X.--PAR MONTS ET PAR VAUX.

Au sortir de l'estancia de San-Julian, don Juan Perez était en proie à une de ces colères froides et concentrées que s'amassent lentement dans l'âme et éclatent enfin avec une force terrible. Ses éperons ensanglantaient son cheval qui hennissait douloureusement et redoublait sa course furibonde.

Où allait-il ainsi?

Il ne le savait pas lui-même; peu lui importait d'ailleurs, il ne voyait plus, n'entendait plus; il roulait dans son cerveau des projets sinistres, et franchissait torrents et ravins sans s'inquiéter du galop de son cheval. Seul, le sentiment de la haine grondait en lui. Rien ne rafraîchissait son front brûlant, ses tempes battaient à rompre, et un tremblement nerveux agitait tout son corps. Cet état de surexcitation dura plusieurs heures; son cheval avait dévoré l'espace. Enfin, brisé de fatigue, le noble animal s'arrêta soudain sur ses genoux fléchissants et roula sur le sable.

Don Juan se releva en jetant autour de lui un regard égaré. Il lui avait fallu cette rude chute pour remettre un peu d'ordre dans ses idées et le rappeler à la réalité: une heure de plus d'une telle angoisse, il serait devenu fou furieux ou serait mort d'apoplexie foudroyante.

La nuit était venue. D'épais ténèbres pesaient sur la terre; un silence funèbre régnait dans le désert où le hasard l'avait conduit.

--Où suis-je? dit-il en cherchant à s'orienter.

Mais la lune, cachée par les nuages, se répandait aucune clarté; le vent soufflait avec violence; les branches des arbres s'entrechoquaient, et dans les profondeurs de ce désert, les hurlements des bêtes fauves commençaient à mêler les notes graves de leurs voix aux rauques miaulements des chats sauvages.

Les yeux de don Juan essayaient en vain de percer l'ombre. Il s'approcha de son cheval étendu sur le sol et râlant sourdement; pris de pitié pour le compagnon de ses courses aventureuses, il se pencha vers lui, passa à sa ceinture les revolvers contenus dans les arçons, et, détachant une gourde pleine de rhum suspendue à la selle, il se mit à laver les yeux, les oreilles les narines et la bouche de la pauvre bête, dont les flancs haletaient, que ce secours sembla rendre à la vie. Une demi-heure se passa ainsi. Le un peu rafraîchi, s'était relevé, et, avec k'instinct qui distingue sa race, il avait découvert une source voisine où il s'était désaltéré.

--Tout n'est pas perdu encore, murmura don Juan, et peut-être parviendrai-je bientôt à sortir d'ici, car là-bas, on m'attend, il faut que j'y sois!

Mais un rugissement profond résonna à courte distance, répété presque sur-le-champ dans quatre directions différentes. Le poil du cheval s'était hérissé et don Juan avait tremblé.

--Malédiction! s'écria-t-il, je suis à un abreuvoir de cougouars.

En ce moment, à dix pas de lui, il aperçut deux yeux qui brillaient comme des charbons ardents et qui le regardaient avec une fixité étrange.

Don Juan était un homme d'un courage éprouvé, audacieux et téméraire à l'occasion; mais seul dans cette morne solitude, au milieu d'une nuit noire, entouré de bêtes féroces comme un cercle fatal, il sentit malgré lui la peur l'envahir, il respirait avec effort, ses dents étaient serrées, une sueur glacée inondait son corps, et il fut sur le point de se laisser choir. Ce découragement rapide disparut devant une volonté forte, et don Juan, soutenu par l'instinct de la conservation et par l'espérance si ancrée dans le coeur de l'homme, se prépara à une lutte inégale.

Le cheval poussa un hennissement de frayeur et se sauva dans les sables.

--Tant mieux! pensa le cavalier; il échappera peut-être.

Un effroyable concert de cris et de hurlements s'éleva de toutes parts au bruit de la fuite du cheval, et de grandes ombres passèrent en bondissant auprès de don Juan. Un tourbillon de vent courut dans le ciel; la lune éclaira le désert de sa lueur triste et blafarde.

