OÙ NOS HÉROS BRÛLENT SATURNE
haque jour, la distance qui séparait l'Éclair de la planète saturnienne allait diminuant et les voyageurs, Gontran lui-même, empoignés par la majesté du spectacle qui s'offrait à eux, s'immobilisaient, durant des heures entières, devant les télescopes.
Ossipoff ne pouvait contenir son admiration qui se trahissait par des exclamations brusques lancées d'une voix brève au milieu du silence.
Par prudence et pour tenter d'esquiver les questions dangereuses, M. de Flammermont s'était installé tout à l'autre bout de la pièce, le plus loin possible du vieux savant, à côté de son ami Fricoulet, sur l'aide duquel il comptait pour sortir d'embarras.
Les heures cependant s'écoulaient et Ossipoff, absorbé dans sa contemplation, semblait avoir oublié la présence de ses compagnons lorsque, tout à coup, repoussant son télescope il se leva et jetant ses bras au plafond dans un geste de satisfaction profonde.
—Parbleu! s'écria-t-il, cela, je le savais bien.
Gontran eut un serrement de cœur et baissa la tête; Fricoulet, au contraire, redressa la sienne et demanda:
—Qu'est-ce que vous saviez bien, monsieur Ossipoff?
Celui-ci jeta, sur l'ingénieur, un regard méprisant et répondit, s'adressant à M. de Flammermont:
—Mon cher Gontran, vous rendez-vous compte exactement de la constitution des anneaux?
—Mais ils me semblent être gazeux, répliqua le jeune comte avec une certaine hésitation dans la voix.
Ossipoff tressaillit et ses sourcils eurent un froncement significatif, tandis qu'il prononçait ces deux mots d'un ton agressif:
—Pourquoi, gazeux?
—Parce que le dernier anneau permet d'apercevoir le disque de la planète.
—D'abord, qu'appelez-vous le dernier anneau?
Gontran jeta un regard suppliant sur Fricoulet qui arriva à la rescousse.
—Le dernier anneau, dit-il, est l'anneau intérieur, celui qui est le plus rapproché de la planète et qui a été découvert par l'astronome américain Bond en 1850.
—Je suis fâché de vous donner un démenti sur ce dernier point, repliqua sèchement Ossipoff, l'anneau intérieur de Saturne, obscur et transparent tout à la fois, a été découvert par un astronome allemand, Galle, de Berlin; et ce, en 1838.
—Cela se peut, répondit Fricoulet énervé par cet acharnement du vieillard à le prendre en défaut.
—Comment! cela se peut... je vous dis, moi, que cela est.
L'ingénieur haussa les épaules.
—Pardon, nous ne sommes pas ici pour faire un cours d'histoire astronomique; donc, que cet anneau ait été découvert en 1850 ou en 1838, cela ne change rien à sa transparence.
Ossipoff eut un ricanement railleur.
—Eh bien! voyez comme vous êtes dans l'erreur, dit-il, depuis sa découverte, l'anneau a changé d'aspect; au lieu d'être entièrement transparent comme en 1850, il ne l'est plus que dans sa moitié intérieure.
—Peut-être, objecta Gontran, sont-ce les premiers observateurs qui se sont trompés.
Ossipoff sursauta.
—Pourquoi supposer cela, fit-il, alors que tous les observateurs constatent dans le système saturnien des changements surprenants... Ne vous rappelez-vous plus cette analyse faite en 1852 par M. O. Strune, d'après laquelle le bord intérieur des anneaux paraît s'approcher peu à peu de la planète, tandis que leur largeur totale s'accroît...
—Dites donc, monsieur Ossipoff, s'écria Gontran, il n'y aurait rien d'impossible à ce que nous assistassions, un de ses jours, à la dislocation des anneaux et à leur chute sur la planète.
Le vieillard fit la moue.
—Un de ces jours!... comme vous y allez!...
—C'est une façon de parler... il est certain qu'un semblable spectacle ne pourra avoir pour spectateurs que nos arrière-petits-neveux.
