IX.--UNE VISITE.

Une heure avant l'arrivée des bomberos à l'estancia, un visiteur s'était présenté qui avait été accueilli avec empressement par don Luis et sa fille. Ce visiteur, âgé de vingt-huit ans, d'une taille élégante, avait les manières du grand monde et une physionomie fine et spirituelle. Il se nommait don Fernando Bustamente. Il appartenait à l'une des familles les plus riches et les plus considérables de Buenos-Ayres. La mort de ses parents l'avait, dans ce pays où l'or est si commun, doté d'une fortune de plus de cinq cent mille piastre de rentes, c'est-à-dire environ deux millions et demi.

La famille de don Fernando et celle de don Luis, toutes deux originaires d'Espagne et liées l'une à l'autre par d'anciennes unions, avaient toujours vécu sur le pied de la plus grande intimité. Le jeune homme et la jeune fille avaient été élevés ensemble. Aussi, quand son beau cousin était venu lui faire ses adieux, en lui annonçant son départ pour l'Europe, où il devait voyager quelques années pour compléter son éducation et se former aux façons élégantes, dona Linda, alors âgée de douze ans, avait-elle éprouvé un vif chagrin. Depuis leur enfance, et comme à leur insu, ils s'aimaient avec ce doux et naïf entraînement de la jeunesse qui ne songe qu'au bonheur.

Don Fernando était parti, emportant avec lui son amour, et Lindita avait gardé le sien dans son coeur.

Depuis quelques jours à peine, le jeune homme était de retour à Buenos-Ayres, et, après avoir visité en touriste les villes les plus renommées de l'univers civilisé, il s'était hâté de mettre ordre à ses affaires, puis il avait frété une goëlette et avait fait voile pour le Carmen, brûlant du désir de retrouver celle qu'il aimait et qu'il n'avait pas vue depuis trois années, sa Lindita, cette jolie enfant qui sans doute, pensait-il, était devenue une belle jeune fille et une femme accomplie.

Au Carmen, il trouva la maison de don Luis vide, et, sur le renseignement de Tio Lucas, le vieux nègre, il courut à franc étrier jusqu'à l'estancia de San-Julian. La surprise et la joie de don Luis et sa fille furent extrême. Lindita fut surtout heureuse, car tous les jours elle pensait à Fernando et le voyait à travers ses souvenirs, mais en même temps elle ressentit au coeur je ne sais quelle commotion pleine de volupté et de douleur. Fernando s'en aperçut, il comprit qu'on l'aimait encore, et son bonheur égala celui de dona Linda.

--Allons, allons, mes enfants, dit le père en souriant, embrassez-vous, je vous le permets.

Dona Linda tendit à Fernando son front rougissant qu'il effleura respectueusement de ses lèvres.

--Qu'est-ce que c'est que ce baiser-là? reprit don Luis: voyons pas d'hypocrisie! embrassez-vous franchement, que diable! Toi, Lindita, ne fais pas ainsi la coquette, parce que tu es une belle fille et qu'il est beau garçon; et vous, Fernando, qui tombez ici comme une bombe sans crier gare, croyez-vous, s'il vous plaît, que je n'aie pas deviné pour qui vous veniez de faire plusieurs centaines de lieues sur mer? Est-ce pour moi que vous accourez de Buenos-Ayres et du Carmen? Vous vous aimez, embrassez-vous gentiment, comme deux amoureux et deux fiancés, et, si vous êtes sages, on vous mariera dans quelques jours.

Les jeunes gens attendris par ces bonnes paroles et cette joyeuse humeur, se jetèrent dans les bras du digne homme pour y cacher leur émotion.

--Mes enfants, le Rubicon est franchi; soyons tout à la joie de nous revoir après une séparation si longue, la dernière, car nous voici réunis pour toujours.

--Oui! pour toujours! répétèrent les jeunes gens.

--Puisque voilà l'enfant prodigue, tuons le veau gras. Don Fernando, vous resterez ici et ne retournerez au Carmen que pour vous marier. Cela vous convient-il?

--Oui, dit Fernando en regardant amoureusement Lindita, à condition que ce sera bientôt, mon père.

--Voilà bien les amoureux! ils sont pressés, impatients. Chacun son tour; j'ai été comme cela, j'étais heureux alors. Nos enfants nous remplacent, et le bonheur des vieillards est fait avec leur bonheur.

Alors commença entre les trois personnages une de ces douces et intimes causeries où se mêlaient les souvenirs du passé et la certitude d'un bonheur prochain, badinage du coeur et de l'esprit. Ils furent interrompus par Diaz qui entra au salon. Don Fernando se rendit dans sa chambre; Linda et son père suivirent la vieille dame auprès des bomberos.

