IV.--L'INVASION.

Donnons maintenant quelques explications sur l'expédition indienne, et sur les préparatifs et dispositions ordonnées par Neham-Outah au moment de tenter le siège du Carmen.

--Si vous réussissez dans cette affaire, avait dit don Juan aux deux gauchos après leur avoir donné l'ordre d'enlever don Fernando Bustamente, vous aurez encore cinquante onces d'or; mais n'oubliez rien et veillez.

Chillito et Mato, restés seuls, se partagèrent les onces avec des transports de joie.

Don Juan était remonté à cheval et s'était rendu au Carmen, où il avait passé plusieurs jours dans sa maison, à l'insu de tout le monde. Pendant son séjour, à deux reprises différentes il avait eu, sous divers déguisements, des entrevues avec Pincheira dans la Poblacion-del-Sur, le rendez-vous habituel des gauchos. Chaque nuit trois ou quatre mules chargées de ballots étaient sorties, sous l'escorte d'Indiens, et s'étaient dirigées du côté des Andes.

Enfin, une nuit, après un long entretient avec Pincheira, don Juan quitta le Carmen à son tour, sans même que sa présence dans la ville eût été soupçonnée. A six lieues du Carmen, il trouva Mato et Chillito qu'il tança vertement pour leur mollesse à exécuter ses ordres. Il leur recommanda d'agir le plus promptement possible.

Le lendemain, jour de la chasse aux Nandus, Mato s'était présenté à la porte de l'estancia que Pavito avait refusé d'ouvrir.

En s'éloignant des deux bandits, don Juan gagna la grotte naturelle, où une fois déjà nous l'avons vu changer de vêtements. Là, il se revêtit de ses ornements indiens, et, suivant les bords du Rio-Négro, il galopa vers l'île du Chole-Hechel, où il avait donné rendez-vous aux détachements de guerre des tribus de toutes les nations patagones et araucaniennes.

Le nuit avait le charme des plus délicieuses nuits d'Amérique. L'air frais et embaumé par les parfums pénétrants des fleurs qui s'épanouissaient par touffes sur les rives du fleuve, portait l'âme vers la rêverie. Le ciel, d'un bleu profond et sombre, était comme brodé d'étoiles, au milieu desquelles scintillait l'éblouissante croix du Sud que les Indiens appellent Parou-Chayé. La lune dorait le sable de sa douce lumière, jouait dans le feuillage des arbres et dessinait sur les dunes du rivage des formes fantastiques. Le vent soufflait mollement à travers les branches où la hulotte bleue jetait par intervalles les notes mélodieuses de son chant plaintif. Çà et là, dans le lointain, on entendait le rugissement grave du cougouar, le miaulement saccadé de la panthère et les rauques abois des loups rouges.

Neham-Outah, enivré par cette belle nuit d'automne, ralentit le pas de son cheval et laissa son esprit aller à la dérive. Le descendant de Manco Capac et de Mama-oello, ces premiers Incas du Pérou, voyait passer et repasser devant sa pensée les splendeurs de sa race, éteintes depuis la mort de Tupac-Amaru, le dernier empereur péruvien, que les soldats espagnols avaient assassiné. Son coeur se gonflait d'orgueil et de joie en songeant qu'il allait reconstituer l'empire de ses pères. Cette terre, qu'il foulait aux pieds, était la sienne; cet air qu'il respirait, c'était l'air de la patrie.

Il marcha longtemps ainsi, voyageant dans le pays des rêves. Les étoiles commencèrent à pâlir dans le ciel; l'aube traçait déjà une ligne blanche qui par degré se colora de teintes jaunes et rougeâtres, et, à l'approche du jour, l'air fraîchissait. Neham-Outah, réveillé comme en sursaut par la rosée glaciale de la pampa, ramena en frissonnant les pans de son manteau sur son épaule et repartit au galop, en lançant un regard vers le ciel et en murmurant:

--Mourir, ou vivre libre!

Mot sublime dans la bouche de cet homme! Riche, jeune et beau, il eût pu rester à Paris, où il avait étudié, y vivre en grand seigneur et cueillir à mains pleines toutes les joies de ce monde. Mais non, sans pensée ambitieuse et sans compter sur la reconnaissance humaine, il voulait délivrer sa patrie.