Non loin, le Rio-Négro coulait entre deux rives escarpées et don Juan vit s'étendre à perte de vue les masses compactes d'une forêt vierge, chaos inextricable de rochers entassés pêle-mêle et de fissures d'où surgissaient des bouquets d'arbres. Çà et là, des lianes s'enchevêtraient les unes dans les autres, décrivaient les paraboles les plus bizarres, et n'arrêtaient leurs ramifications qu'à la rivière. Le sol, composé de sable et de ces détritus qui abondent dans les forêts américaines, fuyait sous le pied.

Don Juan se reconnut alors. Il se trouvait à plus de quinze lieues de toute habitation, engagé dans les premiers plans d'une immense forêt, la seule de la Patagonie, et que la hardiesse d'aucun pionnier n'avait osé explorer, tant ses sombres profondeurs semblaient révéler d'horreur et de mystères. Auprès de la forêt, jaillissait d'entre les rochers une source limpide, dont les bords étaient foulés par de nombreuses traces de griffes de bête fauves. Cette source leur serait, en effet, d'abreuvoir, quand, au soleil couché, elles quittaient leurs tanières pour chercher leur pâture et se désaltérer. De plus, témoignage vivant de cette supposition, deux magnifiques cougouars, mâle et femelle, arrêtés sur la rive, surveillaient d'un oeil inquiet les jeux de leurs petits.

--Hum! fit don Juan, voilà de dangereux voisins. Et machinalement il détourna les yeux. Une panthère allongée sur un roc dans la position d'un chat aux aguets fixait sur lui des yeux enflammés. Don Juan, bien armé, suivant la coutume américaine, avait une carabine d'une justesse remarquable, qu'il avait posée auprès de lui appuyé droite sur un rocher.

--Bon! dit-il, la lutte sera sérieuse, au moins.

Il épaula son fusil, mais, au moment où il allait faire feu, un miaulement plaintif lui fit lever la tête. Une dizaine de pajeros et de subaracayas (chats sauvages de haute taille), perchés sur des branches d'arbres, le regardaient en dessous, tandis que plusieurs loups rouges tombaient en arrêt à quelques pas de lui.

Posés sur les rocs environnants, une foule de vautour d'urubus et de caracaras, l'oeil à demi éteint, semblaient attendre l'heure de la curée.

Don Juan s'élança sur une pointe, et de là, s'aidant des mains et des genoux, il gagna après des difficultés inouïes, une espèce de terrasse naturelle, située à vingt pieds du sol. L'affreux concert formé par les habitants de la forêt, qu'attirait à la suite des uns des autres la subtilité de leur odorat, croissait de plus en plus et dominait le bruit même du vent qui faisait rage dans les ravins et les clairières de la forêt. La lune s'effaça encore derrière les nuages, et don Juan se retrouva dans sa première obscurité, mais, s'il ne distinguait pas auprès de lui les bêtes féroces, il les devinait et les sentait presque, il voyait leurs prunelles flamboyer dans l'ombre et entendait leurs cris qui se rapprochaient toujours.

Il appuya fortement ses pieds sur le sol, ajusta un revolver. Quatre coups de feu furent suivis de quatre râlements d'agonie et du bruit produit de branche en branche par la chute des chats sauvages blessés. Cette attaque souleva une rumeur sinistre; les loups rouges se jetèrent en hurlant sur les victimes qu'ils disputèrent aux urubus et aux vautours. Un bruissement dans les feuilles des arbres arriva à l'oreille du vaillant chasseur, et une masse impossible à distinguer clairement fendit l'espace et vint s'abattre en rugissant sur la plate-forme. De la crosse de son fusil, comme d'une massue, il frappa dans les ténèbres, et la panthère, le crâne ouvert, roula du haut en bas du rocher. Il entendit une bataille monstrueuse que les cougouars et les chats sauvages livraient à la panthère blessée, et, ivre de son triomphe et de son danger même, il lâcha deux coups de pistolet dans la foule d'ennemis acharnés qui se tordaient au-dessous de lui. Soudain tous ces animaux, cessant leur lutte comme d'un commun accord, sautèrent sur l'homme, leur ennemi commun, et leur rage se tourna contre le rocher ou sommet duquel don Juan semblait les défier tous. Ils grimpèrent, bondirent sur les anfractuosités du roc. Les chats sauvages arrivèrent les premiers; à mesure que don Juan les renversait, d'autres sautaient sur lui, et il sentait ses forces et son énergie diminuer peu à peu.

