JONATHAN FARENHEIT FAIT ENCORE DES SIENNES

ontran!... eh!... Gontran!

Depuis cinq minutes, Fricoulet secouait son ami qui, étendu sur son hamac, dormait à poings fermés.

—Il ne se réveillera donc pas... l'animal! maugréa l'ingénieur; ma foi, tant pis!

Il prit dans ses bras le dormeur, l'enleva de sa couchette et le planta sur ses pieds.

—Hein!... quoi!... qu'arrive-t-il? gronda M. de Flammermont, en écarquillant démesurément ses yeux, pleins de sommeil encore et tout vagues.

Puis, apercevant Fricoulet qui le regardait en riant:

—Ah!... c'est toi, Alcide... bégaya-t-il; qu'est-ce que tu fais là?

—Tu le vois, je viens de t'éveiller.

—C'est déjà mon tour? murmura le jeune comte avec un accent de regret.

—Minuit viennent de sonner... c'est à toi de prendre le quart.

Gontran haussa les épaules:

—Le quart,... le quart... bougonna-t-il; en vérité, quel intérêt vois-tu à morceler ainsi nos nuits, au détriment de notre santé, et sans aucun profit pour notre sécurité... laquelle ne court aucun risque...

—Tu crois cela, riposta l'ingénieur.

—Dame! depuis près de deux mois que dure notre voyage, ce qui n'est pas loin de faire une soixantaine de nuits, est-il survenu un incident, si petit fût-il, qui légitimât notre faction?

Fricoulet saisit la main de son ami:

—Mais, malheureux! en ce moment, plus que jamais, notre faction est utile... songe que nous ne sommes plus qu'à quinze cent mille lieues de Jupiter, et qu'il suffirait de la moindre fausse manœuvre, du moindre arrêt de la machine, pour nous jeter contre ce géant,... comme une chauve-souris contre un mur...

—Ah! à quinze cent mille lieues, tu exagères! si tu penses que Jupiter puisse exercer sur nous la moindre attraction...

Fricoulet fit entendre un petit ricanement plein de raillerie.

—Gontran, mon ami, dit-il, tu négliges ton vade mecum et tu as tort; les Continents célestes ont du bon.

M. de Flammermont eut un mouvement de tête découragé:

—À quoi bon, murmura-t-il, me casser la tête avec toutes ces machines-là?... tant que j'ai conservé quelque espoir de voir se réaliser le rêve de bonheur que j'avais formé, j'ai pu consentir à jouer cette comédie... mais, maintenant que j'ai comme perspective une attente de trente ans, avant de pouvoir épouser Séléna,... car c'est bien trente ans, n'est-ce pas, qu'il nous faudra pour atteindre la Terre, en suivant le cours de ce fleuve qui nous emporte?

—Oui, trente ans... à quelques mois près, répondit l'ingénieur.

Puis, ému malgré lui par l'accablement de son ami, il lui posa la main sur l'épaule:

—Corbleu! mon vieux... est-ce toi que je vois ainsi découragé?... un homme vraiment fort ne perd jamais espoir... qui sait? il peut se présenter telle circonstance...

Un éclair rapide brilla dans l'œil du comte.

—Vraiment, fit-il, penses-tu qu'il puisse y avoir un moyen quelconque d'abréger cette excursion?

L'ingénieur allongea les lèvres.

—Quand on navigue, comme nous, en plein inconnu, répondit-il, on ne sait jamais... je te conseille donc, si tu tiens toujours à Séléna de rouvrir les Continents célestes, et d'y lire, attentivement, ce qui concerne Jupiter.

—Pour en revenir à ce que tu disais tout à l'heure, dit M. de Flammermont, tu crois qu'à quinze cent mille lieues...

—Ah! riposta Fricoulet, c'est Ossipoff qui ferait un nez, s'il t'entendait parler de la sorte... Mais, malheureux, ne te rappelles-tu donc plus cet axiome fondamental qui dit que l'attraction exercée par un corps est en raison directe de sa masse... or, Jupiter et la Terre sont de la même proportion qu'une orange et un pois... Si un géant pouvait pétrir ensemble une quantité considérable de Terres, il n'en faudrait pas moins de 1,230, pour égaler le volume de ce monde formidable; quant au poids, 800 Terres, placées dans le plateau d'une titanesque balance, équilibreraient à peine la masse jovienne... Songe que son diamètre surpasse de plus de onze fois celui de notre planète natale, il atteint 141,600 kilomètres, et la circonférence, à l'Équateur, n'est pas moins de 111,100 lieues.

