CHAPITRE II

FAUSTA ET TERESA

Premiers baisers.—Don Cristoval.—La rixe.—Un mort.—L'épée des Maraña.—Visite des deux sœurs.—Rendez-vous en ville.—Le souper des étudiants.—Deux jolies maîtresses.—Leçons de volupté.—Première fatigue.—Le signe de beauté.—Échange de femmes?—Le pari perdu.—L'amontillado.—La tentative de viol.—Mort de Fausta.—Fuite de Don Juan.—En Flandre!

Chaque soir, la sérénade recommençait. La position des deux compères s'améliorait. Bientôt ils furent autorisés à poser un baiser sur les jolies mains effilées, baiser gagné au prix d'une pénible escalade. Don Garcia, que ces bagatelles ne satisfaisaient point, fit allusion à une échelle de corde qui permettrait de circuler plus aisément, ou même à de fausses clefs qui donneraient l'accès des appartements tandis que le seigneur de Ojedo faisait chaque soir sa partie chez des amis.


Par une nuit très sombre, tandis que les galants entretiens se poursuivaient, sept à huit hommes en manteaux, portant pour la plupart des instruments de musique, se montrèrent à l'extrémité de la rue.

«Voici Don Cristoval qui vient nous offrir une sérénade, s'écria Teresa. Par le ciel, éloignez-vous. Ils ne manqueraient pas de vous chercher querelle.»

Mais Don Garcia n'écoutait guère ces paroles de prudence.

«Holà! cria-t-il, qui s'avise de venir nous déranger ici? Passez votre chemin, messieurs; la place est prise!

—Et qui donc ose me parler ainsi? Un de ces gamins d'étudiants. Parbleu! Je vais lui tirer les oreilles!

—C'est à l'épée, si vous le voulez bien, que nous viderons la question.»

Et roulant avec une prestesse admirable son manteau autour de son bras, Don Garcia avait mis flamberge au vent. Juan l'imita sans hésiter. Cristoval et les deux hommes d'armes qui l'accompagnaient avaient de même tiré l'épée. Quant aux musiciens, ils s'enfuyaient à toutes jambes, craignant que leurs précieux instruments ne fussent brisés dans la bagarre.

Juan, avec toute l'impétuosité de son âge et de son sang, s'était jeté en avant, et ce fut lui qui croisa le fer avec Don Cristoval. Celui-ci était un escrimeur habile, et peu à peu il repoussait Juan vers la muraille. Fort heureusement l'étudiant se rappela une certaine botte que lui avait enseignée le seigneur Uberti, son maître d'armes. Il se laissa aller à terre sur la main gauche et, de la droite, lancée en avant avec plus de force, plongea son épée au défaut des côtes de Cristoval. Le coup fut si violent que le fer se brisa après avoir pénétré d'une bonne moitié dans le corps.

Quand ils virent leur maître à terre et sérieusement touché, les deux spadassins tournèrent les talons. On entendait en effet dans la rue voisine le bruit de la patrouille qui arrivait en hâte.

«Sauvons-nous, dit Garcia à Juan... Adieu, mes belles!»


Ce fut à travers les ruelles de Séville, une bonne demi-heure, une acharnée poursuite. Mais Garcia connaissait tous les tours et détours. Au moment où ils allaient être saisis, ils rencontrèrent une bande nombreuse d'étudiants qui se promenaient en chantant. Dès qu'ils virent leurs camarades poursuivis, ils s'armèrent de pierres, de bâtons, et résolument entreprirent de barrer la route au guet. Les alguazils, essoufflés, ne jugèrent pas à propos d'engager la bataille, et les deux compagnons purent enfin regagner la chambre de Don Garcia.

«Mais qu'avez-vous fait de votre épée? dit celui-ci soudain à son compagnon.

—Mon épée! Par le diable, la lame s'était brisée en deux. Je l'aurai laissé tomber.

—Et vos armes sont gravées sur le pommeau! C'était bien la peine! Don Juan, nous sommes perdus! Ce Cristoval est un puissant seigneur...