Vers huit heures du matin environ, Neham-Outah s'arrêta devant une immense tolderia, en face de l'île de Chole-Hechel. En cet endroit, le Rio-Négro a sa plus grande largeur: chacun des bras formés par l'île peut avoir à peu près quatre kilomètres. L'île, qui s'élève au milieu des eaux, longue de quatre lieues et large de deux, est un vaste bouquet d'où s'exhalent les plus suaves odeurs et où chantent d'innombrables oiseaux. Eclairée ce jour-là par les rayons d'un splendide soleil, l'île semblait avoir été déposée sur le fleuve comme une corbeille de fleurs, pour le plaisir des yeux et le ravissement de l'imagination.

Aussi loin que la vue s'étendait dans l'île, sur les deux rives du fleuve, on apercevait des milliers de toldos et de chozas, pressés les uns contre les autres, et dont les couleurs bizarres brillaient au soleil. De nombreuses pirogues, faites de peaux de cheval cousues ensemble et rondes pour la plupart, ou creusées dans des troncs d'arbres, sillonnaient le fleuve dans tous les sens.

Neham-Outah confia son cheval à une femme indienne et s'engagea au milieu des toldos. Devant leurs ouvertures flottaient au vent les banderoles de plumes d'autruche des chefs.

Dès son arrivée, il avait été reconnu; on se rangeait sur son passage, on s'inclinait respectueusement devant lui. La vénération que les nations australes ont conservée aux descendants des Incas s'est changée en une sorte d'adoration. Le soleil d'or et de pierreries qui ceignait son front semblait allumer la joie le plus vive dans tous les coeurs.

Arrivé au bord du fleuve, une pirogue de pêcheur le passa dans l'île, où un toldo avait été préparé pour lui. Lucaney, averti par des sentinelles qui guettaient sa venue, se présenta devant Neham-Outah, ou moment où il mit pied à terre.

--Le grand chef, dit-il en s'inclinant est le bienvenu parmi ses fils. Mon père a-t-il fait un bon voyage?

--J'ai fait un bon voyage, je remercie mon frère.

--Si mon père le permet, je vais le conduire à son toldo.

--Marchons, dit le chef.

Lucaney s'inclina une seconde fois et guida le grand chef à travers un sentier tracé au milieu des buissons, ils arrivèrent bientôt à un toldo de couleurs éclatantes, vaste et propre, le plus beau de l'île en un mot.

--Mon père est chez lui, dit Lucaney en soulevant le poncho qui en fermait l'ouverture.

Neham-Outah entra.

--Que mon frère me suive! fit-il.

Le rideau de laine retomba sur les pas des deux ulmenes.

Cette habitation, semblable aux autres, contenait un feu, auprès duquel Neham-Outah et Lucaney s'accroupirent. Ils fumèrent en silence pendant quelques minutes, puis le grand chef s'adressa à Lucaney.

--Les ulmenes, et les apo-ulmenes et les caraskenes de toutes les nations et de toutes les tribus sont-ils réunis dans l'île de Chole-Hechel, comme j'en avais donné l'ordre?

--Ils sont tous réunis, répondit Lucaney.

--Quand se rendront-ils dans mon toldo?

--Les chefs attendent le bon plaisir de mon père.

--Le temps est précieux. Il faut qu'à l'enuit'ha (petite nuit), nous ayons parcouru vingt lieues. Que Lucaney prévienne les chefs!

--L'ulmen se leva sans répondre et sortit.

--Allons! fit Neham-Outah dès qu'il fût seul, le sort en est jeté! Me voici dans la position de César, mais, vive Dieu! comme lui, je franchirai le Rubicon.

Il se leva, en proie à de profondes réflexions, et marcha de long en large dans le toldo pendant près d'une heure. Un bruit de pas se fit entendre; le rideau se souleva et Lucaney parut.

--Eh bien? lui demanda Neham-Outah.

--Les chefs sont là.

--Qu'ils entrent!

Les ulmenes, soixante au moins, revêtus de leurs plus riches habits, peints et armés en guerre, passèrent silencieusement l'un après l'autre devant le grand chef, le saluèrent, baisèrent le bas de sa robe et se rangèrent autour du feu. Une troupe de guerriers aucas, au dehors, éloignait les curieux.

Neham-Outah, malgré son empire sur lui-même, ne put retenir un mouvement de fierté.

--Que mes frères soient les bienvenus! dit-il. Je les attendais avec impatience. Lucaney combien de guerriers avez-vous rassemblé?