—Tu viens de dire: à l'Équateur, objecta M. de Flammermont; la circonférence n'est donc pas la même partout?

—Pas précisément: l'axe vertical, qui passe par les pôles de Jupiter, est de 8,000 kilomètres plus court que le diamètre horizontal, ce qui correspond à un aplatissement de 1,17.

—Voilà qui est singulier,... et sait-on d'où provient cet aplatissement?

—Tout simplement de la rapidité avec laquelle Jupiter tourne sur son axe; tu sais que la durée de la rotation est de 9 heures, 55 minutes, 45 secondes, si bien que les jours et les nuits sont de moins de cinq heures; or, cette vitesse de rotation est telle qu'un point de l'Équateur court à raison de 12 kilomètres par seconde, vingt-quatre fois plus vite qu'un point de l'Équateur terrestre; en outre, la force centrifuge développée diminue d'un douzième la pesanteur à l'Équateur: un objet qui pèse 12 kilogrammes aux pôles n'en pèse pas plus de 11 à l'Équateur...

En apercevant Farenheit, qui sortait avec précaution de la cabine dans laquelle on l'avait enfermé...

—Eh bien! riposta Gontran avec insouciance, si nous devons tomber, tâchons que ce soit sur l'Équateur, la chute sera moins rude.

L'ingénieur haussa les épaules avec pitié.

—Mon pauvre Gontran, murmura-t-il, tu ne sais rien de rien.

—Possible,... mais je me rappelle parfaitement que la densité des matériaux qui constituent Jupiter est le quart de celle des matériaux terrestres, donc...

—Donc, ricana Fricoulet, la pesanteur y est moindre, n'est-ce pas? c'est là ce que tu veux dire,... eh bien! tu es dans la plus complète erreur; sur Jupiter, la pesanteur est deux fois et demie plus considérable que sur la Terre,... un kilogramme terrestre pèse, là-bas, deux kilos cinq cents grammes,... si bien que toi, dont le poids est de 75 kilos, tu en pèseras 175, et qu'une pierre abandonnée à elle-même parcourra 12 mètres dans la première seconde, au lieu de 4m 90 comme sur Terre.

Et pour compléter l'ahurissement de son ami, il ajouta d'un ton fort naturel:

—Ceci étant posé, si tu multiplies notre poids total, qui serait sur Jupiter de six mille kilos, par la hauteur de notre chute, tu arriveras au joli total de 46,000 mètres qui est la rapidité avec laquelle nous rencontrerions le sol de Jupiter,... si cette rencontre, effectuée dans de semblables conditions, te convient, tu n'as qu'à te recoucher dans ton hamac et à reprendre le somme que j'ai si malencontreusement, à ton gré, interrompu;... quant à moi, je suis brisé,... je vais me coucher...

Et, sur ces mots, Fricoulet tourna les talons pour gagner la couchette de Farenheit, qu'il avait adoptée depuis que l'Américain vivait à part...

La perspective peu séduisante que les dernières paroles de l'ingénieur venaient d'évoquer aux yeux de Gontran le réveilla tout à fait, en même temps qu'elle chassa toute velléité de paresse.

Il gagna la machinerie et s'assit, la main sur le levier qui commandait le gouvernail, les regards fixés sur les batteries d'accumulateurs.

—Fichtre! murmura-t-il en plaisantant, une chute de quinze cent mille lieues de haut,... mais nous serions réduits en poussière, en vapeur, avant que d'arriver en bas...

Un léger grincement se fit entendre, en ce moment, derrière lui; il se retourna et poussa un cri de surprise en apercevant Farenheit qui sortait avec précaution de la cabine dans laquelle on l'avait enfermé.

—Vous! s'écria Gontran en se levant.

Se voyant découvert, l'Américain s'avança vers le jeune homme, et la lumière du falot, qui tombait en plein sur lui, éclaira un visage hâve, décharné, dans lequel les yeux, luisant d'un éclat fiévreux, mettaient deux points lumineux, farouches; l'arête du nez, amincie en lame de couteau, se recourbait sur la bouche aux lèvres décolorées; les cheveux et la barbe avaient crû prodigieusement et étaient presque entièrement blancs.