Don Luis, surpris et irrité de l'arrivée inopinée de don Juan Perez, résolut de se débarrasser de lui et d'en finir avec cet homme mystérieux.

--Vous ne m'attendiez pas de sitôt? dit don Juan en sautant de son cheval et saluant le maître du logis.

--Je ne vous attendais pas du tout, d'autant moins qu'hier, si j'ai bonne mémoire, vous nous aviez parlé d'un voyage.

--Il est vrai, reprit-il en souriant; mais sait-on la veille ce qu'on fera le lendemain? Ainsi, vous-même, continua-t-il en suivant don Luis au salon, hier, vous ne songiez nullement à quitter le Carmen.

--Mon Dieu, vous le savez, nous autres estancieros, nous sommes souvent forcés, d'un moment à l'autre, à l'improviste, de nous rendre sur nos propriétés.

--Même chose m'arrive: je suis, comme vous, pour quelque temps contraints de vivre en gentilhomme campagnard.

--Ainsi vous habitez votre estancia?

--Oui, nous voilà voisins, vous serez condamné à ma présence, à moins que...

--Vous serez toujours reçu chez moi.

--Vous êtes mille fois aimable, dit don Juan en s'asseyant dans un fauteuil.

--Peut-être, j'en ai peur, n'aurai-je pas longtemps l'honneur de votre voisinage.

--Et pourquoi?

--Il est possible qu'avant huit jours je retourne au Carmen.

--Vous n'êtes donc venu ici qu'en passant?

--Pas précisément. Je comptais rester quelques mois ici, comme vous le disiez tout à l'heure, sait-on bien la veille ce qu'on fera le lendemain?

Les deux interlocuteurs, tels que des duellistes habiles, avant d'engager le fer et de se porter des coups décisifs, se tâtaient réciproquement par des feintes vite parées.

--Me sera-t-il permis de présenter mes hommages à dona Linda? demanda don Juan.

--Elle ne tardera pas à venir. Figurez-vous, mon cher voisin, que, par un concours de circonstances extraordinaires, nos venons de nous charger d'une jeune fille d'une rare beauté qui dix ans, a été l'esclave des Indiens, et que ses frères nous ont amenée, voici une heure à peine, après l'avoir miraculeusement sauvée des mains des païens.

--Ah! fit don Juan d'une voix étouffée.

--Oui, continua don Luis sans remarquer l'émotion du jeune homme. Elle se nomme Maria, je crois; elle parait fort douce; vous connaissez ma fille, elle en raffole déjà, et en ce moment elle est en train de la débarrasser de ses affublements indiens et de la vêtir d'une façon présentable.

--Fort bien, mais êtes-vous sûr que cette femme soit ce qu'elle semble être? Les Indiens sont fourbes, vous ne l'ignorez pas, et cette...

--Maria.

--Cette Maria est peut-être une espionne indienne.

--Dans quel but?

--Que sais-je? Peut-on compter sur rien?

--Vous vous trompez, don Juan; je puis me fier aux hommes qui me l'ont amenée.

--Surveillez-la, croyez-moi.

--Mais elle est Espagnole.

--Cela ne prouve rien. Voyez Pincheira, n'est-ce pas un ancien officier de l'armée chilienne? Aujourd'hui le voilà chef d'une des principales nations patagones, et c'est le plus crues adversaire des Espagnols.

--Pincheira, c'est autre chose.

--A votre aise, dit don Juan; je souhaite que vous ayez raison.

Comme don Juan prononçait ces mots, dona Linda parut, accompagnée de don Fernando.

--Don Juan, dit l'estanciero, j'ai l'honneur de vous présenter don Fernando Bustamente; et à vous, don Fernando, don Juan Perez.

Les deux hommes d'inclinèrent l'un devant l'autre en se lançant un regard incisif comme une lame d'épée.

--Je crois, dit don Juan, avoir eu déjà le plaisir de rencontrer monsieur.

--Bah! ce n'est pas en Amérique, à coup sûr, car voilà trois ans que don Fernando l'a quitté.

--En effet, don Luis, c'est à Paris.

--Votre mémoire est fidèle, monsieur, répondit son Fernando; nous nous sommes trouvés ensemble chez la marquise de Lucaney.

--J'ignorais votre retour en Amérique.

--Depuis quelques jours, je suis arrivé à Buenos-Ayres; ce matin, j'étais au Carmen, et me voilà!

--Déjà ici! ne put s'empêcher de dire don Juan.

--Oh! fit avec intention le père de Linda, cette visite un peu Brusque était si naturelle que ma fille et moi l'avons pardonnée de grand coeur à don Fernando.

