XI.--LES NANDUS
A l'estancia de San-Julian, les heures s'écoulaient doucement, entremêlées de causeries et de bonheur. Don Luis s'associait à la joie de ses deux enfants. Don Juan Perez, depuis la nouvelle officielle du mariage de dona Linda, n'avait reparu ni à San-Julian, ni au Carmen, au grand étonnement de tout le monde. Maria, douce et naïve, était devenue l'amie de Linda, presque une soeur. Les rires frais et sonores des jeunes filles égayaient les échos de l'habitation et faisaient rêver le capataz qui, à la vue de la soeur des bomberos, avait senti son coeur se tourner vers elle, comme l'héliotrope vers le soleil. De loin, don José, semblable à une âme en peint, rôdait autour de Maria pour l'entrevoir à la dérobée. Tout le monde, dans l'estancia, s'était aperçu de l'amour du brave homme, qui, seul, malgré ses gros soupirs, n'y comprenait rien. On osait se moquer de lui, sans le blesser toutefois, et rire de ses façons singulières.
Un jour, par une fraîche matinée de novembre, peu après le lever du soleil, tout s'agitait à l'estancia de San-Julian. Plusieurs chevaux, tenus en main par des esclaves noirs, hennissaient d'impatience au pied du perron; les domestiques couraient çà et là, et don José, revêtu de ses plus beaux habits, attendait l'arrivée de son maître.
Enfin, don Luis et don Fernando parurent en compagnie des deux jeunes filles. A la vue de Maria, le majordome sentit la joie lui monter du coeur au visage; il se redressa, frisa d'un doigt coquet sa moustache retroussée et lança à sa bien aimée une oeillade tendre et respectueuse.
--Bonjour, José, mon ami, lui dit cordialement don Luis. Eh! eh! je crois que la chasse sera bonne.
--Je pense de même, Seigneurie; le temps est superbe.
--As-tu choisi, au moins, des chevaux bien doux pour ma fille et sa compagne?
--Oh! Seigneurie, répondit le capataz, je les aim moi-même lacés dans le corral; je vous réponds d'eux sur ma tête. De vrais chevaux de dames, des agneaux.
--Nous sommes tranquilles, dit dona Linda; nous savons que don José nous gâte.
--Allons! à cheval et partons!
--Oui, la route est longue d'ici à la plaine des Nandus (espèce d'autruche), reprit José en caressant Maria de l'oeil.
La petite troupe, une vingtaine de personnes bien armées, se dirigea du côté de la batterie où le Pavito baissa le pont-levis.
--Redoublez de vigilance, dit le capataz au gaucho.
--N'ayez crainte, senor José. Bonne chance à vous et à l'honorable compagnie ajouta le Pavito en agitant son chapeau en l'air.
--Relevez le pont, Pavito.
--Qui entrera dans l'estancia, capataz, sera plus fin que vous et moi.
En Patagonie, à quelque distance des rivières, toutes les plaines se ressemblent: du sable, toujours du sable, et çà et là quelques buissons rabougris, tel était le chemin jusqu'à la plaine des Nandus.
Don Luis avait convié son gendre à une chasse à l'Autruche, et, comme on pense, Linda avait voulu être de la partie.
La chasse à l'Autruche est un des grands divertissements des Espagnols de la Patagonie et de la république Argentine, où elle se trouvent en grande quantité.
Les Autruches vivent d'ordinaire par petites familles de huit à dix, disséminées sur les bords des marais, des étangs et des rivières; elles se nourrissent d'herbes fraîches. Fidèles au coin natal, elles ne quittent guère le voisinage de l'eau, et au mois de novembre, elles vont déposer dans les endroits les plus sauvages de la plaine leurs oeufs, au nombre de cinquante ou soixante, qui, la nuit seulement sont couvés par les mâles et par les femelles. L'incubation arrivée à terme, l'oiseau casse avec son bec les oeufs non fécondés qui se couvrent aussitôt de mouches et d'insectes, nourriture des petits.
Un trait caractéristique des moeurs de l'autruche, c'est une extrême curiosité. Dans les estancias où elles vivent à l'état domestique, il n'est pas rare de les voir se faufiler au milieu des groupes et regarder les gens qui causent. Dans la plaine, leur curiosité leur est souvent funeste, car elles viennent reconnaître sans hésiter tout ce qui leur paraît étrange. Voici, à ce sujet une bonne histoire indienne. Les cougouars se couchent à terre, lèvent leur queue en l'air et l'agitent vivement dans tous les sens. Les autruches, attirées par la vue de cet objet inconnu, s'approchent naïves. On devine le reste; elles deviennent la proie des rusés cougouars.