La marche était hésitante et le jeu des articulations saccadé.

—Peste, pensa Gontran, la captivité ne lui est pas favorable,... mais comment diable a-t-il fait pour sortir de là?... c'est au moins cet animal de Fricoulet qui aura oublié de bien fermer la porte.

Du temps que le jeune comte monologuait ainsi mentalement, l'Américain, arrêté à deux pas de lui, les bras sur la poitrine et les paupières mi-closes, laissant filtrer un regard mauvais, le considérait en hochant la tête.

Enfin, comme s'il eût deviné les pensées de Gontran.

—Oui, c'est moi, monsieur de Flammermont, dit-il d'une voix rauque,... cela vous surprend de me voir en liberté,... mais avec de la patience, on arrive à tout... Depuis plus d'un mois que je vis enfermé là-dedans comme une bête malfaisante dans sa cage, je n'ai eu qu'un but: recouvrer ma liberté et me venger. Libre, je le suis; quant à la vengeance, tout à l'heure, je l'aurai...

—Allons, pensa Gontran, la solitude ne l'a pas calmé,... il est toujours sous le coup du même vent de folie qui a soufflé sur lui voici cinq semaines,... tâchons de le ramener par la douceur.

Et tout haut, avec un accent plein d'aménité:

—Vous venger, mon cher sir Jonathan, dit-il, mais de qui?

—De vous tous, misérables que vous êtes, qui me bernez depuis des mois et auxquels j'ai assez longtemps servi de jouet!

Le jeune homme comprit qu'il serait dangereux d'entamer une discussion à ce sujet;... il préféra dire comme l'Américain, espérant, de la sorte, l'amener à réintégrer en douceur la cabine qui lui servait de cabanon.

—Eh bien! dit-il en baissant la voix mystérieusement, vous avez raison,... oui, l'on vous a berné,... et moi avec;... il est certain que cet Ossipoff est un grand farceur et que l'on en a guillotiné sur terre qui ne le méritaient pas autant que lui,... mais, que voulez-vous?... pour le moment, il n'y a rien à faire... qu'à attendre patiemment l'heure de la vengeance.

Et il ajouta:

—Voyez moi,... est-ce que je n'ai pas, autant que vous, sujet de me plaindre?... est-ce que ce rôle d'éternel soupirant, auquel je suis condamné, ne devient pas affolant?... eh bien! mais cela ne m'empêche pas de conserver mon sang-froid et de dissimuler ma rage sous des sourires,... faites comme moi...

Il sembla au jeune homme que ce petit discours produisait un salutaire effet; les traits contractés de Farenheit se détendaient, l'œil perdait sa fixité farouche, et les lèvres crispées devenaient presque souriantes.

—Écoutez, dit-il quand le jeune homme eut fini de parler, c'est Dieu, sans doute, qui vous a fait veiller cette nuit, pendant votre quart,... si je vous avais trouvé endormi, comme la nuit dernière, c'en était fait de vous.

—Comme la nuit dernière! s'écria Gontran.

—Je vous ai dit tout à l'heure que, depuis ma captivité, toutes les forces vives de mon esprit s'étaient concentrées sur une seule idée: sortir de ma prison... Or, quand un Américain veut une chose, il est rare qu'il ne parvienne point à la conquérir,... je voulais ma liberté et je l'ai,... voici cinq nuits que je guette le moment où M. Fricoulet vous cède la place,... puis, lorsque je vous vois profondément endormi, je me glisse hors de ma cabine...

—Et que faites-vous, alors? demanda le jeune homme qui commençait à trouver que, pour un fou, Farenheit raisonnait à merveille.

—Je travaille à ma vengeance, répondit l'Américain dont les lèvres se tordirent dans un mauvais sourire.

—Votre vengeance! répéta Gontran,... mais vous êtes fou.

—Oui, gronda l'Américain, je suis fou,... mais non pas comme vous l'entendez,... je suis fou de rage,... car, non content de m'entraîner à votre suite, dans cette aventure chaque jour plus insensée, vous m'enfermez comme une bête malfaisante,... Eh bien! écoutez ceci.... vous êtes tous perdus,... le bateau est miné,... j'ai confectionné, avec la poudre que j'ai retiré des cartouches de mon revolver, une gargousse disposée de telle façon qu'en éclatant elle fera sauter en miettes l'Éclair et ceux qu'il contient.

