L’HISTOIRE D’UNE IDÉE.—LE MUSÉE RODIN.

En l’année 1911, le 5 septembre précisément, j’eus la chance de publier, dans un journal de Paris, l’article suivant, dont quelques parties sont restées inédites. Voici l’article en son entier:

«On ne s’est pas encore mis d’accord sur l’utilisation complète de l’hôtel Biron. Que va-t-on en faire, exactement?

«Cette question, qui revient au jour de l’actualité, combien de fois déjà se l’est-on posée, depuis que les dames du Sacré-Cœur sont parties, résignées et douces. Oui, que ferait-on bien de cette noble, grave et admirable «maison», que la verdure envahit peu à peu, sous l’œil figé mais souriant des jolies clés de voûte: têtes de faunes et de nymphes qui ont pas mal de philosophie,—et il y paraît!—tellement elles en ont vu ici des événements, des hivers et des printemps, rudes ou radieux!... Oui, que doit-on faire de l’hôtel Biron?...

«Vendre tout l’hôtel avec ses dépendances à des marchands de terrains, on y a déjà renoncé. Certes, le profit en serait rare; mais on redoute les grincements de dents des Parisiens, des habitants au moins de ce quartier des Invalides, qui respirent mieux à cause du vaste jardin, en train de devenir un parc sauvage, tout hérissé d’insectes et de plantes.

«D’un autre côté, garder l’hôtel et vendre seulement les dépendances, c’est-à-dire les bâtiments des cours, les galeries et l’église, ce serait une plus mauvaise solution que de conserver ces laides bâtisses du règne de Louis-Philippe; car celles-ci seraient immédiatement remplacées par de plus laides choses encore: des maisons à loyers. Il ne faut donc pas, sous quelque prétexte que ce soit, s’arrêter à cette idée. Examinons s’il n’y en a point une autre préférable.

«D’abord, il y a la question du quartier, dont nous parlions tout à l’heure. Eh bien, un moyen la satisfait pleinement. Oui, qu’on ouvre dès maintenant le vaste jardin, tout grand. Ce serait un magnifique don. Et quel noble voisinage pour le dôme rayonnant de l’hôtel des Invalides! Il est là, tout proche, et sa grandeur ne souffrirait pas du contact des laides maisons d’aujourd’hui. Que le conseiller municipal, intéressé, nous entende donc! Il a beau jeu, cet édile, pour défendre qu’on lotisse ce parc. Au nom de la beauté de la Ville et au nom de l’hygiène publique, il peut faire triompher d’abondantes et irrésistibles raisons. Que messieurs les architectes, pour une fois, gardent en leurs cartons leurs plans tout faits, taxés comme n’importe quelle autre marchandise. Nous préférons, nous, les arbres et les fleurs. Et alors on songera à l’hôtel lui-même, pour lequel il me paraît qu’une solution s’impose avec une éclatante force: c’est qu’il faut faire de l’hôtel Biron un musée Rodin.

«Tous les vrais artistes, d’ailleurs, ont déjà pensé peut-être à cette si simple chose. Car, le maître incontesté de la statuaire contemporaine et de beaucoup d’autres temps, n’a pas attendu notre proposition pour installer dans l’hôtel de nombreux chefs-d’œuvre. Déjà, dans de hautes et vastes salles qu’il loue, il déploie encore les frénétiques mouvements de la vie expressive. Regardez. Dans les salles du rez-de-chaussée, des marbres, les uns à peine ébauchés dans la gangue du bloc, les autres terminés, émerveillent. Dans les salles du premier étage, voici les rares dessins qui chantent au long des murs les nobles harmonies de la Beauté! N’est-ce point là l’acheminement précis vers le musée Rodin?

«A vrai dire, la chose est depuis longtemps moralement entendue. Elle vient naturellement après le musée de la dernière Exposition Universelle et après le musée de la villa des Brillants. Nous avons vu, en effet, en 1900, quel metteur en scène est l’illustre maître; à Meudon, il a fait mieux encore: il a dépassé son propre génie. Allez à sa villa des champs, et vous en reviendrez éperdu d’enthousiasme et de joie profonde. Ce n’est pas un sanctuaire, comme on le répète, sans esprit, c’est une magnifique floraison d’incomparables œuvres. Craignez de voir un jour tout ce splendide labeur dispersé aux enchères; et, prévoyants amoureux des statues superbes, demandez plutôt sans tarder qu’on transporte beaucoup des œuvres du musée de Meudon dans l’hôtel Biron.

«D’ailleurs, il n’y a nulle audace à réclamer cela. Qui protesterait, en effet, contre un acte de si haute justice artistique?... Il nous semble, présentement, que des siècles se sont écoulés depuis la malencontreuse «affaire» de la statue de Balzac. Oui, qui s’en souvient, si ce n’est pour rire, une fois de plus, de la sottise des juges? Or, à ce moment déjà, Rodin n’avait pas besoin de cette publicité: il appartenait au monde entier. A partir du jour où il nous montra la Porte de l’Enfer, il est resté le Maître sans rival. Profitons donc de ses vigoureuses années, et faisons-lui connaître notre projet.

«S’il nous approuve, une grande chose sera réalisée. Car il nous sera alors permis de revoir, aux heures enchantées de notre vie, les merveilleuses œuvres qui s’échelonnent de l’Age d’airain, au Penseur. Nous retrouverons ensemble la Faunesse, le Printemps, la Pensée, l’Emprise, les Bourgeois de Calais, si graves de douleur contenue; l’Homme au nez cassé, le Buste de Dalou; ses Mains d’expression, si tourmentées, si éloquentes; Eve, les Études pour le Balzac, le Balzac lui-même, formidable comme un colosse Memnon; le Saint-Jean, l’Appel aux armes, la Chute d’Icare, Adam et Eve; le Monument à Victor-Hugo, etc., etc., marbres, bronzes et plâtres.

«Ce qui est certain, en tout cas (terminions-nous), c’est que l’on ne peut garder indéfiniment l’hôtel Biron dans l’état actuel. Ses pierres verdissent, se disjoignent, et des ravenelles y tremblent au moindre souffle du vent; et, bientôt, si l’on n’y prend garde, ce sera une pauvre chose abandonnée, presque une «vieillerie». C’est tout juste même si l’on ne continue pas à y voler, comme on l’a fait déjà, des rampes d’escaliers, des grilles, des sculptures ou des boiseries. Du dehors, les gamins jettent des pierres dans le jardin, et ils ont la tentation d’y entrer, comme ils pénètrent dans les terrains vagues. Profitons donc, je le répète, de ce que Rodin a pris asile en ces murs et installons-le commodément. Quoi! nous avons un génie bienveillant et prêt à nous charmer pour maintenant et pour plus tard! Qu’attendons-nous donc pour l’accaparer? Et c’est peut-être, du reste, aisé à entreprendre. Essayons. Des amis de Rodin sauraient, au besoin, l’amener même à préparer, à organiser son musée. Et alors la dolente et grave «maison», où frémissaient les oraisons, redeviendrait enfin auguste, comme il sied à une demeure ancienne parée d’un majestueux escalier de pierre et de spacieuses salles.»

