CHAPITRE I
À L'UNIVERSITÉ DE SALAMANQUE
La famille de Maraña.—Les âmes du Purgatoire.—À l'Université de Salamanque.—Don Garcia Navarro.—À l'église.—Fausta et Teresa de Ojedo.—Première sérénade.
Don Juan de Maraña était le fils de l'un des seigneurs les plus importants de Séville, Don Carlos de Maraña. Ce gentilhomme s'était illustré dans maintes guerres. Couvert de blessures, il fit un mariage des plus avantageux. Sa femme ne lui donna d'abord que des filles, dont plusieurs devaient entrer en religion. Ses cheveux avaient déjà blanchi quand, pour son plus grand bonheur, Don Juan vint au monde.
Juan fut un enfant mal élevé. Son père le voulait guerrier, sa mère dévot. La comtesse de Maraña lui serinait des prières du matin au soir, le père lui contait les prodigieuses aventures que ses aïeux et lui-même avaient courues pendant les révoltes des Mores. C'était auquel de ses deux parents le gâterait le mieux pour qu'il daignât suivre son enseignement.
La comtesse lui expliquait par le détail un grand tableau qu'elle possédait et qui représentait les divers supplices réservés aux fidèles condamnés à faire un stage au Purgatoire. On y voyait notamment un homme dont un serpent rongeait les entrailles pendant qu'un brasier ardent lui brûlait les membres un à un. Un tel châtiment lui avait été réservé parce que, dans sa vie terrestre, il avait négligé la leçon de catéchisme, fait des singeries à la procession ou trompé son confesseur.
Le comte lui énumérait les exploits des diverses armes qu'il conservait suspendues sur les murs de son cabinet de travail. Avec celle-ci il avait pourfendu un More, avec celle-là transpercé un chef de brigands. Quand il fut question d'envoyer Juan à l'Université de Salamanque, son père lui confia une épée à poignée d'argent, portant gravées les armes de la famille.
«Ton honneur, lui dit-il, est celui des Maraña. Prends cette pure épée... Puisse-t-elle n'être jamais souillée que du sang de l'infidèle ou du coupable! Ne la tire jamais le premier, mais n'oublie pas que tes ancêtres ne la remirent jamais au fourreau avant qu'elle n'eût fait son office...»
L'Université de Salamanque n'était pas seulement célèbre dans les Espagnes, mais dans l'univers entier. Ses professeurs étaient savants, ses élèves zélés. Cependant cette jeunesse ne se privait pas de manifester une exubérance sans souci de la tranquillité des bourgeois. Rixes, enlèvements, c'était le quotidien tracas de la police. Les plus grands ennuis venaient, comme il est juste, des étudiants nobles auxquels la morgue d'un nom permettait de défier les lois. Cependant nul d'entre eux n'avait beaucoup d'argent à sa disposition. Les pères de famille estimaient qu'à vingt ans un jeune homme doit pouvoir tout se procurer sans monnaie trébuchante.
Don Juan arrivait à l'Université empli de saines résolutions. Aussi, dès le premier cours, il s'efforça de trouver une bonne place auprès du professeur. Précisément, sur un des premiers bancs, un vide paraissait avoir été réservé. Juan s'y assit sans plus de façons. Mais un étudiant dont la triste mine et le vêtement en loques disaient suffisamment la pauvreté lui dit:
«Ce que vous faites est bien imprudent et audacieux. On voit que vous êtes nouveau venu à l'Université. Cette place est celle où s'assied à l'ordinaire Don Garcia Navarro.
—La place est au premier occupant», répondit Juan.
Et, sans s'émouvoir, il se mit en demeure de suivre la conférence.
«Don Garcia Navarro est tout à fait chatouilleux, poursuivait l'étudiant misérable, sur le point de l'honneur. Il estime cette place la meilleure du cours et considère par le fait qu'elle doit lui revenir. Oh! méfiez-vous d'une querelle avec Don Garcia. Plusieurs, dit-on, sont déjà tombés sous son épée...»
Don Juan n'était pas sans quelque inquiétude. Certes, une querelle n'était pas pour l'effrayer. Mais débuter ainsi à l'Université, ç'eût été mécontenter sa sainte mère et, sans doute, aussi le comte Carlos qui avait voulu faire de son fils un gentilhomme, non un bretteur.
Mais un chuchotement se fit parmi les étudiants qui avaient observé, les uns avec curiosité, les autres avec angoisse, la petite scène. C'était Don Garcia Navarro lui-même qui pénétrait dans la salle.
