EN ROUTE POUR SATURNE

ix-huit millions de lieues restaient à franchir avant d'arriver à Saturne dont le disque, à présent, ne mesurait pas moins de quatre degrés, et allait grossissant, d'heure en heure, détachant sa face d'un bleu pâle sur l'obscurité veloutée de la voûte céleste.

C'était encore une dizaine de jours de navigation, et Gontran s'amusait, comme un enfant, à effacer d'une sorte d'horaire qu'il s'était fabriqué, chaque centaine de mille lieues parcourues, qui le rapprochaient d'autant du moment où il lui serait possible de sortir de sa cage en lithium et de s'étirer un peu les membres.

—Il me semble que je me racornis! disait-il en plaisantant à Fricoulet,... j'ai même une crainte sérieuse, c'est de ne plus savoir me servir de mes membres—songe donc, cinq mois de captivité!... il n'en faut pas davantage pour perdre l'usage des bras et des jambes.

—Tu plaisantes, n'est-ce pas? répondit l'ingénieur.

—Non pas; je parle sérieusement. Est-ce que tu ne penses pas, toi aussi...

—Je pense que l'histoire est là pour nous prouver que des individus, après avoir pourri durant, non des mois, mais des années à la Bastille, au Châtelet ou en tout autre lieu de délices de même nature, en sont sortis aussi ingambes que lorsqu'ils y étaient entrés.

M. de Flammermont se frappa la poitrine.

—Et mes poumons, dit-il, penses-tu que cela leur fera du mal de respirer un peu d'air naturel? depuis si longtemps qu'ils se nourrissent d'air frelaté.

Fricoulet fronça comiquement les sourcils.

—Eh! dis donc, répliqua-t-il,... tu me la bailles belle avec ton air frelaté! tu oublies que je suis le fabricant de cet air-là!... ensuite, depuis cinq mois que tu l'absorbes, tu me parais te porter à merveille.

Le jeune comte hocha la tête.

—Oui, murmura-t-il, le coffre est bon... mais c'est ceci qui est malade.

Et son doigt se posait sur le côté gauche de la poitrine.

—Le cœur! ricana l'ingénieur.

Gontran poussa un soupir formidable.

—C'est long,... diablement long ces fiançailles.

—Mon cher, répondit gravement l'ingénieur, il est des nations chez lesquelles les fiançailles durent des années...

—Mais c'est que voilà précisément des années que Séléna et moi sommes fiancés... et moi je n'appartiens pas aux nations dont tu parles,... si bien que j'endure le supplice de Tantale.

Il prit la main de l'ingénieur, et, la serrant avec énergie:

—Voyons, dit-il avec un accent navrant, mets-toi à ma place; crois-tu que ce soit gai de vivre côte à côte avec une jeune fille aussi adorable que Mlle Ossipoff, dont la main vous est promise, qui doit être un jour votre femme, et de n'avoir pas même le droit de la baiser au front!...

Le globe des Saturniens est très vieux, puisque sa création se perd dans la nuit des temps.

Et s'animant soudain:

—Ah! non, fit-il d'une voix courroucée, j'en ai assez, moi, de cette existence-là... il faut que ça cesse ou, sinon...

Fricoulet haussa philosophiquement les épaules.

—Mon cher, répondit-il, ce n'est pas à moi qu'il faut dire cela,... c'est à M. Ossipoff.

—Eh! je le sais bien... Mais, voyons, toi qui connais tant de choses, ne peux-tu trouver un moyen d'abréger ce voyage,... de me faire entrevoir, à plus brève échéance, cette conclusion à laquelle j'aspire si ardemment?

—Mon cher, répliqua l'ingénieur, je ne suis pas sorcier et ne puis faire que ce que me permettent les faibles connaissances scientifiques que j'ai acquises. Or, nous sommes dans une impasse; ou bien nous arrêter sur Saturne pour nous ravitailler, c'est-à-dire voir l'usage que l'on peut tirer des forces physiques existant à la surface de ce monde; ou bien, passer outre et continuer le voyage. Dans le premier cas, nous perdons du temps, mais nous avons de fortes probabilités pour trouver là-bas des moyens de satisfaire nos poumons et notre estomac. Dans le second cas, nous abrégeons la durée du voyage, c'est vrai, mais alors, c'est la mort, la mort certaine, la mort par l'asphyxie qui nous attend.

Et alors l'ingénieur mit Gontran au courant de la situation: Pour ce qui concernait les vivres, il restait une provision d'azote liquéfié et de liquides martiens suffisante pour nourrir et abreuver les cinq voyageurs pendant cinq mois encore.

Les matières pour la fabrication de l'air respirable étaient en assez grande quantité pour permettre de n'envisager les probabilités d'asphyxie qu'après une période de temps semblable.

Mais ce dont on pouvait manquer, d'un jour à l'autre, c'était d'électricité.

Les accumulateurs ne cessaient de fonctionner; depuis quelque temps, on leur demandait non seulement la force nécessaire pour actionner le propulseur, mais encore de la lumière et de la chaleur, cette dernière, indispensable pour compenser l'abaissement de la température: à la distance à laquelle ils se trouvaient du Soleil, les rayons qu'ils en recevaient ne leur apportaient plus qu'une lueur douce, assez semblable à un clair de lune affaibli; quand au calorique, il n'existait pour ainsi dire pas.

Si bien que les accumulateurs, surmenés, ne contenaient plus que pour quinze jours de fluide, en admettant que des circonstances imprévues n'obligeassent pas les voyageurs à leur demander un nouvel effort.