—Mais, de ceux-là, vous en êtes aussi, répliqua M. de Flammermont qui ne pouvait se convaincre que Farenheit parlât sérieusement.

—Mourir ainsi, rapidement et tout de suite, n'est-il pas cent fois préférable que languir, durant des années? non, voyez-vous, j'ai mûrement pesé le pour et le contre,... et le parti auquel je me suis arrêté est encore le plus raisonnable.

—Savez-vous bien qu'en agissant ainsi, vous léseriez les intérêts de vos actionnaires.

—Comment l'entendez-vous?

—Au dire de Fricoulet, ce bateau représente une fortune considérable sur laquelle une part vous revient et vous permet de combler le déficit creusé dans la caisse de votre compagnie par ce coquin de Sharp.

L'Américain secoua la tête.

—Dans trente ans, répondit-il, je serai mort et, par conséquent, dans l'impossibilité de faire usage de cette fortune; non, ma résolution est bien prise, et je la mettrai à exécution, à moins que...

Gontran fixa sur lui un regard interrogateur.

—Tout à l'heure, je vous ai dit que la Providence veillait, sans doute, sur vous, puisqu'elle vous avait empêché de dormir cette nuit, comme les nuits précédentes.

—Pour me permettre de m'opposer à votre odieux projet! gronda le jeune homme,... car, pour qu'une gargousse éclate, il y faut mettre le feu, et, moi vivant, vous n'y réussirez pas...

Il s'avançait menaçant vers Farenheit.

—N'ayez crainte, fit celui-ci, mes précautions sont prises et bien prises; vous aurez beau vous débattre, vous aurez beau me ligotter, m'enfermer, l'Éclair sautera, si je le veux,... Mais, écoutez-moi,... je vous tiens pour un homme supérieur et dont l'intelligence dépasse de cent coudées celle de ce misérable Ossipoff et de ce gringalet d'ingénieur; et avec vous, il y a de la ressource...

—En vérité, mon cher sir Jonathan, vous me flattez...

—Non pas,... bien qu'ayant passé la plus grande partie de mon existence dans le commerce des suifs, je sais, tout comme un autre, juger les hommes à leur juste valeur,... dites-moi, où sommes-nous, en ce moment?

—À proximité de la planète Jupiter.

—Votre réponse n'en est pas une,... Jupiter, je ne connais pas ça,... dites-moi si nous sommes loin de la Terre?

—À plus de cent cinquante millions de lieues.

—Et, quand on aura dépassé ce... Jupiter, où vous proposez-vous d'aller?

—Mais, on parle de pousser jusqu'à Saturne,... environ douze cent millions de kilomètres...

L'Américain se croisa les bras sur la poitrine et, d'une voix toute vibrante de rage difficilement contenue:

—Monsieur de Flammermont, dit-il, persistez-vous à ne point vouloir remplir vos engagements?... persistez-vous à nier la possibilité de regagner la Terre, ainsi que vous me l'aviez promis,... persistez-vous à vouloir continuer à jouer le rôle ridicule que vous jouez?

—Sir Farenheit, répondit le jeune homme, l'impossible a été tenté,... c'est tout ce que je pouvais faire,... j'ai ma conscience pour moi.

—C'est votre dernier mot?

—Je n'ai rien de plus à vous dire.

—C'est bien,... je sais ce qui me reste à faire.

Et avant que Gontran eût pu s'y opposer, l'Américain s'approcha de la cloison et appuya le doigt sur un commutateur qui commandait aux fils du gouvernail; aussitôt, une étincelle jaillit qui se mit à courir le long du plancher comme un feu follet.

Seulement alors, M. de Flammermont remarqua une imperceptible mèche de mine qui serpentait sur le sol et semblait aboutir au moteur.

—Misérable! s'écria le jeune homme.

En éclatant, elle fera sauter en miettes l'Éclair et ceux qu'il contient.

Et il se précipita vers la mèche pour l'éteindre.

Mais, d'un bond formidable, l'Américain se jeta sur lui, l'enlaça de ses deux bras avec une force que la rage décuplait et, le renversant sur le plancher, l'immobilisa.

—À moi! à moi! hurla Gontran... Fricoulet! Fricoulet!

