SCENE IV.

BRUTE, STRATON, deux amis de Brute.

BRUTE.

Puis que nos bons desseins sont veus d'un mauvais Astre,
Il se faut preparer à souffrir ce desastre;
L'impossibilité ne nous oblige point,
L'honneur peut reculer quand il trouve ce point
Et celuy justement perd le titre de sage,
Qui veut choquer du temps l'infaillible passage,
Qui considerera l'ordre de l'Univers,
Il verra chaque jour son visage divers,
Et connoistra par la que quelque providence
Par le seul changement previent sa decadence,
Et qu'ainsi nostre Rome ayant peu se porter
A cét extreme point qu'on ne peut surmonter;
Il faloit que suivant cette regle divine,
Elle redescendit devers son origine;
Tu m'en as fais douter, impuissante vertu,
Et c'est sous ta faveur que Brute a combatu,
Esperant le secours de ta force oportune,
Mais je t'ay veu tomber aux pieds de la fortune,
Je voy bien maintenant que j'eus beaucoup de tort,
Lors que je te donnoy du pouvoir sur le sort,
Puis qu'aux premiers assauts que sa force te donne
Tu luy laisses gagner le champ & la couronne:
Mais je perds vainement en discours superflus,
Des momens qui passez ne se reverront plus:
Profitons-en plûtost, & pendant que l'armée
Couvre tout nostre camp de flame & de fumée,
Que nos Soldats vaincus pratiquent mon conseil,
En suivant du vainqueur le pompeux apareil,
Afin de prevenir un malheur si funeste,
Disposons nos amis à faire ce qui reste.

Genereux compagnons de mes justes projets,
Le Ciel s'est declaré contre l'honneur de Rome,
Il veut que le Tyran ait des Rois pour sujets,
Et que des demy-Dieux fléchissent sous un homme.

Mais avant de tomber en cette extremité,
Et me voir abatu sous une loy si dure,
Je veux m'ensevelir avec ma liberté,
Et pour plaire à l'honneur, déplaire à la Nature.

Donc si quelqu'un de vous a l'esprit assez fort
Pour m'estimer encor en ce moment extreme,
Qu'il prenne ce poignard, & m'en donne la mort,
Je dois sçavoir par là s'il est vray que l'on m'ayme.

L'UN DES AMIS.

Avant de consentir à ce coup furieux,
Je vay chercher la mort au milieu de l'armée,
Et si je ne voy point son bras officieux,
Je me contenteray que ma main est armée.

BRUTE.

Au moins puis que tu crains de me ravir le jour,
Va t'en le conserver à ma chere Porcie.

L'AUTRE AMY.

Je le veux seconder en cét acte d'amour,
Peut estre que mes soins luy sauveront la vie.

BRUTE.

Et toy, mon cher Straton, es-tu de ces amis,
Qui pensent en fuyant de me faire service?

STRATON.

Pour servir aux desirs où vous estes sousmis,
Il faudroit peu d'amour, & beaucoup de malice.

Ha! laissez ce dessein indigne d'un bon coeur,
Qui terniroit l'esclat de vostre gloire extreme;
Un vaincu doit avoir le maintien d'un vainqueur,
Et ne perdre jamais l'Empire de soy-mesme.

Quoy, le monde ravy de vos premiers progrez,
Vous verra succomber à la fin de l'orage,
Et jugera d'abord, entendant mes regrets,
Qu'un bon-heur seulement faisoit vostre courage,

Esvitez ce peril, & s'il faut que l'Enfer
Vous donne le repos que le Ciel vous desnie,
Courez tout au travers & du feu & du fer,
Mourez, mais combatant contre la tyrannie.

BRUTE.

Je sçay bien, cher amy, que par ces beaux discours
Tu me veux destourner d'un dessein legitime;
Mais en l'estat funeste où sont reduits mes jours,
Je veux que ton bras m'offre à l'honneur pour victime.

