa main gauche...

Un matin, comme l'ingénieur prenait le quart, pour remplacer Gontran qui venait de s'étendre sur son hamac, la porte du réduit dans lequel Ossipoff s'était enfermé avec ses papiers et ses instruments, s'ouvrit brusquement et le vieillard apparut sur le seuil; sa main droite brandissait l'oculaire d'une lunette, tandis que sa main gauche serrait fièvreusement un micromètre.

—Eh! parbleu, mon cher monsieur, s'écria Fricoulet, auriez-vous, par hasard, découvert un astre nouveau, que vous voilà si joyeux?

Le visage du vieillard était, en effet, radieux, et ses yeux brillaient d'un éclat singulier.

—Nous pénétrons dans la zone des petites planètes, répondit-il d'une voix un peu étranglée par l'émotion.

—Déjà! fit l'ingénieur, tout d'abord surpris de cette nouvelle,... en êtes-vous bien certain?...

Le vieux savant frappa sur sa lunette.

—Voilà qui ne trompe pas, répliqua-t-il, et puis, pour peu que vous ayez enregistré le nombre de kilomètres parcourus depuis notre départ de Mars, il vous sera facile de constater que nous devons être parvenus à la distance 28, établie par la loi de Titius et de Bode.

—Je vous crois, monsieur Ossipoff, je vous crois, dit Fricoulet nullement soucieux d'entamer une discussion sur ce point qui, d'ailleurs, lui importait peu.

Voyant le vieillard qui s'apprêtait à poursuivre sa route dans la direction des cabines, il lui demanda:

—Mais où allez-vous ainsi?

—Trouver M. de Flammermont;... bien que son attitude, à mon égard, ne soit pas tout à fait ce que j'avais le droit d'espérer, je ne puis pas, cependant, le laisser dans l'ignorance d'un fait scientifique aussi important et qui doit avoir, pour lui, un intérêt capital.

—C'est que M. de Flammermont vient de se coucher seulement, insinua Fricoulet,... cette veille l'a, paraît-il, extrêmement fatigué et il m'a prié, tout à l'heure, en s'étendant sur son hamac, de le laisser reposer le plus longtemps possible.

—Cependant, riposta Ossipoff avec un peu d'humeur, un événement de cette nature mérite bien qu'on s'arrache au sommeil.

Fricoulet répondit.

—Je serais d'accord avec vous sur ce point, mon cher monsieur, si nous n'avions pas le temps devant nous pour étudier à loisir ces petits mondes; mais songez que la zone où gravitent les petites planètes ne mesure pas moins de soixante-sept millions de lieues de largeur et que nous couperons deux cent trente-quatre orbites de planètes;... donc, vous pouvez laisser reposer Gontran tout à son aise, sans aucun scrupule, puisqu'il aura tout un mois pour savourer ce régal astronomique.

Le vieillard allait se cabrer sous l'ironie que contenaient les dernières paroles du jeune ingénieur; mais celui-ci le calma aussitôt:

—À quoi avez-vous reconnu, demanda-t-il, que nous avions pénétré dans cette fameuse zone?... auriez-vous aperçu quelques-uns de ces mondicules?

—Non, ce sont les calculs seulement qui m'ont amené à cette conclusion que nous venions de couper l'orbite de la première des petites planètes, Méduse.

—Vous ne l'avez pas vue?

—Non... sans doute est-elle trop éloignée encore.

Le visage de Fricoulet exprima la plus profonde stupéfaction.

—En ce cas, dit-il, que vouliez-vous faire voir à M. de Flammermont?

—Rien, je voulais lui communiquer cette nouvelle et, en même temps, étudier l'espace avec lui.

L'ingénieur retint à grand peine un sourire moqueur et répliqua:

—Sans doute, cela eut-il été pour lui un maigre régal... attendez au moins que ce que vous voulez lui montrer soit visible.

Et il ajoutait in petto:

—De la sorte, ce cher Gontran aura le temps de repasser un peu ses Continents célestes.

Un peu déconcerté, M. Ossipoff avait tourné les talons pour rejoindre son réduit, lorsque l'ingénieur le rappela.

—Dites-moi, fit-il, avec le plus grand sérieux, avez-vous l'intention d'aborder sur chacune des deux cent trente-quatre planètes que nous allons rencontrer en route?