Farenheit lui posa sur la bouche sa large main pour étouffer ses cris, en même temps qu'il lui écrasait la poitrine sous ses genoux.

Mais les appels du jeune homme avaient été cependant entendus; il se fit, dans l'intérieur du bateau, un remue-ménage au milieu duquel les voix d'Ossipoff, de Fricoulet, de Séléna se mêlaient dans des questions épeurées et des réponses brèves.

En même temps, un bruit de pas précipités retentit.

By God! gronda Farenheit, auraient-ils donc le temps d'arriver avant que tout soit fini!

Et, l'oreille aux écoutes, il tenait ses yeux ardents fixés sur la mèche qui flambait.

Les marches de l'escalier de fer qui conduisaient à la machinerie gémirent sous une dégringolade de pas.

—Les voilà,... les voilà! rugit l'Américain d'une voix désespérée.

Mais au moment où la porte s'ouvrait, la flamme atteignait le moteur; une détonation sourde se fit entendre, un jet de flamme fusa jusqu'au plafond, en même temps que Farenheit et Gontran étaient projetés en avant au milieu d'une grêle de débris arrachés à la pièce par la force de l'explosion.

M. de Flammermont fut le premier qui revint à lui, grâce aux soins empressés que ses compagnons lui prodiguèrent.

En quelques mots, il raconta ce qui s'était passé, et aussitôt l'on s'empressa de transporter l'Américain, encore évanoui, dans sa cellule où on l'enferma soigneusement, chargeant la Providence de veiller sur lui et de le rappeler à la vie.

On avait autre chose à faire, pour le moment, que de s'occuper de cet insensé criminel; il fallait soigner l'Éclair avant tout.

Après un examen minutieux de l'appareil en son entier, on reconnut que, en dépit de la secousse formidable qui l'avait ébranlé dans toute sa membrure, l'Éclair n'avait aucunement souffert.

Quant à la machinerie, les dégâts qu'y avait causés l'inflammation de la cartouche étaient moins grands que Fricoulet ne l'avait craint tout d'abord.

La cartouche ayant été placée sous le socle même du moteur, celui-ci avait été arraché, plusieurs bielles étaient tordues et deux batteries d'accumulateurs se trouvaient hors de service.

Les parois de lithium avaient heureusement résisté, ainsi que les cloisons, et c'était là le principal, car par la moindre fissure, tout l'air contenu dans le wagon se fût échappé, et les voyageurs eussent été perdus sans rémission.

—Eh bien! monsieur le mécanicien? demanda Ossipoff à Fricoulet, quand celui-ci eut terminé entièrement son inspection.

—Eh bien! monsieur Ossipoff, il y a là pour dix heures de travail; après quoi, il n'y paraîtra plus.

—Dix heures de travail! s'écria le vieux savant, si j'entends bien, cela veut dire dix heures pendant lesquelles nous cesserons d'avancer.

—Non pas, nous continuerons à suivre le courant.

—Oui, mais notre véhicule n'aura plus aucune force propre.

—Bien entendu, puisque le moteur ne fonctionnera plus.

Un pli profond se creusa dans le front du vieillard qui sortit en courant de la pièce.

—Où va-t-il donc? demanda Gontran en l'entendant qui s'élançait dans l'escalier.

Fricoulet haussa les épaules, ce qui signifiait qu'il n'en savait pas plus que son ami.

—Voyons, ajouta-t-il en jetant autour de lui un regard circulaire, par où allons-nous commencer?

Comme il réfléchissait, Ossipoff rentra, les sourcils froncés sous l'empire d'une inquiétude grave.

—Qu'y a-t-il donc, père? demanda Séléna.

—Il y a que la situation est terrible.

—Pas plus terrible qu'il y a cinq minutes, reprit Fricoulet.

—Assurément si, car il y a cinq minutes, je ne savais pas ce que je sais.

Et que savez-vous?

—Que Jupiter, dont nous ne sommes plus éloignés que de douze cent mille lieues, agit sur nous et nous attire!

—Il fallait s'y attendre, murmura Gontran; mais que résulte-t-il de cela?

—Si, avant deux heures, nous n'avons pas remis le propulseur en marche, la force attractive de la planète l'emportera sur la violence du courant d'astéroïdes qui nous soutient, nous arrachera au fleuve qui nous emporte, et, une fois que nous serons dans le vide, nous tomberons sur Jupiter, à la surface duquel un calcul très simple démontre que nous arriverons en vingt-deux heures trente-deux minutes.