—Quoi qu'il en soit, dormons, répondit Don Juan, je suis rompu.»

Et il s'étendit sur le matelas de cuir, à côté du lit de Garcia, où il passait maintenant la plupart de ses nuits.

Mais il dormit mal. Il vit en rêve s'agiter devant ses yeux une lame brisée, et cette lame était teinte de sang, et sur l'acier se jouait l'écusson des Maraña. Ce n'était pas dans le corps d'un infidèle qu'était entrée jusqu'à la garde la bonne épée que son père, le vieux Carlos, lui avait confiée!

Au petit jour, un sommeil lourd les prit l'un et l'autre. Ils en furent brusquement tirés par un coup frappé à la porte.

«Je n'attends personne, dit Garcia. Debout, Juan. Ce sont les alguazils. Cette fois, il n'y a plus à résister. Recevons du moins ces messieurs dignement.»

À la hâte ils firent un brin de toilette, étonnés que l'on ne cognât pas plus fort. Enfin Garcia tourna la clef et, à leur grande stupéfaction, ils aperçurent sur le seuil deux femmes soigneusement voilées.


Elles entrèrent et se découvrirent le visage. C'étaient Doña Teresa et Doña Fausta.

Ils baisèrent les mains de leurs belles, cependant que Garcia se répandait en excuses sur le peu de luxe répandu dans son logis.

«Au reste, dit-il, je n'y compte plus habiter longtemps. Nous sommes, lui et moi, inséparables, et à ce combat nocturne...

—Nous avons admiré votre bravoure, firent les deux sœurs.

—À ce combat, dis-je, il a laissé tomber son épée sur laquelle est gravé l'écusson des Maraña. Nul doute que le guet ne l'ait découverte. Je suis étonné que le procureur ne se soit pas encore inquiété de nous faire jeter en prison.

—L'épée de Don Juan, dit Teresa, la voici. Nous l'avions vue tomber et nous nous sommes empressées de la ramasser, tandis que le guet s'était lancé à votre poursuite. C'est pour vous la rapporter que nous sommes venues ici ce matin toutes deux...»

Don Juan tomba aux genoux de Teresa, tandis que Garcia, sous le prétexte de fêter ce bonheur imprévu, embrassait sans autre forme au visage Doña Fausta qui se défendait à peine...

Les deux sœurs s'en furent, mais non sans avoir donné, en un coin écarté de la ville, rendez-vous à leurs amoureux. Il ne s'agissait plus, après la bagarre où Cristoval avait trouvé la mort, de venir bayer à la lune sous les fenêtres de la maison du seigneur de Ojedo.


Le soir, quelques étudiants offrirent un banquet aux deux amis pour fêter convenablement le trépas de Don Cristoval. Cavalier fameux, il était fort redouté des étudiants, et sa disparition était une vraie bénédiction du ciel. Cependant, en ville, tous avaient soigneusement gardé le silence sur le drame. Les étudiants savaient entre eux tenir étroitement une parole.

«Savez-vous, dit Garcia, que le corregidor ne nous soupçonne en rien? De prime abord, il m'avait fait l'honneur de penser à moi. J'étais tout désigné, paraît-il, pour un semblable exploit! Mais il a changé d'opinion parce que maints témoins sont venus affirmer que j'avais passé la soirée avec vous. Vous avez, mon cher, une réputation de sagesse bien établie!»

Don Juan voulut sans doute donner tort à l'opinion du corregidor, car ce soir-là, pour la première fois de sa vie, il se grisa abominablement.


La Fausta ne tarda point de succomber entre les bras de Garcia, et quelques jours après sa sœur Teresa devenait la maîtresse de Juan.

C'était une jolie créature au buste petit et étroit, à la taille ployée, aux longues jambes fines. Juan n'avait pas connu de femme, et la jeune fille était vierge quand elle se donna à lui. Les premiers temps de la passion furent chez Juan un ravissement. Il était en adoration, en extase devant le joli corps de sa maîtresse; il eût passé des heures, des semaines, des mois sans relâche auprès d'elle. Ensemble ces deux enfants apprirent la volupté.