Notre appel fut tout de suite entendu. Au mois de novembre de cette même année 1911, Mlle Judith Cladel, qui a hérité du noble et beau talent de son admirable père, que Hüysmans appelait: le François Millet de la littérature, Mlle Judith Cladel, reprenait mon article en faveur du musée Rodin.

«Le vœu de l’artiste (Rodin), disait notamment Judith Cladel, le vœu de l’artiste s’est rencontré avec celui de ses admirateurs. Son plus ardent désir, au seuil de la vieillesse, est qu’on le mette à même d’achever sa vie de labeur et de pensée dans la noble maison qui l’abrite actuellement, et qu’on l’autorise à y fonder un musée.

«En échange de quoi, il est prêt à léguer à l’État:

1º Toute son œuvre en sculpture;

2º Tous ses dessins;

3º L’importante collection d’antiques qu’il a rassemblée en ces quinze dernières années.»

Et, plus loin, il était ajouté:

HOTEL BIRON.
LA GRANDE
SALLE DU
REZ-DE-CHAUSSÉE
Cl. Lémery

«Il est nécessaire de stipuler que Rodin souhaite obtenir uniquement la jouissance du pavillon.

«L’État disposerait à son gré du jardin. Bien entendu, l’artiste ne toucherait en rien aux proportions harmonieuses des salles de l’hôtel, auxquelles attenterait forcément toute autre installation. Le pavillon n’est pas très vaste et il serait, certes, complètement occupé par les œuvres et les collections mentionnées ci-dessus.»

D’accord avec Rodin, avec qui je restais en contact, il était encore dit:

«Les salles du musée Rodin seraient ouvertes au public du vivant de l’artiste, à mesure de leur aménagement. Le sculpteur en assumerait la charge ainsi que les frais de la mise en état des locaux.»

Enfin, après avoir constaté que les pays étrangers ont réservé, eux, de vastes salles à Rodin,—notamment le Musée Métropolitain de New-York,—il était conclu:

«Il faut créer un musée Rodin à l’hôtel Biron. Il faut offrir ce cadeau au Paris du travail et de la pensée. Il faut ajouter toujours au patrimoine d’art qui fait la France si grande et si aimée.»

Une sorte de «pétition» s’ensuivit. Elle fut présentée aux hommes de lettres, aux artistes et aux hommes politiques. Les adhésions vinrent, nombreuses.

En voici quelques-unes.

Claude Monet écrivit:

J’adresse mon adhésion complète à votre projet d’un musée Rodin, heureux de témoigner mon admiration au grand artiste.

Octave Mirbeau:

Je crois bien que vous pouvez prendre mon nom pour l’œuvre que vous avez entreprise; et ce serait si beau que l’hôtel Biron fût le musée Rodin!

Je le souhaite de tout mon cœur.

J.-F. Raffaëlli:

Je suis avec vous de tout cœur pour la création d’un musée devant conserver les ouvrages de mon illustre ami Auguste Rodin.

J.-H. Rosny aîné:

Eh! oui, qu’on crée un musée Rodin et qu’on n’attende pas la fin des siècles.

Paul Adam:

J’applaudis au projet du Musée Rodin et l’hôtel Biron, à défaut d’un palais moderne conçu selon l’esthétique du grand Maître, pourrait être le temple provisoire de ses splendides images.

Paul Margueritte:

Nous ne savons pas honorer les vivants. Tous les autres peuples nous dépassent en cela.

Que ce musée Rodin trouve sa place en un décor où Rodin rêva et travailla, est une idée délicate et noble. J’y adhère avec enthousiasme.

A. Antoine:

Comment, diable, le malheureux panné que je suis peut-il vous être de quelque secours dans la réalisation de votre beau projet? En tous cas, comptez sur mon concours et mon dévouement.

Claude Debussy:

Excusez mon retard à vous envoyer mon adhésion à la création d’un musée Rodin à Paris. Personne mieux que lui n’est digne de cette exceptionnelle création.

Jules Desbois:

Quel plaisir on aurait à se reposer au milieu de l’Œuvre du merveilleux artiste!

On ne penserait guère, alors, aux horreurs dont nous accablent, chaque année, les multiples salons.

Mais je dois avouer que je n’espère pas beaucoup. J’ai bien plus de confiance en la muflerie du temps.

Georges Ekhoud:

Oui, il importe de conserver l’hôtel Biron et de le disputer aux spéculateurs en terrains et autres vandales pour en consacrer une partie à la création d’un musée Rodin.

Rodin est le plus grand sculpteur vivant; avec Constantin Meunier, il fut un créateur génial, un véritable apporteur de neuf dans un art qui semblait voué aux poncifs et aux pastiches.

C’est un Michel-Ange moderne, l’interprète par excellence de la sensibilité et du pathétique de son siècle.

Gabriel Mourey:

Créer à Paris un musée Rodin, c’est une idée dont la réalisation s’impose; Paris, plus que jamais, a besoin de beauté.

Yvanhoé Rambosson:

C’est de grand cœur et d’enthousiasme que j’applaudis à votre beau projet d’un musée Rodin.

Soutenir une œuvre pareille sera un honneur pour tous ceux qui y collaboreront de près ou de loin.

Romain Rolland:

Quel ministre français ne se fera pas un honneur de recevoir et de garder un tel hôte?

Olivier Sainsère:

J’adhère de tout cœur au projet de création d’un musée Rodin à Paris.

Emile Verhaeren:

Honorer le plus possible Rodin vivant devrait être le souci de tous ses amis.

Les gestes d’admiration dont ils l’entourent ne sont du reste que de simples indications soumises à la postérité. La gloire de Rodin est désormais irrenversable. Aussi conviendrait-il que ses yeux vîssent, avant de se fermer, le plus beau témoignage d’enthousiasme qu’on lui puisse donner et qui serait, comme vous le proposez, de lui offrir un monument historique pour y dresser son œuvre entier.

Et, enfin, Ignacio Zuloaga:

C’est avec le plus grand plaisir que je viens vous dire combien je suis heureux de vous envoyer mon adhésion pour le beau projet de la création d’un musée Rodin à Paris.