—Eh bien! dit Séléna, qu'y a-t-il là de si terrible, mon cher papa? Après la Lune, Vénus, Mercure et Mars, n'est-il pas tout naturel que nous visitions Jupiter.

—Mademoiselle a raison, dit à son tour l'ingénieur; tant qu'à faire le voyage, autant le faire complet,... négliger d'étudier Jupiter, dans les circonstances où nous nous trouvons, c'est comme si, parcourant l'Italie, nous négligions de visiter Rome.

M. Ossipoff eut un petit clappement de langue impatienté.

—Mon cher monsieur Fricoulet, répondit-il, en mécanique vous pouvez avoir une certaine compétence, mais, pour Dieu, je vous en conjure, abstenez-vous de parler des choses que vous ne connaissez pas. Or, les questions astronomiques vous sont à peu près étrangères... et, chose singulière, vous avez la manie d'en parler.

Tout étonné de cette apostrophe, l'ingénieur fixait sur le vieillard des yeux tout ronds.

—Y aurait-il indiscrétion à vous demander, cher monsieur, fit-il, à propos de quoi vous me tenez ce langage?

Ossipoff croisa les bras:

—Vous parlez, comme d'une chose toute simple, d'une visite à Jupiter,... savez-vous seulement si Jupiter est habitable et si nous pourrons vivre à sa surface?

—Oh! ce n'est pas moi qui puis avoir là-dessus une opinion quelconque, répliqua l'ingénieur avec une feinte modestie; quoique vous en disiez, je ne me pose pas en savant et je me fie à vous pour savoir ce qu'il y a à faire.

Ce disant, il se courba vers le moteur dont il examina avec soin les parties détériorées.

Gontran, s'adressant à Ossipoff, s'écria:

—Mais pourquoi Jupiter ne serait-il pas habitable?... la base de toute atmosphère n'est-elle pas la vapeur d'eau?... or, n'a-t-on pas constaté, à la surface de la planète, des nuages,... et des nuages de cent soixante kilomètres d'épaisseur,... ce qui semblerait indiquer une atmosphère sérieuse?

—Trop sérieuse même, répliqua le vieillard; car, si vous admettez, comme il est logique de l'admettre, que cette atmosphère soit composée des mêmes éléments que l'atmosphère terrestre,—à la densité qu'elle a à dix kilomètres au-dessus du niveau de la mer,—un calcul des plus simples vous prouvera que la densité de l'air, à la surface de Jupiter, surpasserait de dix mille millions de millions de fois la densité du platine.

—Ce qui est absurde, déclara Fricoulet.

—Il faut donc supposer à cette atmosphère une composition toute autre, dit à son tour Gontran.

—À moins d'admettre, poursuivit l'ingénieur, une température très élevée, permettant de conserver, à l'état gazeux, une semblable atmosphère.

Il avait prononcé ces paroles sans y paraître attacher la moindre importance.

Mais Ossipoff avait tressailli et il le regarda curieusement.

—Où avez-vous appris cela? demanda-t-il.

—En causant, cette nuit, avec Gontran.

Le vieillard se tourna vers le jeune homme; mais Séléna devina, sans doute, que son père se disposait à poser à son fiancé quelque question embarrassante peut-être, car elle demanda:

—Cependant, d'où Jupiter tirerait-il une semblable chaleur?... pas du Soleil, assurément, puisqu'il en est cinq fois plus éloigné que la Terre... Ne m'avez-vous pas dit, mon père, que la surface du Soleil, vu de Jupiter,—étant vingt-sept fois plus petite—il s'ensuit que l'intensité de la chaleur et de la lumière reçue par la planète y est réduite au trente-six millième de l'intensité de la chaleur et de la lumière reçue par la Terre.

En écoutant parler sa fille, le visage du vieillard devint radieux.

—Ah! fillette, fillette, murmura-t-il d'une voix attendrie, tu es la joie et l'orgueil de mes vieux jours.

Il l'embrassa sur les deux joues, puis, emporté par son tempérament qui, malgré lui, le poussait à parler de cette science qu'il aimait par dessus tout, il ajouta d'un ton doctoral.