Elle l'avait d'abord dominé, mais il la domina bientôt. Les femmes étaient faites pour se courber devant Don Juan.

Du jour où elles se déclaraient esclaves, elles étaient perdues du reste.

Don Garcia, qui n'avait point attaché d'importance à la conquête de la Fausta, démontra à Juan que la constance était une vertu chimérique. Il lui fit même honte d'une passion qui l'empêchait de mener comme par le passé la libre vie d'étudiant.


Un matin, Juan reçut un billet de la Teresa qui lui exprimait son regret de manquer au rendez-vous pour le soir. Une vieille parente venait d'arriver à Salamanque, et on avait dû lui donner la chambre de Teresa qui devait coucher dans celle de sa mère. Impossible de s'échapper par les fenêtres!

Don Juan éprouva une sorte de satisfaction à la lecture de ce billet. En compagnie de son ami Garcia qui n'avait pas de scrupule, lui, à se défaire un soir de sa maîtresse, ils pourraient passer ensemble une bonne nuit de garçon, au cabaret et ailleurs!

Mais au moment où il sortait, une femme voilée lui remit un autre billet de Teresa. Elle avait arrangé l'affaire de la chambre, et ils pourraient se retrouver le soir.

Don Juan se rendit au rendez-vous, mais il éprouvait une sorte d'irritation contre la pauvre enfant, et il ne s'efforça même pas de le dissimuler.


Doña Teresa avait sous le sein gauche un signe de beauté. Ce fut une immense faveur que requit Don Juan de se le faire montrer avant qu'elle ne lui appartînt. En ces temps, il comparait le signe tantôt à une violette, tantôt à une anémone, tantôt à la fleur de l'alfale. Tandis que sa petite maîtresse se dévêtait et avant qu'elle se rhabillât, Juan ne manquait point d'embrasser à maintes reprises amoureusement le signe.

«C'est une singulière tache noire que vous avez là, lui disait-il maintenant... Parbleu! Cela ressemble à une couenne de lard... Le Diable emporte ce nègre!»

Puis il s'enquit d'un médecin pour le faire disparaître. À quoi Teresa répondit en pleurant qu'il n'y avait pas un seul homme, excepté lui, qui eût vu cette tache, et que sa nourrice lui avait dit que de tels signes portaient bonheur...

«Je crois plutôt que c'est un signe de réprobation», reprit Juan avec un rire qui lui fit peur à lui-même.


«J'ai bien envie, dit un matin Garcia à Juan, d'envoyer ma princesse à tous les diables!

—La Fausta est une jolie personne, au teint si clair...

—Ses cuisses en effet sont d'une blancheur de cygne. Mais les ai-je trop contemplées? Cette fille-là n'a pas de couleur. Auprès de sa sœur, elle semble fade... C'est vous qui êtes bien heureux.

—La petite est assez gentille, mais si enfant!

—Une femme est comme un cheval, Don Juan, il faut la savoir dresser.

—Avec la gaule?

—Peut-être... Soyons francs, Don Juan. Voulez-vous me céder votre Teresa? Je vous donne la Fausta en échange.

—Si ces dames y veulent consentir!

—Si elles consentiront! Quel blanc-bec vous êtes pour croire qu'une femme puisse hésiter entre un amant de six mois et un amant d'un jour! Tenez, voici pour la Fausta une lettre comminatoire. Je lui dis que pour régler une dette de jeu, je lui ordonne de se mettre, corps et âme, à votre disposition... Elle m'appartient, que diable! J'ai le droit d'en disposer!»


Le soir, Don Juan, ayant bu une bouteille d'amontillado pour se donner du courage, se rendit chez les Ojedo, frappa à la fenêtre de la Fausta, le manteau sur les yeux, et, selon le protocole, escalada et pénétra dans chambre en silence. Là, il se découvrit le visage.

«Comment, c'est vous, seigneur Don Juan, mais Don Garcia serait-il malade?

