DANS LEQUEL, GRÂCE À SÉLENA, GONTRAN PEUT AUGMENTER SES CONNAISSANCES ASTRONOMIQUES
Un mois s'était écoulé depuis que l'ingéniosité de Fricoulet avait, une fois encore, sauvé la petite colonie.
Emporté par le courant astéroïdal, l'Éclair avait repris sa vitesse initiale de dix-huit cent mille lieues par jour.
Là-bas, tout là-bas, le Soleil apparaissait avec son disque, dont le diamètre diminuait de plus en plus sensiblement, absorbant dans son rayonnement, très pâle cependant, la Terre, Vénus et Mercure.
On distinguait encore, à l'œil nu, Mars qui, semblable à une étoile de première grandeur, oscillait de droite à gauche du disque solaire, jouant alternativement le rôle d'étoile du matin et du soir.
À l'avant apparaissait déjà au-dessus de l'horizon, Saturne, lune d'un bleu pâle, auréolée d'argent.
Et dans le noir de l'infini, étincelant comme des diamants sur un écrin de velours, brillaient Orion, la Grande-Ourse, Pégase, Andromède, la Petite-Ourse, les Gémeaux.
Cet aspect du ciel, semblable à celui qu'elle avait eu de la Terre, n'était pas pour peu dans l'étonnement non interrompu de Mlle Ossipoff.
—Cependant, dit-elle un jour à Fricoulet, nous nous trouvons à près de deux cent cinquante millions de lieues de l'observatoire de Poulkowa.
—Ce qui vous prouve, mademoiselle, répondit le jeune ingénieur, que lorsqu'il s'agit d'infini, la distance ne compte pas plus que le temps, lorsqu'il s'agit d'éternité.
—La belle phrase! fit Gontran avec un petit ricanement moqueur.
—Je ne m'en attribue nullement la paternité, répliqua en riant Fricoulet; je l'ai trouvée dans les Continents célestes... que,—soit dit entre nous,—tu m'as l'air de joliment négliger.
M. de Flammermont eut un mouvement d'épaules plein de mauvaise humeur.
—Parlons-en des Continents, bougonna-t-il.
—Qu'as-tu contre eux?
—J'ai, qu'ils sont cause d'une scène épouvantable entre M. Ossipoff et moi.
—Hier soir, n'est-ce pas? fit l'ingénieur en souriant; je vous ai entendus, la conversation paraissait vive.
—Ce n'était point une conversation,... c'était une discussion.
Fricoulet haussa les épaules.
—Toujours à propos de notre retour, n'est-ce pas?
—Erreur!... il s'agissait de Jupiter.
L'ingénieur regarda son ami avec des yeux pleins d'ébahissement.
—Oui, poursuivit Gontran, je faisais mon quart, bien tranquillement, sans songer à mal, lorsque, tout à coup, la porte de la machinerie s'entr'ouvrant, je vis paraître Ossipoff.
—«C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit», déclama narquoisement Fricoulet.
—Si tu m'interromps à chaque instant, grommela Gontran, je n'arriverai jamais à la fin de mon récit; donc, je vis apparaître Ossipoff, il tenait à la main un rouleau de papier, et son visage portait toutes les traces d'une évidente satisfaction.
—Qu'est-ce que c'était que ce rouleau de papier? demanda l'ingénieur,... un projet de contrat de mariage, je parie.
M. de Flammermont frappa du pied avec impatience.
—Alcide, déclara-t-il, tu es assommant,... ce que M. Ossipoff m'apportait, c'était des notes écrites par lui sur la planète Jupiter,... tu vois cela d'ici!
—Que voulait-il que tu fisses de cela?
—Il voulait que je lui donne mon avis.
—Eh bien! tu n'avais qu'à approuver.
—C'est ce que j'aurais fait, s'il avait commencé par me faire connaître son opinion; malheureusement, il a débuté en me demandant la mienne...
—Aïe!... voilà qui était dangereux!