—En admettant que notre mondicule existe encore à cette époque, grommela Ossipoff, avec le pessimisme qui lui était habituel. Puis, changeant de ton:
—Mais pour en revenir à notre point de départ, dit-il, vous supposez que ces anneaux sont gazeux.
—Je suppose... oui,... c'est-à-dire qu'il me semblait, à cause de la transparence de ce dernier...
—Et c'est précisément parce que ce dernier seul est transparent que vous ne pouvez attribuer cette transparence à un état gazeux, car les autres sont assurément de la même matière que celui-là et ils sont opaques.
—Les croyez-vous donc liquides? murmura M. de Flammermont.
—Vous oubliez que le mouvement se transformerait en chaleur et que, le mouvement venant à diminuer, les anneaux ne tarderaient pas à tomber sur la planète.
Séléna qui, jusqu'alors n'avait pas pris part à la discussion, demanda:
—Mais, pourquoi chercher si loin?... n'est-il pas plus naturel de supposer ces anneaux de la même constitution que la planète même,... c'est-à-dire solides.
Pour le coup, Ossipoff éclata.
—Comment! s'écria-t-il, c'est toi qui parles ainsi, toi que j'ai élevée au milieu de mon laboratoire, entourée de mes livres, de mes instruments, toi qui m'as entendu traiter toutes ces questions, vingt, cinquante, cent fois peut-être!... tu as donc perdu la mémoire?
Séléna courba la tête, honteuse; le vieillard poursuivit:
—Mais, malheureuse enfant, si ces anneaux étaient solides, il y a beau jour que les variations constantes de l'attraction de la planète combinées avec celle des huit satellites, les auraient disloqués, pulvérisés, jetés aux quatre coins de l'espace;... et d'abord, elles auraient commencé par les empêcher de se former... Non, ces anneaux sont élastiques—ou ils ne seraient pas.
M. Ossipoff, muni d'une paire d'ailes, comme les anges, et armé d'un télescope.
—Dame! grommela Fricoulet, à moins de les supposer en caoutchouc, je ne vois pas trop comment...
Le vieillard haussa les épaules.
—Vous ne voyez pas comment! répliqua-t-il, cela prouve que la nature ne vous a pas doué d'une grande dose d'observation et de réflexion... Et si ces anneaux étaient composés d'un nombre infini de particules distinctes, tournant autour de la planète avec des vitesses différentes, selon leurs distances respectives—verriez-vous comment?...
—Oui, je verrais comment ces anneaux ont assez d'élasticité pour se prêter aux exigences des attractions diverses qui les sollicitent,... mais je ne verrais pas comment l'un d'eux peut permettre d'apercevoir le disque de la planète, alors que les autres s'y opposent.
Ossipoff eut un sourire de pitié.
—Pour une raison toute simple: c'est que les deux anneaux extérieurs sont composés de particules en assez grand nombre pour que, serrées les unes contre les autres, ces particules empêchent toute transparence.
—Vous avez réponse à tout, monsieur Ossipoff, déclara Fricoulet, et je me déclare satisfait.
—Si j'ai bien compris, dit Séléna, ces anneaux seraient comparables, par leur composition, au courant astéroïdal dans lequel nous naviguons?
—Absolument.
—Sauf, fit la jeune fille, que notre agglomération des molécules est toujours en mouvement... tandis que les anneaux...
Ossipoff bondit, la main en avant:
—Pas un mot de plus! s'écria-t-il, tu vas dire une énormité!
Et comme Séléna le regardait stupéfaite...
—Comment! petite malheureuse! s'écria-t-il, comment voudrais-tu que ces anneaux se tinssent en équilibre s'ils étaient immobiles?... mais, ce n'est qu'à condition de tourner, et même de tourner plus vite que la planète elle-même, que tous ces astéroïdes dont sont formés les anneaux, arrivent à lutter victorieusement contre l'attraction saturnienne.
—Or, commença Gontran, le globe de Saturne tourne sur lui-même en 10 heures 16 minutes.
—L'anneau intérieur, poursuivit le vieillard, tourne donc sur lui-même en une période qui varie de 5 heures 50 à 7 heures 11; la rotation de l'anneau central s'effectue entre 7 heures 11 et 11 heures 9 et celle de l'anneau extérieur entre 11 heures 36 et 12 heures 5.