—Non, ce n'est pas du Soleil que Jupiter pourrait recevoir cette chaleur,... autrement, il faudrait admettre que ce monde géant a ou n'a pas d'atmosphère, suivant qu'il est près ou loin de l'astre central... Songe, en effet, que son orbite est d'une excentricité telle qu'il est plus éloigné de 20 millions de lieues du Soleil à son aphélie qu'à son périhélie, où sa distance est de 183 millions de lieues.

—Peste! murmura Gontran, mais pour parcourir un orbite comme celui-là, il doit falloir des années d'une longueur prodigieuse.

—Vous dites? fit brusquement le vieillard, aux oreilles duquel les paroles de Gontran étaient arrivées, mais un peu confuses.

Le jeune homme ne répondit pas tout de suite, en sorte que Fricoulet eut le temps de prendre la parole.

—Gontran me disait, fit-il, que cette différence dans les distances de Jupiter au Soleil forme les véritables saisons de Jupiter, qui ne met pas moins,—paraît-il,—de onze ans, dix mois et dix-sept jours pour parcourir son orbite.

Ossipoff fit de la tête une approbation muette; néanmoins, son regard demeura un peu soupçonneux, et il s'apprêtait à poursuivre plus loin son investigation, lorsque Séléna, s'adressant à l'ingénieur, l'en empêcha.

—Ne venez-vous pas de dire: les véritables saisons, monsieur Fricoulet? demanda-t-elle.

—Oui, mademoiselle, vous avez bien entendu.

—Y a-t-il donc, sur Jupiter, deux sortes de saisons?

Le visage grave, les sourcils froncés, il étudiait l'espace.

—Non, il n'y en a qu'une seule, celle dont j'ai parlé: car Jupiter a son axe presque perpendiculaire à l'écliptique, si bien qu'il parcourt son orbite, dans une position verticale, au lieu d'être incliné comme la Terre; si, au lieu de parcourir une ellipse autour du Soleil, Jupiter décrivait une circonférence parfaite, il n'y aurait aucune trace de saison, et la planète jouirait d'un printemps éternel. Malheureusement, cette différence de vingt millions entre les distances périhélie et aphélie est là, qui détruit l'harmonie résultant de la position même de la planète.

Tout en parlant, Fricoulet n'avait pas cessé de travailler, et Gaston, qui comprenait combien son silence était dangereux, paraissait concentrer tous ses efforts et toute son attention sur l'une des bielles que l'ingénieur lui avait donné à réparer.

Mais Ossipoff s'était approché d'un hublot et, le visage grave, les sourcils froncés, il étudiait l'espace.

Brusquement, il abandonna son poste d'observation, quitta la machinerie et on l'entendit qui montait quatre à quatre le petit escalier conduisant à la cabine où il avait installé tous ses instruments.

Aussitôt qu'il fût parti, M. de Flammermont abandonna sa besogne et, poussant un formidable soupir.

—Ouf! fit-il, encore un écueil de franchi... j'ai eu une peur terrible.

—Je t'avais conseillé de repasser tes Continents célestes, répliqua Fricoulet.

—Eh! l'ai-je pu?... avec cet animal de Farenheit...

Il s'approcha de l'ingénieur et, d'une voix calme.

—Voyons, dit-il, pendant que nous sommes seuls, donne-moi quelques détails... de manière à ce qu'à la première question, je ne demeure pas le bec dans l'eau.

—Des détails,... sur quoi?

—Sur Jupiter, parbleu!

—Mais tu sais déjà, à peu près, tout ce qu'il y a à savoir;... on ne t'en demanderait certainement pas plus si tu passais ton bachot.

—Tu crois?

—Feuillette le livre de ton homonyme... si tu doutes.

—Et les satellites, murmura Séléna en souriant...

Fricoulet se frappa le front.

—C'est ma foi vrai! s'exclama-t-il,... ce diable de moteur m'a fait perdre la tête... mais oui, il y a les satellites.

Gontran se croisa les bras avec une indignation comique.

—Comment, s'écria-t-il, Jupiter a des satellites et tu ne le disais pas! après tout, sans doute, sont-ils tellement minuscules qu'on peut les considérer comme négligeables.

L'ingénieur leva les bras au plafond.

