VI.--LA GROTTE DES COUGOUARS.

Sanchez avait suivi sa soeur sans mot dire et presque aussi étonné que don Luis et sa fille du dévouement de Maria. Elle le conduisit dans sa chambre, nid charmant, plein d'ombres et de fraîcheur, comme imprégné d'une odeur virginale. Pendant que le bombero s'extasiait devant ces gracieuses merveilles d'un réduit de jeune fille, Maria, soupirant et prête à pleurer, jeta un regard d'adieu sur sa chambre bien-aimée, mais elle eut le courage de refouler ses larmes.

--Asseyez-vous, mon frère, dit-elle, j'ai un grand service à vous demander.

--Diable! un service! Petite soeur, pourquoi prendre un air aussi solennel pour une chose bien simple?

--C'est que c'est difficile.

--Rien n'est impossible pour te contenter. De quoi s'agit-il?

--Jurez-moi, auparavant, de m'accorder ce que je vous demanderai.

--Va, mon enfant, et ne t'inquiète pas du reste, dit Sanchez avec un gros rire.

--Non, je veux un serment.

--Je te le fais, c'est entendu.

--Mon frère, vous n'êtes pas sérieux.

--J'ai la gravité d'une idole indienne.

--Vous vous moquez de moi, fit-elle avec des larmes dans la voix.

--Le diable emporte les femmes! reprit Sanchez; on fait toujours leur volonté. Voyons, folle, ne pleurons pas. Je jure d'obéir à ton caprice. Dévide-moi ton chapelet.

--J'ai promis à dona Linda, mon bon frère, de lui donner avant trois jours des nouvelles de don Fernando.

--Après?

--Je veux accomplir ma promesse.

--Peste!

--Et pour cela j'ai compté sur vous.

--Sur moi?

--Oui.

--A quoi puis-je te servir?

--Sans vous, la chose est impraticable.

--Alors, petite soeur, je crains fort que...

--Vous avez juré.

--Va! je suis tout oreilles.

--J'ai longtemps habité parmi les Indiens, dont je connais les moeurs et le langage. Je vais m'introduire dans leur camp, sans être reconnue, pour apprendre où est don Fernando.

--Et votre serment, mon frère? dit-elle en se plaçant devant la porte.

--Je ne le tiendrai pas, et, si Dieu pense que j'ai eu tort, nous réglerons ce compte-là ensemble.

Elle regarda un moment son frère en silence.

--Vous y êtes bien résolu? reprit-elle.

--Complètement.

--J'irai seule.

--Hein? exclama Sanchez, en se précipitant vers elle; tu veux donc me faire mourir?

Maria ne répondit pas.

--Partez, mon frère, je me passerai de vous.

--Allons! je te suivrai. Oh! les femmes! murmura le bombero.

--Nous réussirons! s'écria-t-elle toute joyeuse.

--Oui, à nous faire tuer.

--Partons, frère, dit-elle en mettant sous son bras un petit paquet d'habits.

Maria, craignant l'émotion des adieux, évita dona Linda.

Le Pavito avait préparé deux chevaux qui entraînèrent promptement le frère et la soeur loin de l'estancia. A la batterie, le capataz les avait attendus.

--Senorita, avait-il dit à Maria, vous êtes une noble fille. Dieu vous aidera et vous bénira.

--Don José, avait répondu Maria en souriant et en tirant de son sein une petite croix d'or que lui avait donné dona Linda, et dont elle brisa le cordon de velours, don José, prenez cette croix et gardez-la en souvenir de moi.

Les deux voyageurs galopaient depuis longtemps déjà que l'heureux capataz baisait encore la croix à pleines lèvres en songeant que sa place habituelle était sur le coeur de la jeune fille. Sanchez et sa soeur marchèrent côte à côte sans échanger une parole; tous deux étaient plongés dans un abîme de pensées.

--Combien nous reste-t-il de de chemin? demanda Maria.