Je suis son ami et un très grand admirateur de son génie.

Nous avons, parmi beaucoup d’autres, choisi ces citations. Au jour le jour, de nombreuses adhésions parvinrent encore.

Parmi ces autres admirateurs de Rodin, il convient de citer MM. Anatole France, Mme Marie Cazin, Despiau, Léopold Lacour, Ménard-Dorian, Edmond Pilon, Waltner, etc., etc...

*
* *

Aujourd’hui, la question du musée Rodin est sur le point d’être étudiée.

HOTEL BIRON.
UNE VITRINE

Un député a amené le sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts à faire, à la Chambre, des déclarations précises en faveur du musée Rodin.

Nous pouvons donc penser alors, en répétant le vœu catégorique de J.-H. Rosny aîné, qu’on n’attendra point, pour constituer le musée Rodin, «la fin des siècles!»

AUGUSTE RODIN
A L’HOTEL BIRON
Cl. Lémery

NOTES D’ALBUM

Au jour le jour, Rodin, avons-nous dit, se complaît à noter des impressions; il les note d’après nature, d’après toute la Nature; et, chapitre par chapitre, le tout compose l’œuvre d’un poète.

Nous avons choisi quelques-unes des fleurs de cette rare corbeille, mais nous n’avons pas voulu les séparer à la façon d’un botaniste; nous les avons, au contraire, mêlées, pour mieux rappeler qu’elles furent ainsi cueillies, tantôt d’une manière, tantôt d’une autre, et toutes, à la fin de la journée, réunies en gerbe.

C’est ainsi que l’on trouvera des «Pensées» sur la statuaire, sur des paysages, sur les femmes, sur la vie.

Voici ces «Pensées» que Rodin qualifie lui-même de notes d’album.

*
* *

Ce réveil:

Le matin vierge se retire, sa pudeur s’évanouit: le soleil avance. Ces grands arbres ont comme feuillage des petits nuages. Un coq chante pour saluer. Une femme passe: elle porte dans ses bras un tout petit enfant; elle me l’offre comme salutation amicale. Elle donne le bonheur par ses yeux. Il est consolant de voir de l’enthousiasme.

*
* *

Intimité:

«J’aime la grâce du XVIIIe siècle. J’aime la sécurité des modestes artistes. Comment ne l’aimerais-je pas, c’est elle qui m’a fait vivre! J’y trouve une aide à mon talent; j’y trouve déjà des souvenirs heureux. Rappelons avec reconnaissance ce que nous savons du charme de la vie aux siècles précédents. Ne laissons pas que des critiques de nous; faisons quelque chose qui ne se vende pas, qui ne soit pas pour l’éloge, qui reste!...»

*
* *

Parterre:

«La beauté des fleurs; leurs mouvements comme nos mouvements expriment leurs pensées.»

*
* *

«Les mouvements marquent la folie de la fleur, sa vieillesse.»

*
* *

Cette petite statue dans le jardin:

«Ce petit antique qui serait Louis XIV...»

*
* *

Simple note:

«Un bouleversement de beauté dans ces nuages éclatants.»

*
* *

Dans le jardin de l’hôtel Biron:

«Le ciel est comme un lac bleu semé de nénuphars, les nuages. Il y a une telle abondance de beauté, un tel bouleversement des forces qui s’épanouissent, nuages, arbres; l’hiver était il y a quinze jours mêlé à cela.

«Assis au pied des marches de l’hôtel, mes yeux ne rencontrent que la grâce Régence, la sphère Louis XIV des Invalides.

«Assis et entouré de lumière, je supporte la beauté dans tous ses rayons.

«...N’être pas venu à la vie et être resté dans le néant, ne jamais avoir vécu... quelle morne misère!

«Ici, le carré s’ouvre; ce mur massif de verdure, arbres chandeliers à sept branches portant des fleurs au lieu de bougies; la haie haute et amie est dessous. Tous ces dessins confondus m’entrent et me pénètrent au fond. Ce n’est plus un dessin linéaire, c’est l’action,—l’action de tout sur moi.»

*
* *

Ce cri:

«Comme on doit être ménagé de la vie, de cette œuvre, de ce chef-d’œuvre! Mais on le détruit, c’est la mode. Comme les nègres qui courent après l’eau de feu. Le poison est notre désir, celui de l’envie, quand il y a un ciel et des arbres pour tous.»

*
* *

Lumière:

«Le soleil, l’époux radieux, a maintenant l’avantage de ce délicieux printemps qui sera moins parcimonieux...

«J’ai été obligé de fermer les yeux de trop de lumière; et chaque fois que je les rouvre, je suis assailli par cet amour immense de la Nature qui se montre à demi. Mais quand vous l’aimez, elle pénètre le poète.»

*
* *

Ces cris:

«La Foi moderne protège et conserve l’âme antique.»

*
* *

«Comme mon cœur a senti le respect pour ce monde dont je fais partie!»

Fleurs:

«Elles marquent, par des bras et des mains, des profils parlants et désignants.

«Aujourd’hui, elles sont relevées comme des candélabres.

«Elles s’offrent à tenir des lumières. Une seule est tombée droite, tête en bas, comme un serpent.»

*
* *

Paysage:

«Les tilleuls d’hiver coupés sur la place de l’Église. Tout près, la multiplicité de ces vies abandonnées, feuilles mortes comme les morts des batailles.»

*
* *

Ces paysages encore:

«Barbarie de ne savoir se servir de ses yeux. La route gracieuse qui plus loin se détourne; l’étang et son joli geste circulaire à travers les arbres.»

*
* *

«Ces frottis rugueux, épineux, sont des arbres à l’horizon; sur une bande de ciel, la misère des arbres.»

*
* *

«Roulent des nuages lourds...»

*
* *

«Arbres d’une douceur de convalescence...»

*
* *

«La jeunesse du ciel sur ces arbres encore endormis.»

*
* *

«C’est une fresque de l’Angelico, le contour se dissout dans le bleu céleste...»

DESSIN AQUARELLÉ
Cl. Lémery

«Quand la feuille morte est bien sèche elle s’épuise à voler comme un oiseau; folle, elle tournoie.»

*
* *

«Ce val charmant commence à se cacher par les feuilles qui poussent.»

*
* *

«Le bourdonnement du beau temps.»

*
* *

«Ces arbres tournent, ce bonheur m’entraîne loin.»

*
* *

«Tous ces arbres d’hiver sont des paysages de légende.»