Cette lutte d'un homme seul contre une foule de bêtes féroces avait je ne sais quoi de grandiose et de poignant. Don Juan, comme dans un cauchemar, se débattait en vain contre des nuées d'assaillants toujours renaissants; sentait sur son visage l'haleine chaude et fétide des chats sauvages et des loups rouges, pendant que les rugissements des cougouars et les miaulements railleurs des panthères emplissaient ses oreilles d'une effroyable mélodie qui lui donnait le vertige. Des centaines d'yeux scintillaient dans l'ombre, et parfois les lourdes ailes des vautours et des urubus fouettaient son front baigné d'une sueur froide.

En lui tout sentiment intime du moi s'était évanoui, il ne pensait plus; sa vie, pour ainsi dire, était devenue toute physique; ses mouvements étaient automatiques, et son bras se levait et se baissait pour frapper avec la rigide régularité d'un balancier.

Déjà, plusieurs griffes s'étaient profondément enfoncées dans ses chairs; des chat sauvages l'avaient saisi à la gorge, et il avait été forcé de lutter contre eux corps à corps pour leur faire lâcher prise; son sang coulait de vingt blessures, non mortelles à la vérité, mais l'heure approchait que la force humaine ne peut dépasser, où don Juan serait tombé de son rocher et aurait péri sous la dent des bêtes fauves.

A cette seconde solennelle où tout allait lui faillir, un cri suprême s'élança de sa poitrine, cri d'agonie et de désespoir d'une expression terrifiante, et qui fut répercuté au loin par les échos, dernière protestation de l'homme fort qui s'avoue vaincu, et qui, avant de tomber, appelle son semblable à son secours ou implore l'aide de Dieu.

Il cria. Un cri répondit au sien!

Don Juan, étonné et n'osant compter sur un miracle dans un désert où nul être humain n'avait encore pénétré, se crut sous l'impression d'un rêve ou d'une hallucination; pourtant, rassemblant toute sa voix dans sa poitrine et sentant se rallumer l'espérance dans son âme, il jeta un second cri plus éclatant, plus vibrant que le premier.

--Courage!

Cette fois ce n'était pas l'écho qui lui répondait. Courage! Ce seul mot lui arriva sur l'aile du vent, faible comme un soupir. Semblable au géant Antée, Juan, se redressant, sembla reprendre des forces et renaître à la vie qui lui échappait déjà. Il redoubla ses coups contre ses innombrables ennemis.

Plusieurs chevaux galopèrent dans le lointain; des coups de feu illuminèrent les ténèbres de leur lueur passagère, et des hommes, ou plutôt des démons, se ruèrent à l'improviste au plus épais des bêtes fauves, dont ils firent un carnage horrible.

Tout à coup don Juan, attaqué par deux chats tigres, roula sur la plate forme en se débattant avec eux.

Les bêtes féroces avaient fui devant les nouveaux venus, qui se hâtèrent d'allumer des feux afin de les tenir à distance le reste de la nuit. Deux de ces hommes, armés de torches incandescentes, se mirent à la recherche du lutteur, dont les cris de détresse avaient appelé leur secours. Il gisait sans connaissance sur la plate-forme, entouré de dix ou douze chats sauvage morts et tenant entre ses doigts raidis, le cou d'un pajero étranglé.

--Eh bien! Julian, dit une voix, l'a-t-on trouvé?

--Oui, répondit-il, mais il parait mort.

--Caraï! ce serait dommage reprit Sanchez, car c'est un fier homme. Où est-il?

--Là, sur le rocher.

--Pouvez-vous le descendre avec l'aide de Quinto?

--Rien d'aussi facile.

--Hâtez-vous, au nom du ciel, dit Sanchez: chaque minute de retard pour lui est peut-être une année de vie qui s'envole.

Quinto et Julian soulevèrent don Juan par les pieds et par la tête et, avec des précautions infinies, le transportèrent, de la forteresse improvisée où il avait si longtemps combattu, auprès de l'un des feux, sur un lit de feuilles préparé par Simon.

--Canario! s'écria Sanchez à l'aspect misérable du jeune homme; le pauvre diable, comme ils l'ont arrangé! Il était temps de le secourir.

--Croyez-vous qu'il va en réchapper? continua Quinto avec intérêt.

--Il y a toujours espoir, dit sentencieusement Sanchez, quand la vie n'est pas éteinte. Voyons-le donc.

