CHAPITRE VI
LES NUITS DE SÉVILLE
Retour en Espagne.—Fêtes et orgies.—La liste des maîtresses.—Doña Teresa au couvent.—Nouvelle séduction.
Sur ces entrefaites, Don Juan apprit que son père venait de mourir. Sa mère ne lui avait survécu que de quelques jours. La vie de Don Juan était telle que cette double nouvelle le toucha à peine. Il vivait dans un tourbillon. Il n'avait plus conscience des réalités de la vie, même les plus douloureuses.
Les hommes d'affaires lui conseillèrent de retourner en Espagne afin de débrouiller son héritage. Il devenait possesseur d'un majorat et de biens considérables.
L'affaire de Don Alfonso de Ojedo devait être oubliée des habitants de Séville comme elle l'était de lui-même. D'ailleurs, Don Juan avait envie de s'exercer sur un théâtre plus digne de sa qualité. Les aventures de camp et de garnison lui semblaient banales à la longue. Les belles Sévillanes l'attendaient, prêtes à se rendre à discrétion.
Il rentra donc en Espagne. Il passa à Madrid comme un brillant météore et, dès son arrivée à Séville, éblouit tout le monde par sa magnificence.
En possession de son héritage, il entreprit une vie de réjouissances telle que nul n'en avait jamais mené dans les Espagnes. Il donnait des fêtes où les plus belles Andalouses s'empressaient. Tous les jours, nouveaux plaisirs, nouvelles orgies. Il régnait sur une foule de libertins qui suivaient ses moindres caprices et l'encensaient perpétuellement. Il n'était de mode qui n'eût été consacrée par Don Juan.
Il débaucha quelques années l'Espagne, terre de l'amour, mais d'un amour beaucoup plus chaste qu'on ne le croit généralement. Il donna des festins où les plus jolies filles de Séville ne craignaient pas de se montrer nues, festins dignes de la décadence romaine. Il semait l'or à pleines mains. Il avait par l'excès étouffé le scandale.
Cependant, il tomba malade quelques semaines. Au cours de sa convalescence, il s'amusa à dresser une liste de toutes les femmes qu'il avait séduites et de tous les maris qu'il avait trompés. Ce ne fut pas sans peine qu'il put établir cet aimable catalogue. Enfin, il constata avec une certaine satisfaction que toutes les classes de la société, toutes les professions étaient représentées sur la liste.
En Italie, il avait possédé la maîtresse d'un pape. Le nom de ce pontife figurait en tête, en bas se trouvait un pauvre ramasseur de bouts de cigares dont la femme était l'une des plus jolies cigarières de Séville.
«Il manque cependant un nom à ta liste, lui fit remarquer son ami Torribio.
—Et lequel?
—Dieu!
—C'est ma foi vrai, il n'y a pas de religieuse! Je te remercie de m'avoir averti. Je vais m'employer sans retard à combler cette lacune. D'ici un mois je t'invite à souper avec une nonne!»
Don Juan se mit donc à fréquenter les chapelles des couvents et, peu de temps après, il distinguait une religieuse d'une trentaine d'années dont le visage exprimait la souffrance, mais rayonnait cependant d'une admirable beauté.
«L'ai-je déjà vue quelque part? se disait Juan. Quoi qu'il en soit, elle est bien l'épouse de Dieu. Si jamais je l'ai fréquentée, elle n'hésitera pas à revenir à moi!»
Cette fille infortunée était, en effet, la Teresa, fille du comte de Ojedo que Don Juan avait jadis séduite. Il la reconnut bientôt. Il se fit reconnaître d'elle et constata, en effet, que sa vue avait plongé dans un trouble profond la fille de l'homme qu'il avait assassiné.
Il lui fit parvenir quelques billets en cachette, l'assurant de son amour. Il n'avait jamais aimé qu'elle, et de retour à Séville il s'était décidé à remuer terre et même ciel pour la retrouver! Il reçut la lettre suivante:
C'est vous, Don Juan. Est-il donc vrai que vous ne m'ayez point oubliée? J'étais bien malheureuse, mais je commençais à m'habituer à mon sort. Je vais être maintenant cent fois plus malheureuse. Je devrais vous haïr... Vous avez versé le sang de mon père... Mais, hélas! je ne puis ni vous haïr ni vous oublier. Ayez pitié de moi. Ne revenez plus dans cette église; vous me faites trop de mal. Adieu, adieu, je suis morte au monde.
Teresa.
«Elle est à moi, se dit Juan.» Et il se contenta de lui faire parvenir le mot suivant:
Samedi soir, après l'office, je t'attendrai avec une échelle de corde à la porte du jardin du couvent.
Il reçut la réponse suivante:
Je viendrai.