LE MONTONERO
[XI]
EL RINCÓN DEL BOSQUECILLO
On était à la moitié environ de l'été austral, la chaleur, pendant toute la journée avait été étouffante; la poussière, réduite en atomes presque impalpable, avait recouvert les feuilles des arbres d'une épaisse couche d'une teinte grisâtre, qui donnait au paysage, cependant pittoresque et accidenté de la partie du Llano de Manso, où recommence notre récit, une apparence triste et désolée, qui heureusement devait disparaître bientôt, grâce à l'abondante rosée de la nuit, dont les eaux, en lavant les arbres et les feuilles, devaient leur rendre leur couleur primitive.
Le llano n'offrait, jusqu'au point extrême où la vue pouvait s'étendre dans toutes les directions, qu'une suite non interrompue de mamelons peu élevés, recouverts d'une herbe jaunâtre et calcinée par les rayons incandescents du soleil, et sous laquelle des myriades de cigales rouges lançaient à qui mieux qu'eux les notes stridentes de leur chant.
A une distance assez éloignée, sur la droite, on apercevait un mince filet d'eau, à demi tari, qui se déroulait comme un ruban d'argent forme des détours infinis, bordé par un étroit rideau de lentisques, de goyaviers et de cactus cierges. Seulement sur un accore élevée de cette rivière, nommé le Río Bermejo et qui est un affluent du Paraná, se trouvait un bois touffu, espèce d'oasis, semée par la main toute puissante de Dieu, dans ce désert abrupte et dont les frais et verdoyants ombrages tranchaient en vigueur sur la teinte jaune qui formait le fond du paysage.
Des cygnes noirs se laissaient nonchalamment dériver au courant: tandis que, sur la plage de la rivière, de hideux iguanes se vautraient dans la fange, des volées de perdrix et de tourterelles regagnaient à tire d'aile l'abri des buissons; çà et là bondissaient en se jouant des vigognes et des viscachas, et au plus haut des aires, de grands vautours chauves tournoyaient en larges cercles.
A voir le calme profond qui régnait dans le désert et sa sauvage apparence, il semblait être demeuré tel qu'il était sorti des mains du Créateur et n'avoir jamais été foulé par un pied humain.
Cependant, il n'en était pas ainsi, le Llano de Manso, dont les dernières plaines atteignent la lisière du Grand Chaco, le refuge presque inexpugnable des Indiens bravos, ou de ceux que la cruauté des Espagnols a, après la dispersion des missions fondées par les jésuites, rejeté dans la barbarie, est, en quelque sorte, un territoire neutre, où toutes les peuplades se sont tacitement donné rendez-vous pour chasser; il est incessamment parcouru dans toutes les directions par des guerriers appartenant aux nations les plus hostiles les unes aux autres, mais qui, lorsqu'elles se rencontrent sur ce territoire privilégié, oublient momentanément leur rivalité ou leur haine héréditaire pour ne se souvenir que de l'hospitalité du, c'est-à-dire de la franchise que chacun doit y trouver pour chasser ou voyager à sa guise.
Les blancs n'ont que rarement, à de très longs intervalles, pénétré dans cette contrée, et toujours avec une certaine appréhension; d'autant plus que les Indiens, sans cesse refoulés par la civilisation, sentant l'importance pour eux de la conservation de ce territoire, en défendent les approches avec un acharnement indicible, torturant et massacrant sans pitié les blancs que la curiosité ou un hasard malheureux conduit dans cette région.
Pourtant, malgré ces difficultés en apparence insurmontables, de hardis explorateurs n'ont pas craint de visiter le llano et de le parcourir à leurs risques et périls dans le but d'enrichir le domaine de la science par des découvertes intéressantes.
C'est à eux que le bois dont nous avons parlé, et qui semble une oasis dans cette mer de sable, doit son nom charmant de Rincón del Bosquecillo, par reconnaissance sans doute de la fraîcheur qu'ils y avaient trouvée et de l'abri qu'il leur avait offert après leurs courses fatigantes à travers le désert.
Le soleil déclinait rapidement à l'horizon en allongeant démesurément l'ombre des rocs, des buissons et des quelques arbres épars çà et là à de longues distances dans le llano. Les panthères commençaient déjà à jeter dans l'espace les notes stridentes et saccadées de leurs sinistres rauquements en se rendant à l'abreuvoir; les jaguars bondissaient hors de leurs tanières avec de sourds appels de colère, en fouettant de leur queue puissante leurs flancs haletants; les manadas de taureaux et de chevaux sauvages fuyaient effarés devant ces sombres rois de la nuit, que les premières heures du soir rendaient les maîtres du désert.
Au moment où le soleil, arrivé jusqu'au niveau de l'horizon, se noyait pour ainsi dire dans des flots de pourpre et d'or, une troupe de cavaliers apparut sur la rive droite du Río Bermejo, se dirigeant, selon toute probabilité, vers l'accore dont nous avons parlé, sur le sommet de laquelle se trouvait le bois touffu nommé el Rincón del Bosquecillo.
Ces cavaliers étaient des Indiens guaycurús, reconnaissables à leur élégant costume, au bandeau qui ceignait leur tête et surtout à la grâce sans pareille avec laquelle ils maniaient leurs chevaux, nobles fils du désert, aussi ardents et aussi indomptables que leurs maîtres.
Ils formaient une troupe d'une cinquantaine d'hommes environ, tous armés en guerre et n'ayant aucunes touffes de plumes d'autruche ni banderoles à la pointe de leurs lances; ce qui démontrait qu'ils étaient en expédition sérieuse et non réunis pour une chasse.
Un peu en avant de la troupe s'avançaient deux hommes, des chefs, ainsi que l'indiquait la plume de vautour plantée dans leur bandeau de couleur rouge, et dont l'extérieur formait un complet contraste avec celui de leurs compagnons.
Ils portaient le poncho bariolé, les caleçons de toile écrue, et les bottes fabriquées avec le cuir qui recouvre la jambe du cheval; leurs armes, lasso, bolas, lance et couteaux, étaient les mêmes que celles de leurs compagnons, mais là s'arrêtait la ressemblance.
Le premier était un jeune homme de vingt-deux ans au plus; sa taille était haute, élégante, souple et bien prise, ses manières nobles, ses moindres gestes gracieux. Aucune peinture, aucun tatouage ne défigurait ses traits accentués, d'une beauté presque féminine, mais auxquels, chose extraordinaire chez un Indien, une barbe noire, courte et frisée, donnait une expression mâle et décidée; cette barbe, jointe à la blancheur mate de la peau du jeune homme, l'aurait facilement fait passer pour un blanc, s'il avait porté un costume européen. Cependant, hâtons-nous de constater que parmi les Indiens on rencontre souvent des hommes dont la peau est complètement blanche et qui semblent appartenir à la race caucasique; aussi cette singularité n'attire-t-elle en aucune façon l'attention de leurs compatriotes, qui n'y attachent pas d'autre importance que de leur témoigner un plus grand respect, les croyant issus de la race privilégiée des hommes divins qui, les premiers, les réunirent en tribu et leur enseignèrent les premiers éléments de la civilisation.
Le jeune homme dont nous avons en quelques mots esquissé le portrait, était le chef principal des guerriers dont il était en ce moment suivi; il se nommait Gueyma, et, malgré sa jeunesse, il jouissait d'une grande réputation de sagesse et de bravoure dans sa tribu.
Son compagnon, autant qu'il était possible, malgré sa taille droite, ses cheveux noirs comme l'aile du corbeau et son visage exempt de rides, de fixer son âge avec quelque certitude, devait avoir atteint soixante-dix ans; cependant ainsi que nous l'avons dit aucun signe de décrépitude ne se faisait voir en lui: son regard brillait de tout le feu de la jeunesse; ses membres étaient souples et vigoureux; ses dents, dont pas une ne manquait, étaient d'une éblouissante blancheur, rendue plus sensible par la teinte foncée de son teint, bien que, de même que l'autre chef, il n'eût ni tatouage ni peinture; mais à défaut de ces marques physiques de vieillesse, l'expression de sévérité répandue sur sa physionomie fine et intelligente, ses gestes emphatiques et la lenteur calculée avec laquelle il laissait tomber de sa bouche les moindres paroles, auraient fait connaître à tout homme habitué à la fréquentation des Indiens, que ce chef était fort âgé et qu'il jouissait parmi les siens d'un grand renom de sagesse et de prudence, tenant plutôt sa place au feu du conseil de la nation qu'à la tête d'une expédition de guerre.
Au centre de la troupe venaient deux hommes qu'à leur couleur et à leurs vêtements il était facile de reconnaître pour Européens.
Ces hommes, bien qu'ils fussent sans armes, paraissaient être considérés, sinon comme complètement libres, du moins avec certains égards qui prouvaient qu'on ne les regardait pas comme prisonniers.
Quant à eux, c'étaient deux jeunes gens de vingt-cinq à vingt-huit ans, recouverts du costume d'officiers brésiliens, aux traits fins et hardis, à la physionomie insouciante et railleuse, qui galopaient au milieu des guerriers indiens sans paraître s'inquiéter aucunement du lieu où on les conduisait, et qui causaient gaiement en échangeant de temps en temps quelques mots d'un ton de bonne humeur avec les guerriers les plus rapprochés d'eux.
Le soleil disparaissait complètement au-dessous de l'horizon, et une entière obscurité remplaçait presque instantanément la clarté du jour, ainsi qu'il arrive dans tous les pays intertropicaux et qui n'ont pas de crépuscule, au moment où les Indiens gravissaient au galop le sentier à peine tracé qui conduisait au sommet de l'accore et donnait accès dans le bois.
Arrivé au centre d'une clairière du milieu de laquelle sortait une source d'une eau claire et limpide qui, après s'être frayé un chemin tortueux à travers les roches, tombait en éblouissante cascade dans le Río Bermejo, d'une hauteur de quarante à cinquante pieds, le jeune chef Gueyma arrêta son cheval, sauta de selle et ordonna à ses guerriers d'installer un campement de nuit; son intention étant de ne pas aller plus loin ce jour-là.
Ceux-ci obéirent; ils mirent aussitôt pied à terre et s'occupèrent activement à entraver les chevaux, à leur donner la provende, à allumer les feux de veille et à préparer le repas du soir.
Quelques guerriers, au nombre de cinq ou six, avaient seuls conservé leurs armes et s'étaient placés aux abords de la clairière, afin de veiller au salut de leurs compagnons.
Les deux officiers brésiliens, fatigués, sans doute, d'une longue course faite pendant la grande chaleur du jour, avaient, avec un soupir de satisfaction, entendu l'ordre du chef et y avaient obéi avec un empressement qui témoignait du désir qu'ils éprouvaient de prendre un repos dont ils ressentaient l'impérieux besoin.
Vingt minutes plus tard, les feux étaient allumés, un ajoupa construit pour garantir les blancs contre les atteintes de l'abondante rosée du matin, et les guerriers réunis par petits groupes de quatre ou cinq mangeaient de bon appétit les provisions simples placées devant eux et composées, en général, d'ignames cuites sous la cendre, de farine de manioc, de viande séchée au soleil et rôtie sur les charbons, le tout accompagné de l'eau limpide de la source, breuvage sain et fortifiant, mais nullement susceptible de monter à la tête des convives et de leur échauffer le cerveau.
Les chefs avaient fait prier, par un guerrier, les officiers brésiliens de prendre part à leur repas, courtoise invitation que ceux-ci avaient acceptée avec d'autant plus de plaisir que, à part les gourdes pleines d'eau-de-vie de canne qu'ils portaient à l'arçon de leurs selles, ils manquaient complètement de vivres et s'étaient un moment crus condamnés à un jeûne forcé; perspective d'autant plus désagréable pour eux qu'ils mouraient littéralement de faim, n'ayant pas eu l'occasion, depuis la veille au soir, de prendre d'autre rafraîchissement qu'un peu d'eau-de-vie coupée avec de l'eau, régime plus qu'insuffisant pour des estomacs de vingt ans, mais auquel ils s'étaient résolument astreints, plutôt que de laisser voir leur détresse aux Indiens au milieu desquels ils se trouvaient accidentellement. Heureusement pour eux, les chefs guaycurús s'étaient aperçus de cette abstinence forcée et y avaient gracieusement mis un terme en engageant les jeunes gens à souper avec eux; procédé qui avait le double avantage de sauvegarder l'orgueil des officiers et de rompre la glace entre eux et les Indiens.
Cependant, ainsi que cela arrive toujours entre personnes qui ne se connaissent point ou du moins se connaissent peu, les premiers instants furent assez froids entre ces quatre convives si différents d'allures et de caractère.
Les officiers, après un cérémonieux salut auquel les chefs avaient répondu d'une façon tout aussi guindée, s'étaient assis sur l'herbe et avaient attaqué les vivres placés devant eux, d'abord avec une certaine retenue strictement commandée par les convenances, mais bientôt ils s'étaient laissé aller aux exigences impérieuses de leur appétit et s'étaient mis résolument en devoir de le satisfaire.
—Epoï, dit le vieux chef avec un sourire de bonne humeur, je, suis heureux, señores, de vous voir fêter si bien un aussi maigre repas.
—Ma foi! répondit en riant un des officiers, maigre ou non, chef, il arrive trop à point pour que nous le dédaignions.
—Hum, fit le second, voilà juste vingt-quatre heures que nous n'avons mangé, ce qui commence à être assez long.
—Pourquoi ne pas nous l'avoir dit tout d'abord? reprit le chef, nous aurions immédiatement donné des ordres pour qu'on vous fournît les vivres nécessaires.
—Mille fois merci de votre obligeance, chef, mais il ne convenait ni à notre dignité ni à notre caractère de vous adresser une pareille demande.
—Les blancs ont de singulières délicatesses, murmura Gueyma, se parlant plutôt à lui-même qu'adressant la parole aux officiers.
Cependant ils entendirent cette observation, à laquelle l'un d'eux se chargea de répondre.
—Cela n'est pas une question de délicatesse, chef, mais un sentiment inné de convenance chez des hommes, qui non seulement se respectent eux-mêmes, mais respectent encore en eux les personnes qu'ils sont chargés de représenter.
—Vous nous excuserez, señor, reprit Gueyma; nous autres Indiens, presque sauvages, ainsi que vous nous nommez, nous ne connaissons rien à ces subtiles distinctions qu'il vous plaît d'établir; la vie du désert n'enseigne pas de telles choses.
—Et nous n'en sommes peut-être que plus heureux pour cela, ajouta le vieux chef.
—C'est possible, répondit l'officier; je ne discuterai pas avec vous sur un point aussi futile; laissons donc ce sujet et permettez-moi de vous offrir une gorgée d'aguardiente.
Et après avoir débouché sa gourde, il la présenta au chef.
Celui-ci, tout en repoussant la gourde de la main, jeta un regard d'étonnement sur l'officier.
—Vous me refusez, demanda celui-ci; pour quel motif, chef? N'ai-je pas accepté, moi, ce que vous m'avez offert.
L'Indien secoua la tête à plusieurs reprises.
—Mon fils n'a pas l'habitude de fréquenter les Guaycurús, dit-il.
—Pourquoi cette question, chef?
—Parce que, répondit-il, s'il en était autrement, le jeune chef pâle saurait que les guerriers guaycurús ne boivent jamais cette boisson que les blancs nomment eau ardente et qui les rend fous; l'eau des sources que le grand Esprit Macunhan a semée à profusion dans le désert, suffit pour calmer leur soif.
—Excusez mon ignorance, chef, je n'avais nullement l'intention de vous blesser.
—Là où il n'y a pas d'intention, ainsi que le dit le visage pâle, répondit en souriant le vieux chef, l'injure ne saurait exister.
—Bien parlé, mon maître, reprit gaiement le jeune homme; j'aurais été peiné qu'une action inconsidérée de ma part eût troublé la bonne intelligence qui doit régner entre nous, d'autant plus que je désire vous adresser différentes questions, si toutefois vous n'y trouvez pas d'inconvénient.
Le repas était terminé. Les deux chefs avaient roulé du tabac dans des feuilles de palmier et fumaient; les officiers, eux, avaient tout simplement allumé des cigares.
—Quelles sont les questions que le visage pâle désire m'adresser? répondit l'Indien.
—D'abord, permettez-moi de vous faire observer que, depuis que le hasard m'a conduit parmi vous, je suis en proie à un continuel étonnement.
—Epoï! fit en souriant le chef. En vérité?
—Ma foi, oui. Jamais je n'avais vu d'Indien. Là-bas, à Rio Janeiro, quand on me parlait des peaux-rouges, on me les représentait comme des hommes entièrement sauvages, féroce, perfides, croupissant dans la plus horrible barbarie. Je m'étais donc fait des Indiens une idée qui, d'après ce que je vois à présent, était des plus erronées.
—Ehah! Ehah! Et que voit donc le visage pâle?
—Dame, je vois des hommes, braves, intelligents, jouissant d'une civilisation différente de la nôtre, il est vrai, mais qui, en fait, n'en est pas moins une; des chefs comme vous et votre compagnon, par exemple, parlant aussi bien que moi la langue portugaise, et qui, en toute circonstance, agissent avec une prudence, une sagesse et un conspect, qui, souvent j'ai regretté de ne pas rencontrer chez mes compatriotes. Voilà ce que j'ai vu chez vous, jusqu'à présent, chef, sans compter la blancheur du teint de votre compagnon, qui, vous en conviendrez, jointe à l'arrangement de ses traits et à l'expression de sa physionomie, lui donne plutôt l'apparence d'un Européen que d'un guerrier indien.
Les deux chefs sourirent en échangeant un regard à la dérobée, et le plus âgé reprit, avec une expression de fierté dans la voix.
—Les Guaycurús sont les descendants des grands Tupinambás, les anciens possesseurs du Brésil, avant que les blancs les aient dépouillés de leurs terres; ils sont nommés par les visages pâles eux-mêmes Cavalheiros; les Guaycurús sont les maîtres du désert, qui oserait leur résister? Lorsque beaucoup d'hivers auront blanchi les cheveux de mon fils et qu'il aura vu d'autres nations indiennes, il reconnaîtra la différence immense qui existe entre les nobles Guaycurús et les misérables sauvages épars çà et là dans les llanos.
Le jeune officier s'inclina affirmativement.
—Ainsi, répondit-il, les Guaycurús sont les plus civilisés d'entre les Indiens?
—Les seuls, répondit le chef avec hauteur; le grand Esprit les aime et les protège.
—Je l'admets, chef; cependant cela ne me dit pas d'où provient la perfection avec laquelle vous parlez notre langue, perfection que vos guerriers sont loin d'atteindre, car c'est à peine s'ils me comprennent lorsque je leur adresse la parole.
—Le Cougouar a vécu de longues années, répondit-il, la neige de bien des hivers a plu sur sa tête depuis que tout petit enfant il a vu le jour pour la première fois; le Cougouar était un guerrier déjà, que le visage pâle n'avait pas encore échappé faible et nu au sein de sa mère. A cette époque, le chef a visité les grands villages des blancs, pendant plusieurs lunes même il a vécu parmi eux comme s'il eût fait partie de leur famille; aussi, il les aime, bien qu'il les ait quittés pour toujours, afin de rejoindre sa nation; les blancs ont enseigné leur langue au Cougouar. Mon fils a-t-il d'autres questions à m'adresser?
—Non, chef, et je vous remercie sincèrement de la façon franche et loyale dont il vous a plu de me répondre; je suis d'autant plus heureux de la sympathie que, dites-vous, vous éprouvez pour mes compatriotes, que dans les circonstances où nous nous trouvons, cette sympathie ne peut que nous être fort utile pour terminer à la satisfaction générale l'affaire que nous avons à traiter.
—Je désire qu'il en soit ainsi.
—Et moi aussi, de tout mon cœur; sommes-nous encore bien éloignés de l'endroit où l'entrevue doit avoir lieu? Je vous avoue que j'ai hâte que l'alliance proposée soit conclue entre nous.
—Alors, que mon fils se réjouisse, car nous sommes arrivés à l'endroit assigné par les capitaos guaycurús aux chefs des visages pâles, et l'entrevue dont il parle aura lieu, selon toutes probabilités, demain même, deux ou trois heures au plus après le lever du soleil.
—Quoi, nous avons déjà atteint le lieu nommé par les Espagnols el Rincón del Bosquecillo?
—C'est ici.
—Dieu soit loué! Car le général ne tardera pas à s'y rendre de son côté comme nous y sommes venus du nôtre; et maintenant, chef, agréez encore une fois mes remerciements. Je vais, avec votre permission, prendre quelques heures d'un repos dont j'éprouve un besoin réel après les fatigues de la journée qui vient de finir.
—Que mes fils dorment: le sommeil est bon pour les jeunes gens, répondit le chef avec un bienveillant sourire.
Les officiers se retirèrent aussitôt dans l'ajoupa préparé pour eux, et ne tardèrent pas à s'endormir.
Les deux chefs restèrent seuls en face l'un de l'autre.
Les guerriers guaycurús, étendus devant les feux, dormaient enveloppés dans leurs ponchos.
Seules, les sentinelles étaient éveillées et demeuraient immobiles comme des statues de bronze florentin, les yeux fixés dans l'espace et les oreilles ouvertes au moindre bruit.
Un calme complet régnait dans le désert, la nuit était tiède, claire et étoilée.
Le Cougouar considéra un instant son compagnon d'un air pensif, puis, prenant la parole à voix basse, après avoir jeté un regard investigateur autour de lui:
—A quoi songe Gueyma en ce moment, dit-il d'une voix douce, avec un accent de tendre affection, cause-t-il intérieurement avec son cœur? Sa pensée évoque-t-elle le souvenir charmant d'Œil-de-Colombe, la vierge aux yeux d'azur, ou bien son esprit est-il préoccupé par la réunion qui demain doit avoir lieu?
Le jeune homme tressaillit, releva la tête, et, fixant un regard incertain, dans lequel passa un éclair, sur le vieux chef qui le regardait avec tristesse:
—Non, répondit-il d'une voix basse et entrecoupée par une émotion intérieure, mon père n'a pas vu clair dans le cœur de son fils; le souvenir d'œil-de-Colombe est toujours présent à la pensée de Gueyma: il n'a pas besoin d'être évoqué pour apparaître radieux; peu importe au jeune chef le résultat du conseil de demain, son esprit est ailleurs, il erre à l'aventure sur le sommet des nuages chassés par le vent à la recherche de son père.
Le visage du vieux chef s'assombrit soudainement à ces paroles; ses sourcils se froncèrent, et ce fut avec une certaine émotion dans la voix qu'il répondit, au bout d'un instant:
—Cette pensée tourmente toujours mon fils?
—Toujours! fit le jeune homme avec une certaine animation; jusqu'à ce que le Cougouar ait rempli sa promesse.
—Quelle est cette promesse que me rappelle mon fils?
—Celle de me dire le nom de mon père; comment, enfant, je ne l'ai jamais vu auprès de moi, et pourquoi les guerriers de ma nation détournent la tête avec tristesse, lorsque je leur demande pourquoi, depuis si longtemps, il est parti du milieu de nous.
—Oui, c'est vrai, répondit le Cougouar, j'ai fait cette promesse à mon fils; mais lui, en retour, il m'en a fait une autre, ne se la rappelle-t-il pas?
—Si; que mon père me pardonne, je me la rappelle; mais mon père est bon, il sera indulgent pour un jeune homme et excusera une impatience qui ne provient que de son amour filial.
—Mon fils est non seulement un des guerriers les plus redoutables de sa nation, mais il en est encore un des chefs les plus renommés: il doit à tous l'exemple de la patience. Une lune ne s'écoulera pas sans que je lui révèle le secret qu'il a si grande hâte d'apprendre; jusque-là, qu'il continue à se laisser guider par l'homme qui s'est dévoué à lui et dont la seule pensée est de le voir heureux un jour.
Après avoir prononcé ces paroles d'une voix sévère mélangée d'affection, le vieux chef s'enveloppa dans son poncho, s'étendit sur le sol et ferma les yeux.
Gueyma le considéra un instant avec une impression indéfinissable mêlée de colère, de respect et d'abattement, puis il poussa un profond soupir, laissa retomber sa tête sur la poitrine et se plongea dans d'amères réflexions; enfin, vaincu par le sommeil, il s'étendit auprès de son compagnon, et bientôt dans le camp indien il n'y eut plus d'éveillé que les sentinelles.
[XII]
LE TRAITÉ
La nuit fut tranquille, rien n'en troubla la sérénité calme et majestueuse.
Les sentinelles veillèrent avec une attention scrupuleuse, peu habituelle parmi les Indiens, sur le repos de leurs compagnons.
Vers quatre heures et demie au matin, les ténèbres commencèrent peu à peu à pâlir devant les lueurs, fugitives encore, des premiers rayons du jour; le ciel se nuança de larges bandes de couleurs changeantes qui se fondirent enfin dans des tons d'un rouge vif et enflammé, et le soleil parut enfin, s'élevant au-dessus de l'horizon comme s'il fût sorti du sein d'une fournaise, illuminant subitement le ciel de ses resplendissants rayons qui ressemblaient à des flèches de feu.
Les premières heures matinales sont les plus douces et les plus magnifiques de la journée au désert.
La nature en s'éveillant calme, fraîche et reposée, semble, pendant les ténèbres, avoir repris toutes ses forces; les feuilles plus vertes sont perlées de rosée, un léger et transparent brouillard s'élève de terre en vapeur incessamment pompée par le soleil, une fraîche brise ride la surface argentée des fleuves et des lacs, agite les branches des arbres et imprime un frémissement mystérieux aux hautes herbes du milieu desquelles s'élèvent à chaque instant les têtes effarées des taureaux, des chevaux sauvages, des daims ou des gazelles, tandis que les oiseaux, battant joyeusement des ailes, font leur toilette matinale ou s'envolent de çà et de là avec des cris et des gazouillements de plaisir.
Les Indiens ne sont pas dormeurs, en général, aussi, à peine le soleil apparut-il au niveau de l'horizon, que tous s'éveillèrent et procédèrent aux soins de leurs toilettes et à leurs ablutions de chaque jour: car les Guaycurús, contrairement aux autres peuplades américaines, parmi leurs nombreuses qualités, comptent celle d'être d'une propreté rigoureuse et même d'une certaine coquetterie dans l'arrangement de leurs pittoresques vêtements.
A la voix du Cougouar, ils se réunirent en demi-cercle les yeux tournés vers le soleil levant, s'agenouillèrent pieusement sur le sol et adressèrent une fervente prière à l'astre radieux du jour, non pas qu'ils le considèrent positivement comme un dieu, mais parce qu'il est dans leur croyance le représentant visible de l'invisible divinité et le grand dispensateur de ses bienfaits.
Nous avons remarqué avec étonnement cette espèce de culte rendu au soleil dans toutes les contrées de l'Amérique, tant du sud que du nord, et qui, bien que variée par la forme, est partout, quant au fond, la même dans toutes les nations indigènes: d'ailleurs, cette religion naturelle doit être admise plus facilement par des races primitives, qui rendent ainsi hommage à ce qui frappe plus fortement leurs yeux et leurs sens.
Ce pieux devoir accompli, les guerriers se relevèrent et se partagèrent immédiatement les travaux du camp.
Les uns conduisirent les chevaux à l'abreuvoir, d'autres les bouchonnèrent avec soin, quelques-uns allèrent couper du bois, afin de raviver les feux à demi éteints, tandis que cinq ou six guerriers d'élite, sautant à poil sur leurs chevaux, s'élancèrent dans la savane, afin de se procurer en chassant les vivres nécessaires à leur déjeuner et à celui de leurs compagnons.
Enfin, au bout de quelques instants, le camp offrit le tableau le plus animé, car autant les Indiens sont mous et insouciants lorsque leurs femmes, auxquelles ils abandonnent tous les travaux domestiques sont avec eux, autant ils sont vifs et alertes dans leurs expéditions de guerre, pendant lesquelles ils ne peuvent réclamer leur assistance et sont ainsi contraints de se satisfaire à eux-mêmes.
Les officiers brésiliens, réveillés par le bruit et le mouvement qui se faisait autour d'eux, sortirent de l'ajoupa sous lequel ils avaient passé la nuit, et allèrent gaiement se mêler aux groupes des Indiens, ayant, eux aussi, à panser leurs chevaux et à s'assurer qu'il ne leur était rien arrivé pendant leur sommeil.
Les Guaycurús les reçurent de la façon la plus cordiale, riant et causant avec eux, poussant même l'affabilité jusqu'à s'informer s'ils avaient bien dormi sur leur lit de feuilles et s'ils se sentaient complètement remis de leurs fatigues du jour précédent.
Bientôt tout fut en ordre dans le camp, les chevaux ramenés de l'abreuvoir furent attachés de nouveau aux piquets devant une bonne provision d'herbe fraîche, les chasseurs revinrent chargés de gibier et le repas du matin préparé en toute hâte fut au bout de quelques instants servi aux convives sur de grandes feuilles de bananier et de palmier en guise d'assiettes et de plats.
Aussitôt après le déjeuner, le Cougouar après avoir pendant quelques minutes conversé avec Gueyma, qui bien que le principal chef du détachement semblait n'agir que d'après ses conseils, expédia plusieurs batteurs d'estrade dans des directions différentes.
—Vos amis tardent à arriver, dit-il aux officiers brésiliens, peut-être leur est-il survenu certains empêchements, ces hommes sont chargés de s'assurer de l'état des choses et de nous annoncer leur approche.
Les officiers s'inclinèrent en signe d'assentiment, ils n'avaient rien à répondre à cette observation, d'autant plus qu'ils commençaient eux-mêmes à s'inquiéter du retard des personnes attendues.
Plusieurs heures s'écoulèrent ainsi; les guerriers guaycurús causaient entre eux, fumaient ou pêchaient sur le bord du Bermejo, mais aucun Indien ne s'était éloigné du camp au milieu duquel s'élevait comme une bannière la longue lance de Gueyma, plantée dans le sol et faisant flotter à son extrémité une banderole blanche faite avec un mouchoir emprunté aux officiers.
Vers onze heures du matin, les sentinelles signalèrent l'apparition de deux troupes venant de deux côtés opposés, mais se dirigeant vers le camp.
Les Chefs guaycurús lancèrent deux guerriers vers ces troupes.
Ceux-ci revinrent au bout de dix minutes à peine.
Ils avaient reconnu les étrangers. Les premiers étaient des Macobis, les seconds des Frentones.
Mais, presque aussitôt apparut une troisième troupe, puis une quatrième, une cinquième et enfin une sixième.
Des éclaireurs furent immédiatement lancés à leur rencontre, et ils ne tardèrent pas à revenir, en annonçant que c'étaient des détachements de Chiriguanos, de Langoas, d'Abipones, et enfin de Payagoas.
—Epoï, répondait le Cougouar à chaque annonce qui lui était faite, les guerriers camperont au pied de la colline, les chefs monteront près de nous.
Les éclaireurs repartaient alors ventre à terre et allaient communiquer aux capitaos des différents détachements les ordres de leur chef.
Arrivés à une certaine distance de l'accore au sommet de laquelle le camp des Guaycurús était établi, les détachements indiens s'arrêtèrent, poussèrent leur cri de guerre d'une voix retentissante et, après avoir exécuté certaines évolutions en faisant caracoler leurs chevaux, ils allèrent s'établir aux points qui leur avaient été désignés.
Les chefs de ces détachements suivis chacun de deux guerriers plus particulièrement affectés au service de leur personne, gravirent au galop la colline et pénétrèrent dans le camp où ils furent reçus de la façon la plus cordiale par les chefs guaycurús qui étaient montés à cheval et avaient fait quelques pas au-devant d'eux.
Après un échange assez long de politesses où furent strictement remplies toutes les minutieuses exigences de l'étiquette indienne, les chefs se dirigèrent ensemble vers le feu du conseil où tous ils s'assirent sans distinction de places ou de rang.
Il se fit alors un grand silence dans l'assemblée. Les esclaves donnèrent à chacun du tabac enroulé dans des feuilles de palmier et firent circuler le maté que les chefs humèrent lentement et religieusement selon la coutume.
Lorsque le maté eut passé de main en main, que la dernière bouffée de fumée fut exhalée des rouleaux de tabac, Gueyma fit un geste de la main pour réclamer l'attention des assistants et prit la parole:
—Capitaos alliés de la puissante et invincible nation des Guaycurús, dit-il, je suis heureux de vous voir ici et de l'empressement que vous avez mis à vous rendre à l'invitation des membres du conseil suprême de notre nation. Le motif de cette convocation extraordinaire est extrêmement sérieux; bientôt vous l'apprendrez; il ne m'appartient pas, et je manquerais à tous mes devoirs de fidèle allié, si j'essayais, en cette circonstance, d'influencer vos déterminations ultérieures, que vos intérêts bien entendus doivent seuls motiver. Qu'il vous suffise, quant à présent, de savoir que vos amis les Guaycurús ont cru ne devoir agir en cette affaire qu'avec votre assentiment et l'appui de vos lumières.
Un chef payagoa, guerrier âgé déjà, et d'un aspect respectable, s'inclina et répondit:
—Capitao des Guaycurús, bien que fort jeune encore, vous réunissez en vous la prudente circonspection de l'agouti, jointe au bouillant courage du jaguar; les paroles que souffle votre poitrine sont inspirées par le grand Esprit. C'est lui qui parle par vos lèvres. Au nom des capitaos ici présents, je vous remercie de la latitude que vous nous donnez, en nous laissant la liberté entière de nos déterminations. Nous saurons, soyez-en convaincu, distinguer le vrai du faux dans cette affaire, que nous ignorons encore, et nous inspirant de votre sagesse, la terminer selon les lois de la plus entière justice, tout en nous conformant aux intérêts des nations dont nous sommes les représentants.
Les autres chefs s'inclinèrent alors, et chacun à son tour, la main posée sur le cœur, prononça ces paroles:
—Emavidi-Chaïmè, le grand capitao des Payagoas, a parlé comme un homme prudent, la sagesse est en lui.
En ce moment, une des sentinelles signala l'approche d'une troupe nombreuse, révélée par un épais nuage de poussière qui s'élevait à l'horizon.
—Voilà ceux avec lesquels nous conférerons bientôt, dit Gueyma; à cheval, frères, et allons au-devant d'eux, afin de leur faire honneur, car ils viennent en amis, ce qui leur a permis de franchir sains et saufs nos frontières.
