SCENE V.

PORCIE, les deux amis de Brute.

I. DES AMIS

C'est l'endroit mal-heureux où nous l'avons laissé.

II AMIS.

Ha trop injustes Dieux! le voila trespassé.

PORCIE.

Doncque le Ciel ingrat me desrobe mon ame,
Et me contraint encor de prolonger ma trame?
Doncque tant de souspirs ne peuvent l'esmouvoir?
Et je n'ay pas la mort quand je la veux avoir?
Pourquoy traversez vous mes desseins legitimes,
Grands Dieux, auparavant de me monstrer mes crimes?
Sans doute j'ay failly, je le veux avoüer,
Mais c'est pour trop vous croire & pour trop vous loüer,
Ingrats rendez moy donc tant d'offrandes perdues,
Et tant de veux payez pour des demandes deuës,
Rendez-moy tant de pleurs vainement respandus,
Tant de biens prodiguez & tant d'honneurs perdus;
Plustost à les garder mettez tout vostre étude,
Ils seront les témoins de vostre ingratitude,
Ou pour vous en laver, en cette extremité
Rendez-moy seulement Brute & la liberté.
Ha Brute! cher objet de mes ameres larmes,
Pourquoy voulant mourir avec tes propres armes
N'as-tu pas commandé que par un pareil sort
Ce qui restoit de toy fut aussi mis à mort?
De quel front peus-tu voir la moitié de ton ame
Es mains des ennemis, de la honte, & du blasme,
Sans pouvoir esperer le moindre reconfort,
Non pas mesme celuy qui nous vient de la mort;
Et ce qui plus me fasche & de raison me prive,
Sur le point malheureux d'aller servir captive.
D'aller servir captive, ha trop lasches discours!
Rentrez dedans mon sein, demeurez-y tousjours,
Autrement je croirois que mon ame ennemie
Se bande contre nous, & pour la tyrannie.
D'aller servir captive: Ha penser inhumain!
Qui choque en mesme instant & mon coeur & ma main.
Quoy, lasche coeur, plustost que souffrir cét outrage
Veux-tu pas sur mon corps laisser aigrir ma rage?
Et toy, ma chere main, si le coeur me deffaut,
Le veux-tu pas percer pour punir son deffaut.
Ouy quand tout l'univers s'armeroit au contraire
Il n'est pas assez fort pour m'en pouvoir distraire:
Lors que Brute vivoit je souffrois le malheur,
Mais depuis qu'il est mort je cede à la douleur.

Vantez, ambitieux, les coups de vos tempestes,
Publiez nostre perte, exaltez vos conquestes,
Mais loüez la fortune en cét evenement,
Vous triomphez de nous par son aveuglement.
Vous triomphez de nous, pardonnez-moy belle ombre,
Brute mon cher soucy, vous n'estes pas du nombre;
Ce corps est aux tyrans mais non pas vostre coeur,
Vous l'en avez osté pour estre son vainqueur.
Traitres n'allez donc plus vanter cette victoire,
Vos lauriers sont fletris, vous n'avez plus de gloire;
Brute qui sçait mourir, vostre ennemy mortel,
En demolit le temple & bastit son autel.
Mais helas que le sort a d'estranges caprices!
La honte des tyrans fait naistre mes supplices,
Et ce trespas fatal qui ternist leur honneur
Efface en mesme temps l'éclat de mon bon-heur.
Brute étoit mon apuy, mon repos & mon ame,
N'ay-je pas tout perdu dans la fin de sa trame?
Et si je vis encor, mon coeur, voudrois-tu bien
Me sçachant pres des fers conserver ton lien?
Mon pere se defit sur la simple apparence
Que le salut Romain étoit sans esperance;
Et moy qui vois ma perte infaillible aujourd'huy
N'auray pas le pouvoir de faire comme luy?
Trop cheres libertez, amour, vertu, naissance,
Si je ne mourois pas, vous seriez sans puissance,
Un si juste dessein ne peut estre arresté,
Et j'en ay le pouvoir comme la volonté.
Amis injurieux qui choquez mon envie,
Vous travaillez en vain à conserver ma vie;
Tous ces soings peuvent bien augmenter mon ennuy,
Mais non pas m'empescher de mourir aujourd'huy.
Brute & la liberté prononcent cét oracle,
Je leur obeïray malgré tout vostre obstacle,
Et quand vous m'osteriez poison, flames, & fers,
Je cognois cent chemins pour aller aux enfers.

LES DEUX AMIS.

Octave vient à nous.

PORCIE.

Veray-je ce perfide
Coupable de ma perte & de cét homicide?
Non, fuyons le plustost, & perdons la clarté
Puis que Rome a perdu Rome & la liberté.