III

Le récit.

Vers 1780, il existait à Mexico une riche et puissante famille dont les ancêtres, de pure origine espagnole, venus en Amérique à la suite de Fernand Cortez, avaient aidé le célèbre aventurier à conquérir le Mexique, et avaient été récompensés par des biens immenses que cette famille possédait encore.

Don Crestoval Nuñes de Figueroa, chef de cette famille, était demeuré veuf avec deux fils qui, à l'époque où commence cette histoire, avaient, l'aîné, don Pedro, dix-neuf ans, et son frère, don Sebastian, seize à peine.

Ainsi que cela est l'habitude dans les grandes familles, don Pedro fut envoyé en Espagne afin d'y terminer ses études et de pouvoir entrer dans l'armée.

Le cadet fut mis au séminaire.

Lorsqu'éclata la guerre de l'indépendance mexicaine, dont Hidalgo donna le signal en 1808, don Pedro, alors âgé de quarante-deux ans environ, était brigadier; quant à son frère, il avait reçu les ordres, et était parti depuis plus de dix ans pour l'Oregon, où il était devenu le chef d'une mission importante.

Bien des années s'écoulèrent sans que les deux frères entendissent parler l'un de l'autre: chacun avait embrassé une carrière différente, et ils n'espéraient probablement plus se revoir.

Le padre Sebastian avait conservé, au fond du cœur, une profonde et sincère amitié pour son frère aîné; il souffrait vivement de cette séparation et interrogeait avidement les rares voyageurs qui passaient à la mission pour obtenir des nouvelles de son frère.

Un des premiers jours du mois de février 1835, un jeune homme, nommé Juan Cabral, se présenta au padre Sebastian. Ce jeune homme était porteur d'une lettre du général don Pedro de Figueroa. Dans cette lettre, le général informait son frère qu'à la suite d'une de ces innombrables révolutions qui, sans cesse bouleversent le Mexique, le parti auquel il appartenait avait été vaincu et la plupart de ses chefs fusillés. Mis hors la loi et complètement ruiné, il avait pu, grâce à un ami fidèle, échapper à la mort, sortir de Mexico, et déjouer toutes les poursuites dirigées contre lui. Il venait, accompagné de sa femme et de ses deux enfants, rejoindre son frère, près duquel il voulait passer les quelques jours qui lui restaient à vivre. Avant quinze jours, il serait à la mission.

A la lecture de cette lettre, le padre Sebastian éprouva une grande joie mêlée d'une profonde douleur; il interrogea Juan Cabral: celui-ci lui dit que le général n'avait avec lui que dix personnes, qu'il marchait à petites journées parce que sa femme était malade depuis le départ de Mexico, et que son état réclamait des soins infinis; de plus, sa fille Carmen, charmante enfant de quinze ans à peine, ne supportait qu'avec une extrême difficulté les fatigues de la route; quant au fils, don Miguel, c'était un beau et fier jeune homme de dix-sept ans, auquel on aurait pu en donner vingt, tant il était grand et fort, et dont le courage, la bonne humeur et l'intarissable gaieté soutenaient le moral de tous les membres de la petite caravane.

Le padre Sebastian se mit aussitôt à tout préparer pour l'arrivée de son frère, qu'il croyait prochaine. Mais un mois, deux mois, trois mois se passèrent, et le général ne parut pas.

Le padre Sebastian était en proie à une inquiétude mortelle: son frère et ceux qui l'accompagnaient avaient sans doute succombé dans le désert. Que faire? Comment obtenir des renseignements?

L'âge du missionnaire ne lui permettait pas d'aller à la recherche de la caravane. Les moyens lui manquaient complètement pour mettre un tel projet à exécution; et puis, aurait-il eu en son pouvoir les hommes, les chevaux et les armes qu'il lui fallait, de quel côté se serait-il dirigé?

Le désert est immense, inconnu; ses mystérieuses profondeurs sont insondables. Plus les jours se succédaient les uns aux autres, plus le désespoir du padre Sebastian augmentait, maintenant qu'il croyait avoir acquis la triste certitude que jamais son frère ne reparaîtrait.

Un matin, Juan Cabral se présenta au missionnaire; le brave garçon était armé et équipé comme pour un long voyage.

—Mon père, lui dit-il, donnez-moi votre bénédiction; je pars.

—Tu pars? lui demanda le padre Sebastian; où vas-tu, mon fils?

—Mon père, reprit le généreux jeune homme, je ne puis demeurer plus longtemps ici, j'ai le cœur brisé; je veux aller à la recherche du général et de sa famille. Il vous est impossible de quitter la mission; moi, je ne vous suis bon à rien; je veux me mettre sur la piste de ceux que j'aime, et, je vous jure, s'ils existent encore, je les retrouverai.

—Mon pauvre enfant, fit le missionnaire eu hochant la tête, ceux que nous pleurons sont morts, bien morts; nous ne les reverrons jamais.

—Peut-être, mon père! Mais quelque chose me dit à moi que Miguel et sa sœur existent encore; quoique je sois beaucoup plus âgé que lui, Miguel a été nourri par ma mère, nous avons sucé le même lait; où qu'il soit, je suis certain qu'il m'attend; je vais à sa rencontre.

