V.--LE PARLEMENTAIRE.
Le major Blumel, qui avait d'avance sacrifié sa vie, était sans armes, même sans épée. Il s'arrêta à une porté de voix, et, comme il parlait passablement le dialecte aucas, appris dans ses guerres précédentes, il n'avait pas besoin d'interprète.
--Que voulez-vous, chefs? demanda-t-il d'une voix haute et ferme, en saluant cérémonieusement.
--Etes-vous l'homme que les blancs nomment don Luciano Quiros et auquel ils donnent le titre de gouverneur? demanda à son tour Churlakin.
--Non. Nos lois défendent à un gouverneur de quitter son poste; mais je commande la place après lui; il m'envoie vers vous.
Les Indiens parurent se consulter un instant; puis, laissant leurs longues lances plantées dans le sable, ils s'avancèrent auprès du vieil officier qui, a ce mouvement, ne témoigna pas la moindre surprise. Churlakin prit la parole au nom de tous.
--Mon père est brave, dit-il, étonné du sang-froid du major.
--A mon âge, répondit le vieillard, la mort est un bienfait.
--Mon père porte sur le front la neige de bien des hivers; il doit être un des plus sages chefs de sa nation, et les jeunes hommes l'écoutent avec respect autour du feu du conseil.
--Ne parlons pas de moi, dit le major. Pourquoi avez-vous demandé cette entrevue?
--Est-ce que mon père ne nous conduira pas au feu du Conseil de sa nation? dit Churlakin d'un ton insinuant. Est-il honorable que de grands guerriers, des chefs redoutés traitent ainsi de graves affaires à cheval, entre deux armées!
--Aucun chef ennemi ne peut entrer dans une ville investie.
--Mon père craint-il qu'à nous quatre nous prenions sa ville? reprit Churlakin en riant, mais contrarié au dernier point de perdre l'espérance de s'entendre avec Pincheira.
--La peur n'est pas mon habitude. Je vous apprends une règle que vous ignorez, voilà tout. Si ce prétexte suffit à rompre l'entrevue, vous en êtes les maîtres, et je vais me retirer.
--Oh! oh! mon père est vif pour son âge.
--Dites ce qui vous amène.
Les ulmenes se consultèrent du regard et échangèrent quelques mots à voix basse. Enfin Churlakin reprit la parole.
--Mon père a vu la grande armée des Aucas? dit-il.
--Oui, répondit le major avec indifférence.
--Et mon père, qui est un blanc et qui a beaucoup de science, a-t-il compté les guerriers?
--Oui.
--Ah! et combien sont-ils d'après son calcul?
--Leur nombre nous importe peu.
--Cependant, insista l'Indien, mon père sait-il, à peu près?...
--Deux cent mille, tout au plus.
--Mon père, reprit Churlakin n'est pas effrayé du nombre de ces guerriers qui obéissent à un seul chef?
--Pourquoi le serais-je! dit le major, auquel n'avait point échappé l'étonnement des ulmenes. Ma nation n'a-t-elle pas Vaincu des armées plus nombreuses? Mais nous perdons notre temps en paroles inutiles, chef.
--Que mon père soit patient!
--Finissons-en avec toutes vos circonlocutions indiennes.
--L'armée des grandes nations est campée devant le Carmen afin d'obtenir satisfaction de tous les maux que les visages pâles nous ont fait souffrir depuis leur invasion en Amérique.
--Expliquez-vous clairement. Pourquoi envahissez-vous nos frontières? Avons-nous manqué à nos engagements? De quoi vous plaignez-vous?
--Mon père feint d'ignorer les justes motifs de guerre que nous avons contre les blancs. Sa nation a traité avec les blancs qui habitent de l'autre côté des montagnes et qui sont nos ennemis; donc, sa nation n'a point d'amitié pour nous.
