À TRAVERS L'ATMOSPHÈRE JOVIENNE
ssipoff avait rejoint sa lunette et repris ses observations astronomiques; du moment que tout danger immédiat était écarté, le vieillard jugeait inutile de perdre, dans l'angoisse, un temps qu'il pouvait employer à satisfaire l'ardente curiosité qui le dévorait.
Fricoulet avait dit qu'on pouvait être sauvé, c'était là, pour lui, le principal. Quant aux moyens employés pour cela, il s'en rapportait entièrement à M. de Flammermont du soin de les examiner, de les discuter, d'en vérifier la valeur.
Pour le moment, Gontran se tenait à côté de Séléna, et tous les deux considéraient, avec une curiosité inquiète, l'ingénieur occupé à aligner des chiffres.
Enfin Fricoulet suspendit son crayon, ferma son carnet et poussa un ouf! de satisfaction.
—Eh bien? demandèrent d'une même voix les deux jeunes gens.
—Eh bien!... ça marchera comme ça... du moins, il y a tout lieu de l'espérer.
Et, en faisant cette réponse encourageante, l'ingénieur se frottait énergiquement les mains.
—Y aurait-il indiscrétion à te demander quelques explications? fit Gontran.
Le diamètre de Jupiter est de 142,000 kilomètres plus grand que le diamètre terrestre.
—Aucune indiscrétion... mais tu ne comprendrais pas.
—Je suis si bête... riposta le jeune comte avec aigreur.
—Je ne dis pas ça,... loin de là,... fichtre! Pour soutenir, depuis de si longs mois, un rôle aussi difficile que le tien, il ne faut pas être le premier venu... mais, quand on ne sait pas...
—Dites tout de même, insinua Séléna avec un petit sourire, à nous deux, nous comprendrons... ou, du moins, nous ferons tout ce qu'il faudra pour cela.
Fricoulet eut un mouvement de tête qui indiquait combien sa confiance était limitée; cependant, il se leva, s'approcha d'un hublot et appela les deux jeunes gens auprès de lui.
—Tenez, dit-il en étendant la main vers le disque énorme de Jupiter qui apparaissait au loin, rayonnant dans l'immensité sombre des cieux; nous sommes, en ce moment, à environ six cent mille lieues de la planète sur laquelle nous allons arriver, à la façon d'un aérolithe pesant dix mille livres, avec une vitesse de trente mille mètres dans la dernière seconde.
Séléna joignit les mains avec un geste d'épouvante, et Gontran poussa un «oh!» qui indiquait une certaine émotion.
—Et c'est de là, balbutia-t-il, que tu espères nous sauver?
L'ingénieur se frappa le front, rouvrit son carnet, vérifia ses calculs, refit quelques chiffres, et dit avec un sourire railleur:
—Je fais erreur... notre vitesse, dans la première seconde, sera supérieure... ou inférieure à trente mille mètres.
—Supérieure!... s'exclama Gontran; mais nous n'arriverons même pas à Jupiter... nous serons volatilisés avant.
—Tu dis juste... à moins que l'on ne parvienne à réduire à son minimum la vitesse de notre chute.
Gontran leva les bras au plafond:
—Résister à la puissance d'attraction d'un semblable géant!... s'écria-t-il; mais c'est de la folie.
—Dites-nous toujours votre projet, monsieur Fricoulet, fit Séléna.
—Voici en quoi il consiste: mais, d'abord, il faut que vous sachiez que Jupiter roule sur son orbite avec une rapidité de 12,600 mètres par seconde, et tourne sur lui-même de telle façon qu'un point de son équateur parcourt, dans le même temps, une distance presque égale;... il en résulte qu'à minuit, à l'opposé du Soleil, un point situé à son équateur se déplace avec une vitesse de 12,600 + 12,500, soit 25,100 mètres par seconde, tandis que le point situé dans un sens diamétralement contraire, à midi, en face le Soleil, ne vogue qu'à raison de 12,600-12,500 ou 100 mètres seulement par seconde, c'est-à-dire qu'il est presque stationnaire.
Fricoulet fit une pause, regardant ses auditeurs pour leur demander s'ils le suivaient bien dans son raisonnement.
Tous deux inclinèrent la tête affirmativement, alors l'ingénieur poursuivit:
—Dans le premier cas, cette vitesse de 25,000 kilomètres est à ajouter à celle du mobile qui nous porte, si bien que nous arriverions à toucher le sol jovien avec une rapidité de 53,250 mètres dans la dernière seconde.
Séléna poussa un cri d'effroi.
—En sorte, continua Fricoulet, que nous serions non seulement réduits en poussière, mais volatilisés comme une simple étoile filante, un semblable mouvement se transformant instantanément en chaleur... Dans le second cas, au contraire, nous n'avons plus qu'à considérer notre vitesse propre, et non celle de Jupiter, laquelle n'est plus que de 100 mètres par seconde; si bien qu'en faisant machine en arrière, au moment où nous arriverions dans l'épaisse atmosphère jovienne, nous pourrions annuler, ou à peu près, notre vitesse propre, et parvenir, sans secousse, jusqu'au sol qui nous attire.