Les capitaos se levèrent aussitôt et montèrent sur les chevaux que leurs esclaves tenaient en main derrière eux.
Gueyma et le Cougouar se mirent à leur tête, et la troupe, composée d'une quinzaine de chefs, tous cavaliers d'élite et guerriers renommés dans leurs tribus, roula comme un ouragan du haut en bas de la colline et s'élança à toute bride dans la plaine, en soulevant sur son passage des flots épais d'une poussière grisâtre, réduite en atomes presque impalpables, au milieu de laquelle elle ne tarda pas à disparaître complètement aux regards.
Cependant, les nouveaux venus s'approchaient rapidement, bien qu'avec une certaine circonspection, commandée du reste par les lois de la plus stricte prudence.
Cette troupe fort peu nombreuse ne se composait que de dix cavaliers dont deux étaient Indiens et semblaient servir de guide à ceux qui marchaient à leur suite.
Ceux-ci étaient des blancs, des Brésiliens, ainsi qu'il était facile de le reconnaître à leur costume.
Celui qui marchait en tête de la petite troupe était un homme d'une cinquantaine d'années environ, aux traits fiers et hautains, aux manières nobles et élégantes, il portait le riche uniforme tout brodé d'or de général. Bien qu'il se tînt droit et ferme sur son cheval et que son œil noir bien ouvert semblait briller de tout le feu de la jeunesse, cependant ses cheveux grisonnants et les rides profondément creusées de son front, ajoutés à l'expression soucieuse et pensive de sa physionomie, témoignaient d'une existence fortement éprouvée, soit par les passions, soit par les hasards d'une vie passée tout entière à faire la guerre.
Le cavalier qui se tenait à ses côtés portait le costume de capitaine et les insignes d'aide de camp; c'était un jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans, à l'œil fier et aux traits nobles et réguliers; son visage respirait la bravoure; une expression d'insouciance railleuse répandue sur sa physionomie lui donnait un cachet d'étrangeté et de confiance narquoise indicible.
Les six autres cavaliers étaient des soldats revêtus du costume de soldaos da Conquista; l'un d'eux portait les insignes de sous-officier.
Quant aux Indiens qui, selon toute probabilité, servaient de guides à la troupe, ils ne portaient aucune arme apparente, mais à leurs vêtements et à la plume plantée dans le bandeau d'un rouge vif qui ceignait leur front il était facile de les reconnaître pour des chefs guaycurús.
Tous deux guerriers d'un certain âge, à l'apparence sombre et réservée, ils galopaient silencieusement, côte à côte, les yeux opiniâtrement fixés en avant, et ne paraissant nullement s'occuper des Brésiliens qui venaient à quelques pas derrière eux.
Tout en marchant, les deux officiers causaient avec une liberté qui, vu la différence des grades, témoignait d'une certaine intimité entre eux; ou du moins d'assez longs rapports.
—Nous voici donc arrivés enfin au Bosquecillo, dit le capitaine en promenant un regard curieux autour de lui, et cette rivière est le Río Bermejo qu'il nous a fallu deux fois déjà traverser. Ma foi! Sauf le respect que je vous dois, mon général, je suis heureux d'avoir vu enfin ce territoire mystérieux que ces brutes d'Indiens surveillent avec une si jalouse méfiance.
—Chut! Don Paulo, répondit le général eu posant un doigt sur ses lèvres, ne parlez pas aussi haut, nos guides pourraient vous entendre.
—Bah! Le croyez-vous, général, à cette distance?
—Je connais l'acuité d'ouïe de ces drôles, mon cher don Paulo, croyez-moi, soyez prudent.
—Je suivrai vos avis, général, d'autant plus que, d'après ce que vous m'avez dit déjà, vous avez été en rapport avec les Indiens.
—Oui, répondit le général avec un soupir étouffé, j'ai eu affaire à eux dans une circonstance terrible, et, bien que de longues années se soient écoulées depuis cette époque, le souvenir en est toujours présent à ma pensée. Mais laissons cela, et parlons du motif qui aujourd'hui nous amène dans ces parages; je ne vous cache pas, mon ami, que si honorable que soit la mission qui m'a été confiée par le gouvernement, je la considère comme extrêmement difficile et ne présentant que fort peu de chances de succès.
—Est-ce réellement votre avis, général?
—Certes, je ne voudrais pas faire de diplomatie avec vous.
—Redouteriez-vous une trahison de la part des Indiens?
—Qui sait? Cependant, d'après ce que je connais des mœurs de la nation avec laquelle nous avons spécialement affaire, je crois être assuré que tout se passera loyalement.
—Hum! Savez-vous, général, que nos amis seraient dans une position terrible, si la fantaisie prenait aux Indiens de violer le droit des gens? Car, pardonnez-moi, général, de vous dire ceci, mais il me semble que s'il prenait fantaisie à nos deux guides de nous planter là, rien ne leur serait plus facile, et alors quels otages, eux partis, nous répondraient de la vie de nos compagnons?
—Ce que vous dites est fort juste; malheureusement, il ne m'a pas été possible de prendre d'autres mesures; j'ai dû, dans l'intérêt même de nos compagnons, laisser ces Indiens libres et les traiter honorablement; leur caractère est fort ombrageux, ils ne pardonnent pas ce qu'ils croient être une insulte; d'ailleurs, une chose me rassure; c'est que s'ils avaient eu l'intention de nous trahir, ils n'auraient pas attendu jusqu'à ce moment pour le faire, et, depuis longtemps déjà, ils nous auraient abandonnés.
—C'est vrai, d'autant plus que, si je ne me trompe, nous voici au rendez-vous.
—Ou du moins, nous y arriverons avant une demi-heure.
—Nos guides ont sans doute aperçu quelque chose de nouveau, général, car les voici qui s'arrêtent en se tournant de notre côté, comme s'ils avaient une communication à vous faire.
—Rejoignons-les donc au plus tôt, répondit le général en faisant sentir l'éperon à son cheval, qui partit au galop.
Les deux Indiens s'étaient effectivement arrêtés pour attendre les Brésiliens; lorsque le général les eut atteints, il rangea son cheval auprès des leurs, et, leur adressant aussitôt la parole:
—Eh bien, capitaos, leur dit-il d'une voix enjouée, que se passe-t-il donc, que vous vous arrêtez ainsi court au milieu du sentier?
—Mon frère et moi nous nous sommes arrêtés, répondit sentencieusement le plus âgé des deux chefs, parce que les capitaos viennent au-devant des visages pâles, afin de leur rendre les honneurs qui leur sont dus à cause de leur qualité d'ambassadeur.
—Nous sommes donc effectivement bientôt arrivés?
—Regarder, reprit le chef en étendant le bras vers la colline éloignée tout au plus d'un mille de l'endroit où il se trouvait.
—Ah! Ah! Ainsi je ne m'étais pas trompé, cette colline est bien le Rincón del Bosquecillo.
—C'est le nom que lui donnent les visages pâles.
—Fort bien: je suis charmé de le savoir avec certitude. Vous dites donc, chef, que les capitaos viennent au-devant de nous?
—Voyez cette poussière, reprit l'Indien, elle est soulevée par les pieds pressés des chevaux des capitaos.
—S'il en est ainsi, je vous serai obligé, capitao, de m'informer de ce que je dois faire?
—Rien; attendre et répondre à l'accueil amical des capitaos quand ils arriveront.
—C'est ce que je ferai avec plaisir. Je profite même de l'occasion qui se présente de vous remercier personnellement, capitao, de la loyauté avec laquelle votre compagnon et vous vous nous avez guidés jusqu'ici.
—Nous avons accompli notre devoir; le chef pâle ne nous doit aucun remerciement.
—Cependant, capitao, l'honneur me fait une loi de constater la loyauté avec laquelle vous vous êtes acquittés de ce devoir.
—Tarou-Niom et son frère I-me-oh-eh sont des capitaos guaycurús; la trahison leur est inconnue.
Au premier nom prononcé par le chef indien, le général avait imperceptiblement tressailli et ses noirs sourcils s'étaient froncés pendant une seconde.
—Le nom de mon père est Tarou-Niom? demanda-t-il comme s'il eût voulu acquérir une certitude.
—Oui, répondit laconiquement l'Indien, et il ajouta au bout d'un instant, voilà les capitaos.
En effet, presque aussitôt les hautes herbes s'ouvrirent refoulées sous l'effort puissant de plusieurs chevaux, et les Indiens parurent.
—Les visages pâles sont les bienvenus sur les territoires de chasse des Guaycurús, dit Gueyma, après s'être gracieusement incliné devant le général; les guerriers de ma nation et des nations alliées sont heureux de les voir parmi eux.
—Je remercie le capitao de ces bonnes paroles, répondit le général, et surtout de la distinction dont m'honorent les confédérés en venant ainsi au-devant de moi: je suis prêt à suivre les capitaos dans le lieu où il leur plaira de me conduire.
Après quelques autres lieux communs de politesse, les deux troupes, confondues en une seule, reprirent la direction de la colline.
—Quelques minutes plus tard, les officiers brésiliens, escortés par les chefs indiens, atteignirent le sommet de la colline, où ils furent reçus avec les marques de la joie la plus vive par leurs deux compatriotes.
Aussitôt arrivés au camp, Gueyma arrêta son cheval, et, posant la main, droite sur un des deux officiers qui s'étaient avancés au-devant des arrivants, il se tourna vers le général.
—Voici les deux otages confiés par les visages pâles aux capitaos guaycurús; ces hommes ont été par nous traités comme des frères.
—En effet, répondit immédiatement un des deux officiers, nous n'avons qu'à nous louer des procédés dont on a usé envers nous et des attentions dont nous avons été l'objet, nous nous hâtons de le constater.
—Je crois, dit le général, que les deux capitaos guaycurús confiés à notre garde pour répondre de la sûreté de nos otages, n'ont pas eu à se plaindre de la façon dont ils ont été traités par nous.
—Les visages pâles ont agi loyalement envers les guerriers guaycurús, répondit Tarou-Niom en s'inclinant devant le général.
Après ces quelques paroles, les Brésiliens furent conduits cérémonieusement devant le feu du conseil, où un arbre renversé avait été préparé pour leur servir de siège.
Le général prit place, ayant ses officiers à ses côtés, tandis que les soldats se rangeaient silencieusement en arrière.
Les chefs guaycurús et les capitaos des autres nations confédérées s'accroupirent sur les talons à la mode indienne, en face des blancs, dont ils n'étaient séparés que par le feu. Le tabac roulé et les cigares furent allumés; puis le maté fut présenté aux Brésiliens, et le conseil commença.
—Nous prions, dit Gueyma, le grand capitao des visages pâles de répéter ainsi, que cela a été convenu devant les capitaos des nations confédérées, les propositions qu'il nous a adressées, le troisième soleil de la lune de la folle avoine, au Salto-Grande où nous nous étions rendus sur sa prière; ces propositions communiquées par nous aux capitaos confédérés ont, je dois le constater, été bien reçues par eux; cependant, avant de s'engager définitivement et de contracter une alliance offensive avec les visages pâles ici présents contre d'autres hommes de la même couleur, les capitaos veulent être assurés que ces conditions seront strictement et loyalement exécutées par les blancs et que les guerriers rouges n'auront pas à se repentir plus tard d'avoir ouvert une oreille complaisante à des avis perfides. Que mon père parle donc, les chefs l'écoutent avec la plus sérieuse attention.
Le général s'inclina, et, après avoir jeté un regard profond sur la foule attentive et pour ainsi dire suspendue à ses lèvres, il se leva, s'appuya nonchalamment sur la poignée de son sabre et prit la parole en portugais, langue que la plupart des chefs parlaient facilement, et que tous comprenaient.
—Capitaos des grandes nations confédérées, dit-il, votre grand-père blanc, le puissant monarque que j'ai l'honneur de représenter près de vous, a entendu vos plaintes; le récit de vos malheurs a ému son cœur toujours bon et compatissant, il a résolu de faire cesser les honteuses vexations dont, depuis tant d'année, les espagnols vous ont rendus victimes; alors il m'a envoyé vers vous pour vous communiquer ses bienveillantes intentions. Écoutez donc mes paroles, car bien que ce soit ma bouche qui les prononce, elles ont en réalité l'expression des sentiments dont votre grand-père blanc est animé à votre égard.
Un murmure flatteur accueillit cette première partie du discours du général. Lorsque le silence se fut rétabli, il continua:
—Les Espagnols, reprit-il, au mépris des traités et de la justice, non contents de vous opprimer, vous les véritables possesseurs du sol que nous foulons, se sont encore traîtreusement emparés de territoires étendus, riches et fertiles, appartenant depuis un temps fort long au puissant monarque mon maître. Ces territoires, il prétend les recouvrer par la voie des armes. Puisque les Espagnols perfides rompent continuellement, sous les prétextes les plus futiles et de la façon la plus déloyale, les traités conclus avec eux; saisissant avec empressement l'occasion qui se présente de vous faire enfin rendre la justice à laquelle, comme ses enfants, vous avez droit, mon souverain prend votre cause en main, en fait la sienne, et vous protégera envers et contre tous, s'engageant à vous faire restituer les territoires de chasse qui vous ont été injustement ravis s'engageant, en outre, à faire respecter, non seulement votre liberté, mais encore votre vie, vos troupeaux, enfin tout ce que vous possédez; mais il est juste, capitaos, que vous vous montriez reconnaissants du secours que mon souverain daigne vous accorder, et que vous soyez aussi fidèles envers lui qu'il le sera envers vous. Voici ce que, par ma bouche, vous demande le puissant souverain que je représente: vous armerez vos guerriers d'élite dont vous formerez des détachements de cavaliers sous les ordres de capitaos expérimentés. Ces détachements abandonneront le Llano de Manso, ou, ainsi que vous nommer votre pays la vallée de Japizlaga; à un signal donné par nous, et par plusieurs points à la fois ils envahiront les provinces du Tucumán et de Córdoba, de façon à opérer leur jonction avec les Indiens des pampas et à harceler les Espagnols à quelque faction qu'ils appartiennent partout où ils les rencontreront, n'attaquant que les partis isolés et servant, pour ainsi dire, d'éclaireur et de batteurs d'estrade aux troupes que le roi, mon maître fera sous mes ordres et ceux d'autres chefs entrer sur le territoire ennemi. La guerre terminée, toutes les promesses consignées sur ce quipu, ajouta-t-il en jetant au milieu de l'assemblée un bâton fendu par la moitié et garni de cordes de plusieurs couleurs en forme de chapelets, ayant des graines, des coquillages et des cailloux enfilés et séparés par des nœuds faits d'une façon différente; ces promesses, dis-je, seront strictement tenues. Maintenant j'ai donné mon quipu, trente mules chargées de lassos, bolas, ponchos, frazadas, mors pour les chevaux, couteaux, etc., attendant à l'entrée du Llano sous la conduite de quelques soldats. Qu'il vous plaise de partager entre vous ces richesses dont le roi, mon maître, daigne vous faire présent; à mon retour, si mes propositions sont acceptées, je donnerai l'ordre que le tout vous soit remis. J'attends donc la remise de vos quipus, persuadé que vous ne fausserez pas à la parole donnée et que le roi, mon maître, pourra en toute sûreté compter sur votre loyal concours.
De chaleureux applaudissements accueillirent le discours du général, qui se rassit au milieu des témoignages les moins équivoques de la plus vive sympathie.
Les esclaves firent de nouveau circuler le maté, et les capitaos indiens commencèrent à s'entretenir vivement entre eux, bien qu'à voix basse et dans une langue incompréhensible pour les Européens.
Nous ferons remarquer à ce propos une singularité que nous n'avons rencontrée que dans ces régions et surtout parmi les Guaycurús.
Les hommes et les femmes ont un langage qui présentent de notables différences; en sus lorsqu'ils traitent des questions diplomatiques devant des envoyés d'une nation étrangère, ainsi que cela passait dans la circonstance présente, ils produisent par la contraction des lèvres, un sifflement qui à reçu parmi eux certaine modifications convenus qui en font pour ainsi dire un idiome à part.
Rien de plus singulier, du reste, que d'assister à une délibération sérieuse, sifflée de cette façon par les orateurs, avec des modulations et des fioritures réellement remarquables qui donnent quelque chose d'étrange et de mystérieux à la discussion.
Le général causait à voix basse avec ses officiers, en humant son maté, tandis que les capitaos discutaient à tour de rôle ses propositions, ainsi qu'il le conjecturait du moins, car il lui était impossible de rien comprendre, ou même de saisir un seul mot au milieu de ce sifflement et de ce gazouillement continuel.
Enfin Gueyma se leva, et, après avoir réclamé le silence d'un geste empreint d'une suprême majesté, il prit la parole en portugais pour répondre au général.
—Les capitaos, dit-il ont écouté avec tout le soin qu'elles méritaient les paroles prononcées par le grand capitao des visages pâles; ils ont pesé avec la plus profonde attention les propositions qu'il s'était chargé de leur transmettre: ces propositions, les capitaos les trouvent justes et équitables, et ils les acceptent; en priant le capitao des visages pâles de remercier leur grand père blanc, et de l'assurer du respect et du dévouement de ses enfants du désert. A partir du douzième soleil après aujourd'hui les détachements de guerre des nations confédérées seront prêts à envahir au premier signal, les frontières ennemies. J'ai dit; voilà mon quipu; une troupe de guerriers accompagnera mon père, le capitao, pour lui faire honneur, et ramènera les présents destinés aux chefs des nations confédérées.
Après ces paroles, il se rassit et jeta son quipu, mouvement qui fut imité par les autres chefs.
Le général remercia le conseil, fit relever les quipus par son aide de camp, et le traité se trouva ainsi conclu.
Une heure plus tard, les Brésiliens auxquels on avait rendu leurs otages, quittaient en compagnie d'un détachement de guerriers choisi, le Rincón del Bosquecillo et reprenaient le chemin des plantations après être convenus avec Gueyma, Tarou-Niom et les principaux capitaos, des mesures secondaires pour la réussite de l'invasion projetée et des moyens à employer pour que les Indiens et les Brésiliens pussent, en toutes circonstances, communiquer entre eux.
[XIII]
LE COUGOUAR
Un mois environ s'était écoulé depuis la conclusion du traité entre les Brésiliens, les Guaycurús et leurs alliés au Rincón del Bosquecillo; au pied d'une montagne escarpée, entourée de sillons et de ravines dont le sol déchiré était couvert d'une épaisse forêt de chênes, une nombreuse troupe de cavaliers était campée à l'entrée d'un cañon, lit desséché d'un torrent dont le sol était pavé de pierres plates lisses, usées par l'effort continu des eaux en ce moment taries.
Cette troupe, composée de deux cents cinquante à trois cents hommes au plus, portait le costume caractéristique des Indiens guaycurús.
C'était le soir; le camp solidement établi et surveillé par d'actives sentinelle, était, par sa position, complètement à l'abri d'un coup de main.
Les guerriers dormaient couchés devant les feux, enveloppés dans leurs ponchos, leurs armes placées à portée de la main, afin d'être prêts à s'en servir à la moindre alerte.
Un peu en arrière du camp, sur le flanc même de la montagne, les chevaux paissaient les hautes herbes et les jeunes pousses des arbres, surveillés avec soin par six Indiens bien armés.
Deux hommes assis devant un feu à demi éteint ayant chacun une carabine posée auprès d'eux sur l'herbe, causaient tout en fumant du tabac roulé dans des feuilles et aspirant de temps en temps le maté.
Ces deux hommes étaient Gueyma et le Cougouar; la troupe dont nous avons parlé se trouvait placée sous leurs ordres immédiats. Elle était composée des guerriers les plus jeunes, les plus vigoureux et surtout les plus renommés de la nation.
Depuis que, au signal donné par le gouvernement brésilien, cette troupe avait franchi la frontière espagnole et s'était, comme une volée d'oiseaux de proie, abattue sur le territoire ennemi, la terreur avait marché avec elle, le meurtre, l'incendie et le pillage l'avaient précédé; derrière elle, elle n'avait laissé que des ruines et des cadavres; devant elle, l'épouvante glaçait le courage des habitants et leur faisait abandonner au plus vite leurs pauvres ranchos pour fuir la cruauté des barbares guaycurús qui n'épargnaient ni femmes, ni enfants, ni vieillards, et semblaient avoir fait le serment de changer en déserts désolés les riches et fertiles campagnes au milieu desquelles ils se traçaient un sanglant sillon.
Ils avaient ainsi traversé comme un ouragan dévastateur la plus grande partie de la province et avaient atteint le Río Quinto, non loin duquel ils étaient campés, aux environs d'une petite ville nommée l'Aguadita, misérable bourgade dont les habitants avaient pris la fuite en abandonnant tout ce qu'ils possédaient, à la nouvelle de leur approche.
Le traité conclu entre les Brésiliens et les Indiens était on ne peut plus avantageux aux premiers. Voici pourquoi: depuis la découverte de l'Amérique, les Portugais et les Espagnols se sont, sans discontinuer, disputé la possession du Nouveau Monde. Placés côte à côte au Brésil, et à Buenos Aires, ils ne devaient pas demeurer longtemps sans se faire la guerre; ce fut ce qui arriva.
Lorsque la famille de Bragance fut contrainte d'abandonner le Portugal pour se réfugier à Rio Janeiro, le Brésil devint alors le véritable centre de la puissance portugaise et le roi songea à arrondir son empire et à lui donner ce qu'il considérait raisonnablement, à un certain point de vue, comme étant ses frontières naturelles, c'est-à-dire la Banda Oriental et le cours du Río de la Plata.
La guerre dura assez longtemps avec des alternatives de succès et de désastres des deux parts. L'Angleterre en vint à offrir sa médiation, et la paix fut sur le point d'être conclue; mais, à l'époque où nous sommes arrivés, les Portugais Brésiliens, profitant des troubles qui désolaient le Río de la Plata et en particulier la Banda Oriental, rompirent brusquement les négociations, réunirent une armée de dix mille hommes sous les ordres du général Lécor et envahirent la province, éternel objet de leur convoitise, en faisant habilement coïncider leurs opérations avec les mouvements des Indiens bravos, auxquels ils s'étaient ligués, et qui eux, s'élançant de leurs déserts avec la furie de bêtes fauves, avaient envahi le territoire espagnol par derrière, pris l'ennemi à revers et l'avaient ainsi pincé entre deux feux.
Le tableau présenté à cette époque par les provinces insurgées était l'un des plus tristes qui puisse être offert comme exemple à la sagesse des gouvernements et au bon sens des peuples.
L'ancienne vice-royauté de Buenos Aires, si riche et si florissante jadis, n'était plus qu'un vaste désert, ses villes un monceau de cendres, tout son territoire qu'un vaste champ de bataille où se choquaient incessamment des armées combattant chacune pour des intérêts égoïstes, noyant le patriotisme dans des flots de sang et le remplaçant par l'intérêt vénal des ambitions particulières.
Les Portugais Brésiliens, rendus plus forts par la faiblesse de leurs ennemis, avaient presque sans coup férir, occupé les principaux points stratégiques de la Banda Oriental. Le gain de deux batailles pouvait les rendre maîtres du reste et faire tomber définitivement cette province entre leurs mains.
Telle était la situation du pays au moment où nous reprenons notre récit, que nous avons été contraint d'interrompre quelques instants, afin de bien mettre le lecteur au courant de ces divers événements, indispensables à l'intelligence des faits qui vont suivre.
La nuit était sombre; la lune, voilée par les nuages ne répandait par intervalles qu'une lueur blanchâtre et tremblotante, qui imprimait un cachet de tristesse aux accidents du paysage; le vent gémissait sourdement à travers les branches des arbres qu'il agitait avec de sourds murmures; les deux chefs; assis côte à côte, causaient entre eux à voix basse, comme s'ils eussent craint que leurs compagnons étendus auprès d'eux entendissent leur conversation; au moment où nous les mettons en scène, Gueyma parlait avec une certaine animation, pendant que son compagnon, tout en prêtant une sérieuse attention à ce qu'il disait, ne l'écoutait qu'avec un sourire ironique qui relevait le coin de ses lèvres minces et imprimait une expression d'indicible raillerie à sa physionomie fine et intelligente.
—Je vous le répète, Cougouar, dit le jeune homme, les choses ne peuvent continuer ainsi; il nous faudra retourner en arrière, et cela pas plus tard que demain ou après demain pour dernier délai. Savez-vous que nous sommes ici à plus de cent cinquante lieues du Río Bermejo et du Llano de Manso?
—Je le sais, répondit froidement le vieux chef.
—Tenez, mon ami, reprit le jeune homme avec impatience, vous finirez par me mettre en colère avec votre désespérante impassibilité.
—Que voulez-vous que je vous réponde?
—Que sais-je, moi! Donnez-moi un avis, un conseil; dites-moi quelque chose, enfin; la situation est grave, critique même, pour nous et nos guerriers; nous nous sommes lancés à l'aventure, tout droit devant nous, comme une manada de taureaux sauvages, brisant et dispersant tout sur notre passage, et maintenant nous voilà, après un mois d'une course affolée et sans but, acculés au pied des montagnes, dans un pays que nous ne connaissons pas, séparés des amis et des confédérés qui auraient pu nous venir en aide, et entourés d'ennemis qui, au premier moment, vont sans nul doute nous assaillir de tous les côtés à la fois.
—C'est vrai, observa le Cougouar en baissant affirmativement la tête.
—Remarquez bien, reprit Gueyma avec une animation croissante, que je ne vous adresse aucun reproche, mon ami; cependant, à plusieurs reprises, j'ai voulu rétrograder, mais chaque fois vous vous y êtes opposé et vous m'avez engagé au contraire à continuer à marcher en avant; est-ce vrai, cela?
—C'est vrai, je le reconnais.
—Ah! Vous le reconnaissez; fort bien, mais vous aviez un but probablement pour agir ainsi?
—J'ai toujours un but Gueyma, ne le savez-vous pas?
—Je le sais, en effet, car votre sagesse est grande, mais ce but je voudrais le connaître.
—Il n'est pas temps encore, mon ami.
—Voilà ce que toujours vous me répondez; cependant notre situation devient intolérable; que faire? Que devenir?
—Pousser en avant quand même.
—Mais pour aller où? Pour faire quoi?
—Quand le moment sera venu je vous instruirai.
—Allons, je renonce à une plus longue discussion avec vous, Cougouar; c'est une duperie à moi d'essayer de lutter contre un parti pris. Seulement, comme j'aurai plus tard à rendre compte de ma conduite aux grands chefs de ma nation, si je parviens à échapper sain et sauf aux dangers qui nous menacent, et que je ne veux pas assumer seul sur moi la responsabilité des événements qui sans doute ne manqueront pas de surgir bientôt, j'ai une demande à vous adresser.
—Laquelle, mon ami?
—C'est, au point du jour, de réunir le conseil et d'expliquer franchement aux guerriers la situation précaire dans laquelle nous sommes placés, et votre ferme volonté de pousser en avant quand même.
—Vous le voulez, Gueyma?
—Non, mon ami, je le désire.
—L'un vaut l'autre, n'importe, vous serez satisfait.
—Merci, mon ami, je reconnais à ce trait votre loyauté habituelle.
—A ce trait seulement? fit le vieillard avec un sourire triste.
Le jeune homme détourna la tête sans répondre.
—Cougouar, reprit-il au bout d'un instant, la nuit s'avance, nous n'avons plus rien à nous dire; avec votre permission, je vais me livrer au sommeil, je ne suis pas de granit comme vous, moi, je me sens horriblement fatigué, et j'ai besoin de prendre des forces pour la journée de demain qui, sans doute, sera rude.
—Dormez, Gueyma, et que le grand Esprit vous donne un sommeil calme.
—Merci, mon ami; mais vous, n'allez-vous pas vous livrer aussi au repos?
—Non, je dois veiller; d'ailleurs, j'ai l'intention de profiter des ténèbres pour tenter une reconnaissance aux environs du camp.
—Voulez-vous que je vous accompagne, mon ami? demanda vivement le jeune chef.
—C'est inutile, dormez; seul, je suffirai à la tâche que je me suis imposée.
—Faites donc à votre volonté, mon ami; je n'insiste pas.
Gueyma s'enveloppa alors avec soin dans son poncho, s'étendit commodément devant le feu, ferma les yeux, et, quelques minutes plus tard, il était plongé dans un profond et tranquille sommeil.
Le Cougouar n'avait pas changé de position; accroupi devant le feu, la tête penchée sur la poitrine, il réfléchissait.
L'Indien demeura ainsi pendant un laps de temps assez considérable dans une immobilité telle que, de loin, il ressemblait plutôt à une de ces idoles des Indes orientales qu'à un homme de chair et d'os.
Cependant, après environ une heure passée, selon toute probabilité, dans une méditation sérieuse, il releva doucement la tête et promena un regard investigateur autour de lui.
Un silence de mort planait sur le camp: les guerriers dormaient tous, à l'exception des quelques sentinelles placées sur le revers des retranchements pour veiller à la sûreté générale; le Cougouar se leva, resserra sa ceinture, saisit sa carabine et se dirigea à pas lents vers l'endroit où paissaient les chevaux de la troupe.
Arrivé là, il fit entendre un léger sifflement; presque aussitôt, un cheval se détacha du groupe et vint frotter sa tête intelligente sur l'épaule du chef.
Celui-ci, après l'avoir légèrement flatté de la main, lui mit la bride, et sans faire usage de l'étrier, il se mit en selle d'un bond, après avoir resserré la sangle, relâchée pour que le cheval pût paître plus facilement.
Les sentinelles, bien qu'elles se fussent aperçues des divers mouvements du chef, ne lui adressèrent pas la moindre observation, et il quitta le camp sans que personne semblât faire attention à son départ.
Les guerriers étaient depuis longtemps déjà accoutumés à ces absences nocturnes du chef qui, depuis le commencement de l'expédition, sortait ainsi presque toutes les nuits du camp, sans doute pour aller à la découverte, et demeurait toujours plusieurs heures dehors.
Le Cougouar était sorti du camp au petit pas; il conserva cette allure tant qu'il supposa être en vue des sentinelles, mais aussitôt qu'un pli de terrain eut caché ses mouvements, il lâcha la bride, fit entendre un léger claquement de langue, et le cheval, partant aussitôt à toute bride, commença à détaler avec une vélocité extraordinaire, courant en droite ligne, sans s'occuper des obstacles qui se rencontraient sur sa route, et qu'il franchissait avec une légèreté extrême sans ralentir sa course.
Il galopa ainsi pendant une heure et demie à peu près et atteignit le bord d'une rivière assez large, dont les eaux, semblables à un ruban d'argent, tranchaient en vigueur sur les masses sombres du paysage.
Arrivé au bord de la rivière, le chef abandonna la bride sur le cou de son cheval.
L'intelligent animal flaira l'eau pendant quelques instants, puis il y entra résolument et traversa la rivière a gué, n'étant mouillé à peine que jusqu'au poitrail.
Aussitôt sur l'autre bord, le cheval repartit au galop, mais cette fois sa course fut courte et dura à peine un quart d'heure ou vingt minutes.
L'endroit où se trouvait le chef était une plaine immense et désolée où ne poussaient que des buissons rachitiques, et dans laquelle s'élevaient de place en place des monticules assez élevés d'un sable noirâtre.
Ce fut au pied d'un de ces monticules que le chef s'arrêta: il mit aussitôt pied à terre, bouchonna son cheval avec soin, le couvrit de son poncho pour l'empêcher de se refroidir trop vite après le violent exercice auquel il s'était livré pendant si longtemps, et, lui jetant la bride sur le cou, il le laissa libre de brouter, s'il le voulait, l'herbe rare et flétrie de la savane.
Ce devoir accompli, le chef porta ses mains à sa bouche, et à trois reprises différentes, à intervalles égaux, il imita le cri de la chouette des pampas.
Deux ou trois minutes s'écoulèrent, et le même cri fut répété trois fois à une distance assez éloignée, puis le galop précipité d'un cheval se fit entendre.
Le chef s'abrita le mieux qu'il put derrière le monticule; il arma sa carabine et attendit.
Bientôt il aperçut la sombre silhouette d'un cavalier émerger des ténèbres et se rapprocher rapidement de l'endroit où il se tenait.
Arrivé à une certaine distance, le cavalier, au lieu de continuer à s'avancer, s'arrêta court, et le cri de la chouette troubla de nouveau le silence.
Le Cougouar répéta son signal: le cavalier, comme s'il n'eût attendu que cette réponse, reprit aussitôt le galop, et bientôt il se trouva à portée de pistolet de l'Indien.
Une seconde fois il s'arrêta, et on entendit le bruit d'un fusil qu'on arme.
—¿Quién vive?[1] cria une voix ferme en espagnol.
—Amigo del desierto, répondit aussitôt le chef.
—¿Qué hora es? reprit l'inconnu.
—La hora de la venganza, dit encore le chef.
Ces mots de passe échangés, les deux hommes remirent au repos les batteries de leurs armes, et s'avancèrent l'un vers l'autre avec la plus entière confiance.
Ils s'étaient reconnus.
L'étranger mit immédiatement pied à terre et serra cordialement, comme étant celle d'un ami, la main que lui tendit le chef.
L'inconnu était un blanc, il portait le costume élégant et pittoresque des gauchos des pampas de Buenos Aires.
—Voici longtemps déjà que je vous attends, chef, dit l'étranger; serait-il survenu quelque empêchement.
—Aucun, reprit celui-ci; seulement, le camp est loin d'ici, et j'ai été obligé, avant de partir, d'attendre que mon compagnon se fût enfin décidé à s'endormir.
—Il ignore toujours tout?
—N'est-ce pas convenu entre nous?
—En effet, mais comme vous avez, dites-vous, la plus grande confiance en lui, j'ai supposé que peut-être vous jugeriez convenable de l'avertir.
—Je n'ai pas voulu le faire sans vous en prévenir, d'autant plus que c'est un guerrier d'élite, un chef d'une sagesse reconnue et, plus que tout, un homme d'une loyauté à toute épreuve, je n'ai pas voulu me hasarder à lui faire une confidence aussi sérieuse sans avoir en mains les preuves certaines de la trahison du général.