--Deux mille cinq cents.

--Chaukata?

--Trois mille.

--Métipan?

--Deux mille.

--Véra?

--Trois mille sept cents.

--Killapan?

--Mille neuf cents.

Neham-Outah inscrivait au fur et à mesure sur son carnet les chiffres énoncés par les ulmenes qui, après avoir répondu, venaient se ranger à sa droite.

--Lucaney, reprit-il, le détachement de guerre de Pincheira est-il ici?

--Oui, mon père.

--Combien compte-t-il de guerriers --Cinq mille huit cents.

--Mulato, combien en avez-vous?

--Quatre mille.

--Guaylikof?

--Trois mille sept cents.

--Tranamel?

--Trois mille cinq cents.

--Killamil?

--Six mille deux cents.

--Churlakin?

--Cinq mille six cents.

--Quelles sont les nations qui ont accepté le quipus et envoyé leurs guerriers au rendez-vous?

--Toutes! répondit Churlakin avec orgueil.

--Mon coeur est satisfait de la sagesse de mon fils. Quel est l'effectif de ces huit nations?

--Vingt-neuf mille sept cent soixante hommes commandés par les ulmenes les plus braves: Vicomte, Eyachu, Okenel, Kesné, Oyami, Thuepec, Volki et Amanehec.

--Bien, dit Neham-Outah. Les chefs Aucas et Araucanes, qui sont ici, ont amené vingt-trois mille sept cent cinquante guerriers. Comptons aussi un renfort de cinq cent cinquante gauchos ou déserteurs blancs, dont le secours nous sera fort utile. L'effectif total de l'armée est de quatre-vingt-quatorze mille neuf cent-cinquante hommes, avec lesquels, si mes frères ont confiance en moi, avant trois mois nous aurons chassé à jamais les Espagnols et reconquis notre indépendance.

--Que notre père commande, nous obéirons.

--Jamais armée plus grande et plus forte n'a menacé la puissance espagnole depuis la tentative de Tahi-Mari contre le Chili. Les blancs ignorent nos projets, je m'en suis informé moi-même au Carmen. Ainsi notre invasion subite sera pour eux comme un coup de foudre et les glacera d'épouvante. A notre approche ils seront déjà à demi vaincus. Lucaney, avez-vous distribué à tous les guerriers qui savent s'en servir, les armes que je vous ai expédiées du Carmen?

--Un corps de trente-deux mille hommes est armé de fusils, de baïonnettes, et abondamment muni de poudre et de balles.

--C'est bien, Lucaney, Churlakin et Métipan resteront auprès de moi et m'aideront à communiquer avec les autres chef. Maintenant, ulmenes, apo-ulmenes et caraskenes des nations unies, écoutez mes ordres et qu'ils se gravent profondément dans vos coeurs; toute désobéissance ou lâcheté serait immédiatement punie de mort.

Il se fit un silence solennel, Neham-Outah promena sur l'assemblée un regard calme et fier.

--Dans une heure, continua-t-il, l'armée se mettra en marche par troupes serrées. Un corps de cavalerie protégera chaque détachement d'infanterie. L'armée s'allongera en une ligne de vingt lieues, qui pivotera et se concentrera sur le Carmen. Tous les chefs incendieront la campagne sur leur passage, afin que la fumée, poussée par le vent, dissimule, comme un épais rideau, nos manoeuvres et notre marche. Les moissons, les estancias et toutes les propriétés des blancs seront brûlées et égalées au sol. Le bétail ira grossir le butin à l'arrière-garde. Pas de grâce pour les bomberos qui seront tués sur le champ. Killipan, avec douze mille cavaliers et dix mille fantassins, commandera l'arrière-garde, auquel se joindront les femmes en âge de combattre; il marchera à six heures derrière le principal corps d'armée. Souvenez-vous que les guerriers doivent s'avancer par masses compactes, et non pas à l'aventure. Allez et hâtez-vous; il faut que demain à l'ennif'ha nous soyons devant le Carmen.

Les chefs s'inclinèrent et défilèrent en silence hors du toldo.

Quelques minutes plus tard, une grande animation régnait dans l'immense camp des Indiens. Les femmes abattaient les toldos et chargeaient les mules; les guerriers se rassemblaient au son des instruments de musique; les enfants laçaient et sellaient les chevaux; enfin, on se hâtait pour le départ.