--Cher, cette querelle est ridicule. Avouez que vous avez envie de piller nos fermes, de voler notre bétail et nos chevaux, bien! Mais, serions-nous en guerre avec le Chili, vous agiriez de même. La plaisanterie dure trop longtemps; venons au fait; que voulez-vous?
--Mon père est fin, dit Churlakin en riant. Ecoutez! voilà ce que disent les chefs. L'ulmen Negro a, contre son droit et contre le nôtre, vendu aux ancêtres de mon père une terre qui ne lui appartenait pas, sans le consentement des autres ulmenes de la contrée.
--Après?
--Les chefs rassemblés autour de l'arbre de Gualichu ont résolu de rendre au grand chef blanc, depuis le premier jusqu'au dernier, tous les objets donnés jadis à l'ulmen Negro, et de reprendre le pays qui est à eux.
--Est-ce tout?
--Tout.
--Combien de temps les chefs donnent-ils au gouverneur du Carmen pour discuter ces propositions?
--Du lever du soleil à son coucher.
--Fort bien! dit ironiquement le vieil officier. Et, si le gouverneur refuse, que feront mes frères?
--La colonie des blancs sera incendiée; leurs guerriers seront massacrés; leurs femmes et leurs enfants emmenés en esclavage.
--Je transmettrai vos demandes au gouverneur, demain, au coucher du soleil, vous aurez sa réponse. Seulement, vous suspendrez les hostilités jusque-là.
--Tenez vous sur vos gardes.
--Merci de votre franchise, chef! Je suis heureux de rencontrer un Indien que ne soit pas complètement un coquin. A demain!
--A demain! répétèrent les chefs avec courtoisie et frappés malgré eux de la noblesse du vieillard.
Le major se retira lentement vers les barrières, où le colonel, inquiet de cette longue entrevue, avait tout préparé pour venger son vieil ami.
--Eh bien? fit-il en lui serrant la main.
--Ils cherchent à gagner du temps, répondit le major, afin de nous jouer quelqu'une de leurs diableries.
--Que demandent-ils, en somme?
--L'impossible, colonel, et ils le savent bien, car ils avaient l'air de se moquer de nous en me soumettant leurs prétentions absurdes. Le cacique Negro, disent-ils, n'avait pas le droit de vendre son territoire, que, disent-ils encore, nous leur rendrons dans vingt-quatre heures. Puis, le chapelet de leurs menaces habituelles! Ah! ce n'est pas tout: ils sont prêts à rembourser tout ce que le cacique Negro a reçu pour la vente de sa terre.
--Mais, interrompis don Luciano, ces gens-là sont fous.
--Non, colonel, ce sont des voleurs.
En ce moment, des cris violents retentirent aux barrières.
Les deux officiers y coururent en toute hâte.
Quatre ou cinq mille chevaux, libres en apparence, mais dont les cavaliers invisibles s'étaient effacés le long de leurs flancs, suivant la coutume indienne, arrivaient avec une effrayante vélocité contre les barricades. Deux coups de canon chargés à mitraille mirent le désordre dans leurs rangs sans ralentir leur course. Ils tombèrent comme la foudre sur les défenseurs de la Poblacion-del-Sur. Alors s'engagea un de ces terribles combats des frontières américaines, combat cruel et indescriptible, où l'on ne fait pas de prisonniers; les bolas perdidas, le laqui, la baïonnette et la lance étaient les seules armes. Les Indiens étaient immédiatement renforcés; les Espagnols ne reculaient pas d'un pouce. Cette lutte acharnée durait depuis deux heures. Les Patagons semblaient mollir, et les Argentins redoublaient d'efforts pour les refouler vers leur camp, lorsque tout à coup ce cri se fit entendre derrière eux.
--Trahison! trahison!
Le major et le colonel, qui combattaient au premier rang de leurs volontaires et des soldats, se retournèrent; ils étaient pris entre deux feux.