—Ces preuves, je vous les apporte dans mes alforjas[2], je vous les donnerai; il est important pour la réussite de nos projets que Gueyma soit instruit; sans cela, le moment venu de frapper le grand coup, et cela ne tardera pas, il contrecarrerait sans doute nos combinaisons et les ferait échouer.
—Vous avez raison, je lui dirai tout, aussitôt après mon arrivée au camp.
—Fort bien, je compte sur vous.
—Soyez tranquille à ce sujet; maintenant que devons-nous faire?
—Continuer toujours à avancer dans la même direction.
—Je l'avais pensé ainsi; mon compagnon commence à s'inquiéter de me voir pousser aussi en avant dans un pays inconnu.
—Lorsque vous l'aurez instruit, il ne fera plus de difficultés.
—C'est juste; mais cette marche doit-elle durer longtemps encore?
—Surveillez avec soin vos approches, car demain, selon toutes probabilités, nous serons en présence.
—Epoï, vous ne nous manquerez pas au moment décisif?
—Fiez-vous à moi; je vous ai donné ma parole. Notre mouvement sera combiné de telle sorte, que tous deux nous agirons à la fois l'un en avant, l'autre en arrière; il faut qu'ils soient pris comme d'un coup de filet. Si nous leur laissons le temps de se reconnaître, ils nous échapperont, tant ils sont fins, je ne saurais donc trop vous recommander d'agir avec la plus grande circonspection.
—A votre tour, fiez-vous à moi, don Zéno; si j'ai votre parole, vous avez la mienne.
—Aussi, j'y compte.
—Vous vous rappelez nos conventions?
—Certes.
—Et vous vous y conformerez?
—Aveuglément, bien que, permettez moi de vous le dire, je ne comprends rien à votre exigence.
—Un jour, vous me comprendrez, et ce jour-là, croyez-en ma parole, don Zéno, vous me remercierez.
—Soit; à votre guise, Diogo; vous êtes un homme indéchiffrable et tout confit en mystère, je renonce à vous expliquer.
—Et vous avez raison, répondit en riant le chef, car vous perdriez votre temps et votre peine, seulement, souvenez-vous, don Zéno, que blanc ou rouge, vous n'avez pas de meilleur ami que moi.
—De cela, je suis convaincu, Diogo; cependant je vous avoue que je suis fort intrigué sur votre compte; si quelque jour vous me racontez votre histoire, je m'attends à entendre des choses merveilleuses.
—Et terribles aussi, don Zéno. Cette histoire—prenez patience encore quelque temps—je m'engage à vous la raconter, et elle vous intéressera beaucoup plus que vous ne le supposez.
—C'est possible; mais, en attendant, songeons à notre affaire.
—Rapportez-vous-en à moi; il faut que je vous quitte.
—Déjà... A peine avons-nous eu le temps d'échanger quelques mots.
—J'ai une longue course à faire, vous le savez.
—C'est vrai... Je ne vous retiens donc pas.
—Et les preuves que vous devez me donner?
—Vous allez les avoir en un instant.
—En quoi consistent-elles?
—En quipus, et surtout en lettres. Vous savez lire, n'est-ce pas?
—Assez pour déchiffrer ces papiers.
—Alors, tout est pour le mieux. Voilà votre affaire, ajouta-t-il en retirant un paquet assez volumineux de ses alforjas et le remettant entre les mains de l'Indien.
—Merci, répondit celui-ci, merci et à bientôt, n'est-ce pas?
—Selon toute probabilité, nous nous reverrons aujourd'hui même.
—Tant mieux, je serais charmé que tout cela fût fini.
—Et moi donc!
—Les deux hommes se serrèrent une dernière fois la main. Le Gaucho remonta à cheval et partit; bientôt il eut disparu dans l'obscurité.
Le Cougouar siffla son cheval, qui accourut à son appel, et il s'éloigna de son côté dans la direction du camp. Son cheval, remis par le repos qu'il avait pris pendant la conférence des deux hommes, semblait dévorer l'espace.
L'Indien réfléchissait; son visage ordinairement sombre avait une expression joyeuse qui ne lui était pas naturelle: il pressait le paquet que lui avait remis le Gaucho sur sa poitrine, comme s'il eût craint qu'on le lui enlevât, et, tout en galopant, il se parlait à lui-même et laissait parfois échapper des exclamations de plaisir qui auraient fort étonné les guerriers de sa tribu, s'ils les avaient entendues.
Il fit si grande diligence, qu'il rentra au camp près de deux heures avant le jour.
Après avoir remis son cheval avec les autres, il se coucha devant un feu, en ayant soin d'envelopper son précieux paquet dans son poncho et de le placer sous sa tête pour être certain qu'il ne lui serait pas enlevé; puis il ferma les yeux en murmurant à voix basse et entre ses dents:
—J'ai bien gagné deux ou trois heures de repos. D'ailleurs je crois que je dormirai bien, car maintenant je suis tranquille.
En effet, cinq minutes plus tard, il dormait comme s'il avait dû ne jamais s'éveiller.
Cependant, au lever au soleil, le Cougouar fut un des premiers éveillés et des premiers debout.
Gueyma, accroupi près de lui, attendait son réveil.
—Déjà debout? lui dit le vieux chef.
—Quoi d'extraordinaire à cela? N'ai-je pas dormi toute la nuit.
—C'est juste. Pourquoi ne lève-t-on pas le camp.
—Je n'ai pas voulu en donner l'ordre avant d'avoir causé avec vous.
—Ah! Fort bien; parlez, Gueyma, je vous écoute.
—Avez-vous oublié ce que nous avons dit hier au soir?
—Nous avons dit beaucoup de choses, mon ami; il est possible que dans le nombre j'en aie oublié quelques-unes, rappeler-les-moi, je vous prie.
—Nous étions convenu d'assembler le conseil ce matin.
—C'est vrai; l'avez-vous fait?
—Non, pas encore; vous dormiez, mon ami; je n'ai pas voulu prendre sur moi l'ordre de cette convocation, de crainte de vous déplaire.
—Vous êtes bon et généreux, Gueyma, répondit le vieillard après un instant de réflexion; je reconnais la votre délicatesse habituelle. Faites-moi un plaisir.
—Lequel, mon ami?
—Ne convoquez pas encore le conseil.
Le jeune chef fixa sur lui un regard interrogateur.
—Oui, continua le Cougouar, ce que je dis là vous étonne, je le comprends; mais il faut que nous ayons ensemble une conversation sérieuse avant cette convocation.
—Une conversation?
—Oui. J'ai à vous communiquer des choses de la plus haute importance qui sans doute rendront cette assemblée du conseil inutile; soyez patient, accordez-moi jusqu'à la halte du repas du matin; ce n'est pas trop exiger, je crois.
—Vous êtes mon ami et mon père, Cougouar, ce que vous désirez est une loi pour moi, j'attendrai.
—Merci, Gueyma, merci; maintenant rien n'empêche que vous donniez l'ordre de lever le camp.
—C'est ce que je vais faire à l'instant.
—Ah! Recommandez la plus grande vigilance aux guerriers, l'ennemi est proche.
—Vous avez découvert sa piste pendant votre partie de cette nuit.
—Oui, mon ami, je crois que vous ferez bien aussi d'envoyer des éclaireurs en avant, afin d'éviter une surprise.
—C'est convenu, répondit le jeune chef en se retirant.
Une heure plus tard, les guerriers guaycurús se mettaient en marche, se dirigeant vers les cordillières, dont la montagne au pied de laquelle ils avaient campé pendant la nuit n'était qu'un des contreforts avancée.
[Renvoi 1]—Qui vive? mi du désert.—Quelle heure est-il?—L'heure de la vengeance.
[Renvoi 2]Doubles poches en toile qui se portent à l'arrière de la selle.
[XIV]
LES DEUX CHEFS
Au fur et à mesure que les guerriers guaycurús s'avançaient vers les montagnes, le paysage prenait un aspect plus sévère et plus pittoresque.
Le chemin ou plutôt le sentier suivi par la troupe montait par une pente presque insensible, par des soulèvements de terrain qui servent, pour ainsi dire, d'échelons gigantesques aux premiers contreforts de la cordillière.
Les forêts devenaient plus touffues, les arbres étaient plus gros et plus serrés les uns contre les autres; on entendait murmurer sourdement des eaux cachées, torrents qui se précipitent du haut des montagnes et, en se réunissant, forment ces fleuves et ces rivières qui, à quelques lieues dans la plaine, acquièrent une grande importance et sont souvent larges comme des bras de mer.
De grands vols de vautours tournoyaient lentement au plus haut des airs, au-dessus des cavaliers, en faisant entendre leurs cris rauques et discordants.
Gueyma n'avait négligé aucune des précautions que lui avait recommandées le Cougouar: des éclaireurs avaient été lancés en avant afin de fouiller les buissons et de découvrir, s'il était possible, les pistes suspectes que l'on soupçonnait ne pas devoir manquer dans ces régions.
D'autres Indiens avaient quitté leurs chevaux, et, à droite et à gauche, sur les flancs de la troupe, ils sondaient les forêts, dont la mystérieuse épaisseur pouvait receler des embuscades.
Les Guaycurús s'avançaient en une colonne longue et serrée, sombres, silencieux, l'œil au guet et la main sur leurs armes, prêts à en faire usage au premier signal.
Les deux chefs marchaient de front, à vingt pas environ de leurs compagnons.
Lorsqu'ils se furent engagés au milieu d'une épaisse forêt, dont les immenses arceaux de verdure leur dérobaient non seulement la vue du ciel, mais encore interceptaient les rayons ardents du soleil, et que les cavaliers, dont les chevaux foulaient une herbe longue et drue, filaient à travers les arbres, silencieux comme une légion de fantômes; le Cougouar posa la main sur le bras de son compagnon, et se servant de la langue castillane.
—Parlons espagnol, lui dit-il, je ne veux pas plus longtemps tarder à vous donner les renseignements que je vous ai promis. Si nous avons à être attaqués, ce ne saurait être que dans les environs du lieu sinistre où nous nous trouvons en ce moment, il est des mieux choisis pour établir une embuscade; je me trompe fort, ou nous entendrons bientôt retentir sous ces sombres voûtes de feuillage le cri de guerre de nos ennemis; il est donc temps que je m'explique clairement avec vous, car peut-être serait-il trop tard lorsque nous arriverons au campement. Écoutez donc avec attention, et quoi que vous m'entendiez vous dire, mon cher Gueyma, concentrez en vous-même vos émotions et ne laissez paraître sur vos traits ni colère, ni joie, ni étonnement.
—Parlez, Cougouar, je me conformerai à vos avis.
Le temps n'est pas encore venu, reprit le vieillard, de vous révéler la vérité tout entière. Qu'il vous suffise, quant à présent, de savoir que, élevé parmi les blancs dont j'avais adopté les croyances, les mœurs, les habitudes, et pour lesquels je professais et professe encore aujourd'hui le dévouement le plus vrai et le plus sincère, ce n'est que que pour vous. Gueyma, pour vous que j'ai vu naître et que j'aime comme un fils, que j'ai consenti à abandonner les jouissances sans nombre de la vie civilisée pour reprendre la vie précaire, semée de dangers et de privations, de l'Indien nomade. J'avais fait un serment de vengeance et de dévouement. Ce serment, je crois l'avoir religieusement tenu. La vengeance longtemps préparée par moi dans l'ombre sera, j'en suis convaincu, d'autant plus terrible qu'elle aura été plus lente et plus tardive à frapper le coupable. Dans le grand acte que je médite, Gueyma, vous m'aiderez, parce que ce sont vos intérêts seuls que j'ai constamment défendus dans tout ce que j'ai fait, et que, plus que moi, vous êtes intéressé à la réussite de ce que je veux faire encore.
—Ce que vous me dites, mon ami, répondit le jeune chef avec émotion, mon cœur l'avait pressenti et presque deviné. Depuis longtemps je connais et j'apprécie comme je le dois l'amitié fidèle et sans bornes que toujours vous m'avez témoignée; aussi vous me rendrez cette justice, Cougouar, de reconnaître que toujours je me suis conformé à vos avis, souvent sévères, et laissé guider aveuglément par vos conseils que je ne comprenais presque jamais.
—C'est vrai, enfant, vous avez agi ainsi; mais lorsque nous causons entre nous appelez-moi Diogo, ce nom est celui qu'on me donnait jadis lorsque j'étais parmi les blancs, et il me rappelle des souvenirs ineffaçables de joie et de douleur.
—Soit, mon ami, puisque vous le désirez, je vous nommerai ainsi entre nous, jusqu'à ce que vous me permettiez, ou que les circonstances vous permettent, de reprendre hautement, et à la face de tous, un nom que, j'en suis convaincu, vous avez honoré tout le temps que vous l'avez porté.
—Oui, oui, répondit le vieillard avec complaisance, il fut un temps où ce nom de Diogo avait une certaine célébrité, mais qui se le rappelle maintenant?
—Reprenez, je vous prie, ce que vous aviez commencé à me dire et ne vous laissez pas davantage aller à des souvenirs pénibles.
—Vous avez raison, Gueyma, oublions pour un instant et revenons à la confidence que je dois vous faire; ce que je vous ai dit n'avait d'autre but que de vous prouver que, si souvent, en apparence je m'arrogeais le droit de vous conseiller ou de vouloir modifier vos intentions, ce droit m'était pour ainsi dire, acquis par de longs services et un dévouement à toute épreuve pour votre personne.
—Cela est inutile, mon ami, je n'ai jamais eu la pensée, même fugitive, de discuter vos actes ou de contrecarrer vos projets; je me suis au contraire toujours étudié à faire plier ma conviction, plus jeune, devant votre longue expérience.
—Je me plais à vous rendre cette justice, mon ami; mais si j'insiste autant sur ce sujet, c'est que les circonstances dans lesquelles nous sommes placés en ce moment exigent que vous ayez en moi la plus entière confiance; en un mot, voici ce qui se passe: les Brésiliens, croyant ne plus avoir besoin de de nous, à présent qu'ils se sont emparés de la plupart des villes de la Bande Orientale, grâce à la guerre civile qui divise les Espagnols et les obligent à combattre les uns contre les autres au lieu de se réunir pour charger l'ennemi commun, ne seraient nullement fâchés d'être débarrassés de nous et de nous laisser écraser par des forces supérieures. Oubliant les services que, depuis le commencement de la guerre, nous leur avons rendus, les Brésiliens, non seulement nous abandonnent lâchement, mais, non contents de cela, ils veulent nous livrer à l'ennemi, dans l'espoir que, succombant malgré notre courage sous le poids irrésistible de forces supérieures, nous serons tous massacrés, et que nous ne retournerons plus sur notre territoire.
—Je redoutais cette trahison, répondit Gueyma d'un air pensif en hochant tristement la tête, vous vous rappelez, mon ami, que j'étais opposé à la conclusion du traité?
—Oui, je me souviens même que c'est moi qui vous ai engagé à le conclure, et que, par considération pour moi seulement, vous avez consenti à jeter votre quipu d'acceptation dans le conseil; eh bien, mon ami, dès ce moment même je prévoyais cette trahison; je dirai plus, je l'espérais.
Le jeune chef se retourna virement vers son compagnon, en le regardant avec la plus vive surprise.
—Je vous avais prié, reprit le vieillard, sans s'émouvoir en aucune façon, de ne laisser paraître sur vos traits aucun des sentiments qui, pendant le cours de notre conversation, agiteraient votre cœur; remettez-vous donc, mon ami, afin de ne pas éveiller les soupçons de nos guerriers, et laissez-moi continuer.
—Je vous écoute, mais ce que vous me dites est si extraordinaire...
—Que vous ne me comprenez point, n'est-ce pas? Mais patience, vous aurez bientôt l'explication de ce mystère, autant du moins qu'il me sera possible de vous donner cette explication, sans nuire à la réussite des projets que je médite.
—Tout cela me semble si étrange, dit Gueyma, que ma raison refuse presque de le comprendre.
Le Cougouar sourit silencieusement, et après avoir jeté autour de lui un regard investigateur, il se rapprocha sans affectation de son compagnon, et, se penchant à son oreille:
—Aimez-vous les blancs? lui demanda-t-il.
—Non, répondit nettement le chef; cependant, je n'éprouve pour eux aucune haine. Il est vrai, ajouta-t-il avec une amertume mal dissimulée, que je suis trop jeune encore pour avoir eu à souffrir de leur tyrannie.
—En effet; cependant, mon ami, s'il m'est permis de me targuer vis-à-vis de vous de mon expérience, laissez-moi vous dire que tout sentiment est injuste lorsqu'il est exclusif; que la vie que vous avez menée, les exemples que vous avez jusqu'à présent eu sous les yeux vous éloignent de la fréquentation des blancs, je le comprends et je ne vous en adresse aucun reproche, mais il ne faudrait pas, même lorsque vous auriez eu à vous plaindre d'un ou de plusieurs d'entre eux, les rendre tous responsables du crime de quelques-uns et les envelopper dans la même haine; parmi les blancs il y en a de bons, je compte même vous mettre bientôt en rapports avec un de ceux-là.
—Moi! s'écria le jeune homme.
—Vous, parfaitement et pourquoi pas? Si cela doit concourir à la réussite de nos projets.
—Mon ami, vous parlez d'une façon tout à fait incompréhensible pour moi; mon esprit cherche vainement à vous suivre et à surprendre votre pensée au milieu du réseau inextricable dans lequel il vous plaît de l'enserrer, soyez bon pour moi, ne me laissez pas ainsi me fatiguer en pure perte à tâcher de vous deviner, venez au fait clairement et simplement.
—Soit, en deux mots, voici ce dont-il s'agit; le général brésilien avec lequel nous avons traité n'avait qu'un but en entamant des relations avec nous: c'était de nous éloigner pour des raisons qu'il croit connues de lui seul, mais que je sais aussi bien que lui, de nos territoires de chasse et nous éloigner de telle façon que jamais nous n'y revenions.
—Mais il me semble que si tel était son but il l'a atteint jusqu'à un certain point?
—Peut-être a-t-il réalisé la première partie de son plan, mais la seconde ne réussira pas aussi facilement; cet homme est non seulement l'ennemi de notre nation, mais il est votre plus implacable ennemi et son plus vif désir est de vous abattre sous ses coups.
—Moi, mais il ne me connaît pas, mon ami.
—Vous le supposez, mais mieux que vous, cher Gueyma, je suis en état de juger la question; croyez donc à la vérité de mes paroles.
—Il suffit; je suis heureux de ce que vous m'apprenez.
—Pourquoi cela?
—Parce que la première fois que le hasard nous mettra en présence, je ne me ferai aucun scrupule de lui fendre la tête.
—Gardez-vous-en bien, mon ami, s'écria le Cougouar avec un mouvement d'épouvante. Si, ce que, je l'espère, n'arrivera pas, vous vous retrouviez face à face avec lui, il faudrait au contraire feindre, je ne dirai pas de l'amitié, mais tout au moins la plus complète indifférence pour lui. Souvenez-vous de ce conseil et servez-vous-en à l'occasion. La vengeance se prépare de longue main et ne réussit que lorsque le moment est bien choisi; ce que je vous dis vous semble, je le sais, incompréhensible, mais bientôt, je l'espère, il me sera permis de m'expliquer plus clairement et alors vous reconnaîtrez la vérité de mes paroles et combien j'ai eu raison de vous recommander la prudence. Je ne veux pas insister davantage sur ce sujet, nous ne tarderons pas à atteindre l'endroit désigne pour le campement et j'ai à vous parler d'une autre personne envers laquelle je serai heureux de vous voir professer les sentiments les plus francs et les plus amicaux.
—Et quelle est cette personne, s'il vous plaît, mon ami, appartient-elle à notre race ou s'agit-il d'un blanc?
—Il s'agit d'un blanc, mon cher Gueyma, et d'un blanc que jusqu'à présent, qui plus est, vous avez cru être un de nos ennemis les plus acharnés; en un mot, je veux parler du chef que les Espagnols nomment Zéno Cabral.
—J'admire, mon ami, la prudence dont vous avez fait preuve au commencement de cet entretien, en me recommandant de ne laisser paraître sur mes traits aucune marque de surprise et de conserver un visage impassible.
—Oui, vous raillez, répondit le Cougouar avec un fin sourire, et, en apparence, vous avez raison; cependant, bientôt, ainsi que cela arrive toujours lorsqu'on n'a pas été à même d'approfondir certains faits, les événements vous donneront tort.
—Ma foi, je vous avoue, mon ami, en toute franchise, que je le désire ardemment, et vous pouvez me croire, malgré tout le mal que nous a fait ce chef depuis le commencement de notre expédition, je me sens malgré moi attiré vers lui par un sentiment que je ne saurais analyser, et qui, malgré l'envie que souvent j'en ai eue, m'a toujours empêché de le haïr.
—Dites-vous vrai? Éprouvez-vous réellement cette attraction instinctive pour cet homme?
—Je vous le certifie, je me sens porté à l'aimer, et, pour peu que vous me prouviez qu'il en doit être ainsi, je vous assure que je ne ressentirai aucun déplaisir à suivre votre injonction.
—Aimez-le donc, mon ami; suivez l'impulsion de votre cœur; il ne vous trompe pas. Cet homme est bien réellement digne de votre amitié, et bientôt vous en aurez la preuve.
—Comment cela?
—De la façon la plus simple; bientôt je vous présenterez l'un à l'autre.
—Vous me ferez faire la connaissance de Zéno Cabral?
—Oui.
—Voilà qui me confond; comment, il osera venir dans notre camp.
—Au besoin, à mon appel, il n'hésiterait pas à le faire; mais ce n'est pas de cette façon qu'il convient de procéder; il ne se rendra pas dans notre camp, c'est nous, au contraire, qui irons le trouver.
—Nous?
—Certes.
—Ooha! Avez-vous bien réfléchi, mon ami, aux conséquences d'une semblable démarche? Si cet homme nous tendait un piège?
—Nous n'avons rien de tel à redouter de sa part.
Gueyma baissa la tête d'un air pensif. Pendant assez longtemps, les deux chefs continuèrent ainsi a cheminer côte à côte sans échanger une parole, absorbés chacun par leurs pensées; enfin le jeune homme releva son front rêveur.
—Nous voici bientôt à l'endroit où nous avons décidé de camper pour laisser passer la grande chaleur du jour; n'avez-vous rien de plus à me dire?
—Rien, quant à présent, mon ami; bientôt, nous reprendrons cet entretien; maintenant il nous faut songer à installer nos guerriers dans une position sûre, car peut-être demeurerons-nous dans ce campement plus longtemps que vous ne le supposez.
—Comment! Ne repartirons-nous pas dans quelques heures?
—Ce n'est guère probable; du reste, vous en déciderez vous-même, lorsque le moment sera venu de prendre une détermination à ce sujet.
Et comme s'il voulait éviter que le jeune chef lui adressât une question à laquelle il ne se souciait probablement pas de répondre, le Cougouar retint la bride et, arrêtant son cheval, il laissa son compagnon passer devant lui.
Cependant le sentier s'élargissait de plus en plus, la forêt devenait moins épaisse, et, après avoir tourné un coude, les Indiens débouchèrent sur une espèce d'esplanade assez large, entièrement dénuée d'arbres, bien que couverte d'une herbe haute et drue; cette esplanade formait à peu près ce que, au Mexique, on nomme un voladero c'est-à-dire que de ce côté la base de la montagne que les Guaycurús avaient franchie presque sans s'en apercevoir par une pente douce et insensible, minée par les eaux ou par un cataclysme produit par une de ces convulsions fréquentes en ce pays, formait au-dessous de l'esplanade une énorme cavité rentrante qui lui donnait l'apparence d'un gigantesque balcon et rendait de ce côté toute attaque impossible.
Du côté opposé, les flancs de la montagne s'escarpaient en blocs abrupts de rochers, sur la cime desquels les vigognes et les lamas auraient seuls pu, sans craindre d'être précipités, poser leurs pieds délicats.
Les seuls points accessibles étaient ceux par lesquels on arrivait à l'esplanade, c'est-à-dire le sentier lui-même; point des plus faciles à défendre au moyen de quelques troncs d'arbres jetés en travers.
Gueyma ne put retenir un sourire de satisfaction à la vue de cette forteresse naturelle.
—Quel malheur qu'il nous faille, dans quelques heures, abandonner une si avantageuse position? murmura-t-il.
Le Cougouar sourit sans répondre et se mit en devoir d'organiser le campement. Quelques guerriers se détachèrent pour aller chercher le bois nécessaire pour les feux, d'autres abattirent plusieurs arbres auxquels ils laissèrent toutes leurs branches, et qui, bientôt, formèrent un retranchement inexpugnable.
Les chevaux furent dessellés, laissée en liberté et mis à même de l'herbe verte, qu'ils commencèrent à tondre à pleine bouche.
Les feux allumés, on prépara le repas du matin, et bientôt les guerriers guaycurús se trouvèrent installés sur l'esplanade d'une façon aussi solide, en apparence, que s'ils devaient y faire un long séjour, au lieu de ne s'y arrêter qu'en passant.
Lorsque les sentinelles furent placées, que le repas fut terminé et que les guerriers se furent étendus çà et là pour se livrer au repos, selon l'invariable coutume des Indiens qui n'admettent pas que, à moins de circonstances exceptionnelles, on reste éveillé lorsqu'on peut dormir, le Cougouar s'approcha de Gueyma.
—Vous sentez-vous fatigué? lui demanda-t-il avec un geste significatif.
—Pas du tout, répondit-il; mais pourquoi cette question?
—Simplement parce que j'ai l'intention d'aller un peu à la découverte afin de m'assurer que le passage est libre et que nous n'avons dans notre marche à redouter aucune embuscade, et que s'il vous convient de m'accompagner pendant que nos guerriers se reposent, nous accomplirons de compagnie cette excursion.
—Je ne demande pas mieux, répondit Gueyma qui comprit que l'excursion susdite n'était qu'un prétexte pour donner le change aux guerriers et colorer leur sortie.
—Puisqu'il en est ainsi, reprit le Cougouar, partons sans plus attendre, nous n'avons pas un instant à perdre.
Le jeune homme se leva aussitôt et prit son fusil.
—Nous allons à pied, fit-il.
—Certes, nos chevaux nous embarrasseraient et ne pourraient que retarder notre marche qui, d'ailleurs, doit être secrète.
—Allons donc, alors.
Les deux chefs quittèrent aussitôt le camp par le point opposé à celui par lequel ils étaient arrivés, non pas toutefois sans avoir recommandé à un chef inférieur de les remplacer pendant leur absence et de veiller avec la plus grande vigilance sur la sûreté générale.
Ils ne tardèrent pas à disparaître au milieu des épais taillis et des arbres dont la sente était bordée à droite et à gauche.
Ils marchaient bon pas, se contentant de jeter parfois un regard investigateur autour d'eux, sans prendre d'autre précaution pour dissimuler leur présence.
Gueyma suivait silencieusement le Cougouar, se demandant intérieurement quel était le but de cette mystérieuse sortie.
Quant au vieillard, il s'avançait sans hésitation aucune, se dirigeant au milieu de ce dédale de verdure avec une sûreté qui témoignait d'une grande connaissance des lieux et d'un but déterminé à l'avance, car les deux chefs avaient depuis longtemps déjà abandonné la sente, et, sans suivre aucun chemin tracé, ils marchaient en droite ligne devant eux, franchissant les obstacles qui, de temps en temps, surgissaient sur leur passage, sans se détourner ni à droite ni à gauche.
Au bout d'une demi-heure environ, ils atteignirent le lit desséché d'un torrent qui formait une assez large baie dans la montagne, et, s'accrochant des pieds et des mains, avec cette adresse qui caractérise les Indiens, aux anfractuosités des pierres, aux touffes d'herbes et aux branches des buissons, ils commencèrent à descendre rapidement par une pente assez roide, et qui, à d'autres hommes que ceux-là, n'aurait pas laissé que d'offrir d'assez grandes difficultés et même certains dangers.
A la moitié de la descente, à peu près, le Cougouar s'arrêta sur un fragment de roc, devant une excavation naturelle, dont l'entrée béante s'ouvrait juste en face de lui.
Après avoir attentivement regardé dans toutes les directions, le vieillard fit signe à son compagnon de se placer auprès de lui et indiquant du doigt la caverne:
—Voilà où nous allons, dit-il à voix basse.
—Ah! répondit le jeune homme de l'air le plus souriant qui lui fût possible d'affecter, bien que sa curiosité fût vivement excitée; s'il en est ainsi, ne demeurons pas là davantage, entrons.
—Un instant, reprit le Cougouar en lui appuyant la main sur l'épaule, assurons-nous d'abord qu'il est arrivé.
—Arrivé, qui? demanda le jeune homme.
—Celui que nous voulons voir, probablement, fit le vieillard.
—Ah! Fort bien, seulement c'est vous, et non moi, qui désirez voir la personne dont il s'agit.
—Ne jouons pas sur les mots, mon ami, il vous importe autant qu'à moi, croyez-le bien, que cette entrevue ait lieu.
—Vous savez que je me laisse entièrement guider par vous, je crois même vous avoir donné des preuves d'une exemplaire docilité. Agissez donc à votre guise. Après l'entretien qui va avoir lieu, je serai probablement plus en état de connaître de quelle importance est pour moi cette démarche que, je vous l'avoue, je ne fais qu'à mon corps défendant, bien que, je vous le répète, je me sente attiré vers cet homme.
Le Cougouar ouvrit la bouche comme s'il voulait répondre, mais se ravisant presque aussitôt, il se détourna d'un mouvement brusque, et, après avoir une dernière fois exploré les environs d'un regard circulaire et s'être assuré que la solitude la plus complète continuait à régner autour d'eux, il imita à deux reprises le cri du condor.
Presque aussitôt un cri semblable sortit de la caverne.
Le vieillard s'approcha vivement de l'entrée et penchant légèrement le corps en avant tout en armant son fusil, afin d'être prêt à tout événement:
—Nous avons longtemps marché, la fatigue nous accable, dit-il, comme s'il s'adressait à son compagnon; reposons-nous quelques instants ici, cet endroit solitaire me semble sûr.
—Vous y serez reçu par de bons amis, répondit immédiatement une voix partant de l'intérieur de la caverne.
Un bruit de pas se fit entendre et un homme parut.
Le nouveau venu, revêtu du costume pittoresque des gauchos de la Banda Oriental, n'était autre que Zéno Cabral.
Gueyma remarqua, avec une surprise qu'il n'essaya pas de dissimuler, que le chef des montoneros n'avait pas d'armes, du moins apparentes.
—Soyez les bienvenus, dit-il en saluant avec une gracieuse courtoisie les deux chefs indiens, je vous attends déjà depuis assez longtemps; je suis heureux de vous voir.
Les capitaos guaycurús s'inclinèrent silencieusement et le suivirent, sans hésiter, dans la caverne.
[XV]
LES PINCHEYRAS
Nous abandonnerons pendant quelques instants les chefs guaycurús, pour nous transporter à une vingtaine de lieues plus loin, dans le cœur même de la cordillière, où se trouvent certains personnages fort intéressants de ce récit et où, deux ou trois jours avant celui où nous sommes arrivés, se passaient des événements que nous devons relater.
La guerre civile, en détruisant l'ancienne hiérarchie établie par les Castillans dans leurs colonies, et en bouleversant les rangs et les fastes, avait fait monter à la surface de la société hispano-américaine certaines personnalités fort curieuses à étudier et parmi lesquelles les Pincheyras tenaient, sans contredit, une des positions les plus accusées.
Disons ce que c'était que ces Pincheyras, dont le nom s'est à plusieurs reprises déjà trouvé sous notre plume et d'où provient la sombre et mystérieuse célébrité qui, même aujourd'hui, après tant d'années, entoure leur nom d'une sanglante et redoutable auréole.
Pincheyra commença comme la plupart des partisans de cette époque, c'est-à-dire que, d'abord, il fut bandit; né à San Carlos au centre de cette province de Maule dont les habitants ne se courbèrent jamais sous le joug des Incas et ne subirent qu'en frémissant celui des Espagnols, don Pablo Pincheyra était un Indien de pied en cap, le sang des Araucans coulait presque sans mélange dans ses veines, aussi dès qu'il fut mis hors la loi et contraint de chercher un refuge parmi les Indiens, ceux-ci répondirent-ils avec empressement à son premier appel et vinrent-ils joyeusement se grouper autour de lui et former le noyau de cette redoutable cuadrilla, qui devait plus tard se nommer l'armée royale.
Pincheyra avait trois frères: ceux-ci, qui gagnaient à grand-peine leur vie en maniant tour à tour le lasso et la hache, c'est-à-dire en travaillant comme garçons de ferme et bûcherons, saisirent l'occasion que leur ainé leur offrait, et allèrent se joindre à lui en compagnie de tous les mauvais sujets qu'il leur fut possible de recruter.
Aussi les Pincheyras, comme on les nommait, ne tardèrent-ils pas à devenir la terreur du pays qu'il leur avait plu de choisir comme théâtre de leurs sinistres exploits.
Lorsqu'ils avaient pillé les grandes chacras, mis à rançon les hameaux, ils se réfugiaient au désert, et là, ils bravaient impunément l'impuissante colère de leurs ennemis.
En effet, dans ces régions reculées, la justice, trop faible, ne pouvait se faire respecter, et ses agents, malgré leur bon vouloir, étaient contraints de demeurer spectateurs des déprédations commises journellement par les bandits.
Don Pablo Pincheyra était loin d'être un homme ordinaire; la nature avait, été prodigue envers lui; à un courage de lion il joignait une rare sagacité, une justesse de coup d'œil peu commune et une pénétration inouïe, réunie à des dehors pleins de noblesse et même d'affabilité.
Aussi, les événements aidants, le hardi chef de bandits, loin d'être inquiété pour ses incessants brigandages, sut-il non seulement se faire accepter comme partisan, mais encore il se vit rechercher et solliciter par ceux dont l'intérêt avait été si longtemps de l'anéantir, mais qui maintenant se trouvaient contraints de réclamer son appui.
Don Pablo ne se laissa pas éblouir par ce nouveau caprice de la fortune, il se trouva tout à coup au niveau du rôle que le hasard l'appelait à jouer, et se déclara nettement pour l'Espagne contre la révolution.
