FÉDOR SHARP EN VUE

lors, fit l'ingénieur en jetant sur ceux qui l'entouraient un regard circulaire, alors c'est bien décidé, nous «brûlons» Saturne?

—Oui, déclara Gontran avec fermeté.

—Oui, répéta Séléna d'une voix plus douce, mais non moins assurée.

—Oui, dit à son tour Ossipoff en poussant un profond soupir.

—Et il courut s'enfermer dans sa cabine pour cacher sa rage et son désespoir.

—Pauvre père, murmura la jeune fille en le suivant d'un œil attendri.

M. de Flammermont eut un haussement d'épaules significatif.

—Il est encore temps, dit Fricoulet, de revenir sur notre décision.

—Et sur nos pas, bougonna Gontran.

—C'est ce que je voulais dire.

Séléna secoua la tête.

—Non, monsieur Fricoulet, répondit-elle, poursuivons notre route... puisque c'est la volonté du plus grand nombre. Elle soupira et s'en fut s'asseoir, toute triste, dans un coin de la machinerie.

—Allons, c'est fait, déclara l'ingénieur en pesant de toutes ses forces sur les commutateurs.

Le véhicule frémit dans toute son ossature et sembla bondir en avant.

—Tu ne crains pas de tout faire sauter? demanda le jeune comte, un peu ému de la trépidation terrible qui agitait l'Éclair.

—Baste! nous en avons vu bien d'autres, lorsqu'il s'est agi de sortir de l'atmosphère jovienne, riposta insoucieusement l'ingénieur.

Il avait ses regards attachés sur la boussole, tenant d'une main ferme la barre du gouvernail.

—Nous quittons les anneaux, déclara-t-il au bout d'un quart d'heure de silence.

—Alors, tout va bien? nous sommes en bonne route? demanda le jeune comte.

Fricoulet ne répondit pas; penché sur les accumulateurs, il les considérait attentivement, les sourcils froncés et les lèvres contractées d'une façon qui lui était familière lorsque se produisait un incident incompréhensible.

—Gontran! fit-il d'une voix brève.

Le jeune comte s'approcha.

—Tiens un moment la barre du gouvernail.

Et il alla rapidement vers l'arrière, colla son visage à un hublot et demeura quelques minutes, examinant attentivement le fonctionnement de l'hélice.

Il revint ensuite et pesa de nouveau sur les leviers des accumulateurs.

—Que fais-tu donc? demanda M. de Flammermont.

—Je cherche à parer aux conséquences de ton erreur d'hier, répondit sèchement l'ingénieur.

—Et ces conséquences... quelles sont-elles?

—Pendant que nous faisions le tour de Saturne, le gros du bataillon des astéroïdes défilait avec sa rapidité ordinaire,... si bien que les corpuscules, qui nous servent de point d'appui se font plus rares et que, si nous avions tardé seulement de quelques heures, nous nous trouvions dans le vide.

—Alors? demanda Gontran.

—Alors, tu le vois; je force d'électricité pour rattraper le temps perdu et rejoindre, si possible, le centre du fleuve cosmique dans lequel nous avons navigué jusqu'à présent.

Puis, voyant que son ami dissimulait avec peine sa formidable envie de dormir.

—Tiens! tu me fais de la peine, dit-il... va-t-en te coucher.

—Mais, c'est mon tour de quart.

Fricoulet, malgré son inquiétude, se mit à rire.

—Merci bien, fit-il, pour que tu commettes quelque nouvelle erreur, ou que tu t'endormes, le nez sur le levier du gouvernail; non, je préfère veiller toute cette nuit s'il le faut; comme cela, je serai certain de la marche de l'Éclair.

—Si tu préfères cela, bougonna le jeune comte d'un ton un peu piqué, moi aussi.

Et, sans serrer la main de son ami, il tourna les talons et fut s'étendre sur son hamac où le sommeil ne tarda pas à s'emparer de lui.

Lorsque M. de Flammermont s'éveilla le lendemain, son chronomètre marquait dix heures.

Il se précipita hors de sa cabine, honteux de sa paresse, mais espérant que les émotions et les fatigues de la veille avaient prolongé dans les mêmes proportions, le sommeil de ses compagnons de voyage.

Quand il entra dans la machinerie, il trouva Ossipoff et Fricoulet, debout devant l'un des hublots et discutant avec animation.

—Je vous affirme que si, disait le vieillard.