Ce Garcia était un jeune homme à la forte carrure d'épaules, au visage marqué déjà, l'œil fier, la lèvre dédaigneuse. Il portait un pourpoint sombre tout râpé et un manteau percé de nombreux trous. Sur cet accoutrement défraîchi pendait une longue chaîne d'or.
Juan ne fut pas trop étonné d'apercevoir en cette tenue un si réputé seigneur. Il savait que c'était la mode parmi les étudiants de paraître insoucieux du costume. Seule comptait l'arme gravée au pommeau de l'épée. La jeunesse écolière voulait ainsi s'opposer à la jeunesse militaire qui affectait de porter des uniformes impeccables, plumets frisés et bottes reluisantes.
Mais, à la stupéfaction générale, Don Garcia, apercevant à sa place Don Juan, le salua avec une grande politesse:
«Maraña, lui dit-il, vous êtes un nouveau parmi nous. Mais nos pères furent jadis de grands amis. Si vous le permettez, les fils ne le seront pas moins.
—Seigneur Garcia Navarro, répondit sans se démonter Juan, il me sera doux de profiter à l'Université et même en ville des conseils d'un étudiant aussi savant et expérimenté que vous. J'ignorais que nos pères eussent été ainsi liés, mais vous m'en voyez, en vérité, heureux et flatté.
—Certes, reprit Garcia, je vous ferai connaître Salamanque, et dans tous ses secrets. Mais, pour aujourd'hui, il s'agit d'écouter la parole de ce pédant... Allons, fit-il à l'étudiant qui avait tout à l'heure prévenu Juan, déménage, Perico. Crois-tu qu'un croquant de ton espèce puisse tenir compagnie à un Maraña ou à un Navarro?...»
Le pauvre Perico fila prestement aux derniers bancs de l'amphithéâtre sans se le faire dire deux fois.
«Les méchantes langues, Juan, dit Garcia à son nouvel ami au sortir du cours, vous raconteront que je fus en mon enfance voué au Diable. Mon père, las d'implorer saint Michel pour ma guérison, eut, un beau jour, recours à celui que l'Archange foule aux pieds... Je guéris ainsi d'une maladie désespérée... Tout cela n'est que sotte légende. Je suis un homme libre, indépendant des puissances infernales tout autant que célestes.»
Et ce disant, Don Garcia assurait son chapeau sur le coin de l'oreille et faisait claquer son épée sur ses éperons.
Juan fut cependant étonné que l'étudiant lui proposât d'entrer dans l'église San-Pedro, où se tenait, à cet instant, le dernier office du soir. Il le suivit et, agenouillé, fit sa prière.
Il l'avait terminée depuis longtemps que Garcia semblait toujours absorbé dans ses méditations. N'osant pas le déranger de ses pieuses oraisons, il fit de l'œil le tour des quelques vieux messieurs et des dévotes qui composaient le plus clair du public. Cependant, à peu de distance, agenouillées sur le tapis, il remarqua trois femmes qui méritaient attention. Celle du milieu était évidemment une duègne, mais les deux autres laissaient deviner ainsi de dos, sous la mantille, de souples tailles, des formes rondes, d'opulentes chevelures, de gracieuses beautés enfin.
Il demeura à regarder les jeunes filles. Soudain, Garcia le poussa du coude.
«Vous êtes un novice, fit-il. Détournez l'œil. Vous pensez bien que ce ne sont point les litanies du vénérable padre qui me retiennent ici. Je les surveille aussi...
—Et qui sont-elles? risqua Juan.
—Elles sont filles d'un auditeur au Conseil de Castille. Doña Fausta, l'aînée, est ma princesse. Tâchez, si le cœur vous en dit, d'être amoureux de la seconde, Teresa. Ainsi pourrons-nous mener le siège de conserve. Ah! voici qu'elles se lèvent enfin. On est donc bien dévot dans la famille de Ojedo? Hâtons-nous. Peut-être le vent soulèvera-t-il leurs légères basquines, tandis qu'elles monteront en voiture, et apercevrons-nous ainsi la ligne charmante de leurs jambes...»
Était-ce l'influence de Garcia, mais Don Juan, en effet, se sentit immédiatement amoureux de Doña Teresa.
«Mes affaires avec l'aînée vont assez bien, lui dit Garcia, tandis qu'ils s'éloignaient. Elle a pris mon billet de l'air le plus naturel du monde.
—Votre billet?
—Eh! oui, mon billet... Ne le vîtes-vous point?
—Quand?
—Quand ma main dégantée tendait à ses jolis doigts l'eau bénite. Il n'est de tel à Séville que l'église pour faire connaissance. Le prêtre fait les mariages, le sacristain, pour une moindre monnaie, les unions passagères.
—Par exemple!