*
* *

«L’étang n’est pas gai aujourd’hui... Un corbeau a longtemps regardé et s’est envolé... plus rien!...»

*
* *

Architecture:

«La cathédrale est la fête des yeux et des ombres.»

*
* *

«Palais des dieux partis avec la beauté condamnée pour crime de noblesse...»

*
* *

Intimité:

«Mes dernières années sont couronnées de roses; les femmes, ces dispensatrices, m’entourent; et rien n’est si doux!»

*
* *

Paysage:

«C’est vide de soleil, ce matin; il y a des jours inanimés. Est-ce de ma faute?»

*
* *

Intimité:

«Je n’ai plus de longues heures d’amour, elles me sont mesurées maintenant.»

*
* *

Paysage:

«Auprès des murs noirs de la vieille église voltigeaient les premières feuilles des tilleuls.»

*
* *

Ce cri:

«Avec quelle ardeur je me jette dans les musées! combat où je perds mes armes.»

*
* *

Danses:

«La danse est de l’architecture animée.»

*
* *

«Je vois les couples danser, le jouet naturel s’essayer à la cadence, suprême éloquence de la jeunesse.»

*
* *

Paysage:

«Ces rouges carmins attirent les yeux sur la maison et la rendent amicale.»

*
* *

Sculptures:

«Les belles lignes sont éternelles, pourquoi si peu les employer?»

*
* *

«Cette tête renversée, bras levé et interrompu, léger dans le sommeil. Cette épaule haussée, ce bras derrière le dos. Une marque dans les sourciliers, comme un peu de souffrance satyrique. C’est un petit bronze italien. La charmante, elle était Louis XVI, il y a deux mois, dans une autre esquisse.

«Ces doigts touchent et rejoignent les talons, sans les étreindre; elle est aussi comme un arc tendu. La tête, rieuse, lance le trait.»

*
* *

Danse:

«Quand la femme danse, l’atmosphère est ravie et lui sert de draperie.»

*
* *

Modèle:

«Elle vint à nous dans une grâce infinie parce que la petite est belle. C’est son attitude qui parle loin de nous, c’est le plan gracieux.»

*
* *

Pensée détachée:

«...La mort est un reposoir pour un plus céleste destin...»

*
* *

Corbeille de fleurs:

«Les fleurs ont inspiré les toilettes, ont inventé les soies, les couleurs, les rubans, les ruchés, les nœuds, les volants, les étendards, les chapeaux et l’ensemble des pensées de la femme. Celle-ci leur rend des soins et ne les laisse pas loin d’elle. Elles ont tant de choses à se dire, des choses voluptueuses. Toutes les deux savent la valeur du temps; elles fleurissent avec ardeur longtemps dans les festins; leur grâce adoucit notre brutalité.»

*
* *

Paysages:

«...Je note ces belles choses pêle-mêle avec des éclats de soleil, avec des feuilles ensoleillées, gloire de l’heure déclinante...

«Tout à l’heure tout sera inondé, et le parc sera pareil aux femmes qui ne laissent que des éclairs dans l’esprit des hommes et qui les attirent par le mystère.

«L’allée est un tapis de velours vert, l’armature du jardin ne se voit plus. Ah! profondes après-midi passées ainsi!... Le vent s’élève, et près de moi des branches s’agitent, saluent, soupirent...

«Ma chienne plonge dans l’herbe comme dans l’eau, y fait un trou et s’y couche comme une œuvre sculptée...»

*
* *

«La mélancolie naturelle des herbes qui les prend après les premiers jours et les courbe les unes sur les autres...»

*
* *

«C’est une erreur de croire que les arbres peuvent croître et envoyer des branches au point de détruire les beautés du jardin; ils s’ordonnent eux-mêmes et malgré le jardinier. Ils couronnent la beauté sans y contredire.»

*
* *

«N’avez-vous jamais vu comme un jardin sans jardinier est joli de lui-même?»

*
* *

Pensée détachée:

«Dans l’univers, il y a des lois urgentes, fatales, immuables. Il faut! Il y a aussi mille grâces qui entourent cette fatalité.»

*
* *

Pensée:

«Aujourd’hui, c’est le printemps avec ses lointains, ses coteaux d’un gris heureux, les fleurs des arbres fruitiers; l’atmosphère est en fleurs.

«Mon cœur est une chapelle ardente; je suis plein de reconnaissance et, par un retour délicieux, mes souvenirs m’escortent ce matin. Je reprends mon passé, ces études charmantes qui devaient me faire aimer la vie terrestre, qui m’ont donné le goût et le secret de la vie.

DESSIN AQUARELLÉ Cl. Lémery

«A quoi dois-je cette faveur? Evidemment à mes longues promenades qui m’ont d’abord fait découvrir le ciel.

«Au modèle terrestre, ensuite, qui, sans parler, pour ainsi dire, a fait naître mon enthousiasme et ma patience, et ma recherche et ma joie de comprendre la fleur humaine. Mon admiration s’est toujours élargie depuis et peut-être perfectionnée par de rares et chères affections, et aussi par de tels printemps où la terre envoie son âme fleurie à la surface, pour nous montrer sa bonté.

«Quel bonheur que j’aie eu un métier qui me permette d’aimer et de le dire!»

*
* *

Femmes:

«La femme, ce modèle, ce temple de vie où les plus tendres modelés peuvent se répéter, où les lignes, belles et difficiles, enflamment davantage, et où le fragment, le buste, est un chef-d’œuvre entier!»

*
* *

«Voilà le miel que j’ai amassé sans réserve dans mon cœur. Il me fait vivre dans la gratitude que je dois à Dieu et à ses créatures, ses éloquentes envoyées.»

*
* *

Architecture:

«Ce noir profond et éloquent, ce n’est plus noir, mais nourriture de haut goût.

«C’est la profondeur, ce principe actif qui a été la beauté du moyen âge et de tous les temps.»

*
* *

Pensée détachée:

«Le passant ne veut pas que cette fille soit belle; il a des modes, des instructions; mais elle, la nature, lui donne des gestes modestes triomphants.»

*
* *

Ce croquis:

«Une voiture chargée de légumes, chargée d’enfants; un petit âne traîne le tout.»

*
* *

Cathédrales:

«Voir ces œuvres à travers des larmes de joie.»

*
* *

Pensées détachées:

«Instinct qui retrouve l’instinct quand il y a eu des intervalles, et comme la race retourne à sa source!

«Comme je sens en moi la joie des artistes d’autrefois et leur naïveté féconde: cœurs sensibles où l’art était la vie, non le luxe.»

*
* *

«J’ai trop de richesses en admiration, aussi les barbares m’attaquent.»

