TABLE

[I]LE CALLEJÓN DE LAS CRUCES
[II]LA LETTRE
[III]LES RECLUSES
[IV]L'ENTREVUE
[V]LES PRÉPARATIFS DE TYRO
[VI]COMPLICATIONS
[VII]LA PANIQUE
[VIII]LE SOLITAIRE
[IX]LE GUARANIS
[X]A TRAVERS CHAMPS
[DEUXIÈME PARTIE]
[XI]EL RINCÓN DEL BOSQUECILLO
[XII]LE TRAITÉ
[XIII]LE COUGOUAR
[XIV]LES DEUX CHEFS
[XV]LES PINCHEYRAS
[XVI]A CASA-TRAMA
[XVII]L'ENTREVUE
[XVIII]LE TOLDO
[XIX]DANS LA MONTAGNE
[XX]LE PARTISAN
[XXI]LES CAPTIVES

[I]

LE CALLEJÓN DE LAS CRUCES

Bien que la ville de San Miguel de Tucumán ne soit pas très ancienne et que sa construction remonte à peine à deux cents ans, cependant, grâce peut-être à la population calme et studieuse qui l'habite, elle a un certain parfum moyen âge qui s'exhale à profusion des vieux cloîtres de ses couvents et des murs épais et noircis de ses églises; l'herbe, dans les bas quartiers de la ville, croît en liberté dans les rues presque constamment solitaires; et çà et là, quelque masure décrépite, fendillée par le temps, penchée sur le fleuve, dans lequel elle plonge ses pieds, et au-dessus duquel elle semble se soutenir par un miracle incompréhensible d'équilibre, offre aux regards curieux du voyageur artiste, les effets les plus pittoresques et les points de vue les plus saisissants.

Le Callejón de las Cruces surtout, rue étroite et tortueuse bordée de maisons basses et sombres, qui donne d'un bout à la rivière et de l'autre dans la rue de Los Mercaderes, est sans contredit une des plus singulièrement pittoresques de la ville.

A l'époque où se passe notre histoire, et probablement encore aujourd'hui, la plus grande partie du côté droit du Callejón de las Cruces était occupée par une longue et large maison, d'un aspect sombre et froid, que ses murs épais et les barreaux de fer dont ses fenêtres étroites étaient garnies faisaient ressembler à une prison.

Cependant, il n'en était rien; cette maison était une espèce de béguinage comme on en rencontre tant aujourd'hui encore dans les Flandres belges et hollandaises, si longtemps possédées par les Espagnols, et servait de retraite à des femmes de toutes les classes de la société, qui, sans avoir positivement prononcé de vœux, voulaient vivre à l'abri des orages du monde et consacrer le temps, qui leur restait à passer encore sur la terre, à des exercices de piété et à des œuvres de bienfaisance.

Du reste, ainsi que l'a pu voir le lecteur, après la description que nous avons faite du lieu où elle s'élevait, cette maison était parfaitement appropriée à sa destination, et il régnait constamment autour d'elle un calme et une tranquillité qui la faisaient plutôt ressembler à une vaste nécropole qu'à une communauté quasi religieuse de femmes.

Tous les bruits venaient mourir sans écho sur le seuil de la porte de cette sinistre maison: les cris de joie comme les cris de colère, le brouhaha des fêtes comme les grondements de l'insurrection, rien ne parvenait à la galvaniser et à la faire sortir de sa majestueuse et sombre indifférence.

Cependant, un soir, la nuit même du jour où le gouverneur de San Miguel avait donné au Cabildo un bal en réjouissance de la victoire remportée par Zéno Cabral sur les Espagnols, vers minuit, une troupe d'hommes armés, dont les pas cadencés résonnaient sourdement dans les ténèbres, avaient débouché de la rue de Los Mercaderes, tourné dans le Callejón de las Cruces, et, arrivés devant la porte massive et solidement verrouillée de la maison dont nous avons parlé, ils s'étaient arrêtés.

Celui qui paraissait le chef de ces hommes avait frappé trois fois du pommeau de son épée sur la porte qui s'était immédiatement ouverte.

Cet homme avait alors échangé à voix basse quelques paroles avec une personne invisible; puis, sur un signe de lui, les rangs de sa troupe s'étaient ouverts; quatre femmes, quatre spectres peut-être, drapées dans de longs voiles, qui ne laissaient apercevoir aucun détail de leur personne, étaient entrés silencieusement et à la file dans la maison. Quelques mots avaient encore été échangés entre le chef de la troupe et l'invisible portier de cette habitation sinistre; puis la porte s'était refermée sans bruit, comme elle s'était ouverte; les soldats avaient repris le chemin par lequel ils étaient venus, et tout avait été dit.

Ce fait singulier s'était passé sans éveiller en aucune façon l'attention des pauvres gens qui habitaient aux alentours. La plupart assistaient à la fête dans les rues ou sur les places des hauts quartiers de la ville; les autres dormaient ou étaient trop indifférents pour se soucier d'un bruit quelconque à une heure aussi avancée de la nuit.

Aussi, le lendemain, les habitants du Callejón de las Cruces auraient-ils été dans la plus complète impossibilité de donner le plus léger renseignement sur ce qui s'était passé à minuit dans leur rue, à la porte de la Maison-Noire, ainsi qu'ils nommaient entre eux cette habitation sinistre, pour laquelle ils éprouvaient une répulsion instinctive, et qui était loin de jouir d'une bonne réputation dans leur esprit.

Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la fête; la ville avait repris sa physionomie calme et tranquille; seulement les troupes n'avaient pas levé leur camp: au contraire, la montonera de don Zéno Cabral était venue s'installer à quelque distance d'elles.

De vagues rumeurs qui circulaient dans la ville parmi le peuple, donnaient à supposer que les révolutionnaires préparaient une grande expédition contre les Espagnols.

Émile Gagnepain, fort contrarié dans le premier moment d'être continuellement le fouet des événements et de voir son libre arbitre et l'exercice de sa volonté complètement annihilés au profit de tiers, et surtout d'être contraint de s'occuper malgré lui de politique, lorsqu'il aurait été si heureux de passer ses journées à errer dans la campagne, à faire des études, et surtout à rêver étendu sur l'herbe, avait fini par prendre son parti de ces désagréments continuels auxquels il ne pouvait rien; il s'était, en attendant mieux, résigné à son sort avec cette insouciante philosophie qui formait le fond de son caractère, et cela d'autant plus facilement, qu'il n'avait pas tardé à s'apercevoir que sa place de secrétaire du duc de Mantoue était plutôt titulaire qu'effective, et qu'en résumé, elle constituait pour lui une magnifique sinécure, puisque, depuis quinze jours qu'il était censé l'exercer, le diplomate ne lui avait pas fait écrire une syllabe.

Bien que tous deux habitassent le même hôtel, le patron et le soi-disant secrétaire ne se voyaient que rarement et ne se rencontraient ordinairement qu'à l'heure des repas, lorsque la même table les réunissait; deux ou trois jours s'écoulaient parfois sans qu'ils se vissent.

M. Dubois, complètement absorbé par les combinaisons les plus ardues de la politique, passait le plus souvent ses journées en longues et sérieuses conférences avec les chefs du pouvoir exécutif; en dernier lieu, il avait été chargé d'un travail fort difficile sur l'élection des députés destinés à siéger au congrès général qui se devait tenir à San Miguel de Tucumán, et dans lequel l'indépendance des provinces de l'ancienne vice-royauté de Buenos Aires, allait être proclamée.

De sorte que, malgré le vif intérêt qu'il portait à son jeune compatriote, le diplomate était forcé de le négliger, ce dont celui-ci ne se plaignait nullement, au contraire, profitant consciencieusement des doux loisirs, qui lui étaient faits par la politique, pour se livrer avec délice à la vie contemplative si chère aux artistes, et flâner des journées entières par la ville et la campagne, en quête de points de vue pittoresques et de beaux paysages.

Recherche nullement difficile dans un pays comme celui qu'il habitait accidentellement, où la nature, presque vierge encore, et non gâtée par la main inintelligente de l'homme, possédait alors ce cachet de majesté et de grandeur que Dieu seul sait imprimer si magistralement aux œuvres les plus vastes, comme à celles les plus infimes qui sortent de ses mains toutes puissantes.

Les habitants, accoutumés à voir sans cesse tourner le jeune homme autour d'eux, attirés par sa bonne et franche figure; par ses manières douces et son air insouciant, s'étaient peu à peu familiarisés avec lui, et, malgré sa qualité d'Européen et surtout de Français, c'est-à-dire de gringo ou d'hérétique, ils avaient fini par le prendre en amitié et le laisser aller partout où la fantaisie le menait sans le poursuivre d'une inquiète curiosité ou le fatiguer de questions indiscrètes.

D'ailleurs, dans l'état de préoccupation politique où se trouvait en ce moment le pays, lorsque toutes les passions étaient en ébullition, que les idées révolutionnaires bouleversaient toutes les têtes, il paraissait si étrange de voir un homme se promener continuellement d'un air nonchalant, le nez au vent, le sourire sur les lèvres et les mains dans ses poches, sans regret de la veille ni souci du lendemain, que cet homme passait à bon droit pour une espèce de phénomène. Chacun l'enviait et se sentait porté à l'aimer, à cause même de sa placide indifférence; lui seul peut-être ne s'apercevait pas de l'effet produit par sa présence lorsqu'il passait sur la place ou dans les rues les plus populeuses de la ville, et il continuait sa promenade sans se douter qu'il était, pour ceux qu'il croisait sur son chemin, une énigme ambulante dont ils cherchaient vainement le mot; quelques-uns même, abasourdis par cette magnifique indifférence qu'ils ne pouvaient comprendre n'étaient pas éloignés, sinon de le croire complètement fou, du moins de supposer qu'il avait au moins deux ou trois cases vides dans le cerveau.

Émile ne s'occupait ni des uns ni des autres; il continuait bravement à vivre de l'air du temps, suivant du regard les oiseaux dans leur vol, écoutant des heures entières le murmure mystérieux d'une cascade, ou s'extasiant avec un immense bonheur devant un splendide coucher de soleil dans la cordillière.

Puis, le soir, il regagnait philosophiquement son logis, en murmurant entre ses dents:

—Est-ce que tout cela n'est pas admirable! Est-ce que cela ne vaut pas mieux que la politique! Parbleu! Il faut être idiot pour ne pas le remarquer. Définitivement, tous ces gens sont absurdes! Quels niais! Ils seraient si heureux s'ils voulaient seulement consentir à se laisser vivre sans chercher à se délivrer de leurs maîtres! Comme si, lorsque ceux-là n'y seront plus, il n'en viendra pas aussitôt d'autres! Définitivement, ils sont bêtes à manger du foin.

Le lendemain, il recommençait ses promenades, et ainsi tous les jours, sans se fatiguer de cette existence si douce et si heureuse, et en cela il était parfaitement dans le vrai.

Le jeune peintre habitait, ainsi que nous l'avons dit, une maison mise par le gouvernement buenos-airien à la disposition de M. Dubois et située sur la Plaza Mayor, sous les portales. Le jeune homme, en mettant le pied hors de chez lui, se trouvait en face d'une rue large et garnie de boutiques, qui débouchait sur la place; cette rue était la calle Mercaderes; or le peintre avait pris l'habitude d'aller tout droit devant lui, de suivre la calle Mercaderes, au bout de laquelle aboutissait le Callejón de las Cruces; il entrait dans le Callejón et arrivait, sans faire de détours, à la rivière. Ainsi deux fois par jour, le matin en allant et le soir en revenant de la promenade, Émile Gagnepain traversait le Callejón de las Cruces dans toute sa longueur.

S'y arrêtant parfois pendant assez longtemps à admirer la forme gracieuse de certains pignons datant des premières années de la conquête, et préférant passer par cette rue silencieuse et solitaire dans laquelle il pouvait librement se livrer à ses pensées sans craindre d'être interrompu par quelque importun, que de prendre les rues des hauts quartiers où il lui était impossible de faire un pas sans rencontrer une personne de connaissance, avec laquelle, sous peine de passer pour impoli, il était contraint d'échanger quelques mots ou au moins un salut, toutes choses qui le contrariaient fort, parce qu'elles rompaient le fil de ses pensées.

Un matin où, comme de coutume, Émile Gagnepain commençait sa promenade et suivait tout pensif le Callejón de las Cruces, au moment où il longeait la maison dont nous avons parlé, il sentit un léger choc sur le sommet de son chapeau, comme si un objet fort léger l'avait frôlé, et une fleur roula presque à ses pieds.

Le jeune homme s'arrêta avec étonnement; son premier mouvement fut de lever la tête, mais il ne vit rien; la vieille maison avait toujours son même aspect morne et sombre.

—Hum! murmura-t-il; que signifie cela? Cette fleur n'est pourtant pas tombée du ciel.

Il se baissa, la ramassa délicatement et l'examina avec soin.

C'était une rose blanche à peine entr'ouverte, encore fraîche et humide de rosée. Émile demeura un instant songeur:

—Voilà qui est bizarre, dit-il: cette fleur a été cueillie il y a quelques minutes à peine: est-ce donc à moi qu'on l'a jetée? Dame! ajouta-t-il en regardant autour de lui, il serait fort difficile que ce fût à un autre, puisque je suis seul. Ceci demande réflexion... Ne nous laissons pas emporter par la vanité; attendons à ce soir.

Et il continua sa route après avoir vainement exploré d'un regard scrutateur toutes les fenêtres de la sombre maison.

Cet incident, tout léger qu'il était, suffit pour troubler étrangement l'artiste pendant toute la durée de sa promenade.

Il était jeune, il se croyait beau, en sus il était doué d'une dose de vanité plus que raisonnable. Son imagination fut bientôt aux champs; il évoqua dans son souvenir toutes les histoires d'amour qu'il avait entendu raconter sur l'Espagne, et, de déduction en déduction, il arriva promptement à cette conclusion excessivement flatteuse pour son amour-propre, qu'une belle señora retenue prisonnière par un mari jaloux, l'avait vu passer sous ses fenêtres, s'était senti entraînée vers lui par une passion irrésistible, et lui avait lancé cette fleur pour attirer son attention.

Cette conclusion était absurde, il est vrai; mais elle souriait énormément au peintre, dont, ainsi que nous l'avons dit, elle avait l'avantage de flatter l'amour-propre.

Pendant toute la journée, le jeune homme fut sur des charbons ardents; vingt fois voulut retourner, mais heureusement la réflexion vint à son secours; il comprit que trop d'empressement compromettrait le succès de son aventure, et que mieux valait ne repasser qu'à l'heure où il avait l'habitude de rentrer chez lui.

—De cette façon, dit-il d'un air narquois, en cherchant à se moquer de lui-même pour s'éviter une désillusion, si, ce qui était possible, il s'était trompé, si elle m'attend, elle me jettera une autre fleur; alors j'achèterai une guitare et un manteau couleur de muraille, et je viendrai comme un amant du temps du Cid Campeador, lui exprimer ma langoureuse flamme à la clarté des étoiles.

Mais, malgré ces moqueries qu'il s'adressait en errant à l'aventure dans la campagne, il était beaucoup plus intrigué qu'il n'en voulait convenir, et consultait à chaque instant sa montre pour s'assurer que l'heure du retour approchait.

Bien qu'on n'aime pas,—et certes le peintre ne sentait en ce moment qu'une espèce de curiosité dont il ne pouvait s'expliquer la cause, car il lui était impossible d'éprouver un sentiment, autre que celui-là, pour une personne qu'il ne connaissait point,—cependant l'inconnu, l'imprévu même, si l'on veut, a un charme indéfinissable et exerce une attraction extrême sur certaines organisations promptes à s'enflammer, qui les fait en un instant échafauder des suppositions dont elles ne tardent pas à faire des réalités jusqu'à ce que la vérité vienne tout à coup, comme la goutte d'eau froide dans la vapeur en ébullition, faire tout évaporer en une seconde.

Lorsque le peintre crût que l'heure du départ était sonnée, il se remit en marche pour retourner chez lui. En affectant peut-être un peu trop visiblement pour quelqu'un qui aurait eu intérêt à épier ses faits et gestes, les manières d'un homme complètement indifférent il atteignit ainsi le Callejón de las Cruces, et bientôt il arriva auprès de la maison.

Malgré lui, le jeune homme se sentait rougir; son cœur battait avec force dans sa poitrine, il avait des bourdonnements dans les oreilles, comme lorsque le sang mis subitement en révolution monte violemment à la tête.

Tout à coup il ressentit un choc assez fort sur son chapeau.

Il releva vivement la tête.

Si brusque qu'eût été son mouvement, il ne vit rien, seulement il entendit un bruit léger comme celui d'une fenêtre fermée avec précaution.

Assez désappointé de cette seconde et malheureuse tentative pour apercevoir la personne qui s'occupait ainsi de lui, il demeura un instant immobile; mais, reconnaissant bientôt le ridicule de sa position ainsi au milieu d'une rue, aux yeux de gens qui peut-être l'épiaient derrière une jalousie, il reprit son sang-froid et, se redressant d'un air indifférent, il chercha sur le sol autour de lui où avait roulé l'objet qui lavait frappé si à l'improviste.

Il l'aperçut bientôt à deux ou trois pas de lui.

Cette fois, ce n'était pas une fleur. Cet objet, quel qu'il fût, car de prime abord il ne le reconnut pas, était enveloppé dans du papier et attaché soigneusement au moyen d'un fil de soie pourpre qui faisait plusieurs fois le tour du papier.

—Oh! Oh! pensa le peintre en ramassant la petite boule de papier et la cachant précipitamment dans la poche du gilet qu'il portait sous son poncho, cela se complique; est-ce que déjà nous en serions à nous écrire? Diable! C'est aller vite en besogne.

Il se mit à marcher rapidement pour regagner sa demeure, mais réfléchissant bientôt que cette allure insolite étonnerait les gens accoutumés à le voir aller en flânant et regardant en l'air, il ralentit le pas et reprit son train habituel.

Seulement, sa main allait sans cesse palper dans sa poche l'objet qu'il y avait si précieusement déposé.

—Dieu me pardonne, murmura-t-il au bout d'un instant, je crois que c'est une bague. Oh! Oh! Ce serait charmant cela; ma foi j'en reviens à mon idée, j'achèterai une guitare et un manteau couleur de muraille, et en filant le parfait amour avec ma belle inconnue, car elle est belle, c'est évident, j'oublierai les tourments de l'exil. Mais, fit-il tout à coup en s'arrêtant net au milieu de la place et en levant les bras au ciel d'un air désespéré, si elle était laide, les femmes laides ont souvent de ces idées biscornues qui leur poussent, sans qu'on sache pourquoi, dans la cervelle. Hou! Hou! Ce serait affreux! Allons, bon, voilà que je fais des mots maintenant; je veux que le diable m'emporte si je ne deviens pas stupide; elle ne peut pas être laide, d'abord par la raison bien simple que toutes les Espagnoles sont jolies.

Et rassuré par ce raisonnement dont la conclusion était d'un pittoresque assez risqué, le jeune homme se remit en route.

Ainsi que le lecteur a été à même de s'en apercevoir, Émile Gagnepain aimait les apartés, parfois même il en abusait, mais la faute n'en était pas à lui: jeté par le hasard sur une terre étrangère, ne parlant que difficilement la langue des gens avec lesquels il se trouvait, n'ayant près de lui aucun ami à qui confier ses joies et ses peines, il était en quelque sorte contraint de se servir à lui-même de confident, tant il est vrai que l'homme est un animal éminemment sociable, et que la vie en commun lui est indispensable par le besoin incessant qu'il éprouve, dans chaque circonstance de la vie, de dégonfler son cœur et de partager avec un être de son espèce les sentiments doux ou pénibles qu'il ressent.

Tout en réfléchissant, le jeune homme arriva à la maison qu'il habitait en commun avec M. Dubois.

Un péon semblait guetter son arrivée. Dès qu'il aperçut le peintre, il s'approcha rapidement de lui:

—Pardon, seigneurie, le seigneur duc vous a demandé plusieurs fois aujourd'hui. Il a donné l'ordre que, aussitôt votre arrivée, on vous priât de passer dans son appartement.

—C'est bien, répondit-il, je m'y rends à l'instant.

En effet, au lieu de tourner à droite pour entrer dans le corps de logis qu'il habitait, il se dirigea vers le grand escalier situé au fond de la cour et qui conduisait à l'appartement de M. Dubois.

—N'est-il pas étrange, murmura-t-il tout en montant l'escalier, que ce diable d'homme, dont je n'entends jamais parler, ait juste besoin de moi à l'instant où je désire tant être seul?

M. Dubois l'attendait dans un vaste salon assez richement meublé, dans lequel il se promenait de long en large, la tête basse et les bras croisés derrière le dos, comme un homme préoccupé de sérieuses réflexions.

Aussitôt qu'il aperçut le jeune homme, il s'avança rapidement vers lui:

—Eh! Arrivez donc! s'écria-t-il; voilà près de deux heures que je vous attends. Que devenez-vous?

—Moi? Ma foi! Je me promène. Que voulez-vous que je fasse? La vie est si courte.

—Toujours le même, reprit en riant le duc.

—Je me garderai bien de changer; je suis trop heureux ainsi.

—Asseyez-vous, nous avons à causer sérieusement.

—Diable! fit le jeune homme en se laissant tomber sur une butaca.

—Pourquoi cette exclamation?

—Parce que votre exorde me semble de mauvais augure.

—Allons donc! Vous si brave!

—C'est possible; mais, vous le savez, j'ai une peur effroyable de la politique, et c'est probablement de politique que vous me voulez parler.

—Vous avez deviné du premier coup.

—Là, j'en étais sûr, fit-il d'un air désespéré.

—Voici ce dont il s'agit.

—Pardon, est-ce que vous ne pourriez pas remettre ce grave entretien à plus tard?

—Pourquoi cela?

—Dame, parce ce serait autant de gagné pour moi.

—Impossible, reprit en riant M. Dubois; il faut en prendre votre parti.

—Enfin, puisqu'il le faut, dit-il avec, un soupir, de quoi s'agit-il?

—Voici le fait en deux mots. Vous savez que la situation se tend de plus en plus, et que les Espagnols, que l'on espérait avoir vaincus, ont repris une vigoureuse offensive et remporté déjà d'importants succès depuis quelque temps.

—Moi, je ne sais rien du tout, je vous le certifie.

—Mais à quoi passez-vous donc votre temps, alors?

—Je vous l'ai dit, je me promène; j'admire les Œiuvres de Dieu que, entre nous, je trouve fort supérieures à celles des hommes, et je suis heureux.

—Vous êtes philosophe?

—Je ne sais pas.

—Bref, voici ce dont il est question: le gouvernement, effrayé, avec raison, des progrès des Espagnols, veut y mettre un terme en réunissant contre eux toutes les forces dont il peut disposer.

—C'est très sensément raisonné; mais que puis-je faire dans tout cela, moi?

—Vous allez voir.

—Je ne demande pas mieux.

—Le gouvernement veut donc concentrer toutes ses forces pour frapper un grand coup; des émissaires ont déjà été expédiés dans toutes les directions afin de prévenir les généraux, mais pendant qu'on attaquera l'ennemi en face, il est important, afin d'assurer sa défaite, de le placer entre deux feux.

—C'est raisonner stratégie comme Napoléon.

—Or, un seul général est en mesure d'opérer sur les derrières de l'ennemi et lui couper la retraite; ce général est San Martín, qui se trouve actuellement au Chili à la tête d'une armée de dix mille hommes. Malheureusement il est excessivement difficile de traverser les lignes espagnoles; j'ai suggéré au conseil un moyen infaillible.

—Vous êtes rempli d'imagination.

—Ce moyen consiste à vous expédier à San Martín; vous êtes étranger, on ne se défiera pas de vous, vous passerez en sûreté et vous remettrez au général les ordres dont vous serez porteur.

—Ou je serai arrêté et pendu?

—Oh! Ce n'est pas probable.

—Mais c'est possible: eh bien! Mon cher monsieur, votre projet est charmant.

—N'est-ce pas?

—Oui, mais toute réflexion faite, il ne me sourit pas du tout, et je refuse net. Diable! Je ne me soucie pas d'être pendu comme espion, pour une cause qui m'est étrangère, et dont je ne sais pas le premier mot.

—Ce que vous m'annoncez là me contrarie au dernier point, parce que je

m'intéresse vivement à vous.

—Je vous en remercie, mais je préfère que vous me laissiez dans mon obscurité, je suis d'une modestie désespérante.

—Je le sais; malheureusement, il faut absolument que vous vous chargiez de cette mission.

—Oh! Par exemple, il vous sera difficile de m'en convaincre.

—Vous êtes dans l'erreur, mon jeune ami, cela me sera très facile au contraire.

—Je ne crois pas.

—Voici pourquoi; il paraît que les deux prisonniers espagnols arrêtés il y a quelques jours au Cabildo, et dont le procès s'instruit en ce moment, vous ont chargé dans leurs dépositions, en assurant que vous connaissiez entièrement leurs projets; bref, que vous étiez un de leurs complices.

—Moi! s'écria le jeune homme en bondissant avec colère.

—Vous, répondit froidement le diplomate; alors il fut question de vous arrêter, l'ordre était signé déjà, lorsque, ne voulant pas vous laisser fusiller, j'intervins dans la discussion.

—Je vous en remercie.

—Vous savez combien je vous aime, je pris chaudement votre défense jusqu'à ce que, forcé dans mes derniers retranchements et voyant que votre perte était résolue, je ne trouvai pas d'autre expédient pour faire aux yeux de tous éclater votre innocence, que de vous proposer pour émissaire auprès du général San Martín, assurant que vous seriez heureux de donner ce gage de votre dévouement à la révolution.

—Mais c'est un horrible guet-apens! s'écria le jeune homme avec désespoir, je suis dans une impasse.

—Hélas! Oui, vous m'en voyez navré; pendu par les Espagnols, s'ils vous prennent, mais ils ne vous prendront pas, ou fusillé par les Buenos-Airiens si vous refusez de leur servir d'émissaire.

—C'est épouvantable, fit le jeune homme avec abattement, jamais un honnête homme ne s'est trouvé dans une aussi cruelle alternative.

—A quel parti vous arrêtez-vous?

—Ai-je le choix?

—Dame, voyez, réfléchissez.

—J'accepte, et puisse l'enfer engloutir ceux qui s'acharnent ainsi après moi.

—Allons, allons, remettez-vous; le danger n'est pas aussi grand que vous le supposez; votre mission, je l'espère, se terminera bien.

—Quand je songe que je suis venu en Amérique pour faire de l'art et échapper à la politique! Quelle bonne idée j'ai eue là!

M. Dubois ne put s'empêcher de rire.

—Plaignez-vous donc, plus tard vous raconterez vos aventures.

—Le fait est que si je continue comme cela, elles seront assez accidentées; il me faut partir tout de suite sans doute.

—Non pas, nous n'allons pas si vite en besogne; vous avez tout le temps nécessaire pour faire vos préparatifs; votre voyage sera long et pénible.

—De combien de temps puis-je disposer pour me mettre en état de partir?

—J'ai obtenu huit jours, dix au plus; cela vous suffit-il?

—Amplement. Encore une fois je vous remercie.

Le visage du jeune homme s'était subitement éclairci; ce fut le sourire sur les lèvres qu'il ajouta:

—Et pendant ce temps je serai libre de disposer de moi comme je voudrai?

—Absolument.

—Eh bien! reprit-il en serrant avec force la main à M. Dubois, je ne sais pourquoi, mais je commence à être de votre avis.

—Dans quel sens? fit le diplomate surpris de ce changement si promptement opéré dans l'esprit du jeune homme.

—Je crois que tout se terminera mieux que je ne le supposais d'abord.

Et après avoir cérémonieusement salué le vieillard, il quitta le salon et se dirigea vers son appartement.

M. Dubois le suivit un instant des yeux.

—Il médite quelque folie, murmura-t-il en hochant la tête à plusieurs reprises. Dans son intérêt même, je le surveillerai.


[II]

LA LETTRE

Le peintre s'était réfugié dans son appartement en proie à une agitation extrême.

Arrivé dans sa chambre à coucher, il s'enferma à double tour; puis, certain que provisoirement personne ne viendrait le relancer dans ce dernier asile, il se laissa tomber avec accablement sur une butaca; rejeta le corps en arrière, pencha la tête en avant, croisa les bras sur la poitrine, et, chose extraordinaire pour une organisation comme la sienne, il se plongea dans de sombres et profondes réflexions.

D'abord, il récapitula dans son esprit, bourrelé par les plus tristes pressentiments, tous les événements qui l'avaient assailli depuis son débarquement en Amérique.

La liste était longue et surtout peu réjouissante.

Au bout d'une demi-heure, l'artiste arriva à cette désolante conclusion que depuis le premier instant qu'il avait posé le pied dans le Nouveau Monde, le sort avait semblé prendre un malin plaisir à s'acharner sur lui et à le rendre le jouet des plus désastreuses combinaisons, quelques efforts qu'il eût faits pour rester constamment en dehors de la politique et à vivre en véritable artiste, sans s'occuper de ce qui se passait autour de lui.

—Pardieu! s'écria-t-il en frappant du poing avec colère le bras de son fauteuil, il faut avouer que ce n'est pas avoir de chance! Dans des conditions comme celles-là, la vie devient littéralement impossible! Mieux aurait cent fois valu pour moi rester en France, où du moins on me laissait parfaitement tranquille et libre de vivre à ma guise! Jolie situation que la mienne, me voilà, sans savoir pourquoi, placé entre la fusillade et la potence! Mais c'est absurde cela! Ça n'a pas de nom! Le diable emporte les Américains et les Espagnols! Comme s'ils ne pouvaient pas se chamailler entre eux sans venir mêler à leur querelle un pauvre peintre qui n'en peut mais, et qui voyage en amateur dans leur pays! Ils ont encore une singulière façon d'entendre l'hospitalité, ces gaillards-là! Je leur en fais mon sincère compliment! Et moi qui étais persuadé, sur la foi des voyageurs, que l'Amérique était la terre hospitalière par excellence, le pays des mœurs simples et patriarcales! Fiez-vous donc aux histoires de voyages! On devrait brûler vif ceux qui prennent ainsi plaisir à induire le public en erreur! Que faire? Que devenir? J'ai huit jours devant moi, m'a dit ce vieux loup-cervier de diplomate, encore un auquel je conserverai une éternelle reconnaissance de ses procédés à mon égard! Quel charmant compatriote j'ai rencontré là! Comme j'ai eu la main heureuse avec lui! C'est égal, il me faut prendre un parti! Mais lequel? Je ne vois que la fuite! Hum, la fuite, ce n'est pas facile, je dois être surveillé de près. Malheureusement je n'ai pas le choix, voyons, combinons un plan de fuite. Scélérat de sort, va, qui s'obstine à faire de ma vie un mélodrame, quand, moi, je m'applique de toutes mes forces à en faire un vaudeville!

Sur ce, le jeune homme, chez lequel malgré lui la gaieté de son caractère prenait le dessus sur l'inquiétude qui l'agitait, se mit demi riant, demi sérieux à réfléchir de plus belle.

Il demeura ainsi plus d'une heure sans bouger de sa butaca et sans faire le moindre mouvement.

Il va sans dire qu'au bout de cette heure, il était tout aussi avancé qu'auparavant, c'est-à-dire qu'il n'avait rien trouvé.

—Allons, j'y renonce, quant à présent, s'écria-t-il en se levant brusquement; mon imagination me refuse absolument son concours; c'est toujours comme cela! C'est égal, moi qui désirais des émotions, je ne puis pas me plaindre; j'espère que, depuis quelque temps, mon existence en est émaillée, et des plus piquantes encore.

Il commença à se promener à grands pas dans sa chambre, pour se dégourdir les jambes, tordit machinalement une cigarette, puis il chercha dans sa poche son mechero afin de l'allumer.