D'un mouvement spontané, les mains de Séléna saisirent celles de Fricoulet et les pressèrent avec énergie.
—Ah! mon ami, dit-elle, vous nous sauvez encore une fois...
Gontran ne disait rien, mais un certain hochement de tête trahissait des préoccupations qu'accentuait encore un énergique froncement des sourcils.
—Qu'as-tu donc? demanda l'ingénieur, tu ne parais pas tout à fait convaincu?
—À parler franchement, répondit le comte, je t'avouerai que je ne le suis pas.
—Ah! bah! Et pourquoi?
—Parce que tout ton raisonnement est basé sur la rapidité de rotation de Jupiter, et que c'est là un point sur lequel il me semble impossible que l'on soit fixé.
Fricoulet haussa les épaules:
—Ah! ces ignorants! bougonna-t-il, tous plus incrédules les uns que les autres!
Il prit Gontran par le bras et le contraignit à coller son visage au hublot.
—Tu vois, dit-il, cette tache blanchâtre que l'on distingue sur le disque de la planète?
—Parfaitement, je l'ai déjà remarquée tout à l'heure; seulement, je constate qu'elle a changé de place... car, du bord du disque, elle est allée vers le centre.
—Eh bien! mon cher ami, c'est en étudiant la marche de cette tache que les astronomes sont parvenus à établir la vitesse de rotation de la planète.
M. de Flammermont fit entendre un petit ricanement railleur, puis se croisant les bras:
—En ce cas, dit-il d'une voix amère, mes craintes étaient fondées, et je félicite les astronomes terrestres de la justesse de leurs travaux, si c'est ainsi qu'ils procèdent.
—Je déclare, fit l'ingénieur, ne pas comprendre un mot à ce que tu dis.
—Cette tache, répliqua Gontran, fait partie, n'est-ce pas, de l'atmosphère de Jupiter?... or, qui dit atmosphère dit vent,... conséquemment, comme la marche du vent ne peut être réglée comme celle d'un train ou d'un omnibus, il me semble que l'on doit être réduit, en ce qui concerne la durée de rotation de Jupiter, à de simples conjectures, puisqu'on n'a, sous les yeux, que des masses nuageuses allant plus ou moins vite, suivant qu'elles sont poussées par un vent d'est ou un vent d'ouest...
L'ingénieur avait écouté, avec le plus grand sérieux, parler le comte de Flammermont; lorsque celui-ci eut fini, il répondit:
—En l'espèce, ton raisonnement ne manque pas de justesse, mais, où tu te trompes, c'est lorsque tu attribues au corps scientifique une semblable légèreté; plus que qui que ce soit, les astronomes savent qu'il ne faut pas se fier aux apparences, et les phénomènes que tu signales, ils en ont tenu compte... Ah! cela n'a pas été facile de déterminer exactement la durée du jour jovien, et cette étude, commencée au xviie siècle, a été terminée il y a quelques années seulement.
—Au xviie siècle! s'exclama Gontran.
—Oui, mon cher; c'est en 1665 que, pour la première fois, Dominique Cassini a songé à s'occuper de la durée de rotation du Jupiter; ses premières observations lui donnèrent une période de 9 heures, 56 minutes et quelques secondes; mais, ayant recommencé ses études en 1691 et en 1692, en prenant toujours pour base une des taches caractéristiques du disque jovien, il ne trouva plus que 9 heures 50 minutes, soit une différence de 6 minutes, différence énorme que nul ne put expliquer.
M. de Flammermont haussa les épaules.
—Six minutes! dit-il railleusement; en vérité, cela valait-il la peine que le pauvre Cassini se mit la tête à l'envers.
—Pendant plus de cent ans, on délaissa un peu Jupiter; puis, en 1773, Jacques de Sylvabelle commença une série d'observations qu'il poursuivit pendant plusieurs mois, et qui le conduisit au chiffre de 9 heures 56 minutes; en 1778, Herschel trouve une période variant de 9 heures 50 à 9 heures 54 minutes; en 1785, Schrœter de Lilienthal se prononce pour une période de 9 heures 55.
—Tous ces gens n'avaient donc rien à faire pour ergoter ainsi sur quelques secondes de différence? demanda Gontran.
—Il faut croire, mon cher, que ces quelques secondes avaient, au point de vue astronomique, une importance capitale, puisque de célèbres savants tels que Beer et Mædler, Airy de Greenwich, Jules Schmidt, Marth, Hough, et bien d'autres encore, consacrèrent à cette question de longues études.
—Et ont-ils fini par obtenir un résultat qui les satisfît tous?
—Ils ont fini par conclure que Cassini avait raison et que l'équateur de l'immense planète jovienne accomplit son tour complet en 9 heures 54 minutes 30 secondes, et les pôles en 9 heures 56 minutes environ.
