IV
Le magnolia.
Il y avait à peine un quart d'heure que Juan Cabral était dans le jacal, lorsque tout à coup une voix joyeuse s'écria au dehors:
—Ah! Je savais bien, moi, qu'il ne nous avait pas abandonnés et qu'il reviendrait.
Au même instant, un beau et fier jeune homme de dix-sept ans à peine, aux traits mâles et énergiques, et tenant un fusil à la main, pénétra dans la hutte.
—Juan, je t'attendais, dit-il.
—Me voici, Miguel, répondit simplement le jeune homme.
Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre et se tinrent embrassés.
—Oui, dit Carmen de sa voix douce et mélodieuse, il est revenu, mon frère de lait, et la première chose qu'il a faite a été de me sauver la vie.
—Te sauver la vie, chère sœur! dit Miguel en pâlissant.
—Rien de moins. N'as-tu pas vu un jaguar mort à quelques pas d'ici?
—En effet, j'avais entendu un coup de feu, et je me dirigeais en toute hâte du côté où avait résonné la détonation, lorsque je me suis trouvé face à face avec ce jaguar, une magnifique bête!
—Eh bien, mon frère, cette magnifique bête m'aurait parfaitement dévorée, car je m'étais évanouie de frayeur en l'apercevant, si Juan n'était pas arrivé à l'improviste.
—Merci, Juanito, dit le jeune homme en pressant affectueusement la main de son frère de lait. Ah! Pourquoi n'étais-je pas là? Mais je ne le regrette point, puisque tu y étais, toi, frère. Tu étais allée, n'est-ce pas, ajouta-t-il en s'adressant à sa sœur, prier sur la tombe de notre père? Il ne pouvait rien t'arriver, ma Carmen chérie, son âme veillait sur toi.
Lorsque les trois jeunes gens eurent repris un peu de sang-froid, Juan Cabral s'informa de ce qui s'était passé depuis que, sur l'ordre du général, il avait quitté la caravane pour se rendre à la mission. Miguel ne fit aucune difficulté pour tout lui dire: l'histoire était courte, mais navrante.
Deux jours après le départ du jeune homme, la caravane s'était égarée au milieu de ces plaines immenses et sans routes tracées qui forment la plus grande partie du désert. Les Mexicains errèrent quelques jours à l'aventure sans pouvoir retrouver leur chemin. Pendant ces longues courses, faites au hasard, le général, séparé un instant de ses compagnons, avait pénétré, sans trop savoir comment, au fond d'un vallon étroit, entouré de toutes parts de hautes collines, et que le hasard seul pouvait faire découvrir. Ce vallon était traversé par un maigre ruisseau qui tombait en cascade du sommet d'une montagne assez élevée. Soudain, le général eut un éblouissement. Il était enveloppé d'or; il y avait de l'or partout, amoncelé sous les pieds de son cheval, dans le lit du ruisseau. Le général se trouvait au milieu d'un de ces riches «placeres» comme les déserts mexicains en renferment tant dans leurs profondeurs inconnues.
Le général tressaillit à la vue de ces immenses richesses. Il lui serait donc permis de reconstituer un jour la fortune perdue de ses enfants. Il examina soigneusement les lieux, afin de les reconnaître, ramassa quelques lingots d'or, puis il sortit du vallon et rejoignit ses compagnons, que sa longue absence commençait à inquiéter.
Deux jours plus tard, au coucher du soleil, un voyageur se présenta au campement du général: ce voyageur était un coureur de bois mexicain, un «gambucino» ou chercheur d'or; il disait se nommer Pedro Omnès. Le général accueillit ce chasseur d'une façon cordiale, et lui demanda s'il pouvait le conduire à la mission de Sainte-Marie; ainsi se nommait l'endroit où il se rendait. Pedro Omnès ne fit aucune difficulté, moyennant rétribution, de servir de guide à la caravane. Le lendemain, on se mit en route.
Cet homme avait su inspirer une si grande confiance au général, qu'au bout de deux ou trois jours il ne fit aucune difficulté pour montrer à Pedro Omnès les lingots qu'il avait ramassés et lui révéler la découverte qu'il avait faite d'un riche placer. Cette confiance, qu'il avait témoignée un peu à la légère à un homme qu'il ne connaissait qu'à peine, devait coûter cher au général.
Pedro Omnès était un bandit de la pire espèce. La révélation qui lui avait été si imprudemment faite par le général éveilla sa cupidité, et lui suggéra l'idée de s'emparer, n'importe à quel prix, du placer. Malheureusement, la révélation n'était pas complète; le général n'avait pas dit au bandit, probablement parce que cela ne lui était pas venu à la pensée, le gisement du placer. C'était ce gisement qu'à tout prix le bandit voulait connaître. Mais ce fut vainement qu'il remit le général sur ce sujet; celui-ci, soit qu'il commençât à se méfier du chasseur, soit pour toute autre cause, s'obstina à détourner la conversation et à ne plus revenir sur ce sujet. Pedro Omnès en fut pour ses peines et ne put rien découvrir. Mais il ne se rebuta pas et il changea de batterie. Le chasseur mûrit son projet avec cette ténacité féline qui caractérise les Indiens; puis, lorsque sa résolution fut définitivement prise, il la mit à exécution sans hésiter, sans crainte comme sans remords. Il savait qu'une tribu d'Indiens pillards campait à peu de distance de la route suivie par la caravane. Rien ne lui était plus facile que de s'entendre avec ces misérables.