—Négligeables!... des mondes qui ont des diamètres de 3,800, 3,400, 5,800, 4,400 kilomètres... peste! mais que te faut-il donc à toi?... songe que le plus gros égale le double de Mercure, une véritable planète... Ah bien! si Ossipoff t'entendait parler de la sorte... En vérité, l'ignorance est une belle chose!

—Voyons... voyons, dit Gontran impatienté, au lieu de m'objurguer ainsi, tu ferais mieux de me donner quelques détails sur ces mondes intéressants... et, d'abord, comment se nomment-ils? importants tels que tu les présentes, ils n'ont pas été en peine de trouver des parrains pour les tenir sur les fonts baptismaux...

—Nous avons d'abord Io, à 107,500 lieues du centre de la planète; ensuite Europe à 470,700, puis Ganymède à 270,000 et enfin Callisto à 478,500; maintenant tu connaîtras leur état civil en son entier, quand tu sauras que ces satellites tournent respectivement autour de leur planète en un jour et dix-huit heures terrestres, trois jours et treize heures, sept jours et trois heures, seize jours et seize heures; enfin leur densité et la pesanteur à leur surface sont à peu près semblables à ce qui existe sur Mars; on sait encore que ces satellites paraissent animés d'un mouvement de rotation sur leur axe, en sorte qu'ils ne présentent pas toujours la même face à la planète, comme font les satellites de la Terre et de Mars... Quant à leur constitution physique et à leur géographie, on n'en connaît encore rien.

—Tant mieux! fit Gontran.

—Pourquoi, tant mieux?

—Parce que c'est un effort de mémoire de moins pour moi... ainsi pas de montagnes, pas de cratères, pas de canaux?

—Non,... rien de rien.

—Oh! les charmants satellites!

Séléna et Fricoulet riaient encore du contentement de M. de Flammermont, lorsque Ossipoff apparut.

—Nous avons abandonné le milieu du courant, dit-il, nous nous en allons à la dérive.

—Qu'y voulez-vous faire? riposta l'ingénieur... au lieu de passer votre temps l'œil vissé à vos lunettes, vous feriez bien mieux d'empoigner une pince et de nous aider vous aussi.

Sans relever le ton un peu énervé dont étaient prononcées ces paroles, justes au fond, le vieillard se joignit à ses compagnons et tous les trois, pendant des heures, ne cessèrent de clouer, de visser, de limer.

Enfin, lorsque le chronomètre du bord marqua midi, les transmissions étaient rétablies, le moteur réparé, les accumulateurs remis en charge et Fricoulet déclara qu'on pouvait de nouveau essayer de marcher.

Mais alors, comme l'avait prévu Ossipoff, il était trop tard.

Sous l'influence de l'attraction jovienne, le wagon avait franchi plus de cinq cent mille lieues; il venait d'abandonner le courant de corpuscules cosmiques qui l'avait entraîné jusqu'à ce moment et il tombait en droite ligne, à travers le vide, vers la planète dont le disque immense s'étendait jusqu'à l'horizon.

—Monsieur Fricoulet, dit alors le vieillard, avez-vous une idée de la vitesse avec laquelle s'opérera notre atterrissage sur Jupiter.

—Oh! mon Dieu, monsieur Ossipoff, répondit l'ingénieur avec un calme étonnant, ce doit être quelque chose comme vingt-neuf mille mètres dans les dernières secondes... je ne crois pas,—si je me trompe,—me tromper de beaucoup...

—En effet, nous tombons à raison de 27,650 lieues à l'heure.

Gontran et Séléna eurent un geste effaré.

Fricoulet, lui, haussa légèrement les épaules avec une indifférence superbe.

—Baste! fit-il, au point où nous en sommes, quelques milliers de lieues en plus ou en moins...

—Je crois, balbutia le vieillard en courbant la tête, que nous sommes perdus...

Il attira à lui sa fille qu'il serra contre sa poitrine.

—Ma pauvre enfant, murmura-t-il.

Et à Gontran, en lui tendant la main.

—Me pardonnerez-vous?

—Minute, s'écria Fricoulet dont le visage s'éclaira d'un sourire énigmatique, minute,... monsieur Ossipoff; réservez votre émotion pour plus tard et toi, Gontran, attends, pour pardonner, que notre perte soit irrévocable.

Et comme ils le regardaient tous avec stupéfaction.

—J'ai idée, ajouta-t-il, que cette fois-ci, encore, nous nous en tirerons.


[CHAPITRE VII]