L'éloignement du malheureux Gontran, pour tout ce qui avait une allure scientifique, était tel que ces explications de Fricoulet l'ennuyaient fortement, quelque importance qu'il y dût attacher cependant.
—En ce cas, dit-il, lorsque l'ingénieur eut fini, souhaitons que toute cette kyrielle d'astronomes ne se soient pas trompés en déclarant que Cassini avait raison, puisque c'est sur cette donnée que tu as basé notre sauvetage problématique.
Tout en parlant, il s'était approché d'un hublot, le regard invinciblement attiré vers ce monde géant où la mort les attendait peut-être, lui et ses compagnons.
Mais, aussitôt, il poussa un cri d'effroi et fit un léger bond en arrière.
—Qu'y a-t-il donc? demanda Fricoulet en le rejoignant.
—Il y a qu'au lieu de tomber sur Jupiter, nous nous en éloignons!
—Quelle bonne plaisanterie.
—Le disque est plus petit maintenant que tout à l'heure.
L'ingénieur haussa imperceptiblement les épaules, jeta un coup d'œil à travers le hublot et se mit à rire.
—Ça, Jupiter! déclara-t-il... Eh! mon pauvre ami, ce n'est que Callisto, le satellite le plus éloigné de la planète.
—Mais alors, c'est sur lui que nous allons tomber...
—Peuh!... Que nous ayons dans notre chute dévié de la ligne perpendiculaire, soit... l'attraction de Callisto peut être assez grande pour cela,... mais, sois tranquille, nous passerons à plus de vingt mille lieues de ce satellite.
Gontran eut une moue d'incrédulité.
—Tiens, fit l'ingénieur pour le convaincre, veux-tu que je te dise dans combien de temps nous aborderons sur le sol jovien?...
Il aligna quelques chiffres sur son carnet.
—Sachant que Callisto trace son orbite à 478,500 lieues du centre mathématique de Jupiter, dont le rayon est de 17,750 lieues, je sais conséquemment qu'actuellement, nous nous trouvons à 460,750 lieues du sol de la planète... c'est-à-dire que notre chute, qui va croissant de vitesse à chaque seconde, prendra fin dans douze heures ou à peu près.
L'assurance de l'ingénieur impressionna vivement Séléna.
—Ne pourriez-vous nous dire également, cher monsieur Fricoulet, demanda-t-elle, en quel point de la planète nous aborderons.
Gontran, croyant à une plaisanterie, se mit à rire; mais l'ingénieur répondit avec un imperturbable sérieux.
—Tout à l'heure, dit-il, je vous eusse répondu et je me serais trompé, car je n'aurais pas tenu compte des perturbations que nous feront subir les quatre satellites joviens; actuellement, je vous demanderai de réserver ma réponse jusqu'à ce que quelques calculs m'aient renseigné à ce sujet;... en tout cas, si les circonstances dans lesquelles va s'opérer notre descente le permettent, je ferai tout mon possible pour que le point de contact entre notre véhicule et Jupiter ait lieu par le 45° parallèle nord. Et alors...
L'appareil venait de pénétrer dans le cône d'ombre que Callisto projette derrière lui.
Cependant Callisto avait énormément grossi et son disque, violemment éclairé par les rayons solaires, remplissait une grande partie de l'horizon.
Pour passer le temps, M. de Flammermont avait pris une lunette et examinait le satellite.
Tout à coup il poussa une légère exclamation de surprise.
—Parbleu! dit-il à Fricoulet qui l'interrogeait, voilà qui est bizarre; la nuit vient de se faire brusquement pendant une seconde à peine et le disque s'est fondu dans le noir de l'espace pour reparaître ensuite aussi brillant.
Tout en parlant, son œil ne quittait pas l'objectif et un nouveau cri annonça la constatation d'un nouveau phénomène.
—Voilà que ça recommence, dit-il, mais moins violemment; cela ressemble aux fluctuations d'éclat de l'éclairage électrique; sait-on à quoi attribuer cette bizarrerie?
Fricoulet haussa les épaules:
—Sur ce sujet comme sur bien d'autres, répondit-il, on se perd en conjectures; non seulement Callisto paraît quelquefois absolument noir, lorsqu'il passe devant la planète, mais il semble parfois perdre sa forme sphérique pour offrir une figure polyédrique.
—Un monde caméléon, alors, murmura Gontran.
—Pour te donner une idée de la brusquerie de ces transformations inexplicables, le 30 décembre 1871, l'astronome anglais Burton, qui avait remarqué une fois ou deux Callisto comme irrégulièrement sombre et bordé au sud par un croissant brillant, le trouva tout à fait rond; par contre, le 8 avril 1872, il le trouva allongé dans le sens des bandes de Jupiter et plus aigu du côté de l'est qu'à l'ouest; en outre, il était entièrement noir. M. Erch fit la même remarque le 4 février 1872; il aperçut Callisto allongé dans la direction des bandes joviennes et d'une couleur gris foncé, tandis que son ombre était ronde et noire; le 26 mars 1873, l'astre était très sombre, mais pourtant plus clair que l'ombre et offrait une forme polyédrique.