—Tu le vois, mon cher, dit Fricoulet après avoir terminé cet exposé, la situation est fort nette: ou nous arrêter pour nous ravitailler, et Dieu sait quand nous serons de retour, ou continuer à aller de l'avant, et alors chaque lieue nous rapproche de la famine et de l'asphyxie.

—Oh! c'est à se casser la tête, grommela Gontran.

Et il ajouta:

—En ce qui me concerne, je préférerais continuer le voyage sans arrêt.

—Sans arrêt! répéta derrière les deux jeunes gens une voix courroucée.

Ils se retournèrent: Ossipoff était là, immobile, les bras croisés, les couvant d'un regard plein d'indignation.

—Ainsi, dit-il, nous nous serons proposé un but grandiose: parcourir l'immensité céleste! Ce but, nous l'avons atteint en partie, et nous nous arrêterions en si beau chemin!... Ah ça! monsieur de Flammermont, êtes-vous bien certain d'avoir toute votre raison? Comment! vous renonceriez de gaieté de cœur à toutes les merveilles que nous promet la visite de ce monde étrange que l'on appelle Saturne?... Mais songez donc que tout ce que vous avez vu jusqu'à présent n'est rien en comparaison de ce que nous promet l'avenir.

—De gaieté de cœur! repartit Gontran, non, monsieur Ossipoff. Vous vous trompez, si vous croyez que j'abandonne ainsi les rêves merveilleux qui m'avaient hanté... Cependant, il est un autre rêve, bien antérieur à tous ceux-là, dont la réalisation est le but de ma vie...

Ossipoff, devinant que le jeune homme allait lui parler de son mariage, lui coupa la parole.

—D'ailleurs, M. Fricoulet a dû vous démontrer qu'un arrêt sur Saturne était indispensable pour nous permettre de continuer notre voyage.

Gontran, irrité de n'avoir pu achever sa phrase, haussa légèrement les épaules.

—Sérieusement! monsieur Ossipoff, s'écria-t-il, comptez-vous trouver, sur Saturne, tout ce dont vous aurez besoin?

—En douteriez-vous? demanda le vieillard qui tressaillit.

—Oui, j'en doute,... et il me semble imprudent de spéculer sur des probabilités aussi hasardeuses que celles-là.

Le vieux savant poussa un petit ricanement railleur.

—En vérité!... eh bien! moi, vous m'entendez bien, je vous affirme que l'univers de Saturne est habité et habité par une race probablement beaucoup mieux conformée et beaucoup plus intelligente que la nôtre. C'est dans cette sphère supérieure que doit exister le vrai bonheur.

—Ce n'est pas une raison pour qu'il y existe les éléments,... qui nous sont indispensables. Ce n'est pas au vrai bonheur que nous aspirons,... c'est à de l'électricité et à de l'air respirable.

Ces paroles parurent suffoquer Ossipoff qui, dans un geste de stupéfaction indignée, jeta ses bras au plafond.

Puis il se pencha vers Fricoulet et lui murmura à l'oreille:

—Le pauvre garçon n'a pas sa raison.

—Pourquoi cela? répondit à haute voix l'ingénieur; je trouve, au contraire, qu'il raisonne fort juste; et, quant à moi, je ne cache pas que je serais curieux de savoir si, en effet, ces messieurs les Saturniens répondent au portrait que vous nous en faites, s'ils sont, en réalité, autant supérieurs aux Martiens que les Martiens sont supérieurs à la majeure partie de l'humanité terrestre.

—À en croire M. Ossipoff, ricana irrévérencieusement M. de Flammermont, ce serait, dans l'Univers céleste, comme chez Nicolet: toujours de plus fort en plus fort!

—Vous me direz, continua l'ingénieur, que le globe des Saturniens est très vieux; c'est très vrai, puisque l'époque de sa création se perd dans la nuit des temps, époque à laquelle notre planète, pas plus que Jupiter ni Mars n'existaient encore... Reste à savoir comment nous parviendrons à nous entendre avec ces philosophes extra-humains.

Ossipoff secoua la tête d'un air confiant.

—Ce qui nous est arrivé sur la Lune, Vénus et Mars devrait vous donner espoir pour la manière dont nous nous tirerons d'affaire en ces circonstances nouvelles, répondit-il.

Gontran haussa les sourcils d'un air effaré.

—Mais réfléchissez-vous, répliqua-t-il, au temps qu'il nous a fallu pour surprendre la clef du langage des Sélénites, des Vénusiens et des habitants de Mars, et avez-vous l'intention de prolonger votre séjour indéfiniment?

—Non pas... Le chemin que nous avons parcouru depuis le Soleil n'est rien en comparaison de celui qui nous reste à parcourir pour accomplir, en son entier, notre voyage interplanétaire!... Songez qu'il nous faut visiter, après Saturne, les trois derniers mondes de notre système solaire: Uranus, Neptune et la planète transneptunienne de Babinet. Il faut donc nous hâter...

—Si nous ne voulons pas mourir en route, acheva Fricoulet avec un rire ironique.

Et comme le vieillard s'était brusquement tourné vers lui avec un regard interrogateur:

—Avez-vous réfléchi à ceci, mon cher monsieur Ossipoff? demanda tranquillement l'ingénieur: En donnant à notre appareil toute la vitesse dont il est capable, et en utilisant le courant cosmique qui nous sert de point d'appui, nous pouvons obtenir une rapidité de 81,000 mètres par seconde, soit 72,000 lieues à l'heure ou, en nombre rond, 1,800,000 lieues par jour. Or, je ne vous apprendrai rien de nouveau en vous disant que, si Saturne gravite à une distance moyenne de 355 millions de lieues du Soleil, Uranus se trouve à 700 millions de lieues, Neptune à un milliard cent millions et la planète transneptunienne à un milliard 850 millions de lieues du centre du système planétaire...