—Parbleu!... je me suis emballé sur une fausse piste; pour lui faire plaisir, pour flatter son amour-propre national, je lui ai déclaré que je partageais entièrement l'opinion émise sur Jupiter par M. Brédichin, directeur de l'Observatoire de Moscou; d'après M. Brédichin, la planète serait déjà solidifiée; il y aurait, près de l'Équateur, une zone solide très élevée, ne dépassant cependant pas les limites de l'atmosphère et l'écorce de l'hémisphère austral transmettrait dans l'atmosphère plus de chaleur que celle de l'hémisphère boréal. Cet état de choses exercerait une grande influence sur la direction des courants d'air et de vapeur qui passent d'un hémisphère sur l'autre. Quant à la tache rouge, elle ne serait autre chose que la surface même de la planète, vue à travers l'atmosphère brumeuse, tracée par un courant ascendant d'air chaud...
—Tu as une mémoire prodigieuse, déclara Fricoulet; eh bien! qu'a-t-il répondu à cela?
—Il est entré dans une colère épouvantable, déclarant que Brédichin était un âne et que je ne valais guère mieux que lui, que la vérité, c'était M. Hough, directeur de l'Observatoire de Dearborn (Chicago) qui l'avait proclamée: que la surface jovienne est couverte d'une masse liquide semi-incandescente; que les bandes, la tache rouge et les autres endroits foncés sont composés d'une matière relativement refroidie, que les calottes polaires blanchâtres sont des ouvertures dans la croûte semi-fluide, et que les taches blanches équatoriales sont des nuages en suspension dans l'atmosphère, que,... bref, il m'a accablé, pendant une demi-heure, sous une avalanche d'arguments, de preuves irréfutables selon lui.
—Et toi, que disais-tu?
—Moi! je paraphrasais les théories du directeur de l'Observatoire de Moscou, les augmentant de mes observations personnelles; mais il soutenait que Hough et lui avaient seuls raison.
Fricoulet haussa les épaules.
—Il est fâcheux, dit-il, que je n'aie point assisté à cette discussion; car j'aurais pu prétendre avec Russell, directeur de l'Observatoire de Sidney, que Jupiter, en dépit de ses zones nuageuses et de sa tache rouge, est une planète analogue à la Terre qui, vue de loin dans l'espace, doit offrir le même aspect que Jupiter, avec des zones éclairées et vides atmosphériques plus ou moins sombres...
Séléna qui, jusqu'alors n'avait rien dit, demanda:
—Comment se fait-il que vous ne puissiez tomber d'accord, après vous être approchés si près de la planète? n'avez-vous donc rien vu?
—À vous dire vrai, ma chère Séléna, répondit Gontran, je n'y ai vu que du feu...
Il ajouta, en s'adressant à Fricoulet:
—Cependant, je crois que la théorie que tu viens d'exposer doit être écartée; il est impossible, en effet, que notre planète natale offre, à celui qui l'examinerait de quelques kilomètres de haut, le spectacle fantastique auquel nous avons assisté.
—Crois-tu, répliqua Fricoulet, que l'observateur qui aurait plané au-dessus de l'Amérique centrale, au moment de notre départ du Cotopaxi, n'aurait pas vu quelque chose d'approchant?
—Je te l'accorde; mais il est peu probable que Jupiter ait, jusqu'à présent, donné naissance à des êtres assez hardis pour faire ce que nous avons fait.
—D'abord, dit Séléna, Jupiter n'est pas habité.
—Ce n'est pas l'opinion de l'astronome autrichien Litrow, dit Fricoulet.
—Il croit à l'habitabilité de Jupiter? s'écria la jeune fille.
—Non seulement, il y croyait, mais il avait supputé quelles différences profondes devaient exister entre leur vie et la nôtre, par suite de la succession rapide des jours et des nuits. Selon lui, les Joviens devaient posséder une singulière élasticité d'esprit et de corps. «Combien peu de nous, dit-il, seraient satisfaits si les nuits ne duraient que cinq heures et si nous devions nous éveiller aussi rapidement. Les gourmets, surtout, doivent être fort embarrassés si, dans l'espace de cinq heures, ils sont obligés de prendre trois à quatre repas. Et nos femmes, donc, combien n'auraient-elles pas à se plaindre de ces nuits si courtes, et des bals plus courts encore! elles qui demandent, pour les préparatifs de leur toilette, presque le double d'une nuit de Jupiter! Mais, par contre, les astronomes officiels des observatoires de ce monde doivent être enchantés—si même l'atmosphère jovienne leur permet de travailler;—ils ne doivent jamais être fatigués!»