--Deux lieues.

Ils retombèrent dans leur mutisme. Tout à coup le pas d'un cheval retentit derrière eux; ils se retournèrent et aperçurent le Pavito qui gesticulait. Ils s'arrêtèrent, et le gaucho les eut bientôt rejoints.

--Ma maîtresse me suit, dit-il Dona Linda, vêtue en homme, accourait de toute la vitesse de sa monture.

--Faut-il retourner? demanda Sanchez qui eut une lueur fugitive d'espérance.

--Non, non; poussons, au contraire, reprit Linda.

--Où allez-vous, senorita?

--Je vous suis.

--Hein? fit-il, croyant avoir mal entendu.

--J'ai deviné ton projet, Maria, et je veux partager tes dangers.

--C'est beau, senorita! s'écria Sanchez.

--Elle a raison, dit simplement Maria: cela vaut mieux.

--Vous, Pavito, dit Linda, rebroussez chemin; je puis me passer de vos services.

--Pardon, si vous y consentez je resterai. A l'estanciero, on n'a pas besoin de moi; j'ignore où vous allez, mais deux bras courageux sont bons à garder.

--Restez, mon ami.

--Mais don Luis, votre père, senorita?... essaya de dire Sanchez.

--Il m'approuve, répondit-elle sèchement.

On se remit en route. Deux heures plus tard, on arriva au pied d'une colline à mi-côte de laquelle s'ouvrait une grotte naturelle, connue dans le pays sous le nom de grotte des Cougouars ou Kenupang, en indien aucas.

--Mes frères sont là, dit Sanchez.

La petite troupe gravit la pente douce de la colline et s'engouffra à cheval dans la grotte, sans laisser de trace de son passage. On entrait dans cette grotte par plusieurs ouvertures; elle se divisait en nombreux compartiments sans communication visible entre eux et formait une espèce de dédale qui serpentait sous les profondeurs de la colline. Les bomberos, qui en savaient tous les détours, s'y réfugiaient souvent.

Julian et Quinto, assis devant un feu de bruyère fumaient silencieusement leur pipe en regardant rôtir un quartier de guanaco. Ils saluèrent les arrivants et restèrent muets comme des Indiens, dont ils avaient pris les moeurs dans la vie nomade de la Pampa. Sanchez conduisit les deux femmes dans un compartiment isolé.

--Ici, leur dit-il d'une voix faible comme un souffle, parlez peu et bas: on ignore toujours quels voisins l'on a. Si vous avez besoin de nous, vous savez où nous sommes. Je vous laisse.

Sa soeur le retint par son bras et s'approcha de son oreille. Il s'arrêta sans répondre et sortit.

Les deux jeunes filles, à peine seules, se jetèrent dans les bras l'une de l'autre; puis, ce mouvement d'effusion passé, elles se déguisèrent en femmes indiennes. Au moment où leurs robes espagnoles allaient tomber, elles entendirent des pas assez près d'elles et se retournèrent comme des biche effarouchées.

--Je craignais, dit dona Linda, que ce fût don Sanchez. Ecoutons.

--Caraï! don Juan, soyez le bien venu, avait dit une voix d'homme à trois pas des jeunes filles. Voilà plus de deux heures que je vous attends.

--Toujours cet homme! murmura Linda.

--Mon ami, répondit don Juan impossible de venir plus tôt.

--Enfin, vous êtes ici, c'est le principal, reprit le premier interlocuteur.

En ce moment, Sanchez entra. Maria lui fit signe d'écouter, il s'approcha d'elle et prêta l'oreille.

--Etes vous satisfait de votre position au Carmen, reprit Juan.

--Pas trop, je vous l'avoue.

--Je vais vous en débarrasser, mon cher Pincheira: demain j'ordonne l'attaque de la Poblacion-del-Sur. Vous agirez alors, n'est-ce pas?