—Je ne nie point la chose, ripostait l'ingénieur, mais je ne puis, en conscience, vous dire que je vois, lorsque je ne vois pas.

À cette réponse, le vieux savant frappa du pied avec impatience et s'écria, en apercevant Gontran.

—Ah! monsieur de Flammermont, vous ne pouvez arriver plus à propos!

Et lui tendant la lunette qu'il tenait à la main.

—Examinez avec soin la constellation de Cassiopée!

Une légère grimace crispa les lèvres du jeune comte.

—Vous voulez, balbutia-t-il, que je...

—Que vous vérifiiez, lequel a raison, de M. Fricoulet ou de moi?

L'ingénieur se récria.

—Permettez, mon cher monsieur, fit-il, je ne prétends point que vous ayez tort; je dis seulement que je ne vois pas... Et s'adressant au jeune comte:

—M. Ossipoff, dit-il, prétend apercevoir, dans la constellation de Cassiopée, un astre nouveau, non marqué sur les cartes célestes, et dont il ignore la nature.

—Je ne prétends pas, monsieur, gronda le vieillard, tout rouge de colère, j'affirme...

—En ce cas, murmura Gontran, il n'est nullement besoin que je contrôle le bien fondé de votre affirmation.

Et il rendait la lunette à Ossipoff qui la repoussa en disant:

—Permettez: de savant à savant, ces choses-là se font, surtout en astronomie, où l'on est si souvent victime d'illusions d'optique.

Force fut bien au jeune homme d'obéir à l'injonction du vieux savant; il prit la lunette et, absolument ignorant de la situation occupée dans le ciel par Cassiopée, il braqua son instrument sur un point quelconque de l'espace.

—Je ne vois rien, déclara-t-il hardiment, après quelques instants d'examen.

Ossipoff se mit à ricaner.

—Cela ne m'étonne pas, dit-il, je vous parle de Cassiopée et vous cherchez dans le baudrier d'Orion.

Gontran se frappa le front.

—Je ne sais vraiment où j'ai la tête, murmura-t-il.

Et, tout de suite, il ajouta:

—D'ailleurs, l'oculaire n'est pas à mon point, et je ne distingue que très vaguement.

Fricoulet, une fois encore, se dévoua.

—Eusses-tu le grand télescope de l'observatoire de Nice, dit-il en riant, que cela ne t'avancerait pas beaucoup; là où il n'y a rien, les lunettes les plus puissantes ne peuvent rien faire apercevoir.

Ossipoff lança au jeune ingénieur un regard furieux et, arrachant l'instrument des mains du comte:

—Nous verrons dans quelques heures, grommela-t-il.

Et il reprit sa place au hublot, duquel il lui était permis de contempler, en toute facilité, la fameuse constellation.

Fricoulet retourna à son gouvernail.

—Eh bien! lui demanda Gontran à voix basse, où en sommes-nous? Nous avons marché un train d'enfer toute cette nuit et nous avons rejoint la grande marée astéroïdale; aussi, tu le vois, l'Éclair a repris son allure normale.

Le jeune comte se pencha à l'oreille de son ami.

—Et cet astre nouveau qu'il prétend avoir découvert, qu'y a-t-il de vrai là-dedans?

Fricoulet hocha la tête.

—Je n'en sais trop rien, répondit-il; on a de si singulières surprises avec ces satanées étoiles.

—Si vous, des savants, vous vous laissez surprendre, comment voulez-vous qu'un ignorant comme moi...

Fricoulet se mit à rire:

—Il y a une chose très simple à faire, dit-il; rends à Ossipoff ton tablier astronomique.

—Et il me répondra, comme dans le Chapeau de paille d'Italie: «Mon gendre, reprenez votre myrte, tout est rompu.»

L'ingénieur fixa sur son ami un regard singulier.

—Franchement, cela te ferait-il grand peine, s'il te rendait ton myrte?

Gontran coula vers Séléna un regard rapide; puis, se penchant encore davantage à l'oreille de son ami.

—Ce que c'est que la nature humaine, murmura-t-il; il y a quelques mois, tu m'eusses posé cette question que, pour toute réponse, je t'aurais sauté à la gorge!

—Tandis qu'aujourd'hui... répliqua l'ingénieur avec un petit sourire.

—Tandis qu'aujourd'hui, sans être affirmatif...

—Tu es dubitatif, n'est-ce pas? continua Fricoulet.

Et posant sa main sur l'épaule de son ami.