Un soir, lorsque tous les Mexicains furent endormis, que les sentinelles elles-mêmes, accablées de fatigue, eurent cédé au sommeil, le misérable s'évada et se rendit au camp des Apaches. Ces Indiens étaient des Apaches. Il fut reçu avec des cris de joie parmi ces sauvages, et bientôt tout fut convenu entre lui et eux. La nuit même, un peu avant le coucher du soleil, les Mexicains furent assaillis à l'improviste par une nuée d'Indiens qui se ruèrent en hurlant contre leurs retranchements. Avant même que les blancs, surpris à l'improviste, eussent eu le temps de se mettre en défense, le camp était envahi, et les Mexicains se défendaient opiniâtrement dans un combat corps à corps qui devait leur devenir fatal. Le premier coup de feu tiré par les Apaches frappa la malheureuse épouse du général, qui tomba en s'écriant avec désespoir:
—Sauve nos enfants!
Le général, blessé lui-même et ne voulant pas abandonner le corps de sa femme aux insultes des sauvages, luttait avec ce courage et cet acharnement que seul peut donner le désespoir. Alors il se passa un fait étrange: Miguel et Carmen, ces deux pauvres enfants qu'une mort affreuse menaçait, semblèrent oublier le danger suspendu sur leurs têtes pour ne songer qu'à leur mère. Ils se jetèrent au plus épais de la mêlée, saisirent le cadavre sanglant de celle qui les avait tant aimés et qui maintenant était au ciel, l'enlevèrent par un effort suprême dans leurs bras débiles, et, rendus forts par l'amour filial qui chez eux dominait tout, ils arrachèrent le cadavre, l'emportèrent dans leurs bras, et, avec des difficultés inouïes, ils réussirent à le cacher si bien dans les buissons qu'il eût été impossible de le retrouver à tout autre qu'à eux.
—Reste ici, dit Miguel; veille sur notre mère; moi je vais sauver notre père ou mourir avec lui.
Le jeune homme s'élança alors et retourna au combat.
Dieu le protégea sans doute et eut pitié de son dévouement filial, car lorsqu'après avoir pillé le camp et tué ses derniers défenseurs, les Indiens consentirent enfin à s'éloigner, Miguel retrouva son père sous un monceau de cadavres, couvert de blessures, mais vivant encore.
La plume est impuissante à exprimer les prodiges de dévouement que l'amour filial inspira au malheureux enfant du général. Mais, hélas! Ce dévouement devait être inutile: l'heure suprême du vieux soldat avait sonné. Dieu, dans sa toute-puissance, avait fixé l'heure de sa mort. Le général sentait sa fin approcher. II ordonna à ses enfants de se placer près de lui, et, s'adressant à son fils, qui sanglotait à, son chevet:
—Je vais mourir, dit-il. Il dépend de toi, Miguel, de me rendre douce et paisible cette dernière heure que Dieu consent à me laisser passer sur la terre.
—Parlez, mon père, dit le jeune homme, quoi que vous me demandiez, je vous obéirai.
—Tu es bien jeune, mon fils, reprit le général; Dieu permet que tu restes seul dans le désert, abandonné, sans secours, sans protection. Tu es maintenant, Miguel, chef de notre famille; je te confie ta sœur; sois pour elle non pas un frère, mais un père.
—Je vous le jure! s'écria le jeune homme en sanglotant.
—Maintenant, écoute, reprit le moribond, dont la voix s'affaiblissait de plus en plus; prends ce papier. Et il tira de sa poitrine un plan du placer qu'il avait dessiné de souvenir. Ne t'écarte pas de l'endroit où nous sommes, quel que soit le temps que tu doives y rester. Juan Cabral, votre frère de lait, mes enfants, que j'ai envoyé à la mission de Sainte-Marie, ne vous voyant pas arriver, viendra à votre recherche, et il vous trouvera. Pendant ce temps, Miguel, tu chasseras pour nourrir ta sœur; tu chercheras le placer. Là est la fortune de ta sœur et la tienne. Surtout, ne dis ton secret à personne; ma confiance a causé notre perte. Maintenant, mes enfants, recevez ma bénédiction; je sens la mort qui me presse. Dieu m'appelle vers lui; au revoir... Au ciel!
Après avoir prononcé ces paroles d'une voix étouffée le général se laissa retomber en arrière, sans chercher à se retenir. Il exhala un profond soupir et ferma les yeux.
Il était mort.
Miguel obéit ponctuellement aux ordres de son père. Ce jeune homme, dont la vie avait été si heureuse jusqu'alors, accomplit des miracles de volonté, de force et d'intelligence pour remplir la mission qu'il avait acceptée, et il fut réellement pour sa sœur un père tendre et dévoué.