Crois-tu que pour me voir au poinct de mon trespas
Un jugement bien sain n'esclaire pas mon ame,
Et que j'aille incertain chercher en d'autres bras
Ce que je puis trouver au bout de cette lame?
On perd souvent un bien qu'on veut trop differer,
Je veux mourir pour vivre, & finir pour durer.

STRATON.

Quoy, ce brave guerrier, à qui tout est possible,
Qui fit jadis trembler tant de peuples sousmis,
Perd contre ses desirs le tiltre d'invincible,
Qu'il a toujours gardé contre ses ennemis.

Ha! non, puissant Heros, n'encourez point ce blâme,
La mort nous fait juger comment l'homme a vescu,
Et si le desespoir peut surmonter son ame,
On croit mal-aisement qu'il ait jamais vaincu.

BRUTE.

Si de nos ennemis les troupes avancées
Ne me defendoient pas un plus long entretien,
Je pourroy renverser tes meilleures pensées,
Et creuser leur tombeau pour en bastir le mien.

Je diroy qu'un grand coeur que la Fortune oppresse,
Jusqu'à luy demander sa vie ou son honneur,
S'il balance le chois, tesmoigne sa foiblesse,
Et ne reconnoist pas où gist le vray bon-heur.

L'honneur dure toujours au Temple de memoire,
La vie a pour son cours un terme limité,
Sans doute celuy-la mesnage mal sa gloire,
Qui pour gagner un tour, pert une eternité.

D'esperer d'un bien que la puissance humaine
Nous peut faire acquerir, est une lâcheté,
Mais ne pouvant r'avoir la liberté Romaine,
Je cede seulement à la necessité.

Si je cherche la mort tandis que je suis libre,
N'est-ce pas pour monstrer aux races à venir,
Que j'ay voulu mourir comme j'avois sceu vivre,
Quant j'ay perdu l'espoir de m'y plus maintenir.

Ne conteste donc plus, seconde mon envie,
Tien ferme ce poignard, j'en beniray les coups,
S'ils peuvent faire voir en me privant de vie,
Que je mourus pour moy, ne pouvant rien pour vous.

STRATON.

Dure loy du devoir que ta rigueur est grande!
Obeïssons pourtant, Brute l'a projeté.

BRUTE.

L'on m'a presté ce corps, il faut que je le rende;
Mais j'emporte l'honneur avec la liberté,
Approche, cher amy, qu'à ce coup je t'embrasse;
Adieu, je nâquis libre, & libre je trespasse.

STRATON.

Donc ce grand demy-Dieu rend l'ame devant moy?
Donc je fais trebucher l'esperance de Rome?
Et mon bras desloyal pour avoir trop de foy,
Me ravit aujourd'huy ce qui me faisoit homme?

Brute ne vit donc plus, & l'honneur des guerriers
Vient d'estre le butin de ma lame cruelle?
La foudre au champ de Mars espargnoit ses lauriers,
Et je suis aujourd'huy moins pitoyable qu'elle?

Ha! malheureux poignard, dont les lâches efforts
Nous ravissent un bien que la Parque revere,
Pourquoy ne puis-je avoir cent ames & cent corps,
Afin de te saouler, & de me satisfaire.

Rome, Tribuns, Senat, Citoyens, liberté,
Suivez mon desespoir, & ma plainte funeste,
Avec ce grand Heros vous perdez la clarté,
Et la nuict des prisons est tout ce qui vous reste.

Ne tarissez jamais la source de vos pleurs,
Que leur eau n'ait plûtost fait une mer du Tybre,
Et noyé, s'il se peut, ces hydres de malheurs,
Qui font que vostre Estat va cesser d'estre libre.

Les Tyrans sont vainqueurs, tout l'Estat est perdus,
La liberté se meurt, Rome s'en va la suivre,
Et pour comble de mal, le grand Brute n'est plus.
Un Heros peut mourir, & Straton pourroit vivre?
Non, non, tristes objets qui faites mon soucy,
Ce coup me va venger du Destin qui m'outrage:
Ha! je tombe, je meurs, mon oeil est obscurcy,
Mais je souffre trop peu; mort redouble ta rage.