—Mais sois tranquille, ajouta-t-il, avant quelques semaines, tu ne conserveras plus aucun doute à ce sujet et, de toi-même, si cela est possible, tu restitueras ton myrte...

Gontran prit un air offensé.

—Alcide, déclara-t-il, c'est là une chose que je ne ferai jamais; j'ai engagé ma parole et, à moins qu'on ne me la rende... Je suis gentilhomme, mon cher...

—Tu ferais bien mieux d'être astronome, mon vieux, riposta l'ingénieur, car, si je ne me trompe, voici Ossipoff qui va te retomber sur le dos.

Le vieillard, en effet, qui, depuis quelques secondes, donnait toutes les marques d'une agitation extrême, quitta tout à coup le hublot auprès duquel il était installé et, brandissant triomphalement sa lunette, s'écria d'une voix vibrante:

—Victoire... Victoire!... je la tiens!

—Qui ça? demanda Fricoulet.

—Eh! mon étoile, parbleu!... ma planète nouvelle!... celle que j'avais aperçue tout à l'heure, déjà, dans la constellation de Cassiopée et dont vous avez nié l'existence.

—Permettez, dit l'ingénieur, je n'ai rien nié,... j'ai déclaré, simplement, que je ne voyais pas...

Et s'emparant de la lunette que le vieux savant offrait à M. de Flammermont, il la braqua dans l'espace.

—Quelle est sa situation? demanda-t-il.

—Par XII heures d'ascension droite et 30 degrés de déclinaison boréale, répliqua l'astronome.

Tout aussitôt Fricoulet s'orienta.

Mais, après quelques instants d'observation, il eut un brusque haut-le-corps et murmura:

—Certes, voilà quelque chose de très curieux.

Il quitta le hublot, et courut à une carte céleste pendue à l'une des cloisons de la machinerie; puis, après l'avoir consultée attentivement, il revint au hublot et, de nouveau, examina le ciel.

—Eh bien! avais-je raison? demanda Ossipoff en se croisant les bras et en laissant tomber sur l'ingénieur un regard dédaigneux.

—Assurément, répondit Fricoulet, il y a quelque chose, mais quoi?

—Eh! que voulez-vous que ce soit, sinon une étoile?

—Ce pourrait être une planète, déclara Gontran, qui crut prudent de placer son mot dans la conversation.

Le vieillard hocha la tête.

—C'est douteux, murmura-t-il.

—Parce que?...

—Parce qu'il ne me paraît pas qu'une planète puisse exister au point de l'espace où nous nous trouvons, à une si grande proximité de Saturne.

Ossipoff regardait M. de Flammermont.

Celui-ci crut bien faire en paraissant ne pas partager l'opinion du vieux savant, sans doute pour lui faire supposer qu'il en avait une personnelle.

Il allongea les lèvres dans une moue dubitative.

—Peuh! fit-il laconiquement.

—Vous en penserez ce que vous voudrez, répondit le vieillard d'un ton un peu sec, comme toutes les fois qu'il rencontrait une contradiction; quant à moi, je persiste à croire que Saturne eût empêché la formation d'un semblable monde; en outre, en admettant même qu'il ne s'y fût pas opposé, il y a longtemps que les astronomes connaîtraient cette planète.

—En ce cas, que supposez-vous?

Ossipoff leva les bras au plafond.

—Jusqu'à présent, je ne suppose rien,... j'attends...

—Vous attendez! quoi?

—Que nous nous soyons assez rapprochés de cet astre pour pouvoir l'étudier plus en détail.

—Voici une idée sage, déclara Fricoulet, et si tous les savants de la Terre raisonnaient ainsi, il y aurait bien moins de temps perdu en discussions oiseuses.

—Avant quelques heures, nous saurons à quoi nous en tenir, monsieur Ossipoff.

-Si nous les consacrions à baptiser cet astre nouveau, proposa Gontran.

—Voilà une bonne idée, dit Séléna en intervenant.

—Eh bien! demanda Fricoulet, puisque tu as eu l'idée, c'est à toi que doit revenir l'honneur de désigner le nom dont on va affubler le nouveau-né...

—Ce nom ne doit-il pas être celui du savant qui l'a découvert?

Ossipoff, tout ému, serra les mains du jeune homme.

—Merci, mon cher Gontran, balbutia le vieillard, mais je n'accepte pas le grand honneur que vous me faites...

Il ajouta avec un sourire:

—Il y a déjà, sur les cartes du ciel, une quantité assez grande de noms difficiles à écrire et à retenir, sans en mettre un de plus; désignons tout simplement cet astre, et jusqu'à plus ample informé, par une lettre de l'alphabet grec.