Dans le mouvement qu'il fit en se fouillant, il sentit, dans la poche de côté de son gilet, un objet qu'il ne se rappelait pas y avoir mis, il le regarda.

—Pardieu! fit-il en se frappant le front, j'avais complètement oublié ma mystérieuse inconnue; ce que c'est que le chagrin, pourtant! Si cela dure seulement huit jours, je suis convaincu que je perdrai totalement la tête. Voyons quel est l'objet qu'elle a si adroitement laissé tomber sur mon chapeau.

Tout en parlant ainsi, le peintre avait retiré de sa poche la petite boule de papier et la considérait attentivement.

—C'est extraordinaire, continuait-il l'influence que les femmes prennent peut-être à notre insu sur notre organisation, à nous autres hommes, et combien la chose la plus futile qui nous vient de la plus inconnue d'entre elles, a tout de suite le privilège de nous intéresser.

Il demeura plusieurs instants à tourner et à retourner le papier dans sa main sans parvenir à se résoudre à briser la soie qui, seule, l'empêchait de satisfaire sa curiosité, tout en continuant in petto ses commentaires sur le contenu probable de cette missive.

Enfin, par un effort subit de volonté, il mit un terme à son hésitation et rompit avec ses dents le mince fil de soie; puis il déroula le papier avec précaution. Ce papier qui, ainsi que l'avait conjecturé le jeune homme, servait d'enveloppe, en contenait un autre plié avec soin et couvert sur toutes ses faces d'une écriture fine et serrée.

Malgré lui, le jeune homme éprouva un tressaillement nerveux en dépliant ce papier qui servait lui-même d'enveloppe à une bague.

Cette bague n'était qu'un simple anneau d'or dans lequel était enchâssé un rubis balai d'un grand prix.

—Qu'est-ce que ceci signifie? murmura le jeune homme en admirant la bague et l'essayant machinalement à tous ses doigts.

Mais bien que l'artiste eût la main fort belle, particularité dont, entre parenthèse, il était très fier, cependant cette bague était si mignonne que ce fut seulement au petit doigt qu'il parvint à la faire entrer, et encore avec une certaine difficulté.

—Cette personne s'est évidemment trompée, reprit le peintre; je ne puis garder cette bague, je la lui rendrai coûte que coûte; mais, pour cela, il faut que je connaisse cette personne, et je n'ai d'autre moyen, pour obtenir ce résultat, que de lire sa lettre; lisons-la donc.

L'artiste était en ce moment dans cette situation singulière d'un homme qui se voit glisser sur une pente rapide, au pied de laquelle est un précipice, et qui, ne se sentant pas la force de résister avec succès à l'impulsion qui le pousse, cherche à se prouver à lui-même qu'il a raison de s'abandonner au courant qui l'entraîne.

Mais, avant d'ouvrir ce papier, qu'il tenait en apparence d'une main si nonchalante et sur lequel il ne laissait errer que des regards dédaigneux, tant, bien qu'on en dise, l'homme, cet être fait censé à l'image de Dieu, demeure toujours comédien, même en face de lui-même, lorsque nul ne le peut voir, parce que, même alors, il essaye de donner le change à son amour-propre, l'artiste alla faire jouer le pêne de la serrure, afin de s'assurer que la porte était bien fermée et que nul ne le pourrait surprendre; puis il revint avec une lenteur calculée, s'asseoir sur la butaca et déplia le papier.

C'était bien une lettre, écrite d'une écriture fine, serrée, mais nerveuse et tourmentée, qui faisait tout de suite deviner une main de femme.

Le jeune homme lut d'abord des yeux assez rapidement et en feignant de n'apporter qu'un médiocre intérêt à cette lecture; mais bientôt, malgré lui, il se sentit dominé par ce qu'il apprenait; au fur et à mesure qu'il avançait dans sa lecture, il sentait croître son intérêt, et lorsqu'il fut enfin arrivé au dernier mot, il demeura les yeux fixés sur le léger papier qui tremblait froissé par ses doigts convulsifs, et un laps de temps assez long s'écoula avant qu'il réussît à vaincre l'émotion étrange que lui avait fait éprouver cette singulière lecture.

Voici ce que contenait cette lettre, dont l'original est longtemps demeuré entre nos mains et que nous traduisons textuellement et sans commentaires.

«Avant tout laissez-moi, señor, réclamer de votre courtoisie une promesse formelle, promesse à laquelle vous ne manquerez pas, 'en suis convaincue, si, ainsi que j'en ai le pressentiment, vous êtes un véritable caballero; j'exige que vous lisiez cette lettre sans l'interrompre, d'un bout à l'autre, avant de porter un jugement quel qu'il soit sur celle qui vous l'écrit.

»Vous avez juré, n'est-ce pas? C'est bien; je vous remercie de cette preuve de confiance et je commence sans plus de préambules.

»Vous êtes, señor, si, ainsi que je le suppose, je ne me suis pas trompée dans mes observations, Français d'Europe, c'est-à-dire fils d'un pays où la galanterie et le dévouement aux dames passent avant toute chose et sont tellement de tradition, que ces deux qualités forment, pour ainsi dire, le côté le plus saillant du caractère des hommes.

»Moi aussi je suis, non pas Française, mais née en Europe, c'est-à-dire, bien qu'inconnue de vous, votre amie, presque votre sœur sur cette terre lointaine, comme telle 'ai droit à votre protection et je viens hardiment la réclamer de votre prud'homie.

»Comme je ne veux pas que vous me preniez tout d'abord pour une aventurière, surtout après la façon un peu en dehors des convenances sociales dont j'entre en relations avec vous, je dois vous apprendre en deux mots, non pas mon histoire, ce serait vous faire perdre, sans raisons plausibles, un temps précieux; mais vous dire qui je suis et par quels motifs je suis contrainte de mettre pour un instant de côté, vis-à-vis de vous, cette timidité pudique qui n'abandonne jamais les femmes dignes de ce nom; puis, je vous ferai savoir quel est le service que je réclame de vous.

»Mon mari, le marquis de Castelmelhor, commande une division de l'armée brésilienne, qui, dit-on, est depuis quelques jours entrée sur le territoire buenos-airien.

»Venant du haut Pérou avec ma fille et quelques serviteurs, dans l'intention de rejoindre mon mari au Brésil, car j'ignorais les événements qui se sont accomplis depuis peu, j'ai été surprise, enlevée et déclarée prisonnière de guerre par une montonera buenos-airienne; et emprisonnée, avec ma fille, dans la maison devant laquelle vous passez en vous promenant deux fois par jour.

»S'il ne s'agissait pour moi que d'une détention plus ou moins longue, me confiant ans toute la puissante bonté de Dieu, je me résignerais à la subir sans me plaindre.

»Malheureusement, un sort terrible me menace, un danger affreux est suspendu, non seulement sur ma tête, mais sur celle de ma fille, mon innocente et pure Eva.

»Un ennemi implacable a juré notre perte, il nous a hautement accusées d'espionnage; et, dans quelques jours, demain peut-être, car cet homme jouit d'un immense crédit sur les membres du gouvernement de ce pays, nous comparaîtrons devant un tribunal réuni pour nous juger et dont le verdict ne peut être douteux: la mort des traîtres, le déshonneur! La marquise de Castelmelhor ne saurait se résoudre à une pareille infamie.

»Dieu, qui jamais n'abandonne les innocents qui se confient à lui dans leur détresse, m'a inspiré de m'adresser à vous; señor, car vous seul pouvez me sauver.

»Le voudrez-vous? Je le crois. Étranger à ce pays, ne partageant ni les préjugés ni les idées étroites, ni la haine de ses habitants contre les Européens, vous devez faire cause commune avec nous et essayer de nous sauver, serait-ce même au péril de votre vie.

»J'ai longtemps hésité avant de vous écrire cette lettre. Bien que vos manières fussent celles d'un homme comme il faut, que l'expression loyale de votre physionomie et votre jeunesse même me prévinssent en votre faveur, je redoutais de me confier à vous; mais lorsque j'ai su que vous étiez Français, mes craintes se sont évanouies pour faire place à la plus entière confiance.

»Demain, entre dix et onze heures du matin, présentez-vous hardiment à la porte de la maison, frappez; lorsqu'on vous aura ouvert, dites que vous avez appris qu'on demandait un professeur de piano dans le couvent et que vous venez offrir vos services.

»Surtout soyez prudent, nous sommes surveillées avec le plus grand soin. Peut-être serait-il bon que vous vous déguisassiez pour éviter d'être reconnu au cas où vos démarches seraient épiées.

»Souvenez-vous que vous êtes le seul espoir de deux femmes innocentes qui, si vous leur refusez votre appui, mourront en vous maudissant, car leur salut dépend de vous.

»A demain, entre dix et onze heures du matin.

»La plus infortunée des femmes.

»Marquise "LEONA DE CASTELMELHOR.»

Nulle plume ne saurait exprimer l'expression d'étonnement mêlé d'épouvante peinte sur le visage du jeune homme lorsqu'il eût terminé la lecture de cette singulière missive, qui lui était parvenue d'une façon si extraordinaire.

Ainsi que nous l'avons dit, il demeura longtemps les yeux fixés sur le papier sans voir probablement les caractères qui y étaient écrits, le corps penché en avant, les mains crispées, en proie selon toute vraisemblance, à des réflexions qui n'avaient rien de fort gai.

Sans insister sur l'échec reçu par son amour-propre, échec toujours désagréable pour un homme qui a, pendant plusieurs heures, laissé galoper son imagination au riant pays des chimères, et qui s'est cru l'objet d'une passion subite et irrésistible, causée par sa beauté mâle et son apparence donjuanesque, le service que lui demandait l'inconnue ne laissait pas que de l'embarrasser fort, surtout dans la situation exceptionnelle où il se trouvait lui même en ce moment.

—Décidément, murmurait-il à voix basse en pétrissant avec colère, de la main droite, le bras de son fauteuil, le hasard s'acharne trop après moi; cela tombe dans l'absurde, me voilà maintenant posé en protecteur, moi qui aurais tant besoin de protection! Allons, le ciel n'est pas juste de laisser ainsi, sans rime ni raison, tourmenter à tout bout de champ un brave garçon qui ne soupire qu'après la tranquillité.

Il se leva et commença à marcher à grands pas dans sa chambre.

—Cependant, ajouta-t-il au bout d'un instant, ces dames sont dans une position effroyable, je ne puis les abandonner ainsi sans essayer de leur venir en aide, mon honneur y est engagé, un Français, malgré lui, représente la France en pays étranger. Mais que faire?

Il s'assit de nouveau et parut se plonger dans une sérieuse rêverie; enfin, au bout d'un quart d'heure à peu près; il se releva:

—C'est cela, dit-il, je ne vois que ce moyen si je ne réussis pas, je n'aurai rien à me reprocher, car j'aurai fait plus même que ma situation actuelle et surtout la prudence devraient me permettre de tenter.

Émile avait évidemment pris une résolution.

Il ouvrit la porte et descendit dans le patio.

Il faisait presque nuit, les peones, débarrassés de leurs travaux plus ou moins bien accomplis, se délassaient, à demi couchés sur des petates, fumant, riant et causant entre eux.

Le peintre n'eut pas besoin de chercher longtemps pour découvrir ses domestiques au milieu des vingt ou vingt-cinq individus groupés pêle-mêle sur les petates.

Il fit signe à l'un d'eux de le venir trouver chez lui, et il remonta aussitôt dans sa chambre.

L'Indien, au signe de son maître, s'était aussitôt levé et mis en devoir de lui obéir.

C'était un Indien guaranis, très jeune encore, il paraissait être âgé tout au plus de vingt-quatre à vingt-cinq ans, aux traits beaux, fins et intelligents, à la taille haute, à l'apparence robuste et aux manières libres et dégagées.

Il portait le costume des gauchos de la pampa et se nommait Tyro.

A l'appel de son maître, il avait jeté sa cigarette, ramassé son chapeau, relevé son poncho et s'était élancé vers l'escalier avec une vivacité de bon augure.

Le peintre aimait beaucoup ce jeune homme qui, bien que d'un caractère assez taciturne, comme tous ses congénères, semblait cependant lui porter de son côté une certaine affection.

Arrivé à la chambre à coucher, il ne dépassa pas la porte, mais, s'arrêtant sur le seuil, il salua respectueusement et attendit qu'il plût à son maître de lui adresser la parole.

—Entre et ferme la porte derrière toi, lui dit le peintre d'un ton amical, nous avons à causer de choses importantes.

—Secrètes, maître? répondit l'Indien.

—Oui.

—Alors, avec votre permission, maître, je laisserai au contraire la porte ouverte.

—Pourquoi donc ce caprice?

—Ce n'est pas un caprice, maître, tous ces cuartos sont rendus sourds par les petates qui recouvrent leur sol, un espion peut, sans être entendu, venir coller son oreille contre la porte et entendre tout ce que nous dirions, d'autant plus facilement que nous-mêmes, absorbés par notre propre conversation, nous n'aurions pas été avertis de sa présence au lieu que si toutes les portes demeurent ouvertes, personne n'entrera sans que nous le voyons, et nous ne risquerons pas d'être espionnés.

—Ce que tu me fais observer là est assez sensé, mon bon Tyro, laisse donc les portes ouvertes; cette précaution ne saurait nuire, bien que je ne croie pas aux espions.

—Est-ce que le maître ne croit pas à la nuit, répondit l'Indien avec un geste emphatique; l'espion est comme la nuit, il aime se glisser dans les ténèbres.

—Soit, je ne discuterai pas avec toi; venons au motif qui m'a fait t'appeler.

—J'écoute, maître.

—Tyro, avant tout, réponds-moi franchement à la question que je vais t'adresser.

—Que le maître parle.

—Remarque bien que je ne t'en voudrai pas de ta franchise; fais surtout bien attention à la forme de ma question, afin d'y répondre en connaissance de cause; es-tu pour moi seulement un bon domestique, accomplissant strictement tes devoirs, ou bien un serviteur dévoué, sur lequel j'ai droit de compter à toute heure.

—Un serviteur dévoué, maître, un frère; un fils, un ami; vous avez guéri ma mère d'une maladie qui semblait incurable; quand vous avez acheté le rancho, au lieu de nous chasser elle et moi, vous avez conservé à la vieille femme son cuarto, sa huerta et son troupeau; moi, vous m'avez traité en homme, ne me commandant jamais avec rudesse et ne m'obligeant jamais à faire des choses honteuses ou déshonorantes, bien que je sois Indien; vous m'avez toujours considéré comme un être intelligent, et non pas comme un animal qui n'a que l'instinct. Je vous le répète, maître, je vous suis dévoué en tout et pour tout.

—Merci, Tyro, répondit le peintre avec une nuance d'émotion, je soupçonnais déjà ce que tu viens de me dire, mais je tenais à t'entendre me l'affirmer, car j'ai besoin de toi.

—Je suis prêt, que faut-il faire?

Malgré la franchise de cet aveu, le peintre français, peu au courant encore du caractère de ces races primitives, ne se souciait nullement de mettre l'Indien complètement dans la confidence de ses secrets.

Le trop de civilisation rend défiant.

Le Guaranis s'aperçut facilement de l'hésitation de l'artiste qui, peu habitué à dissimuler, laissait son visage refléter, comme un miroir, ses émotions intérieures.

—Le maître n'a rien à apprendre à Tyro, dit-il avec un sourire; l'Indien sait tout.

—Comment! s'écria le jeune homme avec un bond de surprise, tu sais tout?

—Oui, fit-il simplement.

—Pardieu! reprit-il, pour la rareté du fait, je ne serais pas fâché que tu m'apprisses ce tout dont tu parles si délibérément.

—C'est facile: que le maître écoute.

Alors, à la stupéfaction extrême du jeune homme, Tyro lui rapporta, sans omettre le plus léger détail, tout ce qu'il avait fait depuis son arrivée à San Miguel de Tucumán.

Cependant, peu à peu, Émile, par un effort de volonté extrême, parvint à reconquérir son sang-froid en réfléchissant et en reconnaissant avec une joie intérieure, que ce récit, si complet du reste, avait une lacune, lacune importante pour lui: il s'arrêtait au matin même, Tyro ignorait donc l'aventure du Callejón de las Cruces.

Cependant craignant que cette lacune ne provint que d'un oubli, il résolut de s'en assurer.

—C'est bien, lui dit-il, tout ce que tu me rapportes est exact, mais tu oublies de me parler de mes promenades à travers la ville.

—Oh! Quant à cela, répondit l'Indien avec un sourire, il est inutile de s'en occuper, le maître passe tout son temps à rêver en regardant le ciel et à se promener en gesticulant; on a reconnu au bout de deux jours que ce n'était pas la peine de le suivre.

—Diable! On me suivait donc, je ne savais pas avoir des amis qui me portassent un si grand intérêt.

Un sourire équivoque se dessina sur les lèvres spirituelles de l'Indien, mais il ne répondit pas.

—Tu connais sans doute la personne qui m'espionnait ainsi?

—Je la connais, oui, maître.

—Tu me diras son nom alors?

—Je le dirai, quand il sera temps de le faire, mais ce n'est qu'un instrument; d'ailleurs, si cette personne vous espionnait pour le compte d'un autre, moi, maître, je la surveillais pour le vôtre, et ce qu'elle a pu rapporter n'est que de peu d'importance; moi seul possède vos secrets, ainsi vous pouvez être tranquille.

—Comment tu possèdes mes secrets, s'écria le peintre, jeté de nouveau hors des gonds au moment où il s'y attendait le moins, quels secrets?

—La rose blanche et la lettre du Callejón de las Cruces; mais je vous répète que je suis seul à le savoir.

—C'est déjà trop, murmura le jeune homme.

—Un serviteur dévoué, répondit sérieusement l'Indien qui avait entendu l'aparté du peintre, doit tout connaître, afin, lorsque l'heure sonne où son assistance est nécessaire, d'être en mesure de venir en aide à son maître.

Il arriva alors à l'artiste ce qui arrive à la plupart des hommes en semblable circonstance. Voyant qu'il n'y avait pas moyen de faire autrement, il se décida à accorder sa confiance entière à l'Indien, et il lui avoua tout avec la plus grande franchise, franchise dont le Guaranis n'aurait pas eu à s'applaudir s'il en avait connu les motifs. Bien qu'il ne se l'avouât pas complètement à lui-même le peintre n'agissait que sous la pression de la nécessité et, reconnaissant l'inutilité de cacher la moindre chose à un serviteur si clairvoyant, il préférait se mettre de son plein gré complètement entre ses mains, espérant que cette façon d'agir l'engagerait à ne pas le trahir; il avait eu un instant la pensée de lui brûler la cervelle, mais, réfléchissant combien ce moyen était scabreux, surtout dans sa position, il préféra essayer de la douceur et d'une franchise feinte.

Heureusement pour lui, le peintre avait affaire à un homme honnête et réellement dévoué; ce qui, vis-à-vis de tout autre l'aurait probablement perdu, fut ce qui le sauva.

Tyro avait longtemps mené la vie des gauchos, chassé dans la pampa et exploré le désert dans toutes les directions; il connaissait à fond toutes les ruses indiennes: rien ne lui était plus facile que de servir de guide à son maître pour le conduire soit au Haut-Pérou, soit à Buenos Aires, soit au Chili, soit même au Brésil.

Lorsque la confiance fut bien établie entre les deux hommes, ce que le Français avait fait d'abord avec une feinte franchise, il ne tarda pas à s'y laisser aller avec toute la naïve droiture de son caractère, heureux de rencontrer dans ce pays, où tout le monde lui était hostile, un homme qui lui témoignât de la sympathie, dût cette sympathie être plus apparente que réelle. Il fut le premier à demander sérieusement conseil à son serviteur.

—Voici, ce qu'il faut faire, dit celui-ci: dans cette maison, tout m'est suspect; elle est remplie d'espions; feignez de vous mettre en colère contre moi et de me renvoyer. Demain, à l'heure de votre promenade habituelle, je me trouverai sur votre passage, et nous conviendrons de tout. Notre conversation a duré trop longtemps déjà, maître; les soupçons sont éveillés; je vais descendre comme si j'avais été rudoyé par vous. Suivez-moi jusqu'à l'entrée de l'appartement en parlant haut et en me disant des injures; puis, au bout d'un instant, vous descendrez et vous me congédierez devant tout le monde. Surtout, maître, ajouta-t-il en appuyant avec intention sur ces dernières paroles, soyez muet jusqu'à demain avec les habitants de cette maison; qu'ils ne soupçonnent pas notre entente, sinon, croyez-moi, vous êtes perdu.

Sur ces derniers mots, l'Indien se retira en appuyant le doigt sur sa bouche.

Tout se passa ainsi que cela avait été convenu entre le maître et le serviteur.

Tyro fut immédiatement chassé de la maison, dont il sortit en grommelant, et Émile remonta dans son appartement, laissant tous les peones stupéfaits et confondus d'une scène à laquelle ils ne s'attendaient nullement de la part d'un homme qu'ils étaient accoutumés à voir ordinairement si doux et si tolérant.

Le lendemain, à la même heure que chaque jour, le peintre sortit pour sa promenade habituelle, en ayant soin, tout en feignant la plus complète indifférence de se retourner de temps en temps pour s'assurer qu'il n'était pas suivi. Mais cette précaution était inutile, nul ne songeait à surveiller sa promenade, tant on la savait inoffensive.

Arrivé sur le bord de la rivière, à quelques centaines de pas de la ville, un homme, embusqué derrière un rocher, se présenta subitement à lui.

Le jeune homme étouffa un cri de surprise; il avait reconnu Tyro, le serviteur guaranis, congédié par lui la veille, suivant leur mutuelle convention.


[III]

LES RECLUSES

A peu près à l'instant, où la demi-heure après dix heures du matin sonnait à l'horloge du Cabildo de San Miguel de Tucumán, un homme frappait à la porte de la mystérieuse maison du Callejón de las Cruces.

Cet individu, vêtu à peu près comme les riches artisans de la ville, était un homme d'une taille moyenne, courbé légèrement par l'âge; quelques rares cheveux gris s'échappaient sous les ailes de son chapeau de paille; il portait de larges lunettes bleues à tiges de fer, et s'appuyait sur une canne; du reste, son apparence était fort respectable, le pantalon de drap olive très propre et le poncho de fabrique chilienne qui recouvrait ses vêtements supérieurs ne laissaient rien à désirer.

Au bout de quelques minutes, un judas, glissa dans une rainure, et une tête de vieille femme apparut derrière.

—Qui êtes-vous? Et que demandez-vous ici, señor? dit une voix.

—Señora, répondit le vieillard en toussant légèrement, excusez ma hardiesse, j'ai entendu dire que l'on avait dans cette maison besoin d'un professeur de musique; si je me suis trompé, il ne me reste qu'à me retirer en vous priant encore une fois d'agréer mes excuses.

Pendant que le vieillard disait ces quelques paroles du ton le plus naturel et le plus dégagé en apparence, la femme placée derrière le judas l'examinait avec la plus sérieuse attention.

—Attendez, répondit-elle au bout d'un instant.

Le judas se referma.

—Hum! murmura à voix basse le professeur; la place est bien gardée.

Un bruit de verrous qu'on tire et de chaînes qu'on détache se fit entendre, et la porte s'entr'ouvrit tout juste assez pour livrer passage à une personne.

—Entrez, dit alors d'un ton rogue la femme qui s'était d'abord montrée au judas et qui paraissait être la portière ou la tourière de cette espèce de couvent.

Le vieillard entra lentement, son chapeau à la main et en saluant bien bas.

La vue de son crâne chauve, couvert seulement par places de quelques rares touffes de cheveux d'un gris roussâtre, parut donner confiance à la tourière.

—Suivez-moi, lui dit-elle d'une voix moins acariâtre, et remettez votre chapeau, ces corridors sont froids et humides.

Le vieillard s'inclina, replaça son chapeau sur sa tête, et, appuyé sur son bâton, il suivit la tourière de ce pas un peu traînant particulier aux personnes qui ont dépassé de quelques années le milieu de la vie.

La tourière lui fit traverser de longs corridors qui semblaient tourner sur eux-mêmes et qui donnaient enfin dans un cloître assez spacieux, dont le centre était occupé par un massif de lauriers-roses et d'orangers, du milieu duquel jaillissait une gerbe d'eau, qui retombait avec fracas dans une vasque de marbre blanc.

Les murs de ce cloître, sur lequel s'ouvraient les portes d'une trentaine de cellules, étaient garnis d'une infinité de tableaux d'une exécution assez médiocre, représentant les divers épisodes de la vie de Nuestra Señora de la Soledad ou de Tucumán.

Le vieillard ne jeta qu'un regard dédaigneux à ces peintures à demi effacées par les intempéries des saisons, et continua à suivre la tourière qui trottinait devant lui en faisant résonner, à chaque pas, le lourd trousseau de clefs, suspendu à sa ceinture.

Au bout de ce cloître, il y en avait un autre en tout semblable au premier, seulement les tableaux représentaient des sujets différents, la vie je crois de Santa Rosa de Lima.

Arrivée presque à la moitié de la longueur de ce cloître, la tourière s'arrêta, et, après avoir respiré avec force pendant quelques minutes, elle frappa discrètement deux coups légers à une porte en chêne noir, curieusement sculptée.

Presque aussitôt une voix douce et harmonieuse prononça de l'intérieur de la cellule ce seul mot:

Adelante.

La tourière ouvrit la porte et disparut, après avoir, d'un signe, ordonné au vieillard de l'attendre.

Quelques minutes s'écoulèrent, puis la porte de la cellule se rouvrit et la tourière reparut.

—Venez, dit-elle, en lui faisant signe de s'approcher.

—Allons, elle n'est pas bavarde au moins, grommela le vieillard en obéissant, c'est toujours cela.

La tourière s'effaça pour lui livrer passage, et il entra dans la cellule où elle le suivit en refermant la porte derrière elle.

Cette cellule, fort confortablement meublée en vieux chêne noir sculpté, et dont les murs étaient tendus à la mode espagnole en cuir de Cordoue gaufré, se composait de deux pièces, ainsi que l'indiquait une porte placée dans un angle.

Trois personnes étaient réunies en ce moment dans la cellule, assises sur des chaises à haut dossier sculpté.

Ces trois personnes étaient des femmes.

La première, jeune encore et fort belle, portait un costume complet de religieuse; la croix en diamant, suspendue par un large ruban de soie moirée à son cou et retombant sur sa poitrine, la faisait tout de suite reconnaître pour la supérieure de cette maison qui, malgré l'apparence simple et sombre de son extérieur, était, en réalité, gouvernée par des religieuses carmélites.

Les deux autres dames assises assez près de l'abbesse, portaient un costume laïque.

La première était la marquise de Castelmelhor et la seconde doña Eva, sa fille.

A l'entrée du vieillard, qui s'inclina respectueusement devant elles, l'abbesse fit un léger signe de bienvenue avec la tête, tandis que les deux autres dames, tout en le saluant cérémonieusement, jetaient à la dérobée des regards curieux sur le visiteur.

—Ma chère sœur, dit l'abbesse en s'adressant à la tourière avec cette voix harmonieuse qui déjà avait agréablement chatouillé l'oreille du vieillard, approchez, je vous prie, un siège à ce señor.

La tourière obéit et l'étranger s'assit après s'être excusé.

—Ainsi, continua l'abbesse en s'adressant cette fois au vieillard, vous êtes professeur de musique, señor?

—Oui, señora, répondit-il en s'inclinant.

—Êtes-vous de ce pays?

—Non, señora, je suis étranger.

—Ah! fit-elle, vous n'êtes pas un hérétique, un Anglais?

—Non, señora, je suis un professeur italien.

—Fort bien. Habitez-vous depuis longtemps notre cher pays?

—Depuis deux ans, señora.

—Et auparavant, vous étiez en Europe?

—Pardonnez-moi, señora, j'habitais le Chili, où j'ai résidé assez longtemps à Valparaíso, à Santiago, et, en dernier lieu, à Aconchagua.

—Avez-vous l'intention de vous fixer parmi nous?

—Je le désire du moins, señora; malheureusement les temps ne sont pas favorables pour un pauvre artiste comme moi.

—C'est vrai, reprit-elle avec intérêt. Eh bien! Nous tâcherons de vous procurer quelques élèves.

—Mille grâces pour tant de bonté, señora, répondit-il humblement.

—Vous m'intéressez réellement, et pour vous prouver combien j'ai à cœur de vous venir en aide, cette jeune dame voudra bien, à ma considération, prendre aujourd'hui même leçon avec vous, fit-elle en étendant le bras vers doña Eva.

—Je suis aux ordres de la señorita comme aux vôtres, señora, répondit le vieillard avec un salut respectueux.

—Eh bien! C'est convenu, dit l'abbesse, et, se tournant vers la tourière toujours immobile au milieu de la cellule, ma chère sœur, ajouta-t-elle avec un gracieux sourire, veuillez, je vous prie, faire apporter quelques rafraîchissements et quelques dulces. Vous reviendrez dans une heure pour accompagner ce señor jusqu'à la porte du couvent. Allez.

La tourière s'inclina d'un air rogue, se retourna tout d'une pièce, et sortit de la cellule après avoir jeté un regard sournois autour d'elle.

Il y eut un silence de deux ou trois minutes, au bout desquelles l'abbesse se leva doucement, s'avança vers la porte sur la pointe du pied, et l'ouvrit si brusquement que la tourière, dont l'œil était collé au trou de la serrure, demeura confuse et rougissante d'être ainsi surprise en flagrant délit d'espionnage.

—Ah! Vous êtes encore là, ma chère sœur! dit l'abbesse sans paraître remarquer le désarroi de la vieille femme; j'en suis heureuse: j'avais oublié de vous prier de m'apporter, lorsque vous reviendrez pour reconduire ce señor, mon livre d'heures que j'ai, ce matin,

laissé par mégarde au chœur, dans ma stalle.

La tourière s'inclina en grommelant entre ses dents des excuses incompréhensibles, et elle s'éloigna presque en courant.

L'abbesse la suivit un instant des yeux, puis elle rentra, referma la porte sur laquelle elle fit retomber une lourde portière en tapisserie, et se tournant vers le vieux professeur, qui ne savait guère quelle contenance tenir:

—Respectable vieillard, lui dit-elle en riant, rentrez donc les mèches de vos cheveux blonds, qui s'échappent indiscrètement sous votre perruque grise.

—Diable! s'écria le professeur tout déferré, en portant vivement ses deux mains à sa tête et laissant du même coup tomber sa canne et son chapeau, qui allèrent rouler à quelques pas de lui.

A cette exclamation peu orthodoxe, poussée en bon français; les trois dames rirent de plus belle, tandis que le malencontreux professeur les regardait avec des yeux effarés, ne comprenant rien à ce qui se passait et n'augurant rien de bon pour lui de cette gaieté railleuse et insolite.

—Chut! fit l'abbesse en posant un doigt mignon sur ses lèvres roses, on vient.

On se tut.

Elle releva la portière. Presque aussitôt la porte s'ouvrit après que, par un léger grattement, on eût demandé la permission d'entrer.

C'étaient deux sœurs converses qui apportaient les dulces, les confites et les rafraîchissements demandés par l'abbesse.

Elles disposèrent le tout sur une table, puis elles se retirèrent, après avoir salué respectueusement.

Derrière elles, la portière fut immédiatement baissée.

—Croyez-vous maintenant, chère marquise, dit la supérieure, que j'avais raison de me méfier de la sœur tourière?

—Oh! Oui, madame, mais cette femme vendue à nos ennemis est méchante, je redoute pour vous les conséquences de la leçon un peu rude, mais méritée, que vous lui avez donnée.

Un éclair fulgurant brilla dans l'œil noir de la jeune femme.

—C'est à elle de trembler, madame, dit-elle, maintenant que j'ai en main les preuves de sa trahison; mais ne songeons plus à cela, fit-elle en reprenant sa physionomie riante; le temps nous presse; prenez place à cette table, et vous, señor, goûtez de nos conserves; je doute que dans les couvents de votre pays les religieuses en fassent d'aussi bonnes.

