CHAPITRE VII
LA CONVERSION DE DON JUAN
Au château de Maraña.—Le vieux tableau.—Un singulier office.—L'apparition.—L'enterrement.—Évanoui.—La conversion.—Mort de Teresa.—Le dernier duel.—La pénitence.
Les deux ou trois jours qu'il avait à attendre, Don Juan les passa au château de Maraña. C'était là qu'il avait grandi. Depuis son retour à Séville, perdu dans les fêtes, il n'avait jamais éprouvé le besoin de revenir dans l'austère château de ses pères.
Il y arriva à la nuit tombante et après un bon souper se mit au lit. Il parcourut quelques pages d'un livre de contes libertins, puis se souleva pour éteindre sa chandelle.
... Mais soudain ses yeux rencontrèrent le tableau des Supplices du Purgatoire que sa mère lui expliquait en son enfance. Il revit l'homme dont le feu brûlait les membres et dont un serpent dévorait les entrailles. Et cet homme avait les traits du capitaine Gomare...
Il souffla la lumière, mais toute la nuit des songes le tourmentèrent. Les âmes du purgatoire, allongées, émaciées, continuaient de se tordre devant lui.
Il se leva au petit jour, inquiet. Il passa la matinée à rôder dans le vieux château dont chaque salle, chaque meuble lui rappelaient un souvenir de sa paisible enfance. Et il songea, pour la première fois peut-être, à la mort de ses vieux parents...
Le samedi soir, Juan, de retour à Séville, se rendit au couvent. La nuit était tombée; en passant devant la chapelle, il aperçut des lumières. «L'office dure encore à cette heure, se dit-il. C'est bizarre.» Et il entra pour passer le temps.
Dans l'église, un spectacle singulier l'attendait. Une procession faisait lentement le tour du chœur. Deux longues files de pénitents en capuchon se rangeaient autour d'une bière couverte de velours noir et portée par plusieurs figures habillées à la mode antique, la barbe blanche et l'épée au côté. Le convoi avançait lentement et gravement. On n'entendait pas le bruit des pas sur le carreau de l'église. On eût dit que chaque figure glissait plutôt qu'elle ne marchait. Les plis longs et roides des robes et des manteaux paraissaient aussi immobiles que les vêtements de marbre des statues.
Don Juan, étonné, se dit que la cérémonie revêtait dans ces couvents un caractère particulièrement lugubre. Il voulut s'en aller, quoique les nonnes fussent toujours, à ce qu'il lui semblait, derrière leurs grillages. Auparavant il se permit d'arrêter par la manche un des pénitents qui portaient des cierges et lui demanda poliment quel était le personnage qu'on enterrait.
Le pénitent leva la tête. Sa figure était pâle, hâve et décharnée comme celle d'un homme très malade. Il répondit d'une voix lointaine et blanche:
«C'est le comte Juan de Maraña!»
Les cheveux se dressèrent sur la tête de Juan. Il crut avoir mal entendu, mais se décida à demeurer à l'office.
Un De Profundis, d'une tristesse sépulcrale, s'éleva bientôt. Don Juan avisa un second pénitent qui passait près de lui:
«Le nom de l'homme qu'on enterre? fit-il.
—Juan de Maraña!» répondit une voix non moins effrayante que la première.
Don Juan crut qu'il allait défaillir. Mais il se ressaisit encore et, comme un prêtre s'approchait de lui, il lui prit la main. Elle était froide comme du marbre.
«Au nom du ciel! mon père, pour qui priez-vous?
—Nous prions pour le comte Juan de Maraña...
—Et qui êtes-vous? reprit Juan, que le visage douloureux du prêtre glaçait de plus en plus de crainte.
—Nous sommes des âmes du purgatoire. Nous payons la dette que nous avons contractée envers sa mère, dont les prières ont jadis adouci nos peines... Mais la dette sera bientôt acquittée, et cette messe est la dernière!»
À ce moment, d'autres voix s'élevèrent dans la salle d'un angle obscur:
«Les dernières prières sont dites, clamaient-elles, les temps sont venus! L'enfer l'appelle! Le comte de Maraña est-il à nous?»
Don Juan tourna la tête et, dans l'ombre, il aperçut des hommes, pâles et sanglants, qui s'avançaient vers la bière en répétant avec une joie qui faisait grimacer leurs bouches décharnées:
«Il est à nous! Il est enfin à nous!».
Il eut à peine le temps de les reconnaître: c'étaient Garcia Navarro et le capitaine Gomare; et il tomba évanoui.
Au milieu de la nuit, une ronde qui passait aperçut, inanimé, un homme étendu au seuil de la chapelle du couvent. On le releva et on reconnut Don Juan.
«Il aura été bâtonné par quelque mari!» disaient les soldats qui connaissaient sa réputation, comme tout habitant de Séville.
Don Juan, transporté à son domicile, reprit ses sens. Mais au lieu de blasphémer comme à son ordinaire, il demanda qu'on fît venir sans tarder un prêtre, afin qu'il se confessât...
La surprise fut générale. La plupart des ecclésiastiques, croyant à une mystification, refusèrent leurs services.
Un dominicain y consentit enfin. Don Juan demeura plusieurs heures enfermé avec lui. Après quoi il déclara à tous qu'il allait se retirer dans un couvent pour y faire pénitence.
Il partagea sa fortune entre les pauvres, en réservant des sommes suffisantes pour faire bâtir un hôpital et pour fonder des messes pour les âmes du purgatoire; après quoi, en effet, il prit la robe de bure. Il se fit de suite remarquer par son zèle à la pénitence et ses mortifications.
Teresa avait longtemps attendu dans le jardin du couvent le signal convenu. Elle rentra dans sa cellule, en proie à la plus vive agitation. Le lendemain, elle recevait, portée par le dominicain, une lettre de Don Juan, où il lui expliquait son intention de se consacrer, à son exemple, à la vie monastique.
Teresa, à la lecture de cette lettre, devint pâle et rouge tour à tour. Dès qu'elle l'eut terminée, elle fut prise d'une crise terrible, que ni la mère supérieure ni le dominicain ne pouvaient calmer.
«Soyez heureuse que le Seigneur l'ait rappelé enfin à lui», disaient-ils.
Mais Teresa se tordait en proie au désespoir.
«Il ne m'a jamais aimée! répétait-elle, il ne m'a jamais aimée!»
Une fièvre ardente s'empara d'elle. En vain les secours de l'art et de la religion lui furent-ils prodigués. Elle repoussa dédaigneusement les uns et les autres. Elle expira au bout de quelques jours, et sa dernière parole fut:
«Il ne m'a jamais aimée!»
Teresa ne fut pas la dernière victime de Don Juan. Un jour que le frère Ambroise—c'était en religion le nom du comte de Maraña—travaillait au jardin à creuser sa propre tombe, sous les rayons d'un soleil brûlant, il vit s'approcher de lui un étranger revêtu d'un grand manteau.
«Me reconnaissez-vous, Don Juan? lui dit-il. Non. Eh bien! je me trouvais dans la compagnie du capitaine Saqui-Guitra, votre compagnie, au siège de Berg-op-Zoom. Je m'appelais Modesto, et c'est moi qui ai tué votre camarade Garcia.
—Dieu, en son infinie miséricorde, aura eu pitié de lui, fit le moine.
—Peu m'importe. Je m'appelais Modesto. Mais mon nom est tout autre. Je me nomme Don Pedro de Ojedo; je suis le fils de Don Alfonso que vous avez tué, de Doña Fausta que vous avez tuée, de Doña Teresa que vous avez tuée... comte de Maraña.
—Je ne suis plus le comte de Maraña.
—Qui que vous soyez, votre heure a sonné.
—Si telle est la volonté de Dieu, je périrai. Mon frère, je m'agenouille devant vous. C'est pour expier tous les crimes que vous avez énumérés que j'ai revêtu cet habit. Tuez-moi, indiquez-moi la plus rude pénitence, mais ne me maudissez pas.
—Je ne te tuerai pas comme un chien. J'ai encore le respect de mon nom. Don Juan, voici deux épées, nous allons combattre.
—Je ne suis pas Don Juan, je ne suis qu'un pauvre moine. Tuez-moi.
—Non, non, tu serais trop heureux de mourir ainsi, il faut combattre!
—Je ne combattrai pas!
—Don Juan, tu n'es qu'un lâche...
—Je suis un lâche, reprit lentement le moine, dont le visage avait blêmi.
—Et les lâches, voici comment on les traite!»
Et ce disant, Don Pedro de Ojedo appliquait un violent soufflet sur la joue de dom Ambroise.
Celui-ci avait soudain jeté son capuchon en arrière, relevé ses manches et saisi une épée:
«Défends-toi, Pedro de Ojedo!» cria-t-il.
Ils se mirent en garde, mais le combat ne fut pas long. En quelques instants, Pedro fut étendu à terre, la poitrine percée de part en part.
Les souffrances que s'imposa Don Juan pour expier le nouveau crime qui avait fait périr le dernier membre de l'infortunée famille de Ojedo sont parmi les plus terribles que l'histoire monastique ait enregistrées. La moindre de ses pénitences, c'est que, chaque matin notamment, il devait se présenter au frère cuisinier qui le gratifiait d'un vigoureux soufflet.
Il mourut, dit-on, en odeur de sainteté. Don Juan de Maraña repose aujourd'hui dans le chœur de l'église de la Charité, à Séville, et sur la pierre a été gravée, selon son désir formel, l'inscription suivante:
CI-GIT LE PIRE HOMME QUI FUT AU MONDE!