—Et comment explique-t-on ces transformations? demanda Séléna.
—On ne les explique pas, Mademoiselle, on se contente de les constater.
—Ce qui est infiniment plus commode, ricana Gontran.
—Ce même 26 mars 1873, poursuivit l'ingénieur, un autre astronome, M. W. Roberts, qui examinait, lui aussi, le satellite jovien, mais d'un autre observatoire, fut frappé de son obscurité et de sa forme. Il le dessina également; ce n'est pas exactement la forme vue par l'observateur précédent, mais elle concorde cependant par ce fait capital que le côté oriental de Callisto était plus aigu que le côté occidental. Je pourrais encore...
L'ingénieur s'arrêta brusquement; sans transition aucune, l'obscurité la plus profonde venait d'envelopper le véhicule qui, jusqu'alors, avait flotté dans l'espace irradié.
—Sapristi! grommela Gontran, encore quelque chose de cassé!
À tâtons, l'ingénieur se dirigea vers le commutateur et aussitôt l'éclairage électrique fonctionna.
En voyant la mine déconfite de M. de Flammermont et de Séléna, Fricoulet partit d'un large éclat de rire.
—Au lieu de te moquer de nous, grommela le jeune comte, tu ferais bien de nous expliquer...
—... Que nous venons, tout simplement, de pénétrer dans le cône d'ombre que Callisto projette à 500,000 lieues derrière lui, à l'opposé du Soleil.
—Une ombre de cinq cent mille lieues!
—Eh! il faut bien qu'elle ait cette dimension pour que les astronomes terrestres aient pu constater sa projection sur le disque même de Jupiter.
—Comme j'ignorais ce détail... murmura Gontran.
Mlle Ossipoff demanda:
—Combien allons-nous mettre de temps à traverser cette ombre?
—Dix minutes environ.
Ce laps de temps écoulé, l'Éclair navigua de nouveau en pleine lumière; mais Gontran constata que Callisto diminuait de volume rapidement, tandis que le disque de Jupiter croissait formidablement.
—Tiens! Ganymède! fit tout à coup Fricoulet.
Et son bras étendu vers l'Orient indiquait à ses compagnons un point brillant qui roulait dans l'espace.
—Ganymède... murmura M. de Flammermont, en se grattant le front d'un doigt préoccupé, Ganymède... voilà un nom que je connais...
—Parbleu! c'est celui du troisième satellite de Jupiter.
—Ce point à peine perceptible!... là-bas... tout là-bas!... je veux que le diable me croque si cela ressemble à un satellite.
—Eh! c'est précisément parce qu'il est là-bas... tout là-bas, qu'on ne peut le distinguer... ce qui n'empêche pas Ganymède d'être presque aussi gros que Mars et de dépasser, de près du double, le volume de Mercure.
—Mais alors, observa Séléna, cet astre-là doit être habité.
—Pourquoi ne le serait-il pas, Mademoiselle? La Lune l'est bien et ces mondes que vous avez sous les yeux sont autrement organisés que le satellite terrestre pour recevoir la vie.
—Qu'en sais-tu? demanda narquoisement Gontran.
—Je ne fais qu'émettre l'opinion de ton célèbre homonyme.
—En tout cas, dit Mlle Ossipoff, les habitants de ces satellites, en admettant qu'il en existe, doivent jouir d'un spectacle féerique. Jupiter doit être, pour eux, un astre bien autrement magnifique que n'est le Soleil pour nous autres Terriens.
—En cela, vos suppositions sont absolument justes, répliqua Fricoulet, songez que cette planète présente un disque dont la grandeur surpasse de 35,000 fois celle du Soleil et qui paraît aux habitants de ces satellites 1,400 fois plus énorme que ne paraît la leur aux Terriens. Mais, en dehors même de ses dimensions véritablement gigantesques, Jupiter offre encore une multiplicité réellement magique de colorations ardentes, depuis l'orange et le rouge jusqu'au violet et à la pourpre, sans compter les variations rapides d'aspect dues à son mouvement de rotation.
Et s'adressant à Gontran:
—L'expression de caméléon s'adresse bien plus exactement à Jupiter qu'à son satellite... qu'en penses-tu?
Le jeune comte ne répondit pas—et pour cause; il s'était endormi.
—Ah! mademoiselle, murmura comiquement l'ingénieur, j'ai bien peur que notre ami ne morde jamais aux choses astronomiques.
Séléna eut un sourire qui semblait indiquer que de cela elle se souciait peu; puis elle s'assit près d'un hublot par lequel elle regarda curieusement l'espace, pendant que Fricoulet reprenait ses calculs.
—Eh! Gontran!
Le jeune homme sursauta et regarda autour de lui de l'air effaré qu'a tout dormeur brusquement éveillé.
Il parut tout surpris en apercevant ses compagnons de voyage groupés à ses côtés.