Sa troupe, augmentée considérablement par les déserteurs et les volontaires qui venaient se ranger sous sa bannière, se disciplina peu à peu, grâce à quelques officiers européens que don Pablo sut attirer à lui, et l'ancienne cuadrilla de bandits se métamorphosa presque instantanément en une troupe régulière, presque une armée, puisqu'elle comptait, en infanterie et cavalerie, plus de quinze cents combattants, nombre considérable à cette époque dans ces contrées si peu peuplées.
Dès qu'il jugea que l'armée royale, ainsi qu'il la nommait emphatiquement, était en état de tenir la campagne, don Pablo Pincheyra prit résolument l'offensive, et commença les hostilités contre les révolutionnaires en tombant sur eux à l'improviste et en les battant dans plusieurs rencontres.
Les Pincheyras connaissaient les repaires les plus cachés et les plus ignorés des cordillières; leurs expéditions terminées, ils se retiraient dans des retraites d'autant plus inaccessibles qu'elles étaient défendues non seulement par tout l'intervalle d'une solitude désolée, mais encore par la terreur qu'inspiraient ces redoutables partisans, pour lesquels tout était bon, et qui ne faisaient même pas grâce aux enfants aux femmes et aux vieillards, et les entraînaient à leur suite attachés par les poignets à la queue de leurs chevaux.
Un autre chef de partisan, mais celui-là brave et honnête officier castillan, combattait, lui aussi, de son côté, pour la défense de la cause perdue de l'Espagne, on le nommait Zinozain.
Ainsi, au moment où l'Amérique du Sud tout entière, depuis le Mexique, jusqu'aux frontières de Patagonie, se soulevait à la fois contre le joug odieux de l'Espagne et proclamait hautement son indépendance, deux hommes isolés, sans autre prestige que leur indomptable énergie, soutenus seulement par des Indiens bravos et des aventuriers de toutes nations, luttaient héroïquement contre le courant qui, malgré eux, les entraînait, et prétendaient remettre les colonies sous la domination castillane.
Malgré les méfaits de ces hommes, des Pincheyras surtout, dont la sauvage cruauté les entraînait souvent à commettre des actes inqualifiables de barbarie, il y avait cependant quelque chose de réellement grand dans cette détermination de ne pas abandonner la fortune de leurs anciens maîtres et de périr plutôt que de trahir leur cause: aussi, aujourd'hui encore, après tant d'années, leur nom est-il dans ces contrées entouré d'une espèce d'auréole grandiose, et sont-ils devenus pour la masse du peuple des êtres légendaires dont, avec une crainte respectueuse, on raconte les incroyables exploits, le soir à la veillée, lorsqu'après les durs travaux de la journée, on cause paisiblement en buvant le maté et en fumant la cigarette, autour du feu de veille dans la pampa.
A vingt lieues environ de l'endroit où s'étaient arrêtés les Guaycurús pour laisser passer la grande chaleur du jour, au centre d'une vaste vallée dominée de tous les côtés par les pics neigeux et inaccessibles de la cordillière, don Pablo Pincheyra avait établi son camp.
Ce camp, placé à la source même de deux rivières, n'était pas provisoire, mais permanent; aussi ressemblait-il bien plutôt à une ville qu'à un bivouac de soldats. Les huttes, faites à l'indienne, en forme de toldos, avec des pieux croisés au sommet et recouvertes de cuirs de vache et de peaux de jument, affectaient une certaine symétrie dans leur alignement, formant des rues, des places et des carrefours, ayant des corales remplis de bœufs et de chevaux; quelques-unes même possédaient de petits jardins, où poussaient, tant bien que mal, vu la rigueur du climat, quelques plantes potagères.
Au centre juste du camp se trouvaient les toldos des officiers et des quatre frères Pincheyras, toldos mieux construits, mieux aménagés, et surtout beaucoup plus propres que ceux des soldats.
On ne pouvait parvenir dans la vallée où le camp était établi que par deux étroits cañones situés, l'un à l'est et l'autre au sud-ouest du camp; mais ces deux cañones avaient été fortifiés de telle sorte, au moyen d'abatis de bois énormes entassés pêle-mêle sans ordre apparent, mais parfaitement ordonnés, que toute tentative pour forcer la double entrée de ces cañones eût été vaine. Cependant des sentinelles immobiles et l'œil fixé, sur les détours des défilés, veillaient attentivement à la sûreté commune, pendant que leurs compagnons, retirés sous leurs toldos, vaquaient à leurs occupations avec ce laisser-aller insouciant qui prouve combien on est certain de n'avoir aucun danger sérieux à redouter.
Le toldo de don Pablo Pincheyra était facile à reconnaître du premier coup d'œil. Deux sentinelles se promenaient devant, et plusieurs chevaux, tout sellés et prêts à être montés, étaient attachés à des piquets, à quelques pas de la porte, au-dessus de laquelle, planté sur une longue lance fichée en terre, le drapeau espagnol flottait majestueusement au souffle inconstant de la brise folle du matin. Des femmes, parmi lesquelles plusieurs étaient jeunes et jolies, bien que leurs traits fussent pour la plupart flétris par la douleur et l'excès de travail, sillonnaient les rues du camp portant de l'eau, du bois ou d'autres provision; quelques unes à l'entrée des toldos se livraient aux soins du ménage; des peones; montés sur de forts chevaux et armés de longues lances, faisaient sortir les bestiaux des corales et les conduisaient au pâturage hors du camp. Enfin tout était vie et animation dans cet étrange repaire de bandits qui se donnaient le nom d'armée royale, et pourtant, à travers ce tohu-bohu et ce désordre apparent, il était facile de reconnaître une pensée régulatrice et une volonté puissante qui dirigeait tout, sans jamais rencontrer d'objection ou même d'hésitation de la part des subordonnés.
Au moment où nous pénétrons dans le camp, un homme portant le costume des Gauchos des pampas de Buenos Aires souleva la frazada ou couverture servant de porte à un toldo construit avec une certaine régularité, et, après avoir jeté à droite et à gauche un regard curieux et inquiet, il quitta le toldo et mit, bien qu'avec une certaine hésitation, le pied dans la rue.
De même que tous les habitants de ce singulier centre de population, cet homme était armé jusqu'aux dents, d'un sabre droit qui battait son flanc gauche, d'une paire de long pistolets passés à sa ceinture, et d'un couteau à lame étroite, enfoncé dans sa polena droite et dont le manche de corne remontait sur sa cuisse; un fusil double était jeté sur son épaule.
Cependant, malgré ce formidable arsenal qu'il portait avec lui, l'homme dont nous parlons ne paraissait nullement rassuré; sa démarche hésitante, les regards, furtifs qu'il lançait incessamment autour de lui, tout dénotait chez cet homme une vive appréhension qu'il essayait vainement de cacher, mais qu'il ne parvenait pas à vaincre.
—Parbleu, murmura-t-il à demi-voix au bout d'un instant, je suis idiot sur mon honneur! Un homme en vaut un autre, que diable! Et s'il faut en venir aux voies de faits, on y viendra; s'il me tue, eh bien! Tant mieux, de cette façon, tout sera fini! J'aimerais autant cela, cette absurde existence commence à me peser considérablement! C'est égal, je ne sais si Salvator Rosa, lorsqu'il se trouva parmi les brigands, vit jamais une aussi complète collection de bandits que ceux avec lesquels j'ai le bonheur de vivre depuis deux mois; quels magnifiques chenapans! Il serait, je crois, impossible de rencontrer leurs pareils, tant ils sont heureusement réussis! Ah! ajouta-t-il avec un soupir de regret, s'il m'était seulement possible d'en croquer quelques-uns! Mais non, ces drôles-là n'ont aucun sentiment de l'art; il est impossible de les faire poser une seconde! Au diable l'idée biscornue qui m'a fait bêtement abandonner la France pour venir ici!
Et Émile Gagnepain, que le lecteur a sans doute reconnu déjà, poussa un second soupir, plus profond que le premier, et envoya vers le ciel un regard désespéré.
Cependant il continua à avancer à grands pas vers une des sorties du camp. Sa démarche était devenue peu à peu plus assurée; il avait relevé fièrement la tête et était parvenu, à grand-peine sans doute, à affecter la plus complète insouciance.
Le peintre avait presque traversé le camp dans toute sa longueur; il était parvenu à un toldo assez grand servant de corps de garde aux soldats chargés de veiller aux retranchements, et il hâtait le pas dans le but sans doute d'échapper aux questions indiscrètes de quelque partisan désœuvré, lorsqu'il se sentit soudain frapper sur l'épaule. Bien que cet attouchement n'eût en soi rien d'agressif et fût au contraire tout amical, le jeune homme tressaillit intérieurement; mais, faisant bonne contenance, il se retourna aussitôt, et donnant à son visage l'expression la plus aimable qu'il lui fut possible, il tendit vivement la main à celui qui l'avait ainsi arrêté à l'improviste et le salua en souriant du buenos días, caballero, qui est de rigueur sur toute terre espagnole.
—Et vous, señor Francés, répondit gaiement son interlocuteur en lui rendant son salut et lui pressant délicatement la main, vous vous portez bien, j'imagine, vive Dios! Il faut un hasard comme celui-ci pour que j'aie le plaisir d'entrevoir votre visage ami.
Le peintre fut un instant interloqué à cette parole dont l'intonation malicieuse ne lui échappa pas, mais, dominant son émotion et feignant la plus complète bonhomie:
—Que voulez-vous, don Pablo, répondit-il, il n'y a nullement de ma faute dans cette apparente négligence dont vous vous plaignez; les soucis et les soins du commandement vous dominent et vous absorbent de telle sorte, que vous devenez inabordable, quelque désir qu'on ait de vous faire visite.
Don Pablo Pincheyra, car c'était lui, sourit avec finesse.
—Est-ce bien là le motif qui vous fait m'éviter? lui dit-il.
—Vous éviter?
—Dame, trouvez une autre expression, si vous le pouvez, je ne demande pas mieux, moi; je dirai vous abstenir de me chercher, si vous le préférez.
—Vous vous trompez, don Pablo, répondit avec fermeté le jeune homme qui brûlait ses vaisseaux, je ne vous évite pas plus que je n'ai de motifs de m'abstenir de vous chercher et la preuve...
—La preuve? interrompit don Pablo avec un regard fin et interrogateur.
—C'est qu'aujourd'hui, en cet instant même, je me dirigeais vers les retranchements dans l'espoir de vous y rencontrer.
—Ah! Ah! fit-il; alors, puisqu'il en est ainsi, je suis heureux, caballero, que le hasard vous ait si bien servi en nous mettant ainsi face à face.
—Le hasard n'est pour rien dans l'affaire, je vous prie de le croire, don Pablo.
—Mieux eût valu, cependant, venir tout simplement à mon toldo.
—Ce n'est pas mon avis, puisque je vous rencontre ici.
—C'est juste, dit en riant le partisan, vous avez réponse à tout, cher seigneur; admettons donc que vous ayez réellement l'intention de me visiter, et veuillez, je vous prie, me faire connaître les motifs auxquels je dois l'honneur de cette tardive visite.
—Croyez-vous cher don Pablo, que le lieu ou nous nous trouvons soit bien convenable pour une conversation sérieuse, comme doit être celle que je désire avoir avec vous?
—Ah! fit Don Pablo, c'est donc d'affaires graves que vous comptez me parler?
—On ne saurait plus graves.
—Puisqu'il en est ainsi, je suis, à mon grand regret, contraint de vous prier de différer cette conférence de quelques heures.
—Me serait-il permis, sans courir le risque de passer à vos yeux pour indiscret, de vous demander le motif de ce retard qui, je vous l'avoue, me contrarie fort?
—Oh! Mon Dieu, je n'ai pas de secrets pour vous, cher seigneur, vous le savez; le fait est que j'attends d'un moment à l'autre l'arrivée de certaines personnes avec lesquelles je dois, aussitôt qu'elles seront ici, avoir un entretien de la plus haute importance.
—Pardon, seigneur don Pablo, mais ces personnes auxquelles vous faites allusion, je crois les connaître, de réputation du moins, de plus, si je suis bien informé, je sais sur quel sujet roulera l'entretien que vous devez avoir avec elles.
L'œil noir de don Pablo Pincheyra lança un éclaire qui s'éteignit aussitôt, et il répondit d'un ton doux et mielleux:
—Et vous concluez de cela, cher seigneur?
—Je conçois seigneur don Pablo, que peut-être il serait bon dans l'intérêt général, que vous consentissiez à m'entendre, d'abord.
Le peintre, dont le parti était pris et qui sentait la colère gronder sourdement dans son cœur, était devenu rude et cassant, résolu à pousser les choses jusqu'aux dernières extrémités, quelles que dussent être les conséquences de sa conduite.
De son côté, don Pablo, sous sa feinte aménité, cachait évidemment une résolution arrêtée d'avance et dont rien ne le ferait se départir; c'était donc entre ces deux hommes qui se parlaient ainsi, le sourire sur les lèvres, mais la haine ou tout au moins la colère au cœur, une partie étrange qui se jouait en ce moment.
Ce fut le partisan qui renoua l'entretien un instant interrompu.
—Ainsi, seigneur Français, dit-il, vous étiez sorti de votre toldo dans le but de me faire visite?
—Oui, señor.
—A moi spécialement?
—A vous, oui.
—Eh! fit-il avec un ricanement expressif, en désignant du doigt la ceinture garnis d'armes du jeune homme, vous conviendrez que vous prenez singulièrement vos précautions lorsque vous allez voir vos amis.
—Nous sommes dans un pays, señor, répondit froidement le peintre, où il est bon d'être toujours sur ses gardes.
—Même avec ses amis?
—Surtout avec ses amis, dit-il nettement.
—Bien, reprit froidement le partisan, suivez-moi à l'écart, afin que nous puissions causer sans craindre d'être interrompus.
—Je vous suis.
—Vous remarquerez, señor, que j'ai en vous plus de confiance que vous ne daignez m'en témoigner.
—Parce que, señor?
—Parce que, moi, je suis sans armes.
Le jeune homme haussa les épaules.
—Vous agissez comme bon vous semble, dit-il froidement; peut-être avez-vous tort, peut-être avez-vous raison... Qui saurait le dire?
—Je ne crains pas d'être assassiné.
—Si cette insulte s'adresse à moi, elle frappe à faux; de ce que je prends des précautions contre vous, il ne s'ensuit pas nécessairement que je sois capable de vous assassiner, ainsi que vous le dites.
Le partisan hocha la tête d'un air de doute.
—On se munit d'armes, continua le jeune homme avec un accent incisif pour se garantir des attaquas des bêtes fauves, sans avoir pour cela le désir de les combattre.
—Bien, bien, seigneur français, dit don Pablo d'une voix sombre, venez sans plus de paroles, je n'ai que quelques instants à vous donner, profitez-en.
Tout en échangeant ces mots aigres-doux, les deux hommes s'étaient mis à marcher côte à côte et étaient sortis du camp, salués à leur passage par les sentinelles placées aux retranchements.
Ils continuèrent ainsi à s'avancer dans la campagne jusqu'à ce qu'enfin ils eussent atteint un endroit assez retiré, espèce de coude formé par un retour du cañon dans lequel ils s'étaient engagés et d'où on ne pouvait ni les voir, ni les entendre, tandis qu'eux, au contraire, découvraient une assez longue distance à droite et a gauche, en avant comme en arrière du chemin qui conduisait au camp, et sur lequel nul n'aurait pu paraître sans qu'ils l'eussent aussitôt découvert.
—Je crois, seigneur français, dit don Pablo en s'arrêtant, que ce lieu vous doit convenir; veuillez donc parler sans plus de retard.
—Ainsi ferai-je, répondit le Français en posant à terre la crosse de son fusil et en appuyant les deux mains sur l'extrémité du canon, tout en jetant un regard soupçonneux autour de lui.
—Oh! Nous sommes bien seuls, allez, reprit don Pablo avec un sourire ironique, vous pouvez parler sans crainte.
—Ce n'est pas la crainte qui me retient en ce moment; j'ai tant de choses à vous dire que je ne sais réellement par laquelle commencer.
—A votre aise; seulement; hâtez-vous si vous voulez que je vous entende jusqu'au bout: dans quelques minutes peut-être je serai obligé de vous fausser compagnie.
—L'officier espagnol que vous attendez ne sera pas ici avant une heure au moins, nous avons donc le temps.
—Comment savez-vous que j'attends un officier espagnol?
—Que vous importe si cela est?
—Señor Français, reprit-il en fronçant le sourcil et avec un léger accent de menace, prenez garde de pénétrer dans mes secrets plus avant que je ne le désirerais. Depuis deux mois que nous vivons côte à côte, vous avez été, je le suppose, à même de me connaître; il n'est pas bon, croyez-moi, d'essayer de s'immiscer contre ma volonté dans mes affaires.
—Vous auriez raison de parler ainsi, si ces affaires vous regardaient seul, mais comme malheureusement je m'y trouve mêlé, elles sont autant miennes que vôtres.
—Je ne vous comprends pas.
—En êtes-vous bien sûr, répondit le jeune homme, avec un sourire ironique.
—Voyons, expliquez-vous franchement et loyalement comme un homme au lieu de bavarder comme une vieille femme, reprit le partisan avec un commencement de colère.
—Voici deux mois, reprit le jeune homme, que nous vivons côte à côte, ainsi que vous-même l'avez dit, qu'avez-vous fait pendant ces deux mois? Comment avez vous tenu la parole que vous m'aviez donnée?
—N'ai-je pas sauvé les deux dames, ainsi que je m'y étais engagé, du péril qui les menaçait.
—Oui, mais pour les faire tomber dans un plus grand encore.
—Je ne vous comprends pas, señor.
—Il n'y a de pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre, vous me comprenez fort bien au contraire; malheureusement pour vous, vous n'en êtes pas encore où vous le croyez, j'ai juré de défendre ces pauvres dames et je les défendrai, fut-ce au péril de ma vie.
—Vous êtes fou, señor, nul que je sache, moi moins encore que personne, n'a l'intention de nuire, en quoi que ce soit, à ces dames; depuis leur arrivée ici, à Casa-Trama, elles ont, vous ne sauriez le nier, été traitées avec les plus grands égards et le plus profond respect; de quoi se plaignent-elles?
—Elles se plaignent d'être en butte à des attentions déplacées et presque déshonorantes de votre part; de plus, elles disent avec raison que, loin de leur donner cette liberté que vous vous étiez engagé à leur rendre, vous les séquestrez, et les traitez comme si elles étaient vos captives.
Don Pablo haussa les épaules avec dédain.
—Les femmes sont toutes les mêmes, dit-il avec ironie, rien ne saurait les satisfaire. Mieux que ces dames, je suis à même de juger de ce qui leur convient; d'ailleurs, qu'elles se tranquillisent, elles n'ont pas longtemps à demeurer ici, et si la vue de mes compagnons les choque, elles en seront bientôt délivrées.
—Ce n'est pas la vue de vos compagnons qui choque ces dames, mais la vôtre et celle de vos frères; les hommages ridicules dont vous les fatiguez à chaque heure du jour et les prétentions que vous ne craignez pas d'afficher devant tout le monde.
Les traits du partisan se contractèrent, une pâleur terreuse couvrit son visage, ses sourcils se froncèrent à se joindre.
—Prenez garde, señor, s'écria-t-il d'une voix sourde et saccadée, réprimant à grand-peine la colère qui l'animait. Prenez garde, vous êtes en mon pouvoir; ne l'oubliez pas, et je suis l'homme que ses ennemis ont surnommé l'ours de Casa-Trama.
—Que m'importe les noms qu'on vous donne, s'écria Émile, oubliant toute mesure; un seul vous convient, si vous persistez dans la voie funeste où vous êtes engagé, c'est celui de bandit.
—Vive Dieu! s'écria-t-il avec violence, cette insulte veut du sang! Un lâche seul ose braver ainsi un homme sans armes.
—Allons donc, reprit le jeune homme avec mépris, sans armes? Et d'un geste plein de noblesse il jeta un pistolet aux pieds du partisan, en même temps qu'il abandonnait son fusil et saisissant son second pistolet à sa ceinture. Par Dieu! La défaite est bonne; si vous êtes aussi brave que vous le prétendez, voici une arme, faites-moi raison. Vous imaginez-vous donc que j'aie jamais craint de me mesurer avec vous?
—Rayo de Dios! s'écria le partisan avec rage, vous en aurez la joie!
Et se précipitant sur le pistolet, il l'arma et le déchargea presque à bout portant sur le jeune homme.
C'en était fait de celui-ci; vu le peu de distance qui le séparait de son adversaire, rien n'aurait pu le sauver. Heureusement le partisan, aveuglé par la rage, n'avait pas calculé son coup: la balle, mal dirigée, au lieu de frapper le Français en plein corps, ne lui fit qu'une légère éraflure dans le bras et se perdit inoffensive.
—Votre vie m'appartient, dit froidement le jeune homme en armant à son tour son pistolet.
—Cassez-moi donc la tête, ¡caray! s'écria don Pablo; tirez, au nom du diable! Et que tout soit fini.
—Non pas, repartit le jeune peintre sans s'émouvoir, il est bon que vous puissiez juger de la différence qui existe entre un homme de votre sorte et un de la mienne.
—Ce qui veut dire? balbutia le partisan, que la rage étranglait.
—Que je vous fais grâce! dit Émile.
—Grâce, avez-vous dit, grâce! s'écria-t-il avec un rugissement de tigre, à moi!
—A vous, pardieu! A qui donc?
Et écartant froidement de son bras blessé le partisan qui s'était élancé vers lui, il leva le pistolet et le déchargea par dessus sa tête. Don Pablo demeura un instant comme atterré, les yeux injectés de sang, les traits livides, les poings crispés, incapable de comprendre la grandeur de cette action, mais dominé et vaincu, malgré lui, par l'ascendant que en un instant, le jeune homme avait su prendre sur sa nature abrupte et sauvage.
—Donc, reprit paisiblement le jeune homme, votre vie m'appartenait; je vous l'ai rendue; je n'exige en retour qu'une seule chose.
—Vous exigez quelque chose de moi? fit-il avec un ricanement railleur.
—Oui.
—Oh! Oh! Et si je ne voulais rien vous accorder, moi?
—Oh! Alors; reprit-il avec le plus grand sang-froid, comme tout doit avoir un terme et qu'il est toujours permis de se débarrasser d'une bête féroce, je vous casserai la tête comme à un chien enragé.
Tout en parlant ainsi, Émile avait repris son fusil.
Le partisan se trouvait de nouveau à la merci de son adversaire.
Il lui jeta un regard de haine, mais il comprit à la contenance de son ennemi que celui-ci n'hésiterait pas à mettre sa menace à exécution; alors, grâce à cette puissance qu'il possédait sur lui-même, il rendit le calme à ses traits contournés par la rage, et, s'inclinant avec un sourire gracieux:
—Soit, je ferai ce que vous désirez, señor; votre noble générosité a vaincu mon entêtement. Parlez.
—Jurez sur votre salut, par Nuestra Señora de la Soledad, d'être fidèle à ce que vous vous engagerez à faire.
—Je vous le jure, sur mon salut, par Nuestra Señora de la Soledad.
Cette, Vierge, fort respectée par les Gauchos, les coureurs des bois et autres gens de même sorte, était, du moins il le croyait ainsi, la protectrice de don Pablo Pincheyra; il lui était très dévot, et aucune raison, si grave quelle fût, n'aurait pu lui faire violer un serment fait en son nom, Émile connaissait cette particularité.
—Pendant trois jours à compter de ce moment, vous ne tenterez rien contre les deux dames confiées à ma garde.
—Je le jure.
En ce moment, un galop éloigné se fit entendre et bientôt une troupe de cavaliers apparut à une assez grande distance.
—Voici les personnes que vous attendez, reprit Émile, je veux assister à votre entretien avec elles.
—Soit! Vous y assisterez; que voulez-vous encore?
—Rien.
—Comment, c'est tout?
—Oui.
—Vous ne stipulez rien pour votre sûreté personnelle.
—Allons donc, répondit le jeune homme avec dédain, vous plaisantez, señor, qu'ai-je à redouter de vous, moi? Vous n'oseriez attenter à la vie de celui qui, maître de la vôtre, a refusé de la prendre.
Le partisan frappa du pied avec colère, mais il ne répondit pas.
Les cavaliers approchaient rapidement, encore quelques minutes, et ils auraient rejoint les deux hommes qui les regardaient venir sans faire un mouvement vers eux.
[XVI]
A CASA-TRAMA
Les cavaliers qui s'avançaient dans le cañon, se dirigeant vers le camp de Casa-Trama, ainsi que se nommait le quartier général des Pincheyras, formaient une troupe d'une trentaine d'hommes environ; tous étaient bien armés et bien montés; leur costume affectait une coupe militaire, et, bien que marchant au petit galop, ils conservaient leurs rangs et ressemblaient plutôt à des soldats ou à des partisans qu'à des voyageurs paisibles amenés dans la cordillière par leurs affaires.
Deux cavaliers montés sur de magnifiques chevaux noirs richement harnachés, précédaient de quelques pas le gros de la troupe, et causaient entre eux avec une certaine animation. Ils n'avaient pas aperçu encore don Pablo ni le peintre français, qui, à demi cachés derrière des fragments de roches les observaient attentivement.
Après quelques minutes de silence, le partisan se tourna vers le peintre.
Ce sont bien les personnes que j'attends, dit-il; venez, rentrons au camp.
—Pourquoi ne pas les attendre là où nous sommes, puisqu'il leur faut absolument passer devant nous?
—Mieux vaut qu'ils ne nous trouvent pas ici; je dois recevoir ces personnes avec un certain décorum que leur rang exige.
—A votre aise; mais il nous sera assez difficile de rentrer au camp sans être rejoint par eux surtout au train qu'ils vont.
—Que cela ne vous inquiète pas, reprit don Pablo en souriant; suivez-moi toujours.
—Allons, fit le peintre en réprimant un mouvement de curiosité.
En effet, il semblait impossible que, de l'endroit où ils étaient placés, les deux hommes pussent regagner le camp sans être non seulement aperçus, mais rejoints en quelques minutes par les voyageurs.
Cependant, contre toutes probabilités, il n'en fut rien.
Le partisan, après avoir escaladé, suivi par le peintre, quelques blocs de rochers entassés sans ordre apparent les uns sur les autres, se trouva à l'entrée d'une caverne naturelle comme il en existe tant dans les montagnes, et dans laquelle, après avoir écarté les ronces et les broussailles qui en masquaient la bouche, il s'engagea résolument. Le peintre n'hésita pas à le suivre, curieux de connaître ce passage caché si adroitement, et dont, sans y réfléchir, le partisan lui révélait l'existence, passage qui, à un moment donné, pouvait être de la plus haute importance pour le jeune homme. La caverne était large, spacieuse, aérée; le jour y pénétrait par d'imperceptibles fissures et faisait filtrer un clair-obscur suffisant pour se diriger sans craindre de s'égarer dans le dédale des galeries qui s'ouvraient à droite et à gauche et allaient se perdre sous la montagne à des distances probablement considérables, ou bien avaient des sorties ménagées dans plusieurs directions.
Après une marche rapide de quelques minutes, un bruit sourd et continu ressemblant à une chute d'eau considérable se fit entendre et devint de plus en plus fort, enfin les deux hommes débouchèrent de la caverne et se trouvèrent sur une étroite plate-forme de deux ou trois mètres de large au plus, masquée complètement par une nappe d'eau qui tombait d'une grande hauteur à deux ou trois mètres au plus en avant de la plate-forme et allait se briser avec fracas, une vingtaine de mètres plus bas, sur un chaos de rochers où elle se partageait en deux branches formant un peu plus loin deux rivières distinctes.
—Nous sommes arrivés, dit le Pincheyra en se tournant vers son compagnon auquel jusque-là il n'avait pas adressé une parole, reconnaissez-vous ce lieu?
—Parfaitement. C'est au pied même de cette cascade que le camp est établi; votre toldo n'en est qu'à une portée de fusil au plus.
—C'est cela même, vous voyez que je ne vous ai pas trompé.
—C'est vrai, mais comment descendrons-nous dans la vallée? Le chemin ne me semble guère praticable.
—Vous vous trompez, il est, au contraire, des plus faciles, vous allez voir; seulement, donnez-moi votre parole de caballero de ne révéler à personne le secret que je vous confie; vous comprenez, n'est-ce pas, l'importance pour moi, en cas d'attaque, d'avoir une issue par laquelle il me serait possible d'échapper sans coup férir avec mes compagnons, et de glisser, pour ainsi dire, comme un serpent entre les doigts de mes ennemis qui croiraient déjà me tenir à leur merci.
—Je comprends parfaitement cela, et je vous fais de grand cœur le serment que vous exigez, d'autant plus que la confiance avec laquelle vous m'avez conduit ici est pour moi une preuve indiscutable de l'estime que vous avez pour moi.
Don Pablo s'inclina poliment.
—Venez, dit-il, nous allons descendre.
Il fit alors un crochet sur la droite et gagna l'extrémité ouest de la plate-forme.
—Voyez, dit-il.
Le peintre regarda.
Un escalier taillé dans le roc vif descendait en pente douce à une certaine profondeur sur les flancs de la montagne et allait se perdre dans un épais fourré d'arbres de haute futaie.
—Le hasard, il y a bien longtemps déjà, reprit don Pablo, m'a révélé ce passage à une époque où je croyais ne devoir jamais l'utiliser; aujourd'hui il m'est fort utile pour entrer et sortir du camp sans être vu; mais ne demeurons pas plus longtemps ici, venez.
Don Pablo, avec une confiance qui eût été une insigne folie avec un autre homme que le peintre, passa alors le premier et commença à descendre sans même tourner la tête pour voir si son compagnon le suivait.
Rien n'eût été plus facile que de faire perdre l'équilibre au partisan en le poussant légèrement, comme par hasard, et de lui briser le crâne contre les rochers; le pensée n'en vint même pas au peintre, malgré la haine qui grondait dans son cœur contre cet homme, haine avivée encore par leur récente querelle; il suivit son ennemi dans cette hasardeuse descente, aussi paisiblement que s'il avait fait une promenade d'agrément avec un ami intime.
Du reste, il ne leur fallut que quelques minutes pour atteindre le bas de la montagne et mettre le pied dans la vallée.
—Nous voici rendus, dit alors don Pablo; nous devons nous séparer ici; allez à vos affaires, tandis que moi j'irai aux miennes.
Ils se trouvaient effectivement au milieu du camp, à quelques pas à peine du toldo du chef.
—N'allez-vous pas recevoir les étrangers qui arrivent? demanda Émile.
—Si bien, je vais les recevoir, car ils seront ici dans dix minutes à peine, et, je vous l'ai dit, je veux leur faire rendre certains honneurs auxquels ils ont droit.
—Il avait été arrêté entre nous, il me semble, que j'assisterais à votre entrevue?
—Parfaitement, et je tiendrai ma promesse, soyez tranquille; mais cette entrevue n'aura lieu que plus lard, dans deux ou trois heures au moins. Je ne vais faire, en ce moment, que remplir envers les étrangers les devoirs de l'hospitalité; lorsqu'ils seront reposés, nous nous occuperons d'affaires. Ainsi, soyez tranquille, quand le moment sera venu, j'aurai soin du vous faire avertir, afin que vous assistiez à la conférence.
—J'ai votre parole, je ne vous ferai donc pas de plus longues objections. Dieu vous garde, seigneur don Pablo.
—Dieu vous garde, seigneur don Émile, répondit le partisan.
Les deux hommes se saluèrent, et sans davantage discourir, ils se tournèrent le dos et tirèrent chacun d'un côté, don Pablo se dirigeant vers l'entrée du camp, où sans doute sa présence ne tarderait pas à être nécessaire, et le peintre remontant du côté de son toldo, où bientôt il arriva. Un homme assis sur le seuil semblait guetter son retour.
Cet homme était Tyro, le Guaranis. A quelques pas de lui, accroupis sur le sol, deux individus déguenillés, mais armés jusqu'aux dents, jouaient au monté; ces individus étaient Mataseis et Sacatripas, les deux sacripants, engagés par le peintre lors de sa fuite de San Miguel de Tucumán; sans se déranger ils saluèrent leur maître au passage et continuèrent la partie acharnée qu'ils avaient commencée au lever du soleil, et qui, selon toutes probabilités, à moins d'événements graves, durerait jusqu'à la fin de la journée.
A la vue du Français, Tyro se leva vivement, souleva le rideau du toldo, et après que son maître fut entré, il le suivit.
—Quoi de nouveau? lui demanda Émile.
—Pas grand-chose en apparence, répondit le Guaranis, mais beaucoup en réalité.
—Ah! fit le jeune homme d'un air soucieux, qu'est-il donc arrivé encore?
—Rien, je vous le répète, mi amo; cependant je crois que vous ferez bien de vous mettre sur vos gardes.
—Eh! N'y suis-je pas toujours?
—C'est vrai; pourtant, un surcroît de précaution ne saurait nuire.
—Alors tu as appris quelque chose?
—Je n'ai rien appris de positif encore, cependant j'ai des soupçons; bientôt, je l'espère, il me sera permis de vous instruire.
—As-tu vu ces dames aujourd'hui?
—Oui, mi amo; ce matin j'ai eu l'honneur de leur faire visite, elles sont tristes et résignées, comme toujours, mais il est facile de voir que cette existence leur pèse à chaque instant davantage et que leur feinte résignation cache un profond découragement.
—Hélas! murmura le jeune homme avec tristesse, je ne puis malheureusement leur venir en aide.
—Peut-être, mi amo.
Émile se redressa vivement.
—Tu sais quelque chose n'est-ce pas, mon bon Tyro? s'écria-t-il avec anxiété.
—Je dois ne rien dire encore, mi amo, soyez patient, bientôt vous saurez tout.
Le jeune homme soupira.
—J'ai vu don Pablo, dit-il.
—Ah! fit le Guaranis avec curiosité.
—J'assisterai à l'entrevue.
—Bon! s'écria l'Indien en se frottant joyeusement les mains, tant mieux; don Pablo n'a pas fait de difficultés?
—Hum, il n'a consenti que le pistolet sur la gorge.
—Peu importe, le principal est que vous soyez présent.
—Tu vois que j'ai suivi ton conseil.
—Bientôt, mi amo, vous en connaîtrez vous-même l'importance.