Pincheira, revêtu de son uniforme d'officier chilien, caracolait en tête d'une centaine de gauchos plus ou moins ivres qui le suivaient en hurlant:
--Pillage! pillage!
Les deux vieux officiers se jetèrent un long et triste regard et prirent leur détermination en une seconde.
Le colonel lança dans les rangs des Indiens, mèche allumée, un baril de poudre qui les balaya comme le vent balaye la poussière, et les mit en fuite. Les Argentins, à l'ordre du major, firent volte-face et se précipitèrent au pas de charge contre les gauchos, commandés par Pincheira. Ces bandits, leur sabre et leur bolas en main, coururent contre les Argentins, qui se faufilèrent dans les portes entr'ouvertes des maisons abandonnées, dans une rue étroite où les gauchos ne pouvaient faire manoeuvrer leurs chevaux.
Les Argentin, adroits tireurs, ne perdaient aucune balle; ils se retirèrent du côté de la rivière et nourrirent une vive fusillade contre les gauchos qui s'étaient retournés et les Aucas qui escaladaient de nouveau les barrières, pendant que les canons du fort vomissaient la mitraille et la mort.
Les blancs traversèrent le fleuve sans danger, et leurs ennemis s'installèrent dans la Poblacion-del-Sur en emplissant l'air de hurrahs de triomphe.
Le colonel donna l'ordre de construire des retranchements considérables sur la rive du fleuve et d'établir deux batteries de six pièces de canon chacune, dont les feux se croisaient.
Par la trahison des gauchos les Indiens s'étaient emparés de la Poblacion-del-Sur, qui n'était nullement la clef de la place; mais ce succès négatif leur avait coûté des pertes immenses. Les colons avaient par là vu interrompre leurs communications avec les nombreuses estancias situées sur la rive opposée. Par bonheur, ils avaient d'avance émigré dans le haut Carmen avec leurs chevaux et leurs bestiaux, et les embarcations avaient toutes été mouillées sous les batteries du fort qui les protégeaient. Le faubourg pris par les assaillants était donc complètement vide.
D'un côté, les Argentins se félicitaient de n'avoir plus à défendre un poste inutile et dangereux; d'un autre côté, les Aucas se demandaient à quoi leur servirait ce faubourg si chèrement conquis.
Trois gauchos, dans la mêlée, avaient été arrachés de leurs chevaux et faits prisonniers par les Argentins. L'un d'eux était Pincheira, l'autre Chillito, et le troisième se nommait Diego. Un conseil de guerre, improvisé en plein air, les condamna à la potence.
--Eh bien? demanda Diego à Chillito, où donc est Pincheira?
--Le scélérat s'est évadé, répondit l'honnête Chillito. Déserteur de l'armée, déserteur de la potence! c'est sa manie de déserter et de manquer à tous ses engagements. Il finira fort mal.
--Notre affaire à nous est claire, fit Diego en soupirant.
--Bah! un peu plus tôt, un peu plus tard.
--Cela t'amuse la potence, toi, Chillito?
--Pas précisément, reprit celui-ci; mais depuis cinq générations dans ma famille on est pendu de père en fils; c'est une vocation. Qu'est-ce que le diable va faire de mon âme?
--Je n'en sais rien.
--Ni moi.
Pendant cette édifiante conversation, on avait planté deux hautes potences un peu en dehors du retranchement du bord du fleuve, à la vue de toute la population réunie et des autres gauchos qui, groupés dans la Poblacion-del-Sur, hurlaient de rage. Chillito et Diego furent pendus pour l'exemple. Au pied de la potence, un bando affiché menaçait du même sort tout gaucho révolté.