—Après? après? bougonna le vieillard,... vous n'avez pas, que je pense, l'intention de nous faire un cours d'astronomie, à M. de Flammermont et à moi?

—À Dieu ne plaise! riposta Fricoulet avec un imperturbable sérieux; seulement, vous autres savants, qui vivez continuellement dans les nuages, vous vous emballez sur la théorie, sans vous préoccuper le moins du monde de la pratique. Voilà pourquoi je me permets, moi, humble mécanicien-constructeur, qui ne connais rien aux étoiles, mais auquel ces questions terre à terre de la pratique sont familières, d'attirer votre attention sur certains détails.

M. Ossipoff donnait des marques non équivoques d'impatience.

—Au fait, dit-il.

—Si donc, poursuivit l'ingénieur, nous avons mis 166 jours ou cinq mois et demi pour venir de Mars à Saturne, il est facile de calculer et de se rendre compte que, pour atteindre Uranus—et en raison de la situation astronomique de cette planète,—il nous faudra 300 jours, c'est-à-dire dix mois entiers; reste Neptune à laquelle nous arriverons en 218 jours ou sept autres mois. Quant à la planète transneptunienne, je n'en parle pas, et pour cause; sa situation étant absolument inconnue.

Gontran paraissait positivement atterré.

—Pour me résumer, continua Fricoulet, et pour récapituler tout ce voyage, nous avons mis vingt mois pour visiter les planètes inférieures et atteindre Mars; voici cinq mois que nous sommes enfermés dans ce véhicule pour atteindre la zone saturnienne; cela fait un peu plus de deux ans que nous avons quitté la Terre... Eh bien! franchement, monsieur Ossipoff, croyez-vous qu'il soit possible de demeurer dix-huit mois encore cloîtrés dans ces cloisons de métal, surtout si vous voulez bien réfléchir à ceci: c'est que, dans dix-huit mois, nous serons à plus d'un milliard de lieues de la Terre et qu'il nous faudra encore nous résigner à une existence semblable pendant 611 jours, soit un an et huit mois, pour regagner notre planète natale.

—Cela fera un total de cinq années et plus! gémit Gontran.

Ossipoff haussa les épaules, et, jetant sur son futur gendre un regard de pitié:

—En vérité! dit-il, est-ce bien vous que je vois en un semblable état d'abattement, vous, mon collaborateur de la première heure, vous qui devez partager avec moi la gloire de ce voyage merveilleux... Cinq ans!

Il se croisa les bras, et, d'une voix vibrante:

—Qu'est-ce que cela, en comparaison de ce que nous avons déjà vu, de tout ce que nous verrons encore!... Combien de savants envieraient notre situation et passeraient sur les légers inconvénients qu'elle comporte, pour avoir l'ineffable joie de soulever, ainsi que nous le faisons, le voile mystérieux qui dérobe à la vue et à la compréhension terrestres, les secrets impénétrables des mondes et des humanités célestes...

Le vieillard s'animait au fur et à mesure qu'il parlait:

—Vous citerai-je un exemple? Voyez Sharp qui a été jusqu'au vol, jusqu'à la trahison, jusqu'au crime pour pouvoir entreprendre et poursuivre ce voyage! et vous êtes là à vous désoler, vous qui avez la chance d'exécuter, le premier et le seul d'entre les humains, ce voyage prodigieux, de planète en planète.

—Eh! riposta M. de Flammermont, si j'avais rencontré seulement sur l'une de ces planètes un officier de l'état civil, ou même un consul de ma nationalité, qui pût m'unir à votre fille vous me verriez rire au contraire, et je serais le premier à souhaiter que cette excursion s'éternisât... Un voyage de noces ne dure jamais assez longtemps,... mais pour un voyage de fiançailles... c'est trop, monsieur Ossipoff, je vous le dis,... c'est trop... Et puis, avez-vous réfléchi qu'à notre retour sur la Terre, mademoiselle Ossipoff, que j'espérais épouser jeune fille, aura coiffé sainte Catherine... Eh bien! voyons, je vous le demande, est-ce drôle?

Le vieillard avait baissé la tête, comme écrasé sous la logique de ces paroles.

—Mon Dieu! dit Fricoulet, il faut convenir que mon ami Gontran n'a pas tout à fait tort. S'il ne s'agissait que de moi,—bien que, comme vous le répétez souvent, je ne sois pas un savant, un initié aux beautés astronomiques,—je ne me plaindrais pas...

De ma nature, je suis curieux, et il me semble que le plaisir de rendre visite à tous ces mondes et de constater de visu toutes les bêtises que savants et philosophes ont écrit à leur sujet, que ce plaisir-là n'est point trop payé par quelques mois de réclusion. D'ailleurs, moi, je suis seul, je n'ai ni parents qui me pleurent, ni fiancée qui soupire, ni carrière qui me réclame, et je ne sens aucune hâte de retourner sur cette misérable planète où j'ai vu le jour, où j'ai vécu vingt années durant, et où la première carte de visite que je recevrai, à mon retour, sera celle de mon propriétaire, transformée en papier timbré, me réclamant quinze termes échus et impayés.