Ossipoff examina attentivement l'ingénieur pour se bien persuader qu'il n'était pas le jouet d'une mauvaise plaisanterie; puis il répondit d'une voix bougonnante:

—Les lunettes ne sont pas, que je suppose, faites pour les chiens, et si vous n'y voyez pas d'inconvénient; nous nous contenterons d'examiner de loin ces petits mondes.

—Pour ma part, je n'y vois aucun inconvénient; c'est affaire à vous, répondit Fricoulet, à vous et à M. de Flammermont.

Il avait ajouté ces mots d'un ton grave qui fit hocher approbativement la tête de M. Ossipoff.

Après quoi, le vieillard rentra dans son réduit.

—Si je ne me trompe, murmura Fricoulet en souriant, voilà de la tablature qui se prépare pour ce cher Gontran.

Et il se frottait les mains, songeant que c'était peut-être là l'occasion tant attendue par lui qui ferait enfin rompre un mariage qu'il considérait comme devant être le malheur de son ami.

Puis il réfléchit qu'après tout un mariage remis à trente ans avait beaucoup de chance de ne jamais se faire et il estima qu'il serait plus habile de sa part de ne point contrecarrer Gontran dans ses projets matrimoniaux et de paraître, au contraire, lui aplanir le chemin conduisant à l'autel.

Il attendit quelques heures et lorsqu'il lui sembla que M. de Flammermont s'était suffisamment reposé, il entra dans la cabine et, s'approchant du hamac, posa sa main sur l'épaule du dormeur.

Celui-ci ouvrit paresseusement les yeux, les referma, les ouvrit de nouveau, s'étira longuement les membres, bâilla, rebâilla et dit:

—Tiens! c'est toi!... tu m'as coupé en deux un bien joli rêve.

—Lequel! demanda Fricoulet.

—C'était le jour de mon mariage et le maire du VIIIe arrondissement nous adressait, à Séléna et à moi, un petit discours fort bien réussi, ma foi, il nous appelait: «Les fiancés de l'espace.» Il allait conclure, lorsque tu l'as interrompu...

Il se redressa sur un coude.

—Au fait, dit-il, pourquoi m'as-tu éveillé?

—Après le rêve, la réalité, répondit gravement l'ingénieur.

Le jeune comte tressauta sur son hamac.

—Tu m'épouvantes, balbutia-t-il,... de quoi s'agit-il?

—Des Petites Planètes.

Gontran éclata de rire.

—Quelle est cette mauvaise plaisanterie?

Fricoulet secoua la tête.

—Ce n'est point une plaisanterie,... je parle très sérieusement.

Et, avec une gravité comique:

—Malheureux! s'écria-t-il, pendant que tu dors paisiblement, le flot astéroïdal qui nous emporte, pénètre dans la zone nº 28! nous avons déjà coupé l'orbite de Méduse.

—Eh bien! qu'est-ce que tu veux que cela me fasse? demanda placidement M. de Flammermont.

Fricoulet jeta les bras au plafond.

—Et ce digne Ossipoff qui voulait venir t'éveiller, il y a plusieurs heures, pour t'annoncer cette bonne nouvelle.

—Je l'aurais bien reçu, gronda le jeune comte,... qu'il me laisse tranquille avec ses étoiles, ses planètes, ses soleils et tout le reste,... maintenant, je me moque de l'astronomie comme de ça...

Et il fit, bruyamment, claquer l'ongle de son pouce contre ses dents.

—Mais, malheureux, s'écria Fricoulet, oublies-tu donc que Séléna est à ce prix.

—Oh! Séléna!... murmura Gontran en hochant la tête,... d'ici trente ans, elle a le temps de mourir, et moi aussi.

L'ingénieur prit la main de son ami.

—Tu as tort de parler ainsi, dit-il,... trente ans, en l'espèce, n'est qu'un maximum... et le hasard est si grand.

—Que veux-tu dire?

—Qu'il serait prudent à toi de te garder à carreau, comme on dit, et de ne pas compromettre, par un coup de tête, la bonne opinion qu'a de toi M. Ossipoff.

—Que faut-il faire, alors?

—Jouer ton rôle en conscience et feindre, pour les Petites Planètes, un de ces enthousiasmes...

—Comment veux-tu que je m'enthousiasme pour une chose que je ne connais même pas?

—Je te renvoie aux Continents célestes.

Gontran fit entendre un bâillement sonore et prolongé.

—C'est bon, dit-il, on verra cela... plus tard.