Sur ces entrefaites, la nuit vine, éclairée par l'incendie du faubourg conquis par les Indiens. Les flammes teignaient la malheureuse ville du Carmen de reflets fantastiques, et les habitants, plongés dans une morne stupeur, se disaient que bientôt le feu traverserait le fleuve et réduirait en cendres le Carmen. Le gouverneur semblait de fer; il ne prenait pas une minute de repos, il visitait les postes, multipliait la défense, relevait les courages abattus et essayait de donner à tous des espérances qui étaient loin de son coeur. Quant aux Indiens, ils avaient tenté deux fois de surprendre la ville, et, avant l'apparition de l'aube, ils s'étaient retirés dans leur camp.
--Major, dit le colonel, pas d'illusion possible! Demain, après-demain ou dans huit jours tout sera fini pour nous.
--Hum! au dernier moment nous ferons sauter le fort.
--Cette ressource même nous est enlevée.
--Comment cela?
--De vieux soldats comme nous ne peuvent ainsi disposer de la vie des autres.
--Vous avez raison, reprit le major d'un air rêveur. Nous nous brûleront la cervelle.
--Mais, dit après un court silence le major qui avait baissé la tête devant l'irréfragable argument de son supérieur, comment n'avons-nous pas encore reçu de nouvelles de Buenos-Ayres?
--Ils ont à Buenos-Ayres bien autre chose à faire que de penser à nous.
--Oh! je ne puis le croire.
Un esclave annonça don Juan Perez.
Don Juan entra vêtu d'un magnifique uniforme de colonel de l'armée argentine, le bras gauche entouré de l'écharpe d'aide de camp. Les deux officiers, à son entrée ressentirent un tressaillement intérieur. Don Juan les salua.
--Est-ce bien vous, don Juan? murmura le colonel.
--Mais, je le suppose, répondit-il en souriant.
--Et votre long voyage?
--J'en arrive à l'instant.
--Cet uniforme!...
--Mon Dieu! messieurs, fatigué de passer dans la colonie pour un être mystérieux, pour un sorcier, un vampire, que sais-je? j'ai voulu devenir un homme comme tout le monde.
--Ainsi, vous êtes?...
--Officier comme vous, comme vous colonel, et de plus aide de camp du général Rosas.
--C'est prodigieux, fit don Luciano.
--Pourquoi donc? rien de plus simple, au contraire.
Un étrange soupçon à l'entrée imprévue de don Juan, s'était glissé dans le coeur du major, soupçon qui ne disparut pas après les paroles suivantes de don Juan:
--Oui, reprit celui-ci, je suis colonel. En outre, le président de la république m'a chargé d'un message qui, j'en suis certain, cous contentera.
Et il tira de son uniforme un large pli cacheté aux armes argentines. Le colonel, avec la permission des deux officiers, décacheta et lut la missive, en laissant percer sur son visage une joie immodérée.
--Oh! oh! s'écria-t-il; deux cent cinquante hommes! Je n'espérait pas un tel renfort.
--Le président tient beaucoup à cette colonie, dit don Juan, et il n'épargnera aucun sacrifice pour la conserver.
--Vive Dieu! grâce à ce secours, don Juan, je me moque des Indiens comme d'un fétu de paille.
--Il parait qu'il n'était pas trop tôt?
--Il n'était que temps, canario! répondit imprudemment le gouverneur. Et vos hommes.
--Ils arriveront dans une heure.
--Ce sont?
--Des gauchos.
--Hum! dit le colonel, j'aurais préféré d'autres troupes. C'est égal. Si vous voulez, nous irons au-devant d'eux.
--Je suis à vos ordres.
--Irai-je avec vous? demanda le major.
--Mais cela n'en vaudrait que mieux, repartit vivement don Juan.
--Non, major, dit don Luciano, restez ici. Qui sait ce qui arrivera en mon absence? Venez, don Juan.
Ce dernier souriait, et il eût été difficile de dire ce que ce sourire signifiait. Il sortit en compagnie du colonel, et tous deux montèrent à cheval. Ils croisèrent un cavalier qui se hâtait à toute bride.
--Sanchez! murmura tout bas don Juan. Pourvu qu'il ne m'ait pas reconnu!