--Ah! murmura don Juan pour répondre quelque chose, car il comprit qu'il avait devant lui un rival.

Dona Linda, nonchalamment étendue sur un canapé, suivait la conversation avec anxiété, tout en jouant avec un éventail qui tremblait dans sa main.

--J'ose espérer, monsieur, dit don Juan avec courtoisie, que nous renouerons ici la connaissance incomplète commencée dans les salons de madame Lucaney.

--Mon Dieu! se hâta de répondre don Luis pour couper la parole à don Fernando, le senor Bustamente est malheureux de perdre cette bonne fortune que vous lui offrez si gracieusement; mais, aussitôt son mariage, il compte voyager en compagnie de sa femme, puisque aujourd'hui c'est la mode dans un certain monde.

--Son mariage! fit don Juan avec un étonnement parfaitement joué --Vous l'ignoriez?

--Oui.

--Etourdi que je suis! le bonheur me fait perdre la tête, je suis comme ces deux enfants; veuillez m'excuser.

--Monsieur!

--Certainement. N'êtes-vous pas un de nos meilleurs amis? Nous n'avons rien de caché pour vous. Don Fernando Bustamente épouse ma fille. Oh! c'est une union projetée depuis longtemps.

Don Juan Perez pâlit: un voile sanglant passa devant ses yeux; il ressentit au coeur une angoisse horrible et crut qu'il allait mourir. Dona Linda suivait curieusement sur son visage ses secrètes pensées; mais, sentant que tous les yeux étaient fixés sur lui, le jeune homme fit un effort surhumain, et d'une voix douce et sans émotion apparente, il dit à la jeune fille:

--Soyez, mademoiselle, heureuse... comme je le désire. Le premier souhait, dit-on, est efficace; acceptez le mien.

--Je vous remercie, monsieur, répondit dona Lina, trompée par l'accent de don Juan.

--Quant à vous, senor Bustamente, votre bonheur va faire bien des jaloux, car vous nous enlevez la perle la plus précieuse du riche écrin de la république argentine.

--Je m'efforcerai, senor, d'être digne d'elle; je l'aime tant!

--Ils s'aiment tant! fit le père avec une bonhomie cruelle.

Les jeunes amoureux s'envoyèrent un regard humide d'amour, plein d'espérance et de bonheur. Ni les derniers mots de don Luis, ni le regard des deux fiancés ne furent inaperçus par don Juan, que, sans en laisser rien paraître, reçut ce double coup de poignard et cacha sa douleur sous un sourire.

--Pardieu! mon voisin, reprit le père, vous assisterez, ce soir, au repas de fiançailles, et vous nous abandonnerez votre soirée.

--Impossible, senor; d'importantes affaires m'appellent à mon estancia, et, à mon grand regret, je vous quitte.

--Si, cependant, ma fille se joignait à moi...

--Je refuserais la senorita.

--Vous entendez, mon père; ni vous ni moi n'obtiendrons rien.

--Si moi-même, dit don Fernando, j'osais...

--Vous me rendez confus mais, sur l'honneur, il faut que je parte. Le sacrifice que je fais en ce moment est d'autant plus pénible pour moi, ajouta-t-il avec un sourire sardonique, que le bonheur fuit presque toujours aussi vite qu'il est rare à atteindre, et que c'est folie de n'en point profiter.

--Moi, dit dona Linda en regardant don Fernando, je ne crains plus le malheur à présent.

Perez ouvrit sur elle ses yeux où passa une expression indéfinissable, et il répondit en hochant la tête:

--Puissiez-vous dire vrai, senorita, mais je sais un dicton français...

--Lequel?

--«Entre la coupe et les lèvres, il y a encore place pour un malheur.»

--Oh! le vilain dicton! s'écria Linda un peu troublée. Mais je ne suis pas française, moi, et je n'ai rien à redouter.

--C'est juste, mademoiselle.

Et don Juan, sans ajouter un mot, salua et s'élança hors du salon.

--Eh bien! mon ami, reprit l'estanciero, que pensez-vous de cet homme?

--Il a le regard profond comme un abîme, sa parole est acérée; et, je ne sais pourquoi, je ne sais pourquoi, je suis sûr qu'il me hait.

--Moi aussi, je le hais, reprit Linda qui avait tressailli.

--Peut-être vous aimait-il, Linda. Peut-on vous voir sans vous aimer?

--Qui vous assure qu'il ne médite pas un crime?

--Pour cette fois, senorita, vous allez trop loin, c'est un gentilhomme.

--Quien sabe? répondit-elle en se rappelant ces paroles de don Juan qui l'avait déjà fait frissonner.