—À la bonne heure, murmura Ossipoff, voilà qui est parlé.

—Malheureusement, poursuivit l'ingénieur, je ne suis pas seul, ou plutôt, nous ne sommes pas seuls, mon cher monsieur Ossipoff, et nous n'avons pas le droit d'enchaîner à notre existence celles de nos compagnons de voyage. Gontran et Farenheit ont leurs raisons—raisons qui sont, en somme, assez plausibles pour vouloir, au plus tôt, rentrer dans leurs foyers;—et en ce qui me concerne, je vous le déclare très net, ma conscience ne serait pas tranquille si, étant chef de l'expédition, j'avais réduit, par mon entêtement, un de mes compagnons à la folie, et l'autre au désespoir!

Fricoulet avait prononcé ces derniers mots d'une voix ferme; M. de Flammermont lui prit la main et, la secouant avec énergie:

—À la bonne heure! dit-il à son tour, voilà qui est parlé!

Ossipoff s'écria, en frappant du pied avec impatience:

—Et puis, à quoi aboutit ce beau langage? Quelle conclusion donnez-vous à ce beau raisonnement? Proposez-vous de reconduire M. de Flammermont et l'Américain sur la Terre avant que nous ayons terminé notre voyage?

Il marchait à longues enjambées, à travers la machinerie, en proie à une perplexité profonde; on sentait qu'un violent combat se livrait en lui.

Tout à coup il s'arrêta net, et jetant sur Gontran un regard courroucé:

—Monsieur de Flammermont, dit-il, je ne vous cacherai pas combien je suis navré de votre attitude et de votre langage; votre seule excuse, à mes yeux, est la passion à laquelle vous obéissez.

Et il ajouta d'une voix sourde:

—Fatale passion!

Gontran haussa prodigieusement les sourcils.

—Eh! quoi, monsieur Ossipoff, est-ce vous qui me reprochez l'affection que je porte à votre fille?

—À Dieu ne plaise! riposta vivement le vieillard; mais, en moi, voyez-vous, il y a deux êtres bien distincts: le père qui s'applaudit du choix qu'il a fait d'un gendre tel que vous, et le savant qui déplore de s'être adjoint un collaborateur dont le feu sacré va s'éteignant de jour en jour, un collaborateur qui se transforme en obstacle,... un collaborateur...

D'un geste énergique de la main, M. de Flammermont l'interrompit:

—Un collaborateur, reprit-il d'un air peiné, dont vous me paraissez par trop oublier les services... À la fin du compte, si vous êtes ici, c'est grâce à moi, mon cher monsieur—sans moi, sans mon imagination si prodigieusement féconde, jamais vous n'auriez trouvé le moyen de remplacer le système de locomotion que vous avait dérobé ce gredin de Sharp, pour vous rendre de la Terre à la Lune. Et pour gagner Vénus, qui donc a pu améliorer le système de locomotion sélénite? moi. C'est encore grâce à moi que nous avons pu nous élancer de Vénus dans la direction de Mercure et, toujours grâce à moi, que nous avons voyagé sur la planète mercurienne.—Dois-je vous rappeler que, sans moi, qui, le premier ai songé à utiliser notre sphère de sélénium, vous seriez encore sur la comète de Tuttle? enfin que si présentement vous naviguez dans ce fleuve cosmique qui vous a porté dans l'atmosphère de Jupiter et vous porte vers Saturne, c'est parce que j'ai trouvé, dans ma cervelle, le moyen de locomotion dont nous usons depuis plus de cinq mois?...

Et après avoir prononcé tout cela d'une seule traite, Gontran, à bout de souffle, eut cependant la force d'ajouter:

—Décidément, vous n'êtes qu'un ingrat.

Sous cette accusation, qu'au fond il savait méritée, le vieillard bondit comme s'il eut été soudainement cinglé par la lanière d'un fouet.

—Eh bien! vous vous trompez, répliqua-t-il; non, je ne suis pas un ingrat, et la preuve, c'est qu'en considération de tous les services que vous venez d'énumérer, je me résigne à ne point aborder sur Saturne ni sur aucun de ses satellites, je me contenterai de les étudier au passage, et, après avoir vu Neptune, je prends l'engagement solennel de virer de bord et de revenir à toute vitesse.

Attendri par ce sacrifice dont il sentait toute l'étendue, M. de Flammermont se précipita vers les mains du vieillard.

—Vous êtes bon! murmura-t-il.

—Mais peu sérieux, reprit Fricoulet; vous-même, tout à l'heure, avez reconnu qu'il était indispensable d'aborder sur Saturne pour nous ravitailler, et voilà que, maintenant, vous venez dire tout le contraire... Quant à moi, je le déclare, je ne prends plus la responsabilité de la manœuvre du bateau si l'on ne me fournit pas l'électricité nécessaire au moteur...

—À quoi voulez-vous en venir? demanda Ossipoff, non sans aigreur.

—À ceci: Que votre combinaison, tout en étant inspirée par un bon naturel, n'est cependant pas suffisante.

—Que concluez-vous donc?

—Je conclus qu'il faut aborder sur Saturne, y remplir nos soutes d'électricité, d'air respirable, d'aliments, liquides ou solides, à votre choix, et ensuite de reprendre directement la route de notre patrie terrestre...

À mesure que l'ingénieur parlait, le visage d'Ossipoff s'empourprait sous le coup d'une violente colère; ses lèvres tremblaient, blêmissantes, et, dans ses yeux, brillaient de fulgurants éclairs.