Séléna, qui avait baissé la tête, pensive, la releva tout à coup, demandant:
—Mais ces anneaux, quelle est leur origine?
—La planète même; ils se sont échappés de l'équateur saturnien comme s'en sont échappés les satellites... et à proprement parler, ils nous sont une image de la formation des mondes.
—Alors interrogea Séléna, d'où vient que ces corpuscules ont conservé cette forme annulaire, au lieu de se condenser en des globes comme les satellites?
—Parce que les huit satellites, déjà formés avant eux, changent à chaque instant, par leurs révolutions, l'équilibre de ces corpuscules, et s'opposent à tout travail continu d'agrégation.
Ossipoff se tut un moment, attendant de Gontran une approbation quelconque; mais le jeune comte, qui fuyait à dessein ce terrain de discussion, avait repris position devant sa lunette et paraissait absorbé dans sa contemplation.
Ce que voyant, le vieillard rejoignit son télescope et reprit la suite de ses études.
Alors M. de Flammermont se pencha à l'oreille de Fricoulet:
—Il est toujours convenu, n'est-ce pas, que nous nous arrêtons sur Saturne? lui dit-il tout bas.
—Avant quarante-huit heures nous foulerons le sol saturnien, répondit l'ingénieur.
—Et, dis-moi, crois-tu que nous ayons chance de rencontrer sur ce monde une humanité quelconque?
—Mon cher ami, répondit l'ingénieur, mes principes, en matière de philosophie générale, me poussent à croire que toute création a été faite dans un seul but: la vie. Supposer que l'Univers céleste soit peuplé d'astres qui sont autant de mondes et que ces mondes soient déserts, est aussi éloigné de mon esprit que l'Éclair est, en ce moment-ci, éloigné de notre planète natale.
—Alors, tu crois à une humanité saturnienne?
—Certes, oui; mais ne va pas augurer de ma réponse que nous nous trouverons, là-bas, face à face avec des êtres similaires aux Terriens,... la constitution de Saturne est tellement différente de celle de la Terre que les êtres auxquels cette merveilleuse planète a donné naissance,—que ce soit dans le règne animal ou dans le règne végétal,—que ces êtres doivent n'avoir, avec nous, aucun point de ressemblance; pour moi, je considère la légèreté spécifique des substances saturniennes et la densité de l'atmosphère comme deux causes primordiales pour que l'organisation vitale se soit faite dans des conditions extra-terrestres; c'est pourquoi je ne crois pas possible à l'esprit humain d'imaginer les formes sous lesquelles la vie se sera manifestée.
—Il se pourrait alors, fit observer Gontran, que nous nous trouvions, sans nous en douter, en présence de spécimen de l'humanité saturnienne.
—Cette supposition est absolument logique; admets, pour un moment, que la loi qui régit cette planète soit l'instabilité, qu'à sa surface il n'y ait rien de fixe, que cette surface soit liquide, que la planète elle-même n'ait pas de squelette, et que toutes les manifestations de vie soient gélatineuses...
—Cette supposition est du domaine de la fantaisie pure, répondit Gontran.
—Pas autant que tu pourrais le croire, mon cher ami; considère, en effet, que sur ce monde étrange, non seulement les conditions de pesanteur sont tout autres que sur la Terre, mais encore qu'elles varient d'une latitude à l'autre.
—J'ai lu, dans les Continents célestes, certains détails sur les Saturniens et leur mode d'existence.
Fricoulet se prit à sourire.
—Ah! oui, dit-il, je me rappelle: les Saturniens seraient des êtres à corps transparents, au travers duquel on voit circuler la vie; ils ne sentiraient pas le poids de la matière et voleraient, sans air, au sein d'une atmosphère nutritive qui les dispenserait de la grossièreté de l'alimentation terrestre et de ses grossières conséquences.