La marquise, remarquant la pose embarrassée et l'air piteux de l'étranger, s'approcha vivement de lui avec un gracieux sourire.

—Il est inutile de feindre davantage, lui dit-elle, c'est moi, señor, qui vous ai écrit; parlez donc sans crainte devant madame, elle est ma meilleure amie et ma seule protectrice.

Le peintre respira avec force.

—Madame, répondit-il, vous m'enlevez un poids immense de dessus la poitrine; je vous avoue humblement que je ne savais plus quelle contenance tenir en me voyant reconnu si à l'improviste. Dieu soit béni, qui permet que cela finisse mieux que je ne l'ai un instant redouté.

—Vous jouez admirablement la comédie, señor, reprit l'abbesse; vos cheveux ne passent pas du tout sous votre perruque; j'ai voulu seulement vous taquiner un peu, voilà tout. Maintenant, buvez, mangez, et ne vous inquiétez de rien.

La collation fut alors attaquée par les quatre personnes entre lesquelles la glace était rompue et qui causaient gaiement entre elles; l'abbesse surtout, jeune et rieuse, était charmée de ce tour d'écolier qu'elle jouait aux autorités révolutionnaires de Tucumán, en essayant de leur enlever deux personnes auxquelles elles semblaient si fort tenir.

—Maintenant, dit-elle lorsque la collation fut terminée, causons sérieusement.

—Causons sérieusement, je ne demande pas mieux, madame, répondit le peintre; à ce propos, je me permettrai de vous rappeler la phrase que vous-même avez prononcée: le temps presse.

—C'est juste, vous êtes sans doute étonné de me voir, moi, supérieure d'une maison, presque d'un couvent, à qui l'on a confié la garde de deux prisonnières d'importance, entrer dans un complot dont le but est de les faire évader.

—En effet, murmura-t-il en s'inclinant, cela me paraît assez singulier.

—J'ai pour cela plusieurs motifs et votre étonnement cessera, lorsque vous saurez que je suis Espagnole et fort peu sympathique à la révolution faite par les habitants de ce pays pour en chasser mes compatriotes, à qui il appartient par toutes les lois divines et humaines.

—Cela me paraît assez logique.

—De plus, dans mon opinion, un couvent n'est pas et ne peut sous aucun prétexte être métamorphosé en prison; ensuite les femmes doivent toujours être placées en dehors de la politique et être laissées libres d'agir à leur fantaisie; pour tout dire enfin, la marquise de Castelmelhor est une ancienne amie de ma famille; j'aime sa fille comme une sœur, et je veux les sauver à tout prix, dût ma vie payer la leur.

Les deux dames se jetèrent dans les bras de l'abbesse, en l'accablant de caresses et de remerciements.

—Bon, bon, reprit-elle, en les écartant doucement, laissez-moi faire, j'ai juré de vous sauver et je vous sauverai, quoiqu'il arrive, chères belles; il ferait beau voir, ajouta-t-elle en souriant, que trois femmes aidées par un Français, ne fussent pas assez fines pour tromper ces hommes jaunes, qui ont fait cette malencontreuse révolution, et qui se croient les aigles d'intelligence et des foudres de guerre.

—Plus je réfléchis à cette entreprise et plus j'en redoute pour vous les conséquences je tremble, car ces hommes sont sans pitié, murmura tristement la marquise.

—Poltronne! fit gaiement la supérieure, n'avons-nous pas ce caballero avec nous?

—Avec vous, mesdames, jusqu'au dernier soupir, s'écria-t-il, emporté malgré lui par l'émotion qu'il éprouvait.

La vérité était que la beauté de doña Eva, jointe au romanesque de la situation, avait complètement subjugué l'artiste; il avait tout oublié et n'éprouvait plus qu'un désir, celui de se sacrifier pour le salut de ces femmes si belles et si malheureuses.

—Je savais bien que je ne pouvais me tromper, s'écria l'abbesse en lui tendant une main, sur laquelle le peintre appliqua respectueusement ses lèvres.

—Oui, mesdames, reprit-il, Dieu m'est témoin que tout ce qu'il est humainement possible de faire pour assurer voire fuite je le tenterai, mais vous ne vous êtes sans doute adressées à moi qu'après avoir combiné un plan; ce plan il est indispensable que vous me le fassiez connaître.

—Mon Dieu, monsieur, répondit la marquise, ce plan est bien simple, tel seulement que des femmes sont capables d'en élaborer un.

—Je suis tout oreilles, madame.

—Nous n'avons aucune accointance dans cette ville, où nous sommes étrangères et où, sans en savoir le motif, il paraît que nous avons beaucoup d'ennemis, sans compter un seul ami.

—Cela est à peu près ma position aussi à moi, dit le jeune homme en hochant la tête.

—A vous, monsieur! fit-elle avec surprise.

—Oui, oui, à moi, madame; mais continuez, je vous en prie.

—Notre bonne supérieure ne peut faire qu'une seule chose pour nous, mais cette chose est immense: c'est de nous ouvrir la porte de ce couvent.

—C'est beaucoup, en effet.

—Malheureusement, de l'autre côté de cette porte, son pouvoir cesse complètement, et elle est contrainte de nous abandonner à nous-mêmes.

—Hélas! Oui, fit la supérieure.

—Hmm! murmura le peintre comme un écho.

—Vous comprenez combien notre position serait critique, errant seules à l'aventure dans une ville qui nous est complètement inconnue.

—Alors, vous avez songé à moi.

—Oui, monsieur, répondit-elle simplement.

—Et vous avez bien fait, madame, répondit le peintre en s'animant; je suis peut-être le seul homme incapable de vous trahir dans toute la ville.

—Merci pour ma mère et pour moi, monsieur, murmura doucement la jeune fille qui, jusqu'à ce moment, avait gardé le silence.

Le peintre eut un éblouissement, les accents si suavement plaintifs de cette voix harmonieuse avaient fait tressaillir son cœur dans sa poitrine.

—Malheureusement, je suis bien faible moi-même pour vous protéger, mesdames, reprit-il; je suis seul, étranger, suspect, plus que suspect même, puisque je suis menacé d'être mis prochainement en jugement.

—Oh! firent-elles en joignant les mains avec douleur, nous sommes perdues alors.

—Mon Dieu! s'écria l'abbesse, nous avons mis tout notre espoir en vous.

—Attendez, reprit-il, tout n'est peut-être pas aussi désespéré que nous le supposons; de mon côté je prépare un plan d'évasion, je ne puis vous offrir qu'une chose.

—Laquelle? s'écrièrent-elles vivement.

—C'est de partager ma fuite.

—Oh! De grand cœur, s'écria la jeune fille en frappant ses mains avec joie l'une contre l'autre.

Puis, honteuse de s'être ainsi laissé aller à un mouvement irréfléchi, elle baissa les yeux et cacha dans le sein de sa mère son charmant visage inondé de larmes.

—Ma fille vous a répondu pour elle et pour moi, monsieur, dit noblement la marquise.

—Je vous remercie de cette confiance dont je saurai me rendre digne, madame; seulement, il me faut quelques jours pour tout préparer; je n'ai avec moi qu'un homme auquel je puisse me fier, je dois agir avec la plus grande prudence.

—C'est juste, monsieur, mais qu'entendez-vous par quelques jours?

—Trois au moins, quatre au plus.

—C'est bien, nous attendrons; maintenant pouvez-vous nous expliquer quel est le plan que vous avez adopté?

—Je ne le connais pas moi-même, madame. Je me trouve dans un pays qui m'est totalement inconnu, et dans lequel je manque naturellement de la plus vulgaire expérience; je me laisse diriger par le serviteur dont j'ai eu l'honneur de vous parler.

—Êtes-vous bien sûr de cet homme? monsieur; pardon de vous dire cela, mais vous le savez, un mot nous perdrait.

—Je suis aussi sûr de la personne en question qu'un homme peut répondre d'un autre. C'est lui qui m'a fourni les moyens de me présenter devant vous sans éveiller les soupçons; je compte, non seulement sur son dévouement, mais encore sur sa finesse, sur son courage et surtout sur son expérience.

—Est-ce un Espagnol, un étranger ou un métis?

—Il n'appartient à aucune des catégories que vous avez citées, madame; c'est tout simplement un Indien guaranis auquel j'ai été assez heureux pour rendre quelques légers services, et qui m'a voué une reconnaissance éternelle.

—Vous avez raison, monsieur; vous pouvez, en effet, compter sur cet homme; les Indiens sont braves et fidèles; lorsqu'ils se dévouent, c'est jusqu'à la mort. Pardonnez-moi toutes ces questions, qui, sans doute, doivent vous paraître assez extraordinaires de ma part, mais vous le savez, il ne s'agit pas de moi seulement dans cette affaire, il s'agit aussi de ma fille, de ma pauvre enfant chérie.

—Je trouve fort naturel, madame, que vous désiriez être complètement édifiée sur mes projets pour notre commun salut; soyez bien persuadée que lorsque je saurai positivement ce qu'il faut faire, je me hâterai de vous en avertir, afin que si le plan formé par mon serviteur et par moi vous paraissait défectueux, je pusse le modifier d'après vos conseils.

—Je vous remercie, monsieur. Me permettez-vous de vous adresser une

question encore?

—Parlez, madame. En venant ici, je me suis mis entièrement a vos ordres.

—Êtes-vous riche?

Le peintre rougit; ses sourcils se froncèrent.

La marquise s'en aperçut.

—Oh! Vous ne me comprenez pas, monsieur, s'écria-t-elle vivement; loin de moi la pensée de vous offrir une récompense. Le service que vous consentez à nous rendre est un de ceux que nul trésor ne saurait payer et que le cœur peut seul acquitter.

—Madame, murmura-t-il.

—Permettez-moi d'achever. Nous sommes associés maintenant, fit-elle avec un charmant sourire; or, dans une association, chacun doit prendre sa part des charges communes. Un projet comme le nôtre a besoin d'être conduit avec adresse et célérité, une misérable question d'argent peut en faire manquer la réussite ou en retarder l'exécution: voilà dans quel sens je vous ai parlé et pourquoi je vous répète ma phrase; Êtes-vous riche?

—Dans toute autre position que celle où, le sort m'a momentanément placé, je vous répondrais: Oui, madame, parce que je suis artiste, que mes goûts sont simples et que je vis de presque rien, ne trouvant de joies et de bonheur que dans les surprises toujours nouvelles que me procure l'art que je cultive et que j'aime follement; mais en ce moment, dans la situation périlleuse où vous et moi nous nous trouvons, où il faut entreprendre une lutte désespérée contre toute une population, je dois être franc avec vous, vous avouer que l'argent, ce nerf de la guerre, me manque presque complètement; vous répondre, en un mot, que je suis pauvre.

—Tant mieux fit la marquise avec un mouvement de joie.

—Ma foi, reprit-il gaiement, je ne m'en suis jamais plaint, c'est aujourd'hui seulement que je commence à regretter cette richesse dont je me suis toujours si peu soucié, car elle m'aurait facilité les moyens de vous être utile; mais nous tâcherons de nous en passer.

—Qu'à cela ne tienne, monsieur. Dans cette affaire, vous apportez le courage, le dévouement, laissez-moi vous apporter, cette richesse qui vous manque.

—Ma foi, madame, répondit l'artiste, puisque vous posez aussi franchement la question, je ne vois pas pourquoi j'obéirais, en vous refusant, à une susceptibilité ridicule, parfaitement hors de saison, puisque ce sont surtout vos intérêts qui sont en jeu dans cette affaire; j'accepte donc l'argent dont vous jugerez convenable de disposer; bien entendu que je vous en tiendrai compte.

—Pardon, monsieur, ce n'est pas un prêt que je prétends vous faire, c'est ma part que j'apporte à notre association, voilà tout.

—Je l'entends ainsi, madame; seulement si je dépense votre argent, encore faut-il que vous sachiez de quelle façon.

—A la bonne heure, fit la marquise en se dirigeant vers un meuble dont elle ouvrit un tiroir d'où elle retira une bourse assez longue, au travers des mailles de laquelle on voyait briller une quantité considérable d'onces.

Après avoir refermé avec soin le tiroir, elle présenta la bourse au jeune homme.

—Il y a là deux cent cinquante once[1] en or, dit-elle, j'espère que cette somme suffira; cependant, si elle était insuffisante, avertissez-moi, j'en mettrai immédiatement une plus forte encore à votre disposition.

—Oh! Oh! Madame, j'espère non seulement que cela suffira, mais encore que j'aurai à vous remettre une partie de cette somme, répondit-il en prenant respectueusement la bourse et la plaçant avec soin dans sa ceinture; j'ai, à présent, une restitution à vous faire.

—A moi, monsieur?

—Oui, madame, fit-il en retirant l'anneau, qu'il avait passé à son petit doigt, cette bague.

—C'est moi, qui l'avais enveloppée dans la lettre, dit vivement la jeune fille avec une étourderie charmante.

Le jeune homme s'inclina tout interdit.

—Gardez cette bague, monsieur, répondit en souriant la marquise; ma fille serait désolée de vous la reprendre.

—Oh! Oui! fit-elle toute rougissante.

—Je la garderai donc, dit-il, avec une joie secrète, et changeant subitement de conversation, je ne viendrai plus qu'une fois, mesdames, dit-il, afin de ne pas éveiller les soupçons; ce sera pour vous avertir que tout est prêt; seulement, tous les jours, à la même heure, je passerai devant cette maison; lorsque le soir, au retour de ma promenade, vous me verrez tenir une fleur de suchil à la main ou une rose blanche, ce sera un indice que nos affaires vont bien; si, au contraire, j'ôte mon chapeau et je fais le geste de m'essuyer le

—Nous avons trop d'intérêt à avoir de la mémoire, dit la marquise; soyez sans crainte, nous n'oublierons rien.

—Maintenant, plus un mot sur ce sujet, et donnez votre leçon de musique, dit l'abbesse en ouvrant une méthode et la remettant au jeune homme.

Le peintre s'assit près d'une table entre les deux dames, et commença à leur expliquer, tant bien que mal, les mystères des noires, des blanches, des croches et des doubles croches.

Lorsque, quelques minutes plus tard la tourière entra, son regard de serpent, en glissant entre ses paupières à demi closes, aperçut les trois personnes très sérieusement occupées en apparence à approfondir la valeur des notes et les différences de la clef de fa avec la clef de sol.

—Ma sainte mère, dit hypocritement la tourière, un cavalier, se disant envoyé par le gouverneur de la ville, réclame de vous la faveur d'un entretien.

—C'est bien ma sœur. Quand vous aurez reconduit ce señor, vous introduirez ce caballero en ma présence; priez-le de patienter quelques minutes.

Le peintre se leva, salua respectueusement les dames et sortit à la suite de la tourière. Derrière lui la porte de la cellule se referma.

Sans prononcer une parole, la tourière le guida à travers les corridors, que déjà il avait parcourus, jusqu'à la porte du couvent, devant laquelle plusieurs cavaliers enveloppés de longs manteaux étaient arrêtés à la stupéfaction générale des voisins, qui n'en croyaient pas leurs yeux, et s'étaient placés sur le seuil de leurs portes afin de les mieux voir.

Le peintre, grâce à son apparence de vieillard, à sa petite toux sèche et à sa démarche cassée, passa au milieu d'eux sans attirer leur attention, et s'éloigna dans la direction de la rivière.

La tourière fit signe à un des cavaliers qu'elle était prête à le guider auprès de la supérieure. Dans le mouvement que fut obligé de faire ce cavalier pour mettre pied à terre, son manteau se dérangea légèrement.

Juste au même instant, le peintre, arrivé à une certaine distance, se retourna pour jeter un dernier regard sur le couvent.

Il réprima un geste d'effroi en reconnaissant le cavalier dont nous parlons.

—Zéno Cabral! murmura-t-il. Que vient faire cet homme dans le couvent?

[Renvoi 1] 21,250 francs de notre monnaie. front, alors priez Dieu, mesdames, parce que de nouveaux embarras se seront dressés devant moi. En dernier lieu, si vous me voyez effeuiller la fleur que je tiendrai à la main, vous devrez faire en toute hâte vos préparatifs de départ: le jour même de ma visite nous quitterons la ville. Vous souviendrez-vous de toutes ces recommandations?


[IV]

L'ENTREVUE

Le peintre français ne s'était pas trompé: c'était bien, en effet, Zéno Cabral, le chef montonero, qu'il avait vu entrer dans le couvent.

La tourière marchait d'un pas pressé, sans détourner la tête devant le jeune homme qui, de son côté, semblait plongé dans de sombres et pénibles réflexions.

Ils allèrent ainsi, pendant assez longtemps, à travers les corridors sans échanger une parole, mais au moment où ils atteignirent l'entrée du premier cloître, le chef s'arrêta et touchant légèrement le bras de sa conductrice:

—Eh bien? lui dit-il à voix basse.

Celle-ci se retourna vivement, jeta un regard scrutateur autour d'elle puis, rassurée sans doute par la solitude au centre de laquelle elle se trouvait, elle répondit sur le même ton bas et étouffé, ce seul mot:

—Rien.

—Comment rien! s'écria don Zéno avec une impatience contenue, vous n'avez donc pas veillé comme je vous l'avais recommandé et ainsi que cela avait été convenu entre nous.

—J'ai veillé, répondit-elle vivement, veillé du soir au matin et du matin au soir.

—Et vous n'avez rien découvert?

—Rien.

—Tant pis, fit le chef froidement, tant pis pour vous, ma sœur, car si vous êtes si peu clairvoyante, ce n'est pas cette fois encore que vous quitterez votre poste de tourière pour un emploi supérieur dans le couvent ou un plus élevé encore dans celui des Bernardines.

La tourière tressaillit; ses petits yeux gris laissèrent échapper une flamme sinistre.

—Je n'ai rien découvert, c'est vrai, dit-elle avec un rire sec et nerveux comme le cri d'une hyène, mais je soupçonne, bientôt je découvrirai; seulement je suis surveillée et l'occasion me manque.

—Ah! Et que découvrirez-vous? demanda-t-il avec un intérêt mal dissimulé.

—Je découvrirai, reprit-elle en appuyant avec affectation sur chaque syllabe, tout ce que vous voulez savoir et plus encore. Mes mesures sont prises maintenant.

—Ah! Ah! fit-il, et quand cela, s'il vous plaît?

—Avant deux jours.

—Vous me le promettez.

—Sur ma part de paradis!

—Je compte sur votre parole.

—Comptez-y; mais vous?

—Moi?

—Oui.

—Je tiendrai les promesses que je vous ai faites.

—Toutes?

—Toutes.

—C'est bien; ne vous inquiétez plus de rien; mais donnant, donnant?

—C'est convenu.

—Maintenant, venez, on vous attend; cette longue station pourrait éveiller les soupçons, plus que jamais il me faut agir avec prudence.

Ils se remirent en marche. Au moment où ils entraient dans le premier cloître, une forme noire se détacha d'un angle obscur dans lequel, jusque-là, elle était demeurée confondue au milieu des ténèbres, et, après avoir fait un geste de menace à la tourière, elle parut s'évanouir comme une apparition fantastique, tant elle s'envola rapidement à travers les corridors.

Arrivée à la porte de la cellule de la supérieure, la tourière frappa doucement deux coups sans recevoir de réponse; elle attendit un instant, puis recommença.

Adelante, répondit-on alors de l'intérieur.

Elle ouvrit et annonça l'étranger.

Priez ce seigneur d'entrer, il est le bienvenu, répondit l'abbesse.

La tourière s'effaça, le général entra, puis, sur un geste de la supérieure, la tourière se retira en refermant la porte derrière elle.

La supérieure était seule assise dans son grand fauteuil abbatial; elle tenait ouvert à la main un livre d'heures qu'elle semblait lire.

A l'entrée du jeune homme, elle inclina légèrement la tête et d'un geste lui indiqua un siège.

—Pardonnez-moi, madame, dit-il en la saluant respectueusement, de venir troubler d'une façon aussi malencontreuse vos pieuses méditations.

—Vous êtes, dites-vous, señor caballero, envoyé vers moi par le gouverneur de la ville; en cette qualité, mon devoir est de vous recevoir à quelque heure qu'il vous plaise de venir, reprit-elle d'un ton de froide politesse. Vous n'avez donc pas d'excuses à me faire, mais seulement à m'expliquer le sujet de cette mission dont le motif m'échappe.

—Je vais avoir l'honneur de m'expliquer, ainsi que vous m'y engagez si gracieusement, madame, répondit-il avec un sourire contraint, en prenant le siège qui lui était désigné.

La conversation avait commencé sur un ton de politesse aigre-doux qui établissait complètement la situation dans laquelle chacun des deux interlocuteurs voulait demeurer vis-à-vis de l'autre, pendant toute la durée de l'entretien.

Il y eut un silence de deux ou trois minutes: le montonero tournait, retournait son chapeau entre ses mains d'un air dépité; l'abbesse, tout en feignant de lire attentivement le livre qu'elle n'avait pas quitté, jetait à la dérobée des regards railleurs sur l'officier.

Ce fut lui qui, comprenant combien son silence pouvait paraître singulier, reprit la parole avec une aisance trop soulignée pour être naturelle.

—Señora, j'ignore quel motif cause le déplaisir que vous semblez éprouver de me voir, veuillez me le faire connaître et agréer, avant tout, mes humbles et respectueuses excuses pour le trouble que vous occasionne, à mon grand regret, ma présence.

—Vous vous méprenez, caballero, répondit-elle, sur le sens que j'attache à mes paroles; je n'éprouve aucun trouble, croyez-le bien, de votre présence; seulement, je suis contrariée d'être contrainte par le bon plaisir des personnes qui nous gouvernent, de recevoir, sans y être préparée à l'avance, la visite d'envoyés fort recommandables sans doute, mais dont la place devrait être partout ailleurs que dans la cellule de la supérieure d'un couvent de femmes.

—Cette observation est parfaitement juste, madame, il n'a pas tenu à moi qu'il n'en fût pas ainsi; malheureusement c'est, quant à présent, une nécessité qu'il vous faut subir.

—Aussi, reprit-elle avec une certaine aigreur, vous voyez que je la subis.

—Vous la subissez, oui, madame, reprit-il d'un ton insinuant, mais en vous plaignant, parce que vous confondez vos amis avec vos ennemis.

—Moi, señor, vous faites erreur sans doute, dit-elle avec componction, vous ne réfléchissez pas à ce que je suis. Quels ennemis ou quels amis puis-je avoir, moi, pauvre femme retirée du monde et vouée au service de Dieu?

—Vous vous trompez, ou bien ce qui est plus probable, excusez-moi, je vous en prie, madame, vous ne voulez pas me comprendre.

—Peut-être aussi est-ce un peu de votre faute, señor, reprit-elle avec une légère teinte d'ironie, et cela tient-il à l'obscurité dont vos paroles sont enveloppées, à votre insu sans doute.

Don Zéno réprima un geste d'impatience.

—Voyons, madame, fit-il au bout d'un instant, soyons francs, le voulez-vous?

—Je ne demande pas mieux pour ma part, señor.

—Vous avez ici deux prisonnières?

—J'ai deux dames que je n'ai reçues dans l'intérieur de cette maison, que sur l'injonction et le commandement exprès du gouverneur de la ville; est-ce de ces deux dames dont vous parlez, señor?

—Oui, señora, d'elles-mêmes.

—Fort bien; elles sont ici, j'ai même des ordres très sévères à leur sujet.

—Je le sais.

—Ces dames n'ont rien que je sache à voir dans cet entretien?

—Au contraire, madame, car c'est d'elles seules qu'il s'agit; c'est pour elles seules que je me suis présenté ici.

—Très bien, señor, continuez, je vous écoute.

—Ces dames ont été faites prisonnières par moi, et par moi aussi conduites dans cette ville.

—Vous pourriez même ajouter dans ce couvent, señor; mais continuez.

—Vous supposez à tort, madame, que je suis l'ennemi de ces malheureuses femmes; nul, au contraire, ne s'intéresse plus que moi à leur sort.

—Ah! fit-elle avec ironie.

—Vous ne me croyez pas, madame; en effet, les apparences me condamnent.

—En attendant que vous fassiez condamner ces malheureuses dames; n'est-ce pas, caballero?

—Señora! s'écria-t-il avec violence, mais, se contraignant aussitôt, pardonnez-moi cet emportement, madame; mais si vous consentiez à m'entendre...

—N'est-ce donc pas ce que je fais en ce moment, señor?

—Oui, vous m'écoutez, c'est vrai, madame; mais avec un parti pris d'avance de ne pas ajouter foi à mes paroles, si véridiques qu'elles soient.

L'abbesse fit un léger mouvement des épaules et reprit:

—C'est que, señor, vous me dites en ce moment des choses tellement incroyables! Comment voulez-vous que lorsque vous-même m'avez avoué à l'instant que vous aviez arrêtés ces dames, lorsqu'il vous était si facile de leur laisser continuer leur voyage, que c'est vous qui les avez conduites dans cette ville, que c'est vous encore qui les avez amenées dans ce couvent, afin de leur enlever tout espoir de fuite; comment voulez vous que je puisse ajouter foi aux protestations de dévouement dont il vous plaît aujourd'hui de faire parade devant moi? Ce serait plus que de la naïveté de ma part, convenez-en, et vous seriez en droit de me croire ce que je ne suis pas, c'est-à-dire, pour parler franc, une sotte.

—Oh, madame! Il y a bien des choses que vous ignorez.

—Certainement, il y a toujours bien des choses qu'on ignore en pareil cas; mais voyons, venons au fait, puisque vous-même m'avez proposé la franchise; prouvez-moi que bien réellement vous avez l'intention de me dire la vérité, faites-moi connaître ces choses que j'ignore.

—Je ne demande pas mieux, madame.

—Seulement, je vous avertis que j'en sais peut-être beaucoup de ces choses, et que, si vous vous écartez du droit chemin, je vous y remettrai impitoyablement. Ce marché vous convient-il?

—On ne saurait davantage, madame.

—Eh bien! Parlez, je vous promets de ne pas vous interrompre.

—Vous me comblez, señora; mais, pour vous apprendre toute la vérité, je suis contraint d'entrer dans certains détails touchant ma famille qui, sans doute, auront peu d'intérêt pour vous.

—Pardon, je veux être impartiale, donc je dois tout savoir.

En prononçant ces paroles, elle jeta à la dérobée un regard du côté de la porte de la seconde pièce.

Ce regard ne fut pas surpris par le montonero qui, en ce moment, la tête baissée sur la poitrine, semblait recueillir ses souvenirs.

Enfin, après quelques minutes, il commença.

—Ma famille, ainsi que vous l'indique mon nom, madame, est d'origine portugaise: un de mes ancêtres fut cet Álvarez Cabral auquel le Portugal doit de si magnifiques découvertes. Fixés au Brésil depuis les premiers temps de l'occupation, mes aïeux s'établirent dans la province de São Paulo, et, entraînés tour à tour par l'exemple de leurs voisins et de leurs amis, ils tentèrent de longues et périlleuses expéditions dans l'intérieur des terres inconnues de tous, et plusieurs d'entre eux comptèrent parmi les plus célèbres et les plus hardis Paulistas de la province. Pardonnez-moi ces détails, madame, mais ils sont indispensables; du reste, je les abrège autant que cela m'est possible. Mon aïeul, à la suite d'une discussion fort vive avec le vice-roi du Brésil, don Vasco Fernández Cesar de Meneses, vers 1723, discussion dont jamais il ne voulut nous révéler les motifs, vit ses biens mis sous séquestre; lui-même fut obligé de prendre la fuite avec toute sa famille. Un peu de patience, je vous en conjure, madame.

—Vous êtes injuste, señor; ces détails, que j'ignorais, m'intéressent au plus haut point.

—Mon aïeul, avec les débris qu'il réussit à sauver de sa fortune, débris assez considérables, je me hâte de le dire, car il était colossalement riche, se réfugia dans la vice-royauté de Buenos Aires, afin de plus facilement repasser au Brésil, si la fortune cessait de lui être contraire. Mais son espoir fut déçu; il devait mourir dans l'exil; sa famille était condamnée à ne revoir jamais sa patrie. Cependant, à différentes reprises, des propositions lui furent faites pour entrer en accommodement avec le gouvernement portugais, mais toujours il les repoussa avec hauteur, protestant que, n'ayant commis aucun crime, il ne voulait pas être absous, et que surtout,—remarquez bien cette dernière parole, madame,—le gouvernement, qui lui avait enlevé ses biens, n'avait rien à prétendre sur ce qui lui restait; qu'il ne consentirait jamais à payer une grâce qu'on n'avait pas le droit de lui vendre. Plus tard, lorsque mon aïeul fut sur le point de rendre l'âme, et que mon grand-père et mon père furent réunis autour de son lit, bien que fort jeune encore, mon père crut comprendre quelles étaient les propositions faites par le gouvernement portugais, et que le vieillard avait toujours obstinément repoussées.

—Ah! fit l'abbesse, commençant malgré elle à s'intéresser à ce récit, fait avec un accent de vérité qui ne pouvait être révoqué en doute.

—Jugez-en vous-même, madame, reprit le montonero; mon aïeul, ainsi que je vous l'ai dit, se sentant mourir, avait réuni mon grand-père et mon père autour de son lit, puis, après leur avoir fait jurer sur le Christ et sur l'Evangile de ne jamais révéler ce qu'il allait leur dire, il leur confia un secret d'une importance immense pour l'avenir de notre famille; en un mot, il leur avoua que quelque temps avant son exil, dans la dernière expédition qu'il avait tentée seul selon sa coutume, il avait découvert des mines de diamants et des gisements d'or d'une richesse incalculable, il entra dans les plus grands détails sur la route à suivre pour retrouver le pays où ces richesses inconnues étaient enfouies, remit à mon grand-père une carte tracée par lui sur les lieux mêmes, y ajouta, de peur que mon grand-père oubliât quelque détail important, une liasse de manuscrit où l'histoire de son expédition et de sa découverte ainsi que l'itinéraire qu'il avait suivi pour aller et revenir, étaient racontés jour par jour, presque heure par heure; puis certain que cette fortune qu'il leur léguait ne serait pas perdue pour eux, il bénit ses enfants et mourut presque aussitôt épuisé par les efforts qu'il lui avait fallu faire pour bien les renseigner; mais, avant de fermer à jamais les yeux, il leur fit une dernière fois jurer un secret inviolable.

—Je ne vois pas jusqu'à présent, monsieur, quel rapport il y a entre l'histoire, fort intéressante incontestablement, que vous me racontez, et ces deux malheureuses dames, interrompit l'abbesse en hochant la tête.

—Encore quelques minutes de complaisance, madame, vous ne tarderez pas à être satisfaite.

—Soit, monsieur, continuez donc, je vous prie!

Don Zéno reprit:

—Quelques années s'écoulèrent, mon grand-père s'était mis à la tête de la vaste chacra, exploitée par notre famille; mon père commençait à l'aider dans ses travaux. Il avait une sœur, belle comme les anges et pure comme eux, elle se nommait Laura; son père et son frère l'aimaient à l'adoration, elle était toute leur joie, tout leur orgueil, tout leur bonheur...

Don Zéno s'arrêta; deux larmes, qu'il ne songea pas à retenir, coulèrent lentement le long de ses joues.

—Ce souvenir vous attriste, señor, lui dit doucement l'abbesse.

Le jeune homme se redressa fièrement.