--C'est convenu. A propos, tout à l'heure j'ai rencontré un pauvre diable d'officier argentin chargé d'une missive pour le gouverneur du Carmen. Elle lui annonce du secours, je crois.

--Caramba! Il faut se presser. Qu'avez-vous fait de cette missive?

--La voici.

--Le messager argentin, l'avez-vous tué?

--Un peu.

--Bien.

--A quand l'assaut?

--Dans deux jours.

--Et mon prisonnier?

--Oh! il fait rage.

--Il se calmera. Voici, du reste, ce que je compte faire dès que la ville...

Mais en prononçant ces paroles les deux hommes s'étaient éloignés et le son de leur voix s'effaça dans les détours de la grotte. Quand les jeunes filles se retournèrent, Sanchez avait disparu.

--Eh bien! dit Maria, que pensez-vous de ce hasard singulier?

--C'est un miracle de Dieu.

--Nous déguisons-nous toujours?

--Plus que jamais.

--A quoi bon, dit Sanchez qui avait reparu. Je sais où est don Fernando, à présent je me charge de vous le rendre.

--Mais la vengeance? interrompit dona Linda.

--Sauvons-le d'abord, senorita. Retournez à l'estancia et laissez-moi agir.

--Non, don Sanchez, je ne vous quitte pas.

Attendez-moi ici toutes deux.

Plusieurs heures se passèrent. Sanchez ne revenait pas. Inquiètes de ce retard inexplicable, elle avaient rejoint dans la première grotte les deux autres bomberos. Déjà la nuit était venue. Enfin, Sanchez entra; il avait apporté un énorme ballot sur le cou de son cheval qui soufflait de fatigue.

--Revêtez ces costumes de gauchos, dit-il aux deux femmes; nous allons nous introduire dans le Carmen. Le voyage sera rude, mais, hâtez-vous, chaque minute perdue est une heure de danger pour nous.

Elles coururent s'habiller et furent prêtes en un instant.

--Prenez vos vêtements indiens, dit Sanchez, ils pourront vous servir. Bien. Maintenant suivez-moi, et de la prudence!

Les trois bomberos, les deux jeunes filles et le Pavito sortirent de la grotte et se glissèrent dans l'obscurité comme des fantômes, marchant en file indienne, parfois se courbant jusqu'à terre, se traînant sur les genoux ou rampant sur le ventre et se confondant le plus possible avec l'ombre pour dissimuler leur passage. Singulier et dangereux voyage en pleine nuit et dans ce désert, dont les buissons, en temps de guerre, sont peuplés d'ennemis invisibles!

Sanchez s'était placé en tête, Dona Linda, ivre de ce courage que donne l'amour, rougissait de son sang les ronces du chemin, et pas une plainte ne remuait ses lèvres. Après trois heures d'efforts inouïs, la petite troupe qui suivait les traces de Sanchez, s'arrêta sur les signes du bombero.

--Regardez, leur dit-il, à voix basse, nous sommes au milieu du camp des Aucas.

Tout autour d'eux, aux rayons de la lune, ils voyaient s'allonger les hautes silhouettes des sentinelles indiennes appuyées sur leur lances et veillant, dans une immobilité de pierre, au salut de leurs frères endormis. Un frisson courut dans les membres des jeunes filles. Par bonheur, les gardes, ne redoutant pas une sortie du Carmen, dormaient debout: mais le moindre geste mal calculé ou le moindre faux pas pouvait les réveiller. Aussi Sanchez recommanda-t-il de redoubler de prudence sous peine de la vie.

A deux cents pas devant eux s'élevaient les premières maisons du Carmen, mornes, silencieuses, et, en apparence du moins abandonnées ou plongées dans le sommeil. Les six aventuriers avaient franchi la moitié de la distance, lorsque tout à coup, au moment où Sanchez avançait le bras pour s'abriter derrière une dune de sable plusieurs hommes qui rampaient en sens inverse se trouvèrent face à face avec lui.