—C'est à la mort que tu marches.

—Non, mon père; Dieu aime les bons cœurs, il me viendra en aide. Donnez-moi votre bénédiction, afin que je parte le cœur léger.

Le missionnaire serra le brave garçon sur son cœur en fondant en larmes.

—Va, mon fils, lui dit-il; et que Dieu te protège!

Une heure plus tard, Juan Cabral se mettait en route.

Juan Cabral était un garçon de vingt-deux à vingt-trois ans, grand, bien bâti, d'une adresse et d'une vigueur extraordinaires; habitué depuis son enfance à courir la frontière dans tous les sens, le désert n'avait rien d'effrayant pour lui; il savait comment y vivre, et de quelle façon s'y conduire.

Quatre jours après son départ de la mission, au moment où il se préparait à monter à cheval, un sourd rauquement se fit entendre près de lui, et un magnifique jaguar, bondissant à travers les broussailles, passa à portée de fusil de son campement. Juan Cabral était Mexicain, c'est-à-dire chasseur. Il s'élança immédiatement à la poursuite du fauve.

Le jaguar, ou tigre d'Amérique (félis unca), est un carnivore du genre chat; il est le plus grand des animaux de son genre: sa longueur est de près de deux mètres, sans compter la queue, qui a soixante centimètres de long; sa hauteur est de huit décimètres; son pelage, d'un fauve vif en dessus, est marbré à la tête, au cou et le long des flancs, de taches noires plus ou moins ocellées; le dessous du corps est blanc, parsemé de taches noires. Cet animal est très féroce; il attaque souvent l'homme, mais il fait surtout une guerre acharnée aux chevaux, aux génisses, aux taureaux. On le voit aussi courir après le gibier, se lancer dans l'eau pour saisir certains poissons dont il est très friand, et, poussé par la faim, il n'hésite pas à se mesurer avec un adversaire bien autrement redoutable, l'alligator. L'agilité du jaguar est extraordinaire; elle lui permet de monter, à l'aide de ses griffes, jusqu'à la cime des arbres, même dépouillés de leurs branches et élevés à plus de soixante pieds du sol. On comprend que la chasse d'un aussi terrible animal est un jeu assez dangereux, et combien ceux qui s'y livrent ont besoin d'adresse, de courage et surtout de sang-froid.

Tout à coup, le jaguar se vautra et sembla tomber en arrêt. Au même instant un cri d'épouvante se fit entendre: ce cri glaça d'effroi le cœur du jeune homme. Il fouetta désespérément son cheval et, épaulant son rifle, il lâcha la détente.

Le jaguar bondit sur lui-même en poussant un hurlement furieux, et retomba mort: la balle de l'intrépide chasseur lui avait fracassé le crâne. Mais Juan Cabral, sans s'occuper davantage du fauve, s'élança à corps perdu dans les buissons. Ses recherches ne furent pas longues. A quelques pas à peine sous le couvert, il aperçut une jeune fille étendue, évanouie, sur l'herbe.

—Oh! s'écria-t-il avec désespoir; Carmen! C'est Carmen! Mon cœur me l'avait dit.

C'était en effet Carmen, la fille du général de Figueroa, que le jeune homme avait retrouvée d'une façon si providentielle. La frayeur seule l'avait fait évanouir; les soins que lui prodigua le jeune homme ne tardèrent pas à la rappeler à la vie.

—C'est toi, Juanito, dit-elle en souriant aussitôt qu'elle put parler; il y a longtemps, frère, que nous t'attendons!

—Pauvre Carmen! murmura le jeune homme en la comblant de caresses; me voici, rassure-toi. Où est Miguel?

—Miguel, murmura-t-elle, il est près d'ici, il chasse.

—Mais comment se fait-il que tu sois seule ici, chère enfant?

—J'étais allée prier sur la tombe de mon père, répondit-elle en fondant en larmes.

—Le général est mort? s'écria douloureusement le jeune homme.

—Hélas! murmura-t-elle, ils sont tous morts! Miguel et moi avons seuls échappé.

Le jeune homme cacha son visage dans ses mains et pleura. Lorsque sa première émotion fut un peu calmée, la jeune fille se leva, et, s'appuyant doucement sur son bras:

—Vien! lui dit-elle. Notre cabane est près d'ici. Hâtons-nous. Si Miguel ne me retrouvait pas à la hutte, il serait inquiet. Hâtons-nous, avant qu'il ne revienne!

—Allons! dit le jeune homme.

Les deux jeunes gens se mirent lentement en route, et, après avoir marché pendant dix minutes à peine, ils atteignirent une de ces cabanes construites en branches sèches et auxquelles dans le pays on donne le nom de «jacales». Cette misérable demeure, construite un peu à l'aventure, était séparée en deux parties. A la propreté qui régnait dans l'intérieur, on reconnaissait les soins attentifs d'une femme.

—Entre, Juan Cabral, dit la jeune fille; voici notre demeure.

Et elle ajouta, avec un sourire d'une expression navrante, où perçait cependant, un certain orgueil:

—C'est moi qui suis chargée des soins du ménage.

Le jeune homme attacha son cheval à un arbre et pénétra dans le jacal.