SCENE V.

PORCIE, BRUTE.
PORCIE.

Tu vas donc au combat?

BRUTE.

La liberté m'appelle,
Et je serois content de m'immoler pour elle,
Si je pouvois sçavoir ma Porcie en repos,
Loin des troubles que Mars

PORCIE.

Brise là ce propos,
Il choque ma vertu qui seroit offensee
S'il estoit aprouvé d'une seule pensee;
Quoy! Brute doute encor que mon affection
Ne soit pas au degré de la perfection:
Du repos loin de luy, sans qui mesme la vie
Ne sçauroit me durer que contre mon envie.
Ha! c'est trop, & ce coup me touche plus le coeur.
Que la crainte de voir nostre ennemy vainqueur.
La fille de Caton nasquit parmy les armes,
Les horreurs des combats ont pour elle des charmes;
Et son repos s'y treuve ainsi qu'en tous les lieux,
Où Brute luy paroist favorisé des Dieux.
Que le Ciel conjuré se range pour Octave,
Que le peuple Romain demande d'estre esclave,
Que par ces changemens l'espoir te soit osté,
De restablir jamais l'antique liberté.
Qu'apres estre bannis de nostre chere terre,
Tout l'Empire assemblé nous declare la guerre,
Et que tous les malheurs accompagnent nos pas,
Si je suis avec toy, je ne me plaindray pas.

BRUTE.

Que percé de cent coups au milieu des batailles,
Le vainqueur insolent m'arrache les entrailles;
Si tu vis pour chanter l'honneur de mon trespas,
Fut-il plus violent, je ne me plaindray pas.

PORCIE.

Que nos cruels Tyrans par de nouvelles gesnes
Portent au plus haut point leur rigueur & mes peines;
Si je puis par ma mort t'exempter du trespas,
J'en atteste le Ciel, je ne me plaindray pas.

BRUTE.

Si je pouvois treuver dans le sort de la guerre,
Avecque ton repos celuy de nostre terre,
Deusse-je, pour un seul, souffrir mille trespas,
Je seray satisfait, & ne me plaindray pas.

PORCIE.

Quand Rome reprendroit cette grande puissance
Qui rangea l'Univers sous son obeïssance,
Si nous devions ce bien à la fin de tes jours,
Ne pouvant pas mourir, je me plaindray toujours.
Ne me commande pas de conserver la vie,
Si nostre malheur veut qu'elle te soit ravie,
Icy l'obeïssance excede mon pouvoir,
Et la necessité m'enseigne mon devoir;
Ouy, Brute, ton trespas rend le mien necessaire,
Soit pour me delivrer des mains de l'adversaire,
Soit pour ne faire pas un prodige nouveau,
Laissant durer un corps dont l'ame est au tombeau,
Ou bien pour te monstrer que cessant d'estre libre,
La fille de Caton perd le pouvoir de vivre.

BRUTE.

Tant de rares vertus auroit bien merité
Dans un siecle plus doux un sort plus arresté;
Si la raison sçavoit balancer toutes choses,
Jamais aucun soucy n'eust approché tes roses,
Et toujours les douceurs de mille doux plaisirs
Eussent charmé tes sens, & passé tes desirs;
J'espere toutefois qu'une bonté supreme
Reserve à nos travaux cette faveur extreme,
Qu'un jour victorieux & triomphans des Rois,
Rome nous nommera protecteurs de ses lois,
Alors tous nos malheurs auront trouvé leur terme,
Alors nostre repos n'aura rien que de ferme,
Alors ne craignant plus pour nostre commun bien,
Jamais mon sentiment ne choquera le tien,
Alors les Dieux benins, pour nous combler de joye,
Ne feront à nos jours qu'une trame de soye,
Et quand leur providence en coupera le cours,
Nos noms & nos vertus demeureront tousjours.
Cependant, mon cher coeur, permets que je m'en aille
Disposer mes soldats à donner la bataille,
L'heure me presse, adieu.

PORCIE.

Va donc, mon cher soucy,
Certain que si tu meurs je veux mourir aussi.