Il y eut une seconde d'anxiété terrible.

--Qui vive? demanda une voix basse et menaçante.

--Sanchez le bombero.

--Qui est avec toi?

--Mes frères.

--Passez.

Dix minutes après cette rencontre, ils arrivèrent aux barrières qui, au nom de Sanchez, s'ouvrirent sur le champ. Enfin, ils étaient en sûreté dans le Carmen. Il était temps: malgré leur volonté et leur courage, les deux femmes brisées de lassitude, ne pouvaient plus se soutenir. Dès que le péril fut passé, leur surexcitation nerveuse tomba et elles s'affaissèrent anéanties. Sanchez prit sa soeur dans ses bras, Julian se chargea de dona Linda, et ils se dirigèrent vers la maison de don Luis, où de nouvelles difficultés les attendaient. Tio Lucas refusait d'ouvrir la porte, mais, reconnaissant enfin sa maîtresse, il introduisit les voyageurs dans un salon où il alluma les bougies.

--Que faisons nous? demanda dona Linda qui se laissa choir dans un fauteuil.

--Rien pour l'instant, répondit Sanchez. Reposez-vous, senorita, reprenez des forces.

--Resterons-nous longtemps dans cette inaction qui me tue?

--Jusqu'à demain seulement. Il ne faut pas nous jeter en aveugles dans le danger, mais tout préparer pour la réussite de nos projets et guetter l'heure propice. Demain, au plus tard, ces hommes, dont nous avons surpris la conversation, tenteront une attaque sur la Poblacion-del-Sur. Quant à nous, nous serons plus libres pour entrer dans le camp Indien. Que tout le monde ignore votre présence au Carmen! ne donnez pas signe de vie avant mon retour. A demain matin!

--N'allez-vous pas vous reposer, don Sanchez?

--Je n'ai pas le temps.

Sanchez sortit. Dona Linda recommanda à Tio Lucas la discrétion la plus absolue et congédia ses compagnons qui allèrent dormir dans des chambres préparées à la hâte.

Maria ne voulut pas se séparer de son amie, et elles reposèrent dans le même lit. Malgré leur volonté de demeurer éveillées, la nature fut la plus forte et elles ne tardèrent pas à s'assoupir et à dormir d'un profond sommeil. Le soleil était déjà haut à l'horizon lorsque leurs yeux se rouvrirent. Elles s'habillèrent et déjeunèrent avec leurs compagnons, impatientes du retour du bombero.

Plusieurs heures se passèrent, cruelles pour le coeur de dona Linda et faisant saigner son amour: le souvenir de son fiancé, couvert d'ombres mortelles, troublait douloureusement sa pensée.

Enfin, les cloches de la ville sonnèrent à toutes volées pour appeler la population aux armes et servirent d'accompagnement lugubre au bruit sourd du canon et aux éclats de la fusillade. Sans nul doute, les Indiens attaquaient la Poblacion-del-Sur, et cependant où était Sanchez? se demandait à elle-même dona Linda qui, comme une lionne dans une cage, marchait précipitamment de long en large, dévorée d'inquiétude et de désespoir.

--Ecoute! dit-elle à Maria en penchant la tête du côté de la porte.

--C'est lui! reprit Maria.

--Enfin! s'écria Linda.

--Me voici, senorita, dit Sanchez. Etes-vous prêtes?

--Depuis ce matin, fit-elle avec reproche.

--C'eût été trop tôt, répondit-il sans s'émouvoir. Maintenant si vous voulez?

--Tout de suite!

--Senorita, soyez muette, quoi que vous entendiez et quoi que vous voyiez. Laissez-moi parler seul et agir seul. Tenez, voici pour chacune de vous un masque dont vous vous cacherez le visage quand je vous dirai: En route!

Ils sortirent tous trois de la maison sans être remarqués, car les habitants gardaient les barrières ou se mêlaient au furieux combat qui se livrait dans la Poblacion-del-Sur.