*
* *

«Je propose que tout ce qui n’a pas été restauré: églises, châteaux, fontaines, etc., soit l’objet d’un pèlerinage.»

*
* *

«...Je m’étendrai dans la nature et ne regretterai rien...»

*
* *

«Je ne m’appelle pas une église, je m’appelle le Passé!»

*
* *

«Le vieillard s’écarte du bruit; il fait l’apprentissage du silence et de l’oubli.»

*
* *

Paysages:

«Ici, c’est la simplicité du Giotto; un bout de route blanche, le talus, un arbre roussi; la hauteur cache toute perspective; le vent seul passe sur la route...»

*
* *

«Comme nous imitons ou plutôt comme nous sommes la nature!

«Ces nuages n’ont pas plus de caprices que nous; nos âmes et nos pensées sont fuyantes aussi...»

*
* *

«La reconnaissance des matins où le monde sent la bénédiction de la lumière.»

*
* *

«Ce qui est beau dans le paysage, c’est ce qui est beau en architecture, c’est l’air; c’est ce que personne ne juge: la profondeur.»

*
* *

Pensées détachées:

«Quand j’étais jeune, je ne trouvais pas les enfants beaux; je regardais le nez, la lèvre, l’expression.

«J’étais un ignorant, il faut voir l’ensemble.»

*
* *

«La grâce est un aperçu de la force.»

*
* *

Tanagras:

«Ce qui est dans les Tanagras, c’est la nuance féminine; c’est la discrète grâce des membres drapés qui exprime le retrait de l’âme.»

*
* *

Pensée détachée:

«Un escargot est passé sur la route, a fait une trace humide. J’ai regardé; cet insecte avait fait un tracé d’une moulure superbe, sa trajectoire; ce qui fait penser que ce que nous appelons hasard est une loi comme celle qui fait vivre nos organes sans nous consulter.»

*
* *

Sculptures:

«Cette main sur la tête, cette statue qui ressent le choc de sa douleur.»

*
* *

«La douce vie qui serpente, coule le long de la robe ouverte, s’arrête à la gorge.»

*
* *

Femmes:

«Je ne savais pas que, méprisées à vingt ans, elles me charmeraient à soixante-dix ans.

«Je méprisais parce que j’étais timide.»

*
* *

Hôtel Biron:

«Appellation nouvelle: Les Charmettes de Paris.»

*
* *

Femmes et statues:

«Les yeux fermés, c’est la douceur des temps écoulés.»

*
* *

«Le tranquille beau temps de ces yeux.»

*
* *

«Cet œil d’enfant sous la paupière d’une femme.»

*
* *

«Tu as été moins barbare, femme grecque; plus simple dans ta politesse exquise!»

DESSIN AQUARELLÉ Cl. Lémery

«Ces yeux dessinés purement comme un émail précieux.»

*
* *

«L’éblouissement d’une femme qui se déshabille fait l’effet du soleil perçant les nuages.»

*
* *

«Quel est ce chef-d’œuvre que je ne connais pas, du pur grec d’Olympie, la plus divine figure que j’aie jamais vue? Il faut que ce soit elle ou moi qui fussions barbares autrefois.»

*
* *

«Vénus, Eve, termes faibles pour exprimer la beauté de la femme.»

*
* *

Parterre:

«Toutes ces fleurs attendent le poète qui les marquera d’une qualité nouvelle, d’un nom nouveau.»

*
* *

Danse:

«La prodigieuse petite amie qui la danse est conquérante comme la flamme; Minerve archaïque, elle s’avance,—la gentille pose!»

*
* *

Architectures:

«Doucine est le nom de la moulure française.»

*
* *

«Les gracieuses maisons de Bruxelles, on les démolit. Il faut se distraire.»

*
* *

«Dire qu’il y a un pays qui a trois cathédrales qui peuvent s’apercevoir de loin, dont le «retentissement» de l’une n’est pas fini, que l’artiste aperçoit l’autre!»

*
* *

Sculpture:

«Le beau est comme un Dieu! Un morceau de beau est le beau entier.»

*
* *

Pensée détachée:

«Quel dommage que les fils osent défaire des œuvres des pères, mais c’est la vie des vivants! Quel abus de la force de vivre!...»

*
* *

Cathédrale de Beauvais:

«Où est la foule qui devrait être à genoux ici, les pèlerins du beau? Personne!

«Ce monument est seul, isolé, sans admiration, quelle époque traverse-t-il? Il parle, pour qui?... Le vent ne l’a pas quitté, lui, depuis des centaines d’années!...»

*
* *

Sculpture:

«J’ai cherché toute ma vie la souplesse et la grâce. La souplesse c’est l’âme des choses.»

*
* *

Pensée détachée:

«A l’Institut, ils ont empaillé l’Antique!»

*
* *

Architecture:

«Je n’affectionne plus les villes noyées dans leurs nouveaux quartiers insignifiants.»

DESSIN AQUARELLÉ Cl. Lémery

«Bien des choses ont faibli, se sont désanimées par le formidable gothique. Je crois bien que l’on ne comprend pas tout, mais les sensibles reprennent où la science est trop courte.»

*
* *

Sculpture:

«Phidias, le plus sévère des sculpteurs.»

*
* *

Cathédrales:

«...Et notre pauvre société, qui paraît se briser en tout, reprendra peut-être son harmonie si la main des marchands du temple ne déchire plus ces voiles de pierre.»

*
* *

Architecture:

«Ces maisons de Gand sont des guipures, des dentelles sur le bord noir du fleuve.»

*
* *

Pensées détachées:

*
* *

«Dire que l’on changera tout cela, c’est l’aspect du bonheur, cette vie antique.»

«Comment voulez-vous qu’on déserte l’église qui a des siècles de beauté accumulés?»

*
* *

Architecture:

«Ce n’est pas une église, c’est un parfum; le ravissement, c’est son action. Ces chefs-d’œuvre de grâce française attendent la bonne volonté des Commissions historiques comme les chiens à la fourrière.»

*
* *

Pensée:

«Mon enthousiasme, ma patience, ma joie de comprendre la fleur humaine!»

Sculpture:

«Une chose est quelquefois moins à sa place au milieu que sur le côté. Figure dans un fronton...»

*
* *

Architecture:

«Ainsi, ce sont des valeurs de syntaxe. La tête, le bras, la jambe, le corps s’emploient comme des ornements, des refends, des guirlandes, des mascarons... Calculez ceux-ci et ceux-là pour la distance, pour la moulure; c’est un dosage d’architecture...»