—Soit, dit Gontran, va pour Omicron.

—Ou Oméga, ajouta Fricoulet.

Le vieux savant secoua la tête.

—Cela n'est pas possible, répondit-il; vous oubliez que des étoiles de cette même constellation de Cassiopée portent déjà ces noms sur les cartes astronomiques.

—C'est juste, observa l'ingénieur.

—Mais rien ne prouve que ce corps brillant appartienne à la constellation de Cassiopée, fit observer Gontran qui en revenait à son idée première.

Ossipoff haussa les épaules et retourna à son hublot; Fricoulet rejoignit ses leviers; quant à Gontran, il fut s'étendre dans un coin et les yeux mi-clos, il se mit à rêvasser, tout en sifflotant une réminiscence de la dernière opérette à laquelle il avait assisté avant son départ de la Terre.

Un cri poussé par Ossipoff l'arracha aux douceurs de son farniente; il bondit sur ses pieds et se précipita vers le savant.

Celui-ci avait le visage tout bouleversé.

—Vous aviez raison, dit-il d'une voix rauque au jeune comte.

—Raison!... moi!... à quel sujet?

—Au sujet de ce corps nouveau découvert par moi dans la constellation de Cassiopée.

—Il n'existe pas?... une illusion d'optique?

—Il existe parfaitement, seulement...

—Seulement?

—Il n'appartient pas à la constellation.

Le jeune comte eut un sourire victorieux.

—Quand je vous le disais? s'écria-t-il,... c'est une planète!

—Jamais de la vie...

—Alors... quoi?

—C'est un bolide.

Fricoulet et Séléna accoururent et s'écrièrent en même temps.

—Un bolide!

—Qui traverse l'infini et se dirige vers le Soleil.

—Eh bien! demanda M. de Flammermont, je ne vois là rien qui vous puisse causer une semblable émotion.

—Mais songez donc que c'est la première fois, depuis nos voyages successifs, qu'il nous est donné d'étudier ces corps étranges.

Gontran sentit qu'il pourrait, par une trop grande indifférence, éveiller les soupçons de son futur beau-père: il étendit donc la main vers la lunette en disant:

—Puis-je voir aussi?

Ossipoff changea l'oculaire de l'instrument.

—Regardez, dit-il après avoir terminé cette petite opération.

L'ancien diplomate commençait à avoir l'habitude des instruments, il régla donc la lunette suivant sa vue et augmenta le grossissement de l'objet encadré dans l'oculaire jusqu'à ce qu'il en distinguât nettement les contours.

Alors, intéressé malgré lui, par le spectacle qui s'offrait à sa vue, il poussa un cri de surprise.

—En effet, murmura-t-il; ce n'est pas une étoile,... mais pas une planète non plus,... c'est un morceau, un débris,... tiens, vois plutôt.

Et il s'apprêtait à se retirer pour céder sa place à Fricoulet; mais la main d'Ossipoff, s'appuyant sur son épaule, le maintint immobile.

—Attendez quelques instants encore, dit le vieux savant.

Le bloc rocheux, qui scintillait comme une étoile, sur le fond noir du ciel, pivotait rapidement autour d'un axe qui paraissait fortement incliné et le jeune homme distinguait à merveille les irrégularités de ce polyèdre lancé dans l'infini, comme une flèche.

—Si j'ai bien vu, disait Ossipoff, cet astéroïde doit mesurer, suivant son grand axe, près d'un kilomètre et demi de large et un kilomètre suivant sa plus petite dimension... n'est-ce pas votre avis?

—Cela dépend de sa rotation sur lui-même, répondit Gontran.

—Elle est d'une heure et demie,... je l'ai calculée grâce à une tache extrêmement lumineuse qui s'aperçoit presque au pôle boréal.

—Une tache lumineuse? murmura M. de Flammermont qui écarquillait vainement les yeux.

—Ne la cherchez pas inutilement, répondit Ossipoff,... elle se trouve sur la face actuellement invisible.

—Avez-vous remarqué la rapidité avec laquelle marche ce corpuscule? demanda Gontran au bout de quelques minutes.

—J'ai calculé que nous nous précipitions au devant l'un de l'autre avec une vitesse de 130,000 mètres par seconde.

—130,000 mètres! s'écria Séléna.