—J'ai promis de vous dire toute la vérité, madame, bien que la tâche que je me suis imposée soit pénible, je ne faiblirai pas: Mon grand-père avait renfermé dans un lieu, connu de lui et de son fils seulement, le manuscrit et la carte que leur avait en mourant légué mon aïeul, puis ils n'y avaient plus songé ni l'un ni l'autre, ne supposant pas qu'il pût venir une époque où il leur serait possible de s'emparer de cette fortune qui leur appartenait, cependant par des titres incontestables. Un jour, un étranger se présenta à la chacra et demanda une hospitalité qui jamais n'était refusée à personne; cet étranger était jeune, beau, riche, du moins il le paraissait, et pour notre famille il avait l'inappréciable avantage d'être notre compatriote; il appartenait à l'une des plus nobles familles du Portugal. C'était donc plus qu'un ami, c'était presque un parent. Mon grand-père le reçut les bras ouverts; il demeura plusieurs mois dans notre chacra, il y serait demeuré toujours s'il l'eût voulu: tous l'aimaient dans la maison. Pardonnez-moi, madame, de passer rapidement sur ces détails. Bien que trop jeune pour avoir personnellement assisté à cette infâme trahison, j'ai le cœur brisé. Un jour, l'étranger disparut en enlevant doña Laura. Voilà comment cet homme avait payé notre hospitalité.

—Oh! C'est horrible cela! s'écria l'abbesse, emportée malgré elle par l'indignation qu'elle éprouvait.

—Toutes les recherches furent infructueuses: il fut impossible de retrouver ses traces. Mais ce qu'il y eut de plus affreux dans cette affaire, madame, c'est que cet homme avait froidement et lâchement suivi un plan tracé à l'avance.

—Ce n'est pas possible! fit l'abbesse avec horreur.

—Cet homme avait, je ne sais comment, surpris quelques mots, en Europe, de ce secret que mon aïeul croyait si bien gardé. Son but, en s'introduisant dans notre maison, était de découvrir le reste de ce secret, afin de nous voler notre fortune. Pendant le temps qu'il demeura à la chacra, plusieurs fois il essaya, par des questions adroites, d'apprendre les détails qu'il ignorait; questions adressées tantôt à mon grand-père, tantôt à mon père, jeune homme alors. Enfin, le rapt odieux qu'il commit ne provint pas d'un amour poussé jusqu'à la folie, ainsi que vous pourriez le supposer, il aurait demandé à mon grand-père la main de sa fille que celui-ci la lui aurait accordée; non, il n'aimait pas doña Laura.

—Alors, interrompit l'abbesse, pourquoi l'a-t-il enlevé.

—Pourquoi, dites-vous?

—Oui.

—Parce qu'il croyait qu'elle possédait ce secret qu'il voulait à tout prix découvrir; voilà, madame, le seul motif de ce crime.

—Mais ce que vous me dites-là est infâme, señor, s'écria l'abbesse; cet homme était un démon.

—Non, madame, c'était un malheureux dévoré de la soif des richesses et qui à tout prix voulait les posséder, dût-il pour cela porter le déshonneur et la honte dans une famille et marcher sur des monceaux de cadavres.

—Oh! fit-elle en cachant sa tête dans ses mains.

—Maintenant, madame, voulez-vous savoir le nom de cet homme, reprit-il avec amertume; mais c'est inutile, n'est-ce pas? Car vous l'avez déjà deviné sans doute.

L'abbesse hocha affirmativement la tête sans répondre.

Il y eut un assez long silence.

—Mais pourquoi rendre des innocents, dit enfin l'abbesse, responsables des crimes commis par d'autres?

—Parce que; madame, héritier de la haine paternelle, après vingt ans, il y a quinze jours seulement que j'ai retrouvé une trace que je croyais à jamais perdue; que le nom de notre ennemi a comme un coup de foudre éclaté subitement à mon oreille et que j'ai à demander à cet homme un compte sanglant de l'honneur de ma famille.

—Ainsi, pour satisfaire une vengeance qui pourrait être juste si elle s'adressait au véritable coupable, vous seriez assez cruel?

—Je ne sais encore ce que je ferai, madame. Ma tête est en feu, la fureur m'égare, interrompit-il avec violence, cet homme nous a volé notre bonheur, je veux lui enlever le sien, mais je ne serai pas lâche comme il l'a été, lui; il saura d'où part le coup qui le frappe, c'est entre nous une guerre de bêtes fauves.

En ce moment la porte de la seconde chambre s'ouvrit brusquement, et la marquise parut, calme et imposante.

—Guerre de bêtes fauves, soit, caballero, dit-elle, je l'accepte.

Le jeune homme se leva brusquement, et foudroyant la supérieure d'un regard de mépris écrasant:

—Ah! On nous écoutait, dit-il avec ironie; eh bien, tant mieux, je le préfère ainsi; cette trahison indigne m'évite une explication nouvelle; vous connaissez, madame, les motifs de la haine que je porte à votre mari; je n'ai rien de plus à vous apprendre.

—Mon mari est un noble caballero qui, s'il était présent, flétrirait d'un démenti, ainsi que je le fais moi-même, le tissu d'odieux mensonges dont vous n'avez pas craint de l'accuser devant une personne, ajouta-t-elle en jetant un regard de douloureuse pitié à la supérieure, qui n'aurait peut-être pas dû ajouter une foi si crédule à cette effroyable histoire, dont la fausseté est trop facile à prouver, pour qu'il soit nécessaire de la réfuter.

—Soit, madame; cette insulte venant de vous ne peut me toucher, vous êtes naturellement la dernière personne à qui votre mari aurait confié cet horrible secret; mais, quoi qu'il arrive, un temps viendra, et ce temps est proche, je l'espère, où la vérité se fera jour, et où le criminel sera démasqué devant tous.

—Il y a des hommes, señor, que la calomnie, si bien ourdie qu'elle soit, ne saurait atteindre, répondit-elle avec mépris.

—Brisons là, madame; toute discussion entre nous ne servirait qu'à nous aigrir davantage l'un contre l'autre, je vous répète que je ne suis pas votre ennemi.

—Mais qu'êtes-vous donc alors, et pour quel motif avez-vous raconté cette horrible histoire?

—Si vous aviez eu la patience de m'écouter quelques minutes de plus, madame, vous l'auriez appris.

—Qui vous empêche de me le dire maintenant que nous sommes face à face?

—Je vous le dirai si vous l'exigez, madame, reprit-il froidement, j'aurais cependant préféré qu'une autre personne qui vous fût plus sympathique que moi se chargeât de ce soin.

—Non, non, monsieur, je suis Portugaise aussi, moi, et lorsqu'il s'agit de l'honneur de mon nom, j'ai pour principe de traiter moi-même.

—Comme il vous plaira, madame; je venais vous faire une proposition.

—Une proposition, à moi? fit-elle avec hauteur.

—Oui, madame.

—Laquelle? Soyez bref, s'il vous plaît.

—Je venais vous demander de me donner votre parole de ne pas quitter cette ville sans mon autorisation, et de ne pas essayer de donner de vos nouvelles à votre mari.

—Ah! Et si je vous avais fait cette promesse?

—Alors, madame, je vous aurais, moi, en retour, fait décharger de l'accusation qui pèse sur vous, et je vous aurais immédiatement fait obtenir votre liberté.

—Liberté d'être prisonnière dans une ville au lieu de l'être dans un couvent, dit-elle avec ironie; vous êtes généreux, señor.

—Mais vous n'auriez pas comparu devant un conseil de guerre.

—C'est vrai; j'oubliais que vous et les vôtres vous faites la guerre aux femmes, aux femmes surtout: vous êtes si braves, seigneurs révolutionnaires!

Le jeune homme demeura froid devant cette sanglante injure; il s'inclina respectueusement.

—J'attends votre réponse, madame, dit-il.

—Quelle réponse? reprit-elle avec dédain.

—Celle qu'il vous plaira de faire à la proposition que j'ai eu l'honneur de vous adresser.

La marquise demeura un instant silencieuse, puis, relevant la tête et faisant un pas en avant:

—Caballero, reprit-elle d'une voix fière, accepter la proposition que vous me faites, serait admettre la possibilité de la véracité de l'accusation odieuse que vous osez porter contre mon mari; or, cette possibilité je ne l'admets pas; l'honneur de mon mari est le mien, il est de mon devoir de le défendre.

—Je m'attendais à cette réponse, madame, bien qu'elle m'afflige plus que vous ne le pouvez supposer. Vous avez bien réfléchi, sans doute, à toutes les conséquences de ce refus?

—A toutes, oui, señor.

—Elles peuvent être terribles.

—Je le sais et je les subirai.

—Vous n'êtes pas seule, madame, vous avez une fille.

—Monsieur, répondit-elle avec un accent de suprême hauteur, ma fille sait trop bien ce qu'elle doit à l'honneur de sa maison pour hésiter à lui faire, s'il le faut, le sacrifice de sa vie.

—Oh! Madame.

—N'essayez pas de m'effrayer, señor, vous ne sauriez y réussir! Ma détermination est prise, je n'en changerai pas, quand même je verrais l'échafaud dressé devant moi; les hommes se trompent, s'ils croient seuls posséder le privilège du courage; il est bon que, de temps en temps, une femme leur montre qu'elles aussi savent mourir pour leurs convictions. Trêve donc, je vous prie, à de plus longues prières, señor, elles seraient inutiles.

Le montonero s'inclina silencieusement, fit quelques pas vers la porte, s'arrêta, se retourna à demi comme s'il voulait parler, mais, se ravisant, il salua une dernière fois et sortit.

La marquise demeura un instant immobile, puis se tournant vers l'abbesse et lui tendant les bras:

—Et maintenant, mon amie, lui dit-elle avec des larmes dans la voix, croyez-vous encore que le marquis de Castelmelhor soit coupable des crimes affreux dont cet homme l'accuse.

—Oh! Non, non, mon amie! s'écria la supérieure en se laissant aller, en fondant en larmes, dans les bras qui s'ouvraient pour la recevoir.


[V]

LES PRÉPARATIFS DE TYRO

La rencontre faite par le peintre à sa sortie du couvent, l'avait frappé d'un triste pressentiment au sujet de ses protégées.

Sans se rendre bien clairement compte des sentiments qu'il éprouvait pour elles, cependant, malheureux lui-même, il se sentait malgré lui entraîné à aider et à secourir de tout son pouvoir des femmes qui, sans le connaître, étaient venues si franchement réclamer sa protection.

Son amour propre, comme homme d'abord, et ensuite comme Français, était flatté du rôle qu'il se trouvait ainsi appelé à jouer à l'improviste dans cette sombre et mystérieuse affaire dont, malgré les confidences de la marquise, il se doutait bien qu'on ne lui avait pas révélé le dernier mot.

Mais que lui importait cela?

Placé par le hasard ou pour mieux dire par la mauvaise fortune, acharnée après lui, dans une situation presque désespérée, les risques qu'il aurait à courir en secourant les deux dames, n'aggraveraient pas beaucoup cette situation, au lieu que s'il parvenait à les faire échapper au sort dont elles étaient menacées, tout en se sauvant lui-même, il jouerait à ses persécuteurs un tour de bonne guerre en se montrant plus fin qu'eux, et se vengerait une fois pour toutes des continuelles appréhensions qu'il lui avaient causées depuis son arrivée à San Miguel.

Ces réflexions, en remettant le calme dans l'esprit du jeune homme, lui rendirent toute son insouciante gaieté, et ce fut d'un pas leste et délibéré qu'il rejoignit Tyro à l'endroit où celui-ci lui avait assigné un rendez-vous permanent.

Le lieu était des mieux choisis; c'était une grotte naturelle peu profonde, située à deux portées de fusil au plus de la ville, si bien cachée, aux regards indiscrets par des chaos de rochers et des buissons épais de plantes parasites, que, à moins de connaître la position exacte de cette grotte, il était impossible de la découvrir; d'autant plus que son entrée s'ouvrait sur la rivière, et que, pour y parvenir, il fallait se mettre dans l'eau jusqu'au genou.

Tyro, à demi couché sur un amas de feuilles sèches recouvertes de deux ou trois pellones[1] et de ponchos araucaniens, fumait nonchalamment une cigarette de paille de maïs en attendant son maître.

Celui-ci, après s'être assuré que personne ne le guettait, ôta ses chaussures, retroussa ses pantalons, se mit à l'eau et entra dans la grotte, non toutefois sans avoir sifflé à deux reprises différentes, afin de prévenir l'Indien de son arrivée.

—Ouf! dit-il en pénétrant dans la grotte, singulière façon de rentrer chez soi. Me voici de retour, Tyro.

—Je le vois, maître, répondit gravement l'Indien sans changer de position.

—Maintenant, reprit le jeune homme, laisse-moi reprendre mes habits; puis nous causerons: j'ai beaucoup de choses à t'apprendre.

—Et moi aussi, maître.

—Ah! fit-il en le regardant.

—Oui; mais changez d'abord de costume.

—C'est juste, reprit le jeune homme.

Il se mit aussitôt en devoir de quitter son déguisement, et bientôt il eut recouvré sa physionomie ordinaire.

—Là, voilà qui est fait! dit-il en s'asseyant auprès de l'Indien et en allumant une cigarette. Je t'avoue que ce diable de costume me pèse horriblement et que je serai heureux lorsqu'il me sera permis de m'en débarrasser une bonne fois.

—Ce sera bientôt, je l'espère, maître.

—Et moi aussi, mon ami. Dieu veuille que nous ne nous trompions pas! Maintenant, qu'as-tu à m'apprendre? Parle, je t'écoute.

—Mais, vous-même, ne m'aviez-vous pas annoncé des nouvelles?

—C'est vrai; mais je suis pressé de savoir ce que tu as à me dire. Je crois que c'est plus important que ce que je t'apprendrai. Ainsi, parle le premier; ma confidence arrivera toujours assez tôt.

—Comme il vous plaira, maître, répondit l'Indien en se redressant et en jetant sa cigarette, qui commençait à lui brûler les doigts; puis, tournant à demi la tête vers le jeune homme et le regardant bien en face, êtes-vous brave? lui demanda-t-il.

Cette question, faite ainsi à l'improviste, causa une si profonde surprise au peintre, qu'il hésita un instant.

—Dame! répondit-il enfin, je le crois; puis, se remettant peu à peu, il ajouta avec un léger sourire: d'ailleurs, mon bon Tyro, la bravoure est en France une vertu tellement commune, qu'il n'y a aucune fatuité de ma part à assurer que je la possède.

—Bon! murmura l'Indien qui suivait son idée, vous êtes brave, maître, moi aussi, je le crois, je vous ai vu en plusieurs circonstances vous tirer honorablement d'affaire.

—Allons, pourquoi m'adresser cette question? fit le peintre avec une teinte de mécontentement.

—Ne vous fâchez pas, maître, fit vivement l'Indien; mes intentions sont bonnes, lorsqu'on commence une sérieuse expédition et qu'on veut la mener à bien, il faut en calculer toutes les chances; vous êtes Français, c'est-à-dire étranger arrivé depuis peu dans ce pays, dont vous ignorez complètement les mœurs.

—J'en conviens, interrompit le jeune homme.

—Vous vous trouvez donc sur un terrain inconnu, qui peut à chaque instant se dérober sous vos pas; en vous demandant si vous êtes brave, je ne doute pas de votre courage: je vous ai vu à l'œuvre; seulement, je désire savoir si ce courage est blanc ou rouge; s'il brille autant dans les ténèbres et la solitude qu'en plein soleil et devant la foule. Voilà tout.

—Posée ainsi, je comprends la question, mais je ne saurais y répondre, ne m'étant jamais trouvé dans une situation où il m'ait fallu déployer le genre de courage dont tu parles; je puis simplement, et en toute confiance, te certifier ceci: c'est que, de jour ou de nuit, seul ou accompagné, à défaut de bravoure, l'orgueil m'empêchera toujours de reculer, et me contraindra quand même à faire tête aux adversaires, quels qu'ils soient, qui se dresseront devant moi pour s'opposer à mes volontés, quand j'aurai formé une résolution.

—Je vous remercie de cette affirmation, maître, car notre tâche sera ardue et je suis heureux de savoir que vous ne m'abandonnerez pas, au plus fort d'un danger dans lequel je ne me serai mis que par dévouement pour vous.

—Tu peux compter sur ma parole, Tyro, répondit le peintre; ainsi bannis toute arrière-pensée et marche résolument en avant.

—Ainsi ferai-je, maître, comptez sur moi. Maintenant laissons cela et venons aux nouvelles que j'avais à vous apprendre.

—En effet, dit le peintre, quelles sont ces nouvelles, bonnes ou mauvaises?

—C'est selon, maître, comment vous les apprécierez.

—Bon, dis-les-moi d'abord.

—Savez-vous que les officiers espagnols que l'on devait juger demain ou après-demain se sont évadés.

—Evadés! s'écria le peintre avec étonnement, quand cela donc?

—Ce matin même, ils sont passés près d'ici, il y a deux heures à peine, montés sur des chevaux des pampas et galopant à fond de train dans la direction des cordillières.

—Ma foi, tant mieux pour eux, j'en suis charmé, car à la façon dont vont les choses en ce pays on les aurait sans doute fusillés.

—On les aurait fusillés certainement, répondit l'Indien en hochant la tête.

—C'eût été dommage, fit le jeune homme; bien que je les connaisse fort peu et qu'ils m'aient par leur faute placé dans une situation assez difficile, j'eusse été désespéré qu'il leur arrivât malheur. Ainsi, tu es certain qu'ils se sont réellement échappés.

—Maître, je les ai vus.

—Alors, bon voyage! Dieu veuille qu'ils ne soient pas repris.

—Ne craignez-vous pas que cette fuite ne vous soit préjudiciable?

—A moi? Pour quelle raison? s'écria-t-il avec surprise.

—Ne vous avait-on pas indirectement impliqué dans leur affaire?

—C'est vrai, mais je crois que je n'ai rien à craindre maintenant, et que les soupçons qui s'étaient élevés contre moi sont complètement dissipés.

—Tant mieux, maître; cependant, s'il m'est permis de vous donner un conseil croyez-moi, soyez prudent.

—Voyons, parle avec franchise; j'aperçois derrière tes circonlocutions indiennes une pensée sérieuse qui t'obsède et dont tu voudrais me faire part; le respect ou je ne sais quelle crainte que je ne puis comprendre, t'empêche seul de t'expliquer.

—Puisque vous l'exigez, maître, je m'expliquerai d'autant plus que le temps presse; la fuite des deux officiers espagnols a réveillé les soupçons qui n'étaient qu'assoupis; bien plus, on vous accuse de les avoir encouragés dans leur projet de fuite et de leur avoir procuré les moyens de l'accomplir.

—Moi! Mais ce n'est pas possible, je ne les ai pas vus une seule fois depuis leur arrestation.

—Je le sais, maître; cependant cela est ainsi, je suis bien informé.

—Mais alors, ma position devient extrêmement délicate; je ne sais trop que faire.

—J'ai songé à cela pour vous, maître; nous autres Indiens nous formons une population à part dans la ville; mal vus des Espagnols, méprisés des créoles, nous nous soutenons les uns les autres, afin d'être en mesure, en cas de besoin, de résister aux injustices qu'on prétendrait nous faire; depuis que je m'occupe des préparatifs de votre voyage, j'ai donné le mot a plusieurs hommes de ma tribu engagés chez certaines personnes de la ville, afin d'être instruit de tout ce qui se passe et vous prémunir contre les trahisons. Je savais depuis hier au soir que les officiers espagnols devaient s'échapper aujourd'hui, au lever du soleil. Depuis plusieurs jours déjà, aidés par leurs amis, ils avaient combiné leur fuite.

—Jusqu'à présent, interrompit le peintre, je ne vois pas quel rapport il y a entre cette fuite et ce qui me regarde personnellement.

—Attendez, maître, reprit l'Indien, j'y arrive: ce matin, après vous avoir aidé à vous déguiser, je vous suivis et j'entrai dans la ville; la nouvelle de la fuite des officiers était déjà publique, tout le monde en parlait, je me mêlai à plusieurs groupes où cette fuite était commentée de cent façons différentes. Votre nom était dans toutes les bouches.

—Mais, cette fuite, je l'ignorais.

—Je le sais bien, maître; mais vous êtes étranger, cela suffit pour qu'on vous accuse; d'autant plus que vous avez un ennemi acharné à votre perte qui s'est chargé de propager ce bruit et de lui donner de la consistance.

—Un ennemi, moi! fit le jeune homme avec stupeur, c'est impossible!

L'Indien sourit avec ironie.

—Bientôt vous le connaîtrez, maître, dit-il; mais il est inutile de nous occuper de lui en ce moment, c'est de vous qu'il s'agit, de vous, qu'il faut sauver.

Le jeune homme hocha la tête avec découragement.

—Non, dit-il d'une voix triste, je vois que je suis bien réellement perdu cette fois, tout ce que je tenterais ne ferait que hâter ma perte, mieux vaut me résigner à mon sort.

L'Indien le considéra pendant quelques instants avec un étonnement qu'il ne chercha pas à dissimuler.

—N'avais-je pas raison, maître, reprit-il enfin, de vous demander au commencement de cette conversation si vous aviez du courage?

—Que veux-tu dire? s'écria le jeune homme en se redressant subitement et en le foudroyant du regard.

Tyro ne baissa pas les yeux, son visage demeura impassible, et ce fut de la même voix calme, avec le même accent d'insouciance qu'il continua:

—En ce pays, maître, le courage ne ressemble en rien à celui que vous possédez, tout homme est brave le sabre ou le fusil à la main, surtout ici, où, sans compter les hommes, on est constamment contraint de lutter contre toutes espèces d'animaux plus nuisibles et plus féroces les uns que les autres, mais que signifie cela?

—Je ne le comprends pas, répondit le jeune homme.

—Pardonnez-moi, maître, de vous apprendre des choses que vous ignorez; il est un courage qu'il vous faut acquérir, c'est celui qui consiste à paraître céder lorsque la lutte est trop inégale, en se réservant, tout en feignant de fuir, de prendre plus tard sa revanche. Vos ennemis ont sur vous un immense avantage: ils vous connaissent; donc ils agissent contre vous à coup sûr, et vous, vous ne les connaissez point; vous êtes exposé, au premier mouvement que vous ferez, à tomber net dans le piège tendu sous vos pas, et de vous livrer ainsi sans espoir de vengeance.

—Ce que tu me dis là est plein de sens, Tyro; seulement, tu me parles par énigmes. Quels sont ces ennemis que je ne connais pas et qui paraissent si acharnés à ma perte?

—Je ne puis encore vous révéler leurs noms, maître; mais ayez patience, un jour viendra où vous les connaîtrez.

—Avoir patience, cela est bientôt dit; malheureusement, je suis enfoncé jusqu'au cou dans un guêpier dont je ne sais comment sortir.

—Laissez-moi faire, maître; je réponds de tout. Vous partirez plus facilement que vous ne le croyez.

—Hum! Cela me paraît bien difficile.

L'Indien sourit en haussant légèrement les épaules.

—Tous les blancs sont ainsi, murmura-t-il comme s'il se parlait à lui-même; en apparence, leur conformation est la même que la nôtre et pourtant ils sont complètement incapables de faire par eux-mêmes la moindre des choses.

—C'est possible, répondit le jeune homme intérieurement piqué de cette remarque assez désobligeante, cela tient à une foule de considérations trop longues à l'expliquer et que d'ailleurs tu ne comprendrais pas; revenons à ce qui, seul, doit en ce moment nous occuper; je te répète que je trouve ma position désespérée et que je ne sais, même avec l'aide de ton dévouement, de quelle façon je m'en sortirai.

Il y eut quelques instants de silence entre les deux hommes, puis l'Indien reprit la parole, mais cette fois d'une voix claire, bien accentuée, comme un homme qui désire être compris du premier coup, sans être contraint de perdre en explications inutiles un temps qu'il considère comme fort précieux.

—Maître, dit-il, aussitôt que je fus informé de ce qui se passait, convaincu que je ne serais pas désavoué par vous, je dressai mon plan et je me mis en mesure de parer le nouveau coup qui vous frappait. Mon premier soin fut de me rendre dans votre maison; on me connaît, la plupart des peones sont mes amis; on ne fit donc pas attention à moi. Je fus libre d'aller et de venir à ma guise; sans attirer l'attention. Du reste, je profitai d'un moment où la maison était à peu près déserte, à cause de l'heure de la siesta qui fermait les yeux des maîtres et des criados; en un tour de main, aidé par quelques amis à moi, j'enlevai tout ce qui vous appartient jusqu'à vos chevaux, sur lesquels je chargeai vos bagages et vos caisses pleines de papiers et de toiles.

—Bien, interrompit le jeune homme avec une satisfaction nuancée d'une légère inquiétude; mais que pensera de ce procédé mon compatriote?

—Que cela ne vous inquiète pas, maître, répondit le Guaranis avec un sourire d'une expression singulière.

—Soit, tu auras sans doute trouvé un prétexte plausible pour dissimuler ce que ce procédé a d'insolite.

—C'est cela même, fit-il en ricanant.

—C'est fort bien; mais maintenant, dis-moi, Tyro, qu'as-tu fait de tous ces bagages? Je ne me soucie nullement de les perdre; ils composent le plus clair de ma fortune; je ne puis cependant pas camper ainsi de but en blanc à la belle étoile, d'autant plus que cela ne servirait à rien, et que ceux qui ont intérêt à me chercher m'auraient bientôt découvert; d'un autre côté je ne vois guère dans quelle maison je me puis loger sans courir le risque d'être aussitôt arrêté.

L'Indien se mit à rire.

—Eh! Eh! fit gaiement le jeune homme, puisque tu ris, c'est que mes affaires vont probablement bien et que tu es à peu près certain de m'avoir trouvé un abri sûr.

—Vous ne vous trompez pas, maître; je me suis effectivement occupé aussitôt de vous chercher un endroit où vous seriez en sûreté, et complètement à l'abri des poursuites.

—Diable! Cela n'a pas dû être facile à trouver dans la ville.

—Aussi, n'est-ce pas dans la ville que j'ai cherché.

—Oh! Oh! Où donc alors; je ne vois guère, dans la campagne, d'endroit où il me soit possible de me cacher.

—C'est que, comme nous autres Indiens, vous n'avez pas, maître, l'habitude du désert; à deux milles d'ici, tout au plus, dans un rancho d'Indiens guaranis, je vous ai trouvé un asile où je défie qu'on aille vous chercher, ou bien, au cas d'une visite, vous trouver.

—Tu piques singulièrement ma curiosité. Tout est-il préparé pour me recevoir?

—Oui, maître.

—Pourquoi donc demeurons-nous ici alors, au lieu de nous y rendre?

—Parce que, maître, le soleil n'est pas couché encore, et qu'il fait trop jour pour se hasarder dans la campagne.

—Tu as raison, mon brave Tyro; je te remercie de ce nouveau service.

—Je n'ai fait que mon devoir, maître.

—Hum! Enfin, puisque tu le veux, j'y consens. Seulement, crois bien que je ne suis pas ingrat. Ainsi, voilà qui est convenu: je suis déménagé. Mon cher compatriote sera bien étonné lorsqu'il apprendra que je suis parti sans prendre congé de lui.

L'Indien rit silencieusement sans répondre.

—Malheureusement, mon ami, continua le jeune homme, cette position est fort précaire, elle ne saurait durer longtemps.

—Rapportez-vous-en à moi, maître, avant trois jours nous serons partis; toutes mes mesures sont prises en conséquence; mes préparatifs seraient déjà terminés si j'avais eu à ma disposition la somme nécessaire à l'achat de diverses choses indispensables.

—Qu'à cela ne tienne, s'écria le jeune homme en fouillant vivement à sa poche et en retirant la bourse que lui avait remise la marquise, voilà de l'argent.

—Oh! fit l'Indien avec joie, il y a là beaucoup plus qu'il ne nous faut.

Mais soudain le peintre devint triste, et retira du Guaranis la bourse que déjà il lui avait abandonnée.

—Je suis fou, dit-il maintenant, nous ne pouvons user de cet argent: il n'est pas à nous, nous n'avons pas le droit de nous en servir.

Tyro le regarda avec surprise.

—Oui, continua-t-il en hochant doucement la tête, cette somme m'a été remise par la personne que j'avais promis de sauver, afin de tout préparer pour sa fuite.

—Eh bien? fit l'Indien.

—Dame! reprit le jeune homme, maintenant la question me paraît singulièrement changée; j'aurai, je le crois, fort à faire à me sauver tout seul.

—La situation est toujours la même pour vous, maître, vous pouvez tenir la parole que vous avez donnée; au contraire, peut-être êtes-vous dans de meilleures conditions aujourd'hui que vous ne l'étiez hier; pour organiser, non seulement votre fuite, mais celle de ces personnes; j'ai tout prévu.

—Voyons, explique-toi, car je recommence à ne plus te comprendre du tout.

—Comment cela, maître?

—Dame! Tu sembles connaître mieux que moi mes affaires.

—Que cela ne vous inquiète pas, je ne sais de vos affaires que ce que je dois en savoir pour vous être utile au besoin et être en mesure de vous prouver quel est mon dévouement pour vous. D'ailleurs, si vous le désirez, je paraîtrai ne rien savoir.

—Belle avance! s'écria le jeune homme en riant. Allons, puisqu'il ne m'est même pas possible de conserver mes secrets à moi tout seul, prends-en donc ta part, sorcier que tu es. Je ne me plaindrai pas davantage; maintenant, continue.

—Donnez-moi seulement cet or, maître, et laissez-moi agir.

—En effet, je crois que c'est le plus simple; prends-le donc, ajouta-t-il en lui mettant la bourse dans la main; seulement, hâte-toi, car, mieux que moi, tu dois savoir que nous n'avons pas de temps à perdre.

—Oh! Maintenant rien ne nous presse; on vous croit parti; on vous cherche bien loin; on vous laisse ainsi toutes les facilités possibles pour faire ici tout ce que vous voudrez.

—C'est vrai; s'il ne s'agissait que de moi, ma foi, j'ai une si grande confiance en ton habileté, que je ne me presserais pas du tout, je t'assure; mais...

—Oui, interrompit-il, je sais ce que vous voulez dire, maître; il s'agit des dames. Elles sont pressées, elles, et elles ont des raisons pour cela; mais elles n'ont rien à redouter avant trois jours, et je ne vous en demande que deux; est-ce trop?

—Non, certes, seulement je t'avoue qu'il y a une chose qui m'embarrasse fort, à présent.

—Laquelle, maître?

—C'est la façon dont je m'introduirai dans le couvent pour les avertir.

—C'est cependant bien simple; vous irez au couvent sous le même déguisement que vous avez pris aujourd'hui.

—Hum... tu crois que ce n'est pas beaucoup risquer?

—Pas le moins du monde, maître; qui voulez-vous qui s'occupe d'un pauvre vieillard?

—Enfin, j'essayerai; si j'échoue, j'aurai fait mon devoir de galant homme, ma conscience ne me reprochera rien.

Ils continuèrent à causer ainsi pendant plusieurs heures, prenant leurs dernières dispositions et essayant de prévoir tous les hasards qui pourraient, au dernier moment, venir à l'improviste contrecarrer la réussite de leurs projets.

Plus le jeune Français se laissait aller à une intimité plus complète avec le Guaranis, plus il reconnaissait d'intelligence dans ce pauvre diable d'Indien si simple et si naïf en apparence, et plus il se félicitait d'avoir accepté ses offres de service et de s'être confié à lui.

Il est vrai d'ajouter que si le peintre n'avait pas ainsi à point nommé rencontré ce serviteur dévoué, il aurait été dans une situation des plus critiques et presque dans l'impossibilité d'échapper au danger terrible suspendu sur sa tête; il le reconnaissait franchement et mettant de côté tout préjugé de race, il laissait sagement son serviteur agir pour lui, se contentant de suivre ses conseils, sans essayer de faire prévaloir ses idées; ce qui montrait chez le jeune homme, malgré son apparente frivolité de caractère, un grand bon sens et une rectitude de jugement peu commune.

Une demi-heure environ après le coucher du soleil, les deux hommes quittèrent la grotte au fond de laquelle ils étaient demeurés cachés pendant plus de quatre heures.

