SCENE PREMIERE.

MARC ANTHOINE, LUCILLE, & deux de ses Chefs.

MARC ANTHOINE.

Puis que c'est aujourd'huy qu'un destin favorable,
Nous promet de venger ce crime detestable,
La mort du grand Cæsar, le Phoenix des guerriers,
Prodiguons nostre sang pour gagner des lauriers,
Monstrons à ce Heros dans sa beatitude,
Que nous voulons mourir exempts d'ingratitude,
Et que jamais la paix n'esteindra nos combats,
Que plustost on n'ait mis tous ces meurtriers abas.
Quand Rome verseroit un Ocean de larmes,
Qu'un deüil perpetuel terniroit tous ces charmes,
Et que ses Citoyens n'y sçauroient plus rien voir,
Que de tristes objets couverts d'un crespe noir,
Ce seroit laschement honorer la memoire
De ce grand demy Dieu qui la combloit de gloire,
Qui maintenoit la paix dans un si vaste corps,
Et parmy les plus grands des merveilleux accords.
En vain nos conjurez vantans la Republique,
Taxent la Royauté d'un pouvoir tyrannique.
Il est vray qu'un Estat qui se veut agrandir
Contre la Royauté, se doit toujours roidir:
Mais lors qu'il ne peut plus estendre son Empire,
Il faut qu'à ce bon-heur tout son effort aspire,
Comme le seul qui peut maintenir son pouvoir,
Et contenir les grands aux termes du devoir.
Que si l'ambition dans son impatiance
Par un ingrat effort foule cette puissance,
Dés l'heure il est perdu, son bras devient perclus,
Et cessant d'obeïr, il ne commande plus.
Nostre Rome à ce point avoit besoin d'un Maistre
Et les evenemens nous le font bien connoistre,
Les peuples rebellez depuis cét attentat
Démembrent tous les jours les biens de son Estat:
Et comme nos desirs, nos forces divisees,
Leur rendent contre nous les victoires aisees!
Ha! Brute desloyal, qu'avec peu de raison
Tu fondas le projet de cette trahison:
Tu devois dire au moins la cause de ta plainte,
La bonté de Cæsar l'auroit bien-tost esteinte,
Et ton ressentiment eust esté satisfait,
Sans faire voir au jour un si semblable effet,
Tu pouvois disposer de toute sa puissance,
Il n'eust jamais pour toy que de la complaisance;
Mesme jusqu'à ce point, qu'apres mille forfaits
On te pouvoit nommer l'objet de ses biens-faits:
Et tu meurtris encor ce Prince debonnaire,
Qui t'appelant son fils, se monstroit plus que pere:
Et regarde couler ce beau sang sans effroy,
Alors que ton poignard en rougissoit pour toy.
O temps! ô meurs! ô Dieux peu reverés dans Rome!
O crisme d'un Démon bien plûtost que d'un homme!
Les autres conjurez, ont-ils eu moins de tort?
Cæsar les a sauvez, il nous donnent la mort;
Semblables aux serpens qu'on voit en la Libye,
Qui tuent en naissant les autheurs de leur vie.
Ha lasches! si le Ciel a quelque soin de nous,
Vous sçaurez ce que peut sa haine & mon courroux.
Il n'a point fait de loy contre l'ingratitude,
Car la punition n'en peut estre assez rude:
Mais pourtant je feray par mes inventions
Un juste chastiment de cent punitions.
Jamais les Dieux n'ont veu vengeance plus entiere,
Ma fureur s'esteindra plus tard que la matiere;
Les Manes de Cæsar en seront satisfaits,
Mais il est déja temps de passer aux effets.
Sus donc, braves Romains, chers enfans de Bellonne,
Si vous voulez gagner l'honneur d'une Couronne,
Secondez mon dessein, qui juste autant que beau,
Mesme apres nostre mort, nous sauve du tombeau.

I. CHEF.

Nous n'avons pas plûtost resolu de vous suivre
Que de venger Cæsar ou de cesser de vivre,
Ainsi ne craignez pas qu'on ne juge aujourd'huy
Qu'encore apres sa mort nous combatons pour luy.

II. CHEF.

Les effets feront voir aux despens de ma vie,
Que mon coeur à ce bras inspire mesme envie,
Cæsar merite bien de voir venger ses coups,
Et qu'on meure pour luy, puis qu'il est mort pour nous.

III. CHEF.

Brave & vaillant Cæsar, dont la mort avancée
Ne m'entretient jamais sans blesser ma pensée;
Tu connoistras bien-tost le dessein que j'ay fait,
D'affronter les dangers pour te voir satisfait.

MARC-ANTHOINE.

Mon coeur apres cela ne voit rien qu'il ne brave.