Il se redressa vivement, honteux de s'être laissé dompter par la fatigue et demanda:
—Qu'arrive-t-il?
—Que l'instant critique approche, répondit Fricoulet avec une pointe de raillerie dans la voix et que je me serais fait un cas de conscience de te laisser passer sans transition du sommeil à la mort.
M. de Flammermont eut un prodigieux haussement de sourcils.
—À la mort! balbutia-t-il, mais je croyais que tu avais trouvé un moyen...
—Certainement... cependant comme nul n'est infaillible, il faut tout prévoir, aussi ai-je préféré que tu mourusses debout—si tu dois mourir—pour pouvoir serrer la main à tes amis.
—Tu plaisantes, n'est-ce pas? demanda le jeune comte.
—Eh! oui... du moins, je l'espère; je n'ai qu'à rétablir le courant et le propulseur se mettra en marche à toute vitesse... mieux que cela, j'ai déjà choisi le point où nous atterrirons et, si mes nouveaux calculs sont justes, je crois que nous pourrons toucher le sol avec une vitesse de mille mètres à peine dans la dernière seconde.
Gontran étouffa, derrière sa main, un bâillement formidable.
—Ai-je donc dormi aussi longtemps que cela? murmura-t-il à voix basse.
—Regarde, dit simplement Fricoulet.
L'espace s'était assombri; Europe et Ganymède, en quadrature, ne jetaient qu'une faible lueur et sous le véhicule le disque immense de Jupiter avait envahi tout l'horizon, se creusant comme un entonnoir formidable, prêt à engloutir les voyageurs.
—Je crois, dit Ossipoff qui étudiait la planète avec sa lunette, je crois que c'est le moment.
Le vieillard avait prononcé ces paroles d'une voix grave et solennelle, et il ajouta en se tournant vers le jeune comte.
—N'est-ce point votre avis, monsieur de Flammermont?
Celui-ci regarda Fricoulet lequel lui fit, de la tête, un imperceptible signe affirmatif.
—Je pense exactement comme vous, monsieur Ossipoff, répondit-il.
Comme il achevait ces mots, l'ingénieur poussa la tige du commutateur; aussitôt une violente trépidation ébranla l'appareil, prouvant que le propulseur fonctionnait à toute vitesse.
—Pensez-vous que nous soyons déjà dans l'atmosphère jovienne? demanda Fricoulet.
—Nous y pénétrons en cet instant même, répliqua le vieillard, et si vous m'en croyez, nous prendrons nos précautions.
Les hamacs furent dressés côte à côte, par les soins de Fricoulet et de Gontran, et chaque voyageur, s'étendant sur le sien, attendit, immobile et silencieux, que le choc d'atterrissage se produisit.
—Monsieur Ossipoff, dit tout à coup Fricoulet, combien de temps doit durer la chute, d'après vous?
—Une vingtaine de minutes.
—Savez-vous bien que voici une demi-heure que nous avons pénétré dans l'atmosphère de Jupiter...
—En êtes-vous certain? fit brusquement le vieux savant.
—Je n'ai pas quitté de l'œil mon chronomètre... voici dix minutes que nous devrions être arrivés.
—Ou volatilisés, murmura Séléna.
—Mais, fit observer Gontran, je crois que nous en prenons le chemin, de la volatilisation;... il fait ici une chaleur étouffante, je parie que le thermomètre marque au moins 60 degrés...
—Et même moins, répéta Fricoulet.
—Cela me rappelle la température que nous avons subie aux abords du Soleil, dit à son tour Séléna.
—Je vous réponds, mademoiselle, fit l'ingénieur, que vous et Gontran exagérez beaucoup;... il fait chaud,... même très chaud; mais de là à la chaleur de la zone solaire... d'ailleurs, nous allons en avoir le cœur net...
Et, avant qu'on n'eut pu le retenir, il avait sauté hors de son hamac.
—Imprudent! s'écria Ossipoff, si le choc avait lieu...
Sans écouter le vieillard, l'ingénieur avait couru au thermomètre...
L'Éclair fut pris dans un vertigineux tourbillon et, pirouettant comme un tonton...
—Quand je vous le disais! s'écria-t-il d'une voix triomphante, 40 degrés seulement!
—Seulement! bougonna Gontran, tu trouves que ce n'est pas suffisant!
Il s'élança par les degrés qui conduisaient à la machinerie: le moteur fonctionnait à merveille et l'hélice tournait à toute vitesse.
Il remonta dans la chambre commune, jeta un coup d'œil par l'un des hublots et poussa un cri:
—Nous sommes arrêtés! fit-il d'une voix sourde.
Ses compagnons furent debout aussitôt.
—Où cela, demanda Séléna, sur une montagne... dans un fleuve?
—Mais nous aurions ressenti un choc, dit Gontran.
—Et puis, nous ne pouvons être arrêtés, fit à son tour Ossipoff, puisque le moteur fonctionne toujours.