L'Indien qui, malgré les ténèbres, semblait voir comme en plein jour, guida son maître à travers des sentiers détournés, en apparence inextricables, mais au milieu desquels il se dirigeait avec une sûreté qui dénotait une complète connaissance des lieux, qu'il parcourait. Le peintre, peu habitué à ces courses de nuit, le suivait tant bien que mal butant presque à chaque pas, mais ne se décourageant point, et prenant gaiement son parti de ce nouveau contretemps.

Du reste, le trajet de la grotte, à l'endroit où il se rendait, était court; il ne dura tout au plus que trois quarts d'heure.

Tyro s'arrêta devant un rancho d'aspect assez misérable, construit au sommet d'une colline, et ouvrit, sans annoncer autrement sa présence, une porte formée par un cuir de bœuf étendu sur une claie en osier.

Le rancho était ou plutôt paraissait désert.

L'Indien battit le briquet et alluma un sebo.

L'intérieur du rancho ressemblait à l'extérieur et était fort misérable.

—Eh! fit Émile en jetant autour de lui un regard investigateur, ce rancho est-il donc abandonné?

—Nullement, maître, répondit Tyro, mais les propriétaires se sont retirés dans la pièce à côté afin de ne pas nous voir.

—Oh! Oh! Et pour quelle raison?

—Tout simplement afin que si, par hasard, on venait vous chercher ici, ils pussent en toute sûreté de conscience affirmer qu'ils ne vous connaissent pas et qu'ils ne vous ont pas vu.

—Tiens, tiens, tiens! fit en riant le jeune homme, c'est assez spirituel ce qu'ils font là, ces braves gens! Allons! Je vois avec plaisir que les jésuites, aussi bien en Amérique qu'en Europe, faisaient d'excellents élèves; le procédé est fort ingénieux.

Tyro ne répondit pas; il était en train d'enlever avec une pioche une légère couche de terre sous laquelle apparut bientôt une trappe; l'Indien la souleva.

—Venez, maître, dit-il.

—Diable! murmura le jeune homme avec une certaine hésitation, vais-je donc m'enterrer tout vivant?

L'Indien avait déjà disparu dans l'ouverture laissée béante par l'enlèvement de la trappe.

—Allons, fit le jeune homme, il n'y a pas à hésiter.

Il se pencha sur le trou, aperçut les premiers échelons d'une échelle et descendit résolument dans le souterrain où l'attendait Tyro, le sebo levé vers lui afin de l'éclairer et de lui éviter un faux pas.

Ce souterrain était assez grand et assez haut, entièrement garni de petates pour absorber l'humidité; tous les bagages du jeune homme avaient été apportés et rangés avec soin.

Un equipal, une butaca, une table et un hamac pendu dans un coin complétaient un ameublement réduit à sa plus simple expression.

Plusieurs bougies et une lampe se trouvaient disposées sur la table.

A chaque extrémité de ce souterrain, dont la forme était à peu près ovale, s'ouvraient des galeries.

—Voici votre appartement provisoire, maître, dit le Guaranis; chacune de ces galeries donne, après quelques détours, assez loin dans la campagne; en cas d'alerte, vous avez donc une retraite assurée; vos chevaux ont été placés par moi dans la galerie de gauche, ils ont tout ce qui leur faut; dans cette corbeille vous trouverez des vivres pour trois jours. Je ne vous engage pas à sortir avant de m'avoir vu; seulement je vous avertis que je ne reviendrai que lorsque tout sera prêt pour votre fuite; vous serez ici complètement en sûreté, vous n'avez que patience à prendre.

Tout en parlant ainsi, l'Indien avait sorti de de la corbeille et étalé sur la table, après avoir allumé la lampe, les vivres nécessaires au souper, dont le peintre, à jeun depuis sa sortie du couvent, commençait à éprouver un sérieux besoin.

—Maintenant, maître, je remonte dans le rancho, afin de tout remettre en place et faire disparaître les traces de notre passage. A bientôt et bon courage.

—Merci, Tyro; mais, au nom du ciel! Souviens-toi que je ne me fie qu'à toi; ne me laisse pas trop longtemps prisonnier.

—Rapportez-vous-en à moi, maître. Ah! J'oubliais de vous avertir que lorsque je reviendrai, ce sera par la galerie de droite; j'imiterai le cri du hibou trois fois avant d'entrer.

—Bien, je m'en souviendrai. Tu ne veux pas me tenir compagnie et souper avec moi?

—Merci, maître, cela m'est impossible, il me faut être à San Miguel dans une heure.

—Allons, fais comme tu le voudras, répondit le peintre en étouffant un soupir, je ne te retiens plus.

—Au revoir, maître, patience, et à bientôt!

—A bientôt, Tyro; quant à la patience que tu me recommandes, je tâcherai d'en avoir.

L'Indien remonta l'échelle, disparut par l'ouverture, et, après avoir dit une dernière fois adieu à son maître, il referma la trappe.

Émile se trouva seul.

Il demeura un instant immobile, plongé dans des réflexions assez sombres; mais bientôt, secouant la tête à plusieurs reprises, il s'assit sur la butaca et se mit en devoir d'attaquer les vivres placés devant lui sur la table.

—Soupons, dit-il, cela me fera passer toujours une heure, d'autant plus que je me sens un appétit formidable. C'est égal, ajouta-t-il la bouche pleine, au bout d'un instant, lorsque, à mon retour en France, je raconterai mes aventures d'Amérique, du diable si on me croira!

Et, remis en joie par cette réflexion, il continua gaiement son souper.

[Renvoi 1]Peaux de moutons teintes et préparées.


[VI]

COMPLICATIONS

Le jour même où s'étaient passés les différents événements que nous avons rapportés dans nos précédents chapitres, vers neuf heures du soir environ, deux personnes étaient assises dans le salon du duc de Mantoue et causaient en français avec une certaine animation. Ces deux personnes étaient, la première, le duc de Mantoue lui-même ou M. Dubois, ainsi qu'il se faisait appeler, et l'autre, le général don Eusebio Moratín, gouverneur pour les patriotes buenos-airiens de la ville de San Miguel et de la province de Tucumán.

Le général Moratín était alors âgé de quarante-cinq ans; il était petit, mais trapu et fortement charpenté; ses traits auraient été beaux sans l'expression de froide méchanceté qui respirait dans ses yeux noirs et profondément enfoncés sous l'orbite.

Cet officier, dont la mémoire est justement exécrée dans les provinces argentines et qui, si Rosas n'était venu après lui, serait demeuré le type le plus complet des scélérats que l'écume révolutionnaire a fait, depuis le commencement de ce siècle, monter à la surface de de la société pour tyranniser les peuples et déshonorer la grande famille humaine, jouait en ce moment un rôle important dans son pays et jouissait d'une immense influence.

Nous ferons en quelques mots son histoire. Né, en 1760, d'une famille distinguée de Montevideo, cet homme avait de bonne heure manifesté les plus mauvais penchants; la vie nomade des gauchos, leur sauvage indépendance, tout en eux, jusqu'à leur férocité même, avaient séduit cet esprit fougueux; pendant plusieurs années, il partagea leur existence, puis il réunit une bande de contrebandiers et d'assassins, dont il devint bientôt le membre le plus actif, le plus cruel et le plus entreprenant.

L'ascendant, pris par cet homme sur ses compagnons de rapines, le fit choisir pour chef.

Dès lors; ses excès ne connurent plus de bornes, et lui acquirent une célébrité à la fois éclatante et exécrable.

Il ravagea sans pitié la Banda Oriental, l'Entre-Ríos et le Paraguay, détruisant les moissons, enlevant les femmes, égorgeant les hommes, pillant les églises, et portant le deuil dans plus de vingt mille familles.

Les choses en vinrent à un tel point, que le gouverneur de Buenos Aires fut obligé de créer un corps de volontaires spécialement chargés de poursuivre la bande de Moratín; mais ce moyen fut insuffisant, et il fallut que le gouvernement espagnol traitât de puissance à puissance avec ce brigand.

Son propre père servit de médiateur. Les bandits furent amnistiés, incorporés dans l'armée, et leur chef, en sus d'une grosse somme d'argent, reçut la commission de lieutenant, qui bientôt lui valut celle de capitaine.

Mais, au premier cri d'indépendance poussé dans les provinces argentines, Moratín déserta, passa aux insurgés, suivi de ses anciens compagnons, créa une redoutable montonera, attaqua résolument les Espagnols et les battit en plusieurs rencontres, et notamment, en 1814, à la journée de las Piedras.

Nous ne nous appesantirons pas davantage sur les hauts faits de ce féroce condottière que, malgré le soin que nous avons pris de changer son nom, ceux de ses compatriotes dans les mains desquels tombera ce livre reconnaîtront aussitôt; nous nous bornerons à ajouter qu'après des actes d'une férocité révoltante mêlés à des actions éclatantes,—car il était doué d'une haute intelligence,—au moment où nous le mettons en scène avait le grade de général, était gouverneur du Tucumán, et, probablement, ne comptait pas en demeurer là.

Le tableau que présentaient à cette époque les provinces insurgées était le plus triste et le plus affligeant qui se puisse imaginer.

Les hommes du pouvoir cherchaient à se détruire les uns les autres au détriment de la tranquillité publique.

Les soldats avaient rompu tous liens de subordination, c'était par caprice qu'ils acceptaient ou qu'ils refusaient d'obéir à leurs officiers, qui eux-mêmes, la plupart du temps, s'improvisaient leurs grades de leur autorité privée.

Le sanguinaire Moratín se préparait selon toute apparence à combattre pour son propre compte.

Les Portugais faisaient la guerre pour l'agrandissement du Brésil, les Montévidéens pour avoir la vie sauve et les Buenos Airiens pour le maintien de l'union proclamée dès le commencement des hostilités contre les Espagnols.

Dans cet étrange conflit de toutes les passions humaines, les derniers sentiments de patriotisme avaient été noyés dans le sang, et chacun ne prenait plus parti que suivant ses intérêts d'avarice ou d'ambition.

Bref, la démoralisation était partout, la foi nulle part.

Don Eusebio Moratín, bien que, en qualité de créole, il méprisât souverainement tout ce qui venait de l'étranger et surtout de l'Europe, parlait cependant très facilement l'anglais et le français, non pas par goût pour ces deux idiomes, mais par nécessité et afin de faciliter, par des apparences libérales et l'appui des grandes puissances européennes, les visées ambitieuses qu'il couvait sourdement dans son cœur.

Nous reprendrons maintenant notre récit au point ou nous l'avons laissé, c'est-à-dire que nous ferons assister le lecteur à la fin de l'entretien des deux hommes politiques que nous avons mis en présence en commençant ce chapitre.

Le général qui, depuis quelques instants, marchait à grands pas dans le salon, se retourna tout d'un coup et venant se placer bien en face du duc:

—Bah, bah! lui dit-il d'une voix saccadée, en rejetant la tête en arrière et faisant claquer ses doigts, geste qui lui était habituel, je vous répète, monsieur le duc, que votre Zéno Cabral, quelque bon soldat qu'il soit, n'est qu'un niais fieffé.

—Permettez, général, objecta le Français.

—Allons donc, reprit-il avec violence, un homme politique, lui! Il faudrait être fou pour le supposer. Un chef de montoneros qui s'avise d'être amoureux, de faire du sentiment, que sais-je moi? Est-ce ainsi qu'on se comporte? Eh! Mon Dieu! Si la petite lui plaît qu'il la prenne! C'est simple comme bonjour cela et ne demande pas grande diplomatie, que diable! J'ai l'expérience de ces choses-là, moi! Toute femme veut être un peu forcée, cela est élémentaire. Au lieu de cela, il prend des airs de beau ténébreux, roule les yeux, pousse des soupirs et va presque jusqu'à faire des madrigaux. Sur ma parole ce serait à pouffer de rire, si on ne haussait pas les épaules de pitié! La mère et la fille se moquent de lui; et elles font bien. On n'est pas plus niais! Vous verrez qu'elles finiront par lui glisser entre les doigts comme des couleuvres qu'elles sont, et ce sera bien fait, vive Dieu! J'applaudirai des deux mains à ce beau résultat d'un amour platonique saupoudré de vengeance héréditaire. Qu'on ne me parle plus de cet homme! Il n'y a rien à faire avec lui!

Le duc avait écouté cette foudroyante sortie avec cet implacable sang-froid perpétuellement stéréotypé sur son visage impassible et dont il ne se départait jamais.

Lorsque le général se tut, il le regarda un instant d'un air légèrement railleur, puis, prenant la parole à son tour:

—Tout cela est fort bien, général, dit-il, mais ce n'est en résumé que l'expression de votre opinion personnelle, n'est-ce pas?

—Certes! fit don Eusebio.

—Vous seriez, je l'imagine, reprit-il en souriant, fort peu flatté qu'on répétât à don Zéno Cabral les paroles que vous venez de prononcer.

Un éclair de férocité jaillit de l'œil du général, mais, se remettant aussitôt:

—J'avoue, dit-il, que j'en serais rien moins que satisfait.

—Alors, reprit le duc, à quoi bon dire des choses que, un jour ou l'autre, on pourrait regretter? Avec moi, cela ne tire pas autrement à conséquence; je sais trop bien à quels fils légers tiennent souvent les plus profondes combinaisons politiques pour abuser jamais d'une confidence, mais dans un moment d'emportement vous pourriez vous laisser aller à parler ainsi devant des tiers dont vous ne seriez pas aussi sûr que vous l'êtes de moi, et alors cela aurait d'incalculables conséquences.

—Vous avez raison, mon cher duc, fit en riant le général, je me rétracte; mettons que je n'ai rien dit.

—Voilà qui est mieux, général, d'autant plus que vous avez en ce moment le plus pressant besoin de don Zéno Cabral et de sa cuadrilla.

—C'est vrai, je ne puis malheureusement me passer de lui.

—Charmante façon de lui inspirer de la confiance, si vous le traitez de niais.

—Oubliez cela! Et arrivons s'il vous plaît au fait. Don Zéno ne tardera pas à venir ici, et je voudrais que tout fût convenu entre nous avant qu'il paraisse.

Le Français jeta un regard sur la pendule.

—Nous avons encore vingt minutes à nous, dit-il, c'est plus qu'il ne nous en faut pour convenir de tout. D'abord, quel est votre projet?

—De me faire nommer président de la république, pardieu! s'écria-t-il avec violence.

—Je le sais, mais ce n'est pas de cela dont je vous parle.

—De quoi me parlez-vous donc?

—Des moyens que vous comptez employer pour atteindre le but que vous ambitionnez.

—Ah! Voilà justement où le bât me blesse, je ne sais trop que faire, nous pataugeons en ce moment dans un tel gâchis...

—Raison de plus, interrompit en souriant le duc: les meilleurs pêches se font toujours en eau trouble.

—A qui le dites-vous? fit avec un éclat de rire le général, je n'ai jamais pêché autrement, moi.

—Eh bien, si cela vous a réussi jusqu'à présent, il faut continuer.

—Je le voudrais, mais de quelle façon?

Le duc sembla réfléchir profondément pendant quelques secondes, tandis que le général l'examinait avec anxiété.

—Voyez comme vous êtes injuste, mon cher général, reprit enfin le duc, c'est justement cet amour de don Zéno pour la fille de la marquise de Castelmelhor, amour que vous avez si vertement qualifié, qui vous fournira ces moyens que vous cherchez sans réussir à les trouver.

—Je ne vous comprends pas le moins du monde; quel rapport peut-il y avoir entre...

—Patience, interrompit le diplomate. Que désirez-vous d'abord? L'éloignement immédiat de don Zéno Cabral, qui, aimé et respecté de tous comme il l'est, pourrait par sa présence influencer les votes des députés qui se réunissent en ce moment en cette ville pour proclamer l'indépendance et peut-être élire un président; n'est-ce pas cela?

—En effet, mais don Zéno ne consentira sous aucun prétexte à s'éloigner.

Le diplomate ricana doucement en jetant un regard de pitié à son interlocuteur.

—Général, lui dit-il, avez-vous quelquefois été amoureux dans votre vie?

—Moi! s'écria don Eusebio avec un bond de surprise. Ah çà, vous vous moquez de moi, mon cher duc?

—Pas le moins du monde, répondit-il paisiblement.

—Au diable la question saugrenue! Quand nous traitons une affaire sérieuse.

—Pas aussi saugrenue que vous le supposez, général; je ne m'éloigne en aucune façon de notre affaire. Ainsi, je vous en prie, faites-moi le plaisir de me répondre clairement et catégoriquement. Avez-vous été oui ou non amoureux?

—Puisque vous l'exigez, soit. Jamais je n'ai été ce que vous appelez amoureux; est-ce clair?

—Parfaitement; eh bien! Voilà justement où est la différence entre vous et don Zéno Cabral, c'est qu'il est amoureux.

—Pardieu! La belle et grande nouvelle que vous m'annoncez là, mon cher duc; voilà une heure que je vous le répète.

—D'accord, mais attendez la conclusion.

—Voyons donc cette conclusion.

—La voici: cela a été dit, il y a quelque cent ans déjà, par un fabuliste de notre nation, d'une façon charmante, dans une fable que je vous lirai quelque jour.

—Mais la conclusion? s'écria le général avec un trépignement d'impatience.

—Hum! Que vous êtes vif, mon cher général, reprit imperturbablement le duc, qui s'amusait fort intérieurement de l'exaspération contenue de son interlocuteur. Écoutez bien; elle n'est pas longue, mais elle est en vers... rassurez-vous, il n'y en a que deux:

Amour! Amour! Quand tu nous tiens, On peut bien dire: Adieu prudence!

—Comprenez-vous?

—A peu près, répondit le général, qui, au fond, ne comprenait pas du tout, mais ne voulait pas le paraître; cependant, je ne vois pas...

—C'est pourtant fort simple, mon cher général; c'est justement par son amour que nous le tenons.

—C'est-à-dire...

—C'est-à-dire que s'est en sachant à propos exciter cet amour que nous parviendrons au résultat que nous voulons obtenir.

—Pour le coup, je ne vous comprends plus, monsieur le duc; cet amour n'a pas besoin d'être excité, j'imagine.

—L'amour, non peut-être, répondit en riant le Français; mais la jalousie tout au moins; quant à cela, laissez-moi faire, je me suis mis en tête que vous réussiriez, et cela sera.

—Je vous remercie, mon cher duc, de cet appui qu'il vous plaît de me donner; mais ne serait-il pas convenable que vous me missiez au courant de vos projets, de cette façon je pourrais, au besoin, vous venir en aide, au lieu que, si je demeure dans l'ignorance où je me trouve en ce moment, peut-être arrivera-t-il que, sans le savoir, je vous contrecarrerai.

—Vous avez raison, général; d'ailleurs, je n'ai aucun motif de vous faire mystère des moyens que je compte employer, puisque c'est de vous seul qu'il s'agit dans tout ceci.

—En effet, je vous serai donc fort obligé de vous expliquer, mon cher duc.

—Soit.

Au même instant la porte s'ouvrit toute grande, et un criado, revêtu d'une magnifique livrée, annonça:

—Son Excellence le señor général don Zéno Cabral.

Les deux hommes échangèrent un rapide regard d'intelligence et se levèrent pour saluer le général.

—Je vous dérange, messieurs? dit celui-ci en entrant.

—Nous? Pas le moins du monde, señor don Zéno, répondit le Français; nous vous attendions, au contraire, avec la plus vive impatience.

—Pardonnez-moi d'avoir avancé de quelques minutes l'heure que vous aviez daigné assigner à notre rendez-vous, monsieur le duc; mais comme je savais trouver ici Son Excellence le gouverneur, je me suis hâté de venir, ayant une importante communication à lui faire.

—Alors, soyez doublement le bienvenu, cher général, répondit don Eusebio.

Le criado avança des sièges et se retira.

La conversation, commencée en français à cause de la difficulté que le duc éprouvait à s'exprimer en espagnol, continua dans la même langue, que, soit dit entre parenthèses, don Zéno Cabral parlait avec une remarquable pureté.

—Vous disiez donc, cher don Zéno, reprit don Eusebio lorsque chacun se fut assis, que vous aviez à me faire une importante communication.

—Oui, monsieur le gouverneur.

—Alors, veuillez, je vous prie, vous expliquer sans ambage; le señor duc connaît tous nos secrets; d'ailleurs, il est trop de nos amis pour que nous lui fassions un mystère de ce qui nous intéresse.

—Voici le fait en deux mots, répondit en s'inclinant don Zéno Cabral: les deux prisonniers qui devaient demain être jugés comme espions par le conseil de guerre, don Luis Ortega et le comte de Mendoza, que moi-même avais arrêtés la nuit de la fête en plein Cabildo...

—Eh bien? interrompit le général Moratín.

—Eh bien, ils se sont évadés.

—Evadés! s'écria le gouverneur avec surprise.

—Aujourd'hui même, au lever du soleil, déguisés en moines franciscains; des affidés leur tenaient des chevaux tout préparés aux portes de la ville.

—Oh! Oh! Cela m'a tout à fait l'air d'une trahison! s'écria le général en fronçant le sourcil, je vais...

—Ne faites rien, interrompit don Zéno, toute démarche serait inutile maintenant; ils ont une avance de près de quatorze heures, et l'on va vite quand on veut sauver sa tête.

—Quand avez-vous appris cette évasion dont personne ne m'a instruit?

—Vous étiez à la chasse, général.

—C'est vrai, je suis coupable.

—Nullement, car en votre absence j'ai pris sur moi de donner des ordres.

—Je vous remercie, cher don Zéno.

—En sortant de la maison de la marquise de Castelmelhor, où ce matin je m'étais rendu, un de vos aides de camp, général, qui était à votre recherche et voulait monter à cheval pour vous rejoindre, m'a donné la nouvelle de cette fuite; j'ai aussitôt lancé des détachements dans toutes les directions, à la poursuite des fugitifs.

—Très bien.

—Ces détachements, sauf un seul, sont revenus sans avoir eu de nouvelles des prisonniers.

—Voilà une fâcheuse affaire, et qui ne peut que compliquer encore la situation difficile dans laquelle nous nous trouvons en ce moment.

—Je ne m'en suis pas tenu là, monsieur le gouverneur, répondit don Zéno, je me suis rendu à la prison pour interroger le directeur sur les particularités de la fuite; de plus, j'ai disséminé par la ville des gens intelligents chargés de prendre langue et de me rapporter ce qu'ils entendraient dire.

—On n'est pas plus prudent et plus avisé, mon cher don Zéno, je vous félicite de tout cœur.

—Vous ajoutez trop d'importance à une chose aussi simple.

—Et qu'avez-vous appris?

—Ma foi, reprit don Zéno en se tournant à demi du côté du diplomate français, j'ai appris une chose qui vous étonnera fort, monsieur le duc, et que je n'ose croire encore.

—Quoi donc? dit en souriant le duc, aurais-je, sans le savoir, protégé la fuite de vos prisonniers.

—Dame! fit en riant don Zéno, il y a un peu de cela.

—Ah! Par exemple, s'écria le duc, vous allez vous expliquer, n'est-ce pas général?

—Je ne demande pas mieux, monsieur le duc, mais, rassurez-vous, il n'est nullement question de vous dans tout ceci, mais seulement d'un de vos amis.

—D'un de mes amis à moi, mais je suis étranger, je ne connais, excepté vous, personne que je sache dans cette ville, où je suis venu pour la première fois, il y a quelques jours à peine.

—Justement, fit en riant don Zéno; c'est d'un de vos compatriotes qu'il s'agit.

—D'un de mes compatriotes?

—Oui, un certain Émile Gagnepain, il aurait, paraît-il, remarquez que je ne suis que l'écho d'un on-dit général...

—Continuez, il aurait...

—Il aurait entretenu des relations avec les prisonniers, qu'il connaît de longue date, et, bref, il aurait fini par les faire évader.

Un léger et imperceptible sourire plissa les lèvres minces du diplomate à cette révélation, mais reprenant aussitôt son sang-froid:

—Quant à cela, messieurs, répondit-il, je puis à l'instant vous prouver la fausseté de cette accusation portée contre mon malheureux compatriote.

—Je ne demande pas mieux, pour ma part, dit don Zéno.

—Comment vous y prendrez-vous? demanda don Eusebio.

—Vous allez voir; mon compatriote, ou pour mieux dire mon ami, demeure dans cette maison même, je vais le faire appeler.

—En effet, observa le gouverneur, à ses réponses nous saurons bientôt ce qui en est.

—Remarquez, monsieur le duc, que je n'affirme rien, reprit don Zéno, et que je n'attaque en rien l'honneur de ce caballero.

—Il n'importe, messieurs, s'écria le duc avec un beau mouvement d'indignation; s'il était réellement coupable, ce que je déclare impossible, je serais le premier à l'abandonner à votre justice.

Les deux hommes s'inclinèrent sans répondre; le duc frappa sur un timbre.

Un domestique parut.

—Prévenez don Emilio, dit le duc, que je désire causer avec lui à l'instant.

—Le señor don Emilio n'est pas dans son appartement, Seigneurie, répondit le domestique en s'inclinant respectueusement.

—Ah! fit avec étonnement le diplomate, encore dehors à cette heure; fort bien. Dès qu'il rentrera, car il ne saurait tarder, vous le prierez de se rendre ici.

Le domestique s'inclina sans bouger.

—Ne m'avez-vous pas entendu, reprit le diplomate, pourquoi ne sortez-vous pas?

—Seigneurie, répondit respectueusement le domestique, don Emilio ne rentrera pas.

—Don Emilio ne rentrera pas? Qu'en savez-vous?

—Il a fait ce matin enlever tous ses bagages par un homme qui a dit qu'il quittait immédiatement la ville.

Le duc fit signe au domestique de sortir.

—C'est étrange, murmura-t-il, dès que la porte se fut refermée sur le valet; que signifie ce départ?

Les deux créoles se regardaient avec étonnement.

—Non, reprit le duc avec force, je ne puis encore le croire coupable; il y a évidemment dans cette affaire quelque chose que nous ignorons.

La porte se rouvrit en ce moment.

—Le señor capitaine don Sylvio Quiroga, annonça le domestique.

—Faites entrer, dit don Zéno.

Et se tournant vers le duc:

—Pardonnez-moi, monsieur; le capitaine Quiroga est le dernier officier dépêché par moi à la poursuite des fugitifs: c'est un vieux routier, je me trompe fort ou il nous apporte des nouvelles.

—Qu'il soit le bienvenu alors, dit don Eusebio.

—Oui, qu'il soit le bienvenu, appuya le duc, car j'espère que les renseignements qu'il nous donnera dissiperont les doutes qui se sont élevés sur la loyauté de mon malheureux compatriote.

—Dieu le veuille! fit don Zéno.

Le capitaine don Sylvio Quiroga parut. Après avoir respectueusement salué les personnes qui se trouvaient dans le salon il se redressa et attendit qu'on l'interrogeât.

—Eh bien? lui demanda don Zéno, avez-vous retrouvé la trace des fugitifs, capitaine?

—Je l'ai retrouvée, général, répondit-il.

—Vous les ramenez?

—Non pas.

—Est-ce que vous ne les avez pas rejoints?

—Si, mon général.

—Alors, comment se fait-il que vous reveniez sans ces deux hommes?

—D'abord, ils n'étaient plus deux, mon général; il paraît qu'ils avaient recruté un compagnon en route: j'en ai vu trois, moi.

Il y eut un instant de silence pendant lequel le Français et les deux créoles échangèrent un regard.

—Peu importe, deux ou trois! reprit don Zéno. Comment se fait-il, capitaine, que les ayant rejoints vous les ayez laissé échapper?

—Mon général, voici, en deux mots, l'affaire. Au moment où je me préparais à les prendre au collet, car je n'en étais plus qu'à portée de pistolet à peine, deux ou trois cents cavaliers sont à l'improviste sortis d'un petit bois et nous ont chargés avec fureur; comme je n'avais avec moi que huit hommes, j'ai jugé prudent de ne pas attendre le choc de ces ennemis que j'étais loin de soupçonner aussi près de moi, et je me suis mis aussitôt en retraite avec mes compagnons.

—Oh! Oh! Que dites-vous donc là? s'écria don Zéno, auriez-vous eu peur, par hasard, capitaine?

—Ma foi oui, général; j'ai eu peur, et grandement même, répondit franchement l'officier, surtout quand j'ai reconnu à quelle sorte de gens j'avais affaire.

—Qu'avaient-ils donc de si terrible?

—Je suis revenu exprès à franc étrier pour vous en instruire, général; car, tout en fuyant, j'ai eu parfaitement le temps de les dévisager.

—Et ce sont? demanda le gouverneur avec impatience.

—Ce sont des Pincheyras, Excellence, répondit froidement le vieux soldat.

Cette révélation produisit l'effet d'un coup de foudre sur les assistants. Don Zéno surtout et don Eusebio paraissaient en proie à une agitation extraordinaire.

—Des Pincheyras! répétèrent-ils.

—Oui; du reste, nous saurons bientôt ce qu'ils veulent. J'ai embusqué deux hommes sur leur route avec ordre de surveiller leurs mouvements.

—C'est égal, s'écria le gouverneur en se levant vivement, on ne saurait prendre trop de précautions avec de pareils démons. Excusez-moi, monsieur le duc, de vous quitter aussi brusquement; mais la nouvelle annoncée par ce brave officier est d'une importance extrême, et je dois sans retard veiller à la sûreté de la ville; demain, si vous me le permettez, nous reprendrons cet entretien.

—Quand il vous plaira, messieurs, répondit le diplomate, vous savez que je suis à vos ordres.

—Mille fois merci, à demain donc. Venez-vous avec moi, señor Cabral?

—Certes, je vous suis, répondit celui-ci, on ne saurait user de trop de prudence dans une circonstance aussi grave.

Les deux généraux prirent immédiatement congé du duc et sortirent suivis par le capitaine.

Lorsque la porte se fut refermée et que le vieux diplomate se trouva seul, il se frotta les mains l'une contre l'autre et lançant un regard ironique du côté ou s'étaient retirés ses visiteurs:

—Je crois, murmura-t-il avec un sourire railleur, que voilà un assez joli trébuchet de préparé. Eh, eh, eh! Mon cher ami Émile sera sur ma foi bien fin s'il en réchappe; je l'aime trop pour ne pas faire sa fortune malgré lui; je lui dois bien cela pour le service qu'il m'a rendu.


[VII]

LA PANIQUE

On ne saurait se faire une idée même lointaine de la rapidité avec laquelle se répand une mauvaise nouvelle; de la façon dont elle se défigure en passant de bouche en bouche, se grossissant incessamment et finissant, dans un temps fort court, par revenir à celui qui le premier en a été l'auteur, tellement surchargée de faits et enjolivée de détails que celui-ci ne la saurait reconnaître.

On serait porté à supposer qu'il existe dans l'atmosphère des courants électriques qui se chargent de transmettre aux quatre coins de l'horizon, avec la rapidité de l'éclair, et de les faire tomber dans le domaine public ces nouvelles sinistres que les chefs du pouvoir ne se confient qu'à l'oreille et sous la condition expresse du secret le plus strict.

Le capitaine don Sylvio Quiroga n'avait depuis son retour à San Miguel, communiqué avec personne autre que don Eusebio Moratín et don Zéno Cabral; ses soldats avaient, comme lui, gardé le plus profond silence sur ce qui s'était passé pendant leur courte expédition à la recherche des fugitifs, et pourtant, par une fatalité inexplicable, à peine les deux généraux, en sortant de chez le duc de Mantoue, mettaient-ils le pied sous les portales de la place Mayor, que de tous les côtés ils n'apercevaient que des visages effarés et entendaient des voix saccadées par l'épouvante murmurer le nom si redouté des Pincheyras.

