VIII.

On est toujours enfant par la crainte du soir!
C'est l'heure grise et l'heure en deuil qui terrorise…
L'âme s'y sent plus désertée et plus déprise,
Et l'élude un moment dans l'éclat du miroir;
Mais l'ombre s'accumule et tout nous décolore,
Cygne sur l'eau que peu à peu l'ombre incorpore…
Or, n'est-ce pas déjà comme apprendre à mourir
Que se perdre soi-même ainsi, sans qu'on le sente,
Dans cette ombre d'instant en instant grandissante?
Mourir, c'est se chercher en se voyant s'enfuir
Et s'en aller au fond d'une ombre où l'on surnage,
Obscurité de Dieu dont le soir est l'image!

Quotidien émoi du retour de la nuit
Qui suggère la mort, parce qu'elle est complice
De cette cueillaison d'une âme comme un fruit…
Chacun sait son embûche, et que la mort s'y glisse!
Aussi, dans l'ombre accrue, a-t-on des peurs d'enfant;
Car on sent, parmi ces crêpes, la mort qui rampe…
Qu'on allume la lampe! Ah! vite, un peu de lampe
Qui nous libère des ténèbres étoffant
La chambre pour en faire une chapelle ardente!
On est pris d'une angoisse et comme dans l'attente;
Un péril imminent nous menace à coup sûr;
Quelque lueur suprême expire au long du mur;
Voici l'ombre qui, dans la chambre, s'acclimate!
Ah! pour s'en prémunir et se sauver encor,
Vite la lampe, encor qu'elle ait l'air d'un stigmate,
Et rouvre dans l'air vide une blessure d'or.

On échappe dès lors au morne crépuscule,
Que la lampe, de son feu fidèle, a vaincu;
Rassuré par ce clair de lampe contigu,
On écoute les bruits que le soir articule
Par la fenêtre ouverte un peu, vivante un peu,
Et les vagues rumeurs dernières du jour feu.