—Dame! ma chère enfant, le calcul est simple à faire; notre vitesse à nous est de 85,000 mètres, la sienne est de 45,000,... cela nous donne plus de 40,000 lieues à l'heure.

M. de Flammermont s'étant écarté, Fricoulet prit sa place à l'oculaire de la lunette pour examiner, lui aussi, ce monde étrange.

Tout à coup, il poussa une exclamation étouffée.

Ossipoff, qui rédigeait ses observations, releva la tête et demanda d'un ton narquois:

—Auriez-vous fait, par hasard, quelque constatation intéressante?

L'ingénieur ne répondit pas tout de suite; il était plongé dans une attentive contemplation.

—Il se pourrait, dit-il enfin avec une légère émotion dans la voix.

—Et quel est votre avis? fit Ossipoff, toujours narquois... sommes-nous en présence d'une étoile,... d'une planète,... ou d'un bolide?

—D'un bolide, assurément.

—Ah! vous me voyez tout joyeux de me rencontrer avec vous,... et, sur la nature de ce bolide, avez-vous quelque opinion?

L'ingénieur, qui feignait de ne pas s'apercevoir du ton de persifflage qu'employait, pour lui parler, le vieux savant, répondit avec un grand calme.

—D'une nature cométaire.

Le vieillard éclata de rire.

—En vérité,... et pourriez-vous préciser, s'il vous plaît?

—Qu'entendez-vous par préciser?

—Mais... indiquer, par exemple, à quelle comète appartiendrait, selon vous, ce fragment?

—À la comète de Tuttle, répondit l'ingénieur sans hésiter.

Ossipoff haussa les épaules.

—Quoi d'impossible à cela? riposta Fricoulet; serait-ce le premier exemple que nous aurions d'une fragmentation cométaire?... pareille aventure n'est-elle pas arrivée, en 1846, à la comète de Biéla? la comète se brisa en deux parties qui naviguèrent pendant quelques temps de conserve, mais qui ne revinrent jamais au périhélie, depuis l'époque de la catastrophe;... il n'y aurait rien d'extraordinaire à ce que semblable accident fût survenu à la comète de Tuttle.

Le vieux savant frappa du pied avec impatience.

—L'imagination vous emporte, mon cher monsieur Fricoulet, dit-il,... en admettant que votre supposition fût exacte, comment expliqueriez-vous que nous rencontrions ici un fragment de Tuttle?

—Mais de la manière la plus simple du monde, mon cher monsieur Ossipoff!... l'aphélie de Tuttle ne se trouve-t-il pas précisément au delà de Saturne et juste au point de l'espace où nous sommes actuellement?

—D'accord, vous oubliez seulement que la comète n'y parviendra que dans plusieurs années, la durée de sa révolution étant de treize ans,... elle ne passera à son aphélie qu'en 1890; ce ne peut donc être elle...

Et, certain d'avoir écrasé l'ingénieur sous cet argument sans réplique, Ossipoff enveloppait Fricoulet d'un regard triomphant.

Fricoulet se redressa et regardant le vieillard bien en face.

—Quant à moi, dit-il, sans avoir la prétention de vouloir vous expliquer comment, ni à quel point de l'espace a pu avoir lieu la fragmentation, je vous affirme que c'est bien un fragment de la comète Tuttle que nous avons là sous les yeux.

Ossipoff ricana.

—Une affirmation de vous ou rien, dit-il, c'est à peu près la même chose.

—Et si je vous donnais une preuve?

—Une preuve! fit le vieux savant en écarquillant les yeux,... et laquelle?

—Ce point brillant qui vous a servi à établir la durée de rotation de ce mondicule, savez-vous ce que c'est?

—Quelque pic neigeux, sans doute!...

Fricoulet secoua la tête.

—Erreur, monsieur Ossipoff, erreur, répondit-il, c'est... l'obus que nous avait volé Sharp sur la Lune.

—L'obus! s'écrièrent plusieurs voix.

—Oui, répéta l'ingénieur, l'obus qui nous a servi d'habitation pendant les longs mois que nous avons vécus sur la planète.

Ossipoff s'était précipité vers la lunette et l'avait braquée sur le bolide.

Longtemps il demeura immobile, comme pétrifié, le visage collé à l'oculaire, les membres agités d'un tremblement nerveux.

—C'est vrai, murmura-t-il enfin.

Puis, après un nouveau silence.

—Mais comment se peut-il faire?

Fricoulet leva les bras au plafond, en signe d'ignorance complète.

—Il suffit que cela soit, répondit-il.

Gontran poussa un cri.