«Michel-Ange, c’est la respiration de la vie. L’esprit humain touche ici le sublime, sans toujours le voir. Ces grandes maturités de la pensée.

«L’architecture de Michel-Ange est au point sans effort, ainsi que la beauté d’une femme. Cette beauté juxtaposée sans contraction enguirlande la courbe, s’avance, retombe, rejoint son point d’arrivée sans heurt. Tout se transmet, tout se réunit sans contact désagréable.

«Tout cela s’harmonise par mesure de beauté, les entournures des entablements sont à l’aise; toute la Renaissance, du reste, est de cette marque. Cet art ayant été longtemps tenu en ogive, s’est détendu en arc; on ne savait pas combien le gothique qui mène à la grâce en recélait... La Renaissance, son fruit, en est sorti tout naturellement...

«Michel-Ange respire la beauté.

«Le gothique est toujours un farouche architecte; mais c’est un arc sévère et brisé qui devient arc-en-ciel...»

*
* *

Sculptures:

«Je veille la beauté étendue comme une chère morte; elle est enfouie dans l’ombre; et, comme de l’eau, émerge quelque îlot de douces chairs.

DESSIN AQUARELLÉ Cl. Lémery

«C’est la mélancolie des plus noirs tombeaux cette volupté couchée, tandis que les autres points du corps retournent au nocturne des fonds.

«Ah! Eurydice, je te retrouve et je repousse les ombres. Ah! est-elle parfaite cette forme que soutient la nuit, on dirait éternelle!

«Ah! ces reflets de bronze! Cette forme réjouit mon cœur et mes yeux. Ah! ce corps échoué, enlisé dans l’ombre, dans ce bain d’ombre!»

*
* *

«En somme, ce sont des vertus de profondeur, d’opposition, de légèreté, de puissance qui valent; mais non de ces détails qui ne sont bons que pour eux-mêmes, véritables fioritures inutiles s’ils ne sont rien par relation pour le mouvement.»

*
* *

Antique:

«La divinité du corps humain a été obtenue à cette époque, non parce qu’on était plus près de l’origine, car nos formes sont demeurées toutes pareilles, mais la servitude de maintenant a cru s’émanciper en tout, et nous sommes désorbités. Le goût manque.»

*
* *

Sculpture:

«Il y a une science profonde et qui ne se révèle ni en paroles ni en actions. Il y a quelquefois une forme qui nous est peu familière, mais qui, cependant, correspond à tout par le principe du modelé.»

*
* *

«Cette bouche gonflée, saillante, abondante dans ses expressions sensuelles.»

«Les bronzes de Pompéi dans leurs découpés les plus élégants, les profils de statues grecques du bon siècle, l’entente de l’effort le plus discret, la draperie la plus collée, la finesse gothique et égyptienne, autrement dire que ce n’est pas un art isolé; il apparente à l’antique de différentes nations cette arrivée presque en même temps de la perfection antique à la même mesure la plus rigoureuse. C’était l’originalité d’alors.»

*
* *

«Ce juste principe qui enveloppe le corps par une rigoureuse unité, une grâce des mouvements.»

*
* *

Pensée:

«Cette beauté fondamentale qui demande que l’intelligence de l’homme sauve les monuments et l’ornement, alors que, anonyme, il est un premier traducteur de l’homme.»

*
* *

Sculpture:

«La souplesse, c’est la loi actuelle vraie, c’est la vie; c’est la possibilité de plusieurs vies, de plusieurs mouvements de la vie. Mouvements se succédant et commandant.

«Musique délicieuse des membres.»

*
* *

«Ces soupçons de modelé! Le brouillard du corps. Comme dans une chose divinement réglée, il n’y a pas dans ces corps d’indice de révolte; l’on sent tout à sa place. On comprend la rotation du bras même au repos par l’examen de l’omoplate, par sa saillie, la cage, l’admirable attache des côtes reprise par les dentelés pour tenir fixés l’omoplate et son service. Et le flanc qui continue ce torse étranglé ici, serré là, puis se développant pour articuler deux cuisses, deux bielles, deux leviers, angles parfaits, jambes délicates qui jouent sur le sol...»

*
* *

«Il est inouï de penser ce que l’on peut faire en employant les règles inutiles des dessins, alors que la règle des plans est la seule règle utile qui ordonne tous les dessins. Le purisme est inutile, alors que le principe n’y est pas; et souvent ce n’était qu’une ornementation qu’on demandait.»

*
* *

«Ces quelques grands plans qui enferment la forme et le sujet; cette syntaxe, c’est la grandeur même comme sujet avant le sujet.»

*
* *

«Cette ombre va de proche en proche, travaille le chef-d’œuvre, lui donne ce qui charme, la morbidesse profonde venant de l’obscur,—cet endroit où elle reste si longtemps.»

*
* *

Sculpture d’Extrême-Orient:

«La tendresse de la bouche et de l’œil ont besoin d’être d’accord.»

*
* *

«Ces lèvres sont comme un lac de plaisir que bordent les narines palpitantes si nobles.»

*
* *

«La bouche dans des humides délices ondule sinueuse, en serpent; les yeux, fermés, gonflés, fermés d’une couture de cils.»

*
* *

«Les ailes du nez sur un plan rempli se dessinent tendrement.»

*
* *

«Les lèvres qui font les paroles, qui se meuvent lorsqu’elles s’échappent. Un si délicieux serpent en mouvement.»

*
* *

«Les yeux qui n’ont qu’un coin pour se cacher sont dans des puretés de lignes et dans des tranquillités d’astres blottis.»

*
* *

«Le tranquille beau temps de ces yeux, le tranquille dessin, la tranquille joie de ce calme.»

*
* *

«Cet œil reste à la même place avec son compagnon; il est dans un abri propice, il est voluptueux et lumineux.»

*
* *

«Ces jambes aux muscles allongés ne contiennent rien que la vitesse.»

*
* *

«Ces ondulations figées sont la statue. Les styles ont le plus ou moins de longueur dans les ondulations.»

*
* *

«Bouche, antre aux plus douces paroles, mais volcan pour les fureurs.»

DESSIN AU CRAYON
Cl. Lémery

«La matérialité de l’âme que l’on peut emprisonner captive dans ce bronze pour plusieurs siècles: désirs d’éternité sur cette bouche, les yeux qui vont voir et parler.»

*
* *

«Pour toujours la vie entre et sort par la bouche comme les abeilles rentrent et sortent continuellement,—douce respiration parfumée.»

*
* *

«Les cuisses rapprochées, double caresse, jalouses enfermant le ténébreux mystère; le beau plan d’ombre rendu plus marqué par la lumière des cuisses.»