Il marcha droit à Fricoulet, les poings serrés, comme s'il le voulait battre:

—Arrêter mon voyage interplanétaire en son milieu! s'écria-t-il d'une voix rauque, voir les espérances de toute ma vie près de se réaliser, et y renoncer de moi-même, briser en plein essor mon rêve sublime pour revenir sur ce mondicule grotesque que je méprise! Mais vous êtes fou, monsieur Fricoulet, oui, vous êtes fou!... Demandez-moi tout ce que vous voudrez, demandez-moi ma vie,... mais un pareil renoncement!... jamais,... tuez-moi plutôt!

—Vous m'accusez de folie! riposta l'ingénieur; n'est-ce pas plutôt vous qu'il en faut accuser?... La lumière et la chaleur solaires vont sans cesse diminuant, et bientôt nous serons soumis à la température même de l'espace, c'est-à-dire quelque chose comme cent trente ou cent quarante degrés au-dessous de zéro... Poursuivre cette exploration, c'est courir au devant d'une mort aussi certaine qu'épouvantable,... je sais que votre âme de savant est assez vaillante pour tout supporter; aussi, est-ce à votre cœur de père que je fais appel, et je vous demande si vous aurez la cruauté de voir votre fille expirer dans ces terribles souffrances que vous-même aurez provoquées?

Ossipoff ne répondit pas: il avait caché son visage dans ses mains, et, à certains mouvements convulsifs, on pouvait deviner qu'il pleurait.

Fricoulet poursuivit:

—En outre, le fleuve cosmique dans lequel nous naviguons ne s'étend pas jusqu'à Neptune, vous le savez bien; son aphélie correspond seulement à l'orbite d'Uranus, et son appui nous fera défaut bien avant que vous n'ayez atteint le but vers lequel vous tendez... C'est encore une considération—toute matérielle, celle-là—et qui vaut bien les considérations morales.

Nouveau silence de la part d'Ossipoff.

L'ingénieur lança à Gontran un regard qui signifiait:

—Nous le tenons!

Le jeune comte remercia d'un coup d'œil son ami, pour le fier coup de main qu'il venait de lui donner.

Le vieillard s'écria soudain, montrant aux deux jeunes gens son visage sillonné par les larmes qu'il avait versées, mais animé d'une volonté indomptable:

—Messieurs, vous pouvez avoir raison; aussi, je ne discute pas vos arguments,... mais je crois n'avoir pas tort. Ne me demandez pas sur quoi je base ma croyance, je ne saurais vous répondre,—il s'agit de pressentiments.

Et comme il voyait Gontran hausser légèrement les épaules, tandis qu'il surprenait sur les lèvres de Fricoulet un sourire railleur, il ajouta:

—Des pressentiments!... oui, moi, l'homme des sciences exactes, je crois aux pressentiments... Oh! vous pouvez vous moquer, vous pouvez me traiter de fou, rien n'ébranlera ma résolution; je suis décidé à pousser de l'avant, toujours et quand même.

Sur ces mots, il tourna les talons et quitta la machinerie, en fermant avec violence la porte derrière lui.

Une fois seuls, Gontran et Fricoulet se regardèrent un moment silencieux, littéralement abasourdis.

—Eh bien? fit le premier.

—Eh bien? répéta le second.

—Je trouve qu'il nous traite un peu trop par dessous la jambe.

—Il nous considère absolument comme des zéros.

—Libre à lui, grommela le comte de Flammermont; mais, comme je trouve que, dans le plateau de la balance, ma peau a le même poids que la sienne, nous nous passerons de sa permission pour faire ce que la raison nous commande de faire...

—Si je ne me retenais, ajouta Fricoulet, je l'enfermerais avec ce fou de Farenheit.

Et il ajouta:

—Alors, que décidons-nous?

—Ce que nous avons décidé tout d'abord; aborder sur Saturne, et ensuite mettre le cap sur la Terre.

—Sur Saturne, ce sera bien le diable si je ne trouve pas moyen de tirer parti des forces naturelles qui doivent exister sur cette planète comme sur les autres mondes,... et, une fois ravitaillés...

Gontran paraissait pensif.

—À quoi songes-tu? demanda l'ingénieur.

—Je me demande en ce moment si l'atmosphère de Saturne est de la même composition chimique que l'atmosphère terrestre... Je t'avoue qu'il me serait fort pénible d'être obligé, pour aller et venir sur cette planète, d'endosser nos maudits respirols.

Fricoulet leva les bras au ciel dans un geste de complète ignorance.

—Je ne pourrai te renseigner à ce sujet, répondit-il, que lorsque nous y serons.... tout ce que je puis te dire, c'est que je soupçonne fort ce monde annulaire de nous réserver bien des surprises.

—Le fait est, ajouta M. de Flammermont, qu'avec une densité semblable et une atmosphère aussi épaisse que celle de Jupiter, nous allons encore en voir de grises...

Il haussa les épaules.

—Enfin! murmura-t-il sur un ton rempli de philosophie, à la grâce de Dieu!

Ce fut sur ce mot que se termina la conversation.

Fricoulet retourna à son moteur et Gontran s'en fut sur son hamac où il se mit à feuilleter avec ardeur les Continents célestes, cherchant à lire entre les lignes et à deviner ce que le célèbre astronome, son homonyme, pensait du monde nouveau où la nécessité de la situation les contraignait d'aborder.

Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la scène regrettable que nous avons rapportée plus haut.