—Est-ce que vous croyez à cela? demanda naïvement Mlle Ossipoff.
—Non, mademoiselle, s'empressa de répondre en riant le jeune ingénieur; et Litrow lui-même, s'il vivait de nos jours, ne l'écrirait plus; car depuis lui, la science astronomique a fait des progrès et l'on sait aujourd'hui bien des choses que l'on ignorait il y a quelques années.
—Ce qui n'empêche pas M. Victorien Sardou d'avoir décrit les habitants de Jupiter! riposta Gontran.
—L'auteur de Patrie a non seulement dépeint l'humanité jovienne, dit Fricoulet avec un sérieux imperturbable, mais en neuf heures, bien que ne sachant pas dessiner, il a gravé, à l'eau-forte, une vue de la planète avec ses habitants et ses animaux.
Séléna regardait fixement l'ingénieur, doutant qu'il parlât sérieusement.
—Voilà ce que c'est que d'être médium, ajouta-t-il.
Il se fit un silence; puis Gontran s'écria:
—En tout cas, si la planète elle-même est inhabitée, ses satellites doivent être peuplés!... des globes aussi gros que Mars et Mercure.
—Leur dimension ne serait pas une raison suffisante, répondit Fricoulet, et tu devrais faire attention à la différence énorme de situation qui existe entre les planètes que tu cites et les quatre satellites joviens,... songe que ces derniers sont dix fois plus éloignés du Soleil que ne l'est Mercure.
—Je te prends en flagrant délit de contradiction! riposta M. de Flammermont; ne m'as-tu pas dit, récemment, qu'il y a une analogie indéniable entre les distances et les volumes relatifs de Jupiter et de ses quatre satellites d'une part, et les quatre premières planètes et le Soleil?... tu m'as bien dit aussi—et je ne l'ai pas rêvé—que Jupiter est le véritable Soleil de ses quatre satellites, lesquels reçoivent de lui un supplément de chaleur non à dédaigner, vu le peu de calorique que leur envoie le Soleil?
—Assurément, répondit l'ingénieur, je t'ai dit cela, et, en le disant, je n'ai fait que t'exposer les théories de la plupart des savants. Il n'est pas douteux que Jupiter est beaucoup plus utile à ses satellites que ceux-ci ne peuvent lui être utiles à lui-même, en raison du peu de lumière qu'ils lui envoient. D'ailleurs, les conjonctions supérieures de ces trois astres s'opérant dans le cône d'ombre que Jupiter projette derrière lui, sont entièrement perdues pour lui; en outre, comme les lunes tournent dans le plan de l'Équateur, les régions polaires qui auraient le plus besoin de lumière, ne les voient jamais, et jusqu'au 80e degré parallèle Nord et Sud, on ne peut voir ni le lever, ni le coucher de ces satellites.
Gontran haussa les épaules.
—Alors, que voit-on? ricana-t-il,... rien!
Et il ajouta, bougonnant:
—C'était bien la peine que Galilée se donnât tant de mal pour découvrir des mondes qui ne servent à rien.
—Pardon, répondit en riant Fricoulet, ils servent tout au moins à ceux qui les habitent.
Séléna s'était levée et avait pris dans un tiroir un carton qu'elle apporta mystérieusement aux jeunes gens.
—Je vais vous montrer quelque chose d'intéressant, dit-elle.
Elle défit les cordons qui fermaient le carton et en tira une feuille parcheminée qu'elle déplia soigneusement; alors apparut une épreuve photographique jaunie, passée, qu'elle prit du bout des doigts, avec mille précautions.
—Qu'est-ce que c'est que ça? demanda Gontran.
—Ça, répliqua la jeune fille en appuyant à dessein sur cette syllabe prononcée trop dédaigneusement à son avis, par le comte, ça fait partie du petit musée de mon père. C'est dans ce carton, qu'avant de quitter notre petite maison de Pétersbourg, j'ai serré toutes les choses auxquelles il tient plus qu'à sa vie peut-être.
—Mais ceci, plus particulièrement, fit M. de Flammermont, qu'est-ce que ça représente?
—Ça a l'air d'une lunette, dit Fricoulet; oh! mais par exemple, d'une lunette primitive.
