I
Une rencontre dans la prairie.
Lorsque les cheveux commencent à blanchir, que l'on est assis pendant les longues soirées d'hiver au coin de la cheminée, que le feu pétille dans l'âtre, que la pluie fouette les vitres, et que le vent mugit avec de mystérieux murmures dans les sombres corridors, l'âme, attristée par les réalités souvent poignantes du présent, se reporte avec un douloureux plaisir vers les riantes années de la jeunesse, hélas, écoulées pour toujours.
La tête dans la main, le regard errant dans le vague, on écoute les accords presque indistincts d'une mélodie qui passe, emportée sur l'aile humide de la brise nocturne, et qui éveille au fond du cœur les souvenirs si chers de la première jeunesse.
Alors, s'absorbant en soi-même, oubliant le présent pour ne plus songer qu'au passé, on voit, comme à travers un prisme, se dérouler ses souvenirs dans un radieux kaléidoscope.
Peu d'hommes ont eu une existence plus accidentée que la mienne, plus mêlée d'événements de toute sorte, gais et tristes, joyeux ou terribles. Aussi, peu d'homme possèdent une aussi riche collection de souvenirs.
Parmi ces souvenirs, il en est un qui est obstinément demeuré gravé au fond de mon cœur.
Ce souvenir, le voici: c'est une histoire bien simple et bien touchante à la fois. Quoi qu'il y ait plus de trente ans que ces événements se sont passés, ils sont demeurés présents à ma mémoire comme s'ils dataient d'hier.
C'était vers la fin de 1835. Après une longue course dans l'Oregon, où je m'étais laissé entraîner plus que je n'aurais dû le faire à la poursuite des bisons, qui, je ne sais pour quel motif, cette année-là furent très rares sur les territoires de chasse des Indiens Comanches, en compagnie desquels je chassais; assez dépité de mon insuccès, je regagnais à petites journées et seul, selon ma coutume, le village indien où ordinairement je passais l'hiver, lorsqu'un soir, une heure environ avant le coucher du soleil, au moment où je me préparais à mettre pied à terre pour établir mon campement de nuit, deux coups de feu éclatèrent à une courte distance de l'endroit où je me trouvais; des cris de douleur se firent entendre; il y eut un grand bruit dans les broussailles; un cavalier émergea de la forêt et passa devant moi avec la rapidité vertigineuse d'un météore.
L'habitude de la vie du désert donne à l'homme une décision dans les actes et les idées, que l'on rencontre rarement dans la vie civilisée.
Cela est facile à comprendre: au désert, les sens sont constamment en éveil et tenus en alerte par l'instinct de la conservation qui domine tous les autres intérêts.
En voyant fuir cet homme, les traits décomposés, son fusil, fumant encore, à la main, je soupçonnai immédiatement qu'un crime avait été commis, et que cet individu était le coupable.
Sans plus réfléchir, j'épaulai mon rifle, et, au moment où l'inconnu passait devant moi, à deux cents mètres environ, je lâchai la détente.
Le cheval roula foudroyé sur le sol, entraînant dans sa chute son cavalier, qui demeura étendu sans connaissance.
Deux minutes à peine s'étaient écoulées depuis que l'inconnu avait émergé de la forêt, jusqu'au moment où ma balle avait frappé son cheval au cœur.
Après avoir rechargé mon rifle, je m'élançai au galop vers l'endroit où gisait l'homme que j'avais si brusquement, ou pour mieux dire si brutalement arrêté dans sa course.
Arrivé près de lui, je mis pied à terre, et, prenant un pistolet à ma ceinture, afin d'être prêt à tout événement, je me penchai sur le corps.
Un coup d'œil me suffit pour reconnaître dans l'individu étendu à mes pieds, et qui commençait à reprendre connaissance, un des rôdeurs les plus mal famés de la prairie, garnement de la pire espèce, d'origine mexicaine, mêlée cependant de sang indien, dont le vrai nom était Pedro Omnès, mais auquel les nombreux assassinats dont il s'était rendu coupable avaient valu deux sobriquets significatifs, qu'on lui donnait tour à tour, et auxquels il répondait avec un orgueil cynique, car il avait presque oublié son nom véritable.
Le premier de ces sobriquets était «Cuchillo», c'est-à-dire couteau; le second, plus terrible encore, le voici: «Matasiete», ce qui signifie littéralement: celui qui en a assassiné sept.
Du reste, le physique du personnage répondait parfaitement à son moral; c'était un homme de cinq pieds deux pouces au plus, trapu, vigoureusement charpenté, avec des épaules larges, des bras d'une longueur démesurée, sur lesquels saillaient des muscles durs comme des cordes; ses cheveux, plantés très bas sur le front, étaient noirs, plats, huileux, et tombaient en désordre sur ses épaules; ses yeux gris, ronds, enfoncés sous l'orbite, très éloignés du nez, étaient toujours en mouvement, sans jamais se fixer sur la personne à laquelle il s'adressait; il avait les pommettes saillantes, les oreilles plates, éloignées de la tête; son nez retombait en bec d'oiseau de proie sur une bouche largement fendue, sans lèvres, et armée de dents blanches et pointues; son menton était carré et proéminent; son visage imberbe, semé çà et là de quelques touffes d'un poil follet d'une teinte fauve, était blafard et verdâtre comme une carafe de limonade. Il y avait dans cet homme quelque chose de visqueux qui le faisait ressembler à un reptile, et qui causait à ceux qui rapprochaient une indéfinissable et irrésistible impression de dégoût.
Tel était l'individu que je connaissais depuis bien longtemps déjà, et en présence duquel le hasard m'avait mis d'une façon si singulière.
—Eh, señor! me dit-il en ricanant, vous avez une étrange façon de saluer les gens au passage! Pourquoi diable avez-vous tué mon cheval?
—Parce que je n'ai pas voulu vous tuer vous-même, répondis-je.
—Bon! reprit-il en faisant un mouvement pour se lever; mais cela ne se passera pas ainsi, s'il vous plaît.
—C'est ce que nous verrons plus tard; en attendant, faites-moi le plaisir de rester tranquille, si vous ne voulez pas que je vous envoie une balle dans la tête.
—Bon! Pourquoi donc cela? Nous n'avons jamais rien eu à démêler ensemble; je ne vous en veux pas.
—Peut-être. Dites-moi d'abord quels sont ces deux coups de feu que je viens d'entendre?
—Bon! reprit-il,—bon! était sa locution favorite, et il l'employait continuellement,—vous avez entendu deux coups de feu?
—Oui, et qui plus est, c'est vous qui les avez tirés.
—Qui vous a dit cela?
—Personne, mais j'en suis sûr.
—Bon! En voilà un raisonnement, par exemple; et puis après? Vous n'êtes pas chargé de faire la police de la prairie, je suppose?
—Vous vous trompez, ami Matasiete; tout honnête homme est chargé par sa conscience d'empêcher un meurtre ou un vol, n'importe dans quel lieu il se trouve.
—Bon! Vous avez de drôles d'idées, vous; vous êtes Français, don Gustavo; qu'est-ce que ça vous fait que je doive une mort de plus ou de moins? Ce sont affaires entre Mexicains; vous n'avez pas à y voir. Voulez-vous que nous nous arrangions?
—Un mot de plus, et je te brûle, coquin! Mais, assez causé; voici venir plusieurs personnes, avec lesquelles il te faudra sans doute régler un compte assez embrouillé.
En effet, en ce moment, une douzaine de personnes émergeaient du couvert de la forêt et s'avançaient vers l'endroit où Matasiete et moi nous étions arrêtés.
Le bandit tourna la tête du côté des nouveaux venus, et il grommela entre ses dents:
—Allons! Bon! Cela va être amusant! Après tout, mourir pour mourir, puisqu'il faut finir par là, autant tout de suite que plus tard. Attendons; qui sait?
Et, s'appuyant le dos contre le corps de son cheval, il fouilla dans sa poche, en retira du papier et du tabac, tordit une cigarette, battit le briquet, et commença à fumer avec un sang-froid imperturbable, après m'avoir dit en haussant les épaules:
—Vous aviez bien besoin de vous occuper de mes affaires, vous!