—A la grâce de Dieu! Je t'avoue que depuis que je suis dans cette affreuse tanière de Casa-Trama, je sens que je perds toute énergie.
—Courage, mi amo, peut-être êtes-vous plus près d'en sortir que vous ne le supposez.
—Tu ne parles jamais que par énigmes.
—Excusez-moi, il m'est, quant à présent, impossible de m'expliquer.
—Fais comme tu voudras, je ne me mêlerai de rien.
—Jusqu'au moment où il faudra agir.
—Mais, quand ce moment viendra-t-il?
Tyro ne répondit pas, occupé à tout préparer pour le déjeuner de son maître; absorbé en apparence par cette grave occupation, il feignit de ne pas entendre ces paroles par trop significatives.
—Voilà qui est fait, mi amo, dit-il, mangez et buvez, il est bon de prendre des forces; on ne sait jamais ce que l'avenir nous réserve, et il faut être préparé à tous les événements.
Le peintre le regarda un instant avec attention.
—Allons, dit-il, en s'asseyant sur un équipal devant la table, tu machines quelque chose.
Le Guaranis se mit à rire malicieusement.
—Ah! fit-il au bout d'un instant, vous savez, mi amo, que l'engagement de nos deux compagnons est fini d'hier.
—Quels compagnons et quel engagement? répondit le jeune homme la bouche pleine.
—Eh! Mais celui de Mataseis et de son digne acolyte Sacatripas.
—Bon, qu'est-ce que cela me fait? Ces drôles ont été payés d'avance, je ne leur dois donc rien.
—Pardon, mi amo, vous leur devez deux mois.
—Comment cela?
—Parce que j'ai renouvelé leur engagement pour deux mois, ce matin même, au même prix; du reste ce n'est pas cher, les drôles ne manquent pas d'une certaine valeur.
—Quelle singulière idée de nous avoir de nouveau empêtré de ces misérables; ne valait-il pas mieux s'en débarrasser et les envoyer se faire pendre ailleurs.
—Quant à être pendus, soyez tranquille, cela leur arrivera tôt ou tard; provisoirement j'ai pensé qu'il était préférable de les conserver à votre service, souvenez-vous, mi amo, que lorsqu'on lutte contre des bandits, il faut en avoir quelques-uns dans ses intérêts.
—Arrange-toi, cela te regarde, puisque c'est toi qui fais tout ici salon ton caprice; garde-les, ne les garde pas, je m'en lave les mains.
—Vous avez de l'humeur, mi amo?
—Non, je suis triste, j'ai parfois des tentations d'en finir en brûlant la cervelle à ce Pincheyra maudit et me la faisant à moi-même sauter ensuite.
—Gardez vous bien de vous laisser aller à ces tentations, mi amo, non pas que je m'intéresse le moins du monde aux Pincheyras, car je réserve à don Pablo et à ses frères un plat de mon métier qu'ils trouveront trop épicé j'en suis convaincu; mais le moment n'est pas venu encore, patientons et, pour commencer, assistez à l'entrevue d'aujourd'hui, mi amo, et ouvrez les oreilles, car je me trompe fort, ou vous y entendrez d'étranges choses.
—Oui, oui; je suppose qu'une entrevue à laquelle le colonel, car il s'est définitivement octroyé ce grade de son autorité privée, je suppose, dis-je, qu'une telle entrevue doit être fertile en incidents curieux.
—Je veux vous laisser le plaisir de la surprise, mi amo; est-ce que vous sortez? ajouta-t-il en voyant son maître se diriger vers la porte.
—Je compte aller présenter mes hommages à ces dames.
—Vous n'en auriez pas le temps; d'ailleurs, vous ne pourriez pas causer librement avec elles; les deux sœurs de don Pablo leur tiennent en ce moment compagnie.
—Ces femmes semblent avoir reçu un mot d'ordre pour ne pas perdre de vue ces deux malheureuses dames; elles passent presque les journées entières avec elles.
—Il est probable qu'elles ont reçu des instructions à cet égard.
Le jeune homme ne répondit pas, mais il fronça les sourcils, frappa du pied avec colère, et se mit à marcher de long en large.
Quelques minutes s'écoulèrent.
—Parbleu! s'écria-t-il enfin, je suis bien niais de me chagriner ainsi pour des choses qui ne devraient pas me toucher et que je ne puis empêcher! En somme, il est évident que, puisque la vie est un continuel jeu de bascule, lorsque j'aurai atteint le dernier degré de la mauvaise fortune, il faudra bien que je remonte et que, fatalement, ma position s'améliore. Bah! laissons faire la Providence, elle est plus fine que moi et saura bien, lorsque cela lui plaira, me faire sortir d'embarras! Cependant, il me semble qu'il serait temps qu'elle y songeât; je m'ennuie atrocement ici! C'est égal, j'ai eu une triomphante idée de venir au Nouveau Monde pour y chercher la tranquillité et les mœurs patriarcales! Tudieu! Quels patriotes que les Pincheyras! Et comme les histoires de voyages sont vraies et copiées sur nature!
Et il se mit à rire de tout son cœur.
Comme ce qui précède avait été dit en français, et que, par conséquent, l'Indien n'en avait pas compris un mot, il regarda le jeune homme d'un air ébahi, qui redoubla l'hilarité de celui-ci, de sorte que le Guaranis se demandait intérieurement si son maître n'était pas subitement devenu fou, lorsqu'un nouveau personnage parut tout à coup dans le toldo, et par sa seule présence calma, comme par enchantement, la gaieté du Français et lui rendit tout son sérieux.
Ce personnage n'était rien moins que don Santiago Pincheyra, un des frères de don Pablo, celui-là même auquel le jeune homme avait rendu un si grand service lors de son escarmouche avec la cuadrilla de Zéno Cabral.
Tout brutal et tout bourru qu'était don Santiago, il semblait avoir conservé au peintre une certaine reconnaissance de ce service, et, en plusieurs circonstances, il lui avait témoigné un léger intérêt; c'était grâce à son influence qu'il était traité avec considération dans le camp des partisans, et à peu près libre d'agir à sa guise sans être en butte aux grossières tracasseries des bandits de cette troupe indisciplinée.
—Je vois avec plaisir que vous n'engendrez pas la mélancolie parmi nous, seigneur français, lui dit-il en lui tendant la main. Tant mieux, ¡vive Dios! Le chagrin tuerait un chat, comme nous avons coutume de dire.
—Vous voyez que je me forme, répondit Émile en lui pressant la main; pour répondre à votre proverbe par un autre, je vous dirai que chose sans remède, mieux vaut l'oublier; qui me procure l'avantage de votre visite, cher seigneur?
—Le désir de vous voir d'abord, puis ensuite un message de mon frère don Pablo Pincheyra.
—Croyez que je suis sensible, comme je le dois, à cette preuve de courtoisie, cher seigneur, fit le jeune homme en s'inclinant et avec politesse; et ce message, que par votre entremise me fait l'honneur de m'adresser S. ESC. le colonel don Pablo Pincheyra, est important sans doute?
—Vous en jugerez mieux que moi, señor: mon frère réclame votre présence à l'entrevue qui va immédiatement avoir lieu avec des officiers espagnols arrivés, il y a environ une heure, au quartier général.
—Je suis fort honoré que Son Excellence ait daigné songer à moi; je me rendrai au conseil dès que j'en aurai reçu l'ordre.
—Cet ordre, je vous l'apporte, seigneur français, et s'il vous plaît de me suivre, je vous accompagnerai au lieu choisi pour l'entrevue, qui est tout simplement la salle du conseil dans le toldo même de mon frère.
—Fort bien, seigneur don Santiago, je suis prêt à vous suivre.
—Alors, nous partirons tout de suite; car on n'attend plus que vous.
Le peintre échangea avec le Guaranis un dernier regard, auquel celui-ci répondit par un autre non moins significatif, et, sans plus de paroles, il sortit du toldo avec don Santiago.
Tout était en rumeurs à Casa-Trama; l'arrivée imprévue des étrangers avait éveillé la curiosité générale: les rues étaient littéralement encombrées par les hommes, les femmes et les enfants qui se pressaient vers le toldo du colonel.
Les deux hommes eurent beaucoup de peine à se frayer un passage à travers la foule des curieux qui obstruaient la voie publique, et, sans la présence de don Santiago, connu et respecté de tous, le Français ne serait probablement pas parvenu à atteindre l'endroit où il désirait se rendre.
Bien que la demeure de don Pablo Pincheyra portât le nom de toldo, c'était en réalité une maison vaste et aérée, construite avec tout le soin possible pour la commodité intérieure de son propriétaire. Les murs étaient en torchis, recrépis avec soin et blanchis à la chaux. Dix fenêtres avec des contrevents peints en vert, et garnies de plantes grimpantes qui s'élançaient dans toutes les directions et formaient les paraboles les plus échevelées, lui donnaient un air de gaieté qui faisait plaisir à voir. La porte, précédée d'un péristyle et d'une véranda, se trouvait juste au centre de la construction. Devant cette porte un mat de pavillon était planté en terre surmonté du drapeau espagnol; deux sentinelles armées de lances se tenaient l'une au seuil de la porte, l'autre au pied du mât de pavillon; une batterie de six pièces de canons de montagne était braquée à quelques pas en avant, à demi cachée en ce moment par une trentaine de chevaux tout harnachés et qui rongeaient leur frein en blanchissant leur mors d'écume.
A la vue de don Santiago les sentinelles présentèrent les armes et s'écartèrent respectueusement pour lui livrer passage, tandis que la foule était tenue a distance par quelques soldats préposés à cet effet, et n'avait d'autre moyen d'assouvir sa curiosité que celui d'interroger les peones des étrangers, qui surveillaient les chevaux de leurs maîtres.
Les deux hommes pénétrèrent dans la maison après avoir traversé un zaguán rempli de soldats. Ils entrèrent dans une salle où plusieurs officiers discouraient entre eux à haute voix de l'arrivée des étrangers; quelques-uns de ces officiers s'approchèrent de don Santiago pour lui demander des nouvelles; mais celui-ci, qui peut-être n'en savait pas plus qu'eux à ce sujet, ou qui avait reçu des instructions précises de son frère, ne leur fit que des réponses évasives, et, les écartant doucement de la main, il entra enfin dans la salle du conseil, suivi pas à pas par le peintre français, qui commençait, lui aussi à être fort intrigué de tout ce qu'il voyait.
La salle du conseil était une pièce assez vaste, dont les murs blanchis à la chaux étaient complètement nus, à l'exception d'un grand christ en ivoire, placé à l'extrémité de la salle, au-dessus d'un fauteuil occupé en ce moment par don Pablo Pincheyra; à droite de ce christ, une mauvaise gravure, affreusement enluminée, était sensée représenter le roi d'Espagne, couronne en tête et sceptre en main; à gauche, une gravure non moins laide représentait, toujours par à peu près, Nuestra Señora de la Soledad.
L'ameublement était des plus mesquins et des plus primitifs: quelques bancs et quelques équipales rangés contre les murs et une table d'assez petite dimension en formaient la totalité.
Don Pablo Pincheyra, revêtu du grand uniforme de colonel espagnol, était assis sur le fauteuil: près de lui se tenaient son frère don José Antonio, à sa droite; la place de don Santiago, à sa gauche, était vide provisoirement; puis venait le padre Gómez, chapelain de don Pablo, gros moine réjoui et pansu, mais dont les yeux pétillaient de finesse; plusieurs officiers, capitaines, lieutenants et alférez, groupés sans ordre autour de leur chef, s'appuyaient sur leurs sabres et fumaient négligemment leurs cigarettes en causant à voix basse.
Devant la table était assis un homme long, sec et maigre, aux traits ascétiques et aux regards louches et faux. Celui-ci était don Justo Vallejos, secrétaire de don Pablo; car, de même qu'il s'était donné le luxe d'un chapelain, le digne colonel, avec plus de raisons, sans doute, avait senti le besoin d'attacher un secrétaire à sa personne.
Un cabo ou caporal se tenait près de la porte et remplissait les fonctions d'huissier et d'introducteur.
—Enfin, s'écria don Pablo en apercevant le Français, je commençais à craindre que vous ne vinssiez pas.
—Nous avons éprouvé des difficultés infinies pour arriver jusqu'ici, répondit don Santiago en allant prendre la place qui lui était réservée.
—Vous voilà, tout est pour le mieux, señor Francés, placez-vous là, près de mon secrétaire. Cabo Méndez, apportez un siège à ce caballero.
Le jeune homme salua silencieusement, et ainsi qu'il en avait reçu l'ordre, il s'assit auprès du secrétaire, qui inclina la tête de son côté en lui jetant un regard voilé en guise de salut.
—Maintenant, caballeros, reprit don Pablo en s'adressant à tous les assistants, n'oubliez pas que des représentants de Sa Majesté très sacrée le roi notre souverain vont paraître devant nous; agissons avec eux comme de véritables caballeros que nous sommes et prouvons-leur que nous ne sommes pas aussi sauvages qu'ils sont peut-être disposés à le supposer.
Les officiers répondirent par un salut respectueux, se redressèrent et jetèrent leurs cigarettes.
D'un regard circulaire, don Pablo s'assura que ses ordres avaient été exécutés et que ses officiers avaient pris des poses plus convenables que celles qu'ils affectaient auparavant; puis se tournant vers le caporal, immobile à la porte, sur la serrure de laquelle sa main était posée:
—Cabo Méndez, lui dit-il, introduisez en notre présence les représentants de S. M. Catholique le roi des Espagnes et des Indes.
Le caporal ouvrit la porte à deux battants et les personnages attendus et qui se tenaient dans une pièce attenante firent leur entrée dans la salle d'un pas grave et mesuré, après que le caporal eut répété d'une voix claire et d'un ton emphatique les dernières paroles prononcées par don Pablo Pincheyra.
Ces étrangers, à qui on donnait ainsi un titre auquel ils n'avaient probablement que des droits fort incontestables, étaient au nombre de cinq.
Leur escorte était demeurée au dehors. En les apercevant, le jeune Français retint avec peine une exclamation de surprise. De ces cinq personnages, il en avait reconnu deux que certes il était loin de s'attendre à rencontrer en pareil lieu.
[XVII]
L'ENTREVUE
Si Émile Gagnepain se fût trouvé dans une disposition plus calme, certes le spectacle étrange qu'il avait sous les yeux eût éveillé non seulement sa gaieté, mais encore sa verve caustique; cette parodie effrontée des entrevues accordées par les chefs d'une puissante nation aux représentants d'une autre, jouée sérieusement par ces bandits aux traits bas et cruels, aux mains rouges de sang, moitié renards et moitié loups; dont les manières affectées avaient quelque chose de vil et de repoussant, impressionnait désagréablement le jeune homme et lui faisait éprouver un indéfinissable, sentiment de dégoût et de pitié pour les officiers espagnols, qui ne craignaient pas de venir implorer humblement le secours de ces féroces partisans qu'il méprisait au fond du cœur et que si longtemps ils avaient implacablement poursuivi pour les punir de leurs innombrables méfaits.
Du reste, les officiers espagnols semblaient avoir parfaitement conscience de leur mauvaise situation et de la démarche répréhensible aux yeux de l'honneur et du droit des gens qu'ils ne craignaient pas de faire en ce moment.
Malgré l'assurance qu'ils affectaient et leur tenue hautaine, la rougeur de la honte couvrait leur front; malgré eux, leur tête se baissait et leurs regards ne s'arrêtaient qu'avec une certaine hésitation sur les personnes dont ils étaient entourés, et que, sans doute, ils eussent désiré moins nombreuses.
Cette pompe insolite déployée à leur intention dans le but évident de leur couper toute retraite et de les engager irrémissiblement, leur pesait, car ils comprenaient toute la portée d'une telle mesure et le retentissement qu'elle ne manquerait pas d'avoir au dehors des montagnes.
La tenue des Pincheyras formait, avec celle des Espagnols, un contraste frappant.
Tumultueusement groupés autour de leurs chefs, l'œil railleur et la lèvre sardonique, ils chuchotaient entre eux à voix basse, en jetant par-dessus leur épaule des regards dédaigneux à ceux que leur mauvaise fortune contraignait à implorer leur appui.
Don Pablo Pincheyra et ses frères conservaient seuls une contenance convenable; ils sentaient leur cœur se gonfler d'orgueil dans leur poitrine en songeant au rôle que la fortune, par un de ses incompréhensibles caprices, les appelait subitement à jouer; ils prenaient au sérieux ce rôle et se croyaient de bonne foi appelés à replacer par la force de leurs armes, sous la nomination espagnole, ces riches colonies qui lui échappaient si providentiellement par un juste retour de cette implacable loi du talion, qui veut que tôt ou tard les bourreaux deviennent à leur tour victimes de ceux qu'ils ont martyrisés.
Lorsque les étrangers eurent été introduits par le cabo faisant, en cette circonstance, fonctions d'huissier, et que les premières salutations eurent été échangées, don Pablo Pincheyra prit la parole:
—Soyez les bienvenus à Casa-Trama caballeros, dit-il en s'inclinant avec une politesse étudiée: je m'efforcerai, pendant le temps qu'il vous plaira de prolonger votre visite parmi nous, de rendre votre séjour agréable.
—Je vous remercie, caballero, au nom de mes compagnons et au mien, répondit un étrangers, de la gracieuse bienvenue qu'il vous plaît de nous souhaiter; permettez-moi seulement de rectifier, sur un point, vos paroles; ce n'est pas une visite que nous faisons, à vous et à vos braves compagnons, si dévoués et si loyaux champions de l'Espagne, nous venons, chargé d'une mission importante par notre souverain et le vôtre.
—Nous sommes prêts à écouter la communication de ce message, caballero; mais d'abord, veuillez nous faire connaître votre nom et ceux des honorables personnes qui vous accompagnent.
L'étranger s'inclina.
Je suis, dit-il, don Antonio Zinozain de Figueras, lieutenant-colonel au service de Sa Majesté le roi d'Espagne et des Indes.
—Bien souvent votre nom est venu jusqu'à moi, señor caballero, interrompit don Pablo.
—Deux autres, capitaines de Sa Majesté m'ont été adjoints, continua don Antonio en les désignant au partisan, don Lucio Ortega et don Estevan Mendoza.
Les deux officiers dont les noms venaient d'être prononcés saluèrent cérémonieusement.
Pincheyra leur lança un regard perçant, et, s'adressant à celui qui avait été désigné sous le nom de don Estevan Mendoza:
—La prudence, sans doute, vous a engagé, caballero, à vous cacher modestement sous le nom de don Estevan.
—Señor, balbutia l'Espagnol.
—Rassurez-vous, caballero, continua don Pablo; bien que ces précautions soient inutiles, je comprends vos scrupules; votre incognito sera respecté.
Don Estevan, ou du moins la personne qui s'était donné ce nom, rougit de honte et de confusion à ces paroles à double tranchant; mais il ne trouva rien à répondre et s'inclina silencieusement avec un geste de dépit mal dissimulé.
Don Pablo sourit d'un air narquois et, se tournant vers don Antonio:
—Continuez je vous prie, caballero, lui dit-il.
Celui-ci avait été aussi surpris que contrarié de l'observation railleuse du partisan, et ce n'avait été qu'avec une certaine difficulté qu'il était parvenu à cacher le désappointement qu'elle lui avait fait éprouver; cependant, ainsi interpellé par don Pablo, il s'inclina et répondit:
—Les deux autres personnes qui m'accompagnent sont: l'une un chef indien araucan renommé.
—Je le connais, fit Pincheyra, il y a longtemps que le capitán Marilaun et moi nous avons dormi côte à côte sous le même toldo comme deux frères qui s'aiment; je suis donc heureux de le voir.
—Et moi de même, répondit le chef en excellent espagnol, s'il n'avait dépendu que de ma volonté, depuis plusieurs mois déjà je me serais réuni à vous, chef parce que vous êtes brave comme le plus redoutable Ulmen de ma nation.
Don Pablo pressa la main du chef.
—Il ne me reste plus, caballero, reprit don Antonio, qu'à vous présenter cet officier.
—C'est inutile, caballero, interrompit vivement don Pablo; lorsqu'il en sera temps, lui-même se présentera en nous instruisant des motifs qui obligent sa présence parmi nous; veuillez maintenant s'il vous plaît, vous acquitter de la mission dont vous êtes chargés en nous faisant connaître le message dont vous êtes porteur pour nous.
—Señor caballero, reprit don Antonio Zinozain, le roi mon maître et le vôtre, satisfait des services que vous avez rendus à son gouvernement depuis le commencement de cette déplorable révolte, à daigné vous conférer le grade de colonel.
—Je remercie Sa Majesté de sa bien veillante sollicitude pour moi, répondit don Pablo avec un sourire sardonique, mais le grade qu'elle veut bien m'octroyer aujourd'hui, depuis longtemps déjà mon épée me l'a fait conquérir sur les champs de bataille, où j'ai versé comme de l'eau mon sang pour le soutien des droits de Sa Majesté sacrée.
—Je le sais, caballero; aussi n'est-ce pas à cette seule distinction que Sa Majesté borne ses faveurs.
—Je vous écoute, señor.
—Sa Majesté non seulement a résolu de placer sous vos ordres immédiats un corps de deux cents hommes de cavalerie régulière commandé par moi et d'autres officiers de l'armée, mais encore elle vous autorise, par un décret dûment signé par elle et enregistré à la chancellerie, de prendre pour le corps d'armée placé sous vos ordres le titre de Corps fidèle des chasseurs des montagnes, d'arborer le drapeau royal écartelé de Castille et de Léon, et de placer la cocarde espagnole sur les coiffures de vos soldats.
—Sa Majesté m'accorde ces faveurs insignes? interrompit don Pablo avec un frémissement joyeux dans la voix.
—En sus, continua impassiblement don Antonio Zinozain, Sa Majesté, considérant que, jusqu'à présent, guidé seulement par votre dévouement et votre inviolable fidélité, vous avez soutenu la guerre à vos risques et périls, dépensant et compromettant votre fortune pour son service, sans espoir de rentrer dans ces énormes déboursés, Sa Majesté, dis-je, à la sagesse de qui rien n'échappe, a jugé convenable de vous donner une preuve de sa haute satisfaction pour cette conduite loyale. En conséquence, elle a ordonné qu'une somme de cent mille piastres fût mise immédiatement à votre disposition, afin de vous couvrir d'une partie de vos dépenses, et, en plus, elle vous autorise à prélever, sur toutes les contributions de guerre que vous imposerez aux villes qui tomberont en votre pouvoir, un dixième, dont vous disposerez à votre gré comme étant votre propriété pleine et entière, et ce jusqu'à concurrence de la somme de cent autres mille piastres fortes. Sa Majesté me charge, en outre, par l'entremise de Son Excellence le vice-roi son délégué et porteur de pleins pouvoirs, de vous assurer de sa haute satisfaction et de son désir de ne pas borner à ce qu'elle fait aujourd'hui, la récompense qu'elle compte vous accorder dans l'avenir.
—Ainsi, fit don Pablo en se redressant avec un orgueilleux sourire, maintenant je suis bien réellement un chef de guerre?
—Sa Majesté en a décidé ainsi, répondit froidement don Antonio.
—¡Vive Dios! s'écria le partisan avec un geste de menace, Sa Majesté a bien fait, car je jure Dieu que de tous ceux qui, aujourd'hui, combattent pour sa cause, je serai le dernier à mettre bas les armes, dussé-je y mourir, jamais je ne consentirai à traiter avec les rebelles et ce serment je le tiendrai, ¡rayo de Cristo! Quand même le ciel et la terre se ligueraient contre moi pour m'accabler, je veux que, dans un siècle; les petits enfants des hommes que nous combattons aujourd'hui tremblent encore au souvenir de mon nom.
Le féroce partisan s'était levé en prononçant cette terrible imprécation; il avait cambré à haute taille, rejeté sa tête en arrière et tenait la main posé sur la poignée de son sabre, tandis qu'il promenait sur les assistants un regard d'une indicible fierté et d'une énergie sauvage.
Les assistants furent émus malgré eux à ces males accents; un frisson électrique sembla parcourir l'assemblée, et, tout à coup, la salle entière éclata en cris et en exclamations; puis, les partisans s'échauffant peu à peu à leur propre excitation, l'enthousiasme atteignit bientôt le paroxysme de la joie et du délire.
Les natures primitives sont faciles à entraîner; ces hommes, à demi sauvage, se sentaient récompensés par les honneurs accordés à leur chef, ils étaient fiers de lui et témoignaient la joie qu'ils éprouvaient à leur manière, c'est-à-dire en criant à tue-tête et en gesticulant.
Les Espagnols eux-mêmes, partagèrent jusqu'à un certain point l'entraînement général; pendant un instant, l'espoir, presque éteint dans leur cœur, se réveilla aussi fort qu'au premier jour, et ils se surprirent à croire à un succès désormais impossible.
En effet, au point où en étaient arrivées les choses cette dernière tentative faite par les Espagnols n'était qu'un acte de folle témérité dont le résultat ne devait être que le prolongement, sans nécessité aucune, d'une guerre d'extermination entre hommes de même race et parlant la même langue, guerre impie et sacrilège qu'ils auraient dû, au contraire, terminer au plus vite, afin d'épargner l'effusion du sang et de ne pas quitter l'Amérique sous le poids de la réprobation générale, chassés bien plus par la haine des colons contre eux que par un sentiment de patriotisme et de nationalité que ceux-ci ne connaissaient pas encore et qui ne pouvait exister sur une terre qui jamais, depuis sa découverte, n'avait été libre.
Émile Gagnepain, seul spectateur, à part ses motifs de sûreté personnels, complètement désintéressé dans la question, ne put cependant conserver son indifférence et assister froidement à cette scène; il aurait même fini par se laisser aller à l'entraînement général si la présence des deux officiers espagnols, cause première de toutes ses traverses, ne l'avaient retenu, en lui inspirant une appréhension secrète que vainement il essayait de combattre, mais qui, malgré tous ses efforts, persévérait avec une opiniâtreté de plus en plus inquiétante pour lui.
Bien que le jeune Français fut placé fort en évidence près du secrétaire de don Pablo Pincheyra, cependant, depuis leur entrée dans la salle, les Espagnols n'avaient point semblé s'apercevoir de sa présence; pas une seule fois leurs regards ne s'étaient dirigés de son côté, bien qu'il fût certain qu'ils l'avaient aperçu. Cette obstination à feindre de ne pas le voir lui semblait d'autant plus extraordinaire de la part de ces deux hommes, qu'ils n'avaient aucun motif plausible pour l'éviter; du moins il le supposait.
Émile avait hâte que l'entrevue fût terminée, afin de s'approcher du capitaine Ortega et de lui demander l'explication d'un procédé qui lui paraissait non seulement blessant pour lui, mais qui semblait dénoter des intentions peu amicales à son égard.
Lorsque le tumulte commença à s'apaiser, que les partisans eurent enfin cessé ou à peu près leurs vociférations, don Pablo réclama le silence d'un geste et se prépara à prendre congé des envoyés espagnols, mais don Antonio Zinozain fit un pas en avant, et, se tournant vers le chef indien qui, jusque-là, était demeuré impassible et muet, écoutant et observant tout ce qui se passait devant lui, sans cependant y prendre part:
—Mon frère Marilaun, n'a-t-il donc rien à dire au grand-chef pâle? lui demanda-t-il.
—Sí, répondit nettement l'Araucan, j'ai à lui dire ceci: Marilaun est un Apo-Ulmen puissant parmi les Aucas, mille guerriers suivent, quand il l'exige, son cheval partout où il lui plaît de les conduire, son quipu est obéi sur tout le territoire des Puelches et des Huiliches; Marilaun aime le grand-père des visages pâles, il combattra avec ses guerriers pour faire rentrer dans le devoir les fils égarés du Toqui des blancs, cinq cents cavaliers huiliches et puelches se rangeront auprès de Pincheyra quand il l'ordonnera, car Pincheyra a toujours été un ami des Aucas et ils le considèrent comme un enfant de leur nation. J'ai dit. Ai-je bien parlé, hommes puissants?
—Je vous remercie de votre offre généreuse, chef, répondit don Pablo, et je l'accepte avec empressement. Vos guerriers sont braves; vous, votre réputation de courage et de sagesse a depuis longtemps franchi les limites de votre territoire; le secours que vous m'offrez sera fort utile au service de Sa Majesté. Maintenant, caballeros, permettez-moi de vous offrir l'hospitalité; vous êtes fatigués d'une longue route et devez avoir besoin de prendre quelques rafraîchissements avant de nous quitter. Puisque rien ne nous retient plus ici, veuillez me suivre.
—Pardon, señor coronel, dit alors l'officier portugais, qui s'était jusque-là tenu modestement à l'écart; avant que vous quittiez cette salle, j'aurais, moi aussi, si vous me le permettez, à m'acquitter d'une mission dont je suis chargé près de vous.
Malgré sa puissance sur lui-même, don Pablo laissa échapper un mouvement de contrariété, presque aussitôt réprimé.
—Peut-être vaudrait-il mieux, señor capitaine, répondit-il d'un ton conciliant remettre à un autre moment plus convenable la communication que, dites-vous, vous avez à me faire.
—Pourquoi donc cela señor coronel? répliqua vivement le Portugais; le moment me parait, à moi, fort convenable, et l'endroit où nous nous trouvons des mieux appropriés. D'ailleurs, ne venez-vous pas d'y traiter des sujets de la plus haute importance?
—Cela peut être, señor; mais il me semble que cette audience n'a que trop duré déjà; elle s'est prolongée au delà des limites ordinaires. Vous, comme nous, devez avoir besoin de quelques heures de repos?
—Ainsi, señor coronel, vous refusez de m'entendre? reprit sèchement l'officier.
—Je ne dis pas cela, répondit vivement don Pablo; ne vous méprenez pas je vous prie, señor capitaine, sur le sens que j'attache à mes paroles. Je vous adresse une simple observation dans votre intérêt seul; voilà tout, señor.
—S'il en est ainsi, caballero, permettez-moi, tout en vous remerciant de votre courtoisie de ne pas accepter, quant à présent du moins, l'offre gracieuse que vous me faites, et, si vous me le permettez, je m'acquitterai de ma mission.
Don Pablo jeta à la dérobée un regard sur le peintre français, puis il répondit avec une répugnance visible:
—Parlez donc, señor, puisque vous l'exigez; caballeros, ajouta-t-il en s'adressant aux autres étrangers, excusez-moi pendant quelques minutes, je vous prie; vous voyez que je suis contraint d'écouter ce que ce caballero désire si ardemment me dire; mais je me plais à croire qu'il ne nous retiendra pas longtemps?
—Quelques minutes seulement, señor.
—Soit, nous vous écoutons.
Et le partisan reprit d'un air ennuyé le siège qu'il avait quitté; bien qu'il fit bonne contenance, un observateur aurait cependant remarqué qu'il éprouvait une vive contrariété intérieure. Le Français, mis sur ses gardes par Tyro, et qui jusque-là n'avait, dans ce qui s'était passé, rien vu qui lui fût personnel, ne laissa pas échapper cet indice, si léger qu'il fût; et, tout en feignant la plus entière indifférence, il redoubla d'attention et imposa sèchement silence au secrétaire de don Pablo qui, sans doute, averti par son maître, s'était tout à coup senti le besoin de causer avec le jeune homme auquel, jusqu'à ce moment, il n'avait pas daigné accorder la moindre marque de politesse.
Ainsi rebuté, le señor Vallejos se vit contraint de se renfermer de nouveau dans le mutisme sournois qui l'avait distingué pendant tout le cours de l'entrevue.
Le capitaine portugais, profitant de la permission qui lui était enfin donnée, s'approcha de quelques pas, et après avoir cérémonieusement salué don Pablo, il prit la parole d'une voix ferme.
—Señor coronel, dit-il, je me nomme don Sebastiao Vianna, et j'ai l'honneur de servir en qualité de capitaine dans l'armée de Sa Majesté le roi de Portugal et des Algarves.
—Je le sais, caballero, répondit sèchement don Pablo, venez donc au fait, s'il vous plaît, sans plus tarder.
—M'y voici, señor; cependant, avant de m'acquitter du message dont je suis chargé, il devait d'abord me faire connaître officiellement de vous.
—Fort bien, continuez.
—Le général don Roque, marquis de Castelmelhor, commandant en chef la deuxième division du corps d'occupation de la Banda Oriental, dont j'ai l'honneur d'être aide de camp, m'envoie vers vous don Pablo Pincheyra; colonel commandant une cuadrilla au service de Sa Majesté le roi d'Espagne, pour vous prier de vous expliquer clairement et catégoriquement au sujet de la marquise de Castelmelhor, son épouse, et de doña Eva de Castelmelhor, sa fille, que, d'après certains bruits parvenus jusqu'à lui, vous retiendriez, contre le droit des gens, prisonnières dans votre camp de Casa-Trama.
—Oh! fit don Pablo avec un geste de dénégation, une telle supposition attaque mon honneur, señor capitaine, prenez-y garde.
—Je ne fais pas de supposition, caballero, reprit don Sebastiao avec fermeté, veuillez me répondre clairement; ces dames sont-elles oui ou non en votre pouvoir?
—Ces dames ont réclamé mon assistance pour échapper aux rebelles qui les avaient faites prisonnières.
—Vous les retenez dans votre camp, ici, à Casa-Trama?
Don Pablo se tourna d'un air dépité vers le Français dont il sentait instinctivement que le regard pesait sur lui.
—Il est vrai, répondit-il enfin, que ces dames se trouvent dans mon camp, mais elles y jouissent de la liberté la plus entière.
—Cependant, lorsqu'à plusieurs reprises elles vous ont prié de les laisser rejoindre le général de Castelmelhor, toujours vous vous êtes opposé sous de vagues prétextes.
La situation se tendait de plus en plus, le partisan sentait la colère bouillonner dans son sein, il comprenait qu'il avait été trahi, que sa conduite était connue, que toute dénégation était impossible; le brevet d'honnêteté que si récemment lui avaient octroyé les officiers espagnols, l'obligeait à se contraindre; cependant il ne fut pas maître de réprimer toute marque de mécontentement, il y avait encore en lui trop du partisan et du bandit.
—¡Vive Dios! s'écria-t-il avec violence, on croirait, sur mon âme, que vous me faites en ce moment señor un interrogatoire, señor capitaine.
—C'en est un, en effet, caballero, répondit fièrement l'officier.