—Mais si l'obus se trouve là, dit-il, il n'y aurait aucune impossibilité à ce que Fédor Sharp s'y trouvât également.

Ossipoff eut un haussement d'épaules significatif.

—Il doit être mort depuis longtemps, répondit-il.

L'ingénieur avait sorti son carnet de sa poche et, rapidement, sur une page blanche, avait jeté quelques calculs.

—Je ne sais, dit-il en s'adressant à Ossipoff, si vous avez raison en ce qui concerne le décès—probable, en effet—de Fédor Sharp; mais, en tout cas, vos calculs sont exacts.

—Avaient-ils donc besoin d'être vérifiés? demanda railleusement le vieillard.

—Je ne pense pas,... en tout cas, j'ai pensé, moi, à une chose à laquelle vous n'avez pas pensé, vous!

—Laquelle?

—C'est que ce bolide coupe notre route en biais.

—Et après?

—Après!... mais que diriez-vous, s'il nous heurtait au passage?

—Peuh!... c'est improbable...

—Si peu improbable, mon cher monsieur, que nous sommes, en ce moment, éloignés de lui de six cent mille lieues et que, comme nous courons l'un sur l'autre, à raison de 460,000 lieues à l'heure, le choc aura lieu dans une heure vingt minutes.

Gontran étouffa un juron, Séléna poussa une exclamation et Ossipoff pâlit légèrement.

—Mais nous serons réduits en miettes! murmura M. de Flammermont.

L'ingénieur secoua la tête.

—Je crois, plutôt, répondit-il avec un imperturbable sang-froid, que nous nous en irons en fumée, tout simplement.

Il se frotta les mains et ajouta, avec une satisfaction admirablement simulée:

L'Américain avait entrebâillé la porte de sa cabine.

—Le mouvement brusquement anéanti et transformé en chaleur fera de nous un petit soleil.

Gontran se tourna vers Ossipoff dont le visage avait repris sa placidité accoutumée:

—Vous avez entendu, monsieur? demanda-t-il.

—M. Fricoulet a parfaitement raison, répondit le vieillard; mais il oublie que nous avons un moyen bien simple d'éviter la mort.

—Et ce moyen, dit le comte, c'est?...

—C'est de ne pas aller au devant d'elle; répondit l'ingénieur, nous n'avons qu'à stopper et à laisser passer devant nous ce train express dont la rencontre ne laisserait pas que de nous endommager radicalement!

—On peut encore forcer d'électricité et devancer l'astéroïde, suggéra Ossipoff.

—Ce serait dangereux; les accumulateurs débitent le maximum d'électricité, et nous ne pouvons aller plus vite, déclara l'ingénieur. Le propulseur est lancé à toute vitesse, nous franchissons 80 kilomètres par seconde, soit la largeur de l'Atlantique en une minute, 72,000 lieues à l'heure.

—En ce cas, s'écria Gontran, nous n'avons qu'à faire ce que tu disais tout à l'heure,... c'est-à-dire à stopper.

Ossipoff murmura d'un air résigné:

—Stoppons, quoique, cependant, cela m'eût fait un sensible plaisir de m'approcher de ce bolide le plus près possible.

—Au risque de nous casser le nez,... comme une chauve-souris qui s'aplatit contre un mur.

—Ou encore de nous transformer en Soleil, reprit gaiement Fricoulet.

—Je ne sais si Mlle Séléna aspire beaucoup au rôle d'étoile, dit le comte, quant à moi, je n'ai aucun goût pour celui que me réserve une rencontre avec Fédor Sharp.

—Alors, dit l'ingénieur,... c'est bien décidé, nous stoppons?

Il promena un regard circulaire autour de lui, pour interroger ses compagnons.

--- Une fois,... deux fois,... trois fois,... ajouta-t-il,... rien ne va plus?... Eh bien! stoppons.

Et pendant qu'Ossipoff, suivi de Séléna et de Gontran, quittaient la machinerie et remontaient sur le carré, Fricoulet se dirigea vers le moteur.

—C'est dommage, dit-il à mi-voix, j'eusse éprouvé un grand plaisir à revoir ce coquin de Sharp,... seulement pour savoir comment il faisait pour vivre...

Penché sur l'appareil, le jeune ingénieur ne s'apercevait pas que, derrière lui, une porte s'entr'ouvrait imperceptiblement.

Cette porte était celle de la cabine dans laquelle était enfermé Jonathan Farenheit.


[CHAPITRE XII]