—Bref, Juan, il vous faut presser votre affaire. Ainsi livrerons-nous sans tarder un assaut contre la famille Ojedo.
Le soir ils furent dîner à une table où se réunissaient un certain nombre d'étudiants. Il y fut question de bal, d'amourette, de guet rossé, de vin, et très peu des études que ces messieurs poursuivaient à Salamanque.
«Tout ceci pour vous étonner, Juan, dit Don Garcia. Pas un de ces gamins ne saurait proprement tenir une épée. Oh! que la vôtre est belle!»
—C'est une épée des Maraña. Elle n'a jamais trempé que dans le sang de l'infidèle...
—Peut-être à Salamanque connaîtra-t-elle d'autres aventures», fit Garcia avec une certaine ironie.
C'était l'heure de la promenade nocturne au bord de la Tormes. Quelques jolies femmes lorgnaient les passants. Amoureuses et soupirants, amants et maîtresses y venaient échanger, sous la surveillance malhabile de leur famille ou de leur moitié conjugale, des œillades incendiaires autant que coupables. Des brises parfumées montaient de la rivière; c'était un soir de printemps merveilleusement doux.
Cependant la nuit était tombée.
«C'est l'heure, dit Garcia, de nous rendre sous la fenêtre de nos belles. Que si le guet survient, vous n'aurez qu'à me suivre. Je connais les détours, et du diable si ces maudits alguazils parviennent à nous joindre!»
En passant près du porche d'une église, Garcia siffla, et son petit page parut tenant une guitare à la main.
«Je chanterai pour nous deux, fit-il, car comme moi vous avez ici votre gibier. Soyez prudent pour un début. Il n'est d'important en amour que le premier contact avec la femme... et le dernier.»
Ce disant, Garcia posa le pied sur une borne et, accompagné de sa guitare, chantait en sourdine une vieille mélopée campagnarde qu'il avait légèrement transformée pour la circonstance.
En dansant, là-bas au village
Fausta m'a promis un baiser.
Tu l'as promis, fille volage,
Ah! ne va pas te raviser.
Quand vint le moment de la danse,
Comment ai-je fait pour oser?
Je la pris sans plus de prudence
Et lui demandai le baiser.
Inès honteuse me regarde,
Tout tremblant d'amour et d'effroi,
Et me dit: Prends-le, mais prends garde,
Désormais je compte sur toi.
J'ai dit: Tu peux, je te le jure,
Compter sur de longues amours,
À ce prix-là, n'es-tu pas sûre,
Fausta, de me garder toujours?
Prête du moins, si tu ne donnes,
Je te paierai les intérêts,
J'en rendrais trois, Dieu me pardonne!
Pour un que tu m'avancerais!
Comme se terminait la romance, les jalousies de deux fenêtres se soulevèrent légèrement. On écoutait. Alors Garcia posa sa guitare et, debout sur la borne, entama une conversation à voix basse avec la Fausta.
Don Juan regardait l'autre fenêtre, rendu plus timide encore après les recommandations de son ami. Il avait toujours aimé, dès l'enfance, les femmes. Il se sentait en tranquillité, en paix d'âme, en communion d'idées auprès de ce sexe. Mais quand la question est posée sur le terrain d'un amour offensif, les relations changent. Il y avait au fond de Juan un secret instinct qui l'avertissait que les femmes, naturellement, devaient venir à lui. Les cours assidues et pénibles ne seraient pas son fait. Elle doit faire tous les pas, celle-là qui eut l'honneur de plaire à Don Juan!
«Jésus! Mon mouchoir est tombé.»
Et, en effet, la frêle batiste de Doña Teresa venait de choir. Maladresse? Calcul? Juan se précipita pour le ramasser et sur la pointe de son épée le tendit à la jeune fille.
«Grand merci, Seigneur, dit-elle... Mais ne vous ai-je point aperçu ce soir sous le porche de l'église San-Pedro?»
Décidément tout se passait comme il convient.
«Hélas! répondit d'une voix doucereuse Juan, je fus en effet ce soir à l'église San-Pedro, et dès cet instant j'ai perdu le repos...
—Et comment?
—Parce que je vous ai vue!»
Une conversation si bien entamée ne s'arrêta pas là. Jusqu'à l'heure du retour au logis du seigneur d'Ojedo, les deux galants soupirèrent à leurs belles des paroles d'amour. Le premier effort fait, Juan s'était découvert une merveilleuse et naturelle habileté sur ce sujet. Ah! que valaient les propos vides de la vie courante, les discussions oiseuses, à côté d'un si charmant duo galant! Il s'en fut dans la nuit, le cœur grisé de ses propres paroles, plein de son premier amour...