La nouvelle avait déjà fait beaucoup de chemin; ce n'était plus deux cents hommes qui s'étaient montrés aux environs de la ville, mais bien une formidable armée espagnole venant du haut Pérou, pillant, brûlant, dévastant tout sur son passage, et dont la féroce cuadrilla des Pincheyras formait l'avant-garde; ils arrivaient à marche forcée; bientôt, le lendemain peut-être, ils camperaient devant la ville. Que faire? Que résoudre? Où se cacher? Où fuir? C'en était fait de San Miguel, les Espagnols pour se venger de leur défaite, n'y laisseraient pas pierre sur pierre.

Ceux qui les avaient vus, car, comme toujours, il y avait des gens qui affirmaient avoir vu cette fantastique armée espagnole, qui n'existait réellement que dans leur cerveau, assuraient avoir entendu proférer par l'ennemi les plus terribles serments de vengeance contre les malheureux insurgés.

Des gens armés de torches, venus on ne savait d'où, parcouraient la ville en tous les sens en criant:

—Aux armes! Aux armes!

A ces hurlements, à ces flammes sanglantes qui projetaient des lueurs sinistres sur les murailles, les citoyens sortaient en toute hâte de leurs maisons, les femmes et les enfants pleuraient et se lamentaient; bref, la panique était devenue, en quelques instants si générale, que les deux officiers, qui savaient cependant la vérité, en furent effrayés eux-mêmes et se demandèrent si le mal n'était pas en effet plus grand qu'ils ne le supposaient.

Ils montèrent sur les chevaux que leurs assistants leur tenaient tout prêts à la porte de la maison du duc et ils s'élancèrent à toute bride vers le Cabildo.

Malgré l'heure avancée, il était plus de minuit, le Cabildo, au moment où le gouverneur et le montonero y pénétrèrent, était envahi par la foule et offrait un spectacle de désordre et d'épouvante non moins animé et non moins bruyant que celui qu'ils avaient eu sous les yeux en traversant la Plaza Mayor.

Les deux officiers furent reçus par des cris de joie et des protestations de dévouement que la peur seule pouvait inspirer à la plupart des assistants.

Le gouverneur éprouva une peine infinie à rétablir un peu d'ordre et à se faire écouter par ces hommes rendus presque insensibles par la terreur.

Mais ce fut en vain qu'il essaya de les rassurer en leur racontant simplement ce qui s'était passé; on ne voulut pas le croire, et il ne réussit à convaincre personne que le danger qu'ils redoutaient si fort n'existait pas.

Le tocsin sonnait à toutes les églises, des barricades se construisaient à l'angle de toutes les rues, que parcouraient incessamment des patrouilles de bourgeois armés, tandis que d'autres bivouaquaient sur la place.

La ville offrait en ce moment l'aspect d'un vaste camp; il ne fallait pas essayer de résister au torrent, le gouverneur le comprit, et désespérant de rétablir la sécurité par les voies ordinaires, il feignit de se rendre aux raisonnements des personnes qui l'entouraient et essaya d'organiser la panique en donnant des ordres pour la défense de la cité et expédiant des aides de camp dans toutes les directions.

Don Zéno, après avoir échangé quelques mots à voix basse avec le gouverneur, au lieu de monter au Cabildo, avait piqué des deux et s'était éloigné à fond de train, suivi par le capitaine Quiroga.

Mais son absence ne fut pas longue. Bientôt un galop de chevaux se fit entendre, et don Zéno reparut à la tête de sa montonera, qui installa immédiatement son bivouac sur la Plaza Mayor.

La vue des partisans, dans le courage desquels les habitants de San Miguel avaient une pleine confiance, commença peu à peu à rassurer la population.

D'autant plus que les montoneros, après avoir attaché leurs chevaux aux piquets et placé des sentinelles, se mêlèrent à la foule, et commencèrent tout doucement en causant avec les uns et avec les autres, tout en feignant d'abord d'entrer dans les idées générales, de rétablir les faits si étrangement défigurés, en racontant l'affaire telle qu'elle était réellement.

L'influence de ces récits, colportés de l'un à l'autre et incessamment recommencés par les soldats, ne tarda pas à se faire sentir dans la foule; la réaction se manifesta bientôt, et les moins poltrons sentirent le courage leur revenir un peu.

Cependant, comme en fin de compte le danger, pour être moindre qu'on ne le supposait, existait cependant réellement, et que le voisinage des montoneros royalistes ne laissait pas que d'être fort inquiétant pour la sûreté commune, le général Moratín profita habilement de l'effervescence de la population pour prendre les mesures les plus efficaces qu'il pût imaginer, pour résister à un coup de main, en attendant des renforts en cas où l'ennemi aurait à l'improviste tenté d'enlever la ville par surprise, ce qui n'était pas sans exemple dans l'histoire de la révolution buenos-airienne.

Des officiers dévoués surveillaient la construction des barricades; sur les toits en terrasse des maisons, on montait des pierres pour assommer les assaillants; des dépôts d'armes et de munitions étaient établis en différents endroits; les barrières étaient fermées et défendues par des postes nombreux.

Cependant, don Zéno Cabral, à la tête d'une quarantaine de montoneros résolus, était parti à la découverte, se lançant en enfant perdu dans la campagne.

Tous les députés s'étaient réunis au Cabildo dans la salle des séances et s'étaient déclarés en permanence.

Le gouverneur, voulant par sa présence rassurer la population, était monté à cheval, et, suivi d'un nombreux état-major, avait parcouru la ville dans tous les sens, encourageant les uns, gourmandant les autres, et excitant les habitants à faire leur devoir et à combattre bravement l'ennemi s'il osait se montrer.

La nuit tout entière s'écoula ainsi. Au lever du soleil, le calme était à peu près rétabli, bien que cependant chacun eût conservé ses armes et fût demeuré à son poste.

Don Zéno Cabral, parti depuis plus de quatre heures pour battre l'estrade, n'était pas encore de retour. Don Eusebio ne savait que penser de cette longue absence qui commençait sérieusement à l'inquiéter.

Plusieurs aides de camp dépêchés par lui à la rencontre du montonero, étaient revenus sans apporter de nouvelles ni de lui ni de son détachement.

Sur ces entrefaites, un officier entra, se pencha à l'oreille du gouverneur et murmura quelques mots que lui seul entendit.

Don Eusebio tressaillit, il pâlit légèrement, mais se remettant aussitôt:

—Capitaine, dit-il à l'officier, faites sonner le boute-selle, que toute la cuadrilla de don Zéno Cabral monte à cheval, nous allons pousser une reconnaissance hors la ville, afin de rassurer la population en lui prouvant que le danger n'existe plus.

L'ordre fut immédiatement exécuté, et la montonera sortit de la ville au petit pas.

Le général don Eusebio Moratín, monté sur un magnifique cheval noir, et vêtu d'un uniforme tout couvert de broderies d'or, s'avançait à sa tête.

La foule, éparse dans toutes les rues, saluait le passage des partisans de ses chaleureuses acclamations.

La montonera semblait bien plutôt exécuter une promenade militaire que partir pour tenter une reconnaissance.

Dès que la troupe fut en rase campagne, et qu'un pli de terrain l'eut dérobée aux regards des habitants, le général fit sonner la halte, plaça les sentinelles et ordonna aux officiers de le venir trouver sur le tertre, au sommet duquel lui-même s'était arrêté à cent pas à peu près en avant de la cuadrilla.

Ceux-ci obéirent aussitôt avec une impatience mêlée de curiosité, car bien que personne ne les en eût informés, ils soupçonnaient vaguement que cette sortie improvisée de la ville cachait un motif plus grave que celui d'une promenade.

Lorsque tous les officiers furent arrivés, et qu'après avoir mis pied à terre, ils se furent rangés en cercle autour du général, celui-ci prit la parole:

—Caballeros, leur dit-il nettement, le temps de la dissimulation est passé; il est de mon devoir de vous expliquer franchement la situation, d'autant plus que j'ai le plus grand besoin de votre concours.

—Parlez, général, répondirent les officiers, nous sommes prêts à vous obéir comme si vous étiez réellement notre chef, quel que soit l'ordre que vous nous donniez dans l'intérêt de la patrie.

—Je vous remercie, caballeros, et je compte sur votre promesse; voici ce qui se passe, votre chef, don Zéno Cabral, trompé par un traître, un espion, ou un imbécile, on ne sait encore lequel, a été avec les quelques hommes qui l'accompagnaient, surpris par un parti de batteurs d'estrade royaux. Tout fait supposer que ce parti appartient à la formidable cuadrilla des Pincheyras. Don Zéno, après des prodiges de valeur, a été contraint de se rendre afin d'arrêter l'effusion du sang. Heureusement, un de ses compagnons est parvenu à s'échapper presque par miracle, c'est lui qui nous a appris ce qui s'était passé, ces nouvelles sont donc positives.

Les officiers, à ces paroles, poussèrent des exclamations de colère.

—Les ennemis sont proches, continua le général, en réclamant le silence d'un geste, ne se doutant pas de la fuite de l'un de leurs prisonniers et se croyant parfaitement sûrs que leur hardi coup de main est encore ignoré de nous, ils ne se retirent que doucement et presque sans ordre; l'occasion est donc belle pour prendre notre revanche et délivrer votre chef et vos amis, le voulez-vous?

—Oui! Oui! s'écrièrent les officiers en brandissant leurs armes. A eux! A eux!

—Très bien, répondit le général, avant une heure nous les aurons rejoints, nous les attaquerons à l'improviste, et alors chacun fera son devoir; souvenez-vous que les hommes que nous attaquons sont des bandits, sans foi ni loi, mis, par leurs crimes, au ban de la société. A eux donc, et pas de quartier!

Les officiers répondirent par des cris et des serments de vengeance, allèrent se replacer en tête de leurs pelotons respectifs et la cuadrilla repartit au galop, disparaissant presque au milieu du nuage épais de poussière qu'elle soulevait sur son passage.

Ce que le général Moratín avait annoncé aux officiers de la cuadrilla était vrai, ou du moins assez mal renseigné par le fugitif, il le croyait tel, car les choses ne s'étaient pas passées absolument ainsi, qu'on le lui avait rapporté.

Don Zéno Cabral parti, ainsi que nous l'avons dit plus haut, vers deux heures du matin à la tête d'un assez faible détachement dans l'intention de pousser une reconnaissance aux environs de la ville; après avoir battu pendant deux ou trois heures la campagne sans rien découvrir de suspect et sans relever aucune trace du passage d'une troupe armée, avait voulu avant de rentrer dans la ville explorer les bords de la rivière qui, assez escarpés à cause des nombreux entassements de rochers qui la garnissent, et couverts en sus d'épais bouquets d'arbres épineux et de buissons fourrés pouvaient recéler une embuscade de maraudeurs, avait donc fait un crochet et s'avançant avec les plus minutieuses précautions afin de ne pas être surpris à l'improviste, il avait commencé son exploration.

Pendant assez longtemps les montoneros marchèrent ainsi, sondant les buissons et les taillis de la pointe de leurs lances, sans rien découvrir, et leur chef, convaincu que l'ennemi, si, par hasard, il s'était aventuré aussi près de la ville, avait jugé prudent de ne pas y demeurer davantage et s'était éloigné, allait donner l'ordre de la retraite, lorsque tout à coup, au moment où il s'y attendait le moins, une centaine d'hommes avaient surgi de tous côtés du milieu des buissons, avaient entouré la troupe et l'avaient vigoureusement attaquée.

Bien que surpris et poussés par un ennemi dont ils ignoraient le nombre, mais que cependant ils supposaient avec raison leur être bien supérieurs, les montoneros n'étaient pas hommes à mettre du premier coup bas les armes, sans tenter de vendre chèrement leur vie, surtout avec l'homme qui les commandait.

Il y eut un premier moment de désordre effroyable, un choc terrible corps à corps, au milieu duquel don Zéno Cabral fut renversé de cheval et jeté à terre.

Un instant ses compagnons le crurent mort.

Ce fut alors que l'un d'eux se glissa inaperçu au milieu des arbres et des rochers, et s'enfuit à toute bride porter à San Miguel la nouvelle de la défaite des montoneros.

Ceux-ci cependant étaient, loin d'être vaincus. Don Zéno Cabral s'était relevé presque aussitôt et avait reparu à la tête de ses gens, qui, découragés un instant par sa chute, avaient en l'apercevant de nouveau à cheval senti renaître leur courage sur le point de les abandonner.

Cependant les assaillants étaient trop nombreux, le lieu de l'embuscade trop bien choisi pour que les montoneros conservassent l'espoir, non pas de vaincre, ils n'en avaient pas la pensée, mais de sortir du mauvais pas dans lequel ils étaient tombés.

Don Zéno Cabral reconnut d'un coup d'œil les difficultés du terrain sur lequel il lui fallait combattre et où ses cavaliers étaient dans l'impossibilité de faire manœuvrer leurs chevaux.

Tous ses efforts tendirent donc à élargir le champ de bataille, les montoneros, groupés et serrés autour de lui, chargèrent résolument l'ennemi à plusieurs reprises sans réussir à l'entamer; la partie était, selon l'expression vulgaire, bien attaquée et bien défendue, ils luttaient montoneros contre montoneros, bandits contre bandits.

Le chef des patriotes savait désormais à quels ennemis il avait affaire; leurs ponchos rouges, uniforme adopté par les Pincheyras, les lui avait fait reconnaître dès que le jour était arrivé.

Car pendant le combat acharné que se livraient les deux troupes, le soleil s'était levé et avait dissipé les ténèbres.

Malheureusement la clarté du jour en révélant le petit nombre des patriotes, rendait leur défaite plus probable.

Les Pincheyras furieux d'avoir été si longtemps tenus en échec par un aussi faible détachement, redoublèrent d'efforts pour en finir enfin avec eux.

Mais ceux-ci ne se découragèrent pas; conduits une dernière fois à la charge par leur intrépide chef, ils se ruèrent avec fureur sur leurs ennemis, qui vainement essayèrent de leur barrer le passage.

Les montoneros avaient réussi à renverser la barrière humaine dressée devant eux et avaient gagné la plaine.

Mais au prix de quels sacrifices!

Vingt des leurs étaient demeurés sans vie, étendus parmi les rochers; les survivants, au nombre d'une quinzaine au plus, étaient blessés pour la plupart et accablés par la fatigue du combat de géant qu'il leur avait fallu si longtemps soutenir.

Tout n'était pas fini, cependant; pour se retrouver en rase campagne; les patriotes n'étaient pas sauvés; du reste, ils se faisaient pas d'illusions pour leur sort, mais, sachant qu'ils n'avaient pas de quartier à attendre de leurs féroces ennemis, ils préféraient se faire tuer que tomber vivants entre leurs mains et être condamnés à souffrir d'horribles tortures.

Pourtant, bien que fort mauvaise encore, leur situation s'était sensiblement améliorée, par la raison qu'ils avaient maintenant de l'espace autour d'eux, et que leur salut allait dépendre de la vitesse de leurs chevaux.

Les Pincheyras, pour surprendre leurs ennemis, avaient été contraints de mettre pied à terre et de cacher leurs chevaux à quelques pas de là.

Lorsque les montoneros eurent réussi à s'ouvrir un passage, les Pincheyras se précipitèrent immédiatement vers l'endroit où ils avaient laissé leurs chevaux afin de les poursuivre.

Il y eut alors forcément un temps d'arrêt dont Zéno Cabral et ses compagnons profitèrent pour gagner au pied et agrandir la distance qui les séparait de leurs ennemis.

Le chef des Pincheyras, homme de haute taille, aux traits énergiques et accentués, à la physionomie dure et cruelle, jeune encore, et qui, pendant le combat, avait fait des prodiges de valeur et s'était constamment acharné sur don Zéno Cabral lui-même, qu'il avait même, au commencement de l'action, renversé de cheval, apparut bientôt presque couché sur sa monture, brandissant furieusement sa lance et excitant à grands cris une vingtaine de cavaliers dont il était suivi.

Les autres Pincheyras ne tardèrent pas à le joindre, émergeant successivement du milieu des rochers et des bouquets d'arbres.

Alors, la poursuite commença rapide, échevelée, désespérée de part et d'autre.

Les montoneros, pour donner moins de prise à leurs ennemis, s'étaient dispersés sur un grand espace, étendus sur leurs chevaux, pendus de côté par l'étrier, et, d'une main, se retenant à la crinière pour éviter les bolas et les lassos que leurs ennemis, tout en galopant à fond de train, faisaient tournoyer autour de leurs têtes.

Cette chasse à l'homme, grâce à l'habileté de ces cavaliers émérites, offrait un spectacle des plus émouvants, rempli des plus étranges péripéties.

Les Pincheyras, cependant, malgré les efforts des montoneros, grâce aux chevaux frais qu'ils montaient, se rapprochaient rapidement; encore quelques minutes, et ils seraient arrivés à portée de ceux qu'ils poursuivaient, lorsque tout à coup la terre retentit sous les pas pressés d'une troupe considérable de cavaliers, un nuage épais de poussière apparut à l'horizon.

Bientôt ce nuage s'entr'ouvrit, et le général don Eusebio Moratín, suivi de toute la cuadrilla de don Zéno Cabral, chargea avec fureur les royaux.

Ceux-ci surpris à leur tour, quand déjà ils se croyaient vainqueurs, poussèrent des hurlements de rage, et, tournant bride aussitôt, ils essayèrent de s'échapper dans toutes les directions, serrés de près par les montoneros, qui, en reconnaissant leur chef, avaient senti redoubler leur ardeur. Don Zéno, brûlant de tirer une éclatante vengeance de ce qu'il considérait comme un affront, serra affectueusement la main du général, et, bien que rendu de fatigue et blessé en deux ou trois endroits, il se mit à la tête de sa cuadrilla et la lança sur les Pincheyras.

Bientôt les bolas et les lassos volèrent de tous les côtés, et les cavaliers, enlevés de leur selle, roulèrent sur le sol avec des cris de colère et de douleur.

La lutte fut courte, mais terrible. Enveloppés par la cuadrilla, les Pincheyras, malgré une résistance désespérée, succombèrent et furent contraints de se rendre.

Vingt-cinq à peine survivaient; les autres, étranglés par les lassos, percés par les lances ou le crâne fracassé par les terribles bolas, jonchaient au loin la campagne.

Un seul homme avait échappé, sans qu'il fût possible de deviner par quel miracle.

C'était le chef des Pincheyras.

Cerné par les montoneros, refoulé comme une bête fauve, il était entré dans un épais fourré de lentisques et d'arbres du Pérou, où les patriotes l'avaient presque aussitôt suivi.

Le Pincheyra s'était froidement retourné; il avait, d'un dernier coup de carabine, abattu un de ceux qui le serraient de plus près, puis, avec un ricanement de dédain, il s'était enfoncé au milieu d'un buisson où il avait subitement disparu.

Vainement les montoneros, exaspérés par la résistance opiniâtre de cet homme et le dernier meurtre qu'il avait commis, s'étaient élancés pour le saisir; pendant plus d'une heure ils sondèrent pied à pied, pouce à pouce, le terrain, écartèrent les branches des buissons, frappèrent le sol et les rochers du bois de leurs lances; ils ne réussirent pas à découvrir les traces de leur audacieux adversaire.

Il était devenu invisible. Toutes les recherches furent infructueuses; on ne put pas le retrouver, et les montoneros se virent contraints de renoncer à s'emparer de lui.

Le général fit sonner le boute-selle, bien qu'à contre-cœur. Il lui coûtait beaucoup de ne pas ramener cet homme à San Miguel, d'autant plus qu'un des prisonniers avait avoué que celui qu'on cherchait si infructueusement n'était rien moins que don Santiago Pincheyra lui-même.

La réputation de don Santiago était trop bien établie pour que le général ne fût pas désespéré de n'avoir pas réussi à le prendre.

Cependant il fallait retourner à la ville. Les prisonniers furent attachés à la queue des chevaux et la cuadrilla partit au galop pour San Miguel.

—Señor général, avait dit don Zéno Cabral au gouverneur, en lui prenant la main avec effusion, vous m'avez sauvé la vie, plus même, vous m'avez sauvé l'honneur; quoi qu'il arrive, je suis à vous, à quelque époque que ce soit, je vous en donne ma parole.

—Merci, don Zéno, avait répondu le général avec un léger sourire en répondant à sa chaleureuse étreinte, j'accepte votre parole et au besoin je me souviendrai.

—En tout et pour tout disposez de moi.

Une heure plus tard, la cuadrilla rentrait à San Miguel accueillie par les cris de joie des habitants, à la vue des malheureux Pincheyras traînés prisonniers à la queue des chevaux.

Le passage des montoneros à travers les rues de la ville fut un véritable triomphe.


[VIII]

LE SOLITAIRE

Il nous faut maintenant retourner auprès du peintre français, que nous avons laissé enfoui pour ainsi dire au fond d'un souterrain, et prenant assez philosophiquement son parti de cette réclusion volontaire, mais que les circonstances rendaient indispensable, en attaquant vigoureusement les vivres placés devant lui.

Obligé de demeurer seul pendant un lapse de temps considérable, et ne sachant comment employer ce temps, le jeune homme prolongea son repos le plus tard possible; puis, lorsque enfin, malgré tous ses efforts il reconnut l'impossibilité matérielle dans laquelle il se trouvait d'absorber une bouchée de plus, il alluma un cigare et commença à fumer avec la béatifique résignation d'un mahométan ou d'un buveur de haschich. Après ce cigare il en fuma un autre, puis un autre, suivi immédiatement d'un quatrième, si bien que minuit arriva pour ainsi dire sans qu'il s'en aperçût, et qu'il s'étendit dans son hamac sans s'être trop ennuyé.

Cependant, Émile avait une organisation trop nerveuse pour se contenter longtemps d'un semblable genre de vie, et ce fut avec un soupir de regret qu'il ferma les yeux et s'endormit, car il ne pouvait prévoir la fin de sa prison, et la perspective de demeurer, ainsi plusieurs jours seul en face de lui-même l'effrayait avec raison.

Combien de temps demeura-t-il ainsi plongé dans le sommeil? Il n'aurait su le dire. Tout à coup il se réveilla en sursaut, se dressa dans son hamac, le front pâle et les traits contractés, en jetant autour de lui des regards effarés.

Au milieu de son sommeil, pendant qu'il se laissait bercer par ces doux songes que le tabac procure à ceux qui en abusent quand ils ne sont pas accoutumés à le fumer avec excès, soudain il lui avait semblé entendre des cris et des trépignements de chevaux mêlés à de sourdes clameurs; pendant quelque temps, ce bruit se confondit avec les événements de son rêve et semblait faire corps avec lui.

Mais bientôt, ces cris et ces trépignements acquirent une telle intensité, ils parurent tellement se rapprocher du jeune homme qu'ils le tirèrent subitement de son sommeil.

Dans le premier moment, il ne se rendit pas compte de ce qu'il entendait, croyant que ce n'était qu'un bruit existant seulement dans son imagination, dernier écho, enfin, de son rêve interrompu.

Mais lorsque, peu à peu, il fut parvenu à remettre de l'ordre dans ses idées, et qu'il eut la conscience d'être complètement éveillé, il acquit aussitôt la certitude que non seulement ce bruit était bien réel, et qu'il n'était pas la dupe d'une illusion de ses sens abusés, mais qu'il augmentait d'instant en instant, et était arrivé à une violence extrême.

On aurait dit qu'un combat acharné se livrait dans la caverne même.

Cependant, tout était calme et tranquille autour du jeune homme; la lampe, dont il avait, en se couchant, baissé la mèche pour que sa clarté trop vive ne l'empêchât pas de dormir, répandait une lueur douce et incertaine, mais cependant assez forte pour lui permettre de s'assurer d'un coup d'œil que tout était dans l'état où il l'avait laissé, en se couchant, et qu'il était toujours seul.

Il se leva en proie à une agitation extraordinaire.

La première pensée qui lui vint fut que sa retraite était découverte et qu'on voulait l'arrêter; mais bientôt il reconnut l'absurdité de cette supposition et se rassura; les gens chargés de l'arrêter seraient tout simplement entrés dans le souterrain sans avoir de combat à soutenir, et l'auraient fait prisonnier avant même qu'il eût eu le temps d'ouvrir les yeux.

Mais quelle pouvait être la cause de cet effroyable vacarme qui continuait toujours aussi fort et aussi rapproché.

Cela intriguait extrêmement le jeune homme, et éveillait au plus haut point sa curiosité.

Il consulta sa montre, elle marquait cinq heures et demie du matin.

Donc au dehors il faisait jour. Ce ne pouvait être un conciliabule de bêtes fauves, le soleil les obligeant à se retirer dans leurs antres; d'ailleurs ces bêtes n'oseraient se hasarder aussi près de la ville.

Qu'était-ce alors?

Un combat peut-être? Mais un combat ainsi au milieu de la nuit, presque aux portes de San Miguel, la capitale de la province de Tucumán, où à propos du congrès qui se préparait se réunissaient en ce moment des forces considérables? Cette supposition n'était pas admissible.

Un instant le jeune homme eut la pensée de frapper à la trappe, de la faire rouvrir et de demander des renseignements aux rancheros.

Mais il réfléchit que ces bonnes gens étaient censés ignorer sa présence chez eux; que cette démarche inconsidérée pourrait leur déplaire en leur faisant craindre d'être plus tard inquiétés à cause de lui.

Et puis, si ce bruit était véritablement celui d'un combat, il était plus que probable que dès le commencement de la lutte, les pauvres Indiens, à demi morts de frayeur, avaient abandonné leur rancho et avaient fui à travers la campagne, afin de se cacher dans quelque retraite connue d'eux seuls pour échapper à la fureur de l'un ou l'autre des deux partis, et que ce serait vainement, et en pure perte qu'il les appellerait et leur ordonnerait d'ouvrir la trappe.

Ces différentes considérations furent assez fortes pour le retenir et l'empêcher de commettre une imprudence en révélant sa retraite, si par hasard le rancho était temporairement occupé par ses ennemis.

Mais comme, ainsi que nous l'avons dit, sa curiosité était excitée au plus haut degré, et que, dans la situation précaire dans laquelle il se trouvait, il était important pour lui, du moins il se donnait cette raison pour justifier à ses propres yeux la démarche qu'il voulait tenter, il était important de connaître ce qui se passait autour de lui, afin de régler sur les événements la conduite qu'il lui faudrait tenir; il résolut d'agir sans tarder davantage et d'approfondir les causes de ce bruit extraordinaire qui l'avait si subitement troublé dans son repos et sa quiétude.

Il se leva donc, prit un sabre, passa à sa ceinture une paire de pistolets, saisit d'une main une carabine, et ainsi armé et prêt à tout événement, il alluma une lanterne et se dirigea vers le couloir de droite, côté par lequel le bruit lui semblait venir.

Ce couloir, ou plutôt cette galerie du souterrain était assez large pour que deux personnes pussent y marcher de front, les parois en étaient hautes et sèches, et le sol couvert d'un sable fin et jaune qui étouffait complètement le bruit des pas. Cette galerie, formait plusieurs détours.

Au bout d'un instant, le jeune homme arriva dans une salle intermédiaire, qui servait en ce moment d'écurie à ses trois chevaux.

Les animaux semblaient effrayés, ils couchaient les oreilles et avec force en essayant de briser les liens qui les retenaient à la mangeoire garnie d'une copieuse provende de luzerne.

Le peintre les flatta de la main, les caressa et essaya de les rassurer, puis il continua ses investigations.

Plus il s'avançait dans la galerie, plus le bruit devenait intense. Ce n'était plus seulement des cris et des trépignements qu'il entendait, mais encore des détonations d'armes et des cliquetis de sabres.

Le doute n'était plus permis: un combat furieux se livrait à quelques pas à peine de l'entrée du souterrain.

Cette certitude, loin d'arrêter le jeune homme, augmenta au contraire son désir de savoir positivement ce qui se passait; ce fut presque en courant qu'il atteignit le bout de la galerie.

Là, force lui fut de s'arrêter; une pierre énorme bouchait hermétiquement l'entrée du souterrain.

Cependant le jeune homme ne se découragea pas devant cet obstacle en apparence insurmontable.

Cette pierre devait évidemment pouvoir s'ôter facilement; mais quel moyen fallait-il employer pour obtenir ce résultat? Voilà ce qu'il ignorait.

Alors, en s'éclairant avec sa lanterne, il se mit à examiner la pierre en haut, en bas, sur les côtés, cherchant comment il parviendrait à l'enlever.

Depuis près d'une demi-heure, il se livrait à une inspection aussi consciencieuse qu'inutile et il commençait à désespérer de découvrir le secret qui existait évidemment, lorsque tout à coup il lui sembla s'apercevoir que la pierre venait de faire un léger mouvement.

Il regarda plus attentivement; en effet, il reconnut que la pierre se mouvait doucement et sortait peu à peu de son alvéole.

Émile était un garçon résolu, doué d'une bonne dose de sang-froid et d'énergie; son parti fut pris en un instant, et tout en remerciant mentalement l'individu, quel qu'il fût qui lui épargnait un travail long et fatigant qu'il ne savait comment mener à bonne fin, il se rejeta vivement en arrière, se blottit dans un angle de la galerie, posa sa lanterne à terre, auprès de lui, en ayant soin de la couvrir de son chapeau pour que la lueur ne fût pas aperçue, et, saisissant un pistolet de chaque main pour être prêt à tout événement, il attendit, les yeux fixés sur la pierre, que, grâces aux fissures nombreuses des parois de la galerie, il distinguait assez facilement, en proie à une émotion étrange qui faisait battre son cœur à briser sa poitrine et bourdonner le sang dans ses oreilles.

Son attente ne fut pas longue. A peine s'était-il caché que la pierre se détacha, roula sur le sol, et un homme, tenant en main une carabine dont le canon fumait encore, entra vivement dans le souterrain.

Cet homme se pencha au dehors, sembla écouter pendant quelques secondes, puis il se redressa en murmurant assez haut pour que le jeune homme l'entendît:

—Ils viennent, mais trop tard; maintenant le tigre a échappé.

Et s'aidant avec une dextérité extrême du canon de sa carabine en guise de levier, il eut en un instant replacé la pierre dans son état primitif.

—Cherchez, cherchez, perros malditos, reprit l'inconnu avec un ricanement ironique, je ne vous crains plus maintenant!

Et avec le plus grand sang-froid, sans se presser, il se mit en devoir de recharger son arme; mais le peintre ne lui en donna pas le temps: bondissant hors de sa cachette en enlevant le chapeau qui couvrait la lumière de la lanterne, il s'arrêta en face de l'inconnu et, le tenant en respect avec ses pistolets:

—Qui êtes-vous? Que voulez-vous? lui demanda-t-il.

L'inconnu fit un mouvement de surprise et d'effroi, recula d'un pas et, laissant tomber son arme:

—Eh! Qu'est ceci? s'écria-t-il, suis-je donc trahi?

—Trahi? répéta le Français en posant prudemment le pied sur la carabine, l'expression me parait au moins singulière dans votre bouche señor, surtout après la façon dont vous vous êtes introduit ici.

Mais il n'avait fallu qu'une minute à l'inconnu pour reprendre son sang-froid et redevenir, complètement maître de lui-même.

—Replacez vos pistolets à votre ceinture, señor, dit-il, ils vous sont inutiles, vous n'avez rien à redouter de moi.

—Je me plais à le croire, répondit le peintre, mais quelle certitude m'en donnez-vous?

—Ma foi de gentilhomme, répondit-il avec dignité.

Bien qu'il n'y eut que quelques mois que le peintre fût en Amérique, cependant il avait été plusieurs fois assez à même d'étudier le caractère des habitants de ce pays, pour savoir quel fonds il devait faire sur cette parole si fièrement donnée. Aussi, après avoir baissé affirmativement la tête.

—Je l'accepte, dit-il en désarmant ses pistolets et les passant à sa ceinture.

L'inconnu ramassa son arme.

Au dehors le bruit continuait toujours, mais il avait changé de signification; ce n'était plus celui d'un combat qu'on entendait, mais des heurtements de fer et des cris d'appel; on cherchait le fugitif.

—Venez, suivez-moi, reprit le jeune homme, vous ne devez pas demeurer plus longtemps ici.