Les chasseurs, après une marche assez rapide de près de deux heures, étaient arrivés à la plaine des Nandus. Les dames mirent pied à terre sur les bords d'un ruisseau, et quatre hommes, la carabine sur la cuisse, restèrent auprès d'elles. Les chasseurs échangèrent leurs montures contre les coursiers que des esclaves noirs avaient menés en bride sans cavaliers, puis ils se divisèrent en deux troupes égales. La première, commandée par don Luis, s'enfonça dans la plaine en décrivant un demi-cercle de manière à pousser le gibier vers un ravin situé entre deux dunes mouvantes. La seconde troupe, ayant à sa tête le héros de la fête, don Fernando, s'échelonna sur une ligne de front et forma l'autre moitié du cercle. Ce cercle, par la marche des cavaliers, allait se rétrécissant, lorsqu'une dizaine d'autruches se montrèrent dans un pli du terrain; mais le mâle, placé en sentinelle, par un cri aigu comme le sifflet d'un contre-maître, prévint la famille du danger. Les autruches s'enfuirent en ligne droite rapidement et sans regarder en arrière.
Tous les chasseurs s'élancèrent au galop sur leurs traces. La plaine jusque-là silencieuse s'anima.
Les cavaliers poursuivaient de toute la vitesse de leurs chevaux les malheureux oiseaux, et sur leur passage soulevaient des flots d'une poussière fine. A douze ou quinze pas du gibier, galopant toujours et piquant de l'éperon le flancs de leurs montures, ils se penchaient en avant, faisaient tournoyer autour de leur tête les terribles bolas et les jetant à toute volée après l'animal. S'ils manquaient leur coup, ils ils se courbaient de côté, rasaient la terre et sans ralentir leur course, ramassaient les bolas qu'ils lançaient de nouveau.
Plusieurs familles d'autruches s'étaient levées. La chasse prit alors les proportions d'une joie délirante. Cris et hurrahs retentissaient; les bolas sifflaient dans l'air et s'enroulaient autour du cou, des ailes et des jambes des autruches qui, ahuries et folles de terreur, faisaient mille feintes et mille zigzags pour se soustraire à leurs ennemis, et qui, par des coups d'aile à droite et à gauche, s'efforçaient de piquer les chevaux avec l'espèce d'ongle dont le bout de leur aile est armé.
Quelques coursiers épouvantés se cabrèrent et, embarrassés par trois ou quatre autruches qui entravèrent leurs jambes, entraînèrent leurs cavaliers dans leur chute. Les oiseaux, profitant du désordre, se sauvèrent du côté où les chasseurs les attendaient. Là, ils tombèrent sous une pluie de bolas. Chaque chasseur descendait de cheval, tuait la victime, lui coupait les ailes en signe de triomphe et reprenait sa course avec une nouvelle ardeur. Autruches et chasseurs fuyaient et galopaient rapides comme le pampero, le vent des pampas.
Une quinzaine d'autruches jonchaient la plaine. Don Luis donna le signal de la retraite. Les oiseaux qui n'avaient pas succombé se hâtèrent des pieds et des ailes vers des abris sûrs. Les morts furent ramassés avec soin, car l'autruche est une excellent mets, et que les Américains préparent, surtout avec la chair de la poitrine, un plat renommé par sa délicatesse et sa saveur exquise qu'ils appellent picanilla.
Les esclave allèrent à la recherche des oeufs, fort estimés aussi, et ils en recueillirent une excellente moisson.
Quoique la chasse n'eut duré qu'une heure, les chevaux, las, suaient te soufflaient; aussi la rentrée à l'estancia s'effectua-t-elle lentement. Les chasseur arrivèrent un peu avant le coucher du soleil.
--Eh bien! demanda Luis au Pavito, il ne s'est rien passé d'important en mon absence.
--Rien, seigneur, reprit Pavito. Un gaucho, disant venir du Carmen pour affaire pressée, a insisté pour être introduit et parler à don Fernando Bustamente.
Ce gaucho, devant qui le Pavito n'avait eu garde de baisser le pont-levis, était son cher et loyal ami Mato, qui devait le tuer adroitement. Mato s'était retiré de fort mauvaise humeur sans vouloir dire les motifs de sa visite.
--Que pensez-vous de la venue de ce gaucho, don Fernando? demanda don Luis, dès qu'ils furent installés au salon.
--Rien qui m'étonne, répondit don Fernando. On dispose en ce moment ma nouvelle habitation au Carmen, et sans doute on a besoin de mes ordres.
--C'est possible.
--Je presse les ouvriers, mon père; j'ai si grande hâte d'être marié, que je tremble que mon bonheur ne m'échappe, dit don Fernando.
--Moi aussi, dit dona Linda, dont le visage s'empourpra.