Il se pencha vers le corps de don Juan, tira son poignard luisant, lui mit la lame devant les lèvres.

--Pas le moindre souffle! fit le bombero en hochant la tête.

--Ses blessures, sont sérieuse? demanda Quinto.

--Je ne crois pas. Il a été accablé de lassitude et d'émotion; il ne tardera pas à ouvrir les yeux, et, dans un quart d'heure, si bon lui semble, il pourra se remettre en selle. C'est sûrement lui, ajouta Sanchez à demi-voix.

--D'où te vient son air soucieux, frère?

--C'est cet homme, malgré son costume européen et toute l'apparence d'un blanc, ressemble...

--A qui?

--Au chef indien contre lequel nous nous sommes battus à l'arbre de Gualichu et auquel nous devons le salut de Maria.

--Tu te trompes sans doute?

--Pas le moins du monde, frères, répliqua l'aîné avec autorité Caché dans le creux de l'arbre, j'ai pu à loisir considérer ses traits qui sont gravés dans ma mémoire. D'ailleurs, je le reconnaîtrais à cette balafre que j'ai imprimée sur son visage avec mon sabre.

--C'est vrai, dirent les autres étonnés.

--Que faire?

--Que signifie ce déguisement?

--Dieu seul le sait, reprit Sanchez; mais il faut le sauver.

Les bomberos, comme tous les coureurs des bois, vivant loin des établissements, sont obligés de panser eux-mêmes leurs blessures, et ils acquièrent une certaine connaissance pratique de la médecine pour employer les remèdes les plus simples en usage parmi les Indiens.

Sanchez, aidé de Julian et de Simon, lava les plaies de don Juan avec de l'eau et du rhum, mouilla ses tempes et lui introduisit de la fumée de tabac dans les narines. Le jeune homme poussa un soupir presque insensible, remua légèrement et enfin ouvrit les yeux qui regardèrent sans voir.

--Il est sauvé! dit Sanchez. Laissez maintenant agir la nature, c'est le meilleur médecin que je connaisse.

Don Juan se souleva sur un coude, passa la main sur son front, comme pour retrouver la mémoire et la pensée, et d'une voix faible:

--Qui êtes-vous? fit-il.

--Des amis, monsieur; ne craignez rien.

--Je suis rompu, j'ai les membres brisés.

--Il n'en est rien, monsieur; à part la fatigue, vous vous portez aussi bien que nous.

--Je le souhaite, braves gens; mais par quel miracle êtes-vous arrivés à temps pour me délivrer?

Le miracle, c'est votre cheval qui l'a fait: sans lui, vous étiez perdu.

--Comment cela? demanda don Juan, dont la voix s'affermissait de plus en plus et qui déjà était parvenu à se mettre debout.

--Voici la chose. Nous sommes bomberos.

Le jeune homme eut une espèce de tressaillement nerveux qu'il réprima soudain.

--Nous sommes bomberos; nous surveillons, la nuit surtout, les mouvements des Indiens. Le hasard nous avait amenés de ce côté. Votre cheval s'enfuyait, ayant à ses trousses une bande de loups rouges; nous l'avons débarrassé de ces carnivores. Ensuite, comme il nous a paru peu probable qu'un cheval tout sellé se trouvât seul dans cette forêt où personne n'ose s'aventurer, nous nous sommes mis à la recherche du cavalier. Votre cri nous a guidés.

--Comment m'acquitter envers vous? dit don Juan en tendant la main à Sanchez.

--Vous ne me devez rien, monsieur.

--Mais...

--Voici votre cheval, caballero.

--Mais je voudrais vous revoir, dit-il avant de partir.

--Inutile: vous ne me devez rien, vous dis-je, reprit Sanchez qui tenait la bride du cheval.

--Que voulez-vous dire? insista don Juan.

Le bombero, répondit Sanchez, paie aujourd'hui la dette contractée hier avec Neham-Outah, l'ulmen des Aucas.

Le visage de don Juan se couvrit d'une pâleur affreuse --Nous somme quittes, chef, continua Sanchez en lâchant la bride.

Quand le cavalier eut disparu dans l'obscurité, Sanchez se tourna vers ses frères.

--Je ne sais pourquoi, leur dit-il un soupir de soulagement, mais je suis heureux de ne plus rien devoir à cet homme.