L'inconnu sourit d'un air railleur.

—Ils ne me trouveront pas, dit-il, laissez-les chercher.

—Comme il vous plaira. Alors, causons.

—Causons, soit.

—Qui êtes-vous?

—Vous le voyez, un proscrit.

—C'est juste; mais il y a de nombreuses variétés de proscrits.

—Je suis de la pire espèce, fit l'autre en souriant.

—Hein! s'écria le jeune homme, que voulez-vous dire?

—Ce que je dis, pas autre chose. A la suite d'un combat acharné, livré par moi à mes ennemis, que j'avais fait tomber dans une embuscade, j'ai été vaincu ainsi que cela arrive souvent, juste au moment où je me croyais vainqueur, et, après avoir vu tous mes compagnons tomber autour de moi, j'ai été contraint de fuir.

—C'est le sort de la guerre, dit philosophiquement le jeune homme, mais vous connaissiez donc cette retraite?

—Apparemment, puisque vous voyez que je m'y suis réfugié.

—C'est vrai, vous ne craignez pas qu'on vous y découvre.

—C'est impossible, tout le monde ignore son existence.

—Moi, cependant, je la connais.

—Oui; mais vous, vous êtes proscrit comme moi.

—Qu'en savez-vous?

—Je le suppose; sans cela vous n'y seriez pas.

—C'est possible, mais puisque je la connais, d'autres aussi peuvent la connaître; d'autant plus que je ne l'ai pas découverte seul.

—Oui, mais celui qui vous l'a enseignée et qui vous y a conduit, a voulu sans doute vous placer dans un endroit où vous ne courriez pas le risque de tomber entre les mains de ceux qui vous cherchent; il doit être maître de son secret.

—Allons, je renonce à discuter plus longtemps avec vous, car vous avez à tout des réponses d'une logique foudroyante; à mon tour, je vous donne ma parole d'honneur de Français que vous n'avez rien à redouter de moi et que je vous servirai en tout ce qui me sera possible.

—Merci, répondit laconiquement l'inconnu en lui tendant la main, je n'attendais pas moins de vous.

—Le bruit semble s'éloigner, vos persécuteurs renoncent sans doute à vous chercher plus longtemps; suivez-moi, je suis, je le crois, en mesure de vous offrir une hospitalité plus large que vous ne pensez.

—En ce moment, je n'ai besoin que de deux choses.

—Lesquelles?

—De la nourriture et deux heures de sommeil.

—Et ensuite?

—Ensuite, malheureusement cela ne dépend plus de vous.

—Qu'est-ce donc?

—Un bon cheval pour m'éloigner au plus vite et rejoindre les compagnons que j'ai laissés à une vingtaine de lieues d'ici.

—Très bien; vous mangerez d'abord, puis vous dormirez; lorsque vous vous croirez assez reposé, vous choisirez celui de mes chevaux qui vous conviendra le mieux, et vous partirez.

—Ferez-vous cela, en effet? s'écria l'inconnu avec un tressaillement de joie.

—Pourquoi ne le ferais-je pas, puisque je vous le promets?

—Vous avez raison. Pardonnez-moi, je ne savais ce que je disais.

—Venez donc, alors.

—Allons, soit.

Ils quittèrent le bout de la galerie, où jusque-là ils étaient restés et revinrent vers la salle.

—Voilà les chevaux, dit le jeune homme en traversant l'écurie.

—Bon! fit simplement l'autre.

Lorsqu'ils furent dans le souterrain, l'inconnu promena autour de lui un regard émerveillé:

—Que signifie cela? dit-il; vous habitez donc réellement ici?

—Provisoirement, oui. N'avez-vous pas deviné que, comme vous, j'étais proscrit?

—Comment! Vous, un Français?

—La nationalité ne fait rien à l'affaire, dit en riant le jeune homme. Asseyez-vous et mangez.

Et, après lui avoir approché un siège, il plaça des vivres sur la table.

—Et vous, ne mangerez-vous pas aussi? demanda l'inconnu.

—Pardon, je compte vous tenir compagnie.

Tous deux prirent place et commencèrent leur repas.

—Tenez, dit au bout d'un instant l'inconnu, je veux vous donner une marque véritable de la confiance entière que j'ai en vous.

—Vous me faites honneur.

—Voulez-vous gagner quinze mille piastres?

—Peuh! fit le jeune homme en avançant les lèvres.

—Vous n'aimez pas l'argent? fit avec étonnement l'inconnu.

—Ma foi, non! Il ne vaut pas la peine qu'on prend à le gagner.

—Mais il vous est facile, sans la moindre peine, de gagner cet argent.

—Ceci est une autre affaire: voyons votre combinaison.

—Elle est fort simple.

—Tant mieux.

—Avez-vous entendu parler des quatre frères Pincheyras?

—Souvent.

—En bien ou en mal?

—En bien et en mal, mais surtout en mal.

—Bon! Il y a tant de mauvaises langues.

—C'est vrai; continuez.

—Vous savez que leur tête est à prix?

—Ah! Tiens, tiens, tiens!

—Vous l'ignoriez?

—Pourquoi le saurais-je? Cela ne me regarde pas, je suppose?

—Plus que vous ne pensez, je suis un Pincheyra, fit-il en le regardant fixement.

—Ah bah! s'écria le jeune homme en faisant légèrement pivoter son siège afin d'examiner son hôte plus à son aise, voilà une singulière rencontre.

—N'est-ce pas? Je suis celui qu'on nomme don Santiago Pincheyra, le second des quatre frères.

—Très bien, enchanté d'avoir fait votre connaissance.

—Ma tête vaut quinze mille piastres.

—C'est une jolie somme; je doute que la mienne, à laquelle je tiens cependant extraordinairement, ait une aussi grande valeur.

—Vous ne comprenez pas ce que je veux vous dire?

—Ma foi, non! Pas le moins du monde.

—Livrez-moi; on vous comptera la somme, et de plus; on vous fera grâce.

Le Français fronça les sourcils; un éclair jaillit de ses yeux, tandis qu'une pâleur livide couvrait son visage.

—Vive Dieu! s'écria-t-il, en frappant du poing sur la table et en se levant; savez-vous que vous m'insultez, caballero?

Don Santiago était demeuré immobile et souriant; il tendit la main au jeune homme, et l'invitant du geste à reprendre la place qu'il avait si subitement quittée:

—Au contraire, dit-il, je vous donne une preuve de la confiance que j'ai en votre loyauté, puisque, sans vous avoir demandé qui vous êtes, je vous ai dit qui je suis, et que, me sachant complètement en votre pouvoir, je vais m'étendre dans votre hamac, où je dormirai sous votre garde aussi tranquille que si je me trouvais au milieu de mes amis.

—Soit, monsieur, répondit le jeune homme avec un reste de ressentiment; j'admets votre explication; seulement vous auriez dû, s'il vous plaisait de vous faire connaître à moi, le faire d'une autre façon qu'en attaquant ainsi mon honneur.

—Je confesse que j'ai eu tort, et je vous en demande encore une fois pardon, señor; c'est plus qu'un homme comme moi est habitué à faire. Ainsi, donnez-moi votre main loyale et oublions cela.

Le jeune homme accepta la main que lui tendait le Pincheyra, et reprit sa place à table à côté de lui.

Ils continuèrent à manger sans nouvel incident désagréable.

Le Pincheyra était tellement accablé de fatigue, que, vers la fin du repas, il s'endormait en causant.

Le peintre comprit la violence que se faisait le montonero, et mit un terme à sa souffrance en lui frappant sur l'épaule.

L'autre se redressa vivement.

—Que voulez-vous? demanda-t-il.

—Vous dire simplement que maintenant que vous avez satisfait votre appétit, vous avez un autre besoin plus impérieux encore à satisfaire; il est temps que vous vous livriez au sommeil, afin d'être promptement en état de rejoindre vos amis.

—C'est vrai, fit en riant don Santiago, je dors tout debout, je ne sais réellement comment m'excuser envers vous de ce manque d'usage.

—Pardieu, en vous couchant, c'est je crois la seule chose que vous ayez à faire en ce moment.

—Vous avez ma foi raison, je n'y mets pas de coquetterie, et puisque vous êtes si bon compagnon je vais, sans plus tarder, profiter de votre conseil.

En parlant ainsi, il se leva avec une certaine difficulté, tant l'accablait la fatigue, et aidé par le jeune homme, il s'étendit dans le hamac, où il ne tarda pas à s'endormir.

Libre de nouveau de se livrer à ses pensées, le jeune homme alluma un cigare, s'installa commodément dans une butaca et, tout en digérant son déjeuner, il se prit à réfléchir sur ce nouvel épisode de sa vie errante qui venait si à l'improviste se greffer sur les autres et peut-être compliquer encore les difficultés sans nombre de la position dans laquelle il se trouvait.

—Pour cette fois, dit-il, je puis hardiment convenir que je ne suis pour rien dans ce qui m'arrive et que cet homme est bien, réellement venu me trouver, lorsque je ne le cherchais nullement, puisqu'il connaissait avant moi ce souterrain. Comment tout cela finira-t-il? Pourvu que Tyro n'arrive pas maintenant? Diable, tout dévoué que me soit ce brave garçon, je doute que l'appât de quinze mille piastres,—une fort belle somme pour celui qui sait la gagner honnêtement,—ne le pousse pas à livrer mon hôte et moi, par ricochet, ce qui serait excessivement désagréable.

Plusieurs heures s'écoulèrent ainsi, pendant lesquelles le chef montonero dormait, suivant l'expression espagnole, a pierna suelta. Le Français veillait religieusement sur son sommeil, tout en faisant des réflexions qui, d'instants en instants, prenaient une teinte plus sombre.

Enfin, vers une heure de l'après-midi, Émile jugea que le montonero avait assez, dormi; il s'approcha de lui et lui toucha légèrement l'épaule pour l'éveiller.

Celui-ci ouvrit instantanément les yeux et bondit comme un coyote hors du hamac.

—Que se passe-t-il? demanda-t-il à voix basse.

—Rien, que je sache, répondit le premier.

—Alors, pourquoi me réveiller? Lorsque je dormais si bien, fit-il en bâillant.

—Parce que vous avez assez dormi.

—Ah! fit l'autre.

—Oui, et il est temps de partir.

—Temps de partir! Déjà, diable! Vous êtes avare de votre hospitalité, mon maître; c'est bien, n'en parlons plus. Je ferai ce que vous voudrez, ajouta-t-il d'un ton piqué, je ne veux pas vous embarrasser plus longtemps de ma présence.

—Vous ne m'embarrassez pas, señor, répondit le jeune homme, si cela ne dépendait que de moi, vous resteriez ici autant que cela vous plairait. Vous ne sauriez me compromettre plus que je ne le suis, que diable!

—Peut-être; mais de qui cela dépend-il donc alors?

—Du serviteur indien qui m'a caché ici et qui probablement ne tardera pas à m'y venir visiter. Voyez s'il vous convient d'être vu par lui.

—Cáspita! Pas le moins du monde; me fier à un Indien, je serais perdu sans rémission. Et vous dites qu'il va venir bientôt?

—Je ne sais pas précisément quand il viendra, mais je l'attends d'un moment à l'autre.

—Peste! Avec votre permission, je ne l'attendrai pas, moi; si vous me le permettez, je partirai tout de suite.

—Venez choisir votre cheval.

Le montonero saisit sa carabine, qu'il chargea tout en marchant, et ils s'enfoncèrent dans la galerie.

Le choix ne fut pas long à faire, les trois chevaux étaient également jeunes, pleins de sang, de feu et de vitesse; le montonero, fin connaisseur, le reconnut au premier coup d'œil, et prit au hasard.

—Ce qu'il y a de malheureux pour moi, dans tout cela, dit-il, tout en sellant activement le cheval, c'est que je suis contraint de partir par où je suis venu, et que je risque de tomber dans une embuscade; il y avait anciennement une seconde galerie à ce souterrain, mais elle a été bouchée depuis longtemps déjà, je crois.

—Non, du tout; cette galerie est toujours libre, il vous est facile de la prendre pour partir.

—S'il en est ainsi, je suis sauvé! s'écria avec joie le montonero.

—Silence! fit à voix basse le jeune homme en lui mettant vivement la main sur la bouche, j'entends marcher.

Le Pincheyra prêta l'oreille, un bruit de pas assez rapproché arriva jusqu'à lui.

—Oh! fit-il avec un geste de désespoir.

—Demeurez ici, laissez-moi faire, je réponds de tout, dit rapidement le jeune homme à son oreille.

Et il s'élança vivement dans le souterrain; il était temps qu'il arrivât, Tyro allait s'engager à sa recherche dans la galerie.


[IX]

LE GUARANIS

Ainsi que nous l'avons dit à la fin du précédent chapitre, au moment où le peintre déboucha de la galerie dans le souterrain, il se trouva face à face avec Tyro qui, entré par la galerie opposée et ne le trouvant pas dans la salle, se disposait à aller à sa rencontre, jusqu'à l'écurie, où il supposait qu'il devait être en ce moment.

Les deux hommes demeurèrent un instant immobiles et muets l'un devant l'autre, s'examinant avec soin et assez empêchés pour entamer la conversation.

Cependant la situation, déjà fort embarrassante, menaçait, si elle se prolongeait plus longtemps, de devenir critique. Le Français comprit qu'il fallait à tout prix en sortir, et il résolut de brusquer les choses, persuadé que c'était encore le meilleur moyen de se tirer d'embarras.

—Enfin vous voilà, Tyro! s'écria-t-il en feignant une grande joie, je commençais à me sentir inquiet de cette réclusion à laquelle je ne saurais m'accoutumer.

—Il m'a été impossible de venir plus tôt vous voir, maître, répondit l'Indien en laissant filtrer un regard sournoisement interrogateur entre ses paupières à demi-closes; vous avez, je le suppose, trouvé tout en ordre ici?

—Parfaitement; je dois convenir que j'ai passé une excellente nuit.

—Ah! fit le Guaranis, vous n'avez rien entendu? Nul bruit insolite n'est venu troubler votre sommeil?

—Ma foi, non; j'ai dormi tout d'une traite la nuit entière; je suis éveillé depuis une demi-heure à peine.

—Tant mieux, maître, je suis charmé de ce que vous m'annoncez. Si vous ne me le disiez pas aussi péremptoirement, je vous avoue franchement que j'aurais peine à le croire.

—Pourquoi donc? demanda-t-il avec un feint étonnement.

—Parce que, maître, la nuit a été rien moins que tranquille.

—Ah! Bah! s'écria-t-il de l'air le plus naïf qu'il put prendre; que s'est-il donc passé? Vous comprenez que, enterré au fond de ce trou, j'ignore tout, moi.

—Un combat acharné s'est livré, tout près d'ici, entre les Espagnols et les patriotes.

—Diable! C'est sérieux, alors. Et ce combat est terminé?

—Sans cela, serais-je ici, maître?

—C'est juste, mon ami. Et qui a eu le dessus?

—Les patriotes.

—Ah! Ah!

—Oui, et j'en suis même, pour certaines raisons, peiné pour vous.

—Pour moi, dis-tu, Tyro? Que diable ai-je à voir dans tout cela?

—N'êtes-vous pas proscrit par les patriotes?

—En effet, tu m'y fais songer; mais que me fait cela?

—Dame! En ce moment, les Espagnols sont ou du moins passent pour être vos amis.

—C'est juste; mais, vainqueurs ou vaincus, je n'aurais pu réclamer leur aide.

L'Indien demeura un instant silencieux; puis, il fit un pas en arrière et, s'inclinant devant le jeune homme:

—Maître, lui dit-il d'une voix triste, comment ai-je démérité de votre confiance? Qu'ai-je fait pour que vous veuilliez à présent conserver des secrets pour moi?

—Émile se sentit rougir; cependant, il répondit:

—Je ne comprends pas ce reproche que tu m'adresses, mon brave ami; explique-toi plus clairement.

Le Guaranis hocha la tête d'un air sombre.

—A quoi bon, reprit-il, puisque vous vous méfiez de moi?

—Je me méfie de toi! s'écria le jeune homme, qui intérieurement se sentait coupable, mais qui ne se croyait pas autorisé à livrer un secret qui ne lui appartenait pas.

—Certes, maître. Voyez ces deux verres et ces deux tranchoirs; voyez, de plus, ces restes de cigares.

—Eh bien?

—Eh bien, croyez-vous donc que si je ne le savais déjà, ces indices ne suffiraient pas pour me dénoncer ici la présence d'une autre personne que vous?

—Comment? Que sais-tu?

—Je sais, maître, qu'un homme, dont au besoin il me serait facile de vous dire le nom, est entré ce matin dans le souterrain, que vous lui avez accordé l'hospitalité et qu'en ce moment où je vous parle, il est encore ici, caché là, tenez, ajouta-t-il en étendant le bras, dans cette galerie.

—Mais alors, s'écria le jeune homme avec violence, puisque tu es si bien informé, tu m'as donc trahi?

—Ainsi, il est ici réellement, fit l'Indien avec un mouvement de joie.

—Ne viens-tu pas de me le dire toi-même?

—C'est vrai, maître, mais je craignais qu'il ne fût parti déjà.

—Ah çà! Mais qu'est-ce que tout cela signifie? Je n'y suis plus du tout, moi!

—C'est cependant bien simple, maître; appelez cet homme; tout s'expliquera en quelques mots.

—Ma foi, s'écria le jeune homme d'un ton de mauvaise humeur, appelle-le toi-même, puisque tu le connais si bien.

—Vous m'en voulez, maître, vous avez tort, car dans tout ce qui arrive, je n'agis que pour vous et dans votre intérêt.

—C'est possible, pourtant je suis blessé de la position qui m'est constamment faite par le hasard et du rôle absurde qu'il me condamne à jouer.

—Oh! Maître; ne vous plaignez pas, car cette fois, je vous le certifie, le hasard, ainsi que vous le nommez, a été d'une intelligence rare; bientôt vous en aurez la preuve.

—Je ne demande pas mieux.

—Vous permettez, maître?

—N'es-tu pas chez toi; fais ce que tu voudras, pardieu! Je m'en lave les mains.

Après avoir répondu par cette boutade, le jeune homme s'étendit dans une butaca, alluma un cigare de l'air le plus insouciant qu'il put affecter, bien qu'en réalité il se sentît intérieurement froissé de la situation dans laquelle il croyait se trouver.

L'Indien le regarda un instant avec une expression indéfinissable, puis, lui prenant la main et la baisant respectueusement:

—Oh! Maître, dit-il d'une voix douce et légèrement émue, ne soyez pas injuste envers un serviteur fidèle.

Puis il se dirigea à grands pas vers la galerie.

—Venez, don Santiago, cria-t-il d'une voix forte en s'arrêtant à l'entrée, vous pouvez vous montrer, il n'y a ici que des amis.

Le bruit d'une marche précipitée se fit entendre; le montonero parut presque aussitôt.

Après avoir jeté un regard autour de lui, il s'avança vivement vers le Guaranis, et, lui serrant fortement la main:

—¡Vive Dios! s'écria-t-il, mon brave ami, je suis heureux de vous voir ici.

—Moi de même, señor, répondit respectueusement l'Indien; mais avant tout permettez-moi de vous adresser une prière.

—Laquelle, mon ami?

—En retour du service que je vous ai rendu, rendez m'en un autre.

—Si cela dépend de moi, je ne demande pas mieux.

—Veuillez être assez bon pour expliquer à ce señor, qui est mon maître, ce qui s'est passé il y a deux jours entre vous et moi.

—Eh! fit avec surprise l'Espagnol, ce caballero est votre maître, mon ami; la rencontre est singulière.

—Peut-être l'avais-je préparée ou du moins essayé de la ménager, répondit l'Indien.

—C'est possible, après tout, fit l'Espagnol.

—Vous savez que je ne comprends pas un mot à ce que vous dites, interrompit le Français avec une impatience contenue.

—Parlez, don Santiago, je vous en prie.

—Voici ce qui s'est passé, reprit le montonero; pour certaines raisons trop longues à vous dire, et qui, d'ailleurs, ne vous intéresseraient que fort médiocrement, j'en suis convaincu, je suis l'ami de ce brave Indien auquel je ne puis et je ne veux rien refuser; il y a deux jours donc, il m'est venu trouver à un de mes rendez-vous habituels qu'il connaît de longue date, et m'a fait promettre de me rendre ici avec quelques-uns des hommes de ma cuadrilla, afin de protéger la fuite de plusieurs personnes auxquelles il porte le plus vif intérêt, et que les patriotes, pour je ne sais quels motifs, ont proscrites.

—Hein! s'écria le jeune homme en se levant vivement et en jetant son cigare; continuez, continuez, señor, cela devient pour moi fort intéressant.

—Tant mieux; seulement vous avez eu tort de jeter votre cigare pour cela. Donc je suis venu. Malheureusement, malgré toutes les précautions prises par moi, j'ai été découvert, et vous savez le reste.

—Oui, mais vous ne le savez pas, vous, señor, et je vais vous le dire, répondit l'Indien.

—Je ne demande pas mieux.

—Un instant, s'écria le peintre en tendant la main au Guaranis, je vous dois une réparation, Tyro, pour mes injustes soupçons; je vous la fais du fond du cœur, vous savez combien je dois être aigri par tout ce qui m'arrive depuis quelques jours, je suis convaincu que vous m'excuserez.

—Oh! C'est trop, maître; vos bontés me confondent, répondit avec émotion le Guaranis, je tenais à vous prouver seulement que toujours je vous suis demeuré fidèle.

—Il ne me reste pas le moindre doute à cet égard, mon ami.

—Merci, maître.

—Oui, oui, murmura l'Espagnol, croyez-moi, señor, ces peaux-rouges sont meilleurs qu'on ne le suppose généralement, et lorsqu'ils se donnent une fois, on peut à tout jamais compter sur eux; maintenant, mon brave ami, ajouta-t-il en s'adressant à Tyro, racontez-moi cette fin que j'ignore, selon vous.

—Cette fin, la voici, señor: vous avez été trahi.

—¡Vive Dios! Je m'en étais douté; vous connaissez le traître?

—Je le connais.

—Bon! fit-il en se frottant joyeusement les mains, vous allez me dire son nom, sans doute.

—C'est inutile, señor, je me charge de la châtier moi-même.

—Comme il vous plaira, j'aurais cependant bien désiré me donner ce plaisir.

—Croyez-moi, señor, vous ou moi, il n'y perdra rien, reprit l'Indien, avec un accent de haine impossible à rendre.

—Je ne veux pas chicaner plus longtemps avec vous là-dessus; revenons à notre affaire, je suis assez empêché, moi, en ce moment.

L'Indien sourit.

—Ne me connaissez-vous donc pas, don Santiago? dit-il; le mal a été réparé autant que cela était possible.

—Bon, c'est-à-dire?

—C'est-à-dire que j'ai moi-même porté la nouvelle de votre défaite à vos amis, qu'à la tombée de la nuit vingt-cinq cavaliers arriveront ici, où nous les cacherons, tandis que cinquante autres attendront votre retour au Vado del Nendus, embusqués dans les rochers.

—Parfaitement arrangé tout cela, parfaitement, mon maître, fit l'Espagnol d'un ton joyeux. Mais pourquoi n'irai-je pas, moi, tout bonnement au-devant de mes amis? Cela simplifierait extraordinairement les choses, il me semble; je ne tiens pas à être une seconde fois frotté comme je l'ai été cette nuit; je n'y mets pas d'amour-propre, moi, vous savez, d'autant plus que j'espère bien prendre un jour ou l'autre ma revanche.

—Tout cela est juste, don Santiago, répondit l'Indien, mais vous oubliez que je vous ai prié de me rendre un service.

—C'est pardieu vrai! Je ne sais où j'ai la tête en ce moment; excusez-moi, je vous prie, et soyez convaincu que je demeure tout à votre disposition.

—Je vous remercie. Maintenant, maître, ajouta-t-il en se retournant vers le jeune homme, il faut qu'aujourd'hui même les dames que vous savez aient quitté San Miguel; demain il serait trop tard. Vous allez à l'instant reprendre votre déguisement et vous rendre au couvent. Il n'y a d'ici à la ville que deux lieues à peine; vous arriverez juste au coucher du soleil, seulement il faut vous hâter.

—Diable, murmura le jeune homme, mais comment ferai-je pour conduire ces dames ici?

—Que cela ne vous inquiète pas, maître, à la porte même du couvent un guide vous attendra, qui vous amènera en sûreté ici.

—Et ce guide?

—Ce sera moi, maître.

—Oh! Alors tout est pour le mieux, dit le jeune homme.

—Vous n'avez pas un instant à perdre.

—Puis-je reprendre mon somme? demanda l'Espagnol.

—Parfaitement, rien ne vous en empêche, d'autant plus que je serai de retour à temps pour introduire vos compagnons dans le souterrain.

—Fort bien. Bonne chance, alors.

Et il s'étendit commodément dans le hamac, tandis que Tyro aidait son maître à compléter sa métamorphose, ce qui, du reste, ne fut pas long.

Les deux hommes quittèrent alors le souterrain par la galerie qui avait livré passage à Tyro, laissant l'Espagnol plongé déjà dans un profond sommeil.

La galerie par laquelle sortirent le maître et le serviteur débouchait sur le bord même de la rivière et se trouvait si complètement masquée, qu'à moins de la connaître avec certitude, il était impossible de la soupçonner.

Une pirogue, échouée sur le sable à quelques pas de là, semblait les attendre.

Tyro se dirigea effectivement vers elle; il la mit à flot, y fit entrer son maître, y entra à son tour, puis, prenant les pagayes, il la lança dans le courant.

—Nous arriverons plus vite ainsi, dit-il: par ce moyen, je vous déposerai à quelques pas seulement de l'endroit où vous vous rendez.

Le peintre fit un signe d'assentiment et ils continuèrent leur route.

L'idée de l'Indien était excellente, en ce sens que, non seulement ce moyen de locomotion, fort rapide, raccourcissait extrêmement le trajet qu'il fallait faire, mais il avait en outre l'avantage de supprimer l'espionnage, toujours à redouter, en entrant dans la ville et en traversant des rues remplies de monde.

Bientôt l'avant de la pirogue cria sur le sable de la rive; ils étaient arrivés. Le Français descendit à terre.

—Bonne chance! murmura Tyro en reprenant le large.

Malgré lui, en se trouvant de nouveau au milieu d'une ville où il se savait poursuivi comme un criminel et traqué presque comme une bête fauve, le jeune homme éprouva une légère émotion et sentit battre son cœur plus fort que de coutume.

Il comprit qu'il jouait sa tête sur un coup de dé, dans une entreprise que bien d'autres à sa place eussent considérée comme insensée, surtout dans la situation critique dans laquelle il se trouvait lui-même placé.

Mais Émile avait un cœur dévoué et intrépide, il avait promis aux deux dames de tout tenter pour leur venir en aide, et, malgré la juste appréhension qu'il éprouvait sur le résultat probable de son expédition, il n'eut pas un instant la pensée de manquer à sa parole.

D'ailleurs, qu'avait-il à redouter de plus que la mort? Rien. En butte déjà à la haine des patriotes, au cas d'une surprise, il lui restait la chance de vendre chèrement sa vie. Sous son déguisement il était bien armé, et puis le sort en était jeté maintenant: le rubicond était passé, il n'y avait plus à reculer; il jeta un regard investigateur autour de lui, s'assura que les environs étaient déserts, et après avoir une dernière fois touché les pistolets, placés sous son poncho, à sa ceinture, il entra résolument dans la rue.

Comme le bord de la rivière, la rue était déserte.

Le jeune homme, tout en affectant le pas un peu traînant d'un vieillard et regardant avec soin autour de lui, prit le côté de la rue opposé à celui où se trouvait le couvent. Puis, arrivé devant les fenêtres, il répéta à deux reprises le signal dont il était précédemment convenu avec la marquise.

—Pourvu, murmura-t-il à voix basse, qu'elles aient placé quelqu'un en vedette et que mon signal ait été aperçu.

Puis, après un instant employé sans doute à s'affermir encore dans sa résolution, il traversa la rue et s'approcha de la porte.

Au moment où il se préparait à frapper, cette porte s'ouvrit.

Il entra, la porte se referma immédiatement derrière lui.

—Ouf! fit-il, me voici dans la souricière; que va-t-il se passer maintenant?

Une religieuse, autre que celle qui, la première fois, lui avait ouvert, se tenait devant lui. Sans prononcer une parole, elle lui fit signe de la suivre et se mit aussitôt en marche.

Ils traversèrent ainsi silencieusement et d'un pas rapide, les longs corridors, les cloîtres, et atteignirent enfin la cellule de la supérieure. La porte était ouverte.

La conductrice du jeune homme s'effaça pour lui livrer passage et, lorsqu'il fut entré, referma la porte derrière lui, tout en demeurant elle-même au dehors.

Une seule personne se trouvait dans la cellule, cette personne était la supérieure.

Le jeune homme la salua respectueusement.

—Eh bien, lui demanda-t-elle en s'approchant vivement de lui, que se passe-t-il? Parlez sans crainte, nul ne nous peut entendre.

—Il se passe, madame, répondit-il, que si ces dames sont toujours dans l'intention de fuir, tout est prêt.

—Dieu soit loué! s'écria la supérieure avec joie, et quand fuiront-elles?

—A l'instant, si elles sont disposées; demain, d'après ce qu'on m'a assuré, il serait trop tard pour elles.

—Il n'est que trop vrai, hélas! fit-elle avec un soupir; ainsi vous répondez de leur sûreté?

—Je réponds, madame, de me faire tuer pour les défendre: un galant homme ne peut s'engager à davantage.

—Vous avez raison, caballero, c'est, en effet, plus que nous ne sommes en droit d'exiger de vous.

—Maintenant, soyez, je vous prie, madame, assez bonne pour faire, le plus tôt possible, prévenir ces dames; je n'ose vous répéter que les instants sont précieux.

—Elles sont prévenues déjà: elles terminent leurs préparatifs; dans un instant elles seront ici.

—Tant mieux, car j'ai hâte de me trouver en rase campagne; j'avoue que j'étouffe entre ces murs épais. Vous savez, madame, que vous m'avez offert de vous faciliter les moyens de quitter cette maison; je ne saurais, moi, me charger de cette tâche dans laquelle j'échouerais.

—Soyez tranquille, ce que j'ai dit je le ferai.

—Mille fois merci, madame; permettez-moi une dernière observation.

—Parlez, caballero.

—Lorsque je suis entré ici pour la première fois, j'ai cru remarquer, peut-être me suis-je trompé, que la personne qui m'a servi de guide ne possédait pas toute votre confiance.

—En effet, señor, vous ne vous êtes pas trompé; mais, ajouta-t-elle avec un sourire d'une expression cruelle, aujourd'hui vous n'aurez pas à redouter les indiscrétions de cette religieuse, son poste est occupé par une personne sûre; quant à elle je lui ai donné une autre place.

Le jeune homme s'inclina.

Au même instant, une porte intérieure s'ouvrit et deux personnes entrèrent.

L'obscurité qui commençait à envahir la cellule empêcha le Français de reconnaître au premier moment ces deux personnes enveloppées d'épais manteaux et la tête recouverte de chapeaux dont les larges ailes, rabattues sur le visage, ne laissaient pas distinguer les traits.

—Nous sommes perdus, murmura-t-il, en faisant un pas en arrière et en portant instinctivement la main à ses pistolets.

—Arrêtez! s'écria vivement un des deux inconnus; en laissant tomber le pan de son manteau, ne voyez-vous donc pas qui nous sommes?

—Oh! s'écria le Français en reconnaissant la marquise.

—J'ai pensé, reprit-elle, que pour la hasardeuse aventure dans laquelle nous nous jetons mieux valait ce costume que le nôtre.

—Et vous avez eu cent fois raison, madame. Oh! Maintenant, à moins de complications imprévues, je crois presque pouvoir répondre au succès de votre fuite.