—Ô poésie! s'écria plaisamment M. de Flammermont, l'auteur ne suppose-t-il pas aussi que les Saturniens jouiraient, dans un état quasi angélique, d'une longévité qui rendrait des points à celle de Mathusalem, naissant avec la science infuse et passant leur temps à étudier les mystères des mondes et des cieux.
—Tu as une mémoire excellente, risposta l'ingénieur.
Puis, tout à coup:
—Crois-tu à la métempsycose?
—C'est selon la façon dont tu la comprends.
—Je la comprends comme l'existence sur un nouveau monde, d'un être qui a déjà vécu sur une autre planète...
—Eh bien?
—Eh bien! j'imagine que, si le Créateur est juste, il doit envoyer dans Saturne l'âme de tous les humains férus d'astronomie...
Et, éclatant de rire:
—Vois-tu d'ici M. Ossipoff, muni d'une paire d'ailes comme les anges et armé d'un télescope.
—Sans compter que de là-bas, on doit jouir d'un panorama féerique... les Continents célestes contiennent des détails qui vous font venir l'eau à la bouche.
Fricoulet hocha la tête.
—Eh! eh! fit-il, je ne sais si l'ensemble des suppositions de ton célèbre homonyme est exact, en ce qui concerne le spectacle céleste auquel assistent les Saturniens; mais je sais que je me métempsycoserais volontiers pour en voir seulement la moitié...
Le jeune comte regarda son ami, doutant qu'il parlât sérieusement.
—Oui, oui, fit l'ingénieur, c'est comme je te le dis.
Puis changeant de ton.
—Mais, malheureux ignorant que tu es, fit-il, songe donc que là-bas durant l'été, l'anneau apparaît sous la forme d'un gigantesque arc-en-ciel dont le sommet est sur le méridien et dont les extrémités reposent sur l'horizon, à des points également distants du méridien.
—Ce doit ressembler à un gigantesque pont suspendu, dit M. de Flammermont.
—Oui, quelque chose comme le pont jeté par l'ingénieur Eiffel sur le Douro; seulement le pont saturnien, au lieu de mesurer, comme le pont portugais, 166 mètres d'écartement, mesure plusieurs centaines de kilomètres; en outre, au lieu d'être construit en fer, il paraît être bâti en argent, puisqu'il offre, aux yeux saturniens, une teinte assez semblable à celle de la face lunaire.
M. de Flammermont se passa, d'un air gourmand, la langue sur les lèvres.
—Et dire que c'est grâce à nous que M. Ossipoff jouira d'un semblable spectacle; après avoir vu cela, il pourra se consoler de ne pas visiter Uranus et Neptune.
L'ingénieur eut un petit claquement de langue.
—Reste à savoir, murmura-t-il, si nous pourrons le lui faire voir ce merveilleux spectacle.
Gontran regarda son ami tout ébahi.
—Mais, puisqu'il est convenu que nous abordons sur Saturne, objecta-t-il.
—Tout dépend du point où aura lieu notre descente.
—Qu'importe?
—Il importe tellement que si, au lieu d'aborder sur l'équateur, nous abordons dans les parages de l'un ou de l'autre pôle, par exemple, vers le 63e degré de latitude nord ou sud, bonsoir le pont suspendu!
—Ah! bah!... et pourquoi cela?
—Parce que c'est à l'équateur seulement que les anneaux apparaissent ainsi, semblables à un arc gigantesque, ayant son point culminant le plus large au zénith, et s'abaissant vers l'est et vers l'ouest, en diminuant progressivement de largeur, suivant les lois de la perspective.
Si tu quittes l'Équateur pour aller vers l'un ou l'autre pôle, tu sors du plan des anneaux dont le sommet s'abaisse vers l'horizon progressivement jusqu'à ce qu'il se trouve au même niveau et disparaisse totalement du ciel. Comprends-tu?
—À merveille, c'est simple comme tout; mais alors, ceux des Saturniens qui habitent les régions polaires et que la nature n'a pas doués du goût des voyages, ignorent jusqu'à l'existence de cette merveille?
—Bien entendu, et ils se trouvent en savoir moins sur leur propre planète que nous n'en savons nous, placés à un million de lieues de Saturne.
