II
Le missionnaire et le bandit.
Les nouveaux venus formaient une petite troupe d'une dizaine d'individus environ, pour la plupart Indiens mansos, c'est-à-dire civilisés, ou à peu près. Ceux-ci trottaient au pas gymnastique, autour de quatre cavaliers revêtus de costumes de Rancheros, et semblant appartenir à la race blanche.
Parmi eux se trouvait un prêtre, ou plutôt un missionnaire.
Lorsque la petite troupe arriva à l'endroit où le bandit continuait à fumer, comme s'il eût été complètement étranger à ce qui se passait autour de lui, elle fît halte. Les peones, c'est-à-dire les serviteurs indiens, se tinrent respectueusement à l'écart; les blancs mirent pied à terre.
Le missionnaire était pâle; il semblait souffrir; il portait le bras en écharpe, et quelques gouttes de sang mouchetaient sa soutane blanche.
En m'apercevant, il mit vivement pied à terre, s'approcha de moi et, après m'avoir salué de la façon la plus amicale:
—Soyez le bienvenu dans nos parages, señor, me dit-il; que Dieu soit béni pour vous avoir envoyé à nous!
Je m'inclinai et je rendis au vieillard l'affectueux salut qu'il me faisait.
Il se tourna alors vers les Indiens, qui faisaient entendre de sourds murmures et semblaient menacer le bandit:
—Silence, mes enfants! leur dit-il d'une voix douce et harmonieuse; n'insultez pas cet homme: si grandes que soient les fautes qu'il a commises, un repentir sincère peut lui faire obtenir son pardon du Tout-Puissant. Nous ne sommes pas ses juges; nous ne pouvons qu'implorer pour lui la clémence divine. Dieu n'a-t-il pas dit: La vengeance m'appartient?
Les Indiens baissèrent la tête sans répondre.
—Voulez-vous remettre votre prisonnier entre mes mains? me demanda le religieux.
Il vous appartient, mon père, répondis-je.
Je vous remercie, fit-il avec un charmant sourire, et, se penchant vers le bandit, toujours froid et impassible en apparence: Levez-vous, Pedro Omnès, lui dit-il.
Le coureur de bois tressaillit; une ombre passa sur son visage.
Il bondit sur ses pieds avec la légèreté d'une panthère, jeta loin de lui sa cigarette à demi-consumée, croisa les bras sur la poitrine, et, s'inclinant avec un rire forcé devant le religieux, toujours calme et souriant:
—Que me voulez-vous, padre? dit-il d'une voix rude.
Celui-ci l'examina un instant avec une expression de profonde pitié, puis, après avoir hoché la tête à deux ou trois reprises différentes:
—Que vous ai-je fait, Pedro Omnès, lui demanda-t-il d'un ton de reproche, pour que vous ayez voulu m'assassiner?
—Vous assassiner, moi, padre Sebastian? s'écria le bandit en se reculant avec surprise, je n'ai jamais voulu vous assassiner, mon père, car je vous aime, je vous respecte, et je sais que vous êtes un homme de Dieu.
—Cependant, mon fils, vous avez tiré sur moi un coup de fusil et un coup de pistolet, il y a à peine une demi-heure.
—Oh, oh! Il y a pour sûr quelque diablerie là-dessous; jamais, mon père, jamais, même en rêve, la pensée ne m'est venue de vous assassiner! Et il ajouta, tout en riant d'un air cynique: Allons, bon! Voilà bien une autre histoire! Si c'était vrai, pourquoi ne le dirais-je pas? Tenez, padre Sebastian, aussi vrai que vous êtes un digne et saint homme, et moi un affreux coquin, celui que je voulais tuer, c'était Juan Cabral, ce chien couchant qui est là, tenez; il ne perdra pas pour attendre; s'il ne s'était pas caché derrière vous, son affaire serait faite.