La jeune fille sourit.
—Mon père a acheté cette épreuve très cher, à un Anglais qui visitait en même temps que lui le musée de Venise et qui, à l'insu des gardiens, avec un appareil de dimensions microscopiques, photographiait tous les objets dignes d'attention.
—Et ceci, répéta Gontran, sans prendre la peine de dissimuler sa surprise, ceci représente quelque chose digne d'attention?
—Mon Dieu! répondit la jeune fille d'un ton d'indifférence très affecté,... il paraît que c'est la première lunette dont usa Galilée, et qu'il se fabriqua lui-même...
M. de Flammermont hocha la tête d'un air entendu.
—En ce cas, murmura-t-il avec un sérieux imperturbable, je comprends que cette épreuve ait un intérêt considérable aux yeux de votre père.
—Je ne sais comment l'Anglais qui lui servait de compagnon de voyage s'y est pris,... mais il paraît qu'il avait réussi à gratter avec son canif une petite parcelle de la lunette et qu'il l'avait mise dans le médaillon pendu à sa chaîne de montre.
Les deux jeunes gens ouvraient des yeux énormes.
—C'était un fou, cet Anglais...
—Non, c'était simplement un astronome qui avait fait le voyage, de Londres à Venise, dans l'unique but de venir contempler la lunette de Galilée... Mon père lui a proposé des sommes relativement considérables pour partager avec lui la parcelle de plomb qu'il avait dérobée... L'autre n'a jamais voulu y consentir.
—Une parcelle de plomb! avez-vous dit, s'écria Gontran; c'était donc une lunette en plomb?
—Mais oui, dit Fricoulet; c'était un tube de plomb au bout duquel il adapta une lentille plano-convexe et une lentille plano-concave;... c'était rudimentaire, mais il faut songer que Galilée fabriqua cet instrument sur le simple ouï-dire d'une invention faite par un Belge tendant à rapprocher les objets.
—Mais comment arriva-t-il à ce résultat?
—Il supposa que ce rapprochement devait résulter de l'agrandissement causé par la réfraction de l'image à travers la lentille.
Et Fricoulet ajouta, en examinant d'un œil attendri l'épreuve photographique qu'il avait prise des mains de Séléna.
—Dire que c'est avec cet instrument informe que ce grand savant a fait la plupart des découvertes célestes!
—Parbleu! riposta Gontran quelque peu narquois,... tout était à découvrir dans le ciel.
Puis se penchant vers l'épreuve:
—Qu'est-ce que c'est que cette date que je vois là, dans un coin, inscrite à l'encre: 7 janvier 1610.
—C'est la date à laquelle Galilée, grâce à cette lunette rudimentaire, aperçut, pour la première fois, les satellites de Jupiter.
—Comment! murmura Gontran, les satellites de Jupiter datent de cette époque-là?
Voyant Fricoulet sourire, il reprit:
—Je veux dire que je croyais leur découverte plus récente.
—Non pas, le 7 janvier 1610 Galilée remarqua, à gauche de Jupiter, deux petites étoiles et une à droite; il crut, tout d'abord, qu'il s'agissait simplement là d'étoiles fixes; mais, le lendemain, les trois étoiles étaient passées à droite; le surlendemain, il n'en vit plus que deux, et toutes les deux à gauche; enfin, le 13, c'est-à-dire six jours après sa première observation, il fut donné à Galilée d'apercevoir les quatre satellites. À partir de ce moment, ses études marchèrent rapidement, et bientôt après, les mouvements des satellites joviens étaient réglés et leurs orbites calculés... Hein! qu'en penses-tu?
M. de Flammermont répliqua:
—Je pense, tout simplement, que si Galilée n'avait point fait ce que tu dis là,... il ne serait pas Galilée.
Fricoulet leva les épaules.
—Et s'il n'avait fait que cela, s'écria-t-il.
Puis, frappant de la main le carton dans lequel Séléna avait déjà resserré la précieuse relique.
—Dire que c'est grâce à ce bout de plomb que la science astronomique fit si soudainement et si rapidement un pas de géant;... car, dans cette même année, Galilée, après avoir découvert les satellites de Jupiter, découvrit également les anneaux de Saturne.