Peu à peu le désordre cessa. Les rangs se formèrent, et plusieurs détachements d'ébranlèrent dans diverses directions. Neham-Outah, monté sur le sommet d'une colline et accompagné de ses trois aides de camp, Lucaney, Churlakin et Métipan, suivait avec une lorgnette les mouvements de l'armée, qui, en une demi-heure, n'était plus en vue. Déjà la plaine était en feu et voilait l'horizon d'une fumée noirâtre.

Neham-Outah descendit de la colline et vint au rivage où les quatre ulmenes se jetèrent dans une pirogue qu'ils manoeuvrèrent eux-mêmes. Ils atteignirent bientôt la terre ferme. Là, vingt-cinq cavaliers aucas les attendaient. Toute la troupe se mit en marche sur les traces de l'armée--traces visibles, hélas! Cette campagne, si verdoyante et si belle le matin même, était morne, désolée, couverte de cendres et de ruines.

De loin, Sanchez et ses frères aperçurent les Indiens, et, quoique enveloppés par une masse de guerriers, ils parvinrent, à force de courage, à échapper à leurs ennemis, sauf le pauvre Simon qui fut tué par une lance indienne. Quinto et Julian, tous deux blessés, se sauvèrent en avant pour épier les envahisseurs, pendant que Sanchez, couvert de sang et de poussière, courait donner l'alarme au Carmen.

Ce contretemps affligea singulièrement Neham-Outah et dérangea ses combinaisons. Néanmoins, l'armée continua sa route, et, à la nuit close, à travers les premières ombres, ils aperçurent la colonie. A la tête d'une centaine de guerriers d'élite, Neham-Outah s'avança en se courbant contre la Poblacion-del-Sur. Partout le silence. Les barricades semblaient abandonnées. Les indiens, parvinrent à les escalader, et ils se seraient emparés de la ville sans la vigilance du major Blumel.

Le grand chef ne voulant pas, par des tentatives vaines, affaiblir la confiance de ses hommes, recula et fit établir son camp devant la ville. Tactique jusqu'alors inconnue aux Indiens, il traça une parallèle et ordonna de creuser dans le sable un large fossé dont le sable servit à élever un retranchement pour les abriter contre les volées du canon.

Pincheira, on le sait, était dans le Carmen pour diriger la révolte des gauchos. Comme Neham-Outah désirait s'entendre avec lui sur l'attaque décisive, il envoya devant la ville un déserteur chilien qui savait sonner de la trompette, instrument tout à fait inusité chez les Aucas. Ce trompette portait un drapeau blanc en signe de paix et demandait à parlementer. Il précédait Churlakin, Lucaney, Metipan et Chaukata, chargés par le grand ulmen de faire des propositions au gouverneur du Carmen.

Les quatre ambassadeurs, groupés à une demi-portée de canon de la ville, à cheval et immobiles, leur lance de dix-huit pieds plantée debout et laissant flotter la touffe de plumes d'autruche, signe de leur dignité, attendaient. Leurs armures en cuir était recouverte de cottes de mailles faites de petits anneaux et qui avaient sans doute appartenue aux soldats d'Almagro ou de Valdivia. Le trompette, fièrement campé à quelques pas devant eux, agitait son drapeau. Les montures des chefs étaient armées d'un harnachement très-riche et brodé de plaques d'argent qui étincelaient aux rayons du soleil.

L'orgueil espagnol souffrait de traiter d'égal à égal avec ces païens, auxquels ils refusaient même une âme et qu'ils ne reconnaissaient pas pour des hommes. Mais il fallait gagner du temps: peut-être les renforts de Buenos-Ayres étaient-ils déjà en route.

Le trompette indien, fatigué de ne point recevoir de réponse à ses deux premières sommations, sonna une troisième fois, sur l'ordre de Churlakin. Une trompette espagnole lui répondit enfin, de l'intérieur de la ville, et la barrière s'ouvrit, livrant passage à un soldat qui portait un drapeau blanc et que suivait un officier supérieur à cheval. Cet officier, on s'en souvient, était le major Blumel qui, en vieux soldat, n'avait voulu paraître devant les Indiens que dans son uniforme de grande tenue.

Il se dirigea, sans hésiter du côté des ulmenes qui, grâce à leurs ornements d'argent et à leur immobilité, ressemblaient de loin à des statues équestres.