*
* *

Modèle:

«Cette femme couchée, c’est le charme de sa silhouette, son huileux» profil qui retient une chaleur heureuse, telle une architecture divine, c’est le temple d’une architecture nouvelle.

La lumière a mordu sur le sein et s’y est appuyée, fondue.

Cette ombre sur la cuisse chasse la lumière et ne la laisse que sur le bord. Elle ressemble, alors, la jolie créature, à une statue tombée, la tête penchée, du Ve siècle archaïque.

Oui! il n’y a que la rigoureuse mesure du monde dans ce torse, ces cuisses et ces jambes. C’est l’expression des grands styles de l’humanité. Comme une feuille qui se retourne, tel apparaît le torse de cette femme couchée, dans la plus rigide et la plus simple loi.

La géométrie pouvait-elle épouser un plus jeune corps pour se faire valoir?

Cet œil, ce nez, ces joues, ces lèvres, cette grappe de fruits!

Ce n’est pas un corps qui se découvre, c’est la fraîcheur du temps, c’est l’entraînement de l’art.

L’ombre ondule de joie sur ce torse immobile. Après avoir présenté ses plans lumineux, ses cuisses et ses jambes, tout est perdu, le flanc boit maintenant la lumière.

«Mais j’ai découvert la cuisse, et la lumière s’est glissée le long d’elle, de la jambe et du pied également,—en demi-teinte.

«Qu’il faut peu de chose pour cacher un chef-d’œuvre!

«Cette cuisse est maintenant éclairée, et je découvre bien d’autres charmes dans cette corne d’abondance qu’est la vie. Que d’effets fulgurants qui sortent de ce corps!

«L’ombre s’avance de proche en proche sur la statue animée.

«Comme un serpent, l’ombre se couche au long du joli corps!

«Déjà le corps se refroidit et devient marbre.

«Ces étonnements prolongés!

«Cette cuisse, ce torse nourri de volupté; ce sein, fruit de la plus belle architecture!

«Comme un fruit tiré de sa gaine, le ventre s’endort au milieu de mes admirations!

«Ah! la pure volupté de ces modelés que l’on n’apprend nulle part, que devant le modèle! Ces ombres qui ne sont vues que par quelques-uns, dans des minutes de bonheur suspendues!»

*
* *

Pensée:

«L’on a pensé que ce qui était beau, c’était le nu; pour moi, c’est la vie,—merveille à laquelle la laideur ne résiste pas.»

*
* *

Architecture:

«La beauté de l’ancien Paris, c’était la proportion. La proportion ne se voit pas toujours du premier coup, mais c’est la qualité principale; car elle embrasse tout, et descend après à tous les détails qui sont ordonnés comme l’ensemble.»

Paysages:

«Le beau temps étouffe de joie.»

*
* *

«Ici, dans un fond épais de bonheur et qui se cache avec soin et ne laisse apercevoir que des coins heureux; sur lui, au premier plan, les lilas fleurissants bouclés de verts foncés. Le temple est là, organisation des colonnes, du beau fronton; on ne sait pas pourquoi c’est si beau!»

*
* *

Pensées:

«Comme ma mémoire s’éveille en parcourant l’atelier! Comme à ma vue les choses se réveillent!»

*
* *

«C’est beaucoup sur les routes que je ramasse l’expérience.»

*
* *

«J’aime le paysage seul, je jouis de cette sensibilité; mon âme n’est ni en automobile ni en chemin de fer.»

*
* *

Sculpture:

*
* *

«Modeler l’ombre, c’est faire surgir des pensées, c’est apprendre aux yeux et leur faire apprécier les nuances.»

*
* *

Pensées:

«Le mystère de l’art, c’est l’équilibre, l’unité qui assure la beauté.»

*
* *

«Comme ces fleurs qui nous donnent l’exemple en mourant, c’est peut-être une consolation de mourir au milieu des chefs-d’œuvre.»

«Quand le corps n’obéit plus à la grâce, c’est le commencement de la vieillesse.»

*
* *

«Le printemps charrie la vie, est couleur de la vie, est pénétrant comme la vie,—et quelle gloire de vivre!»

*
* *

«La tranquillité est tout un paysage.»

*
* *

«Rentrer dans le rang, le cœur à l’unisson; concourir à une grande chose sous un ciel commun, comme ces villages qui sont sous mes yeux.»

*
* *

D’après Corot:

«La forêt est douce comme si les nymphes y avaient dansé une heure, les arbres verts éclairant leurs ébats; conversation à voix basse de la forêt.»

*
* *

Pensées:

«Heureux ceux qui vivent dans le moment où le cœur dirige!»

*
* *

«Humus d’âmes endolories, antiques, où les douleurs du temps en ont écrasé tant et tant!»

*
* *

Croquis:

«Un petit oiseau fait plus de bruit au printemps que la somnolence de cette foule d’arbres rangés, sentant sourdre leurs entrailles à nouveau.»

*
* *

«Comme un bassin qui se vide insensiblement, ainsi dans le jardin le jour s’écoule.»

DESSIN AQUARELLÉ Cl. Lémery

Pensée:

«La douce lumière tissée avec ces feuilles mortes. La douce pensée qu’elle fait naître a donc besoin de la mort pour régner!»

*
* *

Paysage:

«Ces maisons, ces arbres, ces jardins descendent la colline comme un troupeau qui va s’abreuver.»

*
* *

Peinture:

«Corot, une des âmes de la Nature.»

*
* *

Paysage:

«La sueur de la terre n’est pas réabsorbée au matin. Cette intimité de la terre et des maisons, des arbres, de la nuit, existe encore. Mais la colline dans ce lointain ne peut s’éloigner avec plus de grâce.»

*
* *

Pensée:

«L’esprit n’est pas l’intelligence; il est le détail, grandi.»

*
* *

Sculpture:

«Les «Extrême-Orient» font de l’effet avec peu de moyens peu apparents, car un grand artiste s’y est trompé. Il a cru longtemps que c’était exotique ou barbare.»

*
* *

Architecture:

«La cathédrale, lit mystique où les âmes se couchent.»

Pensées:

«Il y a une douleur de savoir que le temps de travail nous est rationné.»

*
* *

«Ne regardez les musées que si vous êtes un forgeron.»

*
* *

«La souffrance, c’est le sacrement de la vie.»

*
* *

Paysage:

«La lune, sans bruit, éclaire...»

*
* *

Architecture:

«Ce sont elles, les cathédrales, qui voient le premier rayon de soleil.»