—Il n'a pu venir...

—Ma sœur sera contente de vous voir.

—Je ne désire pas la voir.

—Votre air est singulier, ce soir...»

Glacial, Don Juan lui tendit le billet de Garcia. Elle le lut rapidement, ne comprenant pas d'abord. Puis elle le relut, ne pouvant en croire ses yeux... Ses lèvres tremblaient, une pâleur mortelle couvrait son visage:

«Garcia n'a pas écrit cela, dit-elle d'un effort désespéré.

—Vous reconnaissez son écriture. Il ne savait pas quel trésor il possédait, et moi j'ai accepté... parce que je vous adore, Fausta!»

Elle se contenta de jeter sur lui un regard de mépris, puis, avec des larmes, relut encore la lettre.

«C'est une plaisanterie, fit-elle soudain, se ressaisissant... Garcia va venir... C'est une plaisanterie.

—Ce n'est point une plaisanterie. Je vous aime.

—Si tu dis cela, tu es encore un plus grand scélérat que Don Garcia!

—L'amour excuse tout. Allons, trêve de discours, tu as lu la lettre, ma belle!»

Il s'avança sur elle. Mais elle avait pris un couteau. Alors il lui saisit le bras et la désarma. Puis il l'embrassa à pleine bouche, l'entraînant vers le petit lit de repos. Elle se débattait, n'osant crier... Elle résistait des dents, des ongles, se cramponnant aux meubles. Il s'irrita, la brutalisa, la renversa de force, puis, un genou sur son ventre, commença à la déshabiller... Ses yeux étaient injectés de sang, l'amontillado lui était remonté au cerveau.

Elle comprit qu'elle allait être vaincue. Alors elle n'hésita plus. Elle se mit à crier de toute la force de ses poumons, luttant contre la main de Juan qui essayait de lui fermer la bouche... Elle cria, et toute la maison s'éveilla.

Juan tenta de fuir, mais maintenant, ivre de fureur à son tour, elle se cramponnait à son pourpoint, elle ne voulait pas qu'il échappât.

La porte s'ouvrit. Un homme armé d'une arquebuse parut sur le seuil. Juan fit tomber la chandelle, mais trop tard, l'homme avait fait feu. Il sentit quelque chose de chaud glisser sur ses mains, tandis que se desserrait l'étreinte de Fausta... La pauvre enfant tomba sur le parquet. La balle venait de lui fracasser l'épine dorsale; son père l'avait tuée au lieu de Don Juan!

L'épée à la main, celui-ci cherchait maintenant à se frayer un passage. Les laquais le harcelaient en effet. Soudain Don Alonso de Ojedo se trouva devant lui. Juan ne voulait que se défendre, mais l'attaque appelle la riposte et la riposte l'attaque. Don Ojedo tomba transpercé devant lui.


Il put ainsi gagner la rue sans être poursuivi. Les domestiques et Doña Teresa, qui ne connaissait pas encore tout son malheur, s'empressaient auprès des victimes. Il fit bientôt irruption dans la chambre de Garcia, toujours occupé à vider des bouteilles d'amontillado. Lui s'était dégrisé. Il se laissa tomber dans un fauteuil, les yeux hagards, et des râles douloureux sortaient de sa poitrine.

Avec des mots entrecoupés, il raconta ce qui s'était passé.

«Buvez, lui disait Don Garcia, buvez, vous en avez besoin. Tuer un père est grave... Rester à Salamanque, ce serait folie. Votre réputation, à l'heure actuelle, à l'Université vaut la mienne, c'est-à-dire pas grand'chose... Même l'affaire étouffée, notre cas est mauvais. Il faut partir. Don Juan, on se bat dans les Flandres. Nous sommes devenus ici bien trop savants pour des gentilshommes de bonne maison. Partons au massacre des hérétiques: rien n'est plus propre à racheter nos peccadilles.

—C'est cela, fit Juan. En Flandre! En Flandre! Allons nous faire tuer en Flandre!