Saturne, qui grossissait, pour ainsi dire, à vue d'œil, présentait maintenant un disque énorme.

Gontran l'ayant mesuré au micromètre, lui trouva un diamètre double de celui qu'offre le disque lunaire aux regards des Terriens.

Bien que ce rôle de savant, imposé par les circonstances, lui pesât fort et l'eût dégoûté entièrement du penchant qu'il eût pu avoir pour l'astronomie, il ne pouvait cependant, malgré toutes ses préoccupations, malgré tous ses déboires, se désintéresser tout à fait des merveilles célestes qui l'entouraient.

Et de toutes ces merveilles, Saturne, sur lequel il venait de lire, dans les Continents, des détails surprenants, Saturne l'intriguait beaucoup; il lui était possible de distinguer maintenant, avec assez de netteté, les anneaux qui entourent la planète, et à chaque instant il interrogeait Fricoulet.

Celui-ci lui ayant dit, un jour, que ces anneaux présentaient tour à tour l'une et l'autre face aux rayons solaires, le jeune comte, ébahi, demanda:

—Comment entends-tu cela?... je dois t'avouer que je ne comprends pas très bien.

—C'est fort simple, cependant; l'année saturnienne est égale à vingt-neuf années terrestres, il en résulte que chaque face de l'anneau se trouve plongée dans la nuit durant quatorze ans et six mois.

Séléna, qui était occupée à un travail de couture, dit alors:

—Monsieur Fricoulet, ces anneaux ne sont pas transparents, n'est-ce pas?

—Non, mademoiselle; on suppose,—car le monde scientifique n'a jusqu'à présent, à ce sujet, que des données fort vagues—on suppose que ces anneaux sont formés d'une infinité de corpuscules, peu séparés les uns des autres et arrivant, vu leur éloignement, à former, aux yeux des habitants de la planète, une masse compacte.

La face obscure de l'anneau venait de paraître phosphorescente; on eût dit un gigantesque incendie.

Et l'ingénieur ajouta avec un sourire:

—Mais cela vous intéresse-t-il beaucoup, mademoiselle?

—Oh! seulement à ce point de vue: du moment que ces anneaux sont compactes, ils doivent intercepter la lumière du soleil aux contrées qui se trouvent au-dessous d'eux.

—Vous avez parfaitement raison, et non seulement ils empêchent les rayons solaires de parvenir jusqu'à ces contrées, mais encore ils projettent derrière eux une ombre portée telle que ces contrées se trouvent plongées dans la nuit.

—Ce doit être une nuit d'une certaine durée? fit Gontran qui réfléchissait.

—Cela dépend des latitudes, car l'ombre projetée sur la planète est d'autant plus large que la latitude est plus élevée; ainsi, les contrées saturniennes dont la latitude correspond à celle de Madrid subissent une éclipse totale de Soleil qui dure plus de sept ans, tandis que celles dont la latitude correspond à celle de Paris, la subissent pendant cinq ans seulement... Pour l'Équateur, cette éclipse est moins longue et ne se renouvelle que tous les quinze ans. Mais il y a, toutes les nuits, des éclipses de lunes les unes par les autres et par les anneaux, si bien que ces étranges pays demeurent plongés dans une obscurité profonde et de laquelle il nous est impossible, à nous autres Terriens, de nous faire la moindre idée.

Pour passer le temps, M. de Flammermont avait entrepris de se livrer à une étude approfondie des huit satellites saturniens qui scintillaient avec une clarté douce et mystérieuse sur le fond obscur du ciel.

Fricoulet, auquel le jeune comte fit part de son projet, sourit imperceptiblement, le regardant d'un air sceptique faire ses préparatifs d'observation; lorsque Gontran eut descendu, de la chambre du haut dans la machinerie, le télescope qui lui était nécessaire, ajusté ce télescope dans l'embrasure de l'un des hublots, apporté un siège, disposé, sur une table, une plume et du papier pour jeter ses impressions, l'ingénieur lui dit d'un ton narquois:

—Te voici bien avancé!

—Que veux-tu dire?

—Que tu agis toujours avant de réfléchir;... il en faudrait de plus malins que toi, pour arriver à débrouiller quelque chose dans l'impénétrable mystère qui enveloppe ces mondes.

—S'ils sont aussi considérables que tu l'as prétendu, qu'ils le veuillent ou non, il faudra bien qu'ils se laissent prendre, de profil ou de face, dans l'objectif.

Fricoulet haussa les épaules.

—Mon pauvre ami, dit-il, tu parles comme un étourneau! ce n'est cependant pas la première fois que pareil cas se présente, et toujours je t'ai donné la même explication: la visibilité d'un corps dépend non pas tant de sa dimension que de la manière plus ou moins vive dont sa face est éclairée; or, les satellites saturniens ne reçoivent, à surface égale, que la quatre-vingt-dixième partie de la lumière solaire reçue par notre lune à nous; il en résulte que tous ces satellites étant aussi voisins que possible de la pleine phase, et tous au-dessus d'un même horizon, ne reçoivent pas la centième partie de la lumière lunaire.

Gontran fit la grimace.

—En effet, murmura-t-il, pour distinguer quoi que ce soit, il faudrait avoir des yeux de lynx.

—Ou suppléer à l'acuité de la vue par la profondeur des connaissances.

—Mon cher, bougonna M. de Flammermont, à chacun son métier; tu es savant, moi je suis diplomate, et permets-moi de croire, sans aucune fatuité d'ailleurs, que si les circonstances s'étaient présentées pour toi comme elles se sont présentées pour moi, tu n'aurais peut-être pas joué ton personnage avec autant de désinvolture que j'ai joué le mien.