Séléna se prit à sourire.
—Je crois, dit-elle doucement, que vous faites erreur, monsieur Fricoulet.
L'ingénieur regarda la jeune fille avec surprise.
—Comment, répéta-t-il, ce n'est pas pendant l'été de cette même année de 1610 que Galilée...
D'un geste de la main, Mlle Ossipoff l'arrêta:
—Excusez-moi, fit-elle, si je me permets de vous interrompre, mais c'est dans l'intérêt de mon bonheur que je vous parle.
—Mon Dieu! mademoiselle, répliqua Fricoulet de plus en plus ébahi, je vous serais très reconnaissant de vouloir bien me dire quelle relation il peut bien y avoir entre Saturne et votre bonheur.
—C'est bien simple, mon bonheur est tout entier suspendu aux lèvres de M. de Flammermont; que mon père ait seulement des soupçons sur les connaissances scientifiques de mon fiancé, et voilà tout mon rêve détruit;... il importe donc que ce cher Gontran n'entende rien qui puisse l'induire en erreur et, précisément, il me semble que vous vous trompez lorsque vous attribuez à Galilée la découverte des anneaux de Saturne...
Fricoulet fit un bond sur lui-même.
—Comment! s'exclama-t-il.
—Vous comprenez, reprenait Séléna souriant toujours avec son même calme, que j'ai maintes fois entendu mon père parler de Saturne. À son retour d'Italie, il a même fait une conférence sur Galilée et ses découvertes... cette conférence, c'est moi qui en ai mis les notes au net... il a même fallu que je serve d'auditoire à mon père avant qu'il se décide à parler en public... car il est aussi timide que savant...
—Mademoiselle, répondit respectueusement Fricoulet, tout ceci est fort bien, mais...
—Vous ne vous rappelez donc plus ceci?
Et Mlle Ossipoff, prenant sur la table un carré de papier, y inscrivit rapidement la ligne suivante.
Smaismrmilmepoetaleumibunenugttaoiras.
Et elle tendit le papier à l'ingénieur qui s'écria:
—Vous avez raison... ou, du moins, c'est moi qui me suis mal expliqué; j'ai voulu dire simplement que Galilée avait, le premier, découvert que Saturne n'était point une planète ordinaire et isolée, comme on l'avait cru jusqu'alors.
—En ce cas, nous sommes d'accord, murmura la jeune fille.
Cependant Gontran avait jeté les yeux, lui aussi, sur le papier.
—Qu'est-ce que c'est que ce galimatias? demanda-t-il, on dirait un logogriphe.
—C'en est un aussi... Galilée était de nature cachotière et lorsqu'il n'avait pas l'explication bien nette d'un phénomène scientifique, il en prenait note de façon à ce que personne ne pût se servir de ses premiers travaux pour marcher sur ses brisées.
—Tout cela ne me dit pas ce que signifie ce chaos de lettres, fit M. de Flammermont.
—Dans la pensée de leur auteur, il signifiait que la planète lui était apparue ayant, de chaque côté, un appendice lumineux; c'est pourquoi il la désignait sous la dénomination de tricorbs... Après avoir, pendant fort longtemps, cherché à découvrir le secret caché sous cette énigme, Kepler crut avoir trouvé et assembla les lettres brouillées de la manière suivante: Salve umbistineum geminatum Martia Proles! Ce qui veut dire: Saluez les Gémeaux qui sont la progéniture de Mars... et il annonça urbi et orbi que Galilée venait de découvrir à Mars deux satellites.
Aussitôt l'astronome de Florence démentit cette fausse nouvelle en donnant à ce chaos alphabétique sa forme véritable: altissimum planetam tergeminum observavi. Traduction: j'ai observé que la planète la plus élevée est trijumelle.
—Ce qui est faux, déclara Gontran; je m'étonne qu'un grand savant comme Galilée...
—Mon cher, répondit l'ingénieur, il ne faut pas accuser les hommes sans bien connaître les faits. Or, tu ne sais sans doute pas que, par suite des mouvements de Saturne et de la Terre, les anneaux se présentent à nous par la tranche, tous les 15 ans et deviennent invisibles. C'est ce qui arriva en l'année 1612, où Galilée vit soudainement disparaître ses deux étoiles... il en chercha vainement l'explication, et, découragé, cessa de s'occuper de ce problème.