*
* *

«L’âme a besoin d’être derrière l’architecte pour le faire modeler, pour le forcer à garder la proportion jusqu’à la dernière nuance.»

*
* *

«Comme ce qui est supérieur reste dans les villes de province qui ne sont pas encore internationales!»

*
* *

«La cathédrale de Chartres est dans mon esprit en ce moment comme cette messe de Mozart où les sons divins viennent de toutes parts.»

DESSIN AQUARELLÉ Cl. Lémery

Pensées:

«Souvenirs de ma jeunesse où n’ayant pu entrer ici et là que gratuitement, j’ai emporté néanmoins des millions de pensées.»

*
* *

«L’intelligence dessine, mais c’est le cœur qui modèle.»

*
* *

«Je désire aller à Rome pour entendre sonner les cloches.»

*
* *

Architecture:

«Les immenses toitures des cathédrales sont des repos.»

*
* *

«O Rome, comme tu es encore vivante de ta beauté!»

*
* *

Sculpture:

«L’antique! Je sens qu’il faut que je vive dans cet éternel amour que j’ai pour lui!»

*
* *

Architecture:

«Jeune, je ne voyais que la dentelle gothique; maintenant j’aperçois le rôle et la puissance de cette dentelle. Vue de loin, elle gonfle les profils et les emplit de sève.»

*
* *

Pensée:

«Pendant que l’on cherche à protéger une chose, on complote d’en dévaster une autre.»

Sculpture:

«Le modelé est l’émotion que la main éprouve dans la caresse.»

*
* *

Pensée:

«Dans l’église, à genoux ou debout,—pas assis.»

*
* *

Sculpture:

«Notre Puget qui se réclame fort de Bernini.»

*
* *

Pensée:

«Quelle tragédie que la vie du plus simple et quelle angoisse de vivre sa tragédie sans s’occuper des autres!»

*
* *

En regardant des danseurs:

«Ah! jeunesse que rien ne remplace, ni l’argent ni les dignités!»

*
* *

Art:

«Ne pensez pas que nous puissions corriger la Nature; ne craignons pas d’être copistes, ne mettons que ce que nous voyons, mais que cette copie passe par notre cœur avant notre main; il y aura toujours assez d’originalité à notre insu même.»

*
* *

«Le dessin de tous côtés est en sculpture l’incantation qui enferme l’âme dans la pierre; le résultat en est merveilleux; cela donne tous les profils de l’âme même, en même temps. Celui qui a essayé de ce système est à part des autres. Ce dessin, cette conjuration mystique des lignes captent la vie.»

DESSIN AQUARELLÉ Cl. Lémery

Architecture:

«L’ornement que l’on méprise à tort, c’est la synthèse, l’architecture même!»

*
* *

Sculpture:

«Le modelé, c’est une manière de politesse; on passe sans heurt d’une dureté à une autre.»

*
* *

«Cette tête voluptueuse qui est là, devant moi, elle n’est plus mortelle sous cette forme.»

*
* *

«Une musculature mal faite peut être bien et valoir mieux qu’une musculature bien faite, si elle a les plans qu’il faut.»

*
* *

«Quand l’âme déserte la forme, elle n’est plus l’immortalité qui se réfugie autre part.»

*
* *

«La correction d’un corps est une faute, s’il n’a que cette qualité-là, alors qu’on lui demande des effets d’architecture admirable.»

Pensées:

«L’esprit doit être sur un fond d’intelligence, comme un ornement sur de l’architecture.»

*
* *

«La peur de se tromper est telle que l’on simule l’indifférence pour ne pas juger.»

Sculpture:

«Bien masser, c’est là qu’on peut juger si l’œuvre est d’un sculpteur habile.»

*
* *

«La sculpture n’a pas besoin d’originalité, mais de vie.»

*
* *

«La vie est dans le modelé, l’âme de la sculpture est dans le morceau; toute la sculpture est là.»

*
* *

«Je suis absolument méprisé pour des méplats, des modelés, des lignes, parce qu’ils sont vrais.»

*
* *

Paysage:

*
* *

«Le vent qui se lève annonce la tristesse et le froid. Il fait du bruit maintenant et flotte comme un étendard.»

*
* *

Peinture:

«On fait le ciel comme un émail dur; c’est, au contraire, un modelé léger et profond.»

FRESQUE EN CINQ PARTIES
(SOUVENIR DE VOYAGE)

La Danseuse.

I

«Elle part. Elle prend en elle-même ce moment d’orgueil qu’elle déploie, qui est sa marque.

«Comme un cimeterre agité dans l’air jette des éclairs, elle va. La draperie la suit, l’enveloppe, la seconde!

II

«Ces redoublements, ces appels du pied, ce balancement et cette provocation, c’est une égide lancée en avant, superbe de plis parallèles.

«La ligne du dos ondule et s’efface comme un serpent irrité.

«Elle se précipite la tête baissée, mais souvent la tête flotte sur les épaules quand elle est fatiguée.

«Cette danse projette des étincelles comme le silex.

III

«C’est un holocauste; elle offre son courage.

«Pendant qu’elle danse, elle est inondée de lumière.

«Comme le corps parle plus loin que l’esprit!

«Comme cette danse donne à cette prodigieuse petite danseuse une tête étrangement belle, d’une nouvelle beauté devenue mystérieuse et lointaine!

«Oui, cette beauté vient d’autrefois! Quelle danseuse de génie a créé cette danse?

«Comme dans une fresque, cette danseuse en est l’âme active, l’ondulation.

«Ah! quel ravissement renouvelé toujours par le caractère de cette danse antique!

IV

«La prodigieuse petite danseuse lance sa draperie, la déploie, la projette en avant; son dos se profile en perfection.

«Elle se balance, son orgueil recule, elle est presque vaincue.

«Elle reprend position en tournant sur elle-même, se redresse.

«Elle présente un profil, puis l’autre. Elle s’est entourée de son écharpe, son coude en avant.

«Son écharpe l’enveloppe; la main sur la hanche, elle laisse pendre l’écharpe.

«Les deux mains maintenant à son chapeau, le sourire vainqueur, c’est une cariatide orgueilleuse.

DESSIN AQUARELLÉ
Cl. Lémery
(Cambodgienne)

«Ces retours sur elle-même, ce chapeau incliné, cette draperie en croix, elle met enfin toutes ces charmantes choses comme en bataille!

V

«Elle déroule à présent son écharpe et la laisse tomber.

«Puis les bras et l’écharpe passent rapidement, éperdument devant son cœur.

«Les gestes rapides ravissent par leurs redites perpétuelles, incessantes.

«Les gestes en se répétant font des flammes.

«Elle danse!...»