—Je vous affirme que nous sommes immobiles dans le sens perpendiculaire.
Les voyageurs avaient collé leur visage aux hublots, mais ils étaient enveloppés d'un brouillard tellement épais qu'il était impossible de rien distinguer; les instruments qu'avait consulté Fricoulet indiquaient seuls la façon dont se comportait le véhicule.
L'Éclair ne tombait plus; il allait de l'avant avec une surprenante rapidité, comme si, au lieu de peser des milliers de kilogrammes, il eut été rempli de gaz et eut possédé la légèreté d'un ballon; il flottait véritablement dans l'atmosphère.
Ossipoff, immobile devant son hublot, les sourcils contractés et les lèvres froncées dans une moue soucieuse, regardait au dehors avec une persistante attention.
Quant à Gontran et à Séléna, les mains unies, ils attendaient.
Quoi? la catastrophe finale que leur ignorance leur faisait redouter.
—Ah! elle est bien bonne! s'écria tout à coup Fricoulet.
Tous se retournèrent et fixèrent sur l'ingénieur leurs yeux pleins d'interrogations muettes.
—Ce phénomène inexplicable, dit-il, voulez-vous que je vous l'explique? eh bien! comme vous le savez d'ailleurs, l'atmosphère de Jupiter est d'une prodigieuse densité, si prodigieuse même que notre véhicule, malgré son poids, joue en ce moment, le rôle d'un véritable aérostat.
Puis, à Gaston:
—N'as-tu jamais fait, demanda-t-il, une expérience qui consiste à jeter, dans un vase d'eau, un bouchon lesté d'un clou.
—Non, répondit M. de Flammermont, j'avoue, en toute sincérité, n'avoir jamais fait cette expérience.
—Tant pis, parce que tu aurais compris tout de suite ce qui nous arrive... le bouchon, ainsi lesté, descend jusqu'à ce qu'il soit parvenu à une profondeur qui équilibre son poids; alors il s'arrête et il flotte... Il en est de même pour l'Éclair qui navigue dans une zone de densité égale à la sienne...
—Alors?...
—Alors, il nous sera impossible d'atteindre jamais le sol de Jupiter.
Ossipoff asséna, sur le plancher, un coup de talon violent.
—Que faire, alors? gronda-t-il.
Il vint vers Gontran, lui prit les mains et, d'une voix suppliante:
—Mon cher ami, dit-il, mon cher enfant, il faut que vous trouviez un moyen de nous faire aborder...
—Mon pauvre monsieur Ossipoff, répondit le jeune homme, contre les lois de la nature, le génie de l'homme est impuissant.
Le vieillard s'était laissé tomber sur un siège et, le visage enfoui dans ses mains, il paraissait en proie à un désespoir profond.
—Bien répondu, chuchota Fricoulet à l'oreille de son ami: c'est vrai d'abord, et ensuite, c'est peu compromettant.
En ce moment, en dehors du véhicule, un brusque changement se produisit.
Le voile lourd que faisaient les nuages autour de l'Éclair s'était déchiré soudain, sous l'effort d'une brise titanesque qui en emportait les effilochures par delà l'horizon, et à quelques kilomètres à peine, le sol jovien apparaissait dans toute son horreur et toute sa terrible splendeur.
C'était comme un immense océan de fer en fusion, envoyant, dans l'espace, des lueurs d'incendie et des vapeurs d'une chaleur étouffante; par moments, une poussée se produisait du centre même de la planète; les vagues se gonflaient, montaient, s'élevaient dans l'atmosphère en jets formidables, pour retomber en une pluie d'étincelles.
Puis, comme soufflées par le cratère de quelque invisible volcan, des volutes noirâtres se tordaient, ainsi que d'immenses fumées volcaniques, pour se condenser en stries liquides, qui tantôt s'élevaient dans l'espace, volatilisées par la chaleur, tantôt retombaient en torrents d'eau sous lesquels, durant quelques secondes, l'océan métallique en ignition, bouillonnait formidablement.
Les Terriens, muets de stupeur et d'admiration, assistaient à cette lutte titanesque des forces naturelles.
Puis soudain, les nuées accourant de l'horizon, comme un escadron formidable de chevaux au galop, envahirent de nouveau l'espace et, se réunissant, s'enchevêtrant, se soudant les unes aux autres, s'étendirent comme un impénétrable rideau sur la genèse grandiose de ce monde en formation.
L'Éclair, jusque-là bien en équilibre, fut pris dans un vertigineux tourbillon et, pirouettant comme un tonton autour de son axe vertical, fut entraîné par l'ouragan.
—Une tempête! dit Fricoulet avec un calme imperturbable.
Sa voix se perdit au milieu du fracas des éléments déchaînés.
Aussi impassible qu'il l'était sur la plate-forme de son aéroplane, le jeune ingénieur suivait, par un hublot, la marche du cataclysme, la main sur les manettes commandant le moteur et le gouvernail, l'œil sur la boussole.
Ossipoff étudiait l'espace et prenait des notes.