—Vous oubliez, il me semble où vous vous trouvez et à qui vous parlez, señor.
—Je n'oublie rien, j'accomplis mon devoir sans me soucier des conséquences probables que cette conduite aura pour moi.
—Vous plaisantez, señor, reprit le partisan avec un sourire cauteleux, vous n'avez rien à redouter de moi ni des miens, nous sommes des soldats et non des bandits; parlez donc sans crainte.
Don Sebastiao sourit avec amertume.
—Je n'éprouve aucune autre crainte, señor, dit-il, que celle de ne pas réussir dans l'accomplissement de ma mission: mais je remarque que je vous retiens plus de temps que je ne l'aurais désiré: je terminerai donc en deux mots: à don Pablo Pincheyra, l'officier espagnol, mon général me charge de rappeler que son honneur de soldat exige qu'il ne manque pas à sa parole loyalement donnée, en retenant contre leur gré, deux dames qui, de leur propre volonté, se sont placées sous sa sauvegarde; il le prie en conséquence de me les remettre pour qu'elles retournent sous mon escorte au quartier général de l'armée portugaise; au chef de partisans Pincheyra, homme pour lequel les mots honneur et loyauté sont vides de sens et qui ne recherche que le lucre, le marquis de Castelmelhor offre une rançon de quatre mille piastres que je suis chargé de compter contre la remise immédiate des deux dames. Maintenant j'ai terminé, caballero, c'est à vous de me dire à qui je m'adresse en ce moment, si c'est à l'officier espagnol ou au montonero.
Après ces paroles prononcées d'une voix brève et sèche, le capitaine s'appuya sur son sabre et attendit.
Cependant une vive agitation régnait dans la salle, les partisans chuchotaient entre eux en lançant des regards courroucés au téméraire officier qui osait les braver ainsi jusque dans leur camp; quelques-uns portaient déjà la main à leurs armes: un conflit était imminent.
Don Pablo se leva, d'un geste impérieux il calma le tumulte, et lorsque le silence se fut rétabli, il répondit avec la plus exquise courtoisie à l'envoyé du général.
—Señor capitaine, j'excuse en qu'il y a d'acerbe et d'exagéré dans ce que vous venez de me dire, vous ignorez ce qui s'est passé et ne faites que vous acquitter de la mission dont on vous a chargé; le ton que vous avez cru devoir prendre, avec un autre homme que moi, aurait pu avoir pour vous des conséquences fort graves, mais je vous le répète, je vous excuse parce que vous me supposez à tort des intentions qui toujours ont été bien éloignées de ma pensée; ces dames m'ont demandé ma protection, je la leur ai accordée pleine et entière; elles jugent aujourd'hui pouvoir s'en passer, soit; elles sont libres, rien ne les empêche de partir avec vous; elles ne sont pas mes prisonnières, je n'ai donc pas de rançon à exiger d'elles; ma seule récompense sera d'avoir été assez heureux pour leur être utile dans une circonstance très périlleuse; voilà, señor capitaine, la réponse que je puis vous faire. Veuillez informer son Excellence le marquis de Castelmelhor de la façon dont j'agis avec vous et assurez-le que j'ai été heureux de rendre à ces dames le service qu'elles ont réclamé de mon honneur de soldat.
—Cette réponse me comble de joie, caballero, reprit l'officier; croyez que je considérerai comme un devoir de faire disparaître de l'esprit de mon général les préventions qui s'y sont élevées contre vous, avec une espèce de raison, permettez-moi de vous le dire; il ne vous connaît pas, et vos ennemis vous ont noirci auprès de lui.
—Donc, voilà qui est entendu, señor; je suis heureux que cette grave affaire soit enfin terminée à notre satisfaction commune. Quand désirez-vous partir?
—Le plus tôt que cela me sera possible, señor.
—Je le comprends, le marquis de Castelmelhor doit être impatient de revoir deux personnes qui lui sont si chères et dont il est depuis longtemps séparé; cependant ces dames ont besoin de quelques heures pour faire leurs préparatifs de voyage; elles ne sont pas prévenues encore. J'ose donc espérer que vous accepterez l'invitation que j'ai faite à ces caballeros, et que vous consentirez à partager l'hospitalité que je puis leur offrir.
—De grand cœur, caballero, cependant je voudrais qu'il me fût permis de voir ces dames sans retard.
—Je vous conduirai moi-même près d'elles, señor capitaine, aussitôt que vous aurez pris quelques rafraîchissements.
Le capitaine s'inclina; une plus longue insistance aurait été de mauvais goût.
Don Pablo sortit alors de la salle avec ses hôtes et ses plus intimes officiers; en passant près du peintre français, il ne lui dit pas un mot, mais il lui lança un regard sardonique accompagné d'un sourire qui donna fort à réfléchir au jeune homme.
—Hum, murmura-t-il à part lui, tout cela n'est pas clair, je crois qu'il me faut plus que jamais veiller sur ces deux pauvres dames; don Pablo a trop facilement consenti à les laisser partir.
Et il quitta la salle en hochant la tête à plusieurs reprises.
[XVIII]
LE TOLDO
En quittant la salle de réception, Émile Gagnepain s'était dirigé vers le toldo habité par la marquise de Castelmelhor et sa fille; en agissant ainsi, le jeune homme obéissait à un pressentiment qui lui disait que, dans ce qui s'était passé devant lui, une sombre comédie avait été jouée par don Pablo, et que la facilité avec laquelle il avait consenti à laisser partir ses captives cachait une perfidie.
Ce pressentiment était devenu tellement vif dans l'esprit du jeune homme, il avait à ses yeux si bien revêtu les apparences de la réalité, que bien que rien ne vint corroborer cette pensée de trahison, il en avait acquis la certitude morale et aurait au besoin affirmé sa réalité.
Entraîné malgré lui et contre sa volonté dans une suite d'aventures fort désagréables pour un homme qui, comme lui, était venu chercher en Amérique cette liberté de mouvements et cette tranquillité d'esprit que son pays, bouleversé par les factions, lui refusait, le jeune homme avait fini, ainsi que cela arrive toujours, par s'intéresser à cette position anormale que les circonstances lui avaient faite et à suivre les diverses péripéties de la lutte étrange dans laquelle il se trouvait jeté avec l'anxiété fébrile d'un homme qui voit se dérouler devant lui les scènes d'un drame émouvant. De plus sans qu'il y eût pris garde, un sentiment qu'il n'essayait pas d'analyser avait sourdement germé dans son cœur; ce sentiment avait grandi à son insu, presque insensiblement, et avait fini par acquérir une force telle, que le jeune homme, qui commençait à s'effrayer de la nouvelle situation dans laquelle son esprit se trouvait placé tout à coup, désespérait de l'arracher de son cœur, et de même que toutes les natures, non pas faibles, mais insouciantes, n'osant s'interroger sérieusement et sonder le gouffre qui s'était ainsi ouvert dans son âme, il se laissait nonchalamment entraîner par le courant qui l'emportait, jouissant du présent sans songer à l'avenir, et se disant que, le moment de la catastrophe arrivé, il serait temps assez de faire face au péril et de prendre un parti quelconque.
A peine avait-il fait quelques pas dans le camp que, en tournant la tête, il aperçut don Santiago Pincheyra à quelques pas derrière lui.
Le montonero marchait nonchalamment, les bras derrière le dos, les regards vagues, sifflotant une zambacueca entre ses dents, ayant enfin toute la démarche d'un homme désœuvré qui se promène; mais le peintre ne s'y trompa pas: il comprit que don Pablo, empêché par ses hôtes, auxquels il était tenu de faire les honneurs du camp, avait délégué son frère, afin de suivre ses mouvements et lui rendre compte de ses démarches.
Le jeune homme ralentit peu à peu le pas, sans affectation, et, pivotant tout à coup sur les talons, il se trouva nez à nez avec don Santiago.
—Eh! fit-il, en feignant de l'apercevoir, quelle charmante surprise, señor, vous avez donc laissé à votre frère don Pablo le soin de traiter les officiers espagnols.
—Comme vous le voyez, señor, répondit l'autre assez, interloqué et ne sachant trop quoi répondre.
—Et vous vous promenez, sans doute?
—Ma foi oui; entre nous, cher señor, ces réceptions d'étiquette m'ennuient; je suis un homme simple, moi, vous le savez.
—¡Caray! Si je le sais, dit le Français d'un air narquois; ainsi, vous êtes libre?
—Mon Dieu oui, complètement.
—Eh bien! Je suis charmé que vous soyez parvenu à vous dépêtrer de ces étrangers si fiers et si hautains; c'est bien heureux pour moi que vous soyez libre, et je vous avoue que je ne comptais guère sur le plaisir de vous rencontrer si à point.
—Vous me cherchiez donc? fit don Santiago avec étonnement.
—Certes, je vous cherchais; seulement, vu les circonstances présentes, je n'espérais pas, je vous le répète, réussir à vous rencontrer.
—Ah! Pourquoi donc me cherchiez-vous ainsi?
—Voilà, cher seigneur, comme je sais de longue main, que vous êtes un de mes meilleurs amis, j'avais l'intention de vous demander un service.
—Me demander un service, à moi?
—Parbleu! A qui donc, excepté votre frère don Pablo et vous, je ne connais personne à Casa-Trama.
—C'est vrai, vous êtes forastero étranger.
—Hélas, oui! Tout ce qu'il y a de plus forastero.
—Voyons le service? demanda le montonero, complètement trompé par la feinte bonhomie du jeune homme.
—Voici ce dont il s'agit, répondit celui-ci avec un sang-froid imperturbable, seulement je vous prie de me garder le secret, car la chose intéresse d'autres personnes et, par conséquent, est assez grave.
—Ah, ah! fit don Santiago.
—Oui, reprit le jeune homme en baissant affirmativement la tête, vous me promettez le secret, n'est-ce pas?
—Sur mon honneur.
—Merci, me voilà tranquille; je vous avouerai donc que je commence à m'ennuyer terriblement à Casa-Trama.
—Je comprends cela, répondit le montonero, en hochant la tête.
—Je voudrais partir.
—Qui vous en empêche?
—Mon Dieu, une foule de raisons; d'abord les deux dames que vous savez.
—C'est juste, dit-il avec un sourire.
—Vous ne me comprenez pas.
—Comment cela?
—Dame! Vous semblez supposer que je désire demeurer près d'elles, tandis que ce sont elles, au contraire, qui s'obstinent à exiger que je demeure ici.
Le montonero lança à la dérobée un regard soupçonneux à son interlocuteur, mais le Français était sur ses gardes, son visage semblait de marbre.
—Bien. Continuez, fit-il au bout d'un instant.
—Vous savez que j'assistais à l'entrevue.
—Parbleu! Puisque je vous y ai conduit moi-même; vous étiez assis auprès du secrétaire.
—Le señor Vallejos, c'est cela: un bien aimable cavalier; eh bien! Ces dames sont sur le point de quitter Casa-Trama. Don Pablo consent à leur départ.
—Vous voudriez partir avec elles?
—Vous n'y êtes pas; je voudrais partir c'est vrai, mais pas avec elles; puisqu'elles s'en vont sous l'escorte des officiers étrangers, je leur deviens inutile.
—En effet!
—Donc, elles n'auront plus de prétexte pour m'empêcher de me séparer d'elles.
—C'est vrai! Alors?
—Alors, je désire que vous me fassiez accorder par votre frère, à moins que vous ne préfériez me le donner vous-même, un sauf-conduit pour traverser en sûreté vos lignes et regagner au plus vite le Tucumán que je n'aurais jamais dû quitter.
—C'est bien réellement pour retourner au Tucumán que vous désirez un sauf-conduit?
—Pour quelle raison serait-ce donc?
—Je ne sais pas; mais mon frère... Il s'arrêta subitement avec un embarras mal dissimulé.
—Votre frère? insinua le jeune homme.
—Rien, je m'étais trompé; ne faites pas, je vous prie, attention à mes paroles, et n'attachez pas à ce que je vous dis un sens qui me saurait être vrai; je suis sujet à commettre souvent des erreurs.
—Y a-t-il des difficultés à ce que vous m'accordiez ce sauf-conduit?
—Je n'en vois pas; cependant, je n'oserais le faire, sans en prévenir mon frère.
—Qu'à cela ne tienne, je n'ai nullement l'intention de quitter le camp sans son autorisation; si vous voulez, nous irons le trouver ensemble.
—Vous êtes donc pressé de partir?
—Jusqu'à un certain point, il vaudrait mieux, je crois, que je pusse m'éloigner sans voir ces dames et avant elles; de cette façon, j'éviterais la demande qu'elles ne manqueront pas de m'adresser de les accompagner.
—Cela vaudrait mieux, en effet.
—Allons donc trouver votre frère, afin de terminer cela le plus tôt possible.
—Soit.
Ils se dirigèrent vers le toldo de don Pablo; mais, à moitié route à peu près le Français s'arrêta en se frappant le front.
—Qu'avez-vous? lui demanda don Santiago.
—J'y songe, nous n'avons pas besoin d'aller ensemble; vous arrangerez cette affaire beaucoup mieux que moi; pendant que vous serez là-bas, je préparerai tout pour mon départ, de sorte que je pourrai me mettre en route aussitôt après votre retour.
Le jeune homme parlait avec une si grande bonhomie, sa figure respirait si bien la franchise et l'insouciance, que don Santiago, malgré toute sa finesse, y fut trompé.
—C'est cela, dit-il; pendant que je serai près de mon frère, faites vos préparatifs; je n'ai pas besoin de vous.
—Cependant, si vous le préférez, peut-être serait-il plus convenable que je vous accompagnasse?
—Non, non, c'est inutile; dans une heure je serai à votre toldo avec le sauf-conduit.
—Je vous remercie d'avance.
Les deux hommes se serrèrent la main et se séparèrent, don Santiago se dirigeant vers la maison de son frère, qui était aussi la sienne, et le Français suivant en apparence le chemin qui le devait conduire à l'habitation qui lui avait été assignée; mais aussitôt que le partisan eut tourné l'angle de la plus prochaine rue, Émile, après s'être assuré qu'un nouvel espion n'était pas attaché à ses pas, changea immédiatement de direction et reprit celle de la demeure des deux dames.
Pincheyra avait logé ses captives dans un toldo isolé à une des extrémités du camp, toldo, adossée à une montagne taillée presque à pic, et qui pour cette raison le rassurait sur les probabilités d'une fuite. Ce toldo était du reste partagé en plusieurs compartiments, propres et meublé avec tout le luxe que comportait l'endroit où il se trouvait.
Deux femmes indiennes avaient été par le partisan attachées au service des deux dames, non seulement comme domestiques, mais surtout pour les surveiller et lui rendre compte de ce qu'elles disaient et faisaient; car, malgré les dénégations de don Pablo, la marquise et sa fille, bien que traitées avec le plus grand respect et en apparence complètement libres de leurs actions, étaient bien réellement prisonnières et elles n'avaient pas tardé à s'en apercevoir.
Ce n'était qu'avec de grandes précautions, et pour ainsi dire à la dérobée, que le jeune peintre parvenait à les voir et à échanger avec elles quelques mots sans témoins.
Les domestiques rôdaient sans cesse autour de leurs maîtresses, furetant, écoutant et regardant, et si par hasard elles s'éloignaient, la sœur de don Santiago, qui affectait de témoigner une vive amitié pour les étrangères, venait s'installer chez elles sans façon et y demeurait presque toute la journée, les fatiguant de ses caresses étudiées et des témoignages menteurs d'une amitié qu'elles savaient parfaitement être fausse.
Cependant grâce à Tyro, dont le dévouement ne se ralentissait pas, et qui avait su se mettre au mieux dans l'esprit des deux Indiennes, Émile était parvenu à se débarrasser à peu près d'elles; le Guaranis avait trouvé le moyen de les attirer par de petits présents, et à les mettre jusqu'à un certain point dans les intérêts de son maître, qui, de son côté, n'arrivait jamais au toldo sans leur offrir quelque bagatelle; il ne restait donc que la sœur de Pincheyra. Mais ce jour-là; après avoir, le matin, fait une longue visite aux dames, elle s'était retirée afin d'assister au repas que son frère donnait aux officiers étrangers, et pour remplir a leur égard ses devoirs de maîtresse de maison, soin dont elle n'avait pu se dispenser.
La marquise et sa fille étaient donc, pour quelque temps du moins, délivrées de leurs espionnes, maîtresses de leur temps et libres jusqu'à un certain point de se concerter avec le seul ami qui ne les eût pas abandonnées, sans craindre que leurs paroles fussent répétées à l'homme qui avait si indignement trahi à leur égard les lois de l'hospitalité et méconnu le droit des gens.
A quelques pas du toldo, le jeune homme se croisa avec Tyro, qui, sans lui parler, lui fit comprendre, par un signe muet, que les dames étaient seules.
Le jeune homme entra.
La marquise et sa fille, tristement assises auprès l'une de l'autre, lisaient dans un livre de prières.
Au bruit que fit Émile en franchissant le seuil de la porte, elles relevèrent vivement la tête.
—Ah! fit la marquise dont le visage s'éclaira aussitôt. C'est vous enfin, don Emilio.
—Excusez-moi, madame, répondit-il, je ne puis que fort rarement me rendre auprès de vous.
—Je le sais, comme nous vous êtes surveillé, en butte aux soupçons. Hélas! Nous n'avons échappé aux révolutionnaires que pour tomber aux mains d'hommes plus cruels encore.
—Auriez-vous à vous plaindre des procédés de don Pablo Pincheyra ou de quelqu'un des siens, madame?
—Oh! répondit-elle avec un sourire ironique, don Pablo est poli, trop peut-être avec moi? Oh, mon Dieu! Qu'ai-je fait pour être ainsi en butte à ces persécutions!
—Avez-vous vu mon serviteur, ce matin, madame. Je vous demande pardon de vous interroger ainsi, mais le temps me presse.
—Est-ce de Tyro dont vous me parlez?
—De lui-même, oui, madame.
—Je l'ai vu un instant.
—Il ne vous a rien dit?
—Peu de chose; il m'a annoncé votre visite, en ajoutant que, sans doute, vous auriez d'importantes nouvelle à m'apprendre, aussi mon désir de vous voir était-il vif; dans la position où ma fille et moi nous nous trouvons, tout est pour nous matière à espérance.
—J'ai, en effet, madame, de graves nouvelles à vous annoncer; mais je ne sais comment le faire.
—Pourquoi donc? s'écria doña Eva en fixant sur lui ses grands yeux avec une expression indéfinissable: craignez-vous de nous affliger, señor don Emilio?
—Je crains, au contraire, señorita, de faire entrer dans votre cœur un espoir qui ne se réalisera pas.
—Que voulez-vous dire? Parlez, señor, au nom du ciel! interrompit vivement la marquise.
—Ce matin, madame, plusieurs étrangers sont entrés à Casa-Trama.
—Je le sais, caballero; c'est à cette circonstance que je dois de ne pas avoir près de moi le garde du corps en courette qu'on a jugé convenable de me donner, c'est-à-dire la sœur du señor don Pablo Pincheyra.
—Connaissez-vous ces étrangers, madame?
—Votre question a lieu de me surprendre, caballero. Depuis mon arrivée ici, vous savez que c'est à peine s'il m'a été permis de faire quelques pas hors de cette misérable choza.
—Excusez-moi, madame; je vais mieux préciser ma question: avez-vous entendu parler d'un certain don Sebastiao Vianna?
—Oui, oui! s'écria doña Eva en joignant les mains avec joie; don Sebastiao est un des aides de camp de mon père.
Le visage du jeune homme s'assombrit.
—Ainsi, vous êtes sûre de le connaître? reprit-il.
—Certes, répondit la marquise. Comment, ma fille et moi, ne connaîtrions-nous pas un homme qui est notre parent éloigné et qui a servi de parrain à ma fille?
—Alors, madame, je me trompais, et les nouvelles que je vous apporte sont réellement de bonnes nouvelles pour vous; j'ai eu tort de tant hésiter à vous les annoncer.
—Comment cela?
—Parmi les étrangers arrivés ce matin à Casa-Trama, il en est un chargé de réclamer votre mise en liberté immédiate, de la part du marquis de Castelmelhor, votre époux, madame, votre père, señorita; cet étranger se nomme don Sebastiao Vianna, porte le costume d'officier portugais et est, dit-il, aide de camp du général marquis de Castelmelhor; je dois reconnaître que don Pablo Pincheyra s'est en cette circonstance conduit en véritable caballero; après avoir nié que vous fussiez ses prisonnières, il a noblement refusé la somme proposée pour votre rançon, et s'est engagé à vous remettre aujourd'hui même aux mains de don Sebastiao, qui doit, sous son escorte, vous reconduire à votre mari.
Il y eut un instant de silence; la marquise était pâle, ses sourcils froncés à se joindre sous l'effort d'une pensée intérieure et ses regards fixes dénotaient chez elle une émotion contenue avec peine; doña Eva, au contraire, rayonnait: l'espoir de la liberté illuminait ses traits d'une auréole de bonheur.
Le jeune homme regardait la marquise sans rien comprendre à cette émotion dont il cherchait vainement la cause; enfin elle reprit la parole.
—Êtes-vous bien certain, caballero, dit-elle, que l'officier dont vous parlez se nomme don Sebastiao Vianna?
—Parfaitement, señora, je l'ai plusieurs fois entendu nommer devant moi; d'ailleurs il me serait de toute impossibilité d'inventer ce nom que jamais, avant aujourd'hui, je n'avais entendu prononcer.
—C'est vrai, et pourtant ce que vous me dites est tellement extraordinaire que je vous avoue que, malgré moi, je n'ose y croire et que je redoute un piège.
—Oh! Ma mère! s'écria doña Eva d'un ton de reproche, don Sebastiao Vianna, l'homme le plus loyal et le plus...
—Qui vous assure ma fille, interrompit vivement la marquise, que cet homme soit réellement don Sebastiao?
—Oh, madame! fit le jeune homme.
—Caballero, don Sebastiao était, il y a deux mois à peine, en Europe, répondit la marquise d'un ton péremptoire.
Cette parole tomba comme la foudre au milieu de la conversation, et glaça subitement l'espoir dans le cœur de la jeune fille.
Au même instant un coup de sifflet résonna au dehors.
—Tyro m'avertit, dit Émile, que quelqu'un vient de ce côté, je ne puis demeurer davantage. Quoi qu'il arrive, ne vous abandonnez pas au désespoir, feignez d'accepter, quelles qu'elles soient, les propositions qui vous seront faites; tout est préférable pour vous à demeurer plus longtemps ici; moi, de mon côté, je veillerai; à bientôt, courage! Comptez sur moi!
Et sans attendre la réponse que les deux dames se préparaient sans doute à lui faire, le jeune homme s'élança hors du toldo.
Tyro, qui guettait son apparition, le saisit vivement par le bras et l'entraîna derrière le toldo.
—Regardez, lui dit-il.
Le peintre se pencha avec précaution, et il aperçut don Pablo Pincheyra, sa sœur, l'officier portugais et trois ou quatre autres personnes qui se dirigeaient vers l'habitation des dames.
—Hum! fit-il, il était temps.
—N'est-ce pas? Mais je veillais, heureusement.
—Viens, Tyro, retournons chez moi; don Santiago doit m'attendre.
—Vous lui avez donné rendez-vous?
—Oui.
—Eh bien! Vous avais-je trompé, mi amo?
—Non, certes; ce que j'ai vu a surpassé mon attente. Mais quel est donc ce don Sebastiao?
Le Guaranis répondit par un ricanement de mauvais augure.
—Il y a quelque chose, n'est-ce pas? demanda Émile avec inquiétude.
—Avec les Pincheyras, il y a toujours quelque chose, mi amo, reprit l'Indien à voix basse; mais nous voici à votre toldo, soyez prudent.
—Avertis les Gauchos que, probablement, nous partons aujourd'hui; prépare tout pour que nous soyons en mesure.
—Nous partons?
—Je l'espère.
—Oh! Alors, tout n'est pas encore perdu.
Ils entrèrent dans le toldo, il était désert, don Santiago n'avait pas encore paru.
Tandis que Tyro allait avertir les Gauchos de lacer et de seller leurs chevaux et de ramener les mules de charge du corral, le jeune homme se mit avec une rapidité fébrile à faire ses préparatifs.
Aussi, lorsque une demi-heure plus tard, don Santiago entra dans le toldo, le regard soupçonneux qu'il jeta autour de lui ne lui révéla aucun indice qui pût lui faire soupçonner que le Français ne s'était pas mis à la besogne aussitôt après l'avoir quitté.
—Ah, ah! fit le jeune homme en le voyant, soyez le bienvenu, don Santiago, surtout si vous m'apportez mon sauf-conduit.
—Je vous l'apporte, répondit laconiquement don Santiago.
—Pardieu! Il faut avouer que vous êtes un ami précieux; don Pablo n'a pas fait de difficultés?
—Aucunes.
—Allons, il est définitivement fort aimable pour moi, ainsi je puis partir.
—Oui, à deux conditions.
—Ah! Il y a des conditions, et quelles sont-elles?
—La première est que vous partirez tout de suite et sans voir personne, ajouta-t-il en pesant avec soin sur le dernier membre de phrase.
—Mes gens?
—Vous les emmènerez avec vous; que voulez-vous que nous en fassions ici?
—C'est juste; eh bien! Mais cette condition me plaît extraordinairement, vous savez que je désire surtout partir sans prendre congé de qui que ce soit; tout est donc pour le mieux. Voyons maintenant la seconde condition, si elle est comme la première, je ne doute pas que je l'accepte sans observation.
—La voici: don Pablo désire que je vous escorte, avec une dizaine de cavaliers, jusqu'à quelques lieues d'ici.
—Ah! fit le jeune homme.
—Cela vous déplaît-il?
—A moi? répondit en riant Émile, qui déjà avait repris son sang-froid; pourquoi cela me déplairait-il? Je suis, au contraire, fort reconnaissant à votre frère de cette nouvelle gracieuseté. Il craint sans doute que je m'égare dans le dédale inextricable de ces montagnes, ajouta-t-il avec une pointe d'ironie.
—Je ne sais pas; il m'a ordonné de vous escorter: j'obéis, voilà tout.
—C'est juste et surtout extraordinairement logique.
—Ainsi, vous acceptez ces deux conditions?
—Avec reconnaissance.
—Alors nous partirons quand vous voudrez.
—Je voudrais vous répondre, tout de suite; malheureusement, je suis obligé d'attendre mes chevaux qui ne sont pas encore arrivés du corral.
—Il n'est pas encore tard, ainsi il n'y a pas de temps de perdu.
—Maintenant que nous sommes d'accord, si nous buvions un gatro d'aguardiente[1].
—Ma foi, ce sera avec plaisir, señor.
Le Français prit une bota et versa de l'eau-de-vie dans deux gobelets en corne.
—A votre santé, dit-il en buvant.
—A votre heureux voyage, répondit don Santiago.
—Merci.
Un bruit de pas de chevaux se fit entendre au dehors.
—Voici vos animaux qui arrivent.
—Alors, nous serons prêts dans quelques instants. Si vous voulez, pendant que nous chargeons, prévenez les hommes qui doivent vous accompagner.
—Ils sont prévenus, ils nous attendent aux retranchements.
Tyro et les Gauchos se mirent alors, aidés par Émile et don Santiago, à charger les deux mules et à seller les chevaux.
Le Français, habitué à voyager dans ces contrées, n'avait que fort peu de bagages: il n'emportait jamais avec lui que les choses les plus indispensables.
Une demi-heure plus tard, la caravane se mettait en marche au petit pas, accompagnée par don Santiago qui la suivait à pied en fumant sa cigarette et causant amicalement avec le jeune homme.
Ainsi que l'avait dit le montonero, une dizaine de cavaliers attendaient aux retranchements.
Le Pincheyra enfourcha sa monture, donna l'ordre au départ, les gardiens ouvrirent la barrière et la petite troupe quitta le camp en bon ordre.
[Renvoi 1]Un coup d'eau de vie.
[XIX]
DANS LA MONTAGNE
Il était à peu près trois heures de l'après-midi, au moment où Émile Gagnepain quittait le camp, malgré l'escorte assez suspecte dont il était accompagné; ce fut cependant avec un soupir de satisfaction que le jeune homme se vit enfin dehors de ce repaire de bandits, dont il avait un instant craint de ne plus sortir.
La route que suivait la petite caravane était des plus pittoresques et des plus accidentées; un sentier étroit serpentait sur le flanc des montagnes côtoyant presque continuellement des précipices insondables, du fond desquels s'élevaient les murmures mystérieux produits par des eaux invisibles; parfois un pont formé par deux troncs d'arbres jetés en travers d'une quebrada qui interrompait tout à coup la route était franchi, comme en se jouant, par les chevaux et les mules accoutumés de longue date à marcher par des chemins bien plus périlleux encore.
Obligés de marcher les uns derrière les autres à cause du peu de largeur du sentier à peine frayé sur lequel ils étaient engagés, les voyageurs ne causaient pas entre eux, à peine leur était-il possible d'échanger quelques paroles, et ils étaient contraints de se laisser aller à leurs propres pensées sans qu'il leur fût permis de charmer les ennuis du voyage autrement qu'en chantant, en sifflant, ou comme déjà nous l'avons dit, en réfléchissant; ce fut alors en examinant le paysage abrupt et sauvage dont il était environné de tous les côtés, que le jeune homme se rendit bien compte de la formidable et presque imprenable position choisie par le partisan pour son quartier-général, et de la redoutable influence que cette position devait lui donner sur les populations effrayées de la plaine: il frémit en songeant qu'il avait commis l'imprudence de se laisser conduire dans cette forteresse qui, de même que les cercles de l'Enfer du Dante, était, par la nature, entouré d'infranchissables retranchements et ne rendait jamais la proie qui y avait été une fois entraînée, une foule de lugubres histoires de jeunes filles enlevées et disparues pour toujours lui revinrent alors à l'esprit, et, par une étrange réaction de la pensée, il éprouva une espèce de terreur rétrospective, s'il est permis de s'exprimer ainsi, en songeant aux dangers terribles qu'il avait courus au milieu de ces bandits sans frein, par lesquels en maintes circonstances, le droits des gens, sacré pour tous les peuples civilisés, n'avait pas été respecté.
Puis, de réflexions en réflexions, par une pente toute naturelle suivie par son esprit, sa pensée sa fixa sur ses compagnes, demeurées sans appui et sans protecteur au milieu de ces hommes. Bien qu'il ne les eût quittées que dans le but de tenter un effort suprême pour leur délivrance, sa conscience lui reprocha cependant de les avoir abandonnées, car, malgré l'impossibilité matérielle où il se trouvait à Casa-Trama de leur être utile, cependant il avait la conviction que sa présence imposait aux Pincheyras, et que devant lui aucun d'eux n'aurait osé se porter sur les captives à des actes de brutalité répréhensibles.
En proie à ces pensées pénibles, il sentit son humeur s'assombrir peu à peu, et la joie qu'il avait éprouvée d'abord de se voir si inopinément rendu à la liberté, fit place de nouveau au découragement qui, plusieurs fois déjà, s'était emparé de lui, avait brisé son énergie et énervé ses plus belles qualités.
Il fut tiré des réflexions dans lesquelles était plongé par la voix de don Santiago qui tout à coup résonna à son oreille.
Le jeune homme releva vivement la tête et regarda autour de lui comme un homme qu'on éveille en sursaut.
Le paysage avait complètement changé. Le sentier s'était élargi peu à peu, avait pris les allures d'une route, les montagnes s'étaient abaissées, leurs flancs étaient maintenant couverts de forêts verdoyantes, dont les cimes feuillues étaient teintées de toutes les couleurs du prisme par les rayons affaiblis du soleil couchant; la caravane débouchait en ce moment dans une plaine assez étendue, entourée de taillis épais et traversée par un mince flot d'eau dont les capricieux méandres se perdaient çà et là au milieu d'une herbe haute et touffue.
—Que me voulez-vous? demanda le Français qui, impressionnable comme tous les artistes, subissait déjà à son insu l'influence de ce majestueux paysage, et sentait la gaieté remplacer dans son cœur la tristesse qui depuis longtemps le gonflait, que me voulez-vous donc, don Santiago?
—Au diable! reprit celui-ci, il est heureux que vous consentiez enfin à me répondre; voici près d'un quart d'heure que je vous parle sans parvenir à obtenir un mot de vous; il parait que vous avez le sommeil dur, compagnon?
—Pardonnez-moi, señor, je ne dormais pas; je réfléchissais, ce qui bien souvent est à peu près la même chose.
—Demonio, je ne vous chicanerai pas là-dessus; mais puisque maintenant vous consentez à m'écouter, veuillez, je vous prie, me répondre.
—Je ne demande pas mieux; cependant, afin que je puisse le faire, il faudrait que vous consentissiez, cher don Santiago, à me répéter votre question, dont je vous certifie que je n'ai pas entendu un mot.
—J'y consens, bien que, sans reproche, voilà
au moins dix fois que je vous la fais en pure perte.
—Je vous ai déjà prié de m'excuser.
—Je le sais, aussi je ne vous garde pas rancune de votre inattention. Voici le fait: il est au moins six heures du soir, le soleil se couche au milieu de nuages cuivrés de la plus mauvaise apparence, je redoute un temporal pour cette nuit.
—Oh, oh! fit le jeune homme, êtes-vous sûr de cela?
—J'ai trop l'habitude des montagnes pour m'y tromper.
—Hum! Et que comptez-vous faire?
—Voilà ce que je vous demande, cela vous regarde au moins autant que moi, je suppose.
—En effet, même davantage, puisque c'est pour m'être agréable que vous avez consenti à m'accompagner; eh bien! Quel est votre avis, je me range tout d'abord aux expédients que vous suggérera votre expérience, et je les accepte les yeux fermés.
—Voilà ce que j'appelle parler, et pour s'être fait attendre, votre réponse n'en est pas pour cela plus mauvaise; donc, mon avis serait de nous arrêter ici, où nous pouvons, à moins d'un cataclysme impossible à prévoir, nous mettre à l'abri de l'ouragan, et d'y camper pour la nuit; qu'en pensez-vous?
—Je pense que vous avez raison, et que ce serait une folie, dans une circonstance comme celle-ci, vu l'heure avancée et surtout; l'endroit charmant où nous nous trouvons, de nous obstiner à aller plus loin.