—C'est tout de suite, au contraire,... Ossipoff peut te tomber sur le dos d'un moment à l'autre.

—Mais nous sommes en froid!

—Les Petites Planètes l'ont réchauffé.

Gontran paraissait atterré.

—Eh! mon Dieu! s'écria Fricoulet, rappelle-toi la conversation que nous avons eue, à ce sujet, à l'observatoire de la Ville-Lumière: en 1801, l'astronome Piazzi découvre, à Palerme, la première petite planète, qu'il baptise du nom de Cérès... En 1802, un astronome de Brême, Olbers, découvre la seconde, Pallas... Puis, plusieurs années après, la quatrième, Vesta; la troisième, Junon, avait été trouvée, entre temps, par un nommé Harding;... Ensuite, on resta pendant trente-huit ans sans plus s'occuper de la zone nº 28, quand, tout à coup, le goût des recherches se réveilla, et l'on en découvrit 234.

M. de Flammermont écoutait attentivement.

—Je crois, dit-il enfin, que je ferai mieux de prendre les Continents célestes; tu me racontes cela trop en abrégé...

—C'est aussi mon avis, fit l'ingénieur.

Le jeune comte poussa un énorme soupir, attira à lui le précieux ouvrage, caché sous le matelas même de son hamac, et, après l'avoir feuilleté, l'ouvrit au chapitre des Petites Planètes.

—Va, dit-il d'une voix de victime à Fricoulet, ferme ma porte, et, si Ossipoff t'interroge à mon sujet, dis-lui que je continue de dormir.

Depuis le moment où l'Éclair avait franchi l'orbite de Méduse, le voyage se poursuivait sans encombre, n'offrant aux Terriens, pour rompre la désespérante monotonie des heures, que la constatation de la diminution quotidienne du disque solaire.

Déjà, sur Mars, les voyageurs avaient été à même de remarquer une différence notable entre la chaleur et la lumière reçues par la planète, et celles que reçoit la Terre; à ce moment, ils arrivaient, en droite ligne, du Soleil, aux abords duquel ils avaient eu à supporter une température colossale, dépassant celle de l'eau bouillante, et ils avaient vu cette chaleur et cette lumière décroître progressivement et d'une manière proportionnelle au disque même de l'astre.

Lorsque la comète qui les emportait avait passé à son périhélie, le diamètre solaire accusait plus d'un degré, exactement 1°,44; en coupant l'orbite terrestre, ce même diamètre ne mesurait plus que 32', et, sur Mars, il avait diminué encore et était descendu à 21'.

Maintenant, au centre de l'essaim des astéroïdes, il n'accusait plus que 15' de largeur, et allait se rétrécissant chaque jour davantage.

D'après les calculs d'Ossipoff, l'appareil avait franchi, à travers l'immensité stellaire, en un mois, 216 millions de kilomètres, et sa distance du Soleil pouvait s'évaluer à 110 millions de lieues.

Il traversait alors la région où se croisent le plus grand nombre des orbites des petites planètes, et le vieux savant estimait qu'avant quatre semaines, il couperait l'orbite de Jupiter; on serait alors arrivé à 198 millions de lieues de l'astre central.

Il ne se passait guère de jour que l'œil vigilant d'Ossipoff ne signalât quelqu'astre nouveau, au sujet duquel il fallait que Gontran subît un interrogatoire, auquel il répondait victorieusement d'ailleurs.

Fricoulet connaissait l'ordre dans lequel les petites planètes se présentaient, et le jeune comte étudiait d'avance sa leçon dans les Continents célestes.

Après Méduse, on avait rencontré Flore, Ariane, Harmonia, Melpomène, Victoria, Zélia, Uranie, Athor, Baucis, Iris.

—Demain, dit un soir Gontran, nous apercevrons sans doute Barbara.

Il avait dit cela d'un ton si singulier, que Mlle Ossipoff ne put s'empêcher de demander:

—Et qu'est-ce que cette planète a de si remarquable, pour que vous nous la signaliez ainsi?... sans doute, est-elle plus importante que celles qu'il nous a été donné de voir jusqu'ici.

M. de Flammermont secoua la tête:

—Cette planète est une des plus petites du système, car elle ne mesure pas plus de 50 kilomètres de diamètre; mais elle a ce côté original d'avoir été découverte exprès...

—Exprès! s'écria la jeune fille en souriant.