—Il n'avait qu'à supposer, dit plaisamment Gontran, que Saturne, fidèle aux traditions mythologiques, avait dévoré ses enfants.
Et il ajouta:
—Tu m'induisais donc en erreur, tout à l'heure, en prétendant que Galilée était l'inventeur des anneaux de Saturne.
—Je l'ai reconnu, répondit sèchement l'ingénieur; tu ne contestes pas, je suppose, l'errare humanum est?
—Bref,... quel est le véritable inventeur?
—C'est Huygens qui, en 1659, publia la vérité sur les mystères de Saturne; mais, trouvant sans doute que Galilée avait été trop clair dans son mode de publication, il adopta celui-ci.
Et Fricoulet traça, sur le même papier où se trouvait déjà l'anagramme de Galilée, les bizarres assemblages de lettres qui suivent:
aaaaaaa, ccccc, d, eeeee, g, h, iiiiiiii, llll, mm, nnnnnnnnn; oooo, pp, q, rr, s, ttttt, uuuuu.
Les yeux de Gontran s'agrandirent, épouvantés:
—Et cela veut dire? balbutia-t-il.
—Annulo cingitur, tenui, plano, nusquam cohœrente, ad eclipticam inclinato,... tu saisis?
M. de Flammermont ricana:
—Je n'ai pas encore tellement perdu le souvenir de Molière que je ne puisse comprendre son latin! ton galimatias signifie simplement: il est entouré d'un anneau léger, n'adhérant à l'astre en aucun point et incliné sur l'écliptique.
—Mon cher Gontran, dit alors Séléna, voulez-vous me permettre de vous donner un conseil?
—Parlez fit le jeune homme avec empressement.
—Vous devriez vous mettre un peu au courant de la question, de façon à pouvoir soutenir victorieusement, avec mon père, la conversation qui, d'un moment à l'autre, ne peut tarder à tomber sur Saturne.
M. de Flammermont regarda sa fiancée d'un air piteux.
—Vous croyez, balbutia-t-il, que c'est bien utile?
—C'est plus qu'utile, c'est indispensable.
Le jeune comte ne put retenir un formidable bâillement.
Fricoulet se mit à rire et s'adressant à Mlle Ossipoff.
—Vous le rendrez fou, ce pauvre Gontran, dit-il, avec toutes ces planètes et tous ces satellites.
—Sans compter, riposta le fiancé de Séléna, que mon vade mecum—les Continents célestes—s'étend longuement sur ce sujet et que, d'un moment à l'autre, votre père peut arriver, me pousser une colle, et alors...
Il eut un geste qui signifiait qu'alors c'était le rêve de bonheur détruit.
La jeune fille demeura un moment pensive; puis un sourire effleura ses lèvres, et elle dit:
—Attendez un moment.
Légère comme un oiseau, elle sortit de la machinerie, gravit les degrés qui conduisaient aux cabines supérieures et revint, au bout de cinq minutes, tenant à la main un mince rouleau de papier qu'elle tendit à M. de Flammermont, avec ces mots:
—Voici votre affaire.
—Qu'est-ce que cela? demanda le jeune homme en détachant une faveur bleue, fanée, fripée, qui servait d'attache aux papiers. À peine y eût-il jeté les yeux qu'il s'écria:
—Votre écriture.
Et aussitôt, lisant les lignes écrites en tête des premiers feuillets.
CONFÉRENCE FAITE PAR M. MICKHAIL OSSIPOFF
sur le système de saturne
le 15 février 1878.
—Oui, dit Séléna, c'est la fameuse conférence dont je vous parlais tout à l'heure, et que mon père a faite à son retour d'Italie: leurs Altesses Impériales, les grands-ducs, y assistaient. C'est même à cette occasion que mon père a été décoré de l'ordre de l'Aigle rouge.
Et elle ajouta:
—Vous trouverez là-dedans tout ce qu'il est indispensable de savoir: car mon père ne m'y a fait écrire que les points principaux qui devaient lui servir de points de repère dans ses développements scientifiques et philosophiques;... en moins de vingt minutes, vous pouvez avoir lu et relu ces quelques feuillets suffisamment pour vous en assimiler le contenu.