Ce ne fut qu'avec regret que don Miguel consentit à s'éloigner de la tombe où, par ses soins, son père et sa mère avaient été enterrés.
Son arrivée à la mission causa une joie immense au padre Sebastian.
Deux ou trois fois, Matasiete, qui n'avait pas renoncé, bien loin de là, à découvrir le secret du placer, avait essayé d'enlever doña Carmen pour s'en faire un otage, afin d'obliger don Miguel à lui révéler en quel endroit se trouvait le gisement d'or, et, connaissant l'amitié de Juan Cabral pour le jeune homme, à plusieurs reprises il avait voulu l'assassiner. Mais toutes ses tentatives avaient avorté, grâce à la surveillance incessante que le padre Sebastian exerçait sur ses enfants adoptifs.
J'avais moi-même, sans y songer, et pour ainsi dire à l'improviste, fait avorter la dernière tentative de ce misérable.
Le padre Sebastian achevait son récit au moment où nous arrivions à la mission de Sainte-Marie. Le digne moine était triste; il avait le cœur serré; il semblait avoir le pressentiment d'un malheur.
J'essayais vainement de relever son courage; je m'épuisais en consolations banales, sans réussir à le convaincre.
Nous apercevions les premières maisons de la mission, lorsque tout à coup les peones qui accompagnaient le père Sebastian s'élancèrent en avant, en poussant des cris de détresse.
D'abord confondus par cette fuite subite, bientôt tout nous fut expliqué: la mission brûlait; les flammes s'élevaient à une grande hauteur au-dessus de ses bâtiments.
Je pressai mon cheval et je partis en avant. Déjà des secours étaient organisés; les Indiens luttaient avec toute l'énergie du désespoir contre l'incendie. Une petite troupe d'hommes déterminés combattait vaillamment et avec une incroyable énergie contre une vingtaine de cavaliers, aux traits sinistres et repoussants, les auteurs sans doute de l'incendie, et à la tête desquels se trouvait Matasiete, l'homme auquel le padre Sebastian avait, deux heures auparavant, si généreusement accordé la vie.
Étroitement garrotté et couché en travers sur le devant de la selle de ce misérable, il y avait un jeune homme: ce jeune homme, c'était don Miguel.
Le bandit, tout en faisant caracoler son cheval au milieu de la foule, insultait par ses sarcasmes les peones qui se pressaient autour de lui et essayaient de lui arracher sa victime.
Tout à coup une jeune fille, ou plutôt une enfant, pale, échevelée, et brandissant de sa main débile une hache trop pesante pour son bras, se jeta résolument à la tête du cheval du bandit.
—Mon frère! Rends-moi mon frère! s'écria la malheureuse jeune fille d'une voix stridente.
—Ton frère, s'écria-t-il avec mépris; ton frère, viens le prendre! Il est à moi, maintenant; nul ne l'arrachera de mes mains.
En même temps que la jeune fille, un homme s'était élancé: cet homme, c'était Juan Cabral.
Le bandit eut un ricanement de tigre et leva son fusil, dont il s'était fait une massue.
Je ne sais ce qui se passa en moi en ce moment terrible, mais, sans même réfléchir ou songer à ce que je faisais, machinalement j'épaulai mon rifle et je lâchai la détente.
Le coup partit. Le bandit proféra une dernière malédiction et roula sur le sol.
Il n'était que blessé, cependant; mais, avant qu'il pût se relever et que le padre Sebastian eût le temps d'intervenir, déjà cinquante bras s'étaient tendus vers le misérable, et, moins d'une minute après, il se tordait dans les dernières convulsions de l'agonie, pendu à la maîtresse branche d'un superbe magnolia planté au milieu de la place de la Mission.
Don Miguel, délivré de ses liens, était, avec sa sœur, agenouillé près de Juan Cabral, dont le padre Sebastian soutenait la tête et qui gisait sur le sol, le crâne fendu.
Je passai trois mois à la mission de Sainte-Marie. Ces jours paisibles sont les meilleurs de toute mon existence; le souvenir en restera toujours gravé dans ma mémoire.
Quatre ans plus tard, je rencontrai à Mexico don Miguel de Figueroa. Sa sœur avait épousé Juan Cabral. Tous trois venaient se fixer à Mexico, après la mort du padre Sebastian, qui s'était éteint dans leurs bras.
Grâce au placer découvert par le général, la famille de Figueroa était plus riche qu'elle n'avait jamais été; mais ses héritiers avaient renoncé à la politique; ils avaient l'intention de quitter l'Amérique et de se fixer en Espagne.
Plus tard, peut-être dirai-je ce qui leur advint après avoir exécuté cette résolution.
Quant à présent, je m'arrête: ce récit est trop long déjà, et j'en aurais trop à raconter; et, comme disent les écrivains espagnols: Pardonnez les fautes de l'auteur, et surtout son manque de mémoire.
Il tâchera d'être plus heureux une autre fois.
FIN
[CARDENIO]
[Un profil de bandit Mexicain]
[Frédérique Milher]
[UN CONCERT EXCENTRIQUE]
[Carmen]