—D'autant plus qu'il nous serait presque impossible d'atteindre un refuge aussi bon que celui où nous sommes avant la nuit noire.
—Arrêtons-nous donc, alors, sans davantage discourir, et hâtons-nous d'installer notre campement.
—Eh bien! Cher seigneur, puisqu'il en est ainsi, pied à terre, et déchargeons les mules.
—Soit, dit le jeune homme en sautant à bas de son cheval, mouvement immédiatement imité par le Pincheyra.
Don Santiago avait dit vrai, le soleil se couchait, noyé dans des flots de nuages blafards; la brise du soir se levait avec une certaine force, les oiseaux tournoyaient en longs cercles en poussant des cris discordants; tout présageait enfin un de ces terribles ouragans, nommés temporales, dont la violence est si grande, que la contrée sur laquelle ils sévissent est, en quelques minutes à peine, changée de fond en comble et bouleversée comme si un tremblement de terre l'avait retournée.
Le peintre avait déjà, plusieurs fois depuis son arrivée en Amérique, été à même d'assister au spectacle terrifiant de ces effroyables convulsions de la nature en travail; aussi, connaissant l'imminence du péril, il se hâta de tout faire préparer, afin que la tempête n'occasionnât que peu de dommages; les ballots empilés les uns sur les autres, au centre même de la vallée, non loin du ruisseau, formèrent, par la façon même dont ils furent placés, un rempart solide contre la plus grande furie du vent; les chevaux furent laissés libres et abandonnés à cet instinct infaillible dont les a doué la Providence, et qui, en leur faisant pressentir le danger bien avant qu'il les menace réellement, leur suggère les moyens de lui échapper. Puis dans un trou creusé à la hâte on alluma le feu nécessaire pour faire cuire les lanières de charqui ou viande de taureau sauvage séchée au soleil, destinées, avec de l'harina tostada et un peu de queso de chèvre, au repas du soir; l'eau du ruisseau devait servir à satisfaire la soif des voyageurs, car, excepté don Santiago et le peintre, qui chacun s'était muni d'une large bota d'aguardiente blanche de Pisco, les autres voyageurs ne portaient avec eux ni vin ni liqueurs, mais cet oubli, si c'en était réellement un, était de peu d'importance pour des hommes d'une aussi grande frugalité que les Hispano-américains, gens qui vivent pour ainsi dire de rien, et dont la première chose venue suffit pour apaiser la faim et la soif.
Le repas fut ce qu'il devait être, entre hommes qui s'attendent à voir d'un moment à l'autre fondre sur eux un danger terrible et inévitable, c'est-à-dire triste et silencieux.
Chacun mangea à la hâte sans lier conversation avec son voisin; puis, la faim satisfaite, la cigarette fumée, sans se souhaiter même le bonsoir les uns aux autres, les voyageurs s'enveloppèrent avec soin dans leurs frazadas et leurs pellones, et essayèrent de dormir avec cette résignation placide qui forme le fond du caractère des créoles et leur fait accepter sans murmures inutiles les conséquences souvent fâcheuses de l'existence nomade à laquelle ils sont condamnés.
Bientôt, excepté les trois ou quatre sentinelles placées aux abords du campement afin de surveiller l'approche des fauves, et des deux chefs de la caravane, c'est-à-dire don Santiago et Émile, tout le monde fut plongé dans un profond sommeil.
Le Pincheyra paraissait soucieux; il fumait nonchalamment sa cigarette, le dos appuyé à un tronc d'arbre et les yeux fixés devant lui, sans cependant arrêter ses regards sur aucun objet; le Français, au contraire, plus éveillé et plus gai que jamais, chantonnait entre ses dents, et s'amusait, avec la pointe de son couteau, à creuser un trou dans lequel il empilait ensuite du bois mort, dans le but évident d'allumer un feu de veille, destiné sans doute à lui chauffer les pieds lorsque l'envie lui prendrait de se livrer au sommeil.
—Eh! don Santiago, dit-il, enfin, en s'adressant au Pincheyra et lui touchant légèrement l'épaule, à quoi pensez-vous donc? est-ce que vous n'allez pas essayer de dormir une couple d'heures?
Le Chilien secoua la tête sans répondre.
—Que signifie cela? reprit le jeune homme avec insistance, vous qui, il n'y a qu'un instant, me reprochiez ma tristesse, vous semblez en avoir hérité, sur mon âme; est-ce la pesanteur de l'atmosphère qui influe sur vous?
—Me prenez-vous pour une femme, répondit-il enfin d'un ton bourru; que m'importe à moi l'état du ciel, ne suis-je pas un enfant des montagnes, habitué, dès mon jeune âge, à braver les plus terribles temporales?
—Mais, alors, qu'avez-vous qui vous tourmente?
—Ce que j'ai, vous voulez le savoir?
—Pardieu! Puisque je vous le demande.
—Don Santiago hocha la tête à plusieurs reprises, jeta autour de lui un regard soupçonneux, puis il se décida, enfin, à prendre la parole d'une voix basse et presque indistincte comme s'il redoutait d'être entendu, bien que tous ses compagnons fussent endormis à une distance trop grande pour que le son de sa voix parvint jusqu'à eux.
—J'ai, dit-il, qu'une chose me chagrine.
—Vous, don Santiago, vous m'étonnez étrangement; seriez-vous en délicatesse avec votre frère, don Pablo?
—Mon frère est, il est vrai, pour quelque chose dans cette affaire, mais avec lui personnellement, je n'ai rien, ou du moins, je le crois, car, avec lui, jamais on ne sait à quoi s'en tenir: non, c'est uniquement à cause de vous que je suis chagrin en ce moment.
—A cause de moi! s'écria le jeune homme avec surprise, je vous avoue que je ne vous comprends pas.
—Parlez plus bas; il est inutile que nos compagnons entendent ce que nous disons, tenez, don Emilio, je veux être franc avec vous: nous allons nous quitter peut-être pour ne jamais nous revoir, et je désire pour vous qu'il en soit ainsi; je veux que notre séparation soit amicale, et que vous ne conserviez contre moi aucune prévention.
—Je vous assure, don Santiago...
—Je sais ce que je dis, interrompit-il avec une certaine vivacité; vous m'avez rendu un grand service; je ne puis nier que je vous dois en quelque sorte la vie, car lorsque je vous rencontrai dans le souterrain du rancho ma position était presque désespérée; eh bien! Je ne me suis pas, en apparence, conduit avec vous comme j'aurais dû le faire; je m'étais engagé à mettre, vous et les vôtres, à l'abri du danger qui vous menaçait, et je vous ai conduit à Casa-Trama lorsque j'aurais dû, au contraire, vous guider dans une direction tout opposée. Je sais cela; j'ai mal agi en cette circonstance et vous avez le droit de m'en garder rancune; mais je n'étais pas libre de faire autrement; j'étais contraint d'obéir à une volonté plus forte que la mienne, la volonté de mon frère, à qui nul n'a jamais osé résister. Aujourd'hui je reconnais mon tort, et je voudrais, autant que possible, réparer le mal que j'ai fait et celui que j'ai laissé faire.
—Ceci est parler en caballero et en homme de cœur, don Santiago; soyez convaincu que, quoiqu'il arrive, je vous saurai gré de ce que vous me dites en ce moment; mais puisque vous avez si bien commencé, ne me laissez pas plus longtemps dans le doute pénible où je me trouve: répondez-moi sincèrement, le voulez-vous?
—Oui, autant que cela dépendra de moi.
—Les dames que j'ai été contraint d'abandonner, courent-elles des dangers en ce moment?
—Je le crois.
—De la part de votre frère?
—De la sienne, oui, et d'autres aussi. Ces deux étrangères ont d'implacables ennemis acharnés à leur perte.
—Pauvres femmes! murmura le jeune homme en soupirant; elles ne quitteront donc pas le camp?
—Au contraire; demain, au lever du soleil, elles en sortiront, escortées par l'officier qui, devant vous, les a réclamées à mon frère.
—Cet officier, vous le connaissez?
—Un peu.
—Qui est-il?
—Ceci, je ne puis le dire, j'ai fait serment de ne le révéler à personne.
Le Français comprit qu'il ne devait pas insister, il modifia ses questions.
—Quelle route prendront-elles? demanda-t-il.
—Celle que nous suivons.
—Et elles se dirigeront?
—Vers la frontière brésilienne.
—Ainsi elles vont rejoindre le général de Castelmelhor?
Le Pincheyra secoua négativement la tête.
—Alors pourquoi prendre cette direction?
—Je l'ignore.
—Et cependant, vous croyez qu'un danger les menace?
—Un terrible.
—De quelle sorte?
—Je ne sais pas.
Le jeune homme frappa du pied avec, dépit. Ces réticences continuelles de la part du partisan l'inquiétaient plus que la vérité si affreuse qu'il se fût attendu à l'entendre.
—Ainsi, reprit-il au bout d'un instant, en supposant que je demeure ici quelque temps, je les verrai.
—Cela ne fait aucun doute.
—Que me conseillez-vous?
—Moi?
—Oui.
—Rien; je ne suis pas comme vous amoureux de doña Eva, moi, dit-il avec une certaine nuance de raillerie qui fit tressaillir le jeune homme.
—Amoureux de doña Eva! s'écria-t-il, moi?
—Quel autre motif pourrait vous engager avec toutes les chances contre vous de risquer votre vie pour la sauver s'il n'en était pas ainsi?
Le jeune homme ne répondit pas; une lumière terrible venait subitement de se faire dans son cœur; ce secret, qu'il se cachait à lui-même, d'autres le connaissaient, et lorsqu'il n'osait pas s'interroger sur cet amour insensé qui le brûlait, la certitude de son existence était acquise même aux indifférents.
—Oh! balbutia-t-il enfin, don Santiago, me croyez-vous donc capable d'une telle folie?
—Je ne sais si c'est une folie d'aimer lorsqu'on est jeune et ardent comme vous l'êtes, répondit froidement le Pincheyra; jamais je n'ai aimé que mon cheval et mon fusil, mais je crois savoir que l'amour de deux êtres jeunes et beaux est une loi de nature, et je ne vois pas pour quel motif vous essaieriez de vous y soustraire. Je ne vous blâme ni ne vous approuve, je constate un fait, voilà tout.
Le jeune homme fut étonné d'entendre parler ainsi un homme que, jusqu'à ce moment, il avait supposé doué d'une dose fort restreinte d'intelligence, et dont toute les aspirations lui semblaient tournées vers la guerre et le pillage, ce demi sauvage, émettant d'un air aussi insouciant des sentiments si humainement philosophiques, lui semblait un phénomène incompréhensible.
Le Pincheyra, sans paraître remarquer l'impression qu'il avait produite sur son interlocuteur, continua tranquillement:
L'officier qui escorte ces dames ignore non seulement votre amour pour la plus jeune des deux dames, mais encore il ne sait pas que vous les connaissez; pour des motifs particuliers et qui lui sont personnels, mon frère a cru devoir garder le silence à ce sujet; je vous donne ce renseignement dont je vous garantis l'exactitude, parce qu'il pourra vous servir au besoin.
—Maintenant, il est trop tard.
—Don Emilio, sachez ceci: c'est qu'aussitôt après notre conversation, mes compagnons et moi nous nous retirerons, parce que notre mission est terminée, et que si je suis demeuré avec vous si longtemps, c'est que je tenais à vous dire certaines choses.
—Je vous en remercie.
—Eh bien, je suis certain que vous ne quitterez pas ce lieu sans avoir essayé non pas de revoir ces dames, mais de les enlever à ceux qui les conduisent, ce qui, du reste, ne serait pas impossible puisqu'ils ne seront qu'une dizaine tout au plus. Je vous souhaite bonne chance du fond du cœur, parce que vous me plaisez et que je voudrais réellement que vous réussissiez. Seulement, croyez-moi, agissez avec prudence, la ruse a dénoué plus de liens que la violence et la force n'en ont brisé: suivez le conseil que je vous donne, et j'espère que vous vous en trouverez bien. Maintenant nous allons nous séparer, j'espère avoir sinon réparé, du moins amoindri les conséquences funestes de la faute qu'on m'a obligé à commettre; séparons-nous donc comme deux amis. Le seul vœu que je forme est que nous ne nous revoyions jamais.
—Eh quoi! Vous allez partir ainsi au milieu des ténèbres, lorsque nous sommes menacés d'un temporal?
—Il le faut, don Emilio; je suis attendu là-bas. Mon frère prépare une importante expédition, à laquelle je dois et je veux assister. Quant au temporal, il ne sévira pas avant deux ou trois heures et, si terrible qu'il soit, c'est une trop vieille connaissance pour que je ne sache pas les moyens de m'en garantir. Adieu donc, et encore une fois bonne chance. Quoi qu'il arrive, silence sur ce que je vous ai dit; maintenant, enveloppez-vous dans votre poncho et feignez de dormir jusqu'à ne que j'aie donné le signal du départ à mes cavaliers.
Le jeune homme suivit le conseil qui lui était donné, il se roula dans son manteau et s'étendit sur le sol.
Lorsque don Santiago se fut assuré que rien ne pourrait laisser soupçonner l'entretien qui venait d'avoir lieu, il se leva, frappa du pied pour se dégourdir, et prenant un sifflet suspendu à son cou par une mince chaîne d'argent, il en tira un son aigu et prolongé.
Les cavaliers dressèrent aussitôt la tête.
—Allons, enfants! cria le Pincheyra d'une voix forte, debout et sellez vos chevaux, nous retournons à Casa-Trama.
—Eh quoi! Vous nous quittez à cette heure, señor don Santiago? lui demanda le jeune homme, en feignant de s'être éveillé au bruit du sifflet.
—Il le faut, señor, répondit-il, notre escorte ne vous est plus nécessaire, et nous avons une longue marche à faire, si nous voulons être rendus à Casa-Trama au lever du soleil.
Cependant les Pincheyras avaient obéi avec empressement à l'ordre qu'ils avaient reçu, ils s'étaient levés et s'étaient mis aussitôt en devoir de lacer leurs chevaux et de les seller.
Par un hasard, prémédité sans doute par don Santiago, les sentinelles qui avaient été chargées de veiller à la sûreté commune étaient les deux Gauchos et le Guaranis, de sorte qu'il avait la certitude que le secret de son entretien avec le Français ne transpirerait pas.
Au bout de quelques minutes, les cavaliers furent en selle; le Pincheyra se mit à leur tête, et se tournant vers Émile en lui faisant un geste amical de la main.
—Adios, señor, et bonne chance, lui dit-il avec intention.
Le jeune homme lui rendit son cordial salut, et la petite troupe se mit en marche. Bientôt elle disparut à l'angle du sentier; le bruit de ses pas alla peu à peu en s'affaiblissant et ne tarda pas à s'éteindre tout à fait. Lorsque le silence fut complètement rétabli, Émile fit un signe à ses compagnons:
—Maintenant que nous sommes seuls, señores, dit-il, causons, car les circonstances sont graves. Tyro, allumez du feu, nous allons tenir un conseil à l'Indienne.
Le Guaranis ramassa le bois sec, l'empila avec soin, battit le briquet et bientôt une légère aigrette de flamme s'éleva gaiement vers le ciel.
Un silence de mort régnait dans la vallée, la brise s'était éteinte, il n'y avait pas un souffle dans l'air; le ciel noir comme de l'encre, n'avait pas une étoile, la nature semblait rassembler toutes ses forces pour livrer un combat plus terrible à la matière; dans les profondeurs inexplorées des quebradas, des bruits sourds et mystérieux s'élevaient parfois, se mêlant, à de longs intervalles aux sourds rugissements des fauves à l'abreuvoir.
Les quatre hommes s'accroupirent en rond autour du feu, allumèrent leurs cigarettes, et le jeune homme prit la parole après leur avoir rapporté ce qu'il croyait nécessaire de leur dire de l'entretien qui avait eu lieu entre lui et don Santiago.
—Maintenant, ajouta-t-il, répondez-moi franchement, puis-je compter sur vous pour tout ce qu'il me plaira de faire?
—Oui, répondirent-ils tout d'une voix.
—Quoi qu'il arrive?
—Quoi qu'il arrive.
—Bien, je ne serai pas ingrat, la récompense égalera les services; maintenant, si vous avez quelques observations à me soumettre, je suis prêt à les entendre.
Les Gauchos, hommes d'exécution avant tout et peu parleurs de leur nature, se contentèrent de dire que le moment d'agir arrivé, ils seraient prêts; qu'ils n'avaient aucune observation à faire sur la manière de procéder; que cela ne les regardait pas.
—C'est juste, observa Tyro. Allez dormir, mes braves, et laissez-nous, le seigneur notre maître et moi, convenir de ce qui sera opportun de faire.
Les Gauchos ne se le firent pas répéter deux fois; ils se levèrent et allèrent s'étendre au milieu des ballots; deux minutes plus tard, ils dormaient à poings fermés.
Émile et le Guaranis, demeurés seuls, entamèrent alors un entretien fort long et fort sérieux, et dressèrent un plan qu'il est inutile de faire connaître ici.
[XX]
LE PARTISAN
Il nous faut maintenant retourner auprès des chefs guaycurús que nous avons abandonnés au moment où, à la suite de don Zéno Cabral, ils entraient dans une caverne, où le montonero, du moins d'après les paroles qu'il avait prononcées en les accostant, paraissait avoir donné rendez-vous au Cougouar.
Cette caverne dont l'entrée, à moins de bien la connaître, était impossible à distinguer du dehors à cause de la conformation du paysage dont elle formait le centre, et de la difficulté avec laquelle on y parvenait était vaste et parfaitement claire à cause d'une infinité de fissures imperceptibles presque, qui y laissaient pénétrer la lumière en y renouvelant l'air; dans le fond et sur les côtés s'ouvraient plusieurs galeries qui se perdaient sous la montagne à des distances probablement fort grandes.
L'endroit où le partisan s'arrêta, c'est-à-dire à quelques pas à peine de l'ouverture, contenait plusieurs sièges formés avec des blocs de chêne mal équarris et deux ou trois amas de feuilles sèches servant probablement de lits à ceux qui venaient chercher en ce lieu un refuge temporaire.
Au centre de la caverne, un grand feu était allumé. Sur ce feu, suspendu par une chaîne, à trois pieux placés en faisceau, bouillait une marmite de fer, tandis qu'un quartier de guanaco, enfilé dans une baguette de fusil fichée dans le sol, rôtissait tout doucement; quelques patates cuisaient sous la cendre et plusieurs cornes de bœuf contenant de l'harina tostada étaient placées près des sièges par terre. Les armes de Zéno Cabral, c'est-à-dire son fusil et son sabre, étaient appuyés contre une des parois de la caverne. Il n'avait conservé que son couteau à sa polena droite.
—Señores, dit le partisan avec un geste courtois, permettez-moi de vous offrir la mince hospitalité que les circonstances où nous nous trouvons m'obligent à vous donner. Avant tout, nous mangerons et boirons ensemble, afin de bien établir la confiance entre nous et d'éloigner tout soupçon de trahison.
Ces paroles avaient été prononcées en portugais, les capitaos répondirent dans la même langue et s'assirent à l'exemple de leur amphitryon sur les sièges préparés pour eux.
Zéno Cabral décrocha alors la marmite et servit avec une adresse et une vivacité peu communes, dans des couis qu'il présenta ensuite à ses hôtes du tocino, du chorizo et du charqui, assaisonné avec des camotes et de l'ajo, ce qui forme le plat national de ces contrées.
Le repas commença, et les chefs attaquèrent vigoureusement les mets placés devant eux, se servant de leur couteau en guise de fourchette et buvant à la ronde de l'eau légèrement coupée avec de l'aguardiente de Pisco, afin d'en enlever l'âcreté.
Les Indiens ne parlent pas en mangeant; aussi leurs repas sont-ils généralement fort courts. Après le charqui, ce fut le tour du guanaco; puis l'harina tostada fut mangée délayée avec de l'eau chaude, et enfin Zéno Cabral confectionna le maté [1], et l'offrit à ses convives.
Lorsque le maté fut bu et que nos trois personnages eurent allumé leurs cigarettes de paille de maïs; Zéno Cabral prit enfin la parole.
—Je dois m'excuser près de vous, señor capitao, dit-il en portugais à Gueyma, l'espèce de surprise au moyen de laquelle j'ai obtenu une entrevue de vous; le Cougouar, dont depuis longtemps déjà j'ai l'honneur d'être l'ami, m'avait engagé d'agir ainsi que je l'ai fait; si une faute a été commise, c'est donc sur lui que doit en retomber le blâme.
—Ce que le Cougouar fait est toujours bien, señor, répondit en souriant le chef, il est mon père, puisque c'est à lui que je dois d'être ce que je suis, je n'ai donc pas à le blâmer, convaincu que des raisons fort sérieuses et qui, sans doute, me seront plus tard expliquées, l'empêchaient de procéder autrement.
—Gueyma a bien parlé comme toujours, dit le Cougouar, la sagesse réside en lui; le chef blanc ne tardera pas à déduire les motifs de sa conduite.
—C'est ce que je vais faire à l'instant, si les capitaos veulent bien me prêter leur attention, reprit Zéno Cabral.
—Que mon père parle, nos oreilles sont ouvertes.
Le partisan se recueillit pendant deux ou trois minutes, puis il commença en ces termes:
—Mes frères les guerriers guaycurús trompés par les paroles menteuses d'un blanc, ont consenti à former une alliance avec lui et à le suivre dans cette contrée pour l'aider à combattre d'autres blancs qui jamais n'avaient fait de mal à mes frères, et dont ils ignoraient jusqu'à l'existence. Mais pendant que les guerriers entraient sur le sentier, de la guerre et abandonnaient leurs territoires de chasse sous la sauvegarde de l'honneur de leurs nouveaux alliés, ceux-ci, qui n'avaient d'autre but que celui de les éloigner, afin de s'emparer plus facilement de leurs riches et fertiles contrées, envahissaient au mépris de la foi jurée leurs territoires de chasse, et essayaient de s'y établir. Ce projet inique, cette infâme trahison aurait réussi probablement, vu l'éloignement des plus braves guerriers de la nation, si un ami des Guaycurús, révolté de cette action infâme, n'avait fait prévenir Tarou-Niom, le grand capitao des Guaycurús, de se mettre sur ses gardes et ne lui avait fait contracter une alliance offensive et défensive avec Emavidi-Chaïmè, le grand chef des Payagoas, afin de s'opposer aux attaques de l'ennemi commun.
Malgré l'impassibilité de commande dont les Indiens font parade dans les circonstances les plus sérieuses, Gueyma, en apprenant ces nouvelles si nettement et si froidement articulées, ne put se contenir. Ses sourcils se froncèrent, ses narines se dilatèrent comme celles d'une bête fauve; il bondit sur ses pieds, et frappant violemment ses mains l'une contre l'autre:
—Mon frère, le chef pâle a les preuves de ce qu'il avance, n'est-ce pas? s'écria-t-il avec un accent de sourde menace.
—Je les ai, répondit simplement Zéno Cabral.
—Bon, alors il me les donnera.
—Je les donnerai au capitao.
—Mais il est autre chose que je veux savoir encore.
—Que veut savoir mon frère?
—Quel est l'ami des Guaycurús qui les a avertis de l'horrible trahison qui se tramait contre eux?
—A quoi bon dire cela à mon frère?
—Parce que de même que je connais mes ennemis, je veux connaître mes amis.
Zéno Cabral s'inclina.
—C'est moi, dit-il.
Gueyma le regarda un instant avec une fixité étrange, comme s'il eût voulu lire jusqu'au fond de son cœur ses pensées les plus secrètes.
—C'est bon, dit-il enfin, ce que dit mon frère doit être vrai, Gueyma le remercie et lui offre sa main.
—Je l'accepte avec empressement, car depuis longtemps déjà j'aime le capitao, répondit le partisan, en pressant la main que lui tendait le chef.
—Maintenant, quelles sont les preuves que mon frère me donnera?
Zéno Cabral fouilla sous son poncho et en retira un quipu[2] qu'il présenta sans répondre au chef.
Celui-ci le saisit vivement et se mit aussitôt à le déchiffrer, avec la même rapidité qu'un Européen lit une lettre.
Peu à peu, les traits du chef reprirent leur rigidité marmoréenne; puis, après avoir complètement déchiffré le quipu, il le tendit au Cougouar, et se tournant vers Zéno Cabral, qui suivait tous ses mouvements avec une anxiété secrète:
—Maintenant que je sais l'insulte qui m'a été faite, dit-il froidement, mon frère me donnera sans doute les moyens de me venger.
—Peut-être y parviendrai-je, répondit le partisan.
—Pourquoi avoir le doute sur les lèvres quand la certitude est dans le cœur? reprit Gueyma.
—Que veut dire le capitao?
—Je veux dire que personne dans le but unique d'être agréable à un homme qu'il ne connait pas, ne fait ce qu'a fait mon frère.
—Je connais le capitao plus qu'il ne le suppose.
—C'est possible, j'admets cela; mais il n'en reste pas moins évident pour moi que mon frère le chef pâle avait un but en agissant ainsi qu'il l'a fait; c'est ce but que Gueyma désire connaître.
—Que mon frère suppose que moi aussi j'aie à me venger de l'homme qui l'a insulté, et que, pour que cette vengeance soit plus sûre et plus éclatante j'aie besoin de l'aide de mon frère; me la refuserait-il?
—Non, certes, si le fait, au lieu d'être une supposition, était une réalité.
—Le capitao me le promet?
—Je le promets.
—Eh bien! Les prévisions du chef sont justes. Malgré la vive et sincère amitié que j'ai pour lui, obligé, en ce moment, de m'occuper d'affaires fort sérieuses peut-être aurais-je négligé de m'occuper des siennes, si je n'avais pas eu un puissant intérêt à le faire et si l'homme dont il veut se venger n'était pas depuis longtemps mon ennemi; voilà la vérité tout entière.
—Eah! Mon frère a bien parlé; sa langue n'est pas fourchue; les paroles que souffle sa poitrine sont loyales. Que fera mon frère pour assurer ma vengeance en même temps que la sienne?
—Deux choses.
—Quelle est la première?
—Je livrerai entre les mains du capitao la femme et la fille de son ennemi.
L'œil de l'lndien lança un fulgurant éclair de joie.
—Bon! s'écria-t-il; voyons la seconde maintenant.
—Je guiderai mon frère par des sentiers de bêtes fauves, connus de moi seul, et avec les riches proies que je lui aurai livrées, je lui ferai attendre, en moins de cinq jours, la frontière de ses territoires de chasse.
—Mon frère fera cela?
—Je le ferai, je le jure!
—C'est bien; quand les deux femmes pâles seront-elles mes captives?
—Avant deux jours, si le chef consent à m'aider.
—J'ai dit au chef blanc qu'il pouvait disposer de moi, qu'il parle donc sans crainte.
Zéno Cabral jeta un regard interrogateur au Cougouar qui jusqu'à ce moment, avait assisté muet et impassible à cet entretien.
—Mon frère peut parler, dit le vieux chef, la parole de Gueyma est celle d'un capitao, rien ne saurait la faire changer.
—Seulement, que mon frère prête la plus sérieuse attention à ce que je vais dire; je ne ferai ce que j'ai proposé qu'à une condition.
—J'écoute.
—Mon frère ne pourra disposer, sous aucun prétexte, des captives remises entre ses mains sans mon autorisation; sous aucun prétexte, il ne leur rendra la liberté sans que j'y consente. Pour le reste, le Cougouar connaît mes intentions, et il a promis de s'y conformer.
—Est-ce vrai? demanda Gueyma au vieux chef en se tournant vers lui.
—C'est vrai, répondit laconiquement celui-ci.
—Le Cougouar, reprit le jeune homme, est un des plus sages guerriers de ma nation; ce qu'il fait est toujours bien; il est de mon devoir de suivre son exemple; j'adhère à ce que désire le chef blanc.
Zéno Cabral inclina la tête en signe de remercîment et, malgré lui, un éclair de satisfaction illumina pour une seconde son visage austère.
Gueyma reprit:
—Le chef pâle a-t-il autre chose à ajouter à ce qu'il m'a dit?
—Rien, répondit le partisan.
—C'est bien; à moi maintenant à poser mes conditions.
—C'est trop juste, chef, je vous écoute.
—Mon père, le chef blanc, connaît les coutumes de la pampa, n'est-il pas vrai?
—Je les connais, ma vie presque entière s'est écoulée au désert.
—Connaît-il la cérémonie du pacte de vengeance en usage dans la nation des Guaycurús?
—J'en ai entendu parler, sans cependant l'avoir jamais encore pratiquée pour mon propre compte; je sais que c'est une espèce de fraternité d'armes qui lie deux hommes l'un à l'autre par un lien plus fort que la parenté la plus proche.
—Oui, c'est en effet cela; mon frère consent-il à ce que cette cérémonie soit faite par nous?
—J'y consens de grand cœur, chef, répondit le partisan sans hésiter, parce que mes intentions sont pures, que nulle pensée de trahison n'est dans mon cœur et que j'éprouve pour mon frère une vive amitié.
—Bien, reprit en souriant le jeune chef, je remercie mon frère de m'accepter pour compagnon du sang; le Cougouar nous attachera l'un à l'autre.
—Soit, répondit simplement celui-ci.
Les trois hommes se levèrent.
Le Cougouar s'avança alors entre eux, et leur faisant étendre en avant à chacun la main droite:
—Chacun de vous, dit-il, est double; il a un ami pour veiller sur lui en tous lieux et en toutes circonstances, le jour comme la nuit, le matin comme le soir; les ennemis de l'un sont les ennemis de l'autre; ce que l'un possède appartient à son ami. A l'appel de son compagnon de sang, n'importe où il se trouve, n'importe ce qu'il fasse, l'ami doit aussitôt tout abandonner pour accourir auprès de celui qui réclame sa présence. La mort même ne saurait vous désunir: dans l'autre vie, votre pacte continuera aussi fort que dans celle-ci. Vous, Zéno Cabral, pour la nation des Guaycurús, vous vous nommez maintenant Cabral Gueyma; et vous, Gueyma, pour les frères de votre ami, vous êtes Gueyma Zéno. Votre sang même doit se mêler dans votre poitrine, afin que vos pensées soient bien réellement les mêmes et que, à l'heure où vous comparaîtrez, après votre mort, devant le Maître du monde, il vous reconnaisse et vous réunisse l'un à l'autre.
Après avoir ainsi parlé, le Cougouar tira son couteau de sa gaine et piqua légèrement la poitrine du partisan juste à la place du cœur.
Zéno supporta sans trembler ni pâlir cette effrayante incision, le vieux chef recueillit le sang qui coula de la blessure dans un couis dans lequel un peu d'eau était restée; il incisa de même la poitrine du jeune chef et fit aussi couler son sang dans le couis.
Élevant alors le vase au-dessus de sa tête:
—Guerriers, s'écria-t-il d'une voix sombre et empreinte d'une majesté suprême, là est contenu votre sang, si bien mêlé qu'il ne pourrait plus être séparé; chacun de vous va boire à cette coupe que, entre vous deux, vous devez vider; à vous d'abord, ajouta-t-il en se tournant vers Zéno Cabral en tendant le vase vers lui.
—Donnez, répondit froidement le partisan et il le porta sans hésiter à ses lèvres.
Lorsqu'il eut bu la moitié à peu près de ce qu'il contenait. Il le présenta à Gueyma; celui-ci le prit sans prononcer une parole et le vida d'un trait.
—A notre prochaine rencontre, frère, dit alors le jeune chef, nous échangerons nos chevaux, car nous ne le pouvons faire en ce moment. En attendant, voici mon fusil, mon sabre, mon couteau, ma poire à poudre, mon sac à balles, mon lasso et mes bolas; acceptez-les, et veuille le Grand-Esprit qu'ils vous fassent un aussi bon service qu'ils m'en ont fait un à moi.
—Je les reçois, frère, en échange de mes armes que voici.
Puis les deux hommes s'embrassèrent, et la cérémonie fut terminée.
—Maintenant, dit le Cougouar, le moment de nous séparer est arrivé, il nous faut rejoindre nos guerriers: où nous retrouverons-nous et quand aura lieu cette rencontre?
—Le deuxième soleil après celui-ci, répondit le partisan, j'attendrai mes frères trois heures avant le coucher du soleil au cañon de yerbas verdes, les captives seront avec moi; le cri de l'aigle des cordillières, trois fois répété, avertira mes frères de ma présence, ils me répondront par celui du maukawis répété le même nombre de fois.
—Bon; mes guerriers seront exacts.
Les trois hommes se serrèrent énergiquement la main et les chefs guaycurús se retirèrent, reprenant pour s'en aller le chemin presque impraticable par lequel ils étaient venus, mais qui ne devait pas offrir de difficultés sérieuses à des hommes brisés comme eux à tous les exercices du corps et doués d'une souplesse et d'une agilité sans égale.
Zéno Cabral demeura seul dans la caverne.
Le partisan se laissa tomber sur un siège, pencha la tête sur sa poitrine et demeura ainsi pendant un laps de temps considérable plongé dans de profondes réflexions.
Lorsque les premières ombres du soir commencèrent à envahir l'entrée de la caverne, le jeune homme se redressa.
—Enfin! murmura-t-il à voix basse, je vais donc atteindre cette vengeance que depuis si longtemps je poursuis; nul désormais ne pourra me ravir ma proie; mon père tressaillira de joie dans sa tombe en voyant de quelle façon je tiens mon serment; hélas! Pourquoi me faut-il être la hache destinée à martyriser deux femmes innocentes! Le véritable coupable m'échappe encore! Dieu permettra-t-il qu'il tombe entre mes mains? Comment le contraindre à se livrer à moi?
Il garda quelques instants le silence, puis il reprit arec une énergie sauvage:
—A quoi bon m'apitoyer sur le sort de ces femmes! La loi du désert ne dit-elle pas: Œil pour œil, dent pour dent? Ce n'est pas moi qui ai commis le crime! Je venge l'insulte faite à ma famille; le sort en est jeté, Dieu me jugera!