—Parbleu! riposta l'ingénieur, avec un souffleur tel que moi!

Il ajouta sur un ton comiquement inspiré:

—Et puis, l'amour est un divin maître, grâce auquel on acquiert rapidement l'omniscience!

Gontran était resté debout, près de son télescope qu'il considérait d'un air indécis.

—Tu aurais bien dû me dire tout cela, fit-il, avant mon aménagement... M. Ossipoff m'a vu, m'a interrogé sur mes intentions...

—Tu lui as répondu que tu voulais étudier les anneaux de Saturne?...

—Et il s'est frotté les mains, ajouta Gontran, en disant: «Bonne affaire... je descendrai, dans la journée, voir où vous en êtes».

Fricoulet frappa impatiemment du pied.

—Tu es toujours le même, gronda-t-il; tu ne sais pas nager, tu te lances à l'aveuglette dans un fleuve que tu ne connais pas, et, lorsque tu perds pied, lorsque tu barbotes, il faut que je fasse le terre-neuve et que je me jette à l'eau pour te tirer de là...

Gontran lui serra énergiquement les mains.

—Cher ami, dit-il.

—Oui,... oui,... je sais bien, dit l'ingénieur en hochant la tête.

Puis, brusquement:

—Allons, retire-toi, fit-il en poussant de côté M. de Flammermont; va rejoindre ton hamac... pendant ce temps-là, j'observerai à ta place.

—Et si Ossipoff arrive?...

—Je lui dirai que tu m'as chargé de quelques études préliminaires sans importance.

Gontran fit la moue.

—Si cela t'es égal, dit-il, je préfère rester ici.

—À ton aise.

Et, pendant que le jeune comte allait s'étendre dans un coin, rêvassant, la paupière baissée, mais l'oreille au guet, afin de ne point se laisser surprendre par le vieux savant, Fricoulet s'apprêtait à jouer en conscience son rôle de sauveteur.

De temps en temps, il abandonnait l'oculaire de la lunette, jetait quelques notes sur le papier et reprenait son poste d'observation, silencieusement, sans prononcer une syllabe.

De temps en temps aussi, Gontran demandait:

—Eh bien?

—Ça marche, répondait laconiquement l'ingénieur.

Cependant l'heure du repos arrivait, et Fricoulet ne faisait pas mine de gagner son hamac.

—Dis donc, demanda M. de Flammermont, est-ce que tu n'as pas l'intention de te coucher?

—Nullement, il faut que j'achève mes observations sur la seconde lune,... j'ai encore deux heures à attendre.

—Deux heures! murmura Gontran avec un formidable bâillement.

—Tu n'es pas obligé d'attendre,... au contraire; puisque je travaille pour toi, le moins que tu puisses faire est d'aller dormir pour moi...

Le jeune comte s'était levé.

—Où en es-tu? demanda-t-il.

—J'ai déjà constaté, d'une façon générale, que les satellites saturniens sont, comme les satellites joviens, animés d'un rapide mouvement de rotation autour de leur planète et présentent, en peu de temps, des phases successives... Comme je te le disais à l'instant, j'ai achevé d'étudier le mouvement de Mimas...

—Mimas, répéta Gontran d'un air profondément étonné, qu'est-ce que c'est que cela?

—La lune la plus rapprochée de Saturne; eh bien! sais-tu combien elle a mis de temps pour passer de l'état de croissant le plus faible à celui de demi-lune?... non, n'est-ce pas?... eh bien! elle a mis cinq heures et demie.

Il ajouta:

—Tu as eu bien tort de me céder ta place, rien n'est curieux comme de suivre cette transformation, aussi visible que la marche de l'aiguille sur un cadran.

—Baste! ce n'est pas mon métier.

—Mais c'est le tien, maintenant, puisque tu as abandonné la diplomatie, répliqua en riant l'ingénieur.

—Abandonné,... abandonné... bougonna M. de Flammermont, ce n'est point l'expression exacte;... j'ai demandé un congé...

—Comptes-tu donc réendosser jamais l'habit brodé des ambassadeurs?

Le jeune comte hocha la tête.

—Qui peut se vanter de connaître l'avenir? murmura-t-il.

Puis, changeant de ton:

—Alors, tu ne viens pas te coucher?

—Non... pas encore; dans deux heures...

—Pourquoi, dans deux heures?

—Parce que, si mes calculs sont exacts, j'aurai achevé mon étude sur la seconde lune, laquelle doit arriver à la quadrature en huit heures...

—Trois heures de plus que la première.

—Du moment que son éloignement de la planète est plus grand, sa rapidité est moindre... comprends-tu?

—Oui, je comprends;... mais, as-tu l'intention d'étudier, successivement, les huit satellites de Saturne?

—Nullement,... les deux premiers me serviront de bases pour établir une proportion entre l'éloignement et la rapidité des six autres, voilà tout...

—Eh bien! je te laisse, murmura Gontran,... à demain.

—À demain, répondit l'ingénieur, en retournant à son télescope.

En s'éveillant, M. de Flammermont trouva passé, dans une des mailles de son hamac, un petit papier soigneusement roulé, sur lequel il s'empressa de jeter les yeux.

Il haussa les épaules en riant.

—Satané Fricoulet! murmura-t-il.

—Voici ce qu'avait lu le jeune comte:

«Résultats des études astronomiques de M. de Flammermont sur les satellites de Saturne.