--Voyez-vous la petite futée! dit don Luis. Ces coeurs de jeunes filles, ça travaille sans qu'on s'en doute. Patience, mademoiselle, encore trois jours!
--Mon bon père! s'écria Lindita en cachant dans le sein de don Luis son visage baigné de larmes de joie.
--Oh! alors, je pars demain pour le Carmen, d'autant plus que j'attends de Buenos-Ayres des papiers indispensables pour notre union, pour notre bonheur, ajouta Fernando en regardant sa bien-aimée.
--C'est cela, dit-elle demain de grand matin, pour être de retour après-demain avant midi, n'est-ce pas?
--Demain soir je serai ici: puis-je rester loin de vous ma chère Lindita?
--Non, don Fernando, non, je vous en prie, je ne veux pas que vous reveniez demain soir.
--Pourquoi donc? répondit le jeune homme un peu piqué de ce propos de sa fiancée.
--Mon Dieu! je ne sais pourquoi moi-même, mais j'ai peur quand vous traversez la pampa, seul, en pleine nuit. Oh! continua-t-elle à un geste de don Fernando, je vous connais brave, trop brave même. Les bandits gauchos abondent dans la plaine. N'exposez pas une vie qui m'est si chère, qui déjà n'est plus à vous, Fernando, et écoutez le conseil d'un coeur qui n'est plus à moi.
--Merci, Lindita. Pourtant je n'ai personne à craindre en ce pays, où je suis inconnu. Du reste, je ne quitte jamais l'estancia sans avoir l'air d'un brigand d'opéra-comique, tant je suis bariolé d'armes.
--N'importe, reprit dona Linda, si vous m'aimez...
--Si je vous aime, interrompit-il avec passion.
--Si vous m'aimez, vous devez souffrir de mes inquiétudes et... m'obéir.
--Allons! allons! dit don Luis en riant; sur mon âme, tu es folle, Lindita, et tes romans t'ont troublé la cervelle: tu ne rêves plus que brigands, embuscades et trahisons.
--Que voulez-vous, mon père? est-ce ma faute? Le pressentiment d'un malheur prochain m'agite; je ne veux rien livrer au hasard.
--Ne pleure pas, ma fille chérie, dit le père à Linda, qui fondit en larmes. Embrasse-moi; j'ai tort. Ton fiancé et moi, nous ferons tout ce que tu voudras. Es-tu contente?
--Est-ce bien vrai? reprit dona Linda qui pleurait en souriant.
--Oh! senorita! s'écria Fernando d'un ton de tendre reproche.
--Vous me rendez toute heureuse. Je ne demande qu'une chose: que José Diaz vous accompagne.
--Comme il vous plaira.
--Vous me le promettez?
--Je vous le jure.
--Là, fit gaiement don Luis; tout est pour le mieux, petite fille. Je te soupçonne, Lindita, d'être un peu jalouse et de craindre qu'on ne t'enlève ton fiancé?
--Peut-être! dit-elle avec malice.
--Cela s'est vu, répliqua le père en goguenardant. Ains, don Fernando, vous partez demain?
--Au lever du soleil, pour éviter la trop grande chaleur; et, comme je n'ai pas l'espérance de vous revoir avant mon départ, je prends congé de vous à l'instant même.
--Embrassez-vous, mes enfants; quand on se quitte, surtout si l'on s'aime, il faut toujours s'embrasser comme si l'on ne devait plus se retrouver que dans l'autre monde.
--Mon père, dit Lindita, vous avez des idées...
--C'est pour rire, ma chère enfant.
--Bon voyage, don Fernando, et à après-demain!
--A après-demain.
Le lendemain, au soleil levant, don Fernando Bustamente sortit de l'habitation. Au bas du perron, le capataz et deux esclaves l'attendaient. Involontairement, le jeune homme, avant de piquer des deux, tourna la tête du côté de la chambre de sa bien-aimée, dont la fenêtre s'ouvrit soudain.
--Adieu! dit dona Linda avec une certaine émotion dans la voix.
--Adieux! non! répondit Fernando en lui envoyant un baiser, au revoir!
--C'est juste, fit-elle, au revoir.
Le capataz soupira fortement; sans doute il pensait à Maria, et se disait que don Fernando était bien heureux.
Don Fernando, le coeur serré sans en comprendre la cause, fit un dernier signe à sa fiancée et ne tarda pas à disparaître au milieu des arbres. Dona Linda le suivit longtemps des yeux, longtemps du coeur, et dès qu'elle fut seule, elle sentit la tristesse l'envahir, elle pleura et sanglota amèrement.
--Mon dieu! mon Dieu! s'écria-t-elle; protégez-le?