La jeune fille se cachait honteuse et frémissante derrière sa mère.

—Nous partirons quand il vous plaira, madame, reprit le jeune homme, seulement je crois que le plus tôt sera le mieux.

—Tout de suite! Tout de suite! s'écria la marquise.

—Soit, fit la supérieure, suivez-moi.

Ils quittèrent la cellule.

La marquise et sa fille portaient chacune une légère valise sous le bras.

De plus la marquise, sans doute pour ajouter à la réalité de son costume masculin, avait une paire de pistolets à la ceinture, un sabre au côté et un long coutelas dans la polena droite.

Les cloîtres étaient déserts, un silence de mort régnait dans le couvent.

—Avancez sans crainte, dit la supérieure, personne ne vous surveille.

—Où sont les chevaux? demanda la marquise.

—A quelques pas d'ici, répondit Émile; il aurait été imprudent de les amener jusqu'au couvent.

—C'est juste, répondit la marquise.

Ils continuèrent à avancer.

Le peintre était fort inquiet. La dernière question de la marquise à propos des chevaux lui rappelait un peu tardivement qu'il n'avait nullement songé à se munir de montures; entraîné par la rapidité avec laquelle les événements s'étaient précipités depuis l'arrivée de Tyro dans le souterrain, il s'était complètement laissé diriger par le Guaranis, sans penser un instant à ce détail, cependant si important, pour la réussite de son projet de fuite.

—Diable, murmura-t-il à demi-voix, pourvu que Tyro ait eu plus de mémoire que moi; je ne pouvais cependant pas avouer cet impardonnable oubli; d'ailleurs, le principal est de sortir d'ici.

Les quatre personnes traversèrent rapidement les corridors, elles ne tardèrent pas à atteindre la porte du couvent. La supérieure, après avoir jeté un regard investigateur à travers le guichet afin de s'assurer que la rue était déserte, prit une clef à un trousseau pendu à sa ceinture et ouvrit la porte.

—Adieu, et que le Seigneur vous protège, dit-elle, j'ai loyalement tenu ma promesse.

—Adieu et merci, répondit la marquise. Quant à la jeune fille elle se jeta dans les bras de la religieuse et l'embrassa en pleurant.

—Partez, partez! s'écria vivement la supérieure; et, les poussant doucement, elle referma la porte derrière eux.

Les deux dames jetèrent un dernier et triste regard sur le couvent et, s'enveloppant avec soin dans leurs manteaux, elles se préparèrent à suivre leur protecteur.

—Quel chemin prenons-nous? demanda la marquise.

—Celui-ci, répondit Émile, en tournant à droite, c'est-à-dire en se dirigeant du côté de la rivière.

Était-ce hasard ou intuition qui le poussait dans cette direction? Un peu de l'un, un peu de l'autre.

Une barque assez grande, montée par quatre hommes, attendait échouée sur la rive.

—Eh! fit un des hommes, dans lequel Émile reconnut aussitôt Tyro, voilà le patron, ce n'est pas malheureux.

Celui-ci, sans répondre, fit entrer ses compagnes dans la barque et y entra aussitôt après elles.

Sur un signe de l'Indien, les pagayes furent bordées et la barque s'éloigna rapidement.

Les dames poussèrent un soupir de soulagement.

Tyro avait pensé que mieux valait, pour partir, reprendre le même chemin, surtout à cause des dames, qui, malgré toutes leurs précautions, couraient le risque d'être reconnues facilement; seulement, comme lui non plus n'avait pas songé à faire part de son intention à son maître, il craignait que celui-ci ne s'engageât à travers les rues; aussi, dès qu'il avait eu frété la barque, s'était-il posté de façon à apercevoir son maître à la sortie du couvent, et s'il l'avait vu tourner du côté opposé à celui que le hasard lui avait fait choisir, il se serait mis à sa poursuite, afin de lui faire rebrousser chemin.

Nous avons vu comment, cette fois, le hasard, sans doute fatigué de toujours persécuter le jeune homme, avait consenti à le protéger en le lançant dans la bonne voie.

Grâce à l'obscurité, car le soleil était couché et déjà les ténèbres étaient épaisses, et surtout à la largeur de la rivière dont la barque tenait le milieu, les fugitifs ne couraient que très peu de risques d'être reconnus.

Ils accomplirent leur trajet en fort peu de temps, et pendant tout leur voyage ne rencontrèrent aucune autre embarcation que la leur, excepté une pirogue indienne montée par un seul homme qui les croisa à la sortie de la ville.

Mais cette pirogue passa trop loin de la barque et sa course était trop rapide pour qu'on supposât que l'homme qui se trouvait dedans eût essayé de jeter les yeux sur eux.

Ils arrivèrent enfin à l'entrée du souterrain.

Nous avons dit que la barque était montée par quatre hommes.

De ces quatre hommes, deux étaient des Gauchos engagés par Tyro, et comme le Guaranis les avait bien payés. Il avait le droit de compter sur leur fidélité; ajoutons que pour plus de sûreté l'Indien ne leur avait rien confié du but de l'expédition; le troisième était un domestique du peintre, un Indien que celui-ci avait laissé à San Miguel, sans autrement s'en occuper, lorsqu'il avait pris la fuite; le quatrième était Tyro lui-même.

Lorsque la barque toucha le bord, le Guaranis aida respectueusement les deux dames à descendre à terre, puis leur montrant l'entrée du souterrain:

—Veuillez, señoras, leur dit-il, entrer dans cette caverne où nous vous rejoindrons dans un instant.

Les dames obéirent.

—Et nous? demanda le peintre.

—Nous avons encore quelque chose à faire, maître, répondit l'Indien.

L'accent singulier dont ces paroles furent prononcées étonna Émile, mais il ne fit pas d'observation, convaincu que le Guaranis devait avoir de sérieux motifs pour lui répondre d'une façon aussi péremptoire.


[X]

A TRAVERS CHAMPS

Se tournant alors vers les deux Gauchos, qui se tenaient insouciamment assis sur le rebord de la barque:

—Je vous ai payés; vous êtes libres de nous quitter maintenant, leur dit le Guaranis, à moins que vous ne consentiez à faire un nouveau marché avec ce señor, au nom duquel je vous avais engagés.

—Voyons le marché? répondit un des deux Gauchos.

—Êtes-vous libres, d'abord?

—Nous le sommes.

—Est-ce en votre nom à tous deux que vous me répondez?

—Oui; ce caballero est mon frère; il se nomme Mataseis, et moi Sacatripas: où va l'un, l'autre le suit.

Tyro salua d'un air charmé. La réputation de ces deux caballeros était faite depuis longtemps; il la connaissait de vieille date: c'étaient les deux plus insignes bandits de toute la Bande Orientale. Il ne pouvait mieux tomber dans les circonstances présentes; gens de sac et de corde, leurs mains étaient rouges jusqu'au coude. Pour un réal, ils auraient, sans hésiter, assassiné leur père; mais leur parole était d'or; une fois donnés, ils ne l'auraient pas violée pour la possession de toutes les mines de la cordillière; c'était leur seul défaut, ou, si on le préfère, leur seule vertu; l'homme, cet étrange animal, est ainsi fait qu'il n'est complet ni pour le bien ni pour le mal.

—Très bien, reprit Tyro, je suis heureux, caballeros, d'avoir affaire à des hommes comme vous; j'espère que nous nous entendrons.

—Voyons, répondit Mataseis.

—Voulez-vous demeurer au service de ce caballero?

—A quelles conditions? Encore est-il bon de savoir si le service sera rude? reprit le positif Mataseis.

—Il le sera; il vous prend pour tout faire, vous entendez: tout, ajouta-t-il en appuyant avec intention sur le dernier mot.

—Cela est la moindre des choses, s'il nous paye bien.

—Cinq, onces par mois chacun, cela vous convient-il?

Les deux bandits échangèrent un regard.

—C'est convenu, dirent-ils.

—Voici un mois d'avance, reprit Tyro, en prenant une poignée d'or dans sa poche et la leur remettant.

Les Gauchos tendirent la main avec un mouvement de joie et firent instantanément disparaître l'or sous leurs ponchos.

—Seulement, souvenez-vous qu'un mois commencé doit se finir, et que lorsqu'il vous plaira de quitter le service de ce caballero, vous devrez le prévenir huit jours à l'avance et vous abstenir de rien tenter contre lui pendant les huit jours qui suivront la rupture de votre marché; acceptez-vous ces conditions?

—Nous les acceptons.

—Jurez donc de les tenir fidèlement.

Les deux bandits écartèrent leurs ponchos, prirent dans la main les scapulaires pendus à leurs cous et, se découvrant en levant les yeux au ciel avec une onction digne d'un serment plus chrétien.

— Nous jurons sur ces scapulaires bénits de tenir fidèlement les conditions acceptées par nous, dirent-ils tous deux à la fois; puissions-nous perdre la part que nous espérons en paradis et être damnés si nous manquions à ce serment librement prêté.

—C'est bien, fit Tyro et se tournant vers l'Indien pendant que les Gauchos, après avoir baisé leurs scapulaires, les remettaient dans leur poitrine, et vous, Neño, voulez-vous rester au service de votre maître?

—Cela m'est impossible, répondit résolument l'Indien; j'ai un autre maître.

—Soit, vous êtes libre; partez.

Neño ne se fit pas répéter l'invitation. Après avoir salué le peintre, il sauta légèrement hors de la barque et s'éloigna à grands pas dans la direction de San Miguel.

Le Guaranis le suivit un instant des yeux; puis, se penchant vers Sacatripas, il murmura un mot à voix basse à son oreille.

Le bandit fit un geste affirmatif de la tête, toucha légèrement le bras de son frère, et tous deux s'élançant en même temps à terre disparurent en courant dans l'obscurité.

—Ces démons seront précieux pour vous, maître, dit Tyro.

—Je le crois, mais ils me font l'effet d'atroces canailles: malheureusement, dans les circonstances où je me trouve, peut-être serai-je obligé d'utiliser un jour ou l'autre leurs services.

Le Guaranis sourit sans répondre.

—Ne trouvez-vous pas la conduite de ce Neño indigne, après tant de bontés que j'ai eues pour lui? reprit le peintre.

—Vous ne savez pas encore tout ce qu'il vous a fait, maître.

—Que voulez-vous dire?

—C'est lui qui vous a trahi et qui a vendu votre tête à vos ennemis.

—Vous le saviez! s'écria le jeune homme avec violence, et vous avez amené ce misérable avec nous? Nous sommes perdus alors!

—Écoutez, maître, répondit froidement le Guaranis.

En ce moment, un cri d'agonie traversa l'espace; bien qu'assez éloigné il avait une telle expression d'angoisse et de douleur que le peintre frémit malgré lui et se sentit soudain inondé d'une sueur froide.

—Oh! s'écria-t-il, c'est le cri d'un homme qu'on assassine. Que se passe-t-il? Mon Dieu!

Et il fit un mouvement pour s'élancer hors de la barque.

—Arrêtez, maître, dit Tyro, c'est inutile; les trahisons de Neño ne sont plus désormais à craindre.

—Que voulez-vous dire?

—Je veux dire, maître, que vos Gauchos ont commencé leur service; vous voyez que ce sont des hommes précieux. Allez rejoindre ces dames pendant que je ferai disparaître cette barque avec l'aide de ces dignes caballeros, que je vois accourir déjà de ce côté.

Le jeune homme se leva sans répondre et quitta la barque en chancelant comme un homme ivre.

—C'est affreux! murmura-t-il, et pourtant la mort de ce misérable sauve peut-être trois existences.

Il s'enfonça dans la galerie et rejoignit les dames, qui se tenaient tremblantes à côté l'une de l'autre, ne comprenant rien à l'absence prolongée du jeune homme et justement effrayées par le cri de mort dont le lugubre écho était parvenu jusqu'à elles.

La vue du Français les rassura.

—Qu'allons-nous faire maintenant? demanda à voix basse la marquise.

—Dans quelques minutes nous le saurons, répondit Émile; il nous faut attendre.

En ce moment le Guaranis parut, suivi de Mataseis.

—J'ai coulé la barque, dit l'Indien, afin de détruire les traces de notre passage. Le frère de ce señor est allé battre l'estrade; venez.

Ils le suivirent.

L'Indien se dirigeait dans les ténèbres avec autant de facilité qu'en plein jour; bientôt les fugitifs furent assez rapprochés pour que le bruit de plusieurs voix arrivât jusqu'à eux.

Tyro imita à deux reprises le cri du hibou. Un profond silence se fit aussitôt dans le souterrain, puis un homme parut, tenant d'une main une lanterne avec laquelle il s'éclairait et de l'autre un pistolet armé.

Cet homme était don Santiago Pincheyra.

—Qui va là? demanda-t-il d'un ton de menace.

—Ami, répondit le peintre.

—Ah! Ah! Votre expédition a réussi, à ce qu'il parait, répondit le montonero, en replaçant le pistolet à sa ceinture; tant mieux, je commençais à m'inquiéter de votre longue absence. Venez, venez, tous nos amis sont ici.

Ils entrèrent.

Une dizaine de montoneros se trouvaient en effet dans le souterrain.

Avec une délicatesse qu'on aurait été loin de soupçonner chez un pareil homme, le montonero s'approcha des deux dames que, malgré leur costume, il avait devinées, et, s'inclinant devant elles en même temps qu'il leur présentait des cravates de soie noire:

—Couvrez-vous le visage, mesdames, dit-il respectueusement, mieux vaut qu'aucun de nous ne sache qui vous êtes; plus tard, probablement, vous ne seriez que médiocrement flattées d'être reconnues par un des compagnons que vous donne aujourd'hui la fatalité.

—Merci, señor, vous êtes réellement un caballero, répondit gracieusement la marquise, et sans insister davantage, elle cacha ses traits avec la cravate, ce qui fut aussitôt imité par sa fille.

Cette heureuse idée du montonero sauvait l'incognito des fugitives.

—Quant à nous continua-t-il en s'adressant au peintre, nous sommes des hommes capables de répondre de nos actes, n'est-ce pas?

—Peu m'importe en effet d'être reconnu, répondit celui-ci, mais qu'attendons-nous pour partir, tout est-il prêt?

—Tout est prêt, j'ai une troupe nombreuse de hardis compagnons blottis comme des guanacos dans le taillis; nous partirons quand vous voudrez.

—Dame! Je crois que le plus tôt sera le mieux.

—Partons donc, alors.

—Un instant, señor, j'ai expédié un des engagés de mon maître à la découverte, peut-être serait-il bon d'attendre son retour.

—En effet; cependant, fit observer Émile, afin de ne pas perdre de temps, il serait bien de sortir d'ici et de monter à cheval; cela permettra au Gaucho de nous rejoindre; aussitôt son arrivée nous nous mettrons en route.

—Parfaitement raisonné; seulement, je suis assez embarrassé en ce moment.

—Pourquoi?

—Dame! Pour monter à cheval, il faut en avoir, et je crains que quelques-uns de nous n'en aient pas.

—J'y ai songé, ne vous occupez pas de ce détail; il y a dans le rancho six chevaux que j'y ai fait conduire aujourd'hui même, dit Tyro.

—Oh! Alors, rien ne nous arrête plus; laissez-moi jeter un coup d'œil au dehors, je vous avertirai lorsqu'il sera temps de me rejoindre.

Et, après avoir ordonné d'un geste à ses compagnons de le suivre, le montonero disparut dans la galerie.

Il ne resta plus dans le souterrain que les deux dames, le peintre et le Guaranis.

—Mon bon Tyro, dit alors Émile, je ne sais comment reconnaître votre dévouement; vous n'êtes pas un de ces hommes que l'on paye, cependant, avant de nous séparer, je voudrais vous laisser une preuve de...

—Pardon, maître, interrompit vivement Tyro, si je me permets de vous couper la parole, n'avez-vous pas parlé de nous séparer?

—En effet, mon ami, et croyez que cela me cause un véritable chagrin, mais je n'ai pas le droit de vous condamner à partager plus longtemps ma mauvaise fortune.

—Vous êtes donc mécontent de mes services, maître? S'il en est ainsi, excusez-moi, je tâcherai à l'avenir de mieux comprendre vos intentions afin de les exécuter à votre entière satisfaction.

—Comment! s'écria le jeune homme avec une surprise joyeuse, vous auriez le projet de me suivre malgré la mauvaise situation dans laquelle je me trouve et les dangers de toutes sortes qui m'entourent.

—Ces dangers eux-mêmes seraient une raison de plus pour que je ne vous quittasse pas, maître, répondit-il avec émotion, si déjà je n'étais résolu à ne pas vous abandonner; si peu que je vaille, bien que je ne sois qu'un pauvre Indien, cependant il y a certaines circonstances où l'un est heureux de savoir près de soi un cœur dévoué.

—Tyro, dit avec effusion le Français profondément touché de l'affection si simple et si sincère de cet homme, vous n'êtes plus mon serviteur, vous êtes mon ami: pressez ma main. Quoi qu'il arrive, je n'oublierai jamais ce qui se passe en ce moment entre nous.

—Merci, oh! Merci, maître, répondit-il en lui baisant la main; ainsi, vous consentez à ce que je vous accompagne?

—Pardieu! s'écria-t-il, maintenant c'est, entre nous, à la vie et à la mort, nous ne nous quitterons plus.

—Et vous me parlerez comme autrefois?

—Je te parlerai comme tu voudras; es-tu content? reprit-il avec un sourire.

—Merci, encore une fois, maître; oh! Soyez tranquille, vous ne vous repentirez jamais de la bonté que vous avez pour moi.

—Je le sais bien; aussi, je suis tranquille, va, et tu n'as que faire d'essayer de me rassurer.

—Venez, dit le montonero en reparaissant, tout est prêt: on n'attend plus que vous; quant aux chevaux...

—Ce soin me regarde, interrompit Tyro.

Ils s'engagèrent alors dans la galerie; les chevaux du jeune homme ne se trouvaient plus dans l'écurie qui leur avait été ménagée, mais il ne s'en inquiéta pas.

Bientôt ils débouchèrent au milieu du taillis où la nuit précédente les Espagnols et les patriotes s'étaient livré un si furieux combat; une nombreuse troupe de cavaliers se tenait immobile et silencieuse devant l'entrée du souterrain.

Le Guaranis avait pris les devants; lorsque le montonero entra dans la clairière, il s'y trouvait déjà avec le Gaucho, chacun tenant plusieurs chevaux en bride.

—Voici vos chevaux, señoras, dit-il en s'adressant aux dames, ce sont deux coursiers d'amble fort doux et fort vites.

La marquise le remercia; l'Indien attacha derrière la monture les valises qu'elle lui remit, puis aida la mère et la fille à se mettre en selle.

Émile, le montonero et le Gaucho étaient déjà à cheval.

Deux chevaux restaient encore: un pour Tyro, l'autre pour Sacatripas.

Au moment ou le Guaranis mettait le pied à l'étrier, un sifflement aigu se fit entendre dans les buissons.

—Voilà notre éclaireur, dit-il, et il répondit au signal.

—En effet, Sacatripas parut presque aussitôt.

Le Gaucho semblait avoir fait une course précipitée: sa poitrine haletait, son visage était inondé de sueur.

—Partons! Partons! dit-il d'une voix saccadée, si nous ne voulons être enfumés comme des loups; avant une demi-heure, ils seront ici.

—Diable, fit le montonero, voilà une mauvaise nouvelle, compagnon.

—Elle est certaine.

—Quelle direction devons-nous suivre?

—Celle des montagnes.

—Tant mieux, c'est celle que je préfère, et élevant la voix: en avant, au nom du diable! cria-t-il, et surtout ne ménageons pas les chevaux.

Les cavaliers appuyèrent les éperons en lâchant la bride et toute la troupe s'élança dans la nuit avec la rapidité d'un ouragan, coupant la plaine en ligne droite, franchissant les ravins et les buissons sans tenir compte des obstacles.

Les deux dames étaient placées entre Émile et le Guaranis qui eux-mêmes étaient flanqués chacun d'un Gaucho. C'était quelque chose d'étrange et de fantastique que la course affolée de cette légion de noirs démons qui fuyaient dans les ténèbres, silencieux et mornes, avec la rapidité irrésistible d'un tourbillon.

La fuite continua ainsi pendant plusieurs heures; les chevaux haletaient, quelques-uns commençaient même à buter.

—Quoiqu'il puisse advenir, il faut s'arrêter une heure, murmura le Pincheyra; sinon, bientôt, nous serons tous démontés.

Tyro l'entendit.

—Atteignez seulement le rancho del Quemado, dit-il.

—A quoi bon, répondit brusquement le montonero, nous en sommes encore à deux lieues au moins, nos chevaux seront fourbus.

—Qu'importe, j'ai préparé un relais.

—Un relais, nous sommes trop nombreux.

—Deux cents chevaux vous attendent.

—Deux cents chevaux! Miséricorde! Votre maître est donc bien riche?

—Lui? fit en riant l'Indien, il est pauvre comme Job! Mais ajouta-t-il avec intention, ses compagnons sont riches, et voilà douze jours que je prépare cette fuite, dans la prévision de ce qui arriverait aujourd'hui.

—Alors, s'écria le montonero avec une animation fébrile, en avant! En avant, compagnons! Dussent les chevaux en crever.

La course recommença rapide et fiévreuse.

Un peu avant le lever du soleil, on atteignit enfin le rancho; il était temps, les chevaux ne se tenaient plus debout que maintenus par la bride; ils butaient à chaque pas et plusieurs déjà s'étaient abattus pour ne plus se relever.

Leurs maîtres, avec cette insouciante philosophie qui caractérise les Gauchos, après les avoir débarrassés de la selle et s'en être chargés, les avaient abandonnés et suivaient tant bien que mal la cavalcade en courant.

Le rancho del Quemado n'était, en quelque sorte, qu'un vaste hangar auquel attenait un immense corral rempli de chevaux.

A trois ou quatre lieues en arrière, se dressaient comme une sombre barrière les premiers contreforts de la cordillière, dont les cimes neigeuses masquaient l'horizon.

Sur l'ordre de don Santiago, les chevaux fatigués furent abandonnés après qu'on leur eu enlevé la selle, et chaque montonero entra dans le corral, en faisant tournoyer son lasso.

Bientôt chaque cavalier eut lacé le cheval dont il avait besoin et se fut mis en devoir de le harnacher.

Il restait encore quatre-vingts ou cent chevaux dans le corral.

—Nous ne devons pas abandonner ici ces animaux, dit le montonero, nos ennemis s'en serviraient pour nous poursuivre.

—Il est facile de remédier à cela, observa Tyro; il y a une yegua madrina, on lui mettra la clochette, les chevaux la suivront, dix de nos compagnons partiront en avant avec eux.

—Pardieu! Vous êtes un précieux compère, répondit joyeusement le montonero, rien n'est plus facile.

L'ordre fut immédiatement donné par lui et les chevaux de rechange s'éloignèrent bientôt du côté des montagnes, sous l'escorte de quelques cavaliers.

Les chevaux peuvent faire sans se fatiguer de longues traites en liberté; ce mode de relais est généralement adopté en Amérique, où il est presque impossible de se procurer autrement des montures fraîches.

—Maintenant, reprit le montonero, je crois que nous ferons bien de monter à cheval.

—Oui, et de repartir, ajouta Émile en étendant les bras vers la plaine.

Aux premiers rayons du soleil qui faisait étinceler ses armes, on apercevait une nombreuse troupe de cavaliers qui accourait à toute bride.

—¡Rayo de Dios! s'écria don Santiago, l'éclaireur avait raison, nous étions suivis de près; les démons ont fait diligence, mais maintenant il est trop tard pour eux. Nous ne les craignons plus! En selle tous et en avant! En avant!

On repartit.

Cette fois, la course ne fut pas aussi rapide. Les fugitifs se croyaient certains de ne pas être atteints; l'avance qu'ils avaient obtenue était assez grande, et selon toute probabilité ils arriveraient aux montagnes avant que les patriotes fussent sur eux.

Une fois dans les gorges des cordillières, ils étaient sauvés.

Cependant la fuite ne laissait pas que d'être fatigante pour les deux dames, qui, accoutumées à toutes les recherches du luxe, ne se soutenaient à cheval qu'à force d'énergie, de volonté, et stimulées surtout par la crainte de retomber aux mains de leurs persécuteurs. Tyro et son maître étaient contraints de se tenir constamment à leurs côtés et de veiller attentivement sur elles: sans cette précaution elles seraient tombées de cheval, non pas tant à cause de la fatigue qu'elles éprouvaient, bien que cette fatigue fût grande, mais parce que le sommeil les accablait et les empêchait, malgré tous leurs efforts, de tenir leurs yeux ouverts et de guider leurs chevaux.

—Mais qui, diable nous a trahis? s'écria tout à coup don Santiago.

—Je le sais moi, répondit Sacatripas.

—Vous le savez, señor? Eh bien, alors vous me ferez le plaisir de me le dire, n'est-ce pas?

—C'est inutile, señor; l'homme qui vous a trahi est mort; seulement il a été tué deux heures trop tard.

—C'est malheureux, en effet; et pourquoi trop tard?

—Parce qu'il avait eu le temps de parler.

—L'on dit beaucoup de choses en deux heures, surtout si l'on n'est pas interrompu. Et vous êtes sûr de cela?

—Parfaitement sûr.

—Enfin, reprit philosophiquement le montonero, nous avons la consolation d'être certains qu'il ne parlera plus; c'est toujours cela. Quant aux braves qui nous poursuivent, ajouta-t-il en se retournant, nous ne...

Mais tout à coup il s'interrompit en poussant un horrible blasphème et en bondissant sur sa selle.

—Qu'avez-vous donc? lui demanda Émile avec inquiétude.

—Ce que j'ai, mil demonios? s'écria-t-il, j ai que ces pícaros nous gagnent main sur main, et que, dans une heure, ils nous auront atteints.

—Oh! Oh! fit vivement le jeune homme, croyez-vous?

—Dame! Voyez vous-même.

Le peintre regarda, le montonero avait dit vrai: la troupe ennemie s'était sensiblement rapprochée.

—¡Caray! Je ne sais ce que je donnerais pour savoir qui sont ces démons.

—Ils font partie de la cuadrilla de don Zéno Cabral; je crois même qu'il se trouve parmi eux.

—Tant mieux, fit rageusement le montonero, j'aurai peut-être ma revanche.

—Comptez-vous combattre ces gens-là?

—Pardieu, pensez-vous que je veuille me laisser fusiller par derrière, comme un chien peureux.

—Je ne dis pas cela, mais il me semble que nous pouvons redoubler de vitesse.

—A quoi bon? Ne voyez-vous pas que ces drôles ont avec eux une recua fraîche et qu'ils nous atteindront toujours; mieux vaut les prévenir.

—Les choses étant ainsi, je crois, comme vous, que c'est le plus sage, répondit Émile qui craignait que le montonero supposât qu'il avait peur.

—Bien, répondit don Santiago, vous êtes un homme! Laisses-moi faire.

Puis, sans que personne pût prévoir quelle était son intention, il fit subitement volter son cheval et partit ventre à terre au-devant des patriotes.

—Tyro, dit alors Émile en s'adressant au Guaranis, prenez avec vous les deux frères que vous avez engagés à mon service, et mettez en sûreté la marquise et sa fille.

—Señor, pourquoi nous séparer, demanda la marquise d'un air dolent, ne vaut-il pas mieux que nous demeurions près de vous?

—Pardonnez-moi d'insister pour cette séparation temporaire, madame; j'ai juré de tout tenter pour vous sauver, je veux tenir mon serment.

La marquise, accablée, soit par la lassitude qu'elle éprouvait, soit par le sommeil qui, malgré elle, fermait ses paupières, ne répondit que par un soupir.

—Vous n'abandonnerez ces dames sous aucun prétexte, continua le jeune homme en s'adressant à l'Indien, et s'il m'arrivait malheur pendant le combat, vous continueriez à les servir jusqu'à ce qu'elles n'aient plus besoin de votre protection. Puis-je compter sur vous?

—Comme sur vous-même, maître.

—Partez alors, et que Dieu vous protège.

Sur un signe de l'Indien, les Gauchos prirent par la bride les chevaux des deux dames et, s'élançant à fond de train, ils les lancèrent à leur suite, sans que les fugitives, qui peut-être n'avaient pas complètement conscience de ce qui se passait, essayassent de s'y opposer.

Le peintre, qui tout en galopant les suivait des yeux, les vit bientôt disparaître au milieu d'un épais rideau d'arbres commençant les contreforts des cordillières.

—Grâce à Dieu, vainqueurs ou vaincus, elles ne tomberont pas aux mains de leurs persécuteurs, dit-il, et j'aurai tenu ma promesse.

Tout à coup, plusieurs détonations éloignées se firent entendre; Émile se retourna, et il aperçut don Santiago qui revenait à toute bride vers sa troupe en brandissant d'un air de défi sa carabine au-dessus de sa tête.

Trois ou quatre cavaliers le poursuivaient chaudement.

Arrivé à une certaine distance, l'Espagnol s'arrêta, épaula sa carabine et lâcha la détente, puis repartit au galop.

Un cavalier tomba; les autres rebroussèrent chemin.

Bientôt l'Espagnol se retrouva au milieu des siens.

—Halte! cria-t-il d'une voix de tonnerre.

La troupe s'arrêta aussitôt.

—Compagnons, loyaux sujets du roi, continua-t-il, j'ai reconnu ces ladrones, ils sont à peine quarante; fuirons-nous plus longtemps devant eux? En avant! Et vive le roi!

—En avant! répéta la troupe en s'élançant à sa suite.

Émile chargea avec les autres, d'un air assez maussade, il est vrai: il se souciait aussi peu du roi que de la patrie, et il lui paraissait plus sage de gagner au pied au plus vite mais, comme au fond, c'était presque sa cause que défendaient ces hommes; que c'était pour le protéger qu'ils combattaient, force lui était de faire contre fortune bon cœur, et de ne pas demeurer en arrière.

Malgré leur petit nombre, les patriotes ne parurent nullement intimidés du retour agressif des Espagnols, et ils continuèrent bravement à s'avancer.

Le choc fut terrible; les deux troupes s'attaquèrent résolument à l'arme blanche et se trouvèrent bientôt confondues.

Dans la mêlée, Émile reconnut don Zéno Cabral; il s'élança vers lui, et, frappant du poitrail de son cheval celui de son adversaire, fatigué d'une longue traite, il le renversa.

Sautant immédiatement à terre, le jeune homme appuya le genou sur la poitrine de don Zéno et lui portant la pointe de son sabre à la gorge:

—Rendez-vous, lui dit-il.

—Non, répondit celui-ci.

—A mort! A mort! cria don Santiago qui arrivait.

—Faites cesser le combat, répondit Émile en se tournant vers lui, ce cavalier s'est rendu à condition qu'il sera libre de retourner à San Miguel ainsi que ses compagnons.

—Qui vous a autorisé à faire ces conditions: dit le montonero.

—Le service que je vous ai rendu et la promesse que vous m'avez faite.

L'Espagnol réprima un geste de colère.

—C'est bien, répondit-il au bout d'un instant, vous le voulez, soit, mais vous vous en repentirez. En retraite!

Et il partit.

—Vous êtes libre, dit le jeune homme, en tendant à don Zéno la main pour l'aider à se relever.

Celui-ci lui lança un regard farouche.

—Je suis contraint d'accepter votre merci, lui dit-il: mais tout n'est pas fini entre nous, nous nous reverrons.

—Je l'espère, répondit simplement le jeune homme; et, remontant à cheval, il rejoignit ses compagnons déjà assez éloignés.

Deux heures plus tard les Espagnols s'enfonçaient dans les premiers défiles des cordillières, tandis que les patriotes retournaient au petit pas et assez mécontents du résultat de leur expédition à San Miguel de Tucumán, où ils arrivèrent à la nuit tombante du même jour.


[FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.]


[DEUXIÈME PARTIE]