—Oui, mademoiselle; généralement, lorsqu'un fiancé fait sa cour, il offre, à celle que son cœur a choisie, des fleurs comme emblème de son affection... L'astronome américain Peters trouva cela par trop banal. Il était, malgré ses soixante-dix-huit ans, tombé amoureux de la fille du célèbre opticien Merz, et, pour lui prouver combien son amour différait de celui des autres hommes, il chercha, pendant deux ans, un astre inédit assez brillant, qui fût digne d'être offert à celle qu'il aimait... Cet astre, il le baptisa de son nom, Barbara.

—C'est là une attention délicate, murmura la jeune fille.

—Je regrette, croyez-le bien, répondit Gontran, de n'avoir encore rien découvert,... mais, pour une marraine telle que vous, ce serait trop peu d'une étoile, c'est un soleil qu'il faudrait...

Après Barbara, on demeura près d'une semaine sans rencontrer aucun astéroïde, puis l'Éclair arriva à une région richement peuplée; il passa d'abord à 100 lieues à peine de Æthra, qui parut aux voyageurs n'être qu'un rocher de forme irrégulière, mesurant à peine 30 kilomètres suivant son plus grand diamètre, et qu'une légère atmosphère entourait.

Ensuite, ils aperçurent Ève, Maïa, Proserpine, Lumen, Frigga, Clotho et Junon; ces deux dernières planètes semblaient naviguer de conserve, et Ossipoff déclara qu'en vertu de la faible masse de ces astres, la pesanteur était si peu sensible à leur surface, que les matériaux d'un volcan de Clotho pouvaient parfaitement bien retomber sur Junon.

Successivement furent signalées Yanthe, Brunhilda, Rodope, Félicité, Érinice, Pompéïa et Dynamène.

Une nuit, la petite colonie eut une frayeur affreuse. L'Éclair avait failli heurter au passage la planète Lamberte, et, sans la présence d'esprit de Fricoulet qui, d'un violent coup de barre fit dévier l'appareil, c'en était fait des Terriens.

Quelques jours plus tard, on put constater que Cérès et Pallas, les deux premières petites planètes découvertes, étaient de véritables mondes, de forme sphérique et entourés d'une atmosphère, tout comme Lætitia et Bellonne, qu'on aperçut quelques jours plus tard.

On avait laissé en arrière les orbites enchevêtrées d'Isabelle, Eudora, Antigone, Aglaé, Calliope, Sylla, Psyché, Vindabona, Clytemnestre, Hespérie, Pallès et Europe, lorsque Gontran qui préparait, ainsi qu'il le disait plaisamment, sa leçon du lendemain, interpella Fricoulet:

—Dis donc, fit-il, dans quelques heures, nous allons être en vue de deux planètes qui n'ont point de nom de baptême, je ne les trouve cataloguées que sous deux numéros d'ordre, 222 et 223; n'y a-t-il pas là une erreur ou un oubli?

L'ingénieur se mit à rire.

—Mon cher, répondit-il, si tu as des économies à placer dans les terrains et que tu aies le moins du monde le désir d'être propriétaire, ces deux planètes sont à vendre.

—Quelle est cette plaisanterie?

—Ce n'est point une plaisanterie, c'est l'exacte vérité; aussi, prenant comme exemple l'astronome américain dont tu parlais l'autre jour, tu devrais offrir ces deux planètes à ta fiancée, au lieu de lui acheter un petit hôtel entre cour et jardin.

—M'expliqueras-tu ce que cela signifie?

—Tout simplement que, pour vivre dans les étoiles, l'astronome Palisa, l'inventeur des deux planètes en question, n'en est pas moins un homme pratique, et qu'il a fixé à la somme de 1,250 francs l'honneur et le plaisir de tenir ces deux astres sur les fonts baptismaux. Si le cœur t'en dit...

Enfin, après quarante-huit jours de voyage, Hilda, la dernière planète du groupe, fut laissée en arrière; la zone, large de 67 millions de lieues, où gravitent ces mondicules, était traversée, et l'Éclair se trouvait maintenant à 90 millions de lieues de Mars qui, depuis longtemps, avait disparu dans l'infini.

Quarante-six millions de lieues restaient encore à franchir, avant d'arriver à l'orbite de Jupiter; d'après Fricoulet, cela représentait encore vingt-cinq jours de voyage.


[CHAPITRE VI]