Docilement, M. de Flammermont était allé s'asseoir dans un coin de la machinerie; puis il ouvrit le registre et commença sa lecture.
Ossipoff débutait par un résumé historique; il établissait que, des cinq planètes connues des anciens, Saturne était celle qui avait dû être découverte une des dernières à cause de son éclat inférieur à celui de Vénus, de Jupiter et de Mars. Mercure venait après; il passait ensuite en revue le rôle joué par cet astre chez les différents peuples de l'antiquité suivant leur religion, il répétait l'opinion de l'astronome Purtos, d'après lequel l'anneau de Saturne était connu des anciens, parce qu'on aurait retrouvé dans les ruines de Ninive le dieu assyrien Nisroch (Saturne) enveloppé d'un anneau.
Gontran passa rapidement là-dessus pour arriver à ce qui avait pour lui un intérêt immédiat.
«Saturne, disaient les notes du savant russe, constitue, avec ses anneaux multiples et ses huit lunes tournant autour de lui en des périodes diverses, un véritable univers.
Cette planète se meut autour du Soleil, suivant un orbite de 720 millions de lieues de diamètre et de 2 milliards 215 millions de tour, c'est-à-dire presque dix fois plus longue que l'orbite terrestre. Pour parcourir cette distance immense, Saturne, qui ne franchit que 9,500 mettes à la seconde, met 29 années terrestres et 67 jours; quant à l'orbite parcourue, elle est d'une excentricité telle qu'à son périhélie, Saturne est plus rapproché du Soleil de quarante millions de lieues qu'à son aphélie.
«De l'observatoire de Poulkowa, poursuivait Ossipoff, j'ai mesuré l'arc sous-tendu par Saturne et cet arc, suivant les distances de la planète, varie de quinze à vingt secondes, ce qui me permet d'attribuer à Saturne un diamètre dix fois plus long que celui de la Terre, soit 30,000 lieues. Saturne est donc d'un volume à peu près égal à celui de Jupiter: sa circonférence, à l'équateur, est de 100,000 lieues, ce qui constitue une surface quatre-vingt-dix fois plus considérable et un volume sept cent vingt fois plus grand que la surface et le volume terrestres.
«Mais, tandis que le diamètre équatorial est de 30,500 lieues, l'axe vertical n'en mesure que 27,450, si bien que la planète est encore plus aplatie aux pôles que Jupiter; et l'on peut établir, en ce qui concerne l'aplatissement polaire, la proportion suivante:
Terre: 1/289.—Jupiter: 1/15.—Saturne: 1/10.
«De tout ce qui précède, il résulte que les conditions physiques, à la surface de Saturne, sont totalement différentes de ce qu'elles sont sur la Terre; elles se rapprochent plutôt de celles de Jupiter. Ainsi, non seulement la pesanteur y est plus faible que sur notre planète, mais encore cette pesanteur varie du pôle à l'équateur par suite de la force centrifuge développée par le mouvement rapide de rotation, dans de telles proportions que, si la planète tournait seulement deux fois plus vite, les objets ne pèseraient plus rien dans les régions équatoriales.»
Gontran suspendit sa lecture et s'adressant à Fricoulet, lui dit:
—Voilà une chose que je ne comprends pas.
Et il lui répéta le paragraphe précédent.
—Tu as dû voir, répondit-il, qu'il y a une grande différence entre le diamètre équatorial et le diamètre polaire?
—Oui, quelque chose comme 3,000 lieues.
—Eh bien! c'est ce qui produit cette différence dans la pesanteur; ajoute à cela l'attraction contraire de l'anneau qui contribue encore à diminuer la pesanteur; d'ailleurs, si tu veux en avoir une preuve...
Il prit Gontran par le bras, l'amena devant le télescope braqué sur le disque saturnien et lui dit:
—Aperçois-tu des bandes nuageuses analogues à celles de Jupiter qui coupent le disque, parallèlement à l'équateur.
—Oui, répondit le comte après quelques secondes d'observation.
—Maintenant, aperçois-tu, le long de l'équateur même, une bande un peu plus forte et un peu plus foncée?