Gontran et Séléna, assis l'un près de l'autre, se taisaient.
Profitant d'une accalmie, Fricoulet leur jeta ces mots:
—Nous faisons plus de dix mille lieues à l'heure,... dans vingt minutes, nous serons dans la nuit.
—Qu'y a-t-il à faire? demanda le comte.
—Rien; on ne peut lutter contre un ouragan 1,100 fois plus rapide que les plus violents cyclones terrestres... Nous n'avons qu'à obéir, en nous estimant heureux de n'avoir pas à craindre la rencontre de quelque montagne contre laquelle nous nous briserions comme verre.
Ossipoff, en ce moment, quitta sa lunette, et s'adressant à M. de Flammermont.
—Je me rappelle, dit-il, que l'un de vos compatriotes, l'astronome français Trouvelot, a assisté, en 1856, à un bouleversement semblable à celui-ci; depuis l'Équateur jusqu'aux pôles, Jupiter était en proie à une révolution générale: les bandes et les taches que, de la Terre, l'on aperçoit sur son disque, se transportaient de l'Est à l'Ouest, parcourant le diamètre entier en l'espace d'une heure, tandis que la bande équatoriale, dont l'existence est constante, s'étendait vers le Sud, de deux fois sa largeur primitive. En analysant ces mouvements si rapides, Trouvelot arriva à ce résultat, à peine croyable, que ces nuages emportés par l'ouragan couraient avec la vitesse de 178,000 kilomètres par heure.
—Allons! s'écria Gontran, qu'arrive-t-il encore.
Brusquement, l'obscurité s'était faite, et c'est ce qui avait provoqué cette exclamation surprise du jeune comte.
—Ce n'est rien, répondit Fricoulet, nous venons d'entrer sur le côté obscur du disque.
Alors, le spectacle auquel, pendant plusieurs heures, assistèrent les Terriens, emportés par la course vertigineuse de leur véhicule, fut véritablement merveilleux et terrifiant tout à la fois.
Au milieu de l'obscurité, la lueur rougeoyante des continents en formation crevaient les nuages, et l'on apercevait des volcans aux cratères immenses, vomissant des fleuves incandescents, des océans d'eau bouillante et des geysers aux jets brûlants, empanachés de vapeurs sanglantes.
Par moments, des éclairs rayaient l'ombre sur une étendue de plusieurs milliers de kilomètres; puis, tout retombait dans une obscurité plus épouvantable encore, au milieu de laquelle retentissait le fracas non interrompu de la lutte des éléments; parfois lugubre, assourdissante, la foudre éclatait.
À l'intérieur de l'appareil, la chaleur avait encore augmenté, et les voyageurs avaient dû quitter, l'un après l'autre, toutes les pièces de leurs vêtements, ne conservant que le strict nécessaire.
Le thermomètre marquait 58 degrés centigrade et Fricoulet déclarait qu'il ne s'en tiendrait pas là.
À la réverbération de ces foyers, qui rayonnaient leurs flammes de sang à travers l'atmosphère embrasée, les parois de lithium s'étaient échauffées terriblement et une vapeur épaisse emplissait la cabine où les Terriens étaient réunis.
Séléna, étendue sur son hamac, semblait évanouie; assis à son chevet, Gontran, anéanti, les yeux sanglants, la gorge sèche, la poitrine en feu, lui tenait la main pour lui donner du courage.
Ossipoff, auquel son amour de la science, faisait oublier les souffrances physiques comme les douleurs morales, continuait ses études télescopiques, et l'ingénieur surveillait la marche de l'appareil.
Tout à coup, un cri d'horrible souffrance retentit: c'était Farenheit qui, oublié dans la cabine qui lui servait de prison, était en train de rôtir, ni plus ni moins qu'un simple gigot.
Mais chacun était trop préoccupé de lui-même pour songer à porter secours au malheureux Américain, qui continua de hurler pendant toute la nuit.
Enfin, on revit le jour, après avoir fait, en deux heures, les trois quarts du tour de Jupiter, soit 25,000 lieues environ.
Les voyageurs saluèrent par un hurrah! la réapparition du Soleil; comme si les rayons de l'astre central avaient pu apporter un remède à leur situation.
Le thermomètre marquait 70 degrés.
Ossipoff, vaincu lui aussi, avait abandonné ses instruments, et se traînant jusqu'à son hamac, s'était étendu sur ses matelas brûlants.
Fricoulet, le visage en feu, les veines du cou gonflées à éclater, la respiration sifflante, les yeux voilés de sang, ne tenait plus que d'une main vacillante le levier du gouvernail.
Quant à Séléna et à Gontran, ils ne donnaient plus signe de vie.
En quelques minutes, le thermomètre avait encore monté, et marquait 80 degrés.
Quelques degrés encore et c'était la mort.