«Ces satellites, au nombre de huit, arrivent à la pleine lune respectivement, en 5, 8, 22, 32, 53 heures, et 8, 11 et 40 jours terrestres.

«Mais les éclipses ne doivent pas être aussi fréquentes que dans Jupiter, car l'équateur de Saturne s'inclinant sur son orbite de manière à former un angle de 27 degrés, il s'ensuit qu'aux solstices, le Soleil doit paraître s'éloigner de l'Équateur, où est confiné le mouvement des satellites, sauf pour le huitième, et que les Lunes s'éloignent du cône d'ombre projeté par leur planète, au lieu d'y pénétrer et de s'y éclipser.

«S'il existe une humanité saturnienne, ce mouvement des satellites doit engendrer pour elle huit espèces de mois, variant depuis onze heures jusqu'à soixante-dix-neuf jours, c'est-à-dire depuis un jour saturnien environ, jusqu'à 167... C'est assurément ce dernier qui doit être le plus employé comme division du temps, car l'année saturnienne, qui se compose de 25,217 jours, ne compte pas moins de 151 mois de cette longueur.»

Fricoulet ajoutait:

«Nota bene.—Ne pas oublier que ces satellites tournent, autour de la planète, de la même façon que la Lune, c'est-à-dire lui présentent toujours la même face.

«Deuxième nota bene.—Si M. le comte de Flammermont constatait, un jour, la disparition soudaine des satellites saturniens, qu'il n'en manifeste aucun étonnement, surtout en présence de M. Ossipoff; par suite de la position occupée dans le ciel par notre véhicule, les satellites doivent s'éclipser en perspective.

«Troisième nota bene.—Prière à M. de Flammermont de déchirer le présent billet, après en avoir digéré le contenu.»

Est-il utile de dire que Gontran, après avoir, de point en point suivi les recommandations de son ami, transcrivit, de sa propre main, la note ci-dessus, et que cette note augmenta davantage encore, si possible, l'estime scientifique en laquelle Ossipoff tenait son futur gendre.

Cependant l'Éclair poursuivait impassiblement sa route à travers l'espace, dévorant des milliers de lieues avec une vertigineuse rapidité, déchirant, d'heure en heure, le voile mystérieux qui masquait aux Terriens l'univers merveilleux vers lequel ils couraient.

Un soir,—on se trouvait alors à deux millions de lieues à peine de Saturne—Fricoulet, l'œil au télescope, s'amusait à regarder tomber, à travers l'atmosphère saturnienne, où ils s'enflammaient, suivant la loi qui veut que le mouvement se transforme en chaleur, les corpuscules composant le courant astéroïdal dans lequel l'Éclair naviguait.

Et c'était d'un merveilleux effet, cette pluie d'étoiles filantes sur cette Lune gigantesque, dont le bleu pâle se distinguait à peine du noir velouté de l'espace.

Tout à coup, l'ingénieur poussa une exclamation de surprise telle, que ses compagnons accoururent.

Ossipoff lui-même abandonna son observatoire et descendit quatre à quatre l'escalier qui conduisait à la machinerie, balbutiant, tout ému:

—Qu'arrive-t-il?

En entrant, il aperçut le visage bouleversé de Fricoulet, et, croyant à un malheur, s'élança vers lui, demandant:

—Par grâce, parlez!... que voyez-vous?

—La face obscure de l'anneau vient de me paraître toute phosphorescente,... répondit l'ingénieur; on dirait un formidable incendie.

Le vieux savant asséna sur le plancher un coup de talon furieux.

—En vérité, mon pauvre monsieur Fricoulet, dit-il, on voit bien que, malgré toutes vos prétentions scientifiques, vous n'entendez pas un traître mot à cette belle science de l'astronomie; autrement vous ne trouveriez nullement extraordinaire un phénomène aussi simple et ne resteriez pas, bouche bée, devant des aérolithes qui rayent l'atmosphère saturnienne.

Et il ajouta, en haussant les épaules avec mépris:

—Il y a beau temps que l'on a vu cette phosphorescence que vous croyez avoir découverte.

L'ingénieur se permit de ricaner.

—En vérité, dit-il... et pourriez-vous me citer le nom de l'astronome à qui est due cette trouvaille?

—Mais, intervint timidement Gontran, n'est-ce point l'avis de l'auteur des Continents célestes?

—Précisément, répliqua le vieillard; c'est à votre célèbre homonyme que je faisais allusion.

—Pardon, pardon... fit l'ingénieur, l'auteur des Continents célestes n'est point aussi affirmatif que vous le prétendez... et, quoique vous en puissiez dire, je demeure convaincu que je suis le premier à avoir aperçu, de visu, cette phosphorescence.

—Parbleu! bougonna le vieillard, si mon télescope eût été dirigé de ce côté, je l'eusse aperçue tout comme vous.

—D'accord... aussi, je n'en tire pas autrement de vanité, mais seulement cette conséquence que la chaleur qui règne à la surface de Saturne est tout simplement due à l'anneau qui, exposé pendant quinze années consécutives à la chaleur solaire, doit, alors même que ses particules constitutives tourneraient sur elles-mêmes, s'échauffer sensiblement et renvoyer, sur la planète voisine, une partie de cette chaleur emmagasinée.

—Possible,... possible... bougonna le vieux savant;... du reste, à quoi bon pronostiquer, nous le verrons bien quand nous y serons.

Et sur ces mots, prononcés d'une voix rageuse, il quitta la machinerie.


[CHAPITRE X]