Sur un grognement affirmatif de M. de Flammermont, l'ingénieur ajouta:
—Ceci est une preuve de l'attraction considérable exercée par l'anneau sur la planète, car on suppose fortement cette bande de n'être pas autre chose qu'un bourrelet, un gonflement nuageux énorme,... il doit exister, sur ce monde étrange, des marées atmosphériques et maritimes prodigieuses.
—Mais, objecta M. de Flammermont, je viens de voir que la rotation de Saturne était extrêmement rapide; comment le sait-on?
—Ossipoff n'en parle-t-il donc pas?
—Il a mis simplement, souligné au crayon rouge: durée de rotation 10 heures 16 minutes... et c'est tout.
—On a opéré pour Saturne comme pour d'autres planètes, en suivant, d'un bord à l'autre du diamètre, une tache de l'atmosphère. Cette durée de 10 heures 16 minutes a été établie en 1793 par Herschell et confirmée plus récemment, en 1877, par l'astronome Hall, de Washington.
—Mais, fit observer M. de Flammermont, s'il existe des Saturniens, ils doivent avoir un nombre considérable de saints et de saintes.
—Pourquoi?
—Dame! avec un calendrier comme le leur: 25,215 jours par an.
—C'est juste, dit en souriant Fricoulet.
Séléna demanda:
—Eh bien! avancez-vous?
—Cela ne va pas vite, répondit Gontran; si ce que je lis n'était pas écrit de votre charmante écriture, je crois bien que je m'endormirais.
—Où en êtes-vous? fit la jeune fille.
—Aux saisons.
Il allait reprendre sa lecture; l'ingénieur lui dit:
—Tu peux passer les feuillets qui traitent de cela, si tu veux te rappeler ceci: axe de rotation incliné sur le plan de l'orbite de 64° 18' ce qui donne à l'obliquité de Saturne sur l'écliptique 25° 42', à peu près la même chose que pour la Terre: saisons saturniennes et saisons terrestres se ressemblent donc quant à la division des zones; pour ce qui est de la durée, c'est une autre paire de manches. Sur Saturne, le printemps, l'été, l'automne et l'hiver durent chacun sept ans: chaque pôle et chaque côté de l'anneau restent, durant quatorze ans et huit mois, sans soleil!
—Eh bien! s'écria M. de Flammermont, voilà des latitudes qui ne me plairaient guère à habiter.
—Parce que?...
—Parce qu'il me faut la chaleur à moi... et que...
L'ingénieur se mit à sourire..
—Ce n'est pas le Soleil qu'aperçoivent les habitants de l'équateur saturnien, répondit-il, qui doit leur brûler la peau... étant quatre-vingt-dix fois moins étendu en surface, il envoie forcément à Saturne quatre-vingt-dix fois moins de chaleur.
—Alors,... on doit grelotter...
—Non, car il faut supposer que la planète dont l'énorme volume a retardé le refroidissement, tire d'elle-même la chaleur qui lui est nécessaire...
—Ça, ricana M. de Flammermont, c'est une supposition due à ton imagination fertile.
—Non pas, c'est une déduction logique des faits scientifiques reconnus.
—Et ces faits scientifiques sont?...
—L'existence indubitablement constatée de la vapeur d'eau dans l'atmosphère saturnienne.
—Eh bien! en quoi cela prouve-t-il qu'il fasse là-bas une température supportable?
—Crois-tu donc que, si le monde de Saturne ne recevait que la chaleur solaire, l'eau pourrait y subsister autrement qu'à l'état solide de la glace? partant, plus de vapeur d'eau, plus de nuages, conséquemment plus de ces variations météorologiques remarquées dans Saturne et semblables à celles observées sur Jupiter, quoique moins intenses.
—Et dans l'anneau, demande Séléna, existe-t-il aussi de la vapeur d'eau?
—Jusqu'à présent, la spectroscopie n'en a relevé aucune trace, ce qui fait supposer que les anneaux n'ont point d'atmosphère, ou du moins une si faible qu'elle n'impressionne pas les instruments terrestres.
—Ce qui n'empêchera pas Ossipoff, bougonna le jeune comte, de nous proposer—et au besoin—de nous imposer une promenade dans les anneaux, si la fantaisie lui en prend.
Et il retourna dans son coin, reprendre sa lecture interrompue.