On sait qu'il est possible à l'organisme humain de résister à des températures qui paraissent excessives; le nombre est grand des personnes qui endurent impunément la chaleur d'un four ordinaire c'est-à-dire plus de 100 degrés, et la chronique a enregistré les hauts faits de plusieurs prétendus hommes incombustibles prenant place dans un four et y demeurant jusqu'à la cuisson complète de la viande placée à côté d'eux.
À ceux de nos lecteurs qui trouveraient surprenant que Ossipoff et ses compagnons eussent pu s'acclimater à la grande variété des températures rencontrées par eux, depuis la banlieue du Soleil jusqu'à près de deux cent mille lieues de cet astre, nous ferons remarquer que l'on a, sur Terre, de continuels exemples de cette élasticité de l'organisme.
Ainsi, en Afrique, les températures maxima observées, sont de 55° centigrades au-dessus de la glace; en Sibérie, le plus grand froid remarqué est de 60° au-dessous de zéro. C'est donc une différence de 115°, et cependant quantité d'individus se plient à ces énormes variations de climats et de température.
C'est ce qui explique comment, en dépit de la proximité de Jupiter, Ossipoff et ses compagnons ne devaient pas encore périr.
Cependant, la position devenait critique, et l'ingénieur prévoyait l'instant où l'intérieur de l'appareil serait à la température de l'eau bouillante... et même la dépasserait.
Tout à coup, rapide comme l'éclair, une pensée lui traversa l'esprit; il se précipita vers les leviers de la machine sur lesquels il pesa de toutes ses forces.
—Au diable! murmura-t-il en même temps, mourir ainsi ou autrement...
Une vibration intense secoua l'appareil par toute sa charpente, les parois intérieures craquèrent, le plancher gémit, il sembla que tout allait voler en éclats.
Une poussée énergique parut se produire.
Plusieurs minutes se passèrent, pendant lesquelles, penché sur le thermomètre, l'ingénieur étudiait, avec angoisse, la marche du mercure dans le tube de verre.
Bientôt, il poussa un cri de joie: le mercure descendait.
—Victoire!... victoire!... nous sommes sauvés!
Ces mots firent sortir Ossipoff et Gontran de la prostration dans laquelle ils étaient tombés.
—Sauvés!!! articula péniblement le vieillard en tournant, vers l'ingénieur, un regard atone.
—Oui, sauvés!... répéta Fricoulet, nous nous éloignons de Jupiter.
À ces mots, le savant secoua entièrement sa torpeur et se précipitant vers le jeune homme.
—Nous nous éloignons de Jupiter! gronda-t-il.
—Nous sommes déjà sortis de son atmosphère.
Ossipoff leva les bras au plafond.
—Sans essayer d'y atterrir.
—Nous y serions arrivés complètement calcinés...
—Mais tout au moins, y aurait-il eu moyen de compléter nos études...
Fricoulet haussa les épaules.
—Quelques minutes de plus, ricana-t-il, et vous n'auriez plus eu besoin de l'Éclair pour vous transporter sur Jupiter—votre âme s'y fût envolée toute seule.
Le vieillard parut accablé.
Ce fut au tour de Gontran d'interroger son ami.
—Nous sommes sortis de l'atmosphère jovienne? as-tu dit tout à l'heure.
—Effectivement.
—Mais nous ne pouvons flotter dans le vide, et nous allons infailliblement retomber.
—Pas le moins du monde! j'ai imprimé à notre véhicule, une vitesse initiale telle que, de ce seul élan, nous pouvons rejoindre l'anneau cosmique et continuer notre voyage.
M. de Flammermont fixait sur l'ingénieur des regards incrédules.
—Tu ne me crois pas, dit Fricoulet, regarde le thermomètre.
Le mercure, en effet, était descendu à 45°.
—Si cela ne te suffit pas, poursuivit l'ingénieur, jette un regard au dehors.
Le disque de la planète diminuait à vue d'œil.
—Hurrah! pour Fricoulet s'écria Gontran en se jetant sur les mains de son ami.
—Peuh! fit celui-ci avec modestie, je n'ai guère de mérite à ce sauvetage; et si tu n'avais eu la tête toute remplie du danger que courait ta fiancée, tu aurais certainement songé à cela.
—À quoi?...
—Ne sais-tu pas, tout comme moi, répondit l'ingénieur, que la chaleur diminue la résistance intérieure des piles primaires et secondaires, augmentant, par suite, dans une notable proportion, le débit électrique... Le souvenir de cette loi physique m'est revenu soudain à l'esprit, et j'ai songé à utiliser, pour décupler notre force motrice, cette chaleur mortelle... je risquais de faire sauter l'appareil, c'est vrai, mais la mort était là qui nous guettait, alors, j'ai préféré donner à l'Éclair la plus grande vitesse possible et, prenant comme point d'appui l'atmosphère même de la planète, j'ai gouverné droit sur le courant astéroïdal, échappant par la tangente à l'attraction jovienne.
Gontran considérait son ami avec une admiration sincère.
—C'est merveilleux! balbutia-t-il.
—Mais non, c'est de la physique, tout simplement.