Il se leva et fit quelques tours dans la caverne. L'obscurité était presque complète. Zéno Cabral prit une torche de bois pourri, l'alluma et la ficha en terre; puis, après une dernière hésitation, il secoua la tête à plusieurs reprises, se passa la main sur le front, comme pour chasser une idée importune, et alla se rasseoir sur un des sièges, après avoir fait disparaître les traces du repas et celles laissées par la présence des guerriers guaycurús.
—Je suis fou! murmura-t-il à demi-voix; il est trop tard maintenant pour regarder en arrière.
Et saisissant son fusil, il le déchargea en l'air.
Le bruit de la détonation, répercuté par les nombreux échos de la caverne, roula pendant un temps assez long, s'affaiblissant de plus en plus et finit par s'éteindre tout à fait.
Presque aussitôt la lueur de plusieurs torches brilla au fond d'une galerie latérale, grandit rapidement, et bientôt illumina la caverne de teintes rougeâtres qui couraient sur les parois avec des reflets fantastiques; ces torches étaient portées par des montoneros conduits par plusieurs officiers, parmi lesquels se trouvait don Silvio Quiroga.
—Nous voici, général, dit le capitaine avec un salut respectueux.
—Où sont les prisonniers? demanda Zéno Cabral, tout en rechargeant son fusil qu'il plaça à portée de sa main.
—Gardés à quelques pas par un détachement de nos hommes.
—Qu'ils viennent.
Le capitaine se retira sans répondre; quelques minutes se passèrent, au bout desquelles il reparut accompagné de trois hommes désarmés qui marchaient au milieu d'un groupe de partisans.
—C'est bien, dit le général, laissez-moi avec ces caballeros, je désire causer avec eux; seulement, soyez prêts à accourir, si besoin était, au premier signal. Allez.
Le capitaine Quiroga planta deux ou trois torches dans le sol, et s'enfonça ensuite dans la galerie de laquelle il était sorti, suivi par les montoneros.
Don Zéno demeura seul avec les trois prisonniers; ceux-ci se tenaient debout devant lui, froids, hautains, la tête fièrement rejetée en arrière et les bras croisés sur la poitrine.
Il y eut un instant de silence.
Ce fut un des prisonniers qui le rompit.
—Je suppose, seigneur général, dit-il avec un léger accent de raillerie, puisque tel est le titre qu'on vous donne, que vous nous avez appelés en votre présence afin de nous faire fusiller?
—Vous vous trompez, seigneur don Lucio Ortega, répondit froidement le partisan, quant à présent, du moins, telle n'est pas mon intention.
—Vous me connaissez? s'écria l'Espagnol avec un mouvement de surprise qu'il ne put réprimer.
—Oui, señor, je vous connais, ainsi que vos compagnons, le señor comte de Mendoza et le colonel Zinozain; je sais même dans quel but vous êtes venus ainsi vous fourvoyer dans ces montagnes. Vous voyez que je suis bien servi par mes espions.
—Caramba! fit gaiement le capitaine Ortega, j'aurais voulu être aussi bien servi par les miens.
Le partisan sourit avec ironie.
—Au fait, señor, dit le comte, que prétendez-vous nous imposer, puisque nous sommes en votre pouvoir et que vous ne voulez pas nous fusiller?
—Vous reconnaissez, n'est-ce pas, que j'aurais le droit de le faire, si tel était mon bon plaisir?
Parfaitement, reprit le capitaine; quant à nous, soyez convaincu que nous n'aurions pas manqué de vous faire sauter le crâne si le sort vous avait fait tomber entre nos mains. N'est-ce pas, señores?
Les deux officiers répondirent affirmativement.
—Touchante unanimité, dit en raillant le montonero; je vous sais gré, croyez-le bien, de vos bonnes intentions à mon égard; cependant elles ne changent rien à ma résolution.
—Alors, reprit le capitaine, il est probable que vous trouvez plus d'avantage pour vous à nous laisser vivre qu'à ordonner notre exécution?
—Cela est évident.
—Mais il est probable aussi que les conditions que vous nous poserez, dit le colonel, seront de telle sorte que nous refuserons de les accepter, préférant la mort au déshonneur.
—Eh bien, vous n'y êtes pas du tout, mon cher colonel, répondit avec bonhomie le partisan, je sais trop ce qu'on se doit entre soldats, bien qu'ennemis, pour profiter des avantages que me donne ma position, et ces conditions seront, au contraire, excessivement douces.
—Oh, oh! Voilà qui est étrange, murmura le comte.
—Fort étrange, en effet monsieur le comte, de voir un de ces misérables créoles, ces bêtes fauves, ainsi que vous les nommez, conserver des sentiments d'humanité si complètement mis en oubli par leurs ex-maîtres, les nobles Castillans.
—Je vous avoue que, pour ma part, je suis curieux de connaître ces bénignes propositions! dit en ricanant le capitaine.
—Vous allez être satisfait, señor, reprit le partisan de ce ton narquois qu'il affectait depuis le commencement de l'entretien: mais avant tout, veuillez vous asseoir: je suis chez moi, je désire vous faire les honneurs de ma demeure.
—Soit; nous vous écoutons, dit le capitaine en s'asseyant, mouvement imité par ses deux compagnons.
—Mes conditions, les voici, reprit le partisan: je vous offre de vous rendre immédiatement la liberté en vous restituant tous les bagages qui vous ont été enlevés, et en vous laissant la faculté de continuer votre voyage et d'accomplir la mission dont vous êtes chargé pour don Pablo Pincheyra.
—Hein! s'écria le capitaine, vous savez cela aussi?
—Je sais tout, ne vous l'ai-je pas dit?
—C'est juste; pardonnez-moi cette interruption, fit le capitaine; vous disiez donc que vous offriez de nous rendre la liberté, etc., etc., à la condition...
—A la condition, reprit don Zéno, que d'abord vous me donnerez votre parole d'honneur de gentilshommes et de soldats, que, quoi qu'il arrive pendant tout le temps que nous demeurerons ensemble, vous ne prononcerez jamais mon nom, et vous me garderez un secret inviolable.
—Jusqu'à présent, je ne vois rien qui s'oppose à ce que nous prenions cet engagement; ensuite, señor, car ce n'est pas tout, j'imagine?
—En effet, ce n'est pas tout. Je désire me rendre en votre compagnie au camp de Casa-Trama, afin de traiter avec don Pablo Pincheyra une affaire qui m'est personnelle. Je prendrai le nom et le costume d'un officier portugais. Vous ne me trahirez pas, et de plus vous m'aiderez à terminer l'affaire en question; je sais que vous possédez assez d'influence sur don Pablo pour me faire réussir.
— Refusez-vous de nous instruire de cette affaire? demanda le comte.
—En aucune façon. Cette susceptibilité est trop honorable pour que je ne fasse pas droit à votre demande. Il s'agit de deux dames portugaises, la marquise de Castelmelhor et sa fille, dont les Pincheyras se sont emparés contre le droit des gens et que je veux délivrer.
—Voilà tout?
—Oui, caballero. Voyez si votre honneur vous permet d'accepter ces conditions.
—Señor don Zéno Cabral, répondit le comte, l'histoire qu'il vous plaît de nous conter est fort bien imaginée, bien que nous doutions beaucoup de la réalité de votre dévouement pour ces dames; comme elles nous sont à peu près inconnues, et que, ainsi que vous nous l'avez annoncé, cette affaire vous est entièrement personnelle, nous ne nous reconnaissons pas le droit de l'approfondir; en conséquence, mes compagnons et moi, nous acceptons vos conditions, qui, nous le constatons, sont réellement fort douces. Nous vous donnons notre parole d'honneur de remplir exactement l'engagement que nous prenons vis-à-vis de vous, sans y être aucunement contraints par la force.
—Nous donnons notre parole d'honneur, ainsi que notre noble ami le comte de Mendoza, dirent ensemble le capitaine et le colonel.
—Et maintenant, ajouta don Luis Ortega, quand serons-nous libres?
—A l'instant, caballeros.
—Et nous partirons?
—Au lever du soleil, de façon à être demain, dans la matinée, à Casa-Trama; maintenant, disposez de moi, señores, je ne suis plus que votre hôte.
Nous avons rapporté plus haut de quelle façon le comte et les personnes qui l'accompagnaient avaient été reçues par les Pincheyras.
[Renvoi 1] Dans un précédent ouvrage, Le grand Chef des Aucas, j'ai expliqué ce que c'est que cette boisson qui, dans l'Amérique du Sud, remplace le thé, et est fort prisée des habitants blancs et indiens. G. AIMARD
[Renvoi 2] Voir le Grand Chef des Aucas. 2 vol. in-12 Amyot, éditeur.
[XXI]
LES CAPTIVES
Aussitôt après la réception terminée, don Pablo avait offert aux envoyés espagnols et à l'officier portugais, c'est-à-dire à don Zéno Cabral, qu'il était loin de se douter d'avoir pour hôte dans son camp, une collation que ceux-ci avaient accepté.
Bien que campés dans une des parties les plus inaccessibles des cordillières, les Pincheyras, grâce à leurs excursions continuelles et aux vols et aux pillages qu'ils commettaient dans les chacras, les bourgs, et même les villes situées sur les deux versants des montagnes, étaient fort bien approvisionnés; leur repaire regorgeait des choses les plus rares et les plus délicates.
Par les soins de la sœur de don Pablo, chargée par son frère des détails intérieurs de sa maison, une table avait été dressée et couverte d'une profusion de vivres de toutes sortes, de dulces, de fruits, de liqueurs, et même de vins d'Espagne et de France, que, certes, on eût été loin de s'attendre à rencontrer en pareil lieu.
Les Espagnols et les créoles hispano-américains sont généralement sobres; cependant lorsque l'occasion s'en présente, ils ne méprisent nullement les agréments d'une table bien garnie. En cette circonstance, ils fêtèrent à l'envi la bonne chère que leur offrait leur amphitryon, soit à cause des longues privations qu'ils avaient précédemment endurées soit parce que tout était en réalité exquis et servi avec beaucoup de goût; aussi le repas se prolongea-t-il assez longtemps, et il était plus de trois heures de l'après-dîner lorsque les convives se levèrent enfin de table.
Don Pablo prit alors à part don Zéno Cabral, qu'il avait placé auprès de lui à table, et pour lequel il éprouvait une vive sympathie.
—Señor don Sebastiao, lui dit-il d'une voix un peu émue, car malgré ou peut-être même à cause de sa sobriété habituelle, les quelques verres de vin généreux que le partisan avait été contraint de boire pour fêter ses convives, lui avaient donné une légère teinte d'ivresse, je vous trouve, ¡vive Dios! un charmant compagnon, et je désirerais faire quelque chose qui vous fût agréable.
—Vous me faites honneur, caballero, répondit Zéno Cabral avec une certaine réserve.
—Oui, ¡Dios me ampare! C'est ainsi; je vous avoue que ce matin j'étais assez contrarié de vous rendre les deux dames.
—Pour quelle raison?
—Diablos! J'aurais pu en tirer une bonne rançon.
—Qu'à cela ne tienne, caballero, et je suis tout prêt.
—Non, non, reprit-il vivement, ne parlons plus de cela, je me rattraperai sur d'autres de ce que je perds avec celles-ci; je voulais donc vous dire que je suis charmé maintenant de ce qui est arrivé. Bah! Vous me plaisez, mieux vaut qu'il en soit ainsi; d'ailleurs, ces femmes m'ennuient, elles pleurent continuellement, c'est insupportable.
—En effet, vous disiez donc?
—Et bien, ma foi, je disais que, si je pouvais vous être agréable en quelque chose, je serais heureux que vous me missiez à même de vous prouver l'estime que je fais de vous.
—Vous me flattez, caballero, en parlant ainsi, je ne mérite pas cette indulgence de votre part.
—Si, je vous jure; ainsi parlez, que désirez-vous?
—Eh bien! Puisqu'il en est ainsi, je serai franc avec vous, señor; il y a, en effet, une chose dans laquelle vous pouvez m'être utile.
—Eh bien! A la bonne heure, de quoi s'agit-il?
—Oh, mon Dieu! d'une chose bien simple: laissez, je vous prie, ces dames dans l'ignorance de leur délivrance; vous savez que
la joie comme la douleur sont souvent fort à redouter lorsque tout à coup on les éprouve sans préparation; je redoute la révolution que pourrait occasionner à ces dames l'annonce de ce départ subit auquel elles sont si loin de s'attendre.
—Ce que vous me demandez là est en réalité très facile; cependant, il me faudra les avertir demain ou ce soir.
—Qu'à cela ne tienne, la chose est toute simple; dites-leur seulement qu'elles soient prêtes à monter à cheval demain au lever du soleil, sans les informer des causes ni du but de ce voyage; j'aurai soin de me tenir hors de leur vue jusqu'à ce que je trouve une occasion de me présenter à elles sans leur faire éprouver une trop forte commotion.
Le Pincheyra, homme fort peu sentimental de sa nature, ne comprenait rien à ce que lui disait le montonero: cependant, par suite de cette espèce de vanité innée chez tous les hommes qui les pousse à s'attribuer des qualités qu'ils ne possèdent pas, et d'ailleurs entraîné malgré lui vers sa nouvelle connaissance par une inexplicable sympathie, il ne fit aucune difficulté d'acquiescer à ce que lui demandait don Zéno Cabral, et consentit à le laisser complètement agir à sa guise, intérieurement flatté de la bonne opinion que celui-ci semblait avoir de lui et jaloux de lui prouver qu'il ne s'était pas trompé sur son compte.
Les choses ainsi arrangées, don Pablo chargea, sans entrer dans aucun détail, son frère José Antonio de prévenir les dames de leur prochain départ, et, s'éloignant en compagnie de don Zéno, il lui fit visiter le camp de Casa-Trama.
José Antonio, le troisième frère de Pincheyra, était un homme de vingt et quelques années, d'un caractère sombre, d'une intelligence bornée, qui accepta de mauvaise volonté la commission qui lui était donnée; il se hâta de s'en acquitter au plus vite.
Il se dirigea donc vers le toldo habité par les deux dames.
Elles étaient seules, occupées à causer entre elles, lorsque le Pincheyra se présenta.
A sa vue elles ne purent réprimer un mouvement de surprise et presque d'effroi; mais elles se remirent bientôt et lui rendirent le salut brusque qu'il leur fit, sans cependant leur adresser la parole, ce qui obligea la marquise à lui demander quel motif l'amenait auprès d'elles.
—Señora, répondit-il, mon frère le colonel don Pablo Pincheyra m'a chargé de vous avertir de vous tenir prêtes à quitter le camp demain au lever du soleil.
—Je vous remercie de cette bonne nouvelle, caballero, répondit froidement la marquise.
—Je ne sais si la nouvelle est bonne ou mauvaise, et cela m'est fort égal: on m'a ordonné de vous avertir, je le fais, voilà tout. Maintenant que ma commission est faite, adieu, je me retire.
Et sans plus de conversation il fit un geste pour s'éloigner.
—Pardon, caballero, lui dit la marquise en faisant un effort pour continuer l'entretien dans l'espoir de voir jaillir une lueur favorable dans le chaos qui l'enveloppait, un mot s'il vous plaît.
—Un mot, soit, répondit-il en s'arrêtant, mais pas davantage.
—Savez-vous pour quelle raison nous quittons le camp?
—Ma foi non; qu'est-ce que cela me fait, à moi, que vous partiez ou non.
—C'est vrai, cela doit vous être fort indifférent, cependant vous êtes, je crois, un des principaux officiers de votre frère.
—Je suis capitaine, répondit-il en se redressant avec orgueil.
—En cette qualité, vous devez être dans la confidence des projets de votre frère, savoir quelles sont ses intentions.
—Moi, pourquoi faire? Mon frère n'a pas de comptes à me rendre, je ne lui en demande pas.
La marquise se mordit les lèvres avec dépit, cependant elle continua, en changeant brusquement de conversation.
—Si je dois sitôt quitter le camp, permettez-moi, caballero, de vous offrir avant de me séparer de vous cette légère marque de souvenir, et retirant de sa poitrine un mignon reliquaire d'or curieusement ciselé, elle le lui présenta avec un gracieux sourire.
L'œil du bandit lança un éclair de convoitise.
—Oh! fit-il en tendant la main, qu'est-ce que c'est que cela?
—Ce médaillon, reprit la marquise, contient des reliques.
—Des reliques, fit-il, véritables?
—Certes, il renferme un morceau de la vraie croix et une dent de santa Rosa de Lima.
—Ah! Et cela peut servir, n'est-ce pas? Le père Gómez, le chapelain de mon frère, dit que les reliques des saints sont les meilleures armes qu'un chrétien puisse porter avec lui.
—Il a raison, celles-ci sont infaillibles contre les blessures et les maladies.
L'œil du bandit se dilata, une indicible expression de joie bouleversa sa figure.
—Et vous me les donnez! s'écria-t-il vivement.
—Je vous les donne, mais à une condition.
—Sans condition, reprit-il en fronçant le sourcil et en jetant un regard sinistre sur la marquise.
Le seul sentiment vivace au fond du cœur de cet homme, sa superstition, était éveillée. Peut-être pour s'emparer de ses reliques qu'il convoitait, n'aurait-il pas reculé devant un crime.
La marquise comprit à l'instant la pensée qui s'agitait indistincte encore dans son esprit obtus; elle ne s'émut pas et continua:
—Ces reliques perdraient aussitôt leur vertu, si elles étaient enlevées par violence à la personne qui les possède.
—Ah! murmura-t-il d'une voix sourde et inarticulée, il faut qu'elles soient librement données.
—Il le faut, répondit froidement la marquise.
Doña Eva avait senti un frisson de terreur parcourir ses membres à la menace voilée du bandit; mais, son exclamation la rassura, elle comprit que la bête féroce était domptée.
—Quelle est cette condition? reprit-il.
—Je désire savoir si des étrangers sont arrivés au camp aujourd'hui.
—Il en est arrivé ce matin.
—Des Espagnols?
—Oui.
—Il n'y avait pas de Portugais parmi eux?
—Je crois qu'il y en avait un.
—Vous en êtes sûr?
—Oui, c'est celui-là qui vous doit emmener; il a offert une forte rançon pour vous; je me le rappelle, parce que mon frère a refusé la rançon, tout en consentant à vous laisser partir, ce que je n'ai pas pu comprendre de sa part.
—Ah! murmura-t-elle d'un air rêveur.
—Vous n'avez plus rien à me demander?
—Une seule question encore.
—Faites vite, répondit-il les yeux avidement fixés sur le reliquaire, qu'il ne quittait pas du regard.
—Connaissez-vous don Emilio?
—Le Français?
—Oui, celui-là même.
—Je le connais.
—Je désirerais causer avec lui.
—C'est impossible.
—Pourquoi donc?
—Parce qu'il a quitté le camp il y a une heure, en compagnie de mon frère Santiago.
—Savez-vous quand il sera de retour?
—Jamais; je vous répète qu'il est parti.
Un soupir de soulagement s'échappa de la poitrine de la marquise. Si le jeune homme était parti, c'était dans l'intention de leur être utile, d'essayer de les sauver: tout espoir n'était donc pas perdu pour elles, puisqu'un ami dévoué veillait encore à leur salut.
—Je vous remercie, reprit-elle, de ce que vous avez consenti à me dire, voilà le reliquaire.
Le Pincheyra bondit dessus comme une bête fauve sur sa proie et le fit disparaître sous son poncho.
—Vous me jurez que les reliques sont vraies? demanda-t-il d'un ton soupçonneux.
—Je vous le jure.
—C'est égal, murmura-t-il en hochant la tête, je les ferai bénir par le Père Gómez, cela ne peut pas nuire; adieu, madame.
Et sans plus de salutations, il tourna sur les talons et quitta le toldo aussi brusquement qu'il y était entré, sans autrement prendre congé des deux dames et tenant la main droite fortement appuyée sur la poitrine dans le but sans doute de s'assurer que le précieux reliquaire était toujours à l'endroit où il l'avait caché.
Il y eut un long silence entre les deux dames après le départ du Pincheyra.
La marquise releva enfin les yeux et fixa un long regard sur sa fille, qui, la tête penchée sur la poitrine, semblait plongée dans d'amères réflexions.
—Eva! lui dit-elle d'une voix douce.
La jeune fille tressaillit, et, redressant vivement sa belle tête pâlie par le chagrin:
—Vous me parlez, ma mère? répondit-elle.
—Oui, ma fille, reprit la marquise; vous pensiez à notre malheureuse situation, sans doute?
—Hélas! fit-elle.
—Situation, continua la marquise, que chaque instant qui s'écoule rend plus affreuse car ne vous y trompez pas, mon enfant, cette liberté que nous accorde le bandit dont nous sommes les prisonnières, cette liberté n'est qu'un leurre.
—Oh! Le croyez vous donc, ma mère? Qui vous fait supposer cela?
—Je ne sais rien, et pourtant je suis convaincue que l'homme qui se dit envoyé par votre père pour nous ramener près de lui, et s'obstine à se tenir à l'écart, au lieu de se présenter à nous, ainsi qu'il le devrait faire; je suis convaincue que cet homme est un ennemi, plus redoutable peut-être pour nous que celui auquel il nous enlève, et qui, bandit sans foi ni loi, ne nous retenait cependant que dans l'espoir d'une riche rançon, n'ayant contre nous ni haine ni colère.
—Pardonnez-moi, ma mère, de ne pas être de votre avis en cette circonstance. Dans une contrée si éloignée de notre pays, où, à paru don Emilio, nous ne connaissons personne, étrangères au milieu du peuple à demi sauvage qui nous entoure, quel ennemi pouvons-nous redouter?
La marquise sourit tristement.
—Votre mémoire est courte, dit-elle, ma chère Eva; insouciante comme tous les enfants de votre âge, le passé n'est plus pour vous qu'un rêve, et vos regards, sans se fixer sur le présent, se dirigent sur l'avenir seul. Avez-vous donc oublié déjà le chef de partisans qui, il y a deux mois, nous fit prisonnières et dont nous sauva le dévouement de don Emilio?
—Oh! Non, ma mère, s'écria-t-elle avec un tressaillement nerveux, non, je ne l'ai pas oublié, car cet homme semble être notre mauvais gente! Mais, Dieu soit loué ici, du moins, nous n'avons rien à redouter de lui.
—Vous vous trompez, ma fille, c'est lui, au contraire, qui aujourd'hui nous poursuit encore.
—Cela ne saurait être, ma mère; cet homme est, vous le savez, attaché au parti contraire à celui que soutient le bandit aux mains duquel nous nous trouvons.
—Pauvre enfant, les méchants se ligueront toujours lorsqu'il s'agira de faire le mal; je vous le répète, cet homme est ici.
—Ma mère, dit la jeune fille d'une voix que l'émotion faisait trembler, mais cependant avec un accent résolu, vous le connaissez depuis longtemps cet homme?
—Oui, répondit-elle sèchement.
—Puisqu'il en est ainsi, vous savez sans doute les motifs vrais ou faux de cette implacable haine?
—Je les sais, oui, ma fille.
—Et, dit-elle avec une certaine hésitation, pourriez-vous me les faire connaître?
—Non, cela m'est impossible.
—Me permettez-vous de vous adresser une question ma mère?
—Parlez, ma fille; si je puis vous répondre, je le ferai.
—Les motifs de cette haine vous touchent-ils personnellement?
—Non: je suis de toutes les manières innocente des faits qu'on nous reproche.
—Pourquoi nous, ma mère?
—Parce que, chère enfant, tous tes membres d'une famille sont solidaires les uns des autres; vous le savez, n'est-ce pas?
—Je le sais, oui.
—De là cette conséquence indiscutable qu'une action reprochée à un membre d'une famille doit être à tous, et que, si cette action est honteuse ou coupable, tous en subissent la honte et en doivent accepter la responsabilité.
—C'est juste; merci, ma mère, je vous comprends; maintenant, il reste seulement un point sur lequel je ne suis pas bien édifiée.
—A quoi faites-vous allusion?
—A ceci, lorsqu'à Santiago de Chile, et plus tard à Salto, le señor don Zéno Cabral... c'est ainsi qu'il se nomme? Je crois...
—En effet, tel est son nom; continuez.
—Donc, lorsqu'il se présenta dans notre maison, connaissiez-vous déjà cette haine qu'il nous portait?
—Je la connaissais, ma fille, répondit nettement la marquise.
—Vous la connaissiez, ma mère! s'écria doña Eva avec surprise.
—Oui, je la connaissais, je vous le répète.
—Mais alors, ma mère, s'il en était ainsi, pourquoi le receviez-vous donc sur le pied de l'intimité lorsqu'il vous aurait été si facile de lui fermer votre porte.
—Vous le croyez ainsi.
—Excusez-moi cette insistance, ma mère, mais je ne puis m'expliquer une telle conduite de votre part, à vous, douée, ainsi que vous l'êtes, d'un tact si exquis et d'une profonde connaissance du monde.
La marquise haussa légèrement les épaules tandis qu'un sourire d'une expression indéfinissable plissait les coins de sa bouche.
—Vous raisonnez comme une folle, ma chère Eva, lui répondit-elle, en appuyant légèrement ses lèvres pâles sur le front de la jeune fille; je ne connaissais pas personnellement don Zéno Cabral, il ignorait et probablement il ignore encore aujourd'hui que j'étais maîtresse du secret de sa haine, secret dont, en effet, avec un caractère moins franchement loyal que celui de votre père, je n'aurais pas dû, à cause de certaines particularités blessantes pour mon caractère de femme, je n'aurais pas dû, dis-je, partager le lourd fardeau; mon but, en attirant chez-moi notre ennemi, et en l'introduisant même dans notre intimité la plus privée, était de lui donner le change, de le convaincre que j'étais dans une ignorance complète, par conséquent, d'éveiller sa confiance et de parvenir, sinon à le faire renoncer à ses projets contre nous, du moins, à les lui faire modifier, ou à en obtenir l'aveu de sa bouche. La faiblesse apparente de don Zéno, ses manières efféminées, sa feinte douceur, son visage imberbe, qui le fait paraître beaucoup plus jeune qu'il ne doit l'être en réalité, tout me portait à supposer que j'aurais bon marché de lui, et que je réussirais facilement. Il n'en a malheureusement pas été ainsi. Cet homme est de granit; rien ne l'émeut, rien ne le touche; se faisant de l'ironie une arme, d'autant plus dangereuse qu'elle est plus difficile à combattre de sang-froid, toujours il a su déjouer mes ruses et repousser mes attaques. De guerre lasse, froissée un jour par le ton de mordante raillerie dont il ne se départait pas dans nos entretiens particuliers, je me laissât emporter par la colère, et je le blessai grièvement par un mot sanglant que je lui jetai au visage et que, à peine prononcé, j'aurais voulu retenir; mais il était trop tard: l'imprudence commise par moi était irréparable. En voulant démasquer mon adversaire, j'avais laissé dire dans mon cœur. De ce moment tout fut fini entre nous, ou plutôt tout commença. Après m'avoir froidement saluée, il se retira en m'avertissant ironiquement de mieux me tenir sur mes gardes dorénavant, et je ne le revis plus jusqu'au moment où il nous fit tomber dans l'embuscade qui nous mit en son pouvoir.
—Pendant que la marquise parlait, le visage de doña Eva exprimait tour à tour les sentiments les plus divers. La jeune fille, en proie à une vive émotion qu'elle essayait vainement de maîtriser, comprimait sa poitrine haletante et essuyait furtivement ses yeux qui d'instants en instants se remplissaient de larmes; enfin cette émotion se fit tellement visible, que force fut à la marquise de s'en apercevoir. Elle s'arrêta brusquement, et fixant sur sa fille un regard dur et impérieux tandis que ses sourcils se fronçaient à se joindre et que sa voix prenait une sourde intonation de menace:
—Qu'avez-vous donc, niña? lui demanda-t-elle et pourquoi ces larmes que je vous vois répandre?
La jeune fille rougit et baissa la tête avec embarras.
—Répondez, reprit sévèrement la marquise, répondez, je le veux.
—Ma mère, balbutia-t-elle d'une voix faible et tremblante, les choses que vous me dites ne suffisent-elles donc pas pour me causer la douleur à laquelle vous me voyez en proie? Je ne mérite en aucune sorte l'injuste colère que vous me témoignez.
La marquise hocha la tête à plusieurs reprises, et continuant à fixer son regard sur sa fille qui, rougissant et pâlissant tour à tour, perdait de plus en plus contenance.
—Soit, dit-elle, je veux bien feindre d'ajouter foi à ce qu'il vous plaît de me répondre, mais prenez garde qu'un jour je m'aperçoive que vous m'avez menti, et qu'un sentiment dont vous ignorez sinon, l'existence, du moins la force, et que vous essaieriez en vain de me cacher, a germé dans votre cœur.
—Que voulez-vous dire, ma mère? Au nom du ciel, je ne vous comprends pas.
—Veuille le ciel que je me sois trompée, reprit-elle sourdement; mais, brisons-là, nous ne nous sommes que trop appesanties sur ce sujet, je vous ai avertie, et je veille; l'avenir décidera.
—Ma mère, quand nous sommes si malheureuses déjà, pourquoi augmenter ma douleur par d'injustes reproches?
Elle lui lança un regard dans lequel brilla un fulgurant éclair de colère, mais se remettant aussitôt:
—Vous m'avez donc comprise! s'écria-t-elle avec une froideur calculée.
—La jeune fille frissonna et tomba palpitante sur le sein de sa mère, en balbutiant une réponse entrecoupée par la douleur et s'évanouit.
La marquise la souleva légèrement dans ses bras et l'étendit sur un hamac; longtemps elle la contempla avec une expression de colère, d'amour et de tristesse impossible à rendre.
—Pauvre, pauvre enfant! murmura-t-elle, et, tombant à deux genoux auprès du hamac, elle joignit les mains et adressa au ciel une fervente prière.
Elle pria longtemps ainsi; soudain elle sentit une larme brûlante tomber sur son front, elle releva vivement la tête.
Sa fille, à demi levée hors du hamac, penchée sur elle, la regardait prier.
—Ma mère! Ma mère! s'écria-t-elle en l'attirant doucement vers elle.
La marquise se leva sans répondre, s'approcha de sa fille, et les deux femmes tombèrent dans les bras l'une de l'autre, confondant leurs larmes dans une étreinte passionnée.
La journée s'écoula tout entière sans nouvel incident. Grâce à la présence des étrangers dans le camp, nul ne vint troubler la solitude des captives qui eurent au moins cette satisfaction d'échapper, pendant cette dernière journée, au milieu des Pincheyras, aux obsessions intéressées de la sœur de leur chef.
Vers le soir, on les avertit par un message assez laconique de faire tous leurs préparatifs, de façon à être prêtes à se mettre en route au premier signal.
Les bagages des deux dames avaient été, chose étrange, scrupuleusement respectés par les partisans; aussi étaient-ils assez importants et nécessitaient quatre mules pour leur transport; on leur promit que des bêtes de somme seraient mises à leur disposition.
La nuit fut sombre; une chaleur lourde pesait sur la nature; la lune, cachée par d'épais nuages bordés de reflets grisâtres, ne répandait aucune lumière; le ciel était noir; de sourdes rumeurs, emportées sur l'aile du vent, traversaient l'espace comme des plaintes sinistres; par intervalles, des mugissements lugubres s'échappaient des quebradas, et, répercutés par les échos, allaient éveiller les fauves au fond de leurs repaires, ignorés.
Un silence funèbre planait sur le camp, où tous les feux étaient éteints; les sentinelles elles-mêmes étaient muettes, et leurs longues silhouettes immobiles, semblables à des spectres, se détachaient en gris sur la teinte plus sombre des mornes environnants.
Vers quatre heures du matin, au moment où l'horizon commençait à s'iriser de bandes grisâtres, un bruit de chevaux se fit entendre dans la partie du camp habitée par les captives et se rapprocha rapidement de leur hatto.
Elles comprirent que le moment de leur départ était arrivé, et elles se mirent en mesure de recevoir les gens que sans doute don Pablo leur envoyait pour charger leurs bagages.
Elles avaient passé la nuit en prière, sans que pendant une seule minute le sommeil fût venu clore leurs paupières.
Au premier coup frappé à leur porte, elles quittèrent leur siège et ouvrirent.
Un homme entra, cet homme était don Pablo; un épais manteau l'enveloppait, un chapeau à larges bords était rabattu sur ses yeux.
Il salua poliment les dames.
—Êtes-vous prêtes? leur demanda-t-il.
—Nous attendons répondit laconiquement la marquise, voici nos bagages.
—C'est bien! répondit-il, et s'adressant à plusieurs hommes entrés à sa suite dans le hatto: allons, vous autres, leur dit-il d'un ton bref, chargez cela rondement, nous n'avons pas de temps à perdre.
Les ballots étaient au nombre de six, et formaient ainsi la charge de trois mules: en quelques minutes, ils furent solidement fixés sur les flancs des dociles et patientes bêtes.
—Señoras, reprit don Pablo, veuillez me suivre, s'il vous plaît.
Les dames s'inclinèrent sans répondre et sortirent du hatto.
Plusieurs cavaliers étaient arrêtés devant la porte. Deux chevaux étaient tenus en bride par un peon.
Voici vos montures, señoras, dit le Pincheyra; mettez-vous en selle.
—Est-ce que nous partons tout de suite? hasarda la marquise.
—Il le faut, madame, répondit don Pablo avec une respectueuse politesse, nous sommes menacés d'un temporal; tout retard pourrait nous causer de graves préjudices, au lieu qu'en faisant diligence, nous aurons atteint un refuge sûr avant qu'il éclate.
—Ne vaudrait-il pas mieux différer de quelques heures notre voyage? demanda encore la marquise.
—Vous ne connaissez pas encore nos cordillières, señora? répondu en souriant Pincheyra. Un temporal de deux heures seulement occasionne ordinairement de tels désastres que les communications se trouvent coupées pendant des semaines et souvent des mois entiers: du reste, je suis complètement à vos ordres, et, si vous le désirez, nous attendrons.
La marquise réfléchit un instant; ce ton et ces formes polies auxquelles cet homme ne l'avait nullement habitué depuis leur rencontre, lui causèrent une impression singulière et lui rendirent, sinon l'espoir, du moins le courage; il se tenait immobile devant elle, prêt, en apparence, à satisfaire le désir qu'elle manifesterait.
—Partons donc, puisqu'il en est ainsi, lui dit-elle.
Don Pablo s'inclina et lui offrit la main pour se mettre en selle.