L'entretien se termina là; Fricoulet reprit ses observations télescopiques et Gontran alla s'étendre sur son hamac où maintenant il passait la plus grande partie de son temps.
Quand il s'éveilla, quelques heures plus tard, il vit l'ingénieur debout à côté de lui.
L'anneau apparaît sous la forme d'un gigantesque arc-en-ciel.
Surpris, il s'élança hors de sa couchette, mais, à sa grande surprise, il tomba lourdement sur le plancher, et son étonnement fut si considérable, qu'il demeura dans la position où il se trouvait, sans même songer à se relever.
—T'es-tu fait mal? demanda Fricoulet.
—Non, balbutia-t-il, mais je me sens lourd comme du plomb, et puis cette chute... mais d'où cela vient-il?
—Tout simplement que pendant ton sommeil nous avons pénétré dans la zone d'attraction de Saturne et que la puissance de cette planète géante se fait sentir sur le fleuve cosmique dans lequel nous naviguons, et sur le morceau de métal qui nous porte. Voilà pourquoi la pesanteur qui était nulle depuis notre départ de Jupiter, est redevenue subitement aussi forte qu'à la surface de la Terre.
—Ah! dit Gontran, encore tout étourdi de sa chute, nous avons pénétré dans la zone d'attraction de Saturne?
—Oui, répondit flegmatiquement l'ingénieur; c'est même à ce sujet que je t'ai éveillé;... nous allons probablement toucher le sol saturnien avec une vitesse de quatorze kilomètres dans la dernière seconde.
—Tu dis! s'exclama Gontran en tressaillant.
—Je dis: quatorze kilomètres dans la dernière seconde.
Ces mots firent, sur le jeune comte, l'effet d'un coup de fouet. Il bondit et considérant son ami avec une inquiétude visible:
—J'espère, dit-il, que tu trouveras le moyen d'atténuer le choc.
L'ingénieur ne put s'empêcher de rire de la mine effarée de M. de Flammermont.
—Tu oublies que nous pouvons faire machine en arrière, répondit-il, et, par conséquent, ralentir notre chute jusqu'à ce qu'elle devienne presque insensible.
Et il ajouta:
—Encore l'espace d'un jour et nous respirerons l'air pur des campagnes saturniennes.
—Campagnes liquides, à t'en croire, riposta Gontran; mais peu m'importe,... du moment que c'est le point terminus de notre voyage, je suis décidé à tout trouver charmant.
Fricoulet lui posa la main sur le bras.
—Parle moins haut, lui murmura-t-il à l'oreille; si ce pauvre Ossipoff t'entendait...
—C'est juste,... mais ne m'as-tu pas éveillé parce que tu avais besoin de moi?
—En effet; il devient indispensable, vu notre proximité de la planète, de surveiller attentivement la marche de l'appareil.
—Alors, tu veux que je prenne le quart?
—Dame! tu viens de te reposer,... tandis que moi, je ne te cacherai pas que je me sens très fatigué.
En prononçant ces mots, l'ingénieur se dirigea droit vers le hamac que venait de quitter son ami, tandis que celui-ci, sortant de la cabine, gagnait la machinerie.
Une fois installé devant le moteur, il appliqua son œil au télescope de vigie, saisit d'une main les commutateurs de la machine, et se mit à surveiller attentivement le fleuve blanchâtre au sein duquel l'Éclair naviguait depuis tant de mois.
Devant l'appareil, circulant à travers l'espace assombri comme une gigantesque coulée de lave, le fleuve coupait au loin l'orbite de Saturne, pour s'enfoncer ensuite dans les noires profondeurs de l'infini.
N'ayant rien de mieux à faire, et pour se tenir éveillé, Gontran remarqua que le courant astéroïdal englobait tout entière la planète géante, ses multiples anneaux et jusqu'à sa constellation de satellites.
Saturne, maintenant, avait envahi la moitié du ciel de son disque aux teintes bleuâtres, et, malgré lui, le jeune comte ne pouvait s'empêcher d'admirer les évolutions multiples et variées des huit satellites qui passaient et repassaient à l'horizon saturnien, enchevêtrant leurs routes, ainsi que les balles avec lesquelles jouent les jongleurs, pour le grand ébahissement des badauds.
Et l'admiration de M. de Flammermont était si profonde qu'il en oubliait et l'Éclair et la mission qui lui était confiée.
Subitement, et sans qu'il s'en aperçût, le ciel s'obscurcit, ou plutôt prit une apparence laiteuse qu'il n'avait pas eu jusqu'alors, une pluie de feu zébra l'atmosphère saturnienne, en même temps que le courant cosmique parut avoir doublé de compacité.
Le soleil avait encore diminué d'éclat et ses rayons ne donnaient plus qu'une faible lueur que combattait l'irradiation de la planète elle-même.
Mais, tout à son étude des satellites saturniens, Gontran ne remarquait aucun de ces changements surprenants. Autrement, en dépit de son ignorance, il eût eu le pressentiment que quelque chose d'anormal venait de se passer.
—Déjà, fit-il, en entendant entrer dans la machinerie Fricoulet qui venait le remplacer.
—C'est donc bien intéressant? demanda l'ingénieur.
—Tu vas en juger toi-même, répondit le jeune comte, en abandonnant à regret son télescope.
—Et rien de nouveau? fit Fricoulet, qui s'approcha pour appliquer son œil à l'oculaire.
—Absolument rien.
Il achevait à peine cette réponse que l'ingénieur, jetant une exclamation stupéfaite, bondit en arrière:
Un coup d'œil lui avait suffi pour constater la brusque transformation de l'horizon sidéral.
—Les anneaux! s'écria-t-il en secouant M. de Flammermont, où sont les anneaux?
Tout interloqué par cette brusque et brutale interrogation, le jeune comte riposta:
—Tu me la bailles belle avec tes anneaux!—est-ce que tu me les avais donnés à garder?
—Non, répondit d'une voix ferme l'ingénieur, mais ce sont nos existences à nous que je t'avais donné à garder!
—Eh bien?
—Eh bien! Dieu veuille que par ta coupable négligence, elles ne se trouvent sérieusement compromises.
Gontran pâlit.
—Que veux-tu dire?
—Que tu t'es endormi et que, pendant ton sommeil, le wagon s'est égaré.
—Je le jure sur ce que j'ai de plus sacré, riposta gravement Gontran, que mon œil n'a pas quitté un seul instant l'oculaire du télescope.
—Alors, tu n'as pas remarqué ce qui se passait autour de nous?
Le jeune comte secoua négativement la tête.
Fricoulet se croisa les bras.
—Sais-tu ou nous sommes?
—Ma foi!... je n'en sais rien.
—Eh bien! tu as laissé tout simplement l'Éclair dévier de la route qu'il devait suivre.
—C'est-à-dire?...
—Que nous ne sommes plus dans le courant cosmique.
Gontran jeta un cri d'effroi.
—Grand Dieu! fit-il,... et où sommes-nous donc?
—Dans les anneaux de Saturne! cria l'ingénieur d'une voix furieuse.
Au moment où il prononçait ces mots, Ossipoff apparut sur le seuil de la machinerie.
Il avait le visage tout pâle, tout bouleversé; ses yeux brillaient d'un feu étrange, et ses lèvres tremblantes balbutiaient d'incompréhensibles exclamations...
—Ah! mes amis, dit-il, mes enfants!
Les deux jeunes gens s'approchèrent du vieux savant, ne comprenant rien à ces paroles.
Il saisit les mains de Fricoulet et les serra avec énergie, en disant:
—Quel bien vous venez de me faire!
—Moi? riposta l'ingénieur, ébahi.
—Ne venez-vous pas de dire que nous étions dans les anneaux de Saturne? demanda le vieillard.
—En effet,... mais je ne comprends pas...
—Comment! vous ne comprenez pas que de la sorte nous allons pouvoir étudier, dans son ensemble, la configuration de la planète, bien mieux que nous n'eussions pu le faire, en demeurant dans le courant astéroïdal.
L'ingénieur lança à Gontran un regard d'intelligence.
—Eh bien! monsieur Ossipoff, dit-il, ce n'est pas moi qu'il faut remercier.
Et désignant Gontran.
—C'est lui,... oui, c'est lui qui, étant de quart cette nuit, a eu cette excellente idée.
Ossipoff se précipita, prit le jeune homme entre ses bras et le pressa sur sa poitrine, en disant:
—Oh! mon fils,... mon fils!... seul, un savant tel que vous pouvait avoir cette sublime inspiration et l'audace nécessaire pour l'exécuter...
Tout confus, Gontran se dérobait aux remerciements chaleureux du vieillard.
Celui-ci, enthousiasmé, s'écria:
—Ne trouvez-vous pas que ce serait un crime que de passer ainsi à portée de ce monde merveilleux et de n'y point aborder?
Gontran jeta à Fricoulet un regard qui voulait dire:
«Eh! eh! ma bévue n'est déjà pas si blâmable, puisqu'elle a pour résultat de faire changer d'avis ce vieil entêté.»
Mais, comprenant que pour mieux engager le vieux savant dans cette voie, le mieux était de lui faire un peu d'opposition, le jeune homme répliqua:
—Certes, mon cher monsieur Ossipoff, ce serait mon plus ardent désir; mais comment ferions-nous pour gagner le sol saturnien, entre les anneaux et la planète?...
—Il existe une atmosphère dans laquelle nous pourrons naviguer à notre fantaisie, répondit triomphalement le vieillard; ainsi donc rien ne s'oppose à ce que nous mettions un si beau projet à exécution.
—Rien, en effet, répondit Fricoulet, rien, excepté votre propre parole...
Le savant se recula.
—Ma parole! dit-il.
—Oui, répondit l'ingénieur; avez-vous oublié déjà notre dernière discussion au sujet de notre voyage, discussion qui s'est terminée par l'engagement formel, pris par vous, de ne plus nous arrêter sur aucun monde nouveau et de revenir vers notre planète natale en suivant le courant cosmique...
—À moins, dit M. de Flammermont, que vous ne préfériez faire une halte sur Saturne et regagner la Terre immédiatement après...
—Sans avoir vu ni Uranus ni Neptune? gémit le vieillard.
Fricoulet leva les bras au plafond.
—Ce sont les termes mêmes de votre engagement, répondit-il.
—Mais, puisque nous avons abandonné le fleuve cosmique...
—Baste! dit l'ingénieur, ne vous tourmentez pas outre mesure;... du train dont nous marchons, nous aurons fait le tour de la planète en cinq heures; c'est-à-dire que dans une vingtaine de minutes nous arriverons au point d'intersection des anneaux et du fleuve cosmique...
Il ajouta:
—Au lieu de gémir, vous auriez mieux fait d'employer votre temps à étudier la configuration de la planète.
—Malheureusement, fit Gontran, qui regardait par un hublot, il y a une telle épaisseur de nuages qu'il est impossible de rien distinguer.
Ossipoff, en proie à un désespoir profond, s'arrachait véritablement les cheveux.
—Père, implora Séléna, je vous en supplie, ne vous chagrinez pas ainsi.
—Eh! gémit le vieillard, tu ne peux comprendre cela, toi!... passer si près...
Et se tournant vers Gontran, auquel il lança un regard chargé de reproche.
—Mais vous, un savant! oh! c'est un crime!
M. de Flammermont prit la main de Séléna.
—Voici près de quatre ans que je la délaisse pour l'astronomie... Je trouve juste qu'aujourd'hui l'astronomie cède le pas à l'amour.
Ossipoff courba la tête.
—Allons, dit Fricoulet, qui, l'œil au télescope de vigie, surveillait l'espace, il faut prendre une décision, monsieur Ossipoff: ou brûler Saturne et continuer notre voyage par le fleuve cosmique,... ou bien aborder sur Saturne et nous en retourner directement vers la Terre.
Et il ajouta en consultant sa montre.
—Vous avez cinq minutes pour vous décider.
Le vieux savant hésita, puis, à voix basse, avec un accent plein de regret, il répondit:
—Continuons le voyage!