—Il ne s'est pas caché derrière moi; c'est moi qui me suis mis devant lui. Dieu a permis que sa vie fût ainsi sauvée et que le crime que vous méditiez ne réussît pas.
—Je n'ai plus rien à dire, padre, sinon que je suis un misérable, que j'ai mérité vingt fois la mort, et que plus tôt on me la donnera, mieux ce sera. Il y a justement là de magnifiques mohaganys (acajous), qui semblent tout exprès avancer gracieusement leurs branches vers moi, comme pour vous inviter à m'y suspendre.
Le missionnaire examinait attentivement le bandit avec une expression de profonde pitié, tandis que deux larmes coulaient lentement le long de ses joues.
—Non, dit-il d'une voix que l'émotion faisait trembler, ce serait un crime que de vous lancer ainsi dans l'éternité, lorsque votre cœur est encore fermé au repentir, malheureuse créature coupable; Dieu a permis, dans sa bonté, que j'aie été seul atteint; j'ai donc le droit de vous pardonner; voici un autre cheval pour remplacer celui que vous avez perdu. Allez, et repentez-vous!
Le bandit jeta un regard inquiet autour de lui; il ne comprenait pas.
—Est-ce bien vrai, ce que vous me dites là? fit-il enfin d'un air de doute.
Le missionnaire sourit avec mélancolie.
—Pourquoi vous tromperais-je? répondit-il; allez en paix, et que le Seigneur soit avec vous!
—Comme vous voudrez, padre; c'est égal, vous avez tort; il valait mieux en finir tout de suite, puisque vous y étiez; quant à Juan Cabral, si je le retrouve...
—Silence, malheureux! Est-ce donc ainsi que vous m'êtes reconnaissant? interrompit vivement le missionnaire.
—C'est vrai, padre! Je vous dois la vie, je m'en souviendrai; il y a des dettes que je paie toujours. Adieu, padre!
Et tournant brusquement le dos, sans cérémonie, il commença, tout en sifflant une «samajueja», à enlever les harnais de son cheval mort.
—Pauvre malheureuse créature! murmura le missionnaire avec un accent de pitié, et, s'adressant à moi: Avant une demi-heure, nous arriverons à la mission, señor; ne me ferez-vous pas l'honneur d'y accepter l'hospitalité pour cette nuit?
—Avec joie, mon père, répondis-je, et tout l'honneur sera pour moi, soyez-en convaincu.
La petite troupe se remit alors en marche, sans plus s'occuper de Matasiete, qu'elle laissa libre de devenir ce que bon lui semblerait.
Je m'étais placé auprès du père Sebastian, et nous cheminions côte à côte, tout en nous entretenant à demi-voix.
La scène dont j'avais été témoin, et dans laquelle j'avais joué un rôle si à l'improviste, m'intriguait fort; ma curiosité était vivement excitée, et je désirais obtenir certains renseignements, quoique je fusse très embarrassé pour entamer cette question délicate.
Heureusement le père Sebastian, à la pénétration duquel rien n'échappait, s'aperçut des efforts que je faisais pour ne pas laisser paraître ma curiosité, et il vint généreusement à mon secours, au moment où je m'y attendais le moins.
—Vous désireriez, n'est-ce pas, me dit-il avec le doux et mélancolique sourire qui lui était habituel, connaître les causes qui ont amené la scène qui s'est passée devant vous?
—Je vous l'avoue humblement, mon père, répondis-je en souriant, quelque mauvaise opinion que vous deviez prendre de moi.
—Pourquoi prendrais-je une mauvaise opinion de vous, señor? me répondit le père Sebastian. Votre curiosité est naturelle; elle n'a rien qui puisse me blesser. C'est une triste histoire, et, puisque vous désirez l'entendre, écoutez-moi. J'espère avoir le temps de vous la raconter avant que nous n'arrivions à la mission.
Cette histoire, je vais la raconter à mon tour au lecteur, en